Le noeud de ruban Madame Ancelot
Ce nœud de ruban était bleu de ciel, frais, doux à l’œil, coquettement tourné et d’un si joli aspect, que c’était plaisir de le regarder.
Notez encore que ce petit nœud était attaché à la ceinture d’un bijou d’enfant, une petite fille, nous devrions peut-être dire une jeune demoiselle de dix ans. A. dix ans, on compte déjà dans la vie, et celte charmante enfant comptait beaucoup. Jeanne de Théville, c’était son nom, avait des yeux bleus avec des longs cils châtains, un teint uni et cette peau transparente et délicate qui est une espèce de privilège des hautes classes, et qui atteste, au moins, des soins pris dès l’enfance, i. 4
l'N NO. U H DE l:l’R *N.
l’absence de toute fatigue exagérée et l’attention à se garantir des intempéries des saisons. Joignez à cela, pour la petite Jeanne, une distinction naturelle, des manières gracieuses et élégantes, puis une toilette fraîche, et fine comme son teint délicat : c’était une robe de mousseline blanche toute brodée, une ceinture de ruban bleu de ciel avec une foule de noeuds de même couleur. Le bleu et le blanc ! les couleurs des anges, auxquels ressemblait la blonde enfant. Tout cela était si joli , qu’on ne pouvait en détourner ses regards.
Celte belle petite Jeanne jouait sur un grand balcon de la rue de Yarennes, et, comme elle était sur le bord, et qu’un nœud de ruban se détacha sans qu’elle y fît attention, le joli nœud tomba dans la rue, et la joyeuse enfant ne s’en aperçut pas.
C’était dans la portion de la rue de Varennes qui va de la rue du Bac au boulevard, et à droite quand on arrive par cette rue.
Qu’élait-ce que ce bel hôtel? qu’était-ce que les habitants de ce premier étage dont
les fenêtres donnaient sur le balcon, ou plutôt celte terrasse, toute remplie de fleurs?
La rue de Varennes est une rue bien aristocratique. Vous frapperiez à ses grandes portos fermées, qu’en demandant les noms des habitants vous vous croiriez encore au siècle de Louis XIV avec ses splendeurs majestueuses et ses gloires historiques, si l’aspect de ces cours solitaires, l’absence d’agitation , l’air un peu sombre de ces vastes demeures , ne vous disaient , au premier coup d’œil, que ceux qui les occupent sont inactifs et ne s’intéressent à rien, ils ressemblent 5 de grands acteurs qui se reposent après avoir joué leurs rôles ; mais cette immobilité même a quelque chose de grandiose qui imprime le respect. Heureux les grands d’un autre âge qui ont assez d’indépendance de tous genres, pour ne pas se mettre au nombre des petits du nôtre, et qui gardent encore dans le vieil hôtel de leurs aïeux les antiques idées d’honneur qui sont la vraie grandeur de tous les temps ?
Au moment où le petit nœud bleu tombait ainsi de ce balcon, la vie, une vie galvanique.
UN NOLUI) UE RUÜAN.
peut-être, ranimait le vieil hôtel où s’élevait la gentille enfant. Oh ! l’herbe ne poussait pas dans la cour en ce temps-là, les pas des visiteurs nombreux, les domestiques affairés et des chevaux fringants qui piétinaient en attendant leurs maîtres, ne lui laissaient pas la possibilité de croître, car celui qui occupait cet hôtel était en grande faveur à la cour du roi Charles X, commandait un régiment de la garde royale, était attaché au roi en qualité d’aide de camp, siégeait à la chambre des pairs et portait un grand nom ; aussi la foule arrivait à cet hôtel , et le maître du logis voyait autour de lui des amis, des flatteurs, des solliciteurs et des protégés. La vie était là; c’était vers 4 829, vingt-huit années se sont passées depuis , et quelles années ! Deux changements de dynastie, une République, plusieurs révolutions d’idées, cinquante variétés de ministres, sans compter que nous avons eu quelquefois la peste et la guerre, avec un nombre prodigieux d’émeutes et d’attentats.
Oh ! nous avons vu des événements à remplir au moins trois siècles. Aussi ce qu’on
raconte de ce temps-là prend l’importance de l’histoire, la perspective du passé et nous pourrions dire, vu le peu de vérité avec lequel on en parle, que cela se range déjà parmi les époques mal connues, mal comprises et mal expliquées, qu’on appelle les temps fabuleux ! Et pourtant nous l’avons vu !
Alors, dans ces jours évanouis, le comte de Théville, étant dans la plus haute faveur, sa fille unique, toute charmante, jouant sur le balcon du bel hôtel, il y avait au-dessous, dans la rue, une autre petite fille, juste du même âge. Mais quelle différence ! Elles n’étaient séparées en réalité, dans ce moment, que par deux ou trois mètres ; mais, entre leurs deux positions, il y avait l’immensité.
L’enfant de la rue était pauvre, couverte de vieux habits d’indienne passée et déchirée. Elle avait de vilains sabots, des cheveux mal peignés, qui tombaient sur ses épaules nues; point de fichu, point de bas; le strict nécessaire pour être vêtue, et encore sa pauvre jupe, devenue trop courte, était racom-
modée avec des morceaux de couleurs diffé-
rentes; si elle s’appuyait sous le balcon de
fr
cet hôtel, c’était pour se reposer d’une course que sa mère lui avait fait faire bien loin de leur demeure qui était à Vaugirard.
Le petit nœud bleu tomba sur la tête de cette pauvre enfant, puis retomba à ses pieds ; elle le ramassa et le regarda : il était si joli ! Thérèse, c’est le nom de la pauvre petite tille, pensa qu’il y avait des enfants bien heureux, puisqu’ils avaient de si jolis nœuds de ruban, ce qui supposait bien d’autres choses, et elle regarda sa pauvre vieille jupe rapiécée. Mais Thérèse ne pensa point à s’approprier le petit nœud, elle voulut le rendre et elle se plaça devant le balcon ; il n’y avait plus personne. Elle fit des signes, montra le nœud. Jeanne reparut ; Thérèse cria : Mademoiselle, voici votre petit nœud. Mais déjà la demoiselle n’v était plus ; quelques instants après, la porte cochère s’ouvrait, et une voiture sortait de la cour. Jeanne y était avec sa mère. Thérèse s’avança, voulut parler. Mais la voiture emporta les belles dames ; seulement Jeanne dit :
— Maman, voyez donc cette pauvre fille qui nous tend ses bras !
L’on était déjà loin, Thérèse s’appuya de nouveau contre le mur, et continua longtemps ses petites réflexions sur le ruban bleu de ciel qu’elle tenait toujours à sa main.
La voiture revint, rentra, mais elle était vide.
Enfin, après une heure, Thérèse vit arriver la petite demoiselle avec sa robe blanche et ses rubans bleus ; elle tenait la main de sa mère; toutes deux sortaient de l’église des Missions-Étrangères, où l’on avait fait le catéchisme, car Jeanne se préparait à sa première communion. Elle était douce et bonne, la petite Jeanne, et quand elle vit la pauvre Thérèse, qui venait au-devant d’elle, lui offrant son nœud de ruban... elle s’arrêta et lui parla gracieusement. Thérèse raconta que le nœud était venu la chercher, qu’elle l’avait tenu bien proprement sans le chiffonner, afin de le rendre à la jolie demoiselle
Madame de Théville avait mis la main à sa bourse! mais la petite était si gentille
UN NOEUD DE IlUBAN.
dans sa manière de parler; il y avait quelque chose de si aimable dans la physionomie de ce pauvre visage amaigri, qu’elle craignit d’offenser l’enfant par un don qui ressemblerait à une aumône, et toutes trois restaient là en présence sans rien dire; seulement Jeanne se pencha vers sa mère et murmura tout bas à son oreille :
— Maman, si nous habillions celte petite?
Dans les maisons riches d’autrefois, on habillait un enfant pauvre le jour de la première communion du fils ou de la fille de la maison.
Pendant que Jeanne parlait ainsi tout bas à sa mère, Thérèse s’éloignait.
— Revenez donc, ma petite, dit la comtesse. Nous ne vous avons pas remerciée...
Comment vous nomme-t-on?
— Thérèse Dufour, dit l’enfant.
— Que fait votre père? demanda madame de Théville.
— Il est charpentier et maman est blanchisseuse, répondit Thérèse ; en jetant un
coup d’œil sur ses vieux vêtements, elle ajouta :
— Le dimanche, je suis mieux habillée mais, dans la semaine, maman n’a pas le temps de nous arranger, car nous sommes sept enfants. Je suis l’aînée de tous. C’est ce qui fait, dit-elle en baissant sa voix, en rougissant un peu et en hésitant... que nous ne sommes... pas riches.
Elle ne voulait pas dire pauvre, ce mot indiquant dans cette classe un appel à la charité.
— Entrez avec nous, dit madame de Théville, et Thérèse, tout ébahie, les suivit dans le bel hôtel .
En regardant de près la pauvre enfant, on s’apercevait qu’elle était jolie. Ceux qui la connaissaient savaient qu’elle était intelligente, douce et aimable; la vie brillait dans son regard ouvert, franc et velouté.
Elle excita une vive sympathie. Jeanne eut envie de l’habiller tout de suite avec ses propres robes. Madame de Théville pensa qu’on pouvait se charger d’elle.
Thérèse, interrogée, montra qu’elle savait
lire et écrire ; elle aurait même fait, dit-elle, sa première communion cette année-là, si elle n’était pas obligée de rester à la maison pour soigner scs petits frères, ce qui l’empèchait de suivre le catéchisme Ses réponses étaient nettes, simples, mais dites avec une charmante gentillesse toute naturelle. Elle avait un esprit bien fait et sain. Il en était de même pour sa petite personne , aussi cela plaisait tout naturellement.
Madame de Théville fit accompagner Thérèse jusque chez ses parents par une femme de confiance qui put lui apprendre, en revenant, tout ce qu’elle désirait savoir. Des voisines plus ou moins bienveillantes avaient raconté ceci :
Thérèse était en effet la fille d’un ouvrier charpentier, elle était née vers la fin de la première année du mariage de ses parents, quand ils étaient encore heureux. François Dufour, son père, s’était élevé dans les montagnes du Jura, il avait appris à la ville l’état de charpentier, et quand il ne trouvait pus à en tirer parti dans son petit village, il travaillait à la terre.
Uigitized by Cuogle
UN NOEUD DE RUBAN. i I
L'appât d’un gain plus considérable l’amena à Paris à vingt-cinq ans. Fort, robuste, actif et bon ouvrier, il y fut dans l’aisance, et la seconde année de son séjour à Paris, objet des vœux de tous les gens de province, il crut réaliser un bonheur complet en associant à son sort une jeune blanchisseuse nommée Françoise et fort jolie.
L’aisance continua de régner dans le jeune ménage, et la petite Thérèse vint rendre plus vive la joie intime de cette heureuse, union. Un seul point noir, un tout petit point d’abord, se montra dans le ciel des deux époux : il grandit, devint un sombre nuage et amena une horrible tempête. Pour avoir un logement plus commode et plus sain, on avait choisi en dehors de la barrière de Vaugirard, où d’ailleurs François Dufour avait des travaux, deux jolies chambres claires et propres, au second étage. Elles furent si bien arrangées lors du mariage, qu’il y avait presque de l’élégance dans des rideaux bien blancs, des chaises en paille fine, deux fauteuils en velours d’Ulreeht rouge. Une pendule sur la cheminée avec deux vases de pur- 1 !
celaine et, à côté, une petite bibliothèque où l’on voyait un livre d’heures, un dictionnaire historique, le Musée des Familles, le Magasin pittoresque, les hauts faits de l’armée française et Robinson Crusoé... Mais ce
logement avait un inconvénient que François regarda d’abord comme un avantage, il donnait sur une de ces nombreuses guinguettes ou cabarets qui avoisinent les barrières, et les camarades de François y venaient célébrer chaque semaine, un dimanche qui se prolongeait jusqu’au lundi soir.
D’abord Françoise fut bien aise d’une distraction qui pouvait amuser son mari, et dont elle prenait sa part; mais bientôt les soins maternels ne lui permirent plus de veiller sur son mari. Il revint un soir un peu trop en gaieté ; elle s’inquiéta : puis il revint ivre, elle gronda. Il se repentit, fut sage deux semaines; recommença la troisième, se fâcha quand Françoise dit quelque chose, et en arriva un jour jusqu’à la frapper.
C’en était trop pour la jeune femme habituée aux bons procédés et à l’affection de
UN NOf.Ul) l>E RUBAN.
son mari. Elle se fâcha sérieusement, parla de retourner chez sa mère, et la dispute en arriva au point de faire souhaiter à chacun une séparation.
Ils avaient alors deux enfants, Thérèse et un petit garçon. La mère voulait emmener la fille, et François garder le garçon. On dut ainsi tout partager, et l’on se mit à faire la part de chacun.
— A loi un fauteuil et trois chaises, dit la femme.
— A toi un matelas, à moi l’autre, dit le mari.
— A toi ceci.
— A toi cela, répétait-on plusieurs fois, tout y passa. Restait seulement une belle et grande couverture sur le lit commun.
On la coupa dans le milieu. Puis François Dufour fut à son ouvrage, et Françoise dut partir en son absence pour aller chez sa mère.
Mais il arriva qu’à l’ouvrage François fut soucieux, il eut le cœur serré, et même vers midi il se sentit tout à fait malade : alors il retourna au logis où sa femme faisait bien
lentement et les larmes aux yeux le paquet de ses hardes ; ils furent plus eontents qu’étonnés de se retrouver ainsi face à face. Ils se regardèrent un moment en silence, ils se virent pâles, tristes, souffrants. Alors François dit tout doucement en soupirant :
— Françoise, si tu recousais la couverture?
La couverture fut recousue en riant, et le jeune et naïf ménage retrouva le bonheur. Cependant, chaque année un nouvel enfant vint aussi demander sa part dans le gain du pauvre ouvrier ; sa femme n’eut plus que rarement la possibilité de travailler. On vivait au jour le jour. François Dufour tomba malade; pendant un mois, il resta sur son lit, et, depuis ce temps, tous ses efforts furent impuissants pour regagner ce que ce mois avait mis d’arriéré dans le ménage; la gène devint grande; au lieu d’un plus vaste logement qu’il eût fallu, on en prit un plus exigu, où l’on entassa les enfants ; la misère était venue ; mais l’infa tigable mère employait un courage surhumain pour lutter contre elle; la petite Thé-
UN NOEUD DE RUBAN. ' t 5
rèse l’aidait déjà à soigner les enfants, à coudre leurs pauvrès habits, à faire les commissions; le frère qui la suivait, allait à l’Asile, il apprenait à lire et à écrire, puis il donnait des leçons aux plus petits , une sœur de sept ans était destinée à remplacer bientôt Thérèse qui devait, chez une couturière, entrer en apprentissage.
Voilà ce que la femme de confiance envoyée par la comtesse de Théville apprit des voisines, et raconta, avec des détails cruels, sur la pauvreté de cette famille.
Le lendemain, madame de Théville, qui était dame de charité de son arrondissement, et qui l’était de cœur et de fait, alla elle-même chez l’ouvrier; elle raconta ce qui s’était passé la veille, et demanda si l’on voulait lui confier Thérèse, qui suivrait avec sa fille, du même âge, le catéchisme, et ferait ensuite sa première communion à la Fête-Dieu.
Elle accompagna sa demande d’un petit cadeau d’argent à la mère et laissa son adresse afin qu’on lui envoyât l’enfant.
après avoir consulté le père qui, en ce moment, était au travail.
Madame de Théville n’était pas riche, sa famille avait été ruinée par la Révolution, et son mari, rentré en France avec les Bourbons, avait de grandes places, peu de fortune et un Cœur généreux; ils étaient de ceux qui eussent fait comme le maréchal de Richelieu, lorsque son petit-fils, le prince de (fliinon , lui montrait avec orgueil ses économies. Le maréchal, prenant les pièces d’or et lançant un coup d’œil de reproche sur le gouverneur :
— On ne t’apprend donc pas à être prince?
dit-il.
Puis il jeta l’or par la fenêtre à des pauvres qui étaient au-dessous.
Madame de Théville n’avait pas besoin de donner une pareille leçon à son enfant ; elle lui donnait constamment, elle-même, l’exemple de toutes les vertus. En revenant, elle raconta eequ’elle avait fait, et Jeanneatlendit Thérèse avec impatience.
dépendant la petite Thérèse ne s’éloigna pas sans que le père eût le cœur bien serré et
UN NOEUD DE RUBAN. > • Il
sans que la mère essuyât en secret bien des larmes. Mais la misère est cruelle : elle force souvent à étouffer tous les bons sentiments et à sacrifier les meilleurs et les plus naturels; il faut lui immoler jusqu’à son cœur.
Enfin Thérèse, bien propre, habillée de tout ce qu’il y avait de meilleur dans les vêtements d’enfant de la pauvre maison, arriva le lendemain dans la maison riche, avec un mélange de joie et de tristesse qui se reflétait sur son joli visage enfantin.
Jeanne la reçut bien. Elles étaient de même
taille, et déjà on avait choisi dans la garderobe de la jeune fille opulente des objets simples, mais élégants en comparaison de ce que portait Thérèse, et cela fut étalé dans la petite chambre qui lui était destinée, près de la femme de confiance qui s’était offerte à veiller sur elle. Quand les maîtres sont bons, les domestiques le deviennent. Aussi, cette femme, appelée madame Robin, fut toujours parfaite pour Thérèse.
Au reste, cette enfant avait un caractère naturellement aimable, doux et gai, qui plaisait à tous.
Thérèse regretta sa famille et porta dans la riche maison qui s’ouvrait devant elle le souvenir de ses parents et son affection pour eux. Bientôt la bonté de sa protectrice ramena l’aisance dans le pauvre ménage, ce qui permit au cœur de l’enfant de jouir du luxe qui l’entourait chez madame de Théville, et quelle se fût reproché sans cela. Ce luxe inconnu de Thérèse ne l’étonna point, sa nature distinguée dans sa simplicité se trouva tout de suite en harmonie avec l’élégance; elle avait deviné à l’avance tout ce qui était bien et beau, et elle savait en jouir. Lorsqu’elle fut établie à l’hôtel, bien vêtue, bien logée, bien nourrie, sans soucis et sans travail autre que celui de s’instruire en partageant les leçons qu’on donnait à Jeanne de Théville, ses forces se développèrent rapidement, et elle devint aussi charmante par sa fraîcheur que par sa gracieuse physionomie.
La première communion se fît, puis ces dames partirent pour la campagne; elles n’avaient pas de château, mais une parente les invitait à venir dans le sien. On lui avait
parlé de Thérèse, et Thérèse fut invitée à êt r e du voyage.
Ce fut là surtout que ces deux jeunes filles se développèrent au grand air, en courant dans le parc. Dieu sait comme leurs jeux enfantins étaient remplis de joie et d’amitié naïve! Thérèse avait beau vouloir se tenir dans une situation inférieure, Jeanne n’établissait entre elles aucune dilférence. C’était une si bonne personne que cette douce Jeanne! Mais elle était, il faut l’avouer, fort indolente quand il s’agissait d’apprendre ses leçons. Elle s’instruisait lentement et assez mal, oubliant complètement dans la soirée tout ce qu’on lui avait enseigné le malin.
Elle n’avait, disait-elle, nul besoin comme nulle envie de savoir; il lui fallait si peu pour satisfaire son esprit content de tout!
On comprenait déjà que lesdevoirsdu monde et de la famille, de petits ouvrages de broderies, le soin des fleurs et celui de sa toilette étaient tout ce qu’il faudrait à la femme, comme cela suffisait à l’enfant. Jamais sa pensée n’aurait besoin d’un aliment plus fort, plus élevé, plus substantiel. Sa poésie, elle la
mettait dans l’affection, et son attachement pour sa protégée était une de ses plus chères rêveries ; aussi avait-elle de petites délicalessesde sentiment toutes gentilles. Par exemple, elle avait gardé soigneusement le petit nœud bleu rapporté par Thérèse et qui était la cause dé leur connaissance. Il était dans un beau vase de verre de Bohême transparent, mince, doré, et que la mère aimait comme un souvenir d’amitié d’une personne absente.
Jeanne avait sa part d’esprit en bonté, et tout faisait présumer que sa vie paisible donnerait peu de prise aux grandes peines et aux grandes jouissances, qui sont le partage des âmes ardentes.
Thérèse était plus intelligente et plus active ; le malheur lui avait appris plus tôt à sentir, et elle jouissait plus vivement de tout. Sans exagération, sans ardeur excessive, mais avec un esprit droit, juste et animé, c’était la vie morale et la vie physique dans les conditions saines et fortes, que le ciel avaii donnée à cet enfant. Elle avait une bonne part, et qui vient souvent ainsi à ceux dont la
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destinée a besoin d’efforts pour être au niveau de leurs désirs.
Après six mois passés à la campagne, pendant lesquels le comte de Théville visita le château toutes les fois que son service près du roi le lui permit, on rentra dans Paris au commencement de l’hiver. Jeanne était trop jeune pour aller dans le monde ; seulement, quelques parentes et quelques amies partagèrent ses jeux enfantins ; mais Thérèse resta seule l’amie du cœur !
Les jeux, l’étude, le travail et les maîtres de toutes sortes occupèrent la plus grande partie des journées, et l’hiver se passa ainsi. Au printemps, on retourna à la campagne dans le même château, à dix-huit lieues de Paris, appartenant à cette parenté* vieille et riche dont les enfants mariés au loin, une fille en Angleterre, un fils en Russie, laissaient sa vieillesse solitaire dans ce château qu’elle ne quittait jamais. La présence de madame de Théville et celle des aimables jeunes filles lui étaient agréables, et l’habitation magnifique charmait ses heureux hôtes. C’était une vie splendide et dans les
grandes habitudes d’autrefois que celle de ce château ! Les voisins y venaient avec empressement. La table était somptueuse, les domestiques nombreux, et Thérèse fut ainsi initiée à tout ce que le luxe et l’élégance ont de plus parfait à la campagne, et à la ville.
Pendant deux années, Thérèse mena cette douce vie, sans que rien altérât la paix dont elle jouissait. L’aisance était dans sa famille, ou, du moins, elle pouvait et devait le croire ; car ses parents, qu’elle visitait pendant son séjour à Paris, se montraient satisfaits ; ils savaient bien que la bonne jeune fille faisait tout ce qu’il lui était possible de faire pour eux, et il y avait dans ce pauvre ménage un sentiment délicat de fierté qui est plus commun dans le peuple qu’on le croit.
— Il ne faut pas, disait François, qu’elle sache ce qui nous manque, cela l’affligerait, car elle fait ce qu’elle peut, et si nous nous plaignions, nous aurions l’air de demander quelque chose.
— Tu as raison, répondait la femme, aussi le jeudi, qui est le jour où on la laisse venir, je mets aux enfants comme a moi les babils
du dimanche, afin qu’elle croie qu’ils sont toujours bien vêtus, et je sers de la viande et du vin... sans compter que je fais un plat sucré; aussi la joie est dans ses yeux quand elle regarde autour d’elle et qu’elle voit que tout est bien arrangé chez nous... Pauvre enfant, au moins que celle-là soit heureuse, que rien ne trouble sa joie dans la riche maison où elle a tout ce qu’on peut désirer, c’est toujours ce temps-là de gagné.
En effet, ce ne fut qu’un peu de bon temps de gagné ; la seconde année, pendant que la comtesse de ThéviUc, sa fille Jeanne et Thérèse étaient à la campagne chez cette riche parente qui les aimait toutes les trois, un horrible malheur vint les frapper.
M. le comte de Théville fut tué aux journées de Juillet... Sa femme pensa mourir et l’eût désiré ; l’amitié de sa parente et les soins des enfants la sauvèrent, mais sa santé altérée ne se remit jamais.
Madame de Théville restait avec très-peu de fortune ; elle consentit à passer quelque temps au château, avec le projet de s’éloigner plus tard afin de n’ètre pas une charge
ÜN NOEUD DE RÜtUff.
pour son amie généreuse. Mais celle-ci s’arrangea pour reculer sans cesse, sur des prétextes naturels, l’époque du départ ; au reste, madame de Théville, depuis la mort de son mari et la chute de la dynastie à laquelle toutes ses sympathies étaient arrachées, avait perdu avec sa santé la force de vouloir et celle d’agir. La vie s’éteignait en elle: les jours, les mois, les années passèrent, on remettait toujours le départ pour Paris, dont elle s’occupait constamment sans jamais en fixer le jour.... et qui finit par n’avoir pas lieu. Elle partit ; mais ce fut pour le voyage sans retour ici-bas, et dans un monde meilleur où elle rejoignit celui qu’elle n’avait pas cessé de pleurer.
Sa fille, orpheline et désolée, eut encore la douleur de se séparer de Thérèse, et celleci, en pleurant sa bienfaitrice comme une mère, eut le chagrin de perdre en même temps son amie et toutes les douceurs de cette vieéléganle à laquelle de longues années l’avaient habituée. Elles avaient alors dix— sept ans : Jeanne devait, à l’expiration de son deuil, épouser son cousin, le vicomte
— i ur —
Gaston de Leissac. Thérèse allait retourner dans sa famille. On s’embrassa, on pleura, et on promit de s’écrire tout ce qui arriverait et tout ce qu’on penserait. Puis, Jeanne fit encore promettre à Thérèse de garder toujours un petit nœud de ruban bleu de ciel qu’elle attacha elle-même à la robe noire de son amie. Elle aussi devait garder toute jsa vie le pareil. Le cœur plein de tristesse et les yeux pleins de larmes, elles se séparèrent avec l’espérance de se revoir au plus tard dans un an, époque où Jeanne, en épousant son cousin, viendrait se fixer à Paris.
Thérèse partit seule par une diligence qui menait à Paris dans la journée; à la première poste elle descendit, pendant qu’on changeai tdechevaux, pour chercher le moyen d’envoyer à Jeanne quelques lignes écrites au crayon, où elle lui exprimait encore ses regrets et son affection. La pauvre enfant croyait n’avoir pas tout dit à son amie! Son cœur était ému et bien disposé à sympathiser avec la souffrance. Quelques pauvres entouraient la voilure, elle leur distribua un peu d’argent; mais dans les mouvements
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qu’elle fit alors, le petit nœud bleu se détacha sans qu’elle le vît et tomba.
Bientôt, pressée de remonter dans la voilure et emportée rapidement, Thérèse laissa à son insu le doux gage d’amitié qu’elle ne ne devait jamais quitter. Mais rien ne se perd, surtout de ce qui est joli ; il y a toujours quelqu’un là pour le recueillir. Ainsi fut fait pour le petit nœud. Un grand jeune homme, qui ressemblait à un chasseur ou à un ouvrier aisé et qui voyageait à pied, s’approcha de l’auberge de la poste où la diligence venait de partir, et dont les mendiants s’étaient éloignés II vit le nœud tout seul sur la terre battue. Rien de bien singulier qu’il le vît, car il était d’un bleu clair et charmant qui devait frapper les regards.
Mais ce qui eût paru étonnant, surtout à Thérèse, c’est qu’il fit en le voyant un petit cri de joie comme il arrive quand on retrouve une ancienne connaissance; puis il le ramassa, regarda autour de lui et voyant une enfant assise devant la porte, il la questionna sur la personne qui avait laissé tomber ce joli nœud. La petite fille fut étonnée.
sourit, rappela ses souvenirs, et finit par dire que ce ruban devait appartenir à une jeune demoiselle qui était descendue un moment de la voiture allant à Paris. Pe jeune homme, à ces mots, fit involontairement quelques pas, comme s’il allait retourner aussi vers la capitale, dont il avait l’air de venir. Mais il s’arrêta, réfléchit, porta le nœud à ses lèvres, le mit soigneusement dans sa poche et dit en s’éloignant du côté opposé à Paris :
— Marchons... à cœur vaillant, rien d’impossible î
Thérèse retournait dans sa famille, n’emportant avec elle qu’une très-modique somme d’argent ; encore avait-il fallu la lui faire accepter de force ; avec cela une garde-robe très-bien garnie d’objets de toutes sortes, et une foule de très-jolis cadeaux, mais inutiles et de nulle valeur réelle.
La douleur l’absorba d’abord tout entière en pensant à sa bienfaitrice et à son amie , mais, en approchant de Paris, sa pensée se reporta sur les objets de son affection, qu’elle allait retrouver, et qu’elle n’avait pas vus depuis plusieurs années; elle espéra être
consolée par la vue des enfants joyeux et
grandis. Entendre leur voix dont le murmure résonnait encore parfois à son oreille, à force de trouver un écho dans son cœur, prendre part à leurs jeux, veiller sur eux, les instruire et se dévouera tous les siens avec ardeur ; voilà les consolations qu’elle désirait. Car Thérèse avait un bon esprit, naturellement porté au bien ; mais il y a loin encore d’une bonne pensée à l’exécution des projets qu’elle inspire ! L’âme se plaît au beau et le sacrifice lui va, quand il est en spéculations, en rêves. Quand la vertu n’exige qu’un moment de courage, dùt-il exposer la vie, qui est tout, pourtant, elle est plus facile que quand elle demande de petits sacrifices de chaque jour, et il fallait d’abord que cette jeune fille, habituée au luxe et à l’élégance, renonçât, pour une vie pé- ’ nible, à cette douce vie à laquelle on s’accoutume si vite, et dont on ne peut plus se passer dès qu’une fois on en a goûté.
Ce fut vers quatre heures, au mois de novembre, que Thérèse arriva, dans une voiture de place qui renfermait ses paquets, à la porte de la petite maison, toujours la
même, où sa famille habitait à Vaugirard.
Mais, quand on lui dit qu’il y avait cette fois deux étages de plus à monter, elle pressen tit la misère. Ilélas î il n’était que trop vrai, et, comme elle n’avait pas prévenu de son
arrivée, rien de cette misère horrible n’avait
pu être dissimulé. Deux petites mansardes dont, une seule avait une cheminée, composaient tout le logement. Dans cette première pièce était le lit bien aminci, et dans cq lit, François malade, pâle, exténué et plus souffrant du chagrin encore que de la fièvre qui le minait; à côté de lui, la mère repassait; un réchaud sous la cheminée servait à faire chauffer les fers et les tisanes. Deux petits enfants de trois et cinq ans, à moitié nus faute de vêtements, chétifs et tristes, se pressaient contre leur mère. Deux autres plus âgés revinrent de la salle d’Asile peu d’instants après l’arrivée de Thérèse.
Un garçon était en apprentissage, une fille travaillait chez une ouvrière, tous deux revenaient le soir. L’autre fille d’onze ans était couchée toute fiévreuse dans une petite pièce, qui n’était qu’un cabinet, et cepen-
dant servait de chambre aux quatre filles qui y dormaient toutes ensemble sur deux paillasses. Quant aux trois garçons, ils couchaient dans la même chambre que le père et la mère, où l’on mettait à terre, le soir, pour eux, une partie du lit de leurs parents. Les hardes s’étalaient par-ci par-là, dans un état déplorable, au milieu de quelques vieux débris d’ustensiles de ménage. Un peu de pain sur une planche était tout ce qu’on voyait de provision. Et, à côté de la fontaine, il y avait un reste de charbon dont la mère se servait en ce moment, et dont la vapeur achevait d’ôter les forces à ceux qui y étaient renfermés. Aussi tous étaient pâles et tristes. La maladie ajoutait son aspect sinistre aux horreurs de la misère, l’air empesté qu’on respirait en entrant dans ce malheureux gîte était suffoquant et devait en rendre le séjour prolongé aussi dangereux qu’insupportable.
Une indicible tristesse s’empara de Thérèse quand elle se fut rendu compte de cette misère, et qu’elle eut vu toutes ces souffrances. Ce fut les yeux remplis de larmes
qu’elle pressa dans ses bras tous les pauvres êtres qui lui étaient si chers. Les enfants eurent des cris de joie pour son arrivée, mais la mère eut des larmes.
— Faut-il que nous soyons malheureux, murmura-t-elle, pour que je pleure du retour de mon enfant !
— Ne pleurez pas, ma mère, dit Thérèse, je vous aiderai au travail.
L’accent avec lequel la mère répondit ce seul mot : Toi! révélait une série de souffrances à laquelle la pauvre femme ne supportait pas l’idée de voir exposée l’enfant accoutumée au bien-être et à la douce vie.
Thérèse sourit.
— Vous verrez, dit-elle.
— La mère n’ajouta rien; sa physionomie douloureuse en disait plus que des paroles.
Quelques instants après, elle avait quitté son travail et la chambre ; Thérèse donnait à son père la tisane préparée, et elle caressait les enfants avec un air doux et tendre ; puis elle s’informait des détails de la maladie de son père.
— Je suis bien faible à présent, dit-il:
mais le mal est passé. Demain je dois sortir pour prendre l’air, et, quelques jours encore, je pourrai me rendre h mon travail.
Puis il la questionna sur la maladie et la mort de madame de Théville. Quant à la misère qui les avait envahis, aux privations qu’elle avait amenées, il n’en fut pas dit un mot, * quoiqu’elle occupât presque exclusivement la pensée du père et de la fille. C’était une plaie trop vive, on n’osait pas y toucher.
— La mère revint, elle avait essuyé ses larmes et elle essayait de sourire, en prépa^ rant la table sur laquelle elle posa une serviette propre, un peu de viande qu’elle venait d’acheter, du pain frais, des œufs, de la . salade et une bouteille de vin.
Les enfants regardaient d’un air charmé qui semblait annoncer qu’ils n’étaient pas habitués à des festins aussi splendides. Thérèse devina qu’on s’était mis en frais pour elle.
— Ce sera moi qui demain serai chargée du repas, dit-elle gaiement ; je demande à payer ma bienvenue.
Nul n’aurait pu voir sur son front calme
le regret ou le dégoût : la sérénité f\it complète. Souriant à tous, regardant avec attention et amitié chacun des enfants, remarquant et louant ce qui était bien : celui-ci, c’étaient ses beaux yeux bleus, celle-ci, ses cheveux blonds, un autre avait des traits plus délicats ou bien un air plus joyeux, tous étaient beaux, disait-elle, et c’était vrai. » François avait été un des beaux garçons des montagnes du Jura, où tous les paysans ont une haute taille, une figure noble et des traits réguliers. Françoise était une bien jolie fille quand elle se maria, et leurs enfants avaient un beau type de figure, bien qu’il leur eût manqué le grand air et la bonne nourriture pour se développer dans d’aussi belles proportions ; d’ailleurs ils étaient à un âge où la beauté est rarement complète ; l’avenir pouvait, en continuant les rigueurs du présent, l’altérer pour eux sans retour ; mais vienne la prospérité, il y aurait là de quoi fixer la beauté sur ces jeunes visages qui ne demandaient qu’à s’épanouir.
Leur altération n’échappait point à Thérèse, mais elle n’en dit jamais un mot, elle
U.N NOEUD DE ItL’ÜAN.
devinait que depuis longtemps déjà toutes les pensées étaient pénibles dans la pauvre retraite. Il fallait d’abord trouver le moyen de dissiper celte douleur. C’était son plus grand désir. Elle voulait aussi cacher l’effet produit sur elle par la vue de tant de misère ; son cœur sentait qu’en ce moment c’était la plus grande peine de ses pauvres parents, et qu’ils eussent volontiers supporté de plus cruelles souffrances, au prix de les lui voir ignorées. Aussi tous les soins de la noble enfant tendaient-ils à se montrer contente et à leur faire croire que la joie de se retrouver près d’eux l’empècbait d’apercevoir leur dénûment. Eux, de même, essayaient de se montrer plus gais pour lui cacher leur découragement, et la soirée se passa douce et joyeuse en apparence, chacun, par une innocente tromperie, cherchant à donner aux autres un peu de la satisfaction dont il manquait.
On prépara pour Thérèse une espèce de lit dans le cabinet où couchaient les petites filles ; elle s’efforça de rire en arrangeant avec les enfants leurs pauvres grabats; elle
joua même avec eux, pour faire croire à son insouciance; puis, après avoir embrassé tout le monde, elle se coucha, fit semblant de dormir, et sa mère, qui restait triste à la regarder, put croire qu’aueun regret n’empêchait le sommeil de fermer ses yeux.
Mais Thérèse ne dormit pas, et dès que la petite chambre fut obscure, sa mère retirée et les enfants endormis, elle laissa couler les larmes qui l’étouffaient. Sa douleur infinie se composait de mille sentiments divers. D’abord les maux de ceux qu’elle aimait lui apparaissaient tout entiers, puis elle pensait à tout ce qu’il devait y avoir eu de peines morales jointes aux privations matérielles, car elle savait que ses parents, malgré leur simplicité, comprènaient bien ce qui fait la vie bonne et belle. Dans le peuple vraiment honnête, les délicatesses de l’âme viennent même à ceux qui sont étrangers aux subtilités de l’esprit. Toutes les natures saines et bien faites ont des aspirations vers le beau, et cet éclat du bien est un besoin de cette partie de nous-mêmes qu’il ne nous est pas donné de comprendre.
âft UN NOEUI> nE RUfe\N.
Quand la pauvre Thérèse détournait sà pensée de sa triste et malheureuse famille pour la reporter sur elle-même, c’était un autre sujet de désolation dont elle n’osait envisager l’étendue. Mais le découragement qui la prenait tout entière lui en révélait l’immense profondeur. Une futile circonstance fut comme la goutte d’eau qui fait déborder le vase ; elle s’aperçut que le nœud de ruban, attaché par Jeanne à sa ceinture s’était perdu pendant la route. Alors, corps et âme, tout défaillit en elle, il lui sembla que la vie allait la quitter, et elle se sentit mourir.
La nuit se passa ainsi.
Vers le point du jour, accablée et en proie à une espèce de fièvre, elle se leva doucement, car elle entendait parler dans la chambre voisine.
C’était sa mère qui priait tout haut.
Notre Père, qui êtes dans les cieux, etc.
Thérèse se mit à genoux de son côté et suivit la prière, non pas seulement des lèvres, mais du cœur, et s’en trouva tout à fait reconfortée ; sa mère dans son malheur n’avait donc pas douté de la bonté de Dieu, elle
eut honte de sa faiblesse et se dit à ellemême :
— Ce ne sont pas des larmes, des regrets et des heures perdues à gémir qui sauveront ma chère famille ; ne pensons plus à moi pour mieux penser à elle ; je suis jeune et forte : eh bien ! je leur donnerai ma force et ma jeunesse. Mon Dieu... ne m’aiderezvous pas quand je prends la résolution de les sauver ou, s’il le faut, de mourir à la peine, cela vaudra mieux que mourir de dégoût ou de chagrin comme je commençais à le faire !
Après cette résolution, Thérèse se leva, car elle était encore à genoux, et elle remercia Dieu delà bonne pensée qu’il venait de lui envoyer; puis elle rafraîchit avec de l’eau ses yeux et son visage, abattus par cette nuit d’insomnie, et elle ouvrit le paquet où était renfermé son petit trésor. Hélas! c’était bien peu... trois cents francs, quelques bijoux et des hardes en bon état ; elle prit une robe de mérinos noir pour s’habiller, et en tira une autre brune et toute neuve avec un fichu et un bonnet frais ; puis elle entra près de sa
mère avec un riant visage tout rempli d’espérance :
— Maman, dit-elle à voix basse, car le père sommeillait, tu sais que c’est fête aujourd’hui dans notre maison, laisse-moi te parer. En disant cela, elle embrassait sa mère et s’occupait de sa toilette ; elle arrangeait avec goût ses cheveux blonds encore jolis. Sa figure, douce et toute souriante, entourée d’un frais bonnet et d’une jolie collerette, reprit un petit air tout coquet que Françoise ne s’était pas vu depuis bien des années, et la pauvre femme ne put s’empêcher de sourire à son image, reproduite par une petite glace qui était sur la cheminée.
Sa jeunesse, qui avait été bien altérée par le travail et le chagrin, reparut un instant quand elle dit avec une naïveté toute joyeuse :
— François sera-t-il surpris et content en me voyant aussi belle.
Thérèse était juste de la même taille que sa mère, elle le savait, et cette robe lui était destinée ; elle avait aussi préparé depuis quelque temps des vêtements pour les en-
UN NOEUD DE RUBAN. . il
fanfs. Mais, en attendant qu’ils fussent éveillés, Thérèse voulut sortir un moment pour acheter, dit-elle, quelques provisions, puisque c’était convenu que Ton célébrerait la fête de son retour. Sa mère voulait qu’elle gardât pour elle l’argent qui lui restait ; mais Thérèse lui dit : Maman , j’ai une grâce à vous demander pour ma bienvenue.
— Parle, mon enfant, répondit la mère.
— Il me faut votre parole que vous ne refuserez pas.
— Je te la donne.
— Eh bien ! remettez- moi pour trois mois votre autorité dans la maison, vous avez besoin de repos... c’est moi qui vous remplacerai en tout pendant ce temps-là. Après ces trois mois, la santé vous sera revenue. Mon père, guéri, reprendra le travail, vous aussi, et je redeviendrai aussi obéissante que le plus petit de la famille.
Sa mère l’embrassa en disant :
— Pourvu que lu ne te fasses pas de mal pour nous faire du bien !
C’était un consenteinent. Thérèse sortit vivement.
Thérèse en montant la veille avait vu que le logement au second , habité par ses parents dans des jours plus heureux, était à louer, elle y entra ; on l’avait repeint, mis h neuf, et du frais papier le décorait ; il y avait trois pièces. Il pouvait donc y en avoir une toujours propre, où elle se tiendrait avec sa mère pour le travail du jour. Là on mettrait le grand lit sur lequel un drap bien blanc s’étendrait; puis les trois garçons auraient une chambre bien aérée, et il en resterait une plus grande encore où elle se chargerait d’entretenir la propreté comme dans un dortoir, pour elle et ses jeunes soeurs. Elle savait que le propriétaire de la maison était un entrepreneur de bâtiment qui occupait le premier étage; elle se rendit près de lui, et comme elle s’en doutait, elle apprit que le dernier terme n’avait pas été payé. C’était peu de chose; elle le paya et demanda l’appartement du second. Cette pauvre famille était aimée et estimée de tout le voisinage. L’entrepreneur fut heureux de contribuer un peu à lui être utile ; il fit une petite diminution et offri llelogement tout de suite. Thérèse, voyant
qu’elle avait réussi dans sa première tentative, sentit doubler son courage, et conçut le projet d’une surprise à faire à son père.
Après quelques petites emplettes dans les environs, elle rentra promptement pour mettre sa mère dans la confidence, et toutes deux s’entendirent et travaillèrent de concert pour arriver à leur but.
Le père s’éveilla mieux portant. Le vin et
la viande, pris la veille, lui avaient redonné
quelque force ; il en retrouva encore dans le
déjeuner, qui se fit en commun, et comme
un beau soleil d’automne brillait ce jour-là,
le malade prit par la main un des enfants,
et, par le conseil de sa femme, se décida à
une promenade qui devait le conduire chez
un ami, parrain du petit, le père Guillaume
Durandel, serrurier à Vaugirard. Mais ce ne
fut pas sans avoir admiré Françoise dans sa
nouvelle toilette et sans avoir serré contre son
cœur la mère et la fille avec des larmes d’at- • v * tendrissement.
— C'est moi, qui devrais vous donner à toutes deux, ainsi qu’à tous les autres, de quoi être heureux, dit -il avec regret.
— E?t-ce que tu ne nous a pas tous nourris depuis dix-huit ans? reprit Thérèse avec gentillesse ; laisse-nous donc un petit peu la joie d’être bonnes à quelque chose, nous autres femmes. Tu en as fait assez, toi, pour nous tous, et elle l’embrassait en disant cela. La pauvre mère, fière de sa fille aînée, ne voulait pas que son mari en fût humilié ; car elle savait que la gloire de nourrir et d’élever sa famille est la force morale qui soutient le cœur et le bras de l’ouvrier; il met à cela un noble orgueil, mieux placé mille fois que celui qu’on attache si souvent 5 triompher w ’’ dans do frivoles et inutiles supériorités.
Françoise sortit en disant : Je vais demander au soleil du bon Dieu des forces pour le travail, et il sourit doucement à cette idée.
Il était à peine au bas de l’escalier que tout s’agitait dans la mansarde, chaque enfant prenait un objet, la mère emportait la pendule, Thérèse quelques jolis vases fragiles destinés à orner la cheminée, puis tous descendaient gaiement deux étages, etl’on installait tout cela au second. Un commissionnaire qui se tenait à la porte, vint aider amicale-
ment à démonter et à remonter le lit. Toutes les paillasses furent vidées et remplies de paille fraîche ; un petit cabinet noir cacha le bois, le charbon, la fontaine et quelques objets qui pouvaient choquer les regards. Un grand drap de calicot neuf couvrit le lit et il eut des rideaux pareils .. La commode fut nettoyée à neuf, une belle cuvette avec un pot à l’eau fut placée dessus avec les jolis vases en porcelaine apportés par Thérèse. Quelques cadeaux venant de Jeanne ornèrent l’habitation nouvelle, dont la grande propreté était déjà une parure aux yeux qui avaient tant souffert du contraire.
La pauvre mère de famille était naturellement soigneuse et active ; mais, voyant son mari hors d’état de travailler depuis un mois, elle avait voulu essayer de gagner quelque chose de son état de blanchisseuse ; il avait fallu courir chez les anciennes pratiques et travailler beaucoup pour gagner pe'u. Les forces n’avaient pas pu suffire à tou et le moins urgent avait été négligé, mais Thérèse obtint de sa mère de ne s’occuper que de fin térieur de la maison. Françoise reporta l’ou-
vragefini et n’en prit pas d’autre. Son temps fut occupé à arranger les habillements de chacun, le père ne fut pas oublié, on lui acheta d'abord une bonne veste neuve; tout fut prêt bien avant son retour. Thérèse sortit plus d’une fois pour les emplettes qu’elle jugea nécessaires. Un dressoir reçut des assiettes neuves, des verres, etc. Les vieux ustensiles ébréchés restèrent avec d’autres débris dans les mansardes quittées, il y eut même deux lits en fer d’achetés ; oh ! Thérèse eût bien voulu qu’il y en eût pour tous, et c’était son espérance, mais elle ne savait pas si elle réussirait dans l’entreprise qu’elle avait formée, et elle ne voulait pas se trouver sans ressources. Enfin un bon morceau de viande fut rôti dans la pauvre maison qui n’en avait pas vu depuis long-temps ; les enfants furent lavés, changés de linge et habillés des vêtements préparés par Thérèse, et quand, vers trois heures, le père revint, on guettait son arrivée : il trouva sur le palier une partie des enfants, et fut entraîné dans l’intérieur, auprès d’un bon feu, au milieu de cris de joie, d’embrassades, de paroles vi-
ves, animées et toutes remplies d’admiration pour Thérèse.
François eut des larmes dans les yeux en embrassant sa fille, puis il eut regret de ce qu’elle avait dépensé pour eux tout ce qui eùtdù, disait-il, être gardé pour elle.
Il eut même un instant peur que sa générosité envers eux n’eùt dépassé ce que la prudence permettait, car il savait en quoi consistait son petit trésor: elle l’avait dit la veille. Mais Thérèse le rassura, lui montra ce qui restait encore, parla de ses projets d’avenir, se montra si gaie et fut réellement si heureuse de voir ce que quelques heures et quelque argent avaient produit de merveilleux pour le bien-être de tous les siens, que la gaieté s'épanouit sans obstacle. Le dîner fut joyeux, les enfants devenaient expansifs comme les parents. Les caractères se développaient, et, sous des nuances diverses, ils montraient de bons sentiments, de l’intelligence et le goût du bien et du beau. Même les plus petits se sentaient renaître dans celte demeure propre et jolie ; iis en laissaient voir une sur-
prise et une joie naïves qui amusaient les parents, et tous ensemble en adressaient des actions de grâces à Thérèse.
Ce fut pour elle une belle journée ! Combien, à sa place, l’eussent passée à gémir et à regretter! Mais c’était, comme nous l’avons déjà dit, un bon esprit, fait pour le bien.
Dès le lendemain, elle alla voir le propriétaire; cet entrepreneur, qui n’était autre qu’un maître maçon, avait reçu Thérèse amicalement. Elle alla le trouver et lui dit avec confiance qu’elle se recommandait à lui, qui devait connaître les gens riches des environs, son intention étant de tirer parti de l’instruction qu’elle avait reçue, pour donner quelques leçons en ville à de jeunes filles que leurs parents ne voudraient pas mettre en pension. L’entrepreneur l’interrogea avec intérêt et lui promit son concours pour exécuter son projet. En effet, cet homme avait deux filles de treize et onze ans; l’aînée était en pension, et l’on devait, en la retirant l’année suivante, y mettre sa sœur. Leur père pensa qu’avec une
plus faible somme que celle qu’il donnait, ses deux filles seraient élevées près de lui Sa femme fut de son avis, et, peu de jours après, Thérèse donnait une part de son temps à ces deux jeunes filles, et gagnait ainsi une petite somme qui dépassait le loyer, ce qui tranquillisa bien la famille, car le terme, qui revient tous les trois mois, est une des plus pénibles charges d’un pauvre ménage. Quelque temps 'après, le serrurier ami de François, le père Durandel, comme on l’appelait, procura à Thérèse une leçon bien payée, chez une dame veuve, riche et malade, qui avait besoin d’être aidée dans l’éducation de sa fille unique; plus tard, une troisième maison compléta le salaire que Thérèse jugeait nécessaire, et employa le temps qu’elle avait à dépenser, car il y avait d’autres éducations qui lui tenaient au cœur. Aussi gardait-elle les premières heures de la matinée pour ce cher travail. On se levait dès le grand matin; tous les enfants s’habillaient sous ses yeux avec de grands soins de propreté qui leur rendirent bientôt toute la fraîcheur de leur âge ; puis , après la
prière, on faisait la chambre et les lits. En voyant les affaires en bon chemin, Thérèse
s’était procuré des lits de fer pour tous. Chacun avait le sien, avec des coussins bien propres de ces bonnes herbes qui fortifient les enfants. Quand la chambre arrangée et l’air renouvelé avaient mis en mouvement et en gaieté toute cette jeune famille, Thérèse la faisait asseoir autour d’une table et les leçons avaient lieu. Tout cela se passait bien matin, caries plus grands allaient ensuite au travail chez des maîtres où ils étaient en apprentissage, ils y portèrent un cœur plus content, des habits plus propres et un zèle soutenu par des forces qui doublèrent leur travail. Leurs maîtres, plus contents, s’intéressèrent davantage à eux, et bientôt les deux aînés reçurent un salaire; c’était chose charmante de voir avec quelle joie ils apportaient leur petite part à la bourse commune.
Malgré son empressement à reprendre son travail, François fut retenu chez lui par sa femme et sa fille, qui jugèrent meilleur d’attendre le complet rétablissement
TJigitizea Dy Goc
de sa santé. Il s’occupa, pendant ce tempslà, à quelques petits travaux intérieurs de son état de menuisier, car il joignait l’adresse nécessaire à de petits détails minutieux aux forces qu’exigent les gros ouvrages de charpente. La demeure s’embellit de tables et d’étagères très- habilement et trèsdélicatement travaillées, où Thérèse plaça ses petits souvenirs qui lui avaient été donnés dans la maison riche; le petit intérieur de famille ainsi embelli devint un objet d’admiration et d’émulation pour toutes les pauvres familles du voisinage.
Aussi, un an après le retour de Thérèse, ce fut un lieu agréable à habiter que cet intérieur, si répugnant à son arrivée, qu’elle n’avait pas pu en supporter la vue. Et qu’on ne regarde pas comme futiles et indifférents ees soins donnés aux choses matérielles de la vie. Non-seulement ils sont la suite d’un bon esprit, mais ils amènent après eux la régularité dans les actions, ce qui est le commencement de la sagesse et de la vertu.
Le désordre et la malpropreté sont les
symptômes et les compagnons ordinaires du vice.
Pendant cette année, Thérèse avait reçu de nombreuses lettres de Jeanne, et elle lui avait toujours répondu en prenant sur son sommeil, tant ses jours étaient remplis. Ces lettres à l’amie de son cœur étaient son plus charmant plaisir et la plus douce poésie de ses rêves. Car, quelque sage que l’on soit, quelque raison que l’on ait, il faut à un esprit complet sa pensée rêveuse et poétique ; il faut un coin, où l’on place un paradis terrestre , un intermédiaire entre la vie vulgaire de ce monde et le rêve inconnu de l’autre. Eh bien! cette famille illustre et élégante , ces habitudes splendides et simples, et cette Jeanne si bonne et si aimante, tout cela réalisait pour Thérèse l’idéal du bien; et ce qu’elle avait de plus délicat dans l’imagination trouvait là son aliment.
Mais, vers cette époque, il arriva des événements qui changèrent la situation des deux amies.
Thérèse reçut une lettre de Jeanne, conçue en ces termes :
« Ma bonne Thérèse,
» L’époque si ardemment désirée, où je » pourrai vous revoir et vous dire de nou- » veau tout ce qui me vient au cœur et à la » pensée, est enfin arrivée!
» Gaston... mon cousin... mon futur
> époux, l’objet de ma tendresse depuis l’en-
> fance, est au château. Notre mariage aura
> lieu avant un mois.
t > C’est un peu plus tôt qu’il n’avait été » fixé d’abord, mais ma tante a jugé qu’il » était nécessaire pour Gaston, comme pour * moi, de ne pas tarder à nous unir. Moi,
» ma Thérèse, ma santé s’altérait ; je n’étais » pas maîtresse de mon chagrin : la mort » de ma mère, votre absence et l’éloigne- » ment de Gaston me laissaient à une invin- » cible tristesse, et un ennui mortel m’acca- » blait. Je crois qu’il m’eùt entraîné près » de ma mère, sans l’espoir de voir bien- > tôt mon cousin. Quant à lui, c’était un » dangereux séjour que Paris pour un jeune » homme à qui l’isolement faisait, dit-on, » chercher une vie trop dissipée.
» Vous savez, ma chère Thérèse, que Gas- » ton était officier dans la garde royale et » qu’il a quitté le service en 1830; alors » nos parents et nos amis se sont dispersés, » et mon cousin n’est resté à Paris que pour » une affaire très-importante; un de nos » oncles, presque mourant, l’a retenu près » de lui et il en a fait plus tard son héri— » tier. Les soins qu’a nécessités cet héri— » tage et quelques nouvelles coiHiaissances » ont ensuite captivé Gaston, et comme on » ne trouvait pas convenable qu’il habitât » le château où j’étais, il y avait trois ans » que nous ne nous étions vus !
» Enfin il est arrivé hier, on l’attêndait b depuis huit jours et j’avais le projet de le b traiter froidement pour lui montrer mon » mécontentement de ce retard; mais, je t> ne sais comment cela s’est fait, j’ai ou- » blié en le voyant que j’étais fâchée, et » c’est heureux, car il m’a su gré de ma » joie, m’en a remerciée et l’a partagée très- * vite. 11 était arrivé avec un visage sombre b et inquiet, cela s’est dissipé en me trou- » vant contente! Ah! ma bonne Thérèse, » qu’il est charmant ! Que de grâces et de » gentillesse dans toutes ses manières!
» Vous devez vous rappeler, chère amie, » que nous l’admirions déjà quand nous » n’étions encore que de petites filles ; que » nous remarquions la recherche 'exquise » de sa toilette et de ses habitudes. On dib sait alors de lui : il fait plus qu’être à b la mode, c’est la mode elle-même personb nifiée.
b II n’est plus tout à fait aussi élégant, il b a grossi, et ses manières ont moins de b délicatesse, à ce qu’il m’a semblé. De b plus, vous savez, Thérèse, mon extrême
» répugnance pour l’odeur dé la fumée du » cigare? Eh bien! Gaston, malgré ses » grands soins de toilette, est imprégné » de cette odeur. Mais, s’il m’aime,, il se b défera de la mauvaise habitude de fumer ; » et je ne puis pas douter qu’il ne m’aime,
* car il pourrait faire un bien plus riche » mariage que celui qu’il fait en m’épou- » sant. Un bel héritage lui est arrivé depuis » peu , il est vrai , et lorsqu’il avait pris » déjà des engagements avec ma mère et » mon père qui croyaient l’enrichir en me » donnant à lui, car c’est le dernier rejeton » de notre ancienne famille ; il reprendra » le nom et les armes de mon père ! Ma » dot n’est pas très-considérable, mais elle » suffisait pour assurer son existence et la » mienne dans le temps où il n’avait rien.
» L’opulence est venue le trouver, il la par- » tage avec moi, et j’en jouirai ainsi double-
* ment. Quant à lui, il est fait pour la vie » de gentilhomme; la chasse, les courses » à cheval et la carrière militaire, fermée » maintenant pour lui, voilà ce qui lui con- » vient. La lecture n’est pas son fort ; il a
» dit en riant qu’il n’avait pas ouvert un j > livre depuis dix ans, et qu’il passait son » temps, depuis cette époque, à oublier ce
> qu’il avait appris dans les dix années pré- » eédentes. Je n’ai pas été fâchée de cela, » car ayant moi-même, depuis votre dé- » part, négligé toute étude, je craignais de j> lui paraître bien ignorante. Il en est de j> même pour le piano : je m’étais remise » à grand’peine à y travailler depuis que » je savais le retour prochain de Gaston, j> voulant lui jouer un joli morceau ; mais
> il a raconté qu’il avait deux fois changé » d’appartement parce que l’on jouait du » piano dans la maison qu’il habitait, et il » a ajouté, en riant, que ce devrait être une » cause de résiliation de bail et un motif » de divorce qu’un grand talent se faisant » entendre une partie du jour dans un mé- » nage ou dans une maison. J’ai caché ma » musique et je ne toucherai plus à mon » piano.
» Gaston est gai, il plaisante volontiers et » me semble peu disposé à suivre une con- * Yersation sérieuse. Ce matin , ma tante
ÔS UN NOEUD de RÜBaN.
» avait invité pourlui deux voisins, hommes » instruits et de mérite qui ont déjeûné ù\ez » nous ; Gaston ne parut pas les goûter beau- » coup et coupa court deux fois à des con- » versations graves, par des plaisanteries » très-drôles qui amusèrent tout le monde » et me firent bien rire. Cependant comme
> je n’ai pas perdu de vue une minute la fi-
> gure de Gaston pendant la soirée d’hier et » la matinée d’aujourd’hui, j’ai cru y voir,
» j’y ai vu certainement des expressions i tristes et découragées : son insouciance et » sa gaîté ont l’air de cacher de la tristesse » et de l’ennui.
» Cela s’explique par son isolement.
» Notre mariage, en mettant à ses côtés une » femme qu’il aime et dont il est aimé, » rendra sa vie plus agréable et lui ôtera » toutes ses tristesses.
» Oh! ma bonne Thérèse, combien je vous » souhaite du fond du cœur un mari comme » mon Gaston ! Dès que je serai arrivée à » Paris, où on nous arrange un appartement,
> j’irai chercher mon amie, je l’amènerai » chez moi, et, belle comme vous l’êtes, ma
UN NOEUD liË RUBAN'. Ô9
ï Thérèse, vous trouverez vite quelque beau » jeune homme épris de toutes vos grâces » charmantes et qui vous placera, en vous » donnant son nom, dans le monde élégant » où vous devez briller ; en attendant , je » vous embrasse de toute mon âme qui, loin » d’ètre refroidie pour l’amitié, trouve des » sentiments plus vifs pour vous , depuis
» qu’elle est remplie par l’amour.
» Jeanne de Théville *
Il y avait deux jours que cette lettre était arrivée ; Thérèse la relisait pour la troisième fois. C’était un dimanche matin, et elle se disposait à profiler du loisir de ce jour-là pour y répondre, lorsque sa mère entra dans sa chambre d’un air plus joyeux qu’à l’ordinaire, et l’embrassa avec un redoublement de tendresse, en lui disant :
— Je suis bien heureuse aujourd’hui, ma bonne Thérèse , car j’ai l’espérance de te voir enfin dans une belle situation. Tu nous as apporté le bonheur , et il vient en récompense te chercher au milieu de nous.
Thérèse ne comprenait pas et regardait sa mère avec surprise.
— Tu n’auras plus besoin de te donner tant de peii.e. Ce sera un mari et un bon mari, qui te nourrira et gagnera tout ce qui est nécessaire pour une femme et pour une maison... Oui, mon enfant, il se présente pour toi un beau parti : Fabien Durandel, le fils de l’ami de ton père, le vieux serrurier que tu connais ; son fils est arrivé, et, voulant le marier, au lieu de courir après une dot, il m’a dit qu’il avait couru après des vertus, et qu’il venait les chercher dans notre maison ; c’est un grand honneur pour nous, et c’est à loi, toujours, que nous devons tout ce qui nous vient de bon. Mais, cette fois, tu auras ta part du bonheur. On dit Fabien un bien brave garçon. C’est un fils unique ; son père le met à la tête de la forge, et pourra se reposer, car Fabien est un excellent ouvrier.
Thérèse resta muette et eut un inexprimable étonnement... Était-il possible qu’il fût question de mariage avec un ouvrier? se disait-elle, comment cela se faisait-il ? Ses idées troublées ne distinguaient plus rien, seule-
UN NOEUD DE RÜÈAN. fit
ment une souffrance immense lui serrait le cœur.
Quelqu’un entra pour chercher sa mère et elle resta seule ; ce fut un soulagement, car après un instant de réflexion, elle fondit en larmes.
Thérèse n’aimait personne, mais un instinct secret, qui n’était sans doute que le désir inavoué de son âme, l’avait souvent avertie d’un bonheur réservé pour elle dans l’avenir ; et le mot bonheur se traduit pour la jeune fille, même; la plus sage, en amour innocent, poétique, tendre et délicat, qui satisfera les sentiments les plus élevés de son âme; de plus, Thérèse possédait une intelligence supérieure, qui avait besoin de communications avec d’autres intelligences à son niveau, et ce bonheur lui manquait, puisqu’elle passait tout son temps avec des enfants ; mais tant que le mariage n’a pas fixé irrévocablement la destinée d’une femme, elle garde l’espérance de l’arranger un jour à son gré, et sans doute l’esprit de Thérèse avait, à son insu, des projets qui ne pouvaient s’accorder avec cette misérable
UN NOEUD DE RU6aM.
situation de femme d’un laborieux, mais ignorant et grossier ouvrier, car elle souffrit comme si tout un avenir heureux s’écroulait devant elle pour la laisser en proie à un irréparable malheur.
Elle ne connaissait qu’imparfaitement Fabien et se souvenait seulement de l’avoir vu enfant, mais sans que rien le distinguât de ces petits garçons'- qu’on désigne sous le nom de gamins, enfants du peuple, sans éducation, mal soignés, malpropres, et qui laissent à l’esprit une image peu agréable. Depuis que Thérèse était de retour, Fabien, absent, n’avait point paru ; seulement, la veille, elle avait vu en passant devant la forge un grand jeune homme vêtu en ouvrier qui la regardait avec une attention très-vive et qui la saluait. En rentrant, elle avait dit à son père qu’elle croyait le ûls du serrurier arrivé, car un jeune homme avait paru la regarder avec curiosité et la reconnaître; quant à elle, malgré cela, son attention ne s’était point portée sur lui, et elle ne savait pas comment il était.
L’idée lui en revint alors, mais seulement
pour lui présenter comme une chose odieuse la possibilité de passer sa vie avec un ouvrier ignorant, malpropre et sans éducation.
Thérèse était restée à la même place comme atterrée par une infortune imprévue, et elle n’en avait pas bougé, lorsque ses soeurs vinrent la chercher pour le dîner. La vue des chers enfans qu’elle aimait la rappela à elle-même, à la vie réelle, dont ses rêveries l’avaient éloignée, et elle y vit un moyen d’échapper à ce mariage qui lui faisait horreur.
Mais lorsqu’on se retrouva tous ensemble à table, le père avait un air radieux et la mère ne cachait pas non plus sa joie vive et profonde. Vers la fin du repas, ils envoyèrent les enfants jouer ensemble dans la pièce à côté, voulant rester avec Thérèse seule pour lui parler de ce mariage ; elle ne s’en effraya pas, car, en ce moment, elle se croyait bien forte pour repousser leur proposition ; en disant qu’elle ne voulait ni ne pouvait quitter la famille, qu’elle s’était consacrée à l’éducation des enfants, qu’une petite fille de six ans, sa dernière sœur, an-
6i UN NOEUD DE BUBAN.
rait encore besoin d’elle bien des années, et qu’elle avait renoncé au mariage.
Mais les parents ne se tinrent pas pour battus par ses raisons, où ils ne virent qu’un nouveau dévouement dont ils étaient bien décidés à ne pas profiter, et son père lui dit :
— Tu veux tout sacrifier encore pour nous, mon enfant ; mais heureusement, cette fois, ton bonheur assurera le nôtre, et tu n’as pas à y renoncer par générosité et par affection... Ton mariage avec Fabien est l’aisance et le repos pour tes parents comme pour toi... Voici ce que le père et la mère de Fabien nous offrent : c’est, ma Thérèse, de ne plus faire qu’une seule famille. La maison qu’ils habitent leur appartient. La forge et les ateliers occupent presque tout le rez-de-chaussée, ton logement sera au premier, le second est loué ; mais c’est là qu’ils veulent que nous logions avec tous les enfants, eux se réservant deux pièces au rez-de-chaussée donnant sur le jardin. La pauvre vieille mère de Fabien ne pouvant plus marcher se tient à l’entrée de ce beau jardin une partie du jour, elle dit
que toute notre jeune famille jouant au milieu de ses arbres et de ses fleurs lui réjouira la vue et consolera sa vieillesse des infirmités qui l’affligent. Quant à moi et à ma chère femme, ce serait un bonheur qui dépasserait toutes nos espérances : je me fais vieux, le travail et les soucis m’ont avancé, je n’ai qu’à vous manquer, nos garçons ne sont pas de force encore à me remplacer, et à vingt ans ils peuvent partir pour l’armée. Vous resteriez seules, des femmes, de jeunes filles sans appui, vous pourriez être bien malheureuses. Avec Fabien pour chef de eette famille, réunies dans une maison qui vous appartiendra, il n’y a plus d’inquiétude à avoir, mes derniers jours seront tranquilles, et quand il plaira à Dieu de m’appeler, ma mort sera sans amertume. C’est donc un grand bienfait de la Providence que cette bonne idée de mon vieil ami Durandel ! Je lui devais déjà beaucoup; il nous est venu en aide plus d’une fois ; c’est le plus brave homme du monde; aussi il est respecté de tout le pays et, après le bonheur d’avoir une fille
omme toi, ma Thérèse, il ne ponvait pas nous en arriver un plus grand que de te marier à Fabien Durandel.
— Aussi ce matin, j’ai été à l’église entendre une messe, dit la mère, pour remercier Dieu de cette demande en mariage pour notre enfant, qui est notre salut à cous.
Que pouvait faire Thérèse devant une telle joie ? Allait-elle porter la douleur dans ces cœurs qui s’épanouissaient et rejeter dans le doute, la peine et l’inquiétude, ces' existences ballottées qui avaient tant besoin de repos et de sécurité ? Oh ! son cœur n’était pas de ceux qui auraient pu avoir ce triste courage !
Mais ce pauvre cœur de jeune fille était pourtant bien navré en faisant un holocauste de toutes ses joies, de tous ses rêves poétiques et de toutes ses tendresses intimes.
Cependant elle cacha sa profonde angoisse, et, trouvant encore la force de sourire au bonheur de tous les siens, elle accepta.
Son père courut chez Durandel pendant qu’elle se hâtait de se rendre dans sa
chambre, afin que sa mère ne surprît pas la douleur sur son pâle visage.
Cette fois, quand elle fut seule, Thérèse s’occupa, se mit à lire et à travailler; le sacrifice était consommé, il ne restait pas de réflexion à faire, les éviter était plus sage et Thérèse avait ce bon esprit qui prend toujours le meilleur parti en tout. Seulement, son âme s’élevait vers le ciel et lui disait avec ferveur : Mon Dieu ! donnez-moi du courage pour accomplir ce devoir, qui durera toute ma vie! J’ai besoin de votre force : la mienne peut-être, n’y suffirait pas.
Thérèse se remit à ses occupations ordinaires ; mais elle avait un poids sur le cœur et une peine infinie à s’empêcher de pleurer. C’était alors une bien belle fille, que Thérèse 1 Sa taille, un peu au-dessus de la moyenne, était bien, prise, pleine de grâce et de force en même temps; ses formes étaient développées, ses bras superbes, son visage délicat, un petit nez bien fait, une bouche mignonne et rose qui souriait doucement et montrait en souriant de très-petites lents blanches comme des perles.
C’était quelque chose de délicieux que ce sourire paisible qui prêtait un air de satisfaction aimable et recueillie à toute sa personne. Puis ses grandsyeux noirs et veloutés, ses sourcils et ses cheveux abondants et brillants comme du jais donnaient un air de force à sa douce figure. Rien n’était plus agréable que l’ensemble de toutes ces beautés réunies; aussi Thérèse avait une réputation de beauté, elle le savait, elle le sentait à chaque pas dans la rue, à chaque regard qui se tournait vers elle. Quelle femme n’a pas le sentiment de sa beauté et le pressentiment que cette beauté doit attirer le bonheur? Pauvre Thérèse, elle se voyait forcée d’étouffer cette espérance; elle était promise à un ouvrier grossier qui ne s’était pas même donné la peine de la connaître, qui ne l’aimait pas, et qui croyait sans doute lui faire une grâce en l’épousant, parce que son père lui avait dit : « Épousela, quoiqu’elle soit pauvre. »
Cependant Thérèse continua à garder, chaque fois qu’elle était avec ses parents, son doux sourire habituel, et à renfermer en
elle- même toute sa douleur. Mais il y avait des moments où cette souffrance était tellement cruelle que son cœur en étouffait pour ainsi dire et quelle ne pouvait plus même respirer. Pour se soulager un peu elle voulut écrire à son amie, et voici ce qu’elle lui disait :
« Ma bien-aimée Jeanne,
» Votre bonheur me charme et votre ami- » tié m'est douce et salutaire ; mais j’ai » presque à m’accuser d’un tort avec vous, » c’est que tout cela, qui devrait suffire à me » rendre joyeuse, ne m’empêche pas d’être » accablée par un chagrin qui m’est person- » nel et qui est peut-être coupable, car c’est » à peine si j’ose l’avouer ; mais le ciel me
> pardonnera, car c’est à lui et à vous, » Jeanne, que je dois les instincts délicats et » élevés de mon âme qui se révoltent en se
> moment contre un mariage auquel je » viens de m’engager. Hélas ! tout l’avenir » de ma famille en dépendait, et ce sacri- » fice est le plus utile et en même temps le
> plus pénible que je puisse lui faire.
* Adieu à mes poétiques espérances !
» Adieu à mes rêves d’union heureuse et
* douce, où la sympathie m’eût donné un > ami dans le compagnon de ma vie ! Adieu » même à votre amitié, Jeanne, ou du » moins aux relations habituelles qui en
* sont l’expression et l’agrément. Tout cela
» est fini, perdu, pour la pauvre Thérèse :
» elle va être la femme d’un ouvrier serru- » rier !»
Thérèse en était là de sa lettre lorsque sa mère la fit appeler ; elle cacha précipitamment sou papier, essuya une larme au bord de sa paupière et se rendit au milieu de sa famille ; tout le monde s’y préparait à sortir, vêtu des habits de fête ; on dînait chez le serrurier Durandel; Thérèse ne l’avait pas oublié. Mais, quoique triste, elle était calme ; elle savait Fabien absent, et c’était pour elle un soulagement, une espèce de trêve que ce voyage qui devait le tenir au loin huit jours encore.
Thérèse marcha près de sa mère sans parler, jusqu’à la demeure du père Durandel. Nulle curiosité ne s’éveillait pour elle
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UN NOEUD DE RUBAN. Tl
à l’idée que les lieux où elle se rendait renfermeraient à jamais sa vie. Rien ne l’interressait, elle allait machinalement. Ses espérances étaient mortes, sa vie aride lui semblait dépouillée de tout ce qui pouvait la rendre agréable et la route qui la mènerait au terme de l’existence était à ses yeux morne, décolorée et insipide comme ces tristes jours d’hiver enveloppés d’un épais brouillard qui confondent tous les objets dans une teinte sombre et glacée.
Bientôt elle arriva près de la mère de Fabien qui la regarda avec des yeux pleins d’une gaieté fine et un peu moqueuse qui amena la rougeur sur son front, et ce ne fut pas un mal, car elle était, ce jour là, pâle comme une morte. La vieille Madame Durandel avait toujours été bonne pour Thérèse, mais c’était une bonté peu expansive ; sa vie était effacée, passive depuis longues années ; elle souffrait d’une paralysie aux jambes qui la retenait sur un siège. On plaçait la pauvre femme à l’entrée du jardin, et ses journées se passaient dans la contemplation et la lecture que de rares visites interrompaient
quelquefois. Combien de vieillards sont ainsi réduits au silence et à la résignation ï Thérèse aimait celte douce malade, mais en ce moment elle n’osait parler, de peur que la douleur qui remplissait son àme, ne se traduisît en larmes, et sa mère étonnée restait sérieuse à l’examiner, cherchant à deviner pourquoi la joie manquait à ce qu’elle regardait comme le bonheur. Les enfants s’étaient éparpillés dans le jardin et avaient disparu sous les massifs d’arbres et de fleurs ; les deux mères et Thérèse restaient seules sans rien dire. Mais Madame Durandel souriait toujours, contrairement à ses habitudes, et ce sourire embarrassait
déplus en plus Thérèse; enfin la malade prit la parole.
— Nous sommes bien silencieuses, ditelle , et notre jeune fiancée a l’air si troublée qu’elle ne pourrait pas dire un mot, je le parie; cependant il se passera encore plus d’une heure avant que François et Guillaume rentrent dîner. Pour occuper ce temps-là j’ai une proposition à vous faire.
— Tout ce que vous voudrez, dit la mère
de Thérèse, enchantée de trouver un moyen d’empêcher qu’on s’aperçût de la tristesse de sa fille.
— Eh bien ! dit la mère Durandel en souriant toujours, Thérèse nous fera la lecture. Mais l’on ne m’a pas descendu mon livre ce matin ; il faut donc qu’elle ait la complaisance d’aller elle-même le chercher, et, de plus, ‘le choisir.
Alors Madame Durandel désigna à Thérèse une pièce au premier étage, où, disait-elle, se trouvaient de bons livres et où elle laissait au goût de la jeune fille la liberté de prendre celui qui lui semblerait le plus agréable.
Thérèse se leva et s’éloigna avec joie; d’abord elle se sentait tellement triste, que la solitude, ne fût-ce qu’un moma»t, ta soulagerait , pensait- elle, en lui laissant au moins la liberté du silence et la possibilité d’une larme : puis elle pensa qu’elle pourrait prolonger un peu cette solitude, parceque les deux mères avaient sûrement quelque chose à se communiquer au sujet de leurs enfants.
*74 UN NOEÜÜ DE IŸD6AN.
Elle monta l’escalier, distraite et rêveuse, et entra dans la pièce qui lui avait été désignée au premier étage ; mais h peine entrée, sa surprise la tira de ses rêveries ; elle «rut s’être trompée: la pièce où elle était, éclairée par le haut et octogone, présentait un aspect charmant ; c’était une bibliothèque en bois de chêne sculpté finement ; des ornements du meilleur goût et éxécutés avec un art merveilleux rappelaient la destination de cette jolie salle de lecture, où de beaux livres bien reliés étaient rangés avec soin dans des armoires fermées de glaces.
Au milieu de cette charmante bibliothèque une belle table aussi en chêne sculpté offrait tout ce qu’il faut pour écrire, quelques livres, des Revues choisies, et deux beaux albums o«verts, l’un destiné à des vers,, l’autre où l’on voyait de jolis croquis; mais Thérèse avait à peine eu le temps de les regarder, quand ses yeux se portèrent sur un très-bel encrier en bronze doré, qui représentait un petit navire, et, sur l’avant, à l’endroit où l’on met d’ordinaire la figure du saint ou du héros patron de l'équipage,
Thérèse ^aperçut à sa grande surprise un petit nœud de ruban bleu de ciel absolument semblable à celui (Jüi avait eu une si singulière influence sut sa destinée !
Thérèse resta immobile devant le nœud • • a de ruban qui évoquait tous les gracieux souvenirs qu’elle devait désormais effacer. *
if. <■
Thérèse restait, malgré elle, en contemplation devant le joli nœud de ruban bleu, et malgré elle aussi, son enfance lui apparaissait, mais seulement dans ses jours heureux, quand elle courait avec Jeanne sous les arbres séculaires du vieux château, ou qu’elles étudiaient ensemble dans les riches salons dont te magnificence avait pourtant moins de charme pour Thérèse que les douces manières, la gracieuse élégance et la distinction de ceux qui les habitaient ; elle se rappelait le g^stnd air de M. le comte de Théville, le charme répandu dans toute la personne du vicomte Gaston de Leissac...
Elle voyait encore cette charmante Madame
de Théville, avec scs telles manières de J
grande dame et son sourire si doux qui tempérait l’effet imposant de ce grand air, et elle l’entendait répéter les paroles qu’elle avait dites une fois: il faudra pour Thérèse un mari aimable et bien élevé .. Ainsi le petit nœud bleu évoquait son passé et les jours ou sa joyeuse enfance s’était épanouie dans les délicates habitudes de l’élégante et illustre famille qui l’avait élevée. Alors une larme vint à ses yeux et sa main s’y portait pour l’essuyer, quand un légîr bruit se fit entendre à côté d’elle et attira son attention. Alors elle aperçut des rideaux fermés qui cachaient une porte placée vis-à-vis de celle par où l’on venait du dehors; ces rideaux remuèrent et, s’étant écartés, laissèrent passer un jeune homme d’une taille élevée, bien prise et élégante, vêtu comme le sont les jeunes gens du meilleur monde, habitués aux recherches du luxe ; elle eut un vif mouvement de crainte et d’embarras, car elle pensa que son erreur et sa curiosité lui avaient fait commettre une indiscrétion et qu’elle se trouvait chez quelqu’un qui lui était tout à
fait étranger. Elle resta immobile: ses yeux inquiets regardèrent autour d’elle, comme pour se reprocher à elle-même de n’avoir pas compris qu’elle s’était trompée, et de ne pas s’être éloignée tout de suite ; puis elle tourna ses regards intimidés sur le jeune homme comme pour lui demander grâce ; mais lui l’examinait avec une expression de joie et de tendresse et restait en admiration sans rien dire. Ce ne fut qu’après un assea long silence qu’il prononça ce seul mot : •“
— Thérèse !
Son nom, qui était dit avec une ineffable tendresse, rassura la jeune fille ; il se passa eu elle quelque chose de singulier; des souvenirs confus d’amitié enfantine se mêlèrent à une vague espérance, et son attention à considérer celui qui était devant elle l’absorba tout entière. Elle vit alors qu’à une beauté noble et distinguée, celui qu’elle regardait joignait cette vigueur découplée et énergique que donne le travail manuel, et qu’à ces traits réguliers s’ajoutait celte physionomie expressive qui révèle l’intelligence et la sensibilité ; ce sont les qualités
de l’âme qui se font jour à travers des organes destinés à les servir, et quand elles ont comme dans ce jeune homme, de belles formes pour interprètes, leur séduction devient irrésistible.
Thérèse, troublée, fut au moment de prononcer un nom ; elle se retint, ses lèvres s’entr’ouvirent ; mais nul son n’en sortit ; ce fut le jeune homme qui parla pour elle et dit en souriant :
— Fabien !
— Fabien ! répéta Thérèse troublée ; puis elle resta silencieuse, cherchant à se rendre compte de ce qu’elle voyait.
Mais, sans parler, les deux jeunes gens s’étaient entendus ; il y a dans le sourire, dans le regard et dans l’expression de la voix, quelque chose qui communique pour ainsi dire l’àme à l’âme : les gens d’une nature supérieure et d’une éducation distinguée se reconnaissent et s’entendent ainsi à la première vue. C’est comme un signe de ralliement qui leur indique qu’ils parlent la même langue et qu’ils appartiennent au même ordre d’idées et de sentiments.
Fabien prit doucement la main de Thérèse et Mattira vers une causeuse, où il la fit asseoir près de lui, en disant :
--Oui, c’est Fabien, que vous ne reconnaissez pas, et que vous avez peut-être tout à fait oublié !
Thérèse le regarda, sourit et répondit :
— Je me souviens de Fabien enfant. Il fut le compagnon de mes jeux alors. Mais près de dix années...'
Elle s’arrêta, Fabien attendit, et comme elle n’ajoutait rien, le jeune homme éprouva comme un mouvement de crainte qui le fit frissonner. « Si elle avait placé ailleurs ses affections pendant ce long espace de temps ! » dit- il tout haut.
Thérèse se tourna vers lui, et avec une grande simplicité répondit : « Mes affections n’ont pour objet que ma famille et mon amie. »
Fabien respira plus à l’aise, et cette anxiété qui avait altéré un instant son beau visage fit place à un doux sourire, quand il reprit ainsi :
— Ces jeux de notre enfance, Thérèse,
notaient pour vous qu’un amusement, ils étaient plus que cela pour moi ; mes parents me promettaient, pour récompense d’une semaine de travail et d’obéissance, le plaisir d’aller jouer près de vous, pendant qu’ils causaient avec votre père et. votre mère ; et, tous les jours l’idée de nos jeux et de nos petites conversations me revenait à l’esprit. Vous souvenez-vous que j’apportais souvent un joujou grossier fabriqué par moi ou des fleurs que j’avais cueillies ? Une fois, vous aviez alors huit ans et moi douze, j’apportai un petit pot de marguerites, parce que vous m’aviez dit que vous en désiriez ; mais, étourdi et maladroit, je le cassai en l’apportant, et j’arrivai tout en larmes. Mais elles se séchèrent bien vite quand vous me dites : « Fabien, ne pleurez pas , vous me feriez bien plus de peine que les fleurs ne m’auraient fait de plaisir ! »
Les enfants ne se rendent pas bien compte de ce qu’ils éprouvent, et je ne sentis toute la foBce de mon attachement pour vous, que le jour où votre absence m’ôta toute ma joie. On me dit un soir, quand je rentrai de l’é-
cole : Thérèse est partie, tu ne joueras plus avec elle le dimanche... Ce soir-là, je me sentis malade ; je ne dormis pas de la nuit, et le lendemain, j’avais de la fièvre, ignorant moi-même que mon mal était la suite de mon chagrin ; ce ne fut qu’après quinze jours de maladie que je retournai à l’école.
Mais je n’eus plus envie d’apprendre, je n’avais cœur à rien... J’étais devenu insensible et indifférent. Que me faisait l’étude? je n’avais plus de récompense à en attendre ; je souffrais, je dépérissais, je serais mort peutêtre, si, un matin, ma mère ne m’eût dit :
Aujourd’hui, tu vas voir Thérèse ; elle vient chez ses parents, et je t’y conduirai. Lajoie qui fit, en ce moment, bondir mon cœur d’enfant m’éclaira ; je compris que c’était là qu’était ma vie et je résolus de mettre cette journée à profit pour l’avenir. Ah ! Thérèse, vous ne vous rappelez pas cfue, ce jour-là, vous, toute joyeuse, vous racontiez les merveilles de la maison riche que vous habitiez, et vous expliquiez les leçons données à mademoiselle de Thévillp, que l’on vous faisait déjà partager.
— Quand lu reviendras, dit votre mère, tu seras une belle demoiselle, trop instruite pour nous et pour quelque pauvre ouvrier qui voudrait t’avoir pour femme.
Ces mots, que personne ne releva, se gravèrent dans ma mémoire et ne s’en effacèrent plus. Ils ont décidé de ma vie.
Elle reviendra î me dis-je, et l’espérance redonna de la joie à mon âme.
Elle sera instruite et bien élevée; ... les ouvriers lui paraîtront grossiers, ajoutai-je, soyons instruit et bien élevé, alors elle se plaira près de moi !
Vous aviez apporté à votre mère le petit nœud bleu qui vous avait valu la connaissance de la riche famille ; j’imaginai d’en avoir un pareil et d’en faire mon talisman ; je le gardais près de moi, pendant mon travail. C’était une manière de me répéter sans cesse que vous seriez à jamais séparée de moi, par votre éducation et vos habitudes, si je ne m’efforcais pas de m’en rapprocher. On ne sait pas assez tout ce que la tête d’un enfant de quatorze ans peut avoir d’exaltation bouillonnante dans son cerveau. Il y a, vers
cette époque, une vie si active dans l’âme, qu’elle centuple la force physique, et peut l’épuiser sans profit, si elle n’est pas contenue et dirigée. Moi, je courus vers ma mère en rentrant et je lui dis :
Le travail m’ennuie et me déplaît dans la petite école, je veux aller au lycée. Ma mère me regarda et sourit. Elle avait déviné, pauvre chère mère ! Déjà souffrante alors, elle perdit peu après la faculté de marcher, et n’eut de consolation que dans la lecture ; son éducation était simple, mais elle avait ce goùt-là, et quand le travail à l’aiguille avait occupé une grande part du jour, elle charmait le reste par des lectures qui la faisaient vivre dans un monde inconnu où se développait sa pensée. Elle me vit avec joie le goût de l’élude, et décida mon père à me donner tous les moyens de le satisfaire.
Je ne quittai point la maison paternelle , mais je passais la journée au lycée ; le soir je restais dans la forge, et parfois j’y prenais part au travail. Cette vie mêlée d’occupations manuelles et de travaux d’intelligence me développa sans altérer ma santé, et je ne
fus jamais malade un seul jour. J’étais devenu au lycée l’ami d’un jeune homme un peu plus âgé que moi, fils d’un écrivain distingué et honorable, membre de l’Àeademie française ; sa conversatioü, ses goûts, ce que j’entendais chez son père ouvrit mon esprit pour ce qui tenait à la littérature et à la poésie. Adolphe, c’était le nom de mon ami, faisait des vers ; je l’imitai, et ce sentiment que mon cœur gardait comme une religion m’inspirait des pensées poétiques et des mots pleins de douceur et de tendresse pour les exprimer. C’est ainsi que se passèrent les années de mon adolescence.
Si j’étais séparé de vous par l’espace, il me semblait que je m’en rapprochais par l’étude. Je me disais: quand nous nous retrouverons, nous aurons marché dans la même route, nous nous rencontrerons
d’esprit d’abord peut-être aussi de
cœur ! Cependant, ce travail intellectuel ne me dégoûtait pas du travail grossier de la forge ; je m'y attachais au contraire, et loin d’en rougir avec mes jeunes compagnons, qui tous rêvaient d^s carrières d’avocats.
de médecins, d’hommes de lettres, et enviaient surtout les places lucratives, moi, je leur répétais souvent : Je serai forgeron. Qui dlnc, leur disais-je, ne travaille pas de ses mains? Est-ce que le peintre, pour rendre -sa pensée, n’est pas obligé à un travail matériel qui demande de l’adresse ?
Est-ce que le musicien ne se sert pas de ses mains pour vous communiquer ses
inspirations? Ceux mêmes qui veulent
rester oisifs, à ce qu’ils disent, ne manientils pas des armes, un cheval, des cartes, des dés? Pourquoi donc a-t-on sottement jeté du mépris sur des travaux utiles? C’est que ceux qui s’en occupent ne savent ordinairement rien que cela ; que l’éducation leur manque ; mais il faut qu’il en soit autrement dans l’avenir. Il y a des années oii l’enfant n’a pas encore la possibilité de s’occuper de travaux qui demandent la force. Eh bien ! que ces années, employées à développer l’intelligence, placent les jouissances de l’esprit à côté de ces labeurs comme on plaee quelques belles fleurs dans les jardins potagers. Mes petits camarades
n’éfaient peut-être pas assez persuadés pour suivre mon exemple, mais ils étaient assez convaincus pour trouver que j’avais raison, elles plus fiers me tendaient la main, car les enfants sont comme les hommes, ils rendent hommage à toute force, et la première et la plus puissante est la force de la volonté.
Je continuais donc à apprendre mon métier d’ouvrier; mes mains pour mander le fer n’en étaient pas plus maladroites en tenant une plume, ni même plus rudes, grâce à quelques soins.
Fabien montra des mains d’une belle forme quoique grandes et fort blanches ; Thérèse sourit, mit sa main délicate entre ces deux mains qui s’étalaient devant elle, et dit :
— Je l’avais promise pour le bonheur de mes parents... je la donne pour le mien.
Fabien eut un moment de joie vive et radieuse, et baisa avec transport la petite main qui venait si gentiment à lui.
— Parlez encore de votre jeunesse et de vos études, dit Thérèse, cela me fait tant de plaisir.
La main de la jeune et jolie fiancée resta dans celle de Fabien qui reprit ainsi :
- Oh! merci mille fois pour ces douces paroles ; elles eussent effacé bien des peines si j’en avais eu ; mais ma vie, occupée de toutes les manières, était remplie de satisfactions paisibles qui la rendaient agréable. L’étude augmentait les forces de mon esprit ; le travail de la forge ajoutait chaque jour aux forces de mon corps, et, quant à mon cœur, il se développait sous l’influence salutaire d’un vertueux et poétique amour pour ma Thérèse. Tout se rapportait à elle.
C’était comme une suave et pure atmosphère qui vivifiait tout.
J’eus quelques amis parmi les jeunes gens les plus distingués du lycée, et je vis dans leurs familles les habitudes élégantes où je savais que vous viviez. C’est ainsi que me vint le goût d’une demeure ornée et que les manières simples et douces me plurent naturellement. Elles devaient vous être agréables. Il en fut de même des bons sentiments »
et des bonnes actions ; je savais bien qu’ils vous plairaient. Je vous avais devinée toute
9Ô> UN NQEüft DE RUBAN,
enfant, et ce que vous avez fait pour votre famille* et qui a excité l’étonnement de tous. Je n’en n’ai pas été surpris, mais ravi , je m’y attendais. C’était tout naturel pour moi. "Votre courage, votre vertu, vos talents et voire dévouement pour tous, je savais cela avant de l’avoir vu, et quand ma mère me l’écrivit, car j’étais au loin au moment où vous revîntes, je ne pus m’empêcher de dire : J’en étais sûr !
Oui, j’étais au loin ; car les bons ouvriers font leur tour de France pour connaître les différents ateliers et les différents ouvrages de leurs métiers, qui sont épars en divers lieux, et vous devinez que je ne voulais rester en arrière de personne ; et même je voulus aller plus loin ; je voulais, s’il était possible, perfectionner mon état : mon père, actif, exact et intelligent, avait agrandi la forge, et il était devenu serrurier en bâtiment dans un moment où l’on bâtissait beaucoup. Je pensai que le goût du beau, l’art dans le métier, les formes élégantes pour les différents travaux dont se compose le métier de serrurier, ajouteraient pour moi
91 üî* NŒUD DE RUBAN.
l’iatérêt de la pensée au travail matériel. Je visitai Venise, Florence, Rome, et c’est dans cette dernière ville que je reçus la nouvelle de votre retour près de vos parents ; mais je l’avais déjà déviné, une circonstance, frivole en apparence, eut une grande influence sur la disposition de mon esprit ; j’y vis un gage de bonheur. Gomme je voyageais seul et à pied, ainsi que cela m’arrivait toutes les fois que je croyais avoir quelque chose d’intéressant à examiner, j’arrivai dans un village au moment oh la diligence venait de quitter l’hôtel de la Poste... et tout à coup à mes pieds je vis un petit nœud bleu et frais, tout semblable à celui qui vous avait valu la connaissance des grandes dames et qui était devenu mon talisman à moi. Je le ramassai avec respect, rien que pour la ressemblance ; mais qu’elles ne furent pas ma surprise et ma joie, quand mes questions durent me convaincre que le ruban vous appartenait et qu’il s’était détaché de votre ceinture. Le nom du château d’où vous étiez partie, le lieu ou vous alliez, ne me laissèrent aucun doute; c’était bien Thérèse, ma Thérèse,
l’objet de ma tendresse, qui retournait dans sa famille, aux lieux que je venais de quitter. Comme j’eus envie de revenir, de retourner sur mes pas ! qu’il me fallut de courage pour m’éloigner ! mais j’eus ce courage afin de me rendre plus digne de vous ! Seulement, je me réjouis de votre retour, et j’eus une grande inquiétude de moins, car je- craignais toujours qu’un mariage près de votre amie ne vint vous enlever à jamais à moi, avant que nous nous fussions revus... Plus tard, quand je reçus de ma mère la bonne nouvelle qui me permettait d’espérer, il me fallait encore un an pour compléter les études que je devais faire. Oh ! qu’il me fallut de courage pour continuer mon voyage ! car si j’avais suivi les mouvements de mon cœur, je me serais mis en route à l’instant pour Paris, mais je fis ce sacrifice â moa devoir envers vous. Seulement je priai ma mère avec tant d’instance de m’écrire plus souvent et de me parler de vous en détail, ' qu’elle comprit bien que l’amitié de l’enfant était devenue la passion du jeune homme ; je sus tout, Thérèse, et la misère de vos
ON NOEUD DE RUfeÀN.
pauvres parents et votre courageux dévouement, qui sut la vaincre avec s de faibles moyens et malgré de grandes difficultés.
Comme cela doubla mes forces pour vous préparer une vie heureuse et belle ! Ah ! je vous dois ce que je suis et peut-être aussi ce que seront d’autres que moi que j’encourageai dans la voie où je marchais. On a trop su ce que des ouvriers turbulents ont jeté de trouble en France, mais l’on ne sait pas assez ce que cette agitation peut avoir de productif pour le bien. C’est un monde nouveau près d’éclore, et qui se tourmente pour arriver à la lumière de l’intelligence ; moi j’ai cherché à inspirer à mes compagnons le goût de l’étude, et je puis dire que j’ai trouvé beaucoup plus de cœurs ardents au bien, d’esprits avides d’instruction, que d’âmes occupées d’un sordide intérêt. Il y a, dans les jeunes ouvriers qui ont reçu les premières notions de l’étude, un désir de savoir sans autre but que d’agrandir l’intelligence qu’ils ont reçue du ciel. Qu’un travail manuel place à côté de cela les moyens de vivre modestement, les plaisirs que donnent la lec-
ture, la musique, le dessin remplaceront les grossières habitudes des cabarets et des guinguettes. Il y a déjà beaucoup de jeunes ouvriers qui en sont arrivés là ; j’en connais qui placent, en souscriptions à quelques bons livres, l’argent qu’ils auraient perdu en excès dangereux. Il n’y a plus guère que les ouvriers sans éducation, ceux qui ne savent ni lire ni écrire, qui se livrent à de grossiers» plaisirs. Le ciel aidant, que l’éducation de* vienne générale, et tout le pays s’élèvera de plusieurs degrés dans l’échelle de l’intelligence. L’instruction n’a eu d’inconvénient que parce qu’elle était restreinte à un petit nombre d’individus.
Oh ! ma belle et bien-aimée Thérèse, s’écria tout à coup le jeune homme, exalté par > ses nobles projets comme par son amour, nous nous entendrons bien sûr tout cela et nous contribuerons par tous nos efforts à Drocurer à d’autres le bienfait de l’éducaiion qui a donné des vertus à nos coeurs, des plaisirs à notre esprit, et qui trouble en ce moment le bonheur infini de l’amour ! *
Thérèse avait des larmesdans les yeux ;
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elle était si émue, quelle ne pouvait parler ; pourtant elle voulait aussi exprimer les sentiments dont son cœur était plein ; alors elle pressa contre ce cœur ravi les mains du jeune homme, en disant seulement ces deux mois avec une expression enchanteresse :*
— Mon Fabien!
* Cétait tout dire. Ils restèrent à se regarder, sans rien ajouter ; mais ce silence parlait ; leur cœur battait et tous deux pouvaient à peine respirer à force d’émotion.
Une Yoix d’en bas appela Thérèse.
L’heure du dîner était venue : ils l’oubliaient; et le livre demandé par la mère de Fabien, et la lecture, et la famille : iis oubliaient tout !
Cependant ils descendirent en souriant et en se tenant par la main. La mère, en les voyant ainsi, reprit ce sourire qui avait troublé Thérèse et dit :
— Eh bien ! ma fille, que dites-vous du livre que je vous ai envoyé chercher ? J’ai toujours espéré qu’il vous plairait.
Thérèse se mit à genoux sur le coussin
qui était aux pieds de la pauvre femme infirme, elle entoura son cou de ses deux
beaux bras et, la tenant embrassée avec une profonde tendresse, elle dit, émue et ravie.
— O ma bonne mère, que je suis heureuse î
Fabien l’entendit et Dieu sait s’il fut heureux aussi !
On devine que le dîner fut gai, de cette suave gaieté qui prend sa source dans les bons sentiments du cœur. On parla du mariage. Le jour en fut fixé, et il fut bien prochain ; puis on se sépara pour se revoir le jour suivant. Thérèse eut le bras de Fabien pour faire la route jusqu’à sa porte et elle en passa le seuil avec autant de joie dans l’àme qu’elle avait eu de tristesse lorsqu’elle l’avait franchi quelques heures auparavant.
Qu’y avait-il donc de changé ? Quels biens de ce monde, quels trésors, quels honneurs avaient embelli, enrichi, orné son existence, pour la rendre aussi radieuse qu’elle était sombre?
Rien, que ce qui est à la disposition de tous.
Le ciel amis dans l’intelligence et dans le cœur de l’homme, des sources de jouissances si fécondes, qu’elles suffiraient à le rendre heureux sur la terre, s’il avait la sagesse de chercher son bonheur dans ces biens naturels, communs à toute l’espèce humaine. Mais les instincts matériels et vaniteux l’entraînent trop souvent après de faux plaisirs, dont les déceptions lui apprennent, trop tard, l’impuissance à satisfaire son désir de félicité.
Thérèse ne put s’empêcher de sourire en déchirant la lettre plaintive qu’elle avait commencée pour son amie ; elle ne lui parla que de sa joie.
Le jour heureux qui vit bénir sur la terre le mariage de Thérèse et de Fabien fut célébré dignement, et tous les cœurs autour d’enx étaient pleins de sympathie et de tendresse. Fabien, radieux et fier, laissait lire sur son beau visage ce triomphe d’un homme qui atteint le but de sa vie et voit réaliser le rêve, objet ardent de tous ses vœux. Thérèse, plus réservée, n’était pas moins heureuse, et chacun croyait à la durée
d’un bonheur qui s’appuyait sur la vertu, en même temps que sur l’amour.
Une vie de labeur pour Fabien, qui avait le projet d’agrandir ses ateliers, ses travaux et le nombre des ouvriers dont il serait le père, en leur apprenant à vivre, comme lui, de l’âme en même temps que du corps; une vie occupée aussi pour Thérèse qui renonçait aux leçons à donner en ville, mais qui dirigerait en même temps dans sa famille l’éducation des enfants ; les soins pour les vieillards ; et le travail d’une femme de peine qui aiderait aux arrangements du ménage : oh ! tout cela devait faire des journées bien remplies où l’oisiveté et ce qu’on appelle les plaisirs du monde ne pouvaient pas trouver une place, mais où le bonheur aurait certainement la sienne toujours marquée au foyer de famille.
Le jour de son mariage, Thérèse avait reçu cette lettre de son amie ;
« Ma bonne Thérèse,
> Je ne vous écris qu’un mot pour vous » annoncer mon arrivée. Je suis mariée
» depuis quelques jours, et Gaston a comme » moi le désir de revoir Paris. Il lui tarde v de me présenter au monde des salons du » faubourg Saint-Germain, où nous avons * de nombreux parents et où nous pour- » rons jouir de tous les plaisirs.
» Nous sommes riches. Nous n’avons rien » à faire qu’à nous amuser et à nous > aimer.
» Dès que je serai installée et que j’aurai » vu ma famille, j’irai vous chercher, et » votre amitié mettra le comble à mon » bonheur.
€ JEANNE DE THÉVILLE. *
Jeanne arriva comme elle l’avait annoncé, et s’installa avec son mari dans un appartement grandiose et simple de la rue Saint-Dominique, au faubourg Saint-Germain. Son cœur la conduisit bientôt près de Thérèse, et les deux amies se retrouvèrent avec une grande joie, assises l’une à côté de l’autre, dans la charmante bibliothèque dont le jour mystérieux se prêtait aux confidences. Les belles et heureuses jeunes femmes causèrent à plein cœur.
Elles n’ayaœnt rien à cacher, et tout les intéressait dans leur vie et dans leur pensée.
Ce furent de ces riens aimables qui dévoilent une âme généreuse, de ces frivoles détails de toilette mêlés aux plus sérieuses
réflexions, de ces projets pleins de raison qu’interrompt une folle plaisanterie ; enfin ce furent la jeunesse, la vertu, le bonheur ! oui, le bonheur complet qui se montre ainsi dans quelques instants de la vie, pour faire connaître toute sa puissance et tout son charme ; hôte merveilleux qui embellit tous les objets et les pare d’une indicible prestige ; mais hôte passager dont on n’apprécie bien la valeur que quand il est parti ! Heureusement qu’il laisse presque toujours en partant l’espéranee de son retour.
— Que je suis heureuse ! disait Thérèse en pressant la main de Jeanne.-
— Mon bonheur est au comble, répondait son amie. Oui, Gaston est mon mari ; j’ai retrouvé ma Thérèse, et le monde va m’offrir tous ses amusements. Je vous dirai, ma chère belle, tout ce que j’y verrai.... à* moins que cela n’excite votre «envie ou vos regrets ; alors... je pourrais bien vous conduire avec moi dans plus d’un bal.
Thérèse souriait en secouant sa jolie tête d’une manière qui disait non.
— Si, reprenait Jeanne, nous ne sommes
plus au temps où une ligne de démarcation séparait les classes de la société, où il s’élevait entre elles une infranchissable barrière. Vous êtes mon amie ; vous avez assez d’aisance pour vous donner quelque élégante toilette. Votre mari ? eh bien ! il est à la tête d’une forge, d’une usine ; plus d’un grand d’autrefois en a établi de semblables dans ses terres. Aujourd’hui... à mes côtés, avec moi, vous pouvez venir...
Thérèse interrompit en souriant ;
— Je ne sais pas, dit-elle, si je le puis ; mais je sais que je ne le veux pas. Vous, Jeanne, vous êtes mon amie, et vous voir, causer avec vous, tout savoir de ce qui vous regarde, et vous dire tout ce que je pense, est une grande joie que le monde ne m’offrirait pas. Là, dans les réunions comme . j’en ai vu chez votre mère et chez votre tante, chacun est à tous. Point de cette intimité qui me plaît avec vous et qui n’existerait là pour moi avec personne.
Ma vie est autre; elle est tracée, elle est bonne et heureuse. Je ne comprends de réunions que celles qui sont formées petit
à petit par l’amitié, l’habitude et l’attrait qu’on a les uns pour les autres. Votre société est ainsi pour vous. Ce sont vos parents, vos alliés, vos amis. Vous savez tous tout ce qu’il y a à savoir sur chacun.
C’est une famille réunie que vos fêtes ; vivez-y heureuse, ma bien-aimée Jeanne, venez me dire les plaisirs que vous y trouvez ; quelque brillante que soit votre existence, et quelque modeste que soit la mienne, soyez sûre que vous ne ferez jamais naître en moi ni l’envie ni les regrets.
Un baiser sur le front de son amie acheva la phrase de Thérèse.
— Chère bonne, dit Jeanne, voilà bien cette raison douce, cet esprit sage qui fait de vous un vrai modèle à suivre et à admirer !
mais ajouta-t-elle en riant, je fais en ce moment, avec Gaston, une série de visites fort peu amusantes, et cela durera au moins huit jours, quinze jours, un mois peut-être ; chaque femme ayant un jour, il faut combiner ses courses de façon à ne se présenter chez elle que ce jour-là, car la porte est im-, pitoyablement fermée le reste du temps ; il
semble en vérité qu’on ait peur de se montrer, de se lier et de s’aimer, tant on barricade sa porte et son cœur contre toute intimité.
Puis la jeune femme parla toilette, modes, spectacles. Toutcela laissait Thérèse assez indifférente ; ce qui ne touchait pas à l’affection n’avait pas d’écho dans son âme.
Enfin ces deux charmantes jeunes femmes se parlèrent à cœur ouvert ; elles se confièrent l’emploi de leurs journées, et voici comment elles étaient arrangées pour chacune d’elles :
Thérèse se levait de grand matin.
— Vous voyez bien, dit-elle gaiment, que je ne peux pas veiller. Mais cependant, ma soirée, oh ! ma soirée, c’est mieux que le monde, que les fêtes, que les plaisirs du luxe et les charmes du bal. Ma soirée, c’est...
Mais je vous dirai cela plus tard.
— Non, non, tout de suite, dit d’un ton mutin la gentille Jeanne.
Thérèse baissa la voix et dit avec le ton mystérieux d’une confidence :
— Ma soirée... c'est an rendez-vous d’amour...
— Comment? demanda Jeanne.
— Yous savez bien, ma belle amie, reprit Thérèse, qu’il y a terriblement de femmes qui ne vont dans le monde que pour y attirer les regards, pour y plaire, pour se faire aimer de quelque jeune homme aimable et beau, et que, leur cœur donné à ce sédui sant vainqueur, il y a, pour elles un bonheur au-dessus de tout : celui de retrouver, après de longues heures de séparation, l’ami, l’amant qui captive leur pensée! Pour lui, on se pare, on s’embellit de son mieux. On garde ce que la toilette a de plus frais et de plus séduisant ; ce que le sourire a de plus gracieux ; ce que l’esprit a de plus aimable. On écarte les pensées tristes et les petites difficultés de la vie ; et, sous le prisme enchanteur du plus tendre sentiment de l’âme, on passe des heures enivrantes où l’on échappe à la terre pour vivre dans le bonheur idéal du ciel. Eh bien ! voilà mes soirées près de Fabien.
— Votre mari ? reprit Jeanne ; mais vous le voyez toute la journée !
— Non pas, dit Thérèse, je ne le vois que le soir après le travail et en toilette. *
— Comment, vous vous parez pour votre mari ? reprit Jeanne étonnée ; mais il vous voit pourtant en négligé tous les jours? • ; '
— Jamais ! répondit encore la jeune femme.
— Est-ce possible? s’écria Jeanne; vous n’êtes pas toujours ensemble? Pour moi, je ne quitte jamais Gaston, il me voit à toute heure du jour en négligé et en toilette, et c’est à regret qu’aujourd’hui et à cause de vous, pour la première fois, je m’en suis séparée deux heures !... Comment peut-on se quitter quand on s’aime et qu’or est marié?
Tljérèse reprit avec calme en souriant :
— 11 le faut bien, quand on est occupé tous deux ; mais, ne le fallùt-il pas néces-v sairement, ce serait sage de s’arranger ainsi et de garder son bonheur comme une fleur délicate que ternit le contact de tout ce qui est rude, grossier et vulgaire. Fabien, qui a
40$ tm NOEUD DE RUBAN.
voyagé en observateur, en même temps qu’en industrieux, a vu les habitudes des classes laborieuses de Londres. C’est, dit-il, un pays si sage qu’on a trouvé le moyen de joindre la vie occupée à la vie confortablement élégante, l’existence matérielle à l’existence poétique, le mariage à l’amour !
Nous avons arrangé nos jours à l’instar de ceux que les Anglais, dans les affaires, se sont assurés depuis longtemps, et l’on ne tardera pas en France à suivre notre exemple.
Au point du jour, parfois je suis encore * endormie. Fabien court à son travail ; il a maintenant de grands ateliers en dehors de la maison. Moi, Jeanne, j’ai ici le soin des vieux parents et celui des enfants, et cela m’occupe toute la journée en ne perdant pas une minute ; puis vers cinq heures, aidée par une femme, j’habille, je pare presque tout ce petit monde un peu sali par les jeux et le travail, ensuite je fais une vraie toilette comme on la fait d’ordinaire pour plaire à des inconnus ou plutôt comme le cœur l’inspire pour plaire à celui qu’on
aime; mon cœur bat quand vient l’heure où. Fabien rentre. Pourtant je ne le vois pas encore. Il est convenu que je ne courrai pas à sa rencontre; il entre chez lui et fait sa toilette, oh ! une vraie toilette de bal, ou plutôt de conquête et de rendez-vous ; le dîner nous réunit tous, et il est joyeux et bon dans sa simplicité; ma mère et moi nous y avons veillé. Nous restons tous ensemble jusqu'à neuf heures, moment où lés parents et les enfants se couchent. Oh ! c’est alors que cette petite pièce, qui est entre ma jolie chambre et celle de Fabien, nous réunit. Nous avons tant de choses à nous dire que, parfois, nous ne savons par où commencer et que nous nous jetons dans les bras l’un de l’autre pour exprimer une joie qu’aucune parole ne pourrait peindre.
Mais nous avons ensuite une occupation qui nous tient une heure à peu près : c’est une idée de Fabien. Il a pris, dès sa première jeunesse, l’habitude d’écrire, chaque soir, ce qu’il avait dit, fait et pensé de plus remarquable dans la journée. Cette habitude charmante, qui m’a révélé tant de senti -
Digitizi
ments délicats, tant d’idées généreuses, lorsqu’il m’a confié le journal de sa vie, moi j’ai voulu la prendre aussi, et là, à cette table, assis près l’un de l’autre, chacun écrit le récit de sa journée en se la communiquant. Souvent les événements sont si peu nombreux que ce n’est presque qu’un examen de conscience. Nous lisons haut h chaque paragraphe, et les réflexions, les rires joyeux, même la critique aimable, interrompent notre travail. C’est une heure ravissante et toute remplie de mystérieuses confidences, de délicieuses tendresses et de vives plaisanteries. L’esprit trouve place au milieu des émotions du cœur. Ma chère Jeanne, vous devriez en faire autant.
— Et qu’écririons-nous, mon Dieu ! ne put s’empêcher de dire Jeanne, notre journée n’a rien, rien, qui puisse s’écrire, et nous ne nous quittons pas. D’abord on se lève tard dans la maison, et il est onze heures que nous n’avons pas encore commencé la première toilette du matin ; elle se prolonge jusqu’à midi où nous déjeunons ensemble, puis nous restons à parcourir
un NŒUD DE RUBAN’, 111
les journaux jusqu’à deux heures. Après cela, je fais une toilette pour sortir, et nous montons en yoiture. Le bois et quelques visites, où l’on sait d’avance tout ce qu’on dira et tout ce qu’on entendra, nous mènent à la toilette du dîner. Nous avons alors quelques parents, ou bien nous allons chez eux. Après, c’est une soirée ou un bal, et, dans tout cela, on voit tant de monde, et l’on rentre tellement tard, qu’une fatigue inouïe et une espèce d’étourdissement indicible qui ne laisse aucune idée nette et distincte, s’opposerait à ce qu’on pût se rendre compte de quelque chose, si l’on en avait le désir.... mais, Thérèse, Gaston est toujours là, je m’enivre du bonheur de le voir, et aujourd’hui j’ai eu le plaisir de vous retrouver et la joie d’entendre mon amie dire, comme moi : Je suis heureuse !
Ah ! Thérèse, la vie est belle, bien belle ; ne nous en plaignons pas.
Jeanne, en disant ces mots, s’était levée, elle embrassa Thérèse : le moment de se séparer était arrivé, et elles se quittèrent en se promettant de se retrouver avant peu.
Chacune voyait avec joie son amie satisfaite ; mais, contente aussi de son sort, elle n’enviait rien, et le lot qu’elle avait en partage lui semblait être celui qu’elle devait préférer.
Thérèse gardait au cœur une joie sincère et douce de la bonne amitié qu’elle venait de retrouver dans la jeune marquise de Théville, car c’étaient le titre et le nom que portait en ce moment son amie ; la mort des chefs de sa famille avait fait arriver à Gaston ce nom illustre, *• plus d’une fois enregistré dans les fastes de notre histoire. Jeanne n’avait donc pas changé de nom en se mariant, et c’était donce chose à son cœur que le nom honoré par les vertus de sa mère.
Quand Jeanne rentra chez elle ce jour-là, après avoir quitté Thérèse, son mari était sorti ; il se fit attendre pour diner. C’était la première fois qu’il retournait au Cercle depuis son mariage ; il y avait rencontré d’anciens amis de plaisir qui voulurent fêter son retour, et il ne put leur échapper qu’avec la promesse de dîner avec eux le
lendemain. Jeanne se décida à regret à aller seule chez une de ses tantes ; elle fut triste ce jour-là, et plus triste encore le lendemain. Le troisième jour, ce fut bien pis, car elle fut de mauvaise humeur avec Gaston. Il essaya de dissiper son chagrin par des mots de tendresse mêlés à des plaisanteries. Les femmes ne peuvent pas souffrir la gaité dans celui qui les afflige. Jeanne s’impatienta, et comme les hommes détestent toute espèce de reproche, Gaston prit son chapeau et sortit.
Il sortit sans projet, sans but, pour échapper à ce qui lui était désagréable ; une fois dehors il marcha au hasard, se dirigea sans le savoir vers l’endroit où il avait rencontré des amis qui ne blâmaient jamais rien, et en peu d’instant il se trouva étalé dans le fumoir du club. Il y passa la matinée; quand il revint, il empestait le cigare et il était maussade. Jeanne avait pleuré ; elle ne dit rien, mais ses yeux rouges et ses joues pâles parlaient pour elle, et Gaston, comme tous les maris qui ont tort, fut très-blessé de ce langage muet. Heureusement ils étaient
d’un grand dîner, et, pour la première fois, ils furent enchantés tous deux d’être séparés par le monde. Quand ils rentrèrent, la dissipation de la société animée où ils avaient passé une partie de la nuit chassait la triste disposition précédente ; mais Jeanne avait été honorée et admirée devant son mari.
Des personnes qui la voyaient pour la première fois semblaient frappées de sa gracieuse distinction, l’en complimentaient ; dans le bon monde on est bienveillan l et l’on a d’obligeantes paroles qui tendent à inspirer de tendres sentiments. Cette fois elles produisirent leur effet. Gaston revint à son doux amour de ménage, Jeanne à sa tendresse profonde, il ne fut pas dit un seul mot de ce qui les avait attristés, et la joie revint entre eux.
Gaston était un aimable et bon jeune homme, d’un caractère un peu faible. Ses principes d’honneur sur certains points étaient forts et immuables. Ainsi, la politique, la religion et la délicatesse ne variaient point pour lui ; mais sa démission d’officier et son refus d’emploi satisfaisaient au pre-
mier point. Quant à la religion, il n’en eût pas plus changé qu’il n’eût yarié dans ses opinions ; mais il ne pratiquait guère ses devoirs religieux. D’ailleurs, il y a dans l’aristocratie une religion toute particulière et qui n’empêche aucun plaisir ; elle s’allie même parfaitement avec la galanterie. C’est un reste de la chevalerie qui s’est un peu altéré comme tout ce qui dure ; on fait maigre pendant le carême et l’on séduit si l’on peut la jeune femme d’un de ces amis, quitte à demander à Pâques l’absolution ; mais en dehors de cette religion commode, de cette politique passive et de cet honneur restreint à ne se laisser jamais manquer de respect ni
démentir par personne, sans mettre l’épée à »
la main, Gaston ne se souciait de rien et ne s’était imposé aucun devoir ni envers les autres, ni envers lui-même ; son goût, son plaisir, son caprice voilà quelle était la loi. Aussi, resté seul à Paris après 1 830, désœuvré, ennuvé, il chercha les amusements
dangereux et les amours faciles de l’extrémité de la rive droite. La rue Notre-Dame-de- Loretle et la rue de Breda commençaient dès-
lors à fleurir, et l’attrait des frais réduits où s’épanouissaient leur plus gentilles fleurs fit souvent abandonner à Gaston les splendides demeures où les débris de sa noble famille trônaient encore majestueusement au faubourg Saint-Germain.
Cependant sa nature un peu débile et ses habitudes encore délicates avaient souffert de la fréquentation de ce monde grossier où s’agitent de fébriles et ardentes émotions.
La maladie et la lassitude l’avaient décidé à s’éloigner de ces bruyantes réunions et à chercher une vie plus douce et plus paisible. Et c’est lorsqu’il faisait ces sages projets qu’il reçut la lettre où on lui proposait d’avancer l’époque de son mariage ; il accepta, partit, et sa jeune cousine captiva tout son cœur ; il l’aimait réellement au jour où ils furent unis, et tous deux goûtèrent également les joies d’un amour vertueux et partagé. Comment cette joie fut-elle troublée? Pourquoi ce charmant bonheur qui porte en lui un germe de durée, par le saint nœud du mariage, fut-il si vite altéré?
Peut-être, hélas ! par la constante uriifor-
mité de ses plaisirs. Aucune occupation ne les séparait, aucun devoir ne s’opposait à cette intimité de toutes les minutes. Il faut
de grandes ressources dans l’esprit pour suffire à une continuelle conversation, et ils auraient eu besoin que l’étude, le travail et l’observation vinssent renouveler leurs idées. Mais ils restèrent oisifs et furent bientôt ennuyés dans leurs longs tête-à-tête. Gaston se laissa entraîner le premier à quelques distractions hors de sa maison ; elles devinrent des causes de tristesse, d’impatience, de larmes et de reproches, ce qui acheva de rendre pénibles les heures où l’on était forcément ensemble ; aussi Gaston les abrégea-t-il de son mieux. Maison a beau faire, et toutes les distractions du monde n’empêchent pas qu’on ne soit encore plus souvent chez soi que partout ailleurs.
Un homme d’esprit a dit que les choses raccommodées se brisent de nouveau au même endroit. Aussi, l’on se raccommoda bien des fois ; mais la bonne intelligence entre les jeunes époux fut constamment altérée à l’occasion des fréquentes absences du
mari... Où allait-il? Qu’est-ce qui pouvait l’attirer ainsi au dehors? Y avait-il donc une personne qu’il préférât à sa femme ?
Voilà les questions que Jeanne se posa souvent ! |Eh bien ! non, il n’y avait d’abord aucune femme qui l’attirât loin de la sienne, il n’était point inconstant, il n’était qu’ennuyé, et quand les reproches vinrent ajouter à son ennui, il s’éloigna, sans projet, seulement pour ne pas entendre de paroles pénibles.
Lorsqu’il arrivait au club, chacun lui tendait la main, lui souriait, vantait même sa vie exemplaire sévrée de tous les amusements de la vie de garçon ; car jamais les amis du monde, qui ne s’intéressent à rien, ne font entendre le plus léger blâme. Que leur importe ? 11 en est de même des femmes qui n’aiment point. Jamais l’émotion, le regret ou la jalousie n’emportent leurs paroles hors des limites de leur volonté, qui est toujours de plaire et de se rendre agréables. Jamais un mot exagéré, blessant et pénible, n’échappe à leurs lèvres toujours prudentes, et ne vient comme le faisait la triste
UN NOEflD DE RUBAN. • <H9
femme, attester la souffrance, et porter ainsi la douleur au cœur de celui qu’elle aimait :
Gaston était bon, et cela lui faisait mal de voir le mal qu’elle éprouvait ; il ne faut pas croire que la passion soit moins vive dans les femmes dont l’esprit est moins étendu.
C’est tout le contraire.
L’âme qui se prend aux arts, à la poésie, h l’étude, a des distractions qui diminuent l’intensité des sentiments ; mais quand rien n’attire la pensée de côté ou d’autre, l’amour, même celui que le mariage devrait rendre plus calme, puisque tout vous lie à l’objet de votre passion, devient une idée fixe. 11 remplit tout l’esprit, et ses tourments ne laissent ni trêve, ni repos. Jeanne en arriva lâ en peu de temps : cette femme, naturellement douce, qui n’était nullement émue par tout ce qui exalte les âmes ardentes, trouva des ardeurs indicibles pour se tourmenter et tourmenter son mari, dès qu’elle le vit s'affranchir de l’habitude prise aux premiers jours de leur union, d’être toujours auprès d’elle. De son côté, Gaston avait aussi, à son insu peut-être.
un chagrin secret, celui de sentir sa vie inutile et ses facultés sans emploi : nulle occupation, nulle espérance ambitieuse ; rien n’allégeait le poids de ses heures oisives et s’il allait dans certains salons et même jusque dans ces clubs, ressources des inutiles , , il s’y rencontrait pourtant avec quelques hommes; importants et mêlés aux affaires : l’un avait acquis ces grades et des honneurs, au péril de sa vie, sur les champs * de bataille, et ses concitoyens, pour qui il avait combattu, lui rendaient en hommages ce qu’ils en recevaient en sécurité ; d’autres s’étaient illustrés dans la science, cette puissance formidable qui commande aux éléments et les contraint à servir les besoins et les plaisirs de riiumanité. D’autres hommes brillaient dans les lettres et les arts, et leur action sur la société en faisaient les rois de l’intelligence ; aussi les regards avides s’attachaient sur eux, dès que leurs noms étaient révélés à la foule, car l’admiration récompense le génie et renouvelle sa puissance pour créer des chefs-d’œuvre.
Eh bien ! Malgré lui, Gaston sentait alors
sa nullité et s’irritait de sa petitesse personnelle sous le nom que ses aïeux avaient fait grand... Il n’en fut certainement pas convenu ; comme tous les siens à cette époque, il ne voulait rien faire ni rien être, disait- il ; mais le travail est tellement une des conditions de notre bonheur en ce monde ; le créateur a mis dans l’homme un tel désir de l’estime et de l’admiration de ses semblables que ce malaise de l’âme qu’on appelle ennui, devient à la longue une maladie dangereuse ; les facultés auxquelles on ne donne ancun emploie, vous tourmentent, vous attristent, vous dévorent, et vont quelquefois jusqu’à vous tuer, faute de pouvoir devenir actives et productives !
Cette mauvaise disposition était depuis longtemps dans les profondeurs de l’âme de Gaston, sans qu’il s’en rendit bien compte; elle se joignit à la contrariété qu’il éprouvait dans l’intérieur de sa maison où il avait cru trouver une paix bienfaisante pour son âme troublée, et il se jeta avec une espèce de fureur dans les distractions
122 un no;:ud de ruban.
bruyantes et agitées qui étaient alors à la mode.
Cependant, il y eut, peu après, comme un temps d’arrêt à ses dissipations : tout à coup il resta davantage chez lui, tint compagnie parfois à sa jeune femme devenue souffrante, et l’accompagna même dans ses visites du matin où il la laissait d’ordinaire aller seule. On le vit la suivre jusqu’à Yaugirard, où elle allait trouver son amie Thérèse, et Jeanne revint un moment à l’espérance et à la gaîté.
Que s’était-il passé?
La douleur de Jeanne n’avait pas échappé à l’attention de son amie. Thérèse s'en était bien vite inquiétée, et la jeune marquise avait en vain cherché à lui cacher ses peines, car elle avait voulu lui en faire un mystère, soit qu’elle eût honte d’avoir si mal gardé le trésor de ses amours dans sa vie oisive et opulente, pendant que la 'simple Thérèse, occupée de mille soins divers, conservait intactes toutes ses joies, soit aussi qu’elle craignît de les troubler par de tristes et douloureuses confidences. Toujours est-il que Jeanne prétexta longtemps des maux physiques pour voiler les souffrances de son cœur, et qu’elle finit même par mettre sur
le compte d’une indisposition naturelle et.
remplie de douces espérances l’altération de sa beauté. Mais tous les prétextes furent infructueux ; Thérèse sentit que le chagrin était là-dessous, car elle savait bien qu’elle aussi avait l’espoir d’être mère, et son âme s’imprégnait à cette pensée d’une joie inconnue qui illuminait son beau visage et lui donnait une expression divine. Cette joie, qui effaçait toute souffrance maternelle, elle la cherchait vainement sur le visage de Jeanne ; le sourire forcé qu’elle y voyait ne la trompait pas. Mais elle n’insista pas pour arracher le secret de son amie ; elle savait qu’il faut attendre les confidences, elles viennent d’elles-mêmes, tôt ou tard entre ceux qui s’aiment. Seulement, elle en devina une partie et devint plus affectueuse pour son amie ; elle avait compris qu’il lui manquait une part d’affection et qu’elle avait besoin de se sentir mieux aimée par l’amitié, puisque l’amour ne tenait pas toutes ses promesses : elles se revirent ainsi quelquefois, mais avec moins de charme qu’à l’ordinaire car un secret qu’on ne se
communique pas est une espèce de barrière entre deux cœurs. C’était toujours Jeanne qui allait chercher son amie, dont tous les instants étaient comptés; la marquise de Théville avait une voiture et tout son temps. C’était donc à elle à aller chercher des consolations près de Thérèse ; elle savait l’heure où les enfants prenaient leurs ébats au jardin sous les regards des vieillards, et ce moment était une heure de liberté pour la jeune femme, qui la consacrait avec joie à l’amitié. Le jeudi aussi était un jour de récréation ; car tout avait été bien réglé dans cet intérieur et chaque instant consacré à quelque chose Concourait à l’ordre général. L’ennui et le chagrin seuls n’y trouvaient jamais place. Les visites de Jeanne se rapprochèrent et devinrent de plus en plus fréquentes ; un jour, son cœur trop plein faillit déborder ; en quittant Thérèse, elle eut une larme brûlante qui vint à sa paupière.
— Jeanne, mon amie, s’écria Thérèse, vous souffrez, je le vois, je le sens, et vous ne m’aimez donc plus, puisque vous ne
cherchez pas de consolation en confiant vos peines à mon amitié ?
Mais Jeanne, troublée, courut à sa voiture et s’y jeta tout émue.
— Adieu... voulut-elle dire à Thérèse; ses larmes l’empêchèrent de parler, elle baissa son voile pour cacher son visage à son amie.
Thérèse l’avait suivie et, du marche pied, prit sa main en disant avec une ineffable tendresse :
— Mon Dieu ! ne pourrais-je rien pour celle ci qui je dois tout ?
— Demain, balbutia Jeanne en se penchant vers elle, oui, demain, mes 'peines vous seront confiées.
— A demain donc, répondit tristement Thérèse en s’éloignant, car le domestique s’approchait, fermait la portière, et la voiture partait.
Le lendemain, Jeanne ne vint point, elle était malade. Deux jours se passèrent, puis, c’était un jeudi, Thérèse fut la chercher. La jeune femme, à demi-couchée, était plus malade d’esprit que de corps. Elle eut tant
de joie en revoyant son amie dans un moment où le découragement lui ôtait toutes ses forces, qu'elle en retrouva pour lui ouvrir son cœur. Thérèse sut tout. Ce tout ce n’était pourlant rien au fond. Aucun malheur réel, aucun événement fâcheux, aucune perte de parents, d’amis, de fortune ou de position n’était venu attrister l’clégante demeure dont les meubles frais et dorés semblaient protester conlro le malheur et réjouir parleur éclat fastueux les yeux baignés de larmes qui les regardaient sans les voir.
Le bon sens de Thérèse devinait mémo le secret des choses qu’elle ignorait.
— Jeanne, répondit-elle, je ne dirai rien du passé, puisqu’il n’est pas donné de le recommencer ; parlons de l’avenir, mais que ce ne soit point pour en sonder les douleurs possibles ; essayez seulement de les conjurer en suivant mon conseil. A partir de ce moment, vous cesserez toute plainte, tout reproche, toute tristesse.
Jeanne voulut l’interrompre.
— Pendant quinze jours ! continua Thérèse.
Jeanne la regarda d’un air surpris.
— Je ne vous demande que quinze jours de ce régime, répondit-elle en souriant. Figurez-vous que je suis un médecin et vous mon malade : je vous ordonne quinze jours d’un nouveau régime pour essayer. Vous pouvez bien me donner quinze jours, quand il vous reste ensuite toute votre vie pour gronder votre mari si cela vous fait plaisir.
Jeanne sourit; Thérèse conduisait ainsi la conversation à des plaisanteries, qui, plus d’une fois, amenèrent le rire aux lèvres de Jeanne. C’est beaucoup, pour un médecin, de savoir faire renaître la gaîté d’un malade qui ne l’est que de chagrin.
Au milieu d’un éclat de rire, Gaston rentra...
11 fut charmé de ce qu’il trouvait chez lui, où il arrivait armé contre une mauvaise humeur habituelle, et il revit Thérèse avec plaisir. Us se connaissaient dès longtemps, et Thérèse plaisait particulièrement aux âmes inquiètes et attristées ; il y avait dans le calme et la sérénité de son âme quelque chose de bienfaisant qui rendait sa présence
agréable et bonne. Ses joies n’avaient rien d’attristant pour le malheur ; elle les goûtait à si peu de frais, que chacun sentait la possibilité d’en trouver de pareilles ; et sa gaîté communicative devenait salutaire parce qu’il était visible qu’elle venait de sa vertu.
Gaston subit cet heureux effet sans se donner la peine d’en chercher la cause, et quand Thérèse se retira, elle laissa les jeunes époux dans une excellente disposition d’esprit à l’égard l’un de l’autre ; ils furent aimables et gais pendant le diner, où ils avaient rassemblé, ce jour-là quelques parents ; aussi Gaston ne pensa point à sortir le soir. La journée avait été très bonne pour tous deux.
Le lendemain, Jeanne proposa à son mari de se rendre ensemble chez Thérèse au lieu d’aller au bois ; il accepta et ne s’embarrassa point que le mari fût serrurier, forgeron, industriel : c’était un vrai grand seigneur, il ne craignait pas de se compromettre par la fréquentation des bourgeois ; il n’y a que la petite noblesse douteuse qui est toujours sur ses gardes. Qu’importe à qui
descend de Sully ou de Tu renne, que ceux qu’il voit ne soient pas nobles ? Est -ce qu’il y a quelque chose au monde qui puisse nuire aux noms qui sont inscrits avec gloire dans les annales du passé ? Les révolutions elles-mêmes n’y réussissent pas ; elles les ruinent, elles les tuent, mais elles ne les abaissent point... Il n’y a que les vices ou les crimes qui aient jamais pu ternir un pareil éclat !
Jeanne et son mari arrivèrent à l’heure du repos. Thérèse les reçut avec bonheur ; on causa joyeusement dans la bibliothèque ; Thérèse montra ses livres de choix ; elle lut quelques vers dans les recueils nouveaux, étalés sur la table. Sa voix était sympathique et son choix était de nature à rappeler les joies infinies de la tendresse, Gaston en fut ému, ses yeux attendris se tournèrent vers Jeanne et vers Thérèse, penchées l’une contre l’autre ; il les confondit dans son regard et dans son cœur, et ne les sépara plus. Il lui sembla que l’une complétait l’autre, et que, s’il s’était éloigné de Jeanne, c’est qu’il lui manquait quelque chose ; ce
quelque chose se trouvait dans l’amie. Le fait est qu’habituées â être ensemble dès leur enfance, leurs propos plus vifs, plus intimes avaient un charme plus attrayant.
Elles badinaient avec grâce, se caressaient de paroles et de regards d’une façon toute charmante, et se contrariaient même parfois avec une gentillesse si séduisante que c’était un spectacle ravissant pour le cœur et pour les yeux que les gracieux de ces deux belles jeunes femmes qui s’aimaient d’une véritable et profonde amitié.
Thérèse voulait faire valoir tous les droits que son amie avait à plaire et l’aidait à déployer devant son mari tous ses moyens de séduction. Elle s’oubliait tellement même, qu’elle n’eut pas le moins du monde l’idée qu’un autre pouvaity penser. Mais il y pensa pourtant.
Oh ! c’est plus fréquent qu’on ne croit, et presque toujours la première amie d’une jeune femme est aussi sa première rivale.
Il s’établit d’abord une intimité tout innocente et où personne ne songe à mal. C’est une intimité de frère et sœur ; le jeune mari
trouve un attrait nouveau dans cette Femme, qui ne lui est rien, et qui lui laisse prendre de petites libertés sans conséquence qui ne sont pourtant pas sans plaisir ; la jeune mariée voit dans cet aimable tiers une personne qu’elle est accoutumée à aimer, et avec qui son cœur, habitué à s’ouvrir, se plaît à parler du mari qu’elle aime, à le vanter, à se faire honneur de ses qualités et de son amour, afin de s’entendre approuver de son choix. Il y a tant de plaisir attaché à parler de ce qu’on aime ! C’est presque aussi bon que de parler de soi. Si l’épouse est fière du mari, l’amie ne l’est pas moins de sa compagne d’enfance ; elle fait admirer au mari la beauté, la grâce, l’esprit et le cœur de son amie; elle les occupe involontairementl’unde l’autre ; puis viennent ces petites réunions à trois, ces tête- à-tête oh elles sont deux femmes confondues en une seule, et où l’amie s’interpose tout naturellement comme juge ou comme médiatrice dans les discussions ouïes petites mésintelligences du jeune ménage ; on se raccomode alors et il y a parfois pour l’intermédiaire un baiser, sur la
main délicate, sur le front blanc et pur. Le mari a le privilège de donner le bras à l’amie, de la placer à table à ses côtés, de la reconduire chez elle... La cérémonie, l’étiquette, la froideur, la réserve, enfin toutes les légères barrières morales qui s’élèvent entre les hommes et les femmes, n’existant point dans ces relations, on ne s’apperçoit pas du chemin qu’on fait sur un terrain qui ne présente aucun obstacle ; l’amour, ou ce qui lui ressemble, se glisse à travers tout cela, et partout où on le laisse pénétrer, il devient bien vite le maître
Gaston ne sortait presque plus et peutêtre sans y penser : il restait quand Thérèse ' n’y était pas, pour avoir le droit d’être là quand elle venait, puis il accompagnait sa femme à la promenade et dans quelques visites, afin d’être tout naturellement de la partie quand on allait chez Thérèse. Jeanne croyait au bon effet des conseils de son amie et continuait à les suivre. Lejeune marine voyait plus qu’un visage aimable et souriant, et tout lui semblait agréable dans cette maison qu’il ne fuyait plus. L’attrait indicible
qui existe entre un homme que l’amour ou môme le caprice domine, et la femme objet de ses désirs, est tel qu’il donne du charme à tous les lieux où il l'avait vu et où il peut la revoir, et Gaston était sous l’empire encore inconnu de cette première fascination qui lui redonnait toute sa gaîté et développait tous ses moyens de plaire. La pauvre Jeanne en jouissait comme de son bien, sans douter que tous les frais étaient faits pour une autre.
Quant à la chaste et pure Thérèse, elle était à mille lieues de soupçonner ce qui se passait dans l’âme du jeune homme. Thérèse était confiante comme la vertu. Mais elle était en môme temps prudente comme la sagesse, et instinctivement sa réserve ne permettait pas de familiarité dont la pudeur la plus farouche eût pu rougir.
Mais il arrive toujours un moment où le feu de l’amour, quelque caché qu’il soit, laisse échapper quelques menaces d’incendie. Une fois, restée seule un instant avec Gaston, elle vit ses yeux trop expressifs se
tourner vers elle pendant que la main du jeune homme prenait la sienne.
— Comme tout est changé ici, disait Gaston, depuis que votre présence y a ramené la joie !
Thérèse fut étonnée de l’accent et du geste qui se joignaient à ces simples paroles. Son regard peignit la surprise ; mais, à l’instant, craignant que l’instinct secret qui venait de l’avertir ne fût une erreur de sa vanité, elle rougit. Parfois l’on rougit ainsi d’une pensée secrète qui ne peut être dévinée, et celui jj qui l’on parle, interprète cette rougeur de la façon la plus favorable à ses désirs. Gaston fit ainsi. — Elle est émue, pensa-t-il ; donc elle n’est pas insensible.
Et plus confiant, il devint plus expressif ; il essaya quelques caresses innocentes et voulut attirer sur son cœur la belle Thérèse, à qui sa surprise et son chagrin ôtaient toute force et toute présence d’esprit. Mais la voix de Jeanne se fit entendre, et sa présence ra^ mena un calme apparent. Elle revenait avec une joie naïve qui attrista encore Thérèse.
Gaston avait sans doute conçu quelque es-
pérance, car il fut plus joyeux, plus aimable, plus en train que jamais. Mille projets de promenades, de réunions et de plaisirs, furent formés par lui, vivement acceptés par Jeanne et faiblement combattus par Thérèse, bien qu’ils dussent la faire sortir tout à fait de sa vie retirée et laborieuse ; le jeune homme était triomphant ; et ce qu’il y a de singulier, il en devint plus affectueux pour sa femme : jamais ses paroles n’avaient été plus tendres, plus caressantes pour elle : son cœur qui débordait avait besoin de s’épancher, et une exaltation nouvelle animait tout son être. Thérèse voyait cela, car, une fois avertie, sa sagacité ne pouvait rien laisser perdre ; elle aussi fut plus affectueuse pour Jeanne, mais pour des motifs différents ; elle sentait que son bonheur était à jamais ménacé, car ses périls tenaient au caractère léger, à l’absence de principes et à l’inconstance de son mari... Que faire devant un irréparable malheur? elle ne voulut pas l’en avertir ; quand un mal est sans remède, il n’y a qu’un devoir : le cacher à ceux qu’il frappe ; Thérèse se conduisit de
façon à ne rien laisser deviner à son amie et, l’on se quitta ce jour-là avec l’espoir de se retrouver le lendemain.
Le lendemain matin, Thérèse était partie avec son mari, pour un voyage en Suisse.
Elle avait écrit quelques mots à Jeanne pour la prévenir de ce voyage impromptu.
Depuis quelques jours Fabien avait annoncé à sa femme qu’il était appela à Genève pour une affaire, et l’on avait parlé des douceurs d’un voyage à deux. Seulement, il y avait un peu d’hésitation à cause des commencements d’une grossesse pour laquelle on craignait la fatigue; mais Thérèse était forte au physique comme au moral, elle voyage fut décidé dans sa pensée au moment où elle devina les projets de Gaston. Ce fut une grande joie pour Fabien. On prit tous les arrangements nécessaires pour que ni la famille, enfants et vieillards, ni les affaires ne souffrissent de l’absence du jeune ménage, et, dès le lendemain matin, le chemin de fer emporta doucement les deux époux
heureux, qui partaient avec ces joies enfan-
tines et ces tendresses rêveuses et poétiques d’un couple d’amoureux.
Fabien régla vite à Genève les intérêts qui . l’y avaient appelé ; il vit avec Thérèse tout ce qui pouvait là inléresser l’esprit ; puis ils s’enfoncèrent dans les solitudes pittoresques de ce beau pays. Le temps était magnifique : on était à l’entrée d’un bel automne, à cette époque où la nature, plus variée et plus colorée, jette des reflets ardents et se montre avec tous ses charmes, de même que l’automne d’une belle vie offre plus de ressources diverses et attache aussi davantage par tous les trésors qu’il renferme, et par l’idée que l’hiver va les ternir et les glacer avec ses inévitables rigueurs. < ' Thérèse et Fabien ne se joignaient, dans leurs excursions, à aucune caravane, à aucune société ; ils étaient avides dejeur solitude à deux. C’était pour eux comme une oasis au milieu d’un chemin difficile et sans repos. La vie laborieuse donne aux jours de loisirs une béatitude inconnue de ceux qui n’ont rien à faire ; l’àme s’y dilate et l’esprit joyeux se prend aux plus petites bagatelles
pour en tirer des amusements imprévus. 11 y avait des moments où ces deux beaux mariés ressemblaient à des enfants échappés aux leçons de maîtres rigides ; d’autres où, la main dans la main, pendant que le bras vigoureux de Fabien enlaçait la belle taille de Thérèse et la soutenait doucement pour alléger la fatigue, ils s’arrêtaient devant un de ces splendides spectacles de la nature, qu’offrent les monts et les abîmes ; et alors, Thérèse penchant sa tète contre l'épaule de Fabien, landis que celui-ci la contemplait avec ravissement, ils murmuraient à voix basse de ces mots que le cœur envoie ; puis restaient silencieux, faute de paroles, pour peindre assez fortement ce qu’ils éprouvaient tous les deux ; mais une étreinte le leur faisait comprendre, et ils levaient ensemble leurs regards vers le ciel. C’était leurs âmes confondues qui échappaient ù ce monde pour remercier le ciel dans une ardente et pure aspiration du bonheur céleste envoyé par lui sur la terre !
Que faisait Jeanne, pendant que le pauvre ménage laborieux était si heureux Hélas !
la riche maison, sans occupation, recommençait à voir paraître l'ennui. Gaston baillait pour cacher son dépit, car il avait déviné qu’il ne devait rien espérer, et Jeanne se chagrinait pour ne pas laisser voir qu’elle était ennuyée. On s’attrista ainsi en particulier ; ce ne fut qu’aprèsbien des jours où l’on se promena, où l’on fit des lectures, où l’on cause en tête-à-tète, que l’on put se convaincre, sans se le dire, que l’âme de la douce intimité qui avait précédé était partie avec Thérèse. Gaston sentit un tel vide, une telle tristesse, que, pour ne pas s’y abandonner, il courut de nouveau à ces ardentes distractions qui, si elles ne rendent pas heureux, empêchent du moins de penser qu’on ne Test pas. Quant à Jeanne, elle eut l’instinct vague de ce qui s’était passé, et reconnut que Thérèse avait agi sagement, et qu’il serait imprudent de la rappeler au retour.
Mais cette conviction, qui lui enlevait à la fois les douceurs de l’amour et celle de l’amitié, remplit son âme d’une immense et profonde tristesse dans un moment où sa santé eût eu besoin de trouver des forces
dans son cœur. Tout lui devint indifférent.
Un dégoût profond pour les plaisirs, les distractions et la vie même, s’empara d’elle, sans que personne ne s’en inquiétât ; car sa grossesse avançait, et les médecins qui ont bien des mots pour expliquer ce qu’ils ne peuvent guérir, mettait sur le compte de cet état naturel, tout ce qui élait la suite d’un chagrin qui leur était inconnu. 11 en est bien souvent ainsi, et l’on s’étonnerait moins qu’il y eût dans la jeunesse tant de maux que la médecine ne peut atteindre, si Ton savait toute la peine que prend le malade pour en dérober les causes àl’observalion.... Que de fois on voit dans les hautes classes oisives des femmes souffreteuses et étiolées, que les efforts de leurs médecins, de leurs parents et de leurs amis, sont impuissants à soulager ! On attribue à des causes matérielles cet état douloureux, et nul autour d’elles ne peut dévincr oû est la blessure cachée qui les mine. Mais comme il n’est pas donné au mal d’être plus stable et plus permanent que le bien, les femmes qui ne succombent pas à ces cruels désenchantements
jour il se fit attendre, et il ne restait plus que Jeanne et les maîtres de la maison quand il y revint. Sa jeune femme vit tout à coup sourire l’amie chez qui elle était, et son regard s’étant porté sur Gaston qui semblait exciter cette hirali té, elle fut frappée par la vue d’une petite chose indécise et flottante qui se jouait dans la chevelure abondante de M. le marquis de Théville.
— Gaston, s’écria-t elle involontairement, qu’avez- vous donc là dans vos cheveux ?
11 faut dire qu’à cette époque il était de mode pour une femme de se coiffer avec ces petites plumes légères qui ressemblent à un duvet et qu’on appelle des marabouts.
Or, ce qui attirait en ce moment les regards sur la coiffure de Gaston, c’est qu’il s’y mêlait un charmant <marabout resté attaché à l’une des boucles de ses cheveux, petit trophée accusateur enlevé à quelque élégante beauté dans une de ces douces rencontres dont il n’est pas de bon goût d’afficher si visiblement le succès. Aussi était-ce à l’insu de Gaston que sa victoire se montrait à tous les yeux et se proclamait
tions du jeu, et elles devinrent une passion ; qui dit passion, dit maître ; avec son caractère faible et peu capable de réflexion, Gaston fut donc très-vite dominé par l’amour du jeu. Rendons-lui justice : ce ne fut point, comme chez le grand nombre, l’ardent amour du gain qui l’attira vers les cartes. Ce fut ce goût naturel à l’homme de lutter contre son semblable, de mesurer ses forces, son adresse, son bonheur. Le joueur heureux triomphe dans son âme, comme si sa victoire n’était pas presque toujours la suite de chances fortuites où son intelligence n’est pour rien, dans ces jeux, dit de hasards, où l’on peut gagner ou perdre des sommes considé- * râbles ; pourtant on est fier ou humilié, humble ou triomphant devant les faveurs ou les disgrâces de la fortune, et c’est peutêtre cette impuissance de la maîtriser qui accroît à chaque instant dans le joueur le désir effréné du succès; puis, ce qui tourmentait Gaston, c’était l’activité de sa jeunesse, c’était sa force inoccupée, ses facultés sans emploi ; et le jeu développait quelques-
unes de ses qualités restées inactives. Ainsi le plaisir de se montrer calme dans le moment décisif où la fortune est encore incertaine et va cesser deTétre, de garder son sang-froid devant l’agitation de ceux à qui la bonne éducation n’a pas appris dès l’enfance à se contraindre, de sourire quand votre or, ce bien tant envié, passe dans la poche de votre adversaire, eh bien !
tout cela, c’est un emploi de la force morale qui plaisait au cœur de Gaston, tant l’homme en ce monde est créé pour agir !
L’oisiveté le dévore, et il a besoin de mêler des émotions dangereuses et malfaisantes aux loisirs imprudents qu’il s’est faits ! Il faut dire qu’à notre époque, plus que dans tout autre, il existe une population nombreuse et sans ressources, qui n’a d’aütre moyen d’existence que l’exploitation habile des passions de ceux qui sont riches, et c’est surtout près du joueur qu’ils exercent leur industrie, depuis l’homme de bonne compagnie qui garde constamment son sang froid devant un joueur plus ému, jusqu’à l’escroc de profession qui trompe
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habilement et sait escamoter les faveurs de la fortune. Toute cette population se rangea, comme par enchantement, autour du jeune imprudent, qui venait avec de l’or, des valeurs et des biens, s’ébattre au milieu de ces vautours prêts à déchirer leur proie.
L’hiver se passa dans ces luttes ardentes pour Gaston et, par conséquent dans l’abandon complet de sa jeune femme ; elle courut un peu les salons, mais n’y trouva aucun plaisir ; son cœur se sentait moins découragé auprès de son fils. Un enfant, c’est une espérance ! Jeanne alla parfois chercher Thérèse qui aussi était devenue mère d’un fils ; elle nourissait son enfant et ces soins, joints à ceux qu’elle prenait de
sa famille et de sa maison, absorbaient
tout son temps. Elle ne sortait pas. Jeanne n’insista point pour la faire revenir. Elle ne parla guère non plus de Gaston. Ce qu’elle avait deviné rendait la confiance impossible. 11 y eut entre elles une réserve qui rendit bientôt leurs entrevues froides et rares. Au printemps Jeanne se décida,
principalement à cause de son enfant, à quitter Paris pour la campagne. Gaston avait dans le département de l’Isère la terre dont il portait le nom et qui faisait partie de l’héritage de cet oncle, chef de la famille, mort sans héritier. Jeanne proposa à son mari d’y passer ensemble l’été. Il promit de l’y rejoindre avant peu, en l’engageant pour sa santé à s’y rendre dès les premiers beaux jours. Elle partit ; mais ce ne fut pas sans embrasser vivement Thérèse au moment du départ, son cœur était profondément ému quand elle dit avec tendresse à son amie : Ma bonne, bien bonne Thérèse, je n’ai pas cessé de vous aimer... Mais ajouta-t-elle plus bas:
— J’ai cessé d’être heureuse !
Puis elle s’enfuit pour cacher ses larmes.
Il n’y avait pas plus d’un mois qu’elle était partie lorsque Thérèse put lire dans un journal :
* — Un duel à la suite d’une partie de » lansquenet vient d'enlever à la fleur de » l’âge M. le marquis de Théville ; il avait » cru que son adversaire le trompait, et
«N NOEUD DE MJBAN. 149
» une dispute, suivie d’un duel, amena la » triste catastrophe qui attriste sa noble > famille et ses nombreux amis ! »
Thérèse, aussitôt qu’elle eut acquis la certitude de ce cruel évènement, écrivit à Jeanne avec tout son cœur. Nulle réponse ne vint ; toutes les informations et les recherches pour savoir où était son amie aboutirent seulement à lui apprendre qu’au moment où l’excès de sa douleur lui ôtait jusqu’à la raison, une de ses cousines mariée en Allemagne était venue la chercher et l’avait emmenée chez elle avec son fils.
Ce fut en vain que Thérèse attendit quelques nouvelles ; tout lien cessa d’exister entre les deux amies dont la vie avait été confondue pendant plusieurs années.
Ce fut un nuage dans le bonheur de Thérèse que les infortunes de son amie et la perte des relations si douces et si affectueuses qui existaient entre elles. Souvent au milieu de la journée, dans ses occupations les plus actives, la pensée de Jeanne passait de l’esprit de Thérèse à son cœur et amenait une larme à ses yeux ; il est vrai qu’un regard ou seulement l’idée de Fabien venait alors à son esprit comme un baume bienfaisant et que la jeune femme ne pouvait s’empêcher de remercier le ciel.
Je lui avoir donné pour mari un homme de bien !
Fabien était en effet cet liommo. « Si
Dieu versa jamais un amour ferme de la beau lé morale dans le cœur d’un homme, il l’avait versé dans le sien; il méprisait la fausse estime du vulgaire, osant aspirer, par ses sentiments, son langage et sa conduite, à ce que la haute sagesse des âges nous a enseigné de plus excellent. Dès qu’on le connaissait, on s’unissait à lui par une sorte de nécessaire attachement ; car il n’y a point de puissance dans le ciel et sur la terre qui puisse empêcher de contempler avec respect et tendresse ceux qui ont atteint le sommet de la dignité et de la vertu (1) . »
On pouvait appliquer à Fabien les paroles du poëte ; aussi tout prospérait autour de lui ; car c’est une erreur de croire que les bonnes actions ne réussissent pas, ce sont les torts et les fautes, qui attirent le malheur. Et les méchants le savent si bien, qu’ils prennent l’apparence des vertus pour arriver à leurs fins, et, s’ils prospèrent, parfois, c’est par des qualités réelles ou fac~
(1) Milton
lices dont, ils recouvrent habilement ce qu’ils ont de vicieux. Fabien n’avait rien a cacher ; c’était un cœur droit et un esprit juste: avec cela on réussit dans tous les temps.
Mais, il se trouvait de plus, que Fabien vivait dans notre époque où l’on commençait à s'occuper de tout ce qui tient aux choses matérielles de la vie, et à porter l’activité du pays sur des travaux favorables à l’industrie; des chemins de fer nombreux, des constructions immenses, augmentèrent nécessairement le travail de Fabien; son intelligence le rendit bientôt précieux aux architectes en renom qu’il seconda parfois de manière à leur devenir indispensable, ses affaires s’étendirent, il plaça dans des usines d’un grand produit les bénéfices qu’il en tira ; bientôt ces bénéfices s’accrurent plus rapidement, par suite d’une conduite généreuse que lui suggéra son noble cœur. Fabien n’avait pas plus donné dans les utopies hasardeuses que dans les complots politiques de notre temps ; mais il avait vu, écouté, réfléchi, et son cœur
aidant son intelligence, il avait. cru juste et salutaire d’appeler ses ouvriers au partage de ses bénéfices. Chaque année il faisait au vu et su de tous, l’inventaire qui établissait sa situation et distribuait aux travailleurs de ses établissements une part considérable de ce gain. Et soit que les ouvriers laissassent cette part dans ses affaires, ou qu’ils en usassent autrement, leurs efforts avaient pour stimulant l’espoir d’assurer leur avenir et celui de leur famille î Dieu sait combien cette généreuse inspiration de Fabien eut d’heureux résultats non-seulement pour le bien-être matériel, mais pour l’élévation morale de tous ses ouvriers ; une reconnaissance profondément sentie, un attachement qui ressemblait à celui d’enfants heureux pour un bon père dont ils reconnaissent en même temps la supériorité et l’affection, faisaient de ces nombreux ouvriers et de la famille de Fabien comme une seule famille unie par les liens les plus intimes.
La situation de Fabien devint donc trèsgrande sous le règne de Louis-Philippe ;
aussi eut-il à se défendre ’ d’entrer dans la politique ; mais il s’y refusa constamment.
— Si l’on pouvait, disait-il, n’apporter aux assemblées parlementaires que le désir du bien et les connaissances acquises par le travail et l’expérience pour y parvenir, j’essaierai avec joie d’apporter ma petite part de conseil et d’influence ; mais les assemblées sont, en ce moment, des réuuions batailleuses agitées par des passions, qui élaborent bien d’utiles idées, mais qui n’en permettent pas l’application ; je n’y serais bon à rien et j’y souffrirais; ne pouvant travailler au bien général de mon pays, je m’occuperai exclusivement de celui des gens qui m’entourent ; c’est y concourir pour une part moins grande, mais plus sûrement.
En effet ses forges considérables alimentaient les entreprises de chemins de fer, où lui môme eut bientôt de vastes ateliers ; ses capitaux doublèrent et redoublèrent plusieurs fois; enfin le nom de M. Fabien Durandel fut cité comme celui d’un millionnaire et devint en France le synonyme de
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la richesse honnête. C’était le capitaliste par excellence, car on l’estimait autant qu’on l’aimait ; mais il faut dire que cette fortune ne s’était pas faite en quelques jours en quelques mois ou même en quelques années, et que nulle spéculation hasardeuse ou douteuse n’y avait aidé; c’était le fruit de vingt-cinq ans de labeurs incessants de stricte probité et d’économie bien entendue ! Fabien n’était donc point ce qu’on appelle un parvenue ; c’était un homme arrivé h. sa place naturelle, et arrivé par son mérite et sa vertu.
Pendant qu’il arrivait ainsi, sa bonne et belle Thérèse, par son amour, son courage et sa vertu, avait embelli sa vie et soutenu son âme dans les jours de défaillance ; car on ne parcourt pas une si belle route sans y rencontrer des obstacles, des fatigues, des mécomptes qui apportent avec eux des jours de découragement mais il suffisait alors d’un retour vers Thérèse, vers cette sereine et douce femme, si heureuse par lui et si affectueuse dans l’expression de sa reconnaissance, pour raffermir son cœur;
UN NOEUD DË HUBAN.
et là ne s’était pas bornée l’existence de sa compagne : deux fils et une fille étaient nés avaient grandi et s’étaient formés au travail et à la vertu sous l’aile de leur mère. Paul et Antonin, après de bonnes études, étaient arrivés à être des hommes. L’ainé, sorti l’année précédente de l’École polytechnique pour entrer dans les ponts-et-chaussées, s’y distinguait par les qualités de son père, et Antonin, le second finissait son droit avec le désir généreux d’employer sa vie à la défense des opprimés dans la carrière du barreau.
Tous deux étaient grands et beaux. C’étaient les dignes enfants, sous tous les rapports, de ce beaux couple qui gardait encore dans l’âge mûr une remarquable beauté. La vertu et le travail conservent. Mais ce qui réunissait toutes les grâces et tous les charmes, c’était Jeanne, Jeanne ainsi nommée en souvenir de l’amie dont on ignorait la destinée, malgré bien des efforts pour la connaître, restés infructueux ; Jeanne qui atteignait ses dix-huit ans, belle, élégante, distinguée, remplie de talents et de vertus, et qui devait avoir cinq cent mille francs de dot. Car voilà
où l’on en était au mois de mars 1855 dans la famille de Fabien.
Jeanne c’était la rose mystique toute imprégnée de senteurs et d’harmonie ineffables. Née dans les jours heureux, quand des années avaient déjà passé sur les rudes épreuves de la vie de jeunesse de ses parents, quand la fortune déjà assurée leur procurait toutes les douceurs de la vie sans que nulle inquiétude pût venir les troubler, quand l’habitude du bonheur épanouissait tous les cœurs auteur de l’enfant désirée, Jeanne n’avait vu autour d’elle que des sourires pour elle, et des bénédictions pour le ciel. Dans cette atmosphère de suaves tendresses, son âme s’était développée poétique, tendre et remplie d’inspirations divines. La musique, apprise, n’avait été pour elle que l’alphabet dont elle se servait pour exprimer ses sensations et ses idées ; et les capricieuses improvisations, pénétraient les âmes d’un charme inconnu qu’elles avaient puisé dans la sienne. Il en était de même des vers ingénieux qui sortaient do son cerveau, sans qu’elle y eût pensé ; et sa
main aussi avait à peine été initiée au secret de la peinture, qu’elle avait trouvé de ravissantes compositions à tracer sur la toile; tout ce qui s’échappait de sa pensée et de ses doigts semblait des émanations involontaires d’une nature féconde, et comme le chant des oiseaux ou le parfum de la fleur, cela faisait partie d’elle-même ; son extérieur avait été créé tout exprès pour s’înveloppe de cette àme d’élite. Elle était grande, svelte, élégante et d’une parfaite distinction dans tous ses mouvements, qui étaient rares et doux. Ses cheveux, d’un blond cendré, fins et abondants, ornaient un front large et pur. Son nez délicat et sa bouche toute rose composaient une beauté réelle qui empruntait à une constante rêverie quelque chose d’idéal ; elle était tellement imprégnée de mélancolie et de tendresse qu’on pouvait la prendre pour l’ange des amours mystiques. Ses frères l’aimaient avec respect; elle leur paraissait au dessus d’eux, et tout le monde aussi l’abordait avec une sympathie respectueuse ; déjà l’on parlait d’elle eommo d’une femme char-
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mante en même temps que comme d’un riche parti, et Jeanne n’avait pas atteint sa dix-huitième année, que bien des prétendants se présentaient pour solliciter sa main ; il y eut aussi des jeunes gens qui se lièrent avec ses frères pour avoir accès dans la maison. Mais, quels [que fussent leur caractère et leurs projets, tous subissaient l’influence de cette nature poétique, et bientôt c’était une espèce de culte de 1’ànüe qu’ils lui offraient et qui devenait la suite des relations mêmes les plus frivoles : il suffisait d’avoir vu Jeanne, de l’avoir entendue parler.., on n'était plus à soi, on était à elle. Les gens de la maison, les ouvriers, les employés subissaient tous cette fascination merveilleuse. Déjà l’on s’était cru obligé d’en éloigner quelques-uns à l’insu de Jeanne, et un secrétaire de Fabien faillit devenir fou d’amour en yivant familièrement dans l’intérieur de la maison.
Il fallut le remplacer; alors un ami de Fabien lui recommanda vivement un jeune, homme bien élevé, très-instruit, parlant l’allemand et l’anglais comme le français.
et qui se trouvait dans une situation de fortune d’autant plus malheureuse, qu’il y joignait un profond chagrin. Revenant d’Allemagne pour retrouver sa mère qu’il aimait éperdûment, et qui vivait de son travail à lui, il était arrivé juste au moment où on la mettait au cercueil après une assez longue maladie qu’elle lui avait cachée.
Ces détails intéressèrent tout le monde ; et, après quelques autres informations, ce jeune homme, nommé Herman Muller, entra en qualité de sécrétai re auprès de Fabien, de M. Fabien Durandel faut-il dire maintenant ; car l’âge grave et mùr de la vie où l’on abandonne le petit nom de jeune homme était venu pour lui. M. Durandel portait dignement son âge sérieux; il avait trop bien employé sa jeunesse pour qu’il en fût autrement. Son visage avait pris en calme et en noblesse ce qu’il pouvait avoir perdu de fraîcheur et de vivacité, et quand il se promenait avec Thérèse, on pouvait encore dire : Voilà un beau couple ! Tant de satisfaction intérieure rayonnait dans ces deux belles âmes qu’il en résultait une
expression aimable qui les rendait agréables à tous. Ah ! c’est que leur vie avait été productive non pas seulement pour accroître leur fortune, mais pour rendre heureux tout ce qui tenait à eux ! La mère de Thérèse vivait encore ; mais seule, parmi les quatre vieillards! elle était la plus jeune, et ce n’était que chargés d’années dont les dernières avaient été remplies de jours heureux, que les autres s’étaient endormis doucement du sommeil des justes. Tous les frères et sœurs de Thérèse occupaient leur vie à d’utiles et honorables professions, grâce à la bonne manière dont ils avaient été élevés et â quelques sommes d’argent dont Fabien avait disposé pour eux, et qui avaient facilité leur avancement dans différentes carrières; la dernière sœur de Thérèse ne s’était point senti de goût pour le mariage ; bien que sa fraîche figure eût tenté plus d’un brave jeune homme, elle avait voulu consacrer sa vie à l’humanité souffrante comme sœur de charité. C’était une âme pleine de tendresse compatissante, et Jeanne l’affectionnait particulièrement.
UN NOEÜD DE 1UJBAN. 163
Parfois elle obtenait de la suivre dans ses visites aux pauvres malades. C’étaient les jours où Jeanne avait reçu l’argent destiné à ses menus plaisirs, et Dieu sait quels plaisirs il procurait à la douce jeune fille ! Thérèse ne disait mot en la voyant revenir les mains vides ; il n’était pas question de ce qui s’était passé ; mais elle ne pouvait pas s’empêcher d’embrasser sa fille plus tendrement encore qu’à l’ordinaire.
Cependant cette mère si intelligente et si prévoyante, qui recevait des propositions continuelles de mariage pour son enfant, croyait de son devoir de ne pas les rejeter sans examen et sans avoir consulté le cœur ingénu qui devait s’attacher un jour, et qui avait besoin de trouver des vertus pour rencontrer le bonheur. Thérèse lui parlait donc comme l’eût fait une amie, l’interrogeant sur chaque prétendu et comptant plus sur l’instinct naturel de la chaste jeune fille que sur sa propre expérience pour juger et pour choisir.
Un soir au milieu des massifs touffus de roses, de lilas et de chèvrefeuilles qui ornaient le jardin charmant de l’hôtel, car M. et madame Durandel avaient un hôtel qu’ils appelaient simplement une maisonnette, les deux femmes, la mère toute gracieuse et belle encore, la jeune fille déjà ravissante, se tenaient ensemble sous l’un des frais bosquets de cette jolie habitation et causaient de cœur à cœur sous les ombrages. La mère était assise sur un de ces élégants fauteuils de jardin tout modernes, la fille sur un siège plus bas et penchée sur sa mère, et elles formaient ainsi un groupe charmant.
Leur toilette, de mousseline blanche, se détachait sur le vert des buissons, et le teint
délicat de Jeanne que ces cheveux cendrés et la robe de sa mère faisaient paraître plus animé, peut-être aussi le sujet de la conversation qui le colorait à l’insu de la jeune beauté , tout s’unissait pour rendre ce tableau d’une douce et suave harmonie : on n’entendait que le chant des oiseaux , car la maison située à Beaujon au fond d’un jardin, ne retentissait pas des bruits fatigants de Paris, et la vue n’était bornée d’aucun côté par ses hautes habitations qui placent entre les regards et le ciel le spectacle continu d’habitants de toutes les classes, et souvent tourmentés de toutes les douleurs. Là, dans ce jardin, rien n’attristait la pensée, et la vue s’y étendait jusqu’aux arbres lointains des Champs - Elysées qui bornaient seuls l’horizon.
Thérèse disait à sa fille :
— Eh bien! Jeanne, la soirée d’hier où nous avions du monde, réunissait plusieurs hommes qui pensent à toi, dont nous avons déjà parlé. Qu’en dis tu, ma fille? en est il un que tu préfères ?
— Je ne crois pas maman, répondait
Jeanne en souriant, car vous le sauriez en même temps que moi.
— Quoi ! dit la mère avec un peu d’ironie, le jeune marquis n’a produit aucun effet?
Jeanne regarda sa mère avec un malin sourire, qui semblait lui faire un petit reproche.
— Ma mère n’est- ce pas vous qui m’avez élevée? dit-elle; puis, soulevant sa jolie tète et approchant ses lèvres roses du visage de Thérèse, elle ajouta avec tendresse : et votre enfant n’est-elle pas une partie de vous-mêmes? Est- ce qu’elle peut alors avoir de frivoles vanités ? N’ai-je pas entendu et mon père et vous, dire quelquefois que les litres ne font plus maintenant d’effet que sur ceux qui les ont? Oh! ce n’est pas qu’un nom glorieux , qui fut inscrit dans les annales de l’histoire pour son dévoûment à la patrie, pour une action d’éclat, pour un ouvrage illustre, n’est encore du prestige à mes yeux, dans le descendant qui le porte; mais il faut qu’il le porte dignement et avec soin, comme on porte avec précaution un
UN NOEUD DE P.UfiAN.
flambeau dans la crainte que le vent de l’orage ou le mouvement trop vif de pas mal assurés n’éteignent à jamais sa lumière....
Si le jeune marquis de L... a eu de nobles aïeux morts en défendant notre pays, il me semble que l’éclat qui devait en rejaillir sur lui s’est terni dans les folles dissipations où il a passé sa jeunesse, et le sentiment qui l’attire ici est moins le respect pour vos vertus qui pourraient remettre sa vie dans la bonne route, que vos richesses qui peuvent réparer le désordre de sa fortune. Oh !
maman, ma bonne et chère maman, je ne puis aimer que celui qui vous aimera.... et qui nous saura gré de tout ce qu’on ferait ici pour son bonheur.
Voilà comment Jeanne répondit à sa mère au sujet du gentilhomme ruiné, qui voulait lui donner le titre de marquise en échange de son or.
Thérèse passa encore en revue un certain nombre de prétendants, dont les prétentions furent toutes écartées par d’aussi bonnes raisons.
— Mais qui donc pourra te plaire, ma
chère Jeanne? reprenait sa mère.... un homme frivole ne convient point à ta raison.... mais un homme qui serait occupé d’un sérieux travail plairait-il à ton cœur délicat? Je ne sais pas, en vérité, ce qui pourrait toucher ma petite insensible.
— Je ne le sais pas non plus, répondit Jeanne en riant, et pourtant mon cœur, si froid devant l’empressement de tous ces beaux jeunes gens, s’émeut parfois à un récit jusqu’à amener des larmes dans mes yeux. Ainsi, maman, on racontait hier au salon une histoire qui m’a bien touchée.
Laissez-moi, vous la dire cela vous fera peut-être mieux comprendre mes sentiments et mes idées. On racontait donc qu’il y avait eu à Paris un prince étranger, ayant possédé jadis plus d’un million de rentes, mais proscrit et sans ressources, et qui s’était trouvé ici dans une si grande pauvreté, qu’un jour il ne lui restait plus que quelques sous. Comme il promenait ses inquiétudes hors des barrières afin de cacher sa tristesse dans la solitude, il entendit deux ouvriers qui causaient et dont l’un disait
à l’autre, puisque tu manques d'ouvrage, c’est un bonheur que tu m’aies rencontré ;% le maître qui m’emploie a justement besoin de quelques travailleurs de plus. Le proscrit prêta alors une oreille attentive : il apprit ainsi le nom et l’adresse de cet entrepreneur qui avait besoin de bras, et il crut que c’était la Providence qui venait ainsi à son secours.
Ce jour-là même, en rentrant chez lui , il reçut une lettre qui disait :
1 « Mon ami,
> Tu me caches en vain ta détresse, je la » devine d’autant mieux que j’en éprouve » une semblable ; mais voici que la fortune m te vient chercher. La vieille Mme Roubil- » Ion dont nous avons un peu ri, il est * vrai, mais qui est immensément riche , s s’est éprise de toi ; elle est vaniteuse, et 9 ton titre est bien pour quelque chose » dans son amour ; mais enfin elle t’offre » avec sa main une fortune qui le rendra » la possibilité de vivre en prince pour te » récompenser de la faire princesse. C’est
» avec joie que je me suis chargé de celle • » proposition magnifique.
* Ton ami . »
Le proscrit répondit à l’instant même :
» Ta magnifique proposition, je la re- » fuse, quoique ma détresse soit réelle.
» Je ne pourrais donner mon amour à » cette femme, et je souffrirais de lui don- » ner mon titre ; je veux garder le droit de » m’estimer toujours et de porter fièrement » le nom de mes ancêtres; je travaillerai.»
En effet, maman, le jour même il alla trouver ce maître dont le nom et l’adresse avaient été prononcés devant lui ; il offrit son travail, fut accepté, et, dès le lendemain, commença l’ouvrage pénible qui lui avait été donné. Le soir, vers minuit, ce prince, habitué à toute l’élégance du luxe, passait uue blouse, prenait une casquette, allait éteindre le gaz et nettoyer les appareils. Il gagnait à cela quatre-vingts francs par mois, qui lui servaient à vivre. Dieu sait comme, puis il dormait le matin et gardait pendant le jour et le soir ses rela-
tions de bonne compagnie et ses manières charmantes; il a vécu ainsi pendant plu- • sieurs années sans rien demander à personne, et ce n’est qu’à sa mort que le secret des faibles ressources qui le rendaient indépendant s’est découvert.
Maman, s’il n’était pas mort et qu’il eût voulu de moi, vous n’auriez pas eu d’antre gendre, puisque vous me laissez la permission de choisir. Seulement, je lui aurais dit : cachons votre titre! afin qu’il ne crût pas que je l’épousais par vanité, pour être princesse, et d’ailleurs nous n’aurions pas été assez riches pour nous donner un pareil surperflu. Mais j’aurais été heureuse d’être sa compagne ; ce que votre bonté me donne, ma bonne mère, aurait apporté une grande aisance à quelqu’un qui n’avait plus rien au monde. Et, voyez-vous : ce serait une joie et une coquetterie pour moi que de n’avoir par l’opulence ; mon mari me saurait gré de ce que je vaux, de ce que j’ai appris, de ce que je sais faire. Ainsi, n’ayant pas de loge à l’Opéra et aux Italiens, mon mari m’écouterait avec plaisir chanter la belle mu-
siquede Rûssini, d’Halévy et de Meyërbeer ; privé des pectacle il eût aimé à m’entendre rév citer les beaux vers de Corneille et de Racine dont vous avez fait un choix pour exercer ma mémoire. Avec lui j’aurais relu tous les bons livres que vous m’avez fait connaître; ainsi, les soins que vous avez pris de mon éducation n’eussent pas été perdus, car mon mari aurait eu les goûts délicats de l’homme bien élevé avec les privations de l’homme pauvre, et cela eût donné pour lui un prix à ce que vous m’avez fait apprendre, que cela n’aurait pas pour les beaux Messieurs blasés sur les plaisirs qui les ont ruinés, car nous en voyons dont on peut dire qu’ils ont détruit leur fortune en détruisant leurs goûts, de façon qu’il ne leur reste rien de bon en eux comme en dehors d’eux. Ils ne feraient que bâiller à ce que j’essaierais pour les distraire, eux qui s’ennuient en entendant les grands artistes... et je veux, maman, un mari qui aime en moi les qualités de l’instruction que vous m’avez données. Il faut bien qu’on aime tout ce que je vous dois pour
partager à plein cœur ma tendresse pour ma mère.
Thérèse avait posé ses lèvres maternelles sur le front blanc et pur de sa fille chérie. Elle avait des larmes d’attendrissement dans les yeux et bénissait le ciel de lui avoir donné une pareille enfant !
Jeanne ajouta :
— Je ne sais comment rendre ce que j’éprouve souvent. Une pensée qui s’éveille sur quelqu’un ou sur quelque chose me change à l’instant l’esprit ; quand je sais une noble et belle action d’un homme, je le trouve beau, à l’extérieur, quel que soit son visage, et quoique mes yeux aient un grand attrait pour ce qui est bien et supportent difficilement le laid ; mais jamais on n’est laid quand on a des qualités supérieures. Dieu ne se trompe pas, et l’àme plus belle a une plus digne enveloppe ! Seulement, c’est parfois une beauté simple et peu apparente à laquelle une action généreuse, une idée élevée, une bonté louchante ou même un malheur cruel, donnent tout à coup le cachet de grandeur qui vous ravit les yeux et le cœur. Et
ns
les choses ont aussi leur poésie secrète et attachante par la pensée qui s’y joint.
Voyez, maman, le petit anneau d’or qui ne quitte guère ma main, il est bien simple, mais je l’aime, et cela me plaît de le voir à ma main plus que ne le ferait un riche diamant : c’est qu’il me fut un jour donné avec la bénédiction d’une mourante. Vous rappelez-vous ! Vous m’avez permis d’aller avec ma tante, sœur Sainte-Geneviève, l’aider dans les courses où elle allait exercer la charité, et nous étions ensemble dans une pauvre mansarde où gisait seule et sans secours une femme qui se mourait; elle était belle encore quoique les années et les chagrins eussent laissé leurs traces sur son visage. Sa jeunesse avait yu, disait-elle, des jours heureux ; mais, dans ces derniers temps, un nouveau malheur l’avait réduite à une extrémité jusque-là inconnue, même de son infortune, car son fils, dont elle déplorait l’absence, lui envoyait d’Allemague tout ce qu’il gagnait, et la misère n’approchait pas de sa demeure ; mais une nuit où elle souffrait déjà et où le mal la retenait sans force
sur son lit, la femme qui la servait avait, aidée d’un malfaiteur, enlevé tout ce qu’elle possédait, jusqu’à ses vêtements, et, peu de jours après, c’était à la charité de ma tante qu’elle avait dû l’asile où elle se trouvait encore plus heureuse qu’elle ne l’eùt été dans l’hospice commun qui abrite toutes les misères. Maman, jeta soignais avec une sympathie profonde, il y avait en elle quelque chose qui m’attirait, et elle aussi se sentait le cœur ému à mes paroles. Vous eûtes la bonté de me permettre d'y retourner quelques jours de suite, et, grâce à ce que vous me donniez, elle ne manqua de rien.
— Oh ! je me souviens en effet, dit Thérèse en entourant Jeanne de son bras caressant, tu avais vidé toute ta bourse, et ce mois-là tu renonças au bal pour avoir donné le prix de les toilettes...
— Maman ! interrompit l’enfant qui voulait voiler le souvenir de son sacrifice, cette pauvre femme était si touchée de ce qu’on faisait pour elle, qu’elle avait promis de nous confier et son nom et ses infortunes ; mais, ce jour-là, elle perdit connaissance, et ne la
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reprit qu’un moment. Alors ses forces ne lui permirent plus de parler; elle bénit seulement ceux qui l’avaient secourue et consolée . à sa dernière heure ; puis elle tira de son doigt ce petit anneau, et le passa avec peine dans le mien, en demandant au ciel mon bonheur.
En disant ces derniers mots, Jeanne avait tiré l’anneau simple et usé ; elle le montrait à sa mère.
Des pas pressés et légers se firent entendre. Elles se levèrent, et l’anneau tomba dans le sable.
Celui qui arrivait ainsi précipitamment, c’était Herman Muller, toujours empressé, surtout quand il s’agissait de porter un message de M. Durandcl à sa fille ; il venait la prévenir que son père l’attendait dans son cabinet, où il la priait de se rendre avec sa mère. 4
Mais Jeanne voulut d’abord ramasser son anneau, et comme elle se baissait pour cela, les yeux d’Herman Muller aperçurent, brillant sur le sable, la bague en or ; il la prit
vivement pour la lui remettre; mais il jeta un cri et pâlit en y touchant.
. — Qu’avez-vous? dit Jeanne.
— Ah ! je ne me trompe pas, je ne puis pas m’y tromper, dit le jeune homme ; puis, en lui offrant l’anneau, il s’inclina avec un geste plein de respect et de tendresse.
La jeune fille prit l’anneau, le mit à son doigt, et le lui montrant de nouveau, elle dit, en examinant Herman, qui était tout tremblant :
— Cet anneau me fut donné au lit de mort par une personne qui prie maintenant au ciel pour son fils
— Ah ! s’écria le jeune homme : cet au neau ! c’est l’anneau de ma mère !
C’était bien l’anneau de sa mère qu’Herman Muller avait ramassé ; sa main, en y touchant, avait rencontré deux petites lettres imperceptibles qui ne se reconnaissaient qu'au toucher et qui étaient les initiales de son père et de sa mère. Emu et troublé, il balbutia quelques mots sans suite et suivit les pas de Jeanne, qui se rendait près de son père.
Il aurait bien voulu demander à 'la belle enfant quelques détails sur la manière dont ee petit trésor était venu en sa possession, mais il ne pouvait parler, tant il était tremblant, et marchait derrière Jeanne avec un sentiment mêlé de curiosité, de tendresse et de respect, qui le troublait profondément.
Jeanne.aussi était rêveuse. Ses pas, d’ordinaire si vifs et si légers étaient, cette fois, allanguis,etsa démarche avait une nonchalance gracieuse qui trahissait une intime émotion.
Thérèse, qui marchait derrière les deux jeunes gens, ne remarquait rien, parce que la vue d’Herman Muller la troublait aussi.
Et depuis six mois que ce jeune homme vivait sous son toit, il était arrivé ainsi plusieurs fois que sa présence éveillait en elle un souvenir vague et confus dont elle ne pouvait pas se rendre compte.
Les affaires multipliées de M. Durandel avec toute l’Europe et particulièrement avec l’Autriche et l’Angleterre, lui avaient rendu la présence et le travail assidu d’IIerman Muller très-précieux. Il habitait la maison çt vivait à la table de famille ; ses manières
réservées, sa timidité naturelle et le silence qu’il gardait constamment quand on ne lui adressait point la parole, le rendaient un hôte commode ; on l’estimait, on allait à lui, on voulait le dédommager d’une réserve aussi délicate, et Thérèse sé sentait un attrait maternel pour le pauvre enfant qui regrettait si vivement sa mère, que la moindre allusion «\ ce souvenir amenait des larmes dans ses yeux. Il faut dire aussi que jamais cœur de femme ne fut plus tendre et plus ardent à l’amour maternel que celui de la mère de Jeanne; il semblait que c’était son essence que cette tendresse attentive -et prévoyante qu’elle avait exercée dès l’enfance avec son amie, puis avec ses frères et sœurs, et enfin avec ses chers enfants. Le sort pré* caire du pauvre jeune homme, sans famille, loin de son pays, lui inspirait un intérêt d’autant plus naturel que son caractère craintif était fait pour inquiéter sur sa destinée.
Il y a des gens dont la présomption rassure. On est certain à l’avance, qu’il n’y aura qu’à leur montrer une Jbonne place en ce
monde pour qu’ils s’y mettent d’eux-mémes., sans que rien les arrête. Mais les timides, les rêveurs, on a quelquefois beau les pousser, ils laissent tout prendre aux autres, de peur de se montrer trop empressés ou trop ambitieux, et on sait le proverbe : « Il n’ÿ a que les peureux qui perdent î »
Thérèse se sentait donc au cœur un' bon sentiment pour Herman Muller, et cependant une indéfinissable émotion lui rendait sa vue pénible. Quand elle cherchait à s’en rendre compte* elle n’y trouvait qu’une raison :
c’était un air de souffrance empreint sur ses traits délicats; et une froideur que rien ne pouvait animer ; son âme semblait aussi pâle que son pâle visage, ou plutôt ses paroles n’exprimaient rien. Ce jeune homme souffrait intérieurement ; mais il semblait qu’accoututoé à la souffrance, il s’y résignait; seulement^ il ne parlait pas de ses peines et le reste lui était- indifférent ; du moins, c’était ainsi que Thérèse devait le juger. Quand elle l’interrogeait sur son enfance et sur ses parents, tout ce qu’elle en apprenait était que sa mère et lui habitaient ùhe ville d’Adle-
magne, dont l’université célèbre s’ouvrait gratuitement aux enfants pauvres ; et que, là, il avait reçu une instruction variée et étendue ; il ne connaissait d’ailleurs rien de la vie que les plaisirs de l’étude et l’amour de sa mère ! La faire vivre par son travail avait été le stimulant de ses actions, et il avait senti cette force s’évanouir en même temps que la vie de sa mère. Voilà tout ce qu’il put dire à Thérèse, et ces simples réponses l’attendrissaient sans satisfaire le vague désir de rattacher à son passé l’impression singulière qu’elle éprouvait en le voyant.
Cependant ces trois personnes diversement préoccupées rejoignirent M. Durandel dans son cabinet, où on entendit des cris de joie, car le fils aîné, Paul, absent depuis un an, venait d’arriver ; enfin, cette famille si unie allait se retrouver sous le même toit, et cette idée ramenait la gaîté dans tous les cœurs ; elle empêcha même la mère et la fille de faire attention à un jeune homme que Paul amenait avec lui, M. Maxime Vermond.
Maxime était le fils d’un très-riche maitre de forges, correspondant de M. Durandel et qui habitait un beau château, dans la province où Paul venait d’ètre occupé. On avait exigé qu’il n’eùt point d’autre demeure que ce château et, le fils unique ayant le projet d’un voyage à Paris, le père de Paul avait voulu, à son tour, rendre l'hospitalité reçue par son fils ; Maxime Yermond devait donc habiter l’hôtel etvivre au milieu de la famille. C’était un jeune homme plein de cœur et d’intelligence, qui ne livrait pas ses jours à l’oisiveté, quoi qu’il fût destiné à une immense fortune ; et Paul avait une si belle opinion de lui, que, dans sa tendresse pour sa sœur, il avait accueilli avec joie des propositions qui tendaient à l’unir encore plus intimement à son ami. C’était donc un prétendu qu’il amenait, bien que personne ne sût encore le doux projet formé dans le cœur de Paul et de Maxime. Personne ne le savait, quelqu’un le devina. Ce fut Herman Muller, et il eut bientôt la certitude qu’il ne s’était pas trompé. La matinée ne se passa point sans que Paul ne vînt retrouver son
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père lorsqu’il était seul avec son secrétaire, et sans avoir l’air de prendre garde à Herman Muller qui écrivait sur uqe petite table placée dans l’embrasure de la fenêtre, Paul expliqua a son père les vues de son ami, approuvées par sa famille qui désirait vivement lui voir obtenir la main de Jeanne ; il vanta les qualités, les agréments et les richesses de Maxime avec la chaleur d’un ami, etM. Durandeî, qui connaissait la raison et la moralité de son fils, se sentit porté à accepter cette proposition avec joie, tant elle lui semblait avantageuse et de nature à assurer à sa chère enfant un avenir heureux; il fut convenu qu’on en parlerait à la mère et à la fille dans la journée.
— Que peut me faire ce mariage ? disait intérieurement Herman ; est-ce que le pauvre secrétaire a jamais eu le moindre espoir? Pourtant il se sentait le cœur brisé comme si un choc violent fût venu l’atteindre, et quand il pensait que la gracieuse jeune fille, qui remplissait la demeure du charme infini qui émanait d’elle, quitterait les lieux qu’il habitait, qu’elle irait aux bras d’un jeune
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époux, objet de son amour, alors Herman Muller sentait son sang refluer vers son cœur avec une inexprimable angoisse, qui lui donnait le frisson de la mort, car sa pensée, sa respiration, sa vie, tout s’arrêtait, et il perdait quelques instants le sentiment de l’existence. Malgré ses efforts, on s’aperçut bientôt de son état, car, à partir de ce moment, il se trouvait mal ainsi plusieurs fois dans un jour. Mais les médecins ayant dit que c’était un accident nerveux n’offrant aucun danger, et le jeune homme continuant son travail avec la même intelligence et plus de zèle encore, on ne s’en occupa plus. Thérèse et son mari espérèrent que le calme de leur maison, la bonne nourriture et leur amitié triompheraient d’un mal que le . chagrin avait amené, et Herman Muller resta dans la famille.
Alors commença pour lui un supplice de toutes les minutes; on ne parlait pas de mariage ouvertement; mais son esprit prévenu voyait dans tout ce qui se disait et se faisait autour de lui des allusions ou des préparatifs qui se rapportaient à l’union pro-
tSÔ
chaine. M. Maxime Yermond ne quittait pas l’hôtel, si ce n’était pour accompagner la famille, car on fît quelques excursions et quelques parties de plaisir afin de montrer Paris et les environs au jeune provincial. Un jour, Jeanne dit à sa mère :
— M. Herman Muller est étranger, il ne connaît rien de tout cela, pourquoi ne lui proposerait-on pas de venir avec nous?
Alors on engagea Herman Muller, heureux d’abord de ne pas rester seul à la maison, mais cela ne fit que changer sa manière de souffrir, voilà tout. Il vit Maxime offrir son bras à Jeanne, causer gaiement avec elle, sourire à son sourire, plonger ses regards expressifs dans le regard si doux de la belle enfant, et, bien qu’Herman eût dès longtemps pratiqué cette vertu innée ou apprise des fils de l’Allemagne, la patience, il sentait parfois son pauvre cœur bondir comme s’il allait l’emporter malgré lui hors des limites de celte résignation à laquelle il. s’était soumis.
Herman Muller, après avoir réfléchi et sondé les profondeurs de son âme agitée,
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avait pris la résolution de rester dans la maison où on l’avait accueilli, d’y renfermer à jamais à l’état de rêve cette passion qui serait sa religion, dùt-il en être le martyr. Il ne se faisait pas d’illusion, il se voyait le douloureux témoin du bonheur du jeune ménage pendant une partie de l’année et regrettant la présence de Jeanne pendant le reste. Car, quelques mots prononcés par les parents lui avaient fait deviner que leur projet était d’avoir près d’eux, dans leur maison, tous leurs enfants, seulement de laisser leur fille passer six mois au château de la famille de son mari, qui ne voudrait pas perdre complètement son fils unique.
C’était ce triste plaisir de témoin du bonheur d’un autre près de la femme qu’il aimait, que ce jeune homme voulait acheter au prix d’un travail assidu et d’un dévouement sans bornes. C’était là les plaisirs douloureux dont il berçait sa pensée, le pauvre enfant rêveur de la calme Germanie! Une existence de travail monotone, de tendresse cachée, de regrets mystérieux, existence triste et sombre, où n’apparaîtraient pour rayons
de soleil que le regard indifférent des doux yeux bleus qui exprimeraient l’amour à un
autre à ses côtés Adorer celte beauté
qui ne pouvait lui appartenir, entendre sa voix, la regarder et s’enivrer de celte vue, de ces sons enchanteurs, vivre et vieillir sous ce toit où sa pensée n’aurait pas d'écho, être seul, étranger et triste, au milieu de la joie, de l’intimité, de la confiance de deux jeunes époux épris l’un de l’autre, et de toute celte heureuse famille! C’était là le sort auquel il était résigné et qui lui semblait même être le seul bien qui put exister pour lui dans ce monde; mais en y pensant il avait des moments d’inexprimables angoisses, où il se sentait prêt à défaillir. Alors, averti par la souffrance, il s’éloignait, bien persuadé que personne ne s’apercevrait de son absence au milieu de la joie générale.
: Une personne, pourtant, ne perdait rien de ce qui troublait l’àme du jeune homme, c’était la belle et rêveuse fille de Thérèse... Jeanne avait le sentiment de ce qui se passait et possédait certainement une commu-
IN MEUD l;E ItUBAN.
nication plus intime avec l’âme des autres,
- qu’il n’est donné de l’avoir ordinairement.
Elle éprouvait, toute éveillée, une partie de .ce qu’on attribue aux personnes soumises à l’action du magnétisme, et lisait dans la pensée de ceux qu’elle aimait, avec la môme facilité que dans sa propre pensée.
Depuis longtemps déjà l’âme naïve, pure et en même temps passionnée, du jeune Herman Muller était ouverte aux yeux de son âme. Elle suivait toutes les phases et toutes les nuances de ses sentiments. Son amour, sa douleur, sa réserve, sa résigna-
tion, son courage plus grand que ses forces, elle voyait tout ; et souvent elle était à son insu tellement occupée à lire dans ce livre — ■\ qui parlait d’elle seule, qu’elle n’entendait
pas ce qui se disait autour d’elle. Jeanne savait bien pourtant qu'il était question d’un mariage; elle voyait bien celui à qui sa famille voulait la lier; mais quand on lui avait parlé de ce projet, elle s’était contentée de demander uïi mïois7avânt de répondre.... cl, confiante dans" la bonté de ses parents qui lui avaient toujours dit.qu’ils
la laisseraient choisir, elle ne s’apercevait pas que tout se préparait autour d’elle comme si on eût été assuré de son consentement, et de manière à rendre le mariage possible dès le lendemain du jour où elle aurait dit: oui.
Jeanne vivait donc pendant ce temps-là tout entière dans la pensée d’un autre, et étudiait les impressions diverses qui s’y succédaient. Oh ! c’était une étude dangereuse * pour son cœur de jeune fille, car elle n’y pouvait rien apercevoir qui ne fut digne de tendresse et même de respect. Le plus beau spectacle du monde est celui de la lutte entre la passion et la vertu, quand celle-ci triomphe et parvient à enchaîner son ennemi encore palpitant et plein de force. C’était ce que Jeanne voyait, et elle contemplait avec bonheur un courage qui égalait l’amour qu’elle avait inspiré.
Un jour la famille, réunie à l’heure du déjeuner, se montrait encore plus joyeuse qu’à l’ordinaire : tout semblait fête. Maxime Yermond avait offert à Jeanne un magnifique bouquet de fleurs rares qu’elle tint
longtemps à la main, respirant leurs suaves odeurs, et les approchant ainsi de son visage, de façon à ce qu’IIerman Muller crut la voir y poser ses lèvres roses avec amour ; il en éprouva une telle douleur, qu’il saisit le moment où l’on se levait de table pour passer au jardin, sentant bien qu’il allait succomber à son chagrin ; car, pour la première fois , il avait vu Jeanne, non-seulement accepter la preuve de l’amour qu’elle inspirait, mais encore il croyait avoir surpris la preuve de celui qu’elle rendait en échange; et c’était un tourment nouveau qu’il n’avait pas encore bien appris à supporter; il s’éloigna donc pour se -rendre vers un endroit sombre et touffu du jardin qui pouvait le cacher à tous les yeux ; là, des larmes involontaires sillonnèrent son pâle et beau visage ; dans un moment où la vie semblait l’abandonner, il tomba sur un banc de gazon et resta là immobile, à demi-couché. Sa tète, qui portait sur l’herbe, était penchée sur une épaule dans un mouvement douloureux et noble en même temps ; on eût pu le prendre pour le beau chasseur Endy-
mion endormi dans la forêt, tant il semblait digne d’attirer l’amour d’une divinité , si l’expression de la souffrauce et deux larmes qui brillaient au bord de sa paupière n’eussent averti qu’il n’avait encore reçu aucune consolation du ciel.
Quand il revint à lui, il s’v crut un moment transporté. Dans ce vague et mystérieux état de l’esprit et des sens qui suit un évanouissement, et où les objets ne se présentent encore que voilés à notre vue comme à notre pensée, il aperçut devant lui une forme aérienne. C’était dans son rêve l’apparition d’un ange blanc et blond qui, pour le tirer des ombres de la mort, prenait la figure de la jeune beauté qu’il adorait. Oui, il crut voir, il vit Jeanne debout, le regardant avec tendresse, et ayant, elle aussi, deux larmes aux bords dq ses longs cils qui ombrageaient ses yeux si doux et qui l’enveloppaient d’un tendre regard. Oh ! comme il fut heureux! comme il s’écria, encore troublé : Le ciel sait bien les secrets des âmes, puisqu’il. donne à un de ses anges la plus belle forme en ce monde et celle qui
est empreinte à jamais dans ma pensée, pour venir me dicter ses ordres.
Puis, se laissant glisser à genoux, il ajouta :
— Ordonnez, mon Dieu, me voici prêt à obéir... Faut-il suivre votre messager céleste et remonter avec lui dans le ciel ? Je serais trop heureux de quitter ainsi la terre et de ne pas y voir s’accomplir cette union, dont la douleur me fait souffrir mille morts!
Jeanne, car c’était elle, resta silencieuse ; un moment ses yeux s’élevèrent vers le ciel que le jeune homme venait d’implorer, puis retombèrent doux et pleins de larmes sur la pôle figure de celui qui était à ses pieds, et qui revenant à lui , commençait à comprendre que c’était bien Jeanne elle-même qui était là et devant qui il était prosterné. Mais avant qu’il eût eu le temps de se relever, la jeune fille, inspirée, lui tendait sa main délicate en lui montrant l’anneau de sa mère et en lui disant :
— Voilà ma bague de mariage, le seul
anneau nuptial qui ornera jamais la main de votre fiancée... Herman Muller...
Herman Muller n’eut point de paroles pour répondre ; mais l’expression de ravissement qui transfigura tout à coup ses traits parla plus haut que toutes les paroles du monde n’eussent pu le faire ; il eut un moment de délire, où la raison ne pouvait plusse faire entendre, il baisa avec passion le bord de la robe qui couvrait les pieds de Jeanne, et se releva fier et triomphant comme si le diadème du plus grand royaume de l’univers fût venu parer son front radieux... Il y eut pour les deux jeunes gens un moment de séraphique extase où leurs âmes confondues s’élevaient ensemble vers le ciel.
Cependant ils furent rappelés sur la terre par des voix qui approchaient, et le jeune homme sentit la réalité toucher lourdement à ses rêves et les précipiter au fond de l’abîme de la douleur... Une énergique expression de désespoir contracta ses traits et il s’éloigna brusquement.
Jeanne resta immobile à la même place
jusqu’à ce que sa mère, inquiète, après l’avoir cherchée assez longtemps, vint la réveiller de ses songes.
— Jeanne, lui dit Thérèse, que fais-tu là, pourquoi seule, pâle et le visage couvert de larmes, quand tous ici nous sommes si heureux?
— Ma mère, dit la jeune fille en souriant, je suis plus heureuse qu’aucun de vous...
le bonheur du ciel est venu sur la terre pour votre enfant. Je puis dévouer ma vie à un homme malheureux qui m’aime avec passion, et qui n’aura dans ce monde d’autre bonheur que notre amour ?
— Que veux-tu dire? demanda la mère inquiète.
— Ma mère, ce n’est qu’en ce moment que j’ai senti que je l’aimais, sans quoi vous l’auriez su déjà, et avant lui.
— Qui donc sait que tu l’aimes? s’écria Thérèse étonnée.
Mais Jeanne se tourna vers elle avec surprise pour dire :
— Est-ce qu’il peut y en avoir un autre qu’IIerman Muller?
— Herman Muller ! ajouta la mère interdite ; elle ri 'avait pas songé à lui.
En ce moment les frères se rapprochaient, et bientôt ils rejoignirent lanière et la fille. Thérèse était pensive ; Jeanne, au contraire,
était plus gaie, plus vive, plus animée qu’elle ne l’avait paru depuis longtemps ; une sorte de bien-être avait remplacé- un. peu de malaise; c’était comme quelqu’un qui vient de soulager sa pensée d’un poids qui la comprimait; elle respirait plus facilement; ses pieds ne touchaient pas la terre, l’exaltation la portait.
Thérèse pensive quitta pctï après la famille pour monter seule à la chambre d’Herman Muller ; il n’y était pas, mais elle y vit avec surprise, dans l’endroit îè plus apparent, une lettre à son adresse et l’ouvrit avec empressement; elle ne contenait que ces mots :
« Madame,
» Ne m’accusez pas d’ingratitude quand » je m’éloigne sans retour de votre chère » demeure, en vous laissant ignorer, et la
» cause de mon départ, et le lieu où je porte » mes pas. Si je quitte l’asile que vous aviez » ouvert à mes infortunes, c’est qu’un de- » voir impérieux m’y oblige et que je ne » pourrais rester sans manquer à ce que » m’impose un sentiment d’honneur qui » m’est plus cher que la vie. »
Hei maN Muller.
» J’enverrai, dans quelques instants, elier- » cher les objets que je n’ai ni le temps ni * le pouvoir d’emporter avec moi. »
Thérèse éprouva une inexprimable émotion à la lecture de cette lettre; il était évident qu’épris de Jeanne, il restait dans la maison au risque d’y souffrir, mais qu’aimé de la jeune fdle riche, il se regardait comme obligé delà fuir, et n’admettait pas même la possibilité d’accepter la main que Jeanne forcerait peut-être ses parents à lui donner.
— C’est bien ! murmura Thérèse... C’est un honnête homme. Mais elle n’allait pas plus loin. Les qualités de Maxime, les joies des deux familles, et les richesses dont de-
vait jouir sa fille dans l’union projetée, se plaçaient devant ses yeux et l’empêchaient de voir au-delà ; cependant son âme fut prise d’une immense tristesse en pensant au pauvre jeune homme inconnu, sans fortune, sans famille, sans protection, que cet événement rejetait seul et découragé au milieu d’un monde indifférent, quand il n’est pas hostile à ceux qui sont malheureux!
— Pauvre enfant ! dit-elle. Puis comme elle se souvint qu’il lui était dû quelque argent de ses appointements, elle courut chez elle, à son secrétaire, y prit une somme assez considérable et revint pour la placer au fond de la malle ouverte au milieu de la chambre.
Thérèse voulut mettre cet argent en lieu sûr et de façon à ce qu’il n’attirât pas d’abord les regards : elle souleva les vêtements et le linge, et sa main atteignit un portefeuille assez grand qui semblait contenir des papiers et qu’elle crut l’endroit le plus convenable pour placer les billets de banque qu’elle tenait à la main. Elle ouvrit le porte-
feuille avec attention, et écartant quelques vieux papiers qui lui parurent être des actes de famille, elle se préparait à y placer ce qu'elle avait apporté pour Ilerman Muller, lorsqu’un léger cri qu’elle ne put retenir annonça son étonnement : c’est qu’au milieu de ces papiers elle venait d’apercevoir un petit nœud de ruban bleu de ciel exactement pareil à ce nœud bien connu qui avait eu tant d’influence sur sa destinée...
Thérèse prit le nœud, le regarda et vit distinctement ses initiales et celles de son amie. C’était bien son petit nœud symbolique, tendre et pieux souvenir de sa première amitié qui rappelait en môme temps le bienfait et la reconnaissance ! Le temps avait passé sur lui, mais on voyait qu’il avait été soigné comme une relique de l’ami tié : c’était le nœud resté jadis aux mains de Jeanne de Théville! Mais pourquoi, comment était-il là? Thérèse se jeta avidement sur les papiers qui l’entouraient, elle lut, relut, car elle croyait se tromper... Mais il fallait bien se rendre à l’évidence, à la certitudé : le nom d’Herman Muller cachait des
infortunes que le nom et le titre de marquis de Théville n’avait pns dù étaler aux regards de sa patrie. Herman Muller n’était autre que le fds de Jeanne, l’héritier sans héritage d’une des plus illustres familles de France.
Quand Thérèse fut un peu revenue de sa surprise et de son émotion, elle alla chercher Fabien, et tous deux restèrent dans celte chambre jusqu’au moment où quelqu’un vint pour y prendre les effets du jeune homme. Alors M. Durandcl serra la main de sa femme et suivit le commissionnaire, en disant : Je vais le f, amener. .
A l’heure du dîner, il rentra avec le jeune homme; personne ne sut ce qui s’était passé, et quand on fut hors de table et assis dans le salon, M Durandcl, sa femme, ses deux fds, Jeanne, Maxime Yermond et celui qu’on appelait encore Herman Muller, le père de Jeanne prit la parole et raconta toute sa vie et celle de Thérèse, car ils étaient de ceux qui peuvent devant leurs fds ouvrir à toute page le livre de leur vie dont ils n’avaient rien à cacher, et dont les actions ne pou-
UN NOEUD DE UUliAN. 20 1
vaient offrir que de sages leçons et d’admirables exemples.... On pense bien que le nœud de ruban bleu y tint une grande place et que quand le récit arriva à ce qui avait eu lieu le jour même, tous les yeux se tournèrent vers le jeune marquis de Théville.
Et ce qu’il y eut de singulier, mais de trèsréel, c’est que toutes ces personnes qui mettaient pourtant leur gloire, leur bonheur et leur estime dans les qualités de l’intelligence et du cœur eurent involontairement un sentiment nouveau de déférence et de sympathie pour le jeune homme, qui se rehaussait dans leur esprit de l’éclat de sa race.
Jeanne seule sembla éprouver une im
pression pénible.
— Monsieur le marquis de Théville!
murmura-t-elle tristement.
— Qui voudrait, reprit le jeune homme en s’inclinant devant elle avec une grâce parfaite, avoir encore les avantages de ce titre et les biens de ses aïeux pour les mettre
202 UN NOEUD DE ItUBAN.
aux pieds de celle qui a daigné pardonner l’amour d’Herman Muller !
Un rayon de joie illumina les beaux [yeux de Jeanne ; elle les tourna vers son père qui dit en riant :
— Eh bien ! Jeanne, te voilà marquise.
Et Jeanne laissa le jeune homme prendre sa main et baisa l’anneau de sa mère qui ne l’avait pas quittée.
Fabien se tourna alors vers Maxime Ver- ' mond.
— Pardonnez à des engagements antérieurs, car ils datentde l’enfance de Thérèse.
Malgré ses regrets, Maxime jugea que l’on n’avait aucun tort envers lui et n’en voulut à personne.
Peu de temps après, le mariage de Jeanne avec le jeune marquis de Théville se célébra à l’église de Saint-Philippe-du*Roule, et tout le monde put remarquer qu’au milieu de la toilette blanche de la belle mariée, il y avait un petit nœud de ruban bleu de ciel.
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ISABELLE DE MELVAL
ISABELLE DE MELVAL
La Vio lieureiiMO.
Nous montons le large et splendide escalier d’une belle maison de la rue de l’Université, nous trouvons sans peine un élégant salon ni trop grand, ni trop petit ; on y respire à l’aise , on y marche sur de bons tapis, on peut s’y asseoir doucement et largement dans d’excellents fauteuils, et là, bien installés, nous pouvons étudier à loisir une société intelligente, jouissant, dans toute sa plénitude, de ce qu’on appelle : la vie heureuse.
La réunion se compose d’un très-petit nombre de personnes.
D’abord la maîtresse de la maison, Mme de Melval, veuve, encore jeune et toujours jolie !
Elle sera jolie, elle est jolie, elle a été jolie, voilà pour beaucoup toute la vie d’une femme; là doit se borner l’histoire de son existence, et c’est surtout aux époques comme la nôtre que la beauté est, aux yeux du plus grand nombre, la seule gloire de la femme, sa seule puissance, son seul bonheur. 11 en doit être ainsi quand les instincts matériels l’emportent sur les grandeurs de l’intelligence.
Mais les femmes se servent souvent delà frivole qualité qu’on veut bien apprécier en elles pour reprendre les droits de qualités plus sérieuses qui sont méconnues ou dédaignées.
Une jolie figure est donc la meilleure arme d’une femme d’esprit ; elle en use comme fait un homme de son intelligence ; cela lui sert à tout.
Parmi lesavantages qu’attire autour d’une femme le phare brillant de la beauté, celui dont elle s’honore le plus et dont elle se sert le mieux, c’est l’avantage de jouir de la société intime et habituelle des hommes supé*
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rieurs de son époque : les hommes d’esprit aiment lesjoliesfemmcs; et pour peu qu’elles soient assez modestes pour ne leur laisser voir que le désir de leur plaire, elles en obtiendront à leur insu des lumières pour éclairer leur esprit , des sentiments pour charmer leur cœur et des connaissances assez justes des choses de la vie pour diriger sagement leurs actions , de façon à donner encore une certaine importance plus tard à ces mots : elle a été jolie ; cette phrase n’indique pas seulement alors une qualité qu’elle n’a plus, mais elle implique un mérite qu’elle garde encore.
Il y en a peu, parmi les femmes d’esprit ayant été jolies, qui n’aient profité ainsi du règne passager de la beauté pour s’assurer un peu de puissance et de considération. Mais, i faut bien le dire, considération, puissance, influence, crédit, et jusqu’au triste droit de gagner leur vie par leur intelligence, tout est usurpation pour les femmes en France :
les idées justes sur ce qui les regarde ne sont pas encore admises ; notre pays est sur ce pointfortarriéré, et presque partout ailleurs
on montre à cet égard un esprit très-supérieur au nôtre.
Oh ! je sais bien qu’on va se révolter à ces mots. Car on se vante, en France, d’avoir plus d’esprit que partout ailleurs ; si cela est vrai, ailleurs on s’en sert mieux. En cette occasion, il en est de l’esprit comme de l’argent : il y a des gens qui, avec d’immenses richesses, mettent tant de désordre dans leurs dépenses, qu’ils né peuvent faire face à tout, et ce sontles choses utiles, raisonnables, essentielles, qui sont oubliées ; tandis que d’autres personnes, avec des fortunes modestes s’arrangent de façon que rien d’utile ne manque à la maison bien tenue, et qu’il leur reste souvent encore de quoi se montrer généreuses.
Madame de Melval, jolie et spirituelle, s’était servie de ces deux avantages de la nature pour en acquérir deux autres dans la société : la fortune et la considération.
Née d’une bonne famille ruinée par les révolutions, elle s’était mariée toute jeune 5 un mari déjà vieux, que sa bonté avait charmé, et elle était restée dix ans près de lui
à remplir tous les devoirs d’une honnête femme. Ce qui lui avait valu une grande considération. C’était une nature heureuse, douce et calme, toujours en harmonie avec sa situation présente et avec les personnes dont elle était entourée. Loin d’ôtre de ces orgueilleuses qui se proclament des modèles de bonté, et ne peuvent vivre ni avec père et mère, ni avec mari ou enfants , Mme de Melval avait plié ses goûts à ceux des gens qu'elle aimait, et maintenant qu’ils l’avaient devancée dans un monde meilleur, elle restait dans celui-ci avec cette sérénité qui est la suite d’une conscience paisible. Les autres avaient eu par elle tout le bonheur qu’ils étaient en droit d’en attendre. C’est beaucoup de pouvoir dire cela !
Aussi madame de Melval joignait à celte beauté qui tient à la régularité des traits, à la finesse des contours et à la grâce hormonieuse de l’ensemble, une beauté morale qui venait de la placidité de son âme. Mais ce calme ne tenait point à l’indifférence et il suffisait pour s’en convaincre de regarder ses
beaux yeux bleus se tourner vers une toute
jeune fille qui était à l’autre extrémité du salon. C’était son unique enfant, la petite Isabelle, comme on l’appelait encore dans la famille, bien qu’elle eût près de quinze ans. C’est que sa taille, quoique assez élevée, était si frêle, si délicate, que rien ne révélait encore les formes de la femme. Si madame de Melval eût été de ces mères qui craignent de voir leur fille atteindre l’époque ou elles peuvent les remplacer dans tous les charmes qui vont disparaître en elles, l’enfance prolongée d’Isabelle ne lui eût causé que de la joie. Mais, au contraire, elle en ressentait une peine réelle ; elle s’en inquiétait, et si sa tendresse maternelle eût pu lui donner uue part de sa vie et de sa beauté, elle l’eût fait avec bonheur.
Le contraste entre elles deux était singulier.
En ce moment, la mère avait, comme sa fille, une toilette simple, mais d’un goût exquis ; sa figure, d’un ovale parfait, était encadrée par des boucles soyeuses de cheveux blonds-cendrés ; un cou d’une grâce et d’un contour charmant sortait d’une dentelle légère qui laissait apercevoir de belles épaules;
une large poitrine blanche et bien développée faisait paraître plus fin encore le bas mince et svelte d’une jolie taille ; des bras superbes, de petites mains, des pieds mignons complétaient un ensemble plein de vie, de santé et de fraîcheur.
La jeune fille, au contraire, était maigre, p t àle, chétive ; ses bras longs et minces faisaient paraître ses mains démesurément grosses. Ses grands yeux bordés de noir, ses joues creuses, tout se réunissait pour présenter un aspect peu attrayant; elle était pour ainsi dire ensevelie dans les coussins d’une énorme bergère, sa pose abandonnée annonçait la faiblesse, et cette délicate enfant aurait paru complètement dépourvue d’existence si, de temps en temps, ses yeux ne se fussent tournés vers sa mère avec une vive expression de tendresse. Sa physionomie s’animait alors, et elle avait l’air de dire : tout m’est indifférent , je n’aime que ma mère ! Sa mère répondait à ce regard par un doux et charmant sourire, si plein d’amour maternel, qu’en venant au milieu d’une vive et spirituelle conversation, il avait l’air de
212 UX JVOEU» l)E lîUBA.N.
dire : Ne crains rien, si tout cela m’intéresse ou m’amuse, il y a quelque chose que je préfère, c’est ma fille !
Ce petit entretien muet entre deux cœurs recommençait à chaque instant , il n’était vu de personne et interrompu par rien.
A côté d’Isabelle se trouvait le baron de Signol, cet aimable homme du monde, que l’on rencontre dans tous les salons où l’intelligence a le droit de se montrer , il regardait et observait en ce moment, attendant la fin de la soirée pour prendre la parole ; il y a certains hommes d’esprit qui ne parlent jamais qu’en petit comité ; leurs bons mots pétillent à la fin de la soirée : c’en est le bouquet.
Dans cette réunion, chacun était connu, toutes les existences étaient claires et nettes ; on y appartenait à de bonnes familles, on avait été bien élevé, on s’était marié convenablement, et les fortunes plus ou moins grandes avaient toujours une source connue et honorable. Jamais aucun scandale n’était venu révéler au public les noms qui se prononçaient à l’arrivée de chacun, et si des
peines secrètes, des torts inconnus affligeaient quelques-uns de ces cœurs, en apparence tous paisibles, les compensations étaient suffisantes pour donner la force de surmonter les regrets, et l’honnêteté habituelle exprimait son cachet dans l’expression bienveillante et paisible de tous ces visages.
Une seule personne semblait étrangère au reste de la société et n’en était pas connue. Sur la même causeuse où madame de Melval était assise , on voyait une jeune et belle femme dont la beauté altière avait un air de provocation hautaine et dédaigneuse; sa grâce féminine se voilait sous une apparence virile , sans perdre cependant tout son charme ; de grands yeux, noirs comme ses cheveux abondants et comme ses sourcils prononcés, qui se rejoignaient à la racine du nez, avaient certainement un air de domination ; mais le bas de la figure arrondi, les lèvres un peu prédominantes, ^un sourire aimable, plein de cajoleries attrayantes, tempéraient la sévérité du haut du visage, et rendaient l’ensemble d’une irrésistible séduction. 11 y a un charme infini dans le sou-
rire des personnes dont le caractère de figure est un peu farouche : c’est une surprise, une faveur qu’elles semblent vous faire, et vous en êtes touché comme d’une préférence.
Cette personne remarquable se mêlait peu à la conversation, mais ses yeux se promenaient avec un regard scrutateur et profond sur ceux qui étaient autour du salon.
Ce regard n’avait que des sévérités, sansl’ombre de bienveillance, et le silence qui succédait à cet examen, n’était pas fait pour rassurer. Enfin, dans un moment,cette inconnue se pencha vers madame de Melval, lui dit quelques mots à l’oreille, puis se leva et sortit après un salut d’adieu tout particulier pour Isabelle.
On était à peine au milieu de la soirée ; cette disparition prématurée et l’expression singulière de cette jeune femme, attirèrent l’attention et éveillèrent une curiosité naturelle ; sa figure, les quelques mots prononcés par elle, ses manières, sa taille, tout devint le sujet d’une discussion animée : les uns avaient éprouvé de l’admiration, d’autres presque de l’effroi à sa vue.
— Je serais curieux, dit le baron de Signol de savoir,, au milieu de ces opinions diverses, la pensée de la seule personne qui garde le silence... Mademoiselle Isabelle.
Monsieur de Si gnol était de ceux qui n’oublientqui que ce soit, surtout dansles parents, amis et maîtres de la maison, disposés à se laisser oublier ; il avait le bon goût de compter les autres pour quelque chose, l’art heureux de faire valoir chacun et d’attirer l’attention sur ceux qui ne la provoquaient pas d’eux-mêmes ; était-ce un calcul de son esprit pour paraître aimable ou un instinct de son cœur qui était aimant? Toujours est-il que cela réussissait au mieux. Avec lui, rien n’était perdu ; il savait gré de tout, écoutait avec intérêt, riait de la plaisanterie, répétait le bon mot. On était sûr en sa présence de faire toujours ses frais.
Isabelle, accoutumée à sa bienveillante attention, quittait pour lui sa nonchalance habituelle , et semblait se reprendre à une vie plus énergique sous l’intérêt de son regard, elle sourit en répondant :
Je n’avais pas seulement jeté les yeux
2Ui UN NOEUD DE RUBAN.
sur la figure de cette dame ; car je ne pouvais m’y intéresser ; je savais par maman qu’elle était là pour une heure, je ne l’avais pas vue avant, je ne devais plus la revoir après : que m’importait? Je ne regarde que ceux que j’aime ; mais, en passant devant moi, elle a jeté sur toute ma personne un regard extraordinaire et qui m’a fait peur ; il y avait certainement de la haine, presque de la colère, dans ce regard, et je ne l’oubiierai de ma vie.
— Je parierais, reprit M. de Signol, que la vie de cette dame a déjà eu d’étranges aventures.
— Je crains que vous ne perdiez ce parilà, répondit en riant madame de Melval.
— Eh bien ! si les aventures étranges n’ont pas encore eu lieu, ce sera pour plus tard, reprit gaîment M. de Signol : il y a des visages qui appellent des événements sinistres.
On se mit à rire, le baron continua : les diseurs de bonne aventure n’ont pas besoin d’étre bien malins pour prédire l’avenir, car, sur les lignes d’un visage, il est facile de deviner si la vie sera calme ou orageuse, glo-
UN NOEl’U DE RUBAN. 217
rieuse ou obscure, bonne ou mauvaise ; noire caractère, nos goûts et nos passions déterminent notre destinée et rien n’est^l us vrai que cette idée... chacun est sa Parque A luimême et se file son avenir.
— Si l’on était sûr de cela, combien s’arrangeraient de beaux jours! mais il y a des événements plus fort que la volonté la plus ferme, dit en soupirant la chanoinesse de Sainte-Elme.
Car il y avait là une chanoinesse ; il y en a dans presque tous les salons du faubourg Saint-Germain. Ce sont des filles nobles, sans fortune, qui demandentà un chapitre d’Allemagne le droit de s’appeler madame la comtesse, d’avoir un peu plus de liberté et de se parer d’un ruban bleu qui s’appelle, par plaisanterie, un petit mari, et qu’on porte sur les épaules.
La comtesse de Sainte-Elme était douce et gaie, et quoique les événements de sa vie n’eussent pas été heureux, elle n’en voulait à personne.
Madame de Melval l’aimait d’une sincère
818 üN noeud de rüèan.
amitié, qui était réciproque; elle lui répondit :
— Vous avez raison, chère comtesse dans ce qui regarde mademoiselle de Kerschtrell.
Le titre de mademoiselle, donné à la personne qui venait de sortir, étonna bien un peu, avec une apparence de décision et de libre-vouloir aussi prononcée, et comme on interrogea madame de Melval, elle reprit ainsi :
Je 11e sais pas au juste ce qui s’est passé.
Mais son père, banquier alsacien, s’était jeté dans de grandes entreprises et il s’y est ruiné... Après plusieurs de ces années cruelles d’espoir, de tentatives et de déceptions qui précèdent une faillite, M. Kerschtrell mourut... et laissa sa fille orpheline; elle avait déjà perdu sa mère... Mademoiselle Hortense Kerschtrell entra alors dans une famille anglaise où elle a fait uneéducation ; on m’avait parlé d’elle pour Isabelle, que sa gouvernante doit quitter; mais mademoiselle Kerschtrell avait accepté une place dans un château situé en Franche-Comté : non pas une place d’institutrice, mais une situa-
Un nœud bE ruban. âl 0
tion jpliis avantageuse et plus indépendante, chez un vieillard infirme, paralysé, seul et triste, qui veut avoir quelqu’un pour tenir sa maison , recevoir quelques voisins, et donner ainsi quelques distractions à une vieillesse douloureuse. Mademoi selle Kerschtrell est venue me dire cela; l’on ne peut, il me semble, que plaindre une aussi belle personne d’être réduite à ce Iriste sort, et que l’admirer d’avoir le courage de s’y résigner.
Ainsi madame de Melval trouvait toujours ce qu’il y avait de bon à dire pour attirer l’intérêt sur ceux qui avaient paru, ne fût-ce qu’un instant, dans sa maison. La protection de sa bienveillance leur était acquise; on n’aurait jamais entendu là, comme il arrive si souvent ailleurs, médire de ceux qui venaient de sortir. Le salon de madame de Melval était un lieu sacré ; on y avait droit d’asile.
Le regard que cette personne remarquable a jeté sur mademoiselle Isabelle s’explique et s’excuse par cette situation que l’infortune lui a faite, reprit le baron de Signol, et
quand il y aurait de l’envie et de la colère dans son cœur contre ceux qui possèdent les avantages qu’elle regrette, il faudrait le lui pardonner.
Toutes les fois que l’on attachera le plus grand intérêt de la vie aux jouissances des choses matérielles, il y aura bien des gens malheureux, envieux et méchants... Si, au contraire , l’on mettait le plus grand prix aux talents, à l’intelligence, à la vertu, tout le monde pourrait être content. Les jouissances seraient universelles, la part de chacun se grossirait de celle de tous; le bien moral est fort différent du bien matériel, car il s’augmente en se partageant.
M. de Signol s’arrêta presque effrayé d’avoir donné un tour aussi sérieux à une conversation de salon, lui qui savait la soutenir avec ces riens aimables, qui ne dépassent point les limites delà grâce, maisM. de Signol était non-seulement un homme d’esprit, mais aussi un homme de bien, et, s’il plaisantait volontiers, il sentait trop profondément les maux de notre temps pour ne passe
laisser emporter malgré lui à les déplorer et à y chercher un remède.
Cependant, pour ramener la gaîté, il proposa de faire un peu de musique. Isabelle se mit au piano, et chanta une mélodie avec une voix charmante et un vrai talent. Sa figure prenait, pendant qu’elle chantait, une expression de beauté idéale qui la transfigurait ! Pour sa mère et ses amis intimes, Isabelle avait des éclairs de beauté ; pour le monde et ceux qui la voyaient silencieuse, elle était laide par son aspect chétif et sa figure pâle et maigre.
La musique ainsi exécutée, courte et bonne, a dans un salon l’avantage de changer l’air de l’esprit ; et, employée avec habilité, elle suspend la conversation au moment où. il pourrait être dangereux de la continuer.
Chez madame de Melval, les opinions politiques et religieuses étaient diverses, ce qui faisait une exception dans le noble faubourg. Son mari, bien que né dans la noblesse, avait les idées les plus avancées ; mais il était si honnête, si bon, si désintéressé et si exempt de toute ambition, qu’on s’était dit : c’est
une manie, et Ton av^it continué à le voir.
Cependant on rencontrait chez lui les plus honnêtes gens de tous les partis, et madame de Melval, tolérante par nature, affectueuse et bonne, avait gardé les amis de son mari avec plus de soin peut-être encore, depuis qu’il avait cessé d’exister, qu’avant sa ' mort ; c’étaient autant de souvenirs d’un
homme à qui elle avait dù sa fortune, et qui, ne l’avait pas rendue malheureuse.
Toutes les opinions étaient donc représentées dans le salon de madame $e Melval.
Celui qui personnifiait en ce moment les idées socialistes, était un joli jeune homme, blond, mince, délicat, à la voix douce et caressante. Il est vrai que ses idées n’admettaient point les violences, et son socialisme était innocent, poétique , à l’état dp rêye, c’était l’espoir d’un bonheur immense, universel, pour l’espèce humaine. Son coeur avaitbesoiu de croire à une perfection idéale dont il voyait dans l’avenir une réalisation assurée ; il faut ajouter qu’il y travaillait de son mieux ; ce qu’il avait, à lui, appartenais à tous ; il donnait, consolai b soignait et ai-
Utait ; c’était là toute sa vie ; ses amis le traitaient de fou ; le monde le croyait bête ; les rêveurs l'estimaient, et madame de Melvat avait pour lui la plus sincère amitié. Il se nommait Yves de Testel.
Tout près de lui était assis l’abbé d’Anglasse... C’était le chef d’une communauté nouvelle ; jeune, beau, spirituel et riche, il avait renoncé au monde, n’v trouvant rien qui pût s’emparer des sympathies de son âme, et sa fortune, sa jeunesse, son activité, sa vie, il avait tout donné au ciel : fondant une maison religieuse destinée à la propagation de la religion. Pourtant sa foi zélée ne. s’effarouchait pas de rencontrer, dans le salon de madame de Melval, un des hommes les plus sceptiques de notre époque sceptique. C’était aussi le plus spirituel, peut-être, de tous les causeurs de Paris : un feu d’artifice perpétuel, un bon mot à chaque phrase, une malice à chaque mot. Il avait commencé à montrer la supériorité de cet esprit railleur, dans un bon temps pour le faire bien.
Valoir. C’était sous la Restauration. Naturellement, cet esprit né pour l’opposition mali*
cieuse de cetle époque, avait fait une guerre incessante et toujours heureuse, avec une grêle de sarcasmes, contre des ennemis qui ne devaient pas et ne pouvaient pas la lui rendre. On remplissait alors les journaux de pointes acérées contre des princes qui n’avaient ni bouclier pour parer les coups, ni lance pour riposter. Le combat était facile, le succès certain , et l'issue peu douteuse : battue en brèche à toute minute par des plaisanteries qui avaient alors toute la puissance que l’esprit n’a plus maintenant, peut-être pour en avoir abusé, la Restauration s’écroula majestueusement, laissant après elle un respect pour son malheur, que les vainqueurs eux-mêmes lui ont envié. Ce qu’il y eut de plaisant, car il y a un côté comique même aux événements les plus désastreux, c’est que le frondeur des pouvoirs arriva à la puissance. Mais il garda tant d’esprit dans sa haute fortune, qu’il ne pnt s’empêcher de se moquer de lui-même. Ses amis crurent qu’il avait perdu la raison. Non, c’est qu’il l’avait gardée tout entière et qu’il voyait les choses telles qu’elles étaient. Depuis, dans
UN N0KUD UK UUBAN. 223
la vie privée, il conserva cette philosophie moqueuse, cet esprit éblouissant, cette grâce charmante, dans sa manière de dire, cette
intarissable verve dont rien n’approche
Mais l’esprit n’est plus apprécié que dans quelques réunions intimes ; le public n’y prend pas garde ; le bruit des machines ou celui du canon étouffe tout autre bruit. Que voulez-vous qu’on fasse contre la gloire et l’argent ?
Des éléments divers se rencontraient donc chez madame de Melval. Mais si l’on y discutait, si l’on y était opposé d’idées surquelques points, la conversation ne cessait jamais d’être remplie de douceur et d’urbanité. Si ceux qui se voyaient là s’étaient rencontrés dans des camps ennemis au moment d’un combat, non-seulement ils ne se seraient battus qu’avec des armes courtoises, mais ils se seraient salués avant de se tuer, comme à Fontenoy.
Vers la fin de cette soirée, un ami de madame de Melval lui présenta un Américain du plus grand mérite qui, après avoir été député jde la Nouvelle-Orléans pendant cinq
années au congrès, était depuis un an séna teur ; dans l’intervalle des deux sessions il
avait quitté Washington pour venir étudier les mœurs françaises. C’était un homme de trente ans, d’une taille élevée, d’une no de figure, un peu froide, mais pleine de lignité. Il parlait bien le français , avec ce léger accent créole qui a beaucoup de grâjc, et il se nommait Williams Espread.
La conversation fut vive, animée, intéressante, on ne se sépara qu’après minuit ; madame de Melval, avant de se coucher, baisa au front Isabelle, qui retirée à neuf heures, dormait, dans la chambre de sa mère.
Puis madame de Melval, comme à l’ordinaire, chercha un doux repos pour recommencer cette douce vie le lendemain.
La matinée se passait à. surveiller l’éducation de sa fille avec l’aidé d’une institutrice anglaise appartenant à la religion réformée, ce qui avait bien un peu contrarié madame de Melval; mais- c’était une personne parfaite, qui restait depuis deux ans, par dévouraçnt, car un petit héritage avait assuré son
uigilized by L.oogI
UN rvOEUD DE ltUBAN.
existence ; madame de Melval faisait ou recevait ensuite quelques visites, revenait près de sa fille jusqu’à neuf heures, et donnait sa soirée à quelque réunion d’amis. L’aisance, la richesse même parait tout cela des charmes de luxe. Aucun souci ne s’y mêlait. C’était la vie heureuse, pourtant.
Pourtant qui ne regrette rien, ou ne désire pas quelque chose, ne vit pas. Et madame de Melval vivait. Elle avait donc au moins un vague regret, un vague désir, ce qui donnait un peu d’agitation à son sang, et ses pensées, à ses actions.
Il lui manquait quelque chose , à cette femme jeune encore, belle, riche et spirituelle, et ce qui manquait dans cette maison, où il y avait tant de superflu, c’était peutêtre ce que les femmes regardent généralement comme le nécessaire...
L’amour n’avait jamais passé par là.
Voilà ce qui avait manqué, ce qui manquait encore le matin de ce jour à madame de Melval. Mais, à dater delà soirée, tout à coup il ne lui manqua plus rien.
UN NOEliU UE Kl BAN.
La gracieuse femme, la Parisienne par excellence, la jolie, l’aimable madame de Melval du faubourg Saint-Germain , aima Williams Espread, citoyen des États-Unis d’Amérique.
' n citoyen de» É(al«-(JnU, un Jeune comte de l'aristocratie française.
Williams Espread était un descendant de la famille de Washington.
C’est tout dire pour un Américain 11 n’y a pas de noblesse en Europe qui s’élève, à présent, à une hauteur de consiueration et de respect, pareille à ce qu’inspire, aux États-Unis, l’illustre nom de Washington.
Mais qu’on ne se figure pas qu’il existât dans la famille honorée de Williams Espread aucune des idées et des habitudes de l’aristocratie française; il n’y avait là rien de semblable à ce luxe oisif, à ce dédain
des occupations matérielles, à cette vie de salon, ou de boudoir, dont les jeunes gentilshommes usent et abusent à notre époque ; non. Williams, enfant, avait sept sœurs et quatre frères ; il fallait donc chercher à se faire une fortune personnelle, dans ce pays oh l’on se marie jeune, où l’on ne compte point, comme une espérance pour les enfants, la mort de leurs parents qui sont souvent encore loin d’être vieux quand leurs fils sont déjà des hommes.
Williams reçut donc une éducation industrielle, s’il est permis de s’exprimer ainsi ; c’est-à-dire que, destiné aux affaires, les calculs, les chiffres, la valeur des objets de commerce, les droits, les lois, les coutumes qui les règlent et tout ce qui peut y. avoir un rapport plus ou moins, direct ou indirect lui fut d’abord enseigné. Iky.
eut bien quelques études littéraires, mais si le goût naturel de l’enfant ne l’y eût porté et ne lui eût fait prendre sur ses récréations le temps de lire les ouvrages des écrivains renommés français et anglais, il est probable que ce qu’on lui en apprenait
mr
n’eùt pas tenu grande place dans sa mémoire. ,
Inutile de dire qu’il s’exprimait également bien en anglais et en français, ayant parlé l’une et l’autre de ces deux langues depuis qu’il avait l’usage de la parole.
N,ous ajouterons seulement qu’ayant trouvé qn grand charme aux lectures faites par lui dès l’enfance, Williams, qui était un liQmme d’ordre et fort méthodique dans ses, habitudes, prit et tint la résolution d’employqr f toupies jours une heure à la lecture ; et, cqmjqe ses occupations, dans le reste du jour, différaient beaucoup de celle-là, et qu’il craignait, de voir, s’effacer tous les frujts dp,, ces chères lectures, il lisait, près d’une, table, une plume à la main, et consignait sqr des livres blancs toutes les remarques, idées et réflexions que lui, suggéraient ses lectures. Celte habitude, prise à, onze ans, durait encore, et, de Uuuqs en temps, Williams relisait quelques pages de ces, sqqyenjrs volumineux. C’était l’histoire, de sa pensée ; eaç, bien que les, livres inspirateur? eussent, é^l^. ncuphreipx
et différents, sa réflexion s’imprégnait, quel qu’en fût l’objet, des impressions de son âme... Et toute personne qui suivrait son exemple se trouverait avoir écrit ainsi, sans le savoir, l’histoire de son intelligence et de son cœur avec celle de ses lectures.
Dès l’âge de treize ans, Williams était entré dans un comptoir d’escompte et y avait tenu les livres, ayant un petit intérêt dans quelques spéculations. À dix-huit ans, il fut aux Indes pour y établir une succursale de la maison où il travaillait ; puis, à son retour, il fonda un établissement commercial en son propre nom. La justesse de ses idées, la promptitude de son coup-d’œil et sa stricte probité, firent prospérer ses affaires, de façon à lui donner, à vingt-cinq ans, une existence indépendante et une réputation de capacité, qui le firent nommer député au congrès américain. Il s’y distingua, rendit des services, parla peu, mais parla bien. Sept années plus tard il était sénateur et jouissait d’une haute considération très-mérilée. C’est alors qu’il vint en France dans l’intervalle des sessions.
Les bons esprits ont l’envie de voir, déjuger, de s’éclairer ; aussi apportait-il en Eu- . rope une curiosité aussi intelligente que bienveillante. Il cherchait le bien, pour en jouir et pour en faire profiter son pays, s’il était possible, mais le bien positif. Les utopies l’attiraient ; il en démêlait tout de suite le côté praticable ; car il pensait que toute idée devait avoir un fait pour résultat, ou qu’elle ne méritait pas l’attention. C’était le positif tiré de l'idéal que son esprit cherchait et il trouva ainsi plus d’une heureuse application de la rêverie et de la science. Sa renommée et sa fortune s’en accrurent; l’une et l’autre étaient des plus brillantes, lorsqu’il fut présenté chez Madame de Melval.
Sa figure était belle et calme comme son caractère ; l’habitude de l’action sérieuse et l’usage de la liberté donnent de la dignité au maintien, de la force à la volonté et de la sobriété à la parole.
Il n’est pas besoin d’ajouter que Williams Espread n’était pas de ces sénateurs qui baisent, dit-on, les pantoufles d’une danseuse ;
c’était un homme de bon sens et de bon goût, qui faisait tout avec sa raison ou avec son cœur, et chez qui l’amour des beaux-arts n’avait rien de cette ridicule folie qui décèle l’enthousiasme à froid du parvenu ne comprenant rien.
Mais, dira-t-on, comment avec un tel ca- . ractère et de telles habitudes, Williams Espread n’était-il pas marié dans un pays où les hommes se marient jeunes ?
C’est que Williams avait eu aussi son roman. Quelle est la vie, môme parmi les plus sages, qui n’a pas eu son petit drame
intime? Williams avait donc eu le cœur
tout rempli d’une chaste et douce affection pour une jeune et charmante amie de ses sœurs, et il avait été aimé. Cela datait de l’enfance de la jolie Thécla, de l’adolescence de Williams, et, sans doute, son activité intelligente avait plus d’une fois puisé des forces dans cet amour, qui exaltait sa jeunesse et devait, dans ses projets, charmer le cours de sa vie tout entière. Mais quand vint le moment de se lier par le mariage, que Thécla eut vingt ans et Williams vingt-
UN N0EU1> QÇ KUfiAN. 235
six, la jeune tille tombe malade, et bientôt les médecins déclarèrent qu’un mal de poitrine, qui laissait peu d’espérance, ne perrmettaitpas le mariage sans risquer d’avancer de beaucoup le terme fatal. Bien entendu que Williams et sa famille furent seuls instruits de ce cruel arrêt, et que tojus les spips tendirent à en dérober la connaissance à la jeune malade.
Williams se trouva donc dans cette situation difficile et désolante d’ayoir à cacher un secret douloureux à celle qu’il aimait, à qui toutes les impressions de son âme étaient confiées jusque-là ; de plus, il fallait retarder ce mariage, dont il avait voulu tant de fois avancer l’époque fixée, et le retarder sans que la malheureuse Thécla pùt deviner la cause de ce retard, sans que surtout elle pût en accuser le cœur qui lui aprpartenait tout entier; car, dans ces deux tristes appréhensions, elle eût également souffert. L’amour de son fiancé lui était aussi cher que la vie ; elle ne séparait pas l’un de l’autre.
Ce qu’on appelle les plus belles années.
236 UN tNOEUD DE RUbAN.
de la jeunesse se passa donc pour Williams Espread daus cette douloureuse situation qui demandait une attention continuelle, et où la douleur et les soins de chaque jour absorbèrent son temps, sa tendresse et toutes les facultés de son âme. Quatre ans se passèrent ainsi, et le caractère naturellement sérieux du grave Américain en garda une mélancolie profonde. Thécla mourut doucement, en lui répétant : Je vous aime !
Tout cela fut raconté à Madame de Melval, l’intéressa, la toucha et, quand elle se vit l’objet de l’affection de Williams Espread, ce fut avec un vif sentiment de joie qu’elle conçut l’espérance d’apporter des consolations à un noble cœur, d’initier à de douces impressions cette âme attristée et de lui donner une vie heureuse qu’il n’avait pas encore connue.
Mais, comme il faut toujours que le bonheur en ce monde présente quelques difficultés, l’Américain, fort épris de Madame de Melval, confondait dans son cœur l’amour avec le mariage, et le mariage avec la vie dans son pays. Madame de Melval,
fort éprise de Williams Espread, eût sacrifié Paris sans trop de regrets. Mais il y avait sa fille; elle ne pouvait l’emmener ; la famille de son mari s’y fût opposée, ou du moins l’eût blâmée vivement ; elle ne voulait ni mécontenter tous les siens, ni quitter son enfant à l’âge où une fille a le plus besoin des soins et de la surveillance de sa mère.
Madame de Melval parla d’ajourner tout projet jusqu’au moment où Isabelle serait d’âge à choisir elle-même ce qui conviendrait à son avenir, ou bien quand elle aurait trouvé dans un mari selon son cœur de quoi remplacer les soins et la tendresse de sa mère.
Oh ! si l’on eût ainsi parlé de remettre à trois ou quatre ans un projet de mariage à un Français amoureux, il se fût étonné, affligé, impatienté, irrité et fâché.
Williams dit avec son doux et triste sourire :
— J’attendrai.
Forcé peu après de faire un voyage en Amérique pour remplir ses fonctions de sénateur, il partit à regret, mais confiant.
238 ÜÎS NŒUD DE RUliAN»
Pendant son séjour aux États-Unis, il choisit Philadelphie pour le lieu de sa résidence future lorsqu’il ramènerait une compagne avec lui, et il commença à y faire bâtir une habitation d’après les idées qu’il avait un jour entendu exprimer à madame de Melvàl.
11 ne doutait pas d’elle, elle ne doutait pâs de lui non plus, car la nature avait donné à la Parisienne les paisibles tertus et là stricte obéissance âu devoir qui la rendaient une digne compagne de Williams Esprêad; ils se ressemblaient sur quelques joints, mais elle avait en plus la grâce de l’esprit et du corps, comme lui avait de son côté une force, une activité» un courage que ne possédait pas l’aimable femme. Ensemble, c’était là réunion de toutes les qualités physiques et morales, d’une nature supérieure, et les beautés de l’âmé humaine y étaient complètes.
Leur âge était le même ; ils admiraient ensemble cette bizarrerie du sort qui les avait fait naître le môme jour, à deux mille lîéuù's de distance, pour les réunir par la shitè dHns le plus intime des liens, l’amour.
ON NOEUD DE foUfeAN. ŸMj
Et ‘quoique Williams eût désiré voir se réaliser plus promptement scs espérances de bonheur, bien qu'il eût un profond regret chaque fois qu’il était forcé de quitter la France, il ne témoignait ni impatience, ni inquiétude; il croyait à l’amour, au devoir et à Dieu !
Trois années passèrent ainsi pour lui, moitié en France, moitié aux États-Unis <T Amérique ; il traversa six fois l’Océan, et ses idées et ses sentiments furent toujours les mêmes. Ce qu’il y eut de singulier dans ceci, c’est que la Parisienne fut aussi Fidèle que l’Américain, et qu’entouré de Français assez empressés, elle n’eut pas un seul instant la pensée de les préférer à sir Williams. Du reste, toujours aimable, gracieuse, d’une élégance charmante et d’un esprit dit meilleur goût, ce fut là la seule singularité que Madame de Melval se permît.
L’Américain avait cette pleine confiance qui rendrait inexcusable l’abus qu’on en ferait. D’ailleurs, l’on n’a, ni aux États-Unis, ni en Angleterre, cette jalousie tracassière, qui a son principe dans une vanité sotte et
mal placée. Dans les deux contrées, un homme choisit une femme parce qu’elle lui plaît, et dès qu’elle consent à devenir sa compagne il est censé qu’elle promet d’être fidèlement à lui. Cela suffit, et le mari ne va pas plonger dans le passé un regard inquisiteur pour y chercher un malheur rétrospectif et tourmenter sa femme. Parfois la jeune fille anglaise ou américaine a couru le monde, elle a visité le continent européen, et même vogué librement dans deux hémisphères; qu’importe? le mari ne s’en inquiète pas; il fait entrer sans crainte sa compagne dans le port tranquille du mariage, la recueille dans la chaste retraite de la demeure conjugale, et souvent la jeune fille, déjà rassasiée des amusements, fatiguée des agitations et parfois même blessée par les mécomptes et les déceptions, entre sous ce toit de famille qui doit abriter sa vie avec cet épanouissement du voyageur battu par la tempête qui aborde la terre bienfaisante où son bonheur sera de vivre à l’avenir hors des atteintes de tout danger.
Peut-être Williams eût-il accepté une
UN NOËl U DE RUE VN. 2il
compagne daos ces conditions, mais il trouvait plus de douceur près de Mme de Melval dont la vie paisible, bien connue el estimée de tous, était l’objet de su sympathie et de son admiration. Sa confiance en elle était aussi illimitée que son dévouement à son pays ; il unissait dans son cœur ces deux amours et il leur consacrait sa vie. Le citoyen américain voyait dans l’esprit aimable et la conversation charmante de sa future compagne, la possibilité d’introduire à Philadelphie le goût des réunions, oii l’intelligence et l’esprit de conversation remplaceraient la danse et le jeu, et pourraient convenir ainsi à tous les âges de la vie. Cette ville avait été l’objet de son choix, parce que les habitants semblent s’intéresser plus qu’en aucun autre lieu de l’Union, aux plaisirs des arts et des lettres : un journal littéraire y avait eu grand succès, et l’esprit y était accueilli comme une ancienne connaissance dont l’agrément est toujours nouveau.
Trois années de projets, d’espérance, de travail, de voyages et d’amour passent vite jnalgré l’attente, et Williams Espread était
UN NOEtf© UE RtlÉAN.
arrivé sans impatience mais avec joie, à leur terme ; il venait, empressé et content, demander le prix réservé à sa constance par Mme de Melval, aussi empressée et aussi contente d’accorder que lui l’était d’obtenir.
Isabelle était dans sa dix-huitième année.
Elle avait bien changé, elle. Sa taille, développée dans les plus belles proportions, s’élevait au-dessus de celle de sa mère; elle avait la tète mignonne, les mains délicates, les pieds petits : tout cela gracieux et fin avait un grand air aristocratique ; ses yeux étaient admirables et sa bouche fine et spirituelle : c’était une ravissante jeune fille, et vingt maris s’étaient déjà présentés.
Quand il y avait quelques bonnes raisons de croire que le nouveau prétendant pourrait convenir, Mme de Mèlval amenait habillement dans la conversation du soir, au milieu de ses amis, le nom de la famille de ce futur, pour arriver à ce que son nom à lui, prononcé par quelqu’un, fit connaître l’opinion de la société sur celui qui aspirait à la main d’Isabelle. C’était seulement quand le
jugement impartial avait été favorable qu’elle en parlait à sa fille. . * - *
Rarement l’exameû , indifférent de ces nombreuses personnes, faisant une espèce de résumé de l’opinion générale, donnait à la mère le droit d’offrir à sa fille de porter le nom qui venait de subir toutes les chances de ce jugement ; mais un soir Isabelle était présente et la conversation arriva, sans que personne eût semblé l’amener sur ce terrain, à parler du jeune comte Albert de Saint- Laurent; et le baron de Signol dont le jugement avait d’autant plus de prix qu’il était habituellement sévère, fit un complet éloge de cejeune homme dont l’enfance douce, aimable, timide et rêveuse s’était écoulée presque sous ses yeux, car, ami de la mère, il avait toujours suivi l’enfant depuis ses premières années jusqu’à ses débuts dans le monde, où Albert de Saint-Laurent avait parfaitement réussi. 11 est vrai que, depuis, le baron de Signol l’avait perdu de vue. Dès voyages avaient entraîné le jeune homme au loin. Puis la maladie, la mort de son père et un long deuil passé dans ses terres l’avaient
séparé de toutes ses relations à Paris ; mais c’était, au dire de M. de Signol, l’esprit le plus fin et le plus aimable qu’il fût possible de rencontrer ; sa fortune était considérable, son nom très-noble et sa figure charmante...
Cet él oge fu t i n ter rom pu par un j eune homme qui dit en riant : « Albert est ou était il y a trois ans, ce qu’on appelle un vrai mauvais sujet, joueur, dissipé, prodigue et d’une excessive excentricité.
— Vous vous troupez de nom, assurément, reprit une vieille marquise ; je l’ai vu, il y a quatre ou cinq ans, le plus sage, le plus réservé et le plus pieux de tous les jeunes gens du faubourg Saint-Germain.
— Ce que l’on dit sur lui de contradictoire, ne put s’empêcher de répondre vivement la chanoinesse de Saint-Elme, s’explique facilement. M. le comte Albert de Saint-Laurent est d’uri caractère doux, facile, complaisant, mais sans aucun principe arrêté, et il cède facilement aux impressions qui lui sont données. Près de sa mère, qui était une femme charmante, bonne et empressée pour tout le monde, le jeune Albert était le plus aimable
des enfants. Il la perdit, lorsqu’il atteignait sa quinzième année. Le chagrin de cette mort tourna toutes ses idées vers le ciel, où il devait retrouver celle qu’il pleurait; il voulut alors se faire prêtre ; un de ses amis l'entraîna dans le monde, il s’y plut et il y eut des succès. Mais la mode, et les mauvais exemples l’entraînèrent à leur tour dans
quelques folies il y fut arraché par un
vovage, et depuis il a constamment vécu fort retiré dans une terre considérable; il s’y est livré au travail, dans des entreprises d’industrie, il v a établi des usines et une foule de choses utiles qui auront donné à son esprit la solidité qui lui manquait. La ehanoinesse ajouta en souriant : Si je me fais ici son avocat, c’est qu’Àlbert est mon cousin issu de germain, que je le connais intimement, et que je suis sûre qu’il deviendra l’un des hommes distingués de notre pa\s, s’il n’est soumis qu’à de bonnes influences.
La chanoinesse avait dit tout cela avec un peu plus d’animation qu’elle n’en mettait d’ordinaire à ses paroles, et encore ne finitelle point sa dernière phrase sans se tourner
246 UN MÆIU l)L ÜIC.VX.
vers Isabelle et sans lui dire :,mais ne vous souvenez-vous pas de l’avoir vu» il y a juste quatre années, à une matinée chez Mme de Melcy ?
Isabelle avait été attentive à toute cette conversation; ces grands yeux exprimaient une vive curiosité ; mais sa petite bouche fine et légèrement railleuse semblait dire :
Je n’ignore pas la raison qui fait aiusi, de M, de Saint-Laurent l’objet d’un minutieux examen. Je prends part à l’intérêt qu’il inspire, et j’y dois prendre une part plus grande que qui que ce soit... C’est pour moi un prétendu ou un prétendant.
Car Isabelle avait dès longtemps pénétré les petites ruses maternelles, et n’étant pas pressée de changer sa vie tout heureuse, n’ayant au cœur aucune préférence, elle s’amusait des prétendants et se plaisait souvent à repousser ceux qui avaient eu trop de confiance vaniteuse dans leurs prétentions.
Comment cette fois , interpellée par la chanoinesse, au licu.de se laisser aller à quelques plaisanteries, comme elle le faisait pour arrêter tous les projets maternels, Isa-
belle rougit-elle et se troubla-t-elle au point d’avoir la crainte de trahir un intérêt qu’elle ne soupçonnait pas elle-même? C’est ce qui ne peut s’expliquer que par une espèce de pressentiment. Mais la jeune fille du monde sentit à l’instant qu’il faillail cacher ce trouble aux yeux indiscrets et cependant ne rien dire de contraire à sa pensée en critiquant M. de Saint-Laurent pour cacher sa bienveillance. Il y a des femmes qui se dépêchent d’accuser de torts, de défauts et de ridicules un homme qui leur plaît pour ôter toute idée de leur préférence; elles croient ensevelir sous ce triste voile comme sous un linceul l’amour qui n’a pas droit à se montrer. Mais ce voile noir, trop employé par legs femmes, n’était pas du goût de la loyale jeune fille , elle s’efforça donc d’être calme pour dire gaîment :
— C’était à la Sainte-Catherine, il y a quatre ans. Mme de Melcy avait réuni des enfants dans un petit bal du matin, et moi l’on me traitait encore en- petite fille; je ne participais qu’aux jeux de l’enfance, et je m’en trouvais fort bien. Comment M. Albert de
Saint-Laurent, qui avait plus de vingt ans, yint-il tout à coup s’amuser de nos jeux?
Cela ne s’explique que par sa parenté avec deux petites jumelles de huit ans, ses cousines, les filles de Mme de Melcy et les plus charmants bijoux d’enfants qu’il fût possibe de voir. M. de Saint-Laurent ne s’occupa que d’elles deux ; mais tous les enfants s’occupaient de lui, qui seul était un homme au milieu de nous. Je ne l’ai pas oublié ; et il fut l’objet de l’admiration générale : on le proclama le plus charmant des hommes à l’acclamation de quarante babies.
J’étais de beaucoup la doyen ne l’âge delà société, moi qui avait treize ans.
Isabelle avait mis une gaité dans son accent, qui attestait l’insouciance; mais sa mère n’en jugea pas ainsi.
Le lendemain, elle lit part à sa fille de la demande de sa main par M. le comte Albert de Saint-Laurent et demanda une réponse.
— Sans l’avoir revu, dit en riant la jeune fille, cela ne se peut pas.
— Cela n’est pas proposable non plus, re-
Uigifizëd by GûOgfc-
prit la mère gaiment; il viendra ce soir, mais il repart après demain.
— Vingt-quatre heures pour décider de toute la vie. C’est peu ! dit la fille.
— Un instant en décide parfois, répondit la mère. Au reste, tu es libre.
Isabelle embrassa tendrement madame deMelval,en disant alors: Je ne te quitte pas.
Celle-ci lui rendit son baiser, en ajoutant :
— Tu me le rendras demain.
Isabelle alla rêver dans sa chambre à l’entrevue du soir, et madame de Meîval sortit. A la porte, elle rencontra Williams Espread; elle entra avec lui au jardin pour causer un moment de ce nouveau prétendu et de ce nouveau projet de mariage qu’il était si important pour l’Américain de voir conclure.
La promenade et la conversation avaient lieu sous les fenêtres d’Isabelle ; elle entendit son nom, et bientôt elle fut initiée à des secrets qu’elle n’avait pas même soupçonnés.
EUe sut que sa mère s’oubliait pour son enfant; qu’attendant son bonheur de l’époque où sa fille se marierait, madame de Melval n’avait jamais dit un mot qui pût décider Isabelle à avancer cette époque,
— Non, disait la douce et gracieuse femme, je ne veux pas compromettre le bonheur de ma fille. Que sa volonté seule règle sa destinée ; que son cœur choisisse en liberté; que je la voie heureuse, et alors...
— Alors? répéta sir Williams.
— Alors, je m’appartiendrai, répondit l’aimable femme avec un ravissant sourire ; et alors je serai à vous, car plus le temps s’est écoulé, plus il m’a montré que Williams E&pread est l’homme le plus digne d’estime et d’affection.
Ces mots révélèrent à la jeune fille ce qui se passait autour d’elle depuis trois ans sans qu’elle s’en fût doutée. L’extrême réserve de l’Américain, la tendresse exclusive qu’eUe trouvait dans sa mère, et de plus cette espèce de personnalité naturelle à la jeunesse, même la meilleure, qui ne lui per-
, UN NOEUD DE RUBAN. Ô5l
mut guère de penser aux autres, tout avait concouru à jeter un yoile impénétrable pour Isabelle sur les projets qui s’étaient formés sous ses yeux.
Cette révélation la rendit rêveuse le reste de la journée.
Le soir vint; quelques personnes étaient réunies, comme h l’ordinaire, dans le salon de madame de Melval, lorsqu’on annonça M. le comte Albert de Saint-Laurent.
Il entra, jeune, gracieux, élégant : sa taille était peu au dessus de la moyenne, mais elle était mince., élancée et souple ; il était blond et ne portait point de moustaches. Ses yeux bleu clair avaient une grande douceur ; sort nez droit et fin, ses lèvres peu saillantes, formaient un beau profil grec, et sa peau sans couleur avait celte finesse et ce poli particulier aux races anciennement nobles; sa figure était délicate, les contours en étaient arrêtés, mais sans vigueur apparente; tout dans le jeune comte, maintien, mouvements, son de voix, manière de prononcer les mots, était d’une parfaite distinction; point d’élan, rien de spontané, pas la moindre exal-
252 UN NOEUD DE llURA N.
talion ; des manières charmaütes qui n’étaient pas apprises, mais natives. 11 les avaient reçues de sa mère et de son entourage. Les jeux du collège ne les avaient pas altérées, comme cela arrive parfois. Albert de Saint-Laurent avait été élevé par un précepteur dans la maison paternelle. Sa mère mourut qu’il n’avait que quatorze ans, mais son père le garda près de lui, et ne le quitta pour aller vivre dans son vieux château qu’au moment où son éducation était terminée. Albert avait alors dix-huit ans ; il savait peu de chose, ne s’était mêlé à rien; les idées et les hommes de son temps lui étaient inconnus. Son père appartenait naturellement à l’opinion légitimiste; mais, au milieu des révolutions successives et dans l’incertitude de l’avenir, il n’avait pas cru devoir donner à son fils ses convictions et son dévouement qui pouvaient entraîner des dangers, et la question politique n’avait jamais été traitée entre eux. Aussi, le jeune homme était-il dans la plus complète indifférence à ce sujet. 11 faut tout dire : l’éducation entière d’Albert péchait ainsi par la
base; le précepteur insouciant, l’enfant mobile et frivole ne sondèrent jamais aucune des grandes questions de la vie humaine ; jamais les principes d’une religion éclairée, ou le sentiment d’un devoir rigoureux, ne furent consciencieusement examinés par eux.
Et le jeune homme entra dans la vie réelle sans un seul principe, comme un pilote qui s’aventurerait sur l’Océan sans voiles et sans boussole.
Aussi, le jeune comte Albert de Saint- Laurent, depuis l’àge de dix-huit ans jusqu’à sa vingt-sixième année, qu’il venait d’atteindre, se laissa-t-il entraîner à tous ses caprices pour tuer le temps. Car, s’il ne réfléchissait guère, il ne lisait pas non plus; il n’avait pas trouvé, à Paris, un seul volume dans toute la maison paternelle. Et qu’on ne croit pas que ce fût une exception ; il y a dans le faubourg Saint-Germain bien des maisons magnifiquement meublés qui n’ont pas de bibliothèque ; on n’y lit jamais. Le journal même n’est consulté que pour savoir le cours de la rente et à quel spectacle on peut aller. Albert passait quelques heures
25 i UN NOEUD DE KUBAN.
à un club très-aristocratique, quelques heures à cheval et quelques heures à lubie; il eut nécessairement à cette époque quelques heures employées près de quelques beautés en vogue, mais il ne rompit point, malgré cela, ses relations de famille et de société avec les siens, et c’est à cela qu’il dût de ne point perdre ses gracieuses manières.
Son extérieur resta charmant.
Albert représentait donc l’élégance et la grâce de ce que l’aristocratie française a de meilleur h présent ; mais il n’avait rien de ses qualités d’autrefois. La force, le dévouement, le caractère, enfin le cri du cœur, mon Dieu, mon roi, ma dame des anciens preux, n’avait aucun écho dans son âme,
. Williams personnifiait, lui, la dignité de l’homme indépendant qui a choisi volontairement pour maître le devoir.
Au moment où le comte Albert de Saint- Laurent entrait, il jeta un regard autour du salon, comme pour y chercher quelqu’un ; mais ses yeux ne s’arrêtèrent sur personne.
Il n’avait pas aperçu Isabelle: elle y était pourtant. La jeune fille s’était placée sur
un petit siège, présqu’entièrement caché par un grand fauteuil, où s’étendait madame la marquise d’Outreville, dont l’ampleur ne permettait pas aux regards d’arriver jusqu’à Isabelle, qui voyait tout sans être aperçue.
Elle vit, la belle enfant tout émue, que le comte Albert de Saint-Laurent était fait pour plaire et qu’il avait un agréable esprit, rare parmi les jeunes gens. Il n’approfondissait rien, une conversation avec lui restait à la surface des choses ; mais il trouvait le mot piquant, la vive répartie, et tranchait la discussion par une plaisanterie, dès qu’il lui semblait qu’elle se prolongeait trop.
Williams Espread voulut lui parler des entreprises industrielles qu’il avait établies dans ses terres. Mais le jeune comte badina sur les usines dont l’idée, le travail et les plus grands avantages revenaient à un jeune ingénieur, issu d’une famille de fermiers, de père en fils attachée à ses aïeux; il avait prêté le sol, mais il regardait ces occupations comme mercantiles et elles contrastaient avec
Sftti UN NOEÜI» HE RtfflAN.
ses habitudes et ses goûts. Ce qui l’occupait, c’était la chasse à courre ; il avait des meutes, des piqueurs et tout l’attirail des grandes chasses princières ; de plus, il aimait la solitude, ajoutait-il en souriant. L’Américain répondit qu’elle n’était chère qu’aux esprits actifs et supérieurs, qui trouvent en euxmêmes des éléments d’occupation.
Une expression un peu railleuse passa sur la douce figure d’Albert, soit qu’il n’aeceptât pas l’éloge, soit qu’il eût quelque raison de ne pas le croire mérité; et bientôt il écarta par des plaisanteries toute parole ayant rapport à lui, à l’emploi de son temps à la campagne et sur les goûts qui l’y fixaient même pendant l’hiver, puis il ramena la conversation sur les plaisirs de Paris, dont il pouvait se passer, disait-il, mais qu’il ne dédaignait pas.
Sa manière aimable de parler du monde et sa façon joyeuse de s’exprimer sur sa retraite, n’avait rien du sombre dégoût de la société qui suit les mécomptes. Isabelle le remarqua, le comprit, et son esprit délicat* ses tendres aspirations de jeune fille,
"crurent y découvrir l’espérance d’une vie intime, remplie de charme et de douceur.
Du reste, toute la personne du jeune homme lui plut, et elle se sentit attirée vers lui par cette mystérieuse sympathie qui s’appelle l’amour.
Lorsque le moment convenable pour s'éloigner fut arrivé dans l’idée du comte de Saint-Laurent, il s'approcha de madame de Melval; il lui baisa respectueusement la main, en disant:
— Je pars avec un regret, celui de n’avoir pas eu l’honneur d’ètre présenté à mademoiselle votre fille.
Sur un signe de sa mère, Isabelle se leva, et madame de Melval dit :
— Mais elle est là.
Albert se retourna, la vit, eut un mouvement de surprise et d’admiration, puis une indescriptible émotion passa sur son visage... Il semblait qu’il y avait de la frayeur, de l’indécision et de la douleur...
Son front se rembrunit, et sa voix était altérée lorsqu’il dit après un moment de silence ;
— Comment est-ce possible?...
Puis il ajouta, mais cela n’était pas la première idée qu’il avait voulu exprimer :
— Comment, depuis une heure n’avais-je pas vu Mademoiselle?
Isabelle sourit, indiqua la place quelle avait occupée, et dit gaiement :
— Il n’est pas nécessaire que l’on me voie, et je n’ai pas le désir qu’on s’occupe de moi.
Ces paroles si simples, dites très-simplement, produisirent sur le jeune homme une impression singulière , il réprima un mouvement de surprise douloureuse, et après quelques paroles polies, mais froides et trises, il se relira.
Le lendemain, quand la chanoinesse de Sainle-Elme vint chercher la réponse à la demande qu’avait faite son cousin de la main d’Isabelle, cette réponse fut favorable;
Les deux mariages furent donc résolus.
Le comte de Saint-Laurent devait revenir au bout de quinze jours.
La chanoinesse d’un côté et sir Williams Espread de l’autre, firent tout ce qui était nécessaire pour hâter les préparatifs matériels.
La mère et la fille ne se quittaient plus ; elles étaient avares des derniers jours qui restaient à leur intimité ; elle n’en voulaient rien laisser perdre. Oh ! l’on faisait bien le projet de se retrouver et, en attendant, on devait écrire de nombreuses lettres où tous les détails de la vie séparée devaient être longuement racontés. Mais on pleurait à l’idée de cette séparation. Et cependant il y avait des sourires dans leurs larmes, des joies secrètes au milieu de leur douleur; c’est un si grand enchanteur que l’amour! Partout où il se montre il reste peu de place au malheur. Comme le soleil, il ranime, réchauffe, éclaire et embellit tout.
8<><-urlt«t et Inquiétude,
Quelqu’un a dit: « Le pays du mariage a cela de particulier, que les étrangers ont le désir de l’habiter, et ceux qui l’habitent l’envie de loger ailleurs. » Le fait est que les femmes qui ne se sont pas mariées aiment infiniment à tourner dans les avenues du mariage. Ainsi la chanoinesse de Saint- Elme fut ravie d’avoir acheter les présens de noce, et Dieu sait combien de paroles manifestèrent sa joie et son actif dévoùment. Isabelle devait, disait -elle, avoir tout ce qu’il y avait de mieux en toilette, comme elle allait posséder tout ce qu’il y avait de
plus parfait en mari, et les surprises de la corbeille devaient être infinies comme son bonheur.
Les notaires des deux familles réglèrent les intérêts. Isabelle avait, en se mariant, trois cent cinquante mille francs en argent comptant; Albert possédait en Franche-Comté la terre de Saint- Laurent avec château, bois, champs, prairies, cours d’eau, etc., estimée un million. L’avenir était donc brillamment assuré; il y avait de quoi vivre magnifiquement dans cette terre, où les mariés devaient fixer leur existence et mener grand train.
Tout cela fut arrangé et commenté parles tiers, Isabelle ne s’en mêla point, elle avait consenti à habiter la campagne en acceptant le mari et sans regrets de quitter Paris.
Dès l’enfance, cette jeune fille, destinée à l’aisance, vivant à côté d’une mère indulgente et femme du monde, avait vu la société assez souvent pour n’avoir pas ces ardeurs empressées et ces illusions décevantes que renferme parfois l’esprit d’une enfant élevée dans la retraite. Isabelle aurait eu
UN NOEUI> DE HUBAN. 263 '
tout ce qu'elle eût pu désirer en parures et en plaisirs si elle eût tourné ses pensées de ce côté; mais elle ne s’en occupait guère.
Paris, c’était pour elle le lieu habité par sa mère, le lieu où la tendresse maternelle s’était montrée si constante, si soigneuse et si tendre, que sa vie en était tout imprégnée. Elle préféra la retraite dans un vieux château inconnu, à Paris sans sa mère, car cette affection était le seul sentiment très développé dans son ame ; peut-être son enfance faible et maladive ne lui avait pas encore permis d’autres joies que cette douceur trouvée naturellement à ses côtés. Le fait est que la jeune fille avait grandi, était deveune une belle femme sans transition et d’une manière si spontanée, que cet effort avait épuisé la sève, non qu’lsabelle manquât d’esprit, mais elle manquait de volonté, de désir, de vie enfin, et tout lui était indifférent jusque là, excepté sa mère.
Le retour du jeune comte se fit attendre sans l’inquiéter. Elle savait par la chanoines«e qu’il était occupé de quelques affaires, qu’il pressait de toutes ses instan-
2<H m NOfcüU DE RUBAN.
ces les préparatifs de leur mariage, et désirait que les formalités fussent terminées quand il arriverait.
Et quoique son cœur commençât à s’intéresser à son jeune et beau fiancé, elle n’avait point d’impatience.
Cependant la joie débordait du cœur de Williams Espread, et cette joie était de celles qui ne craignent pas de se montrer. Cet homme austère, dont la vie avait été frappée dans sa fleur par le chagrin, et qui avait donné toutes les années de sa première jeunesse à un rude et incessant travail, retrouvait des élans de gaîté purs, suaves et sans nuages, comme ceux de l’enfance. Sa concience était si paisible, qu’elle répandait le calme et la dignité sur l’extérieur, mais sans empêcher le bonheur de s’y manifester ; il était charmé, ravi, en contemplant Mme de Melval ; tout lui plaisait dans l’aimable femme, jusqu’à ces recherches minutieuses dans l’élégance de ses habitudes, qui ont tant de prix pour ceux qui on,t vécu dans une société où ces délicatesses du luxe ne sont pas encorearrivées à
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leur apogée. C’est un des attraits de Paris pour les étrangers, que cette civilisation perfectionnée sur tous les points pour ceux qui n’en connaissent ni les excès ni les dangers. Le citoyen des Etats-Unis était de ce nombre, puis, il faut dire aussi que Williams se sentait apprécié, aimé par celte femme intelligente et gracieuse, qui lui répétait souvent qu’après avoir vu l’époque où nous vivons, après avoir observé cette génération qui n’a connu le frein d’aucun principe, elle trouvait une sécurité et un bonheur infinis à reposer son cœur sur l’affection d’un homme de bien, dont toute la vie avait été appuyée sur le devoir.
Il naissait de cette réunion de sentiments et de pensées quelque chose de radieux, comme ces fleurs brillantes qui sont les plus belles productions de la nature.
Isabelle voyait sur le front de Williams, dans le sourire de sa mère, au milieu de toutes leurs conversations, et jusque dans leur silence, ces satisfactions intérieures, et son âme naïve sentait s’épanouir aussi des espérances ravissantes.
Elle devinait l’ineffable douceur d’un amour vertueux, les soins de la maternité, les plaisris delà vie intime; elle entendait répéter à tous ceux qui l’entouraient et admiraient sa beauté, qu’elle serait adorée du comte Albert. Comment en aurait elle douté, puisqu’elle l’aimait déjà? C’était donc dans une atmosphère de belles espérances que vivaient ces trois personnes; aussi la confiance était -elle pleine et entière: le cœur s’y délalait, et Williams, lui-même, interrogé par Isabelle, se laissait aller à de longs détails sur son pays, sur les habitudes de ses concitoyens, sur l’existence des femmes aux Etats-Unis, et sur sa famille...
car il avait encore cinq sœurs mariées, il racontait leur vie aventureuse à la suite de leurs maris; l’une avait suivi jusque sur les limites du désert l’époux qui allait y essayer un défrichement, et après avoir été élevée dans toutes les délicatesses d’une grande ville, la Nouvelle-Orléans, était passée sans transition de la riche demeure de leurs parents dans une hutte mal fermée, au fond d’un bois. Une autre sœur de Wil-
C ïnnal r
liams avait traversé plus de dix fois la mer des Indes avec son mari et ses nombreux enfants. D’autres, pour rester au même lieu, n’en avaient pas moins éprouvé des fortunes diverses , et, dans ce pays, où les richesses particulières subissent des chances multipliées, elles avaient passé de l’opulence à la détresse, sans que ces révolutions de famille eussent altéré un instant leur tranquille et indomptable énergie...
Pourtant, ajoutait Williams Espread, mes sœurs, dans la maison paternelle, avaient joui d’un grand luxe, auquel suffisait ce qui appartient à mon père; elles avaient eu les plaisirs des jeune filles de Paris, la dasne, la musique, la parure, et de plus une liberté inconnue en France. Mais le jou • où les jeunes filles américaines ont consenti à accepter un mari, elles concentrent toutes leurs pensées dans la félicité domestique, et font le sacrifice de leur personnalité à tous les devoirs imposés sous le toit conjugal.
Isabelle souriait à ce tableau et répondait ;
Maison s’aime, et le bonheur est là ; pendant les travaux extérieurs du mari, les soins de la famille occupent la femme et l’on se revoit pour en causer avec bonheur.
Williams admirait le bon esprit de la jeune fille, et en aimait encore s’il se peut davantage la bonne mère qui l’avait élevée.
Les jours s’écoulaient ainsi : Albert n’arrivait pas, mais à chaque instant la chanoinesse de Saint-Elme apportait de sa part, un souvenir, une fleur, un bijou.*, puis des paroles pleines de tendresse, d’espérances et de projets d’avenir... Enfin, tout ce que le cœur d’une femme peut désirer, venait près d’elle .. Mais, sans se rendre bien compte de ce quelle désirait, Isabelle sentait qu’il efit mieux valu un seul mot...
mais dit par lui.
Le jour fixé pour la cérémonie du mariage approchait. G était au commencement du mois de novembre ; le temps était froid, sombre et triste, mais nul ne le savait dans la maison, quand le jeune comte y arriva.
Son sourire aimable et son gracieux enjouement furent de nouveaux rayons de lumière
dans uü jour radieux; mais il n’adressa guère la parole à Isabelle, ils ne furent jamais seuls, et les affaires, les visites, les emplettes, les dispositions à prendre pour le prochain départ, ne laissèrent pas une instant même à la réflexion ; pas une minute de solitude ou de recueillement ne leur fut accordée; Isabelle ne quittait pas sa mère, elle lui prodiguait toutes les tendresses de son àme et elle se disait que son fiancé lui en laissait toute la liberté par un sentiment de délicatesse dont elle devait lui savoir gré; cependant même ee raisonnement, tout favorable au jeune comte, indiquait peut-être un regret. L’eût-elle désiré importun? Et le mieux n’est-il pas l’ennemi du bien?
Un matin, la veille du mariage, elle en Ira dans le salon au moment où Albert y attendait seul Madame de Melval, qui lui avait fait dire de s’y trouver, il s’agissait de quelques arrangements pour le lendemain. Retenue dans sa chambre, la mère se faisait attendre, sa fille entra sans être attendue.
Ses pas légers sur les tapis ne furent pas
entendus, el Albert, plongé dans une sombre rêverie, ne sut pas qu’elle était la....
Isabelle eut donc le temps de l’examiner à loisir. Son attitude était douloureuse et découragée, son regard sombre et inquiet :
tout en lui présentait l’image d’une profonde douleur.
La jeune fille avait encore la naïveté de l’enfance : rien ne l’avait habituée à la dissimulation, elle suivit donc son premier mouvement en s’écriant :
— Ciel ! quel chagrin profond ! Ah ! si c’est notre mariage qui cause une pareille douleur... il faut...
Elle s’arrêta, car elle sentit qu’elle allait peut-être prononcer un arrêt.
Albert la regardait, étonné.
Le jeune comte plaisait à Isabelle ; le bonheur de sa mère ne dépendait-il pas aussi de ce mariage? Au moment de rejeter ainsi dans l’incertitude ce qui était depuis un mois une espérance de bonheur pour tous, elle sentit son cœur se serrer et elle fondit en larmes.
Albert avait eu le temps de se remettre;
un charmant sourire illuminait son visage.
Heureuse enfant, dit-il, vous n’avez dans le passé ni un souci, ni un chagrin.
— Le passé vous inquiète seul ? demanda-t-elle en hésitant ; et.. .
— Le présent me rassure et me charme.
— Ah ! quel bonheur î s’écria joyeuse la charmante fille, passant de l’inquiétude à la confiance d’une manière toute enfantine et toute gracieuse, ce n’est pas notre mariage qui vous attriste ?
— Comment une telle pensée avait-elle pu vous venir à l’esprit? dit encore Albert en souriant.
Et Isabelle, tout à fait soulagée, exprima gaîment son désir de ne jamais lui causer, dans toute sa vie, une seule minute de chagrin. Sur scs longues paupières brillaient encore deux larmes comme deux gouttes de rosée tandis qu’un sourire épanouissait sa bouche fraîche et riante ; elle était ravissante ainsi de beauté, de jeunesse et de naïveté.
Le jeune homme eut en la regardant un mouvement d’admiration bien sentie.
— Dieu ! que vous êtes jolie 1 s’écria-t-il avec un accent singulier, mais où la vérité était tellement exprimée, que la jeune fille n’y vit qu’un enthousiasme sincère, dont son cœur fut profondément touché.
Pourtant, qui sait si elle n’eût pas préféré ces mots : Je vous aime !... Cela dit la même chose, pensa-t-elle à la réflexion.
La mère entra ; ils étaient tous deux fort émus ; la mère crut à leur bonheur comme elle croyait au sien, c’est-à-dire sans un doute, sans une crainte, et avec une joie infinie.
Il avait été décidé que les deux mariages se feraient le même jour, à la même heure et de grand matin, à la petite église des Missions-Étrangères afin d’éviter la foule, toujours si avide à Paris de courir où il semble qu’il se prépare quelque chose de particulier, et ces deux mariages, la mère et la fille épousant le même jour des maris choisis par leur cœur, n’était-ce pas une exception? Que n’aurait-on pas à voir, à dire, à commenter? et, pour une personne
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sympathique, que d’esprits portés à critiquer !
Il est vrai que les mariés ne s’embarrassaient pas beaucoup de l’opinion. Ils avaient la certitude de bien agir, et de plus ils étaient heureux ; qu’importe alors les indifférents ? Seulement on s’était assuré la présence du petit cercle d’amis, et cela n’allait pas à moins d’une trentaine de personnes, dont on était sûr. Ces personnes connaissaient toute la vie de la mère, elles avaient vu s’élever l’enfant, elles les aimaient toutes deux, espéraient les revoirs un jour et faisaient des vœux sincères pour leur bonheur.
Tout cela devait déjeùner ensuite ensemble en sortant de la messe. Puis, on partait: la mère pour le Havre, où l’on s’embarquait le lendemain pour les États- Unis d’Amérique; la fille montait en voiture au môme moment que sa mère : elle allait au château de Saint-Laurent, situé en Franche-Comté, au milieu des montagnes du Jura.
Cette séparation d’une mère et d’une fille
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274 On noeud de ruban,
qui ne se sont jamais quittées est douloureuse, mais elle est presque générale, et un malheur commun à tous est à peine compté ; on se marie jeune en France, et la mère n’a pas même atteint, parfois la moitié de sa vie, quand ce qui faisait son occupation journalière et la joie de son cœur, lui est enlevé : les enfants lui ont pris sa jeunesse, puis ils la laissent quand elle aurait besoin d’un entourage, d’une occupation et de ces chères tendresses plus précieuses encore à l’âge de la réflexion et de l’expérience. Mais cela est ainsi. On-s’est accoutumé à cette pensée, nul n’en murmure. Heureuse, cependant, la femme chez qui cette pensée n’a pas été imprévoyante, qui a cultivé son esprit, gardé quelque talent en réserve, ou s’est préparé une occupation en dehors des plaisirs du monde pour charmer les longues années qui lui restent. C’est une bonne chose eu tout temps que l’intérêt attaché à des objets d’art, à des lectures, à des dessins, à des ouvrages ; mais c’est surtout dans la seconde moitié de la vie qu’il est nécessaire de se créer ainsi une âme qui conserve sans cesse avec la vô«
UN NŒUD DE RÜfcAN. 215
Ire, qui lui tient compagnie, la relève dans les jours d’abattement, et la console au moment du malheur ; eh bien ! l’amour des arts et delà littérature crée cette âme à vos côtés: la pensée du beau moral ou matériel et sa recherche constante est un amour qui ne vieillit pas, qui réchauffe le cœur, le ranime et l’exalte jusqu’à la dernière heure de la vie ; les biens matériels sont bornés, les joies de l’àme sont infinies comme elle.
Madame de Melval avait à côté de son affection heureuse pour Williams l’amour du bien et l’espérance de le faire. C’était un des points qui les unissaient et devaient rendre leur lien plus cher et plus intime, à mesure qu’ils avanceraient dans la vie, car c’est aussi par les facultés de l’âme que l’amour a sa plus forte puissance et sa plus grande durée.
Le jour qui devait voir les deux mariages arrivait et rien ne troublait la sécurité de madame de Melval. Il y avait quelque chose de si doux et môme de si affectueux dans toutes les manières du jeune comte, que l’on en subissait une influence agréable et mémo bienfaisante; il ne venait à l’esprit de per-
$16 tm NOEOb i >fc RtrtoAN.
sonne qu’il n’était pas posssible de distinguer si c’était l’expression d’un cœur aimant et bon, ou bien seulement le fruit d’une éducation pleine de délicatesses, était-ce de l’or pur, ou bien une fausse dorure qui savait en imiter l’éclat? Nul n’y pensait.
Enfin vint le jour désiré qui allait fixer la destinée de quatre personnes.
Madame de Melval, dans une toilette simple et modeste par sa couleur grise, avait encore une beauté gracieuse, paisible et attrayante. Son bonheur était une quiétude de l’âme, du genre de ce bonheur vanté par madame de Staël, et qu’elle appelait l’intérêt dans le calme.
Isabelle avait ses dix-sept ans pour première parure. Sa taille était élancée, mince et élevée ; mais déjà les formes de la femme dans son épanouissement élargissaient sa trine et ses épaules. Ses bras arrondis.un peuforts, rendaient la délicatesse de ses mains plus sensible. Cependant ce qu’il y avait de plus admirable en elle, c’était le contour de son visage, la forme de son cou et la manière élégante dont il se détachait. de ses belles
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épaules ; sa figure fine laissait à ses grands yeux noirs, profondément enchâssés, tout l’honneur de sa beauté ; leurs regards vifs, accentués, leurs longs cils, leurs sourcils très-marqués, avaient un grand caractère ; en eux était une vie puissante ; elle illuminait sa figure, qui était naturellement d’un blanc mat ; ses joues ne se coloraient que sous une émotion vive : leur état habituel était la pâleur unie et égale partout.
Lorsqu’on la vit entrer dans le salon avec sa parure nuptiale, chacun fut frappé de cette poétique et idéale beauté, si digne malgré sa jeunesse, si élégante malgré cette dignité, qu’elle semblait devoir inspirer en môme temps le respect et l’amour.
Elle était enveloppée, pour ainsi dire, dans un nuage de magnifiques dentelles, sous lesquelles scintillaient des diamants nombreux, merveilleusement montés et chacillants dans leurs branches mobiles à chacun des mouvements de la belle personne qui les portait. Son pâle et délicat visage faisait briller aussi quelque chose de plus beau que tous les diamants du monde, des yeux admirables qui
scintillaient d’un leu divin ; c’était la jeunesse, l’intelligence, l’amour, ces troisfoyers ardents de l’âme, dont la lueur les illuminait et répandait autour d’Isabelle la lumière et la chaleur.
Il y eut comme un cri d’admiration dans le salon. Albert portâtes yeux sur sa jeune femme, et resta immobile : son visage prit une expression singulière, bizarre, où on aurait pu remarquer de la frayeur, si l’on eût fait attention à autre chose qu’à Isabelle.
Mais le jeune comte était habitué à un grand empire sur lui-même ; il fallait qu’une émotion fût bien violente en lui pour qu’elle fût visible, et il savait bien tôt s’en rendre maître. Il cacha donc cette espèce d’effroi qui l’avait saisi, et joignit quelques paroles gracieuses d’admiration, aux louanges qu’on prodiguait à Isabelle, qui n’entendait que lui. Les mots avaient besoin de passer par le cœur pour rester dans la mémoire de la belle jeune femme.
Bien que le mariage légal, celui qui lie à jamais devant les hommes, eût eu lieu la veille, comme cela se fait habituellement, il
semblait aux mariés, comme à tous, que l’engagement sacré allait seulement dater de ce jour où ils recevaient la bénédiction nuptiale.
A l’instant où l’on entre dans l’église, il y a sans doute dans ce lieu solennel destiné à entendre chaque jour s’élever les plaintes, les prières, les actions de grâces, enfin toutes les communications des âmes avec Dieu, quelque cause qui vous avertit que vous êtes plus sous son regard qu’en tout autre lieu.
Car même ceux qui ne sont pas bien sincère- ' ment croyants en ressentent une impression de respect, et si quelques secrets coupables se cachent dans le fond de leur âme, ils éprouvent une terreur involontaire. Il leur semble que le Dieu éternel et infini qui plane sur le monde, pénètre davantage, en ce lieu, dans les replis de leur pensée, et qu’il vengera le manque de foi à un engagement pour lequel on vient le prendre à témoin.
Isabelle y porta une véritable émotion, mais douce, tendre, sincère et religieuse A genoux sur les coussins de velours cramoisi, entourée des splendeurs du culte catholique.
enveloppée pour ainsi dire des harmonies religieuses de l’orgue et des parfums de l’encens, il y avait quelque chose de céleste dans son regard comme dans son âme, quand ses yeux se portèrent vers son époux au moment où le prêtre dit ces mots : Consentezvous, etc... Mais elle ne put réprimer un mouvement de surprise et d’effroi. Lejeune homme, pâle comme la mort, éprouvait un tremblement convulsif ; tous ses membres avaient une agitation fébrile, et il ne put que balbutier sa réponse au ministre du ciel, tant il était saisi d’une inexprimable angoisse, et quand il fallut passer au doigt de sa fiancée l’anneau nuptial, sa main à lui était tellement tremblante, qu’il lui fût impossible d’y parvenir ; le prêtre l’aida et retint du regard Isabelle éperdue qui se soulevait pour fuir...
Cependant, par la situation des personnes, nul que le prêtre ne vit ce qui se passait.
Lecalmeétait revenu sur le visage d’Albert avant que la cérémonie fût achevée ; les félicitations qui eurent lieu après dans la sacristie, le retour, le déjeûner, lés adieux et le
départ, ne laissèrent aucune place aux observations. Puis l’émotion de la jeune femme était motivée par tant de raisons qu’on n’eût pas été deviner ce que personne n’avait vu et ne pouvait soupçonner ; la mère, elle-même, ne se douta pas qu’un nuage de terreur avait passé du front du mari sur le beau visage et dans le cœur innocent de la jeune femme.
Rien ne troublait donc la sécurité de madame de Melval, quand elle donna à sa fille le baiser d’adieu. Mais la jeune femme avait, à côté du regret de quitter sa mère, une pensée qu’elle lui cacha : C’était une vague et cruelle inquiétude de son avenir.
Voyage on Jour rte noce
Par une sombre nuit du mois de novembre, une chaise de poste essayait de continuer sa route sur le chemin difficile, qui traverse la Franche-Comté en se dirigeant vers les montagnes du Jura.
Une profonde obcurité/à peine éclaircie dans un petit espace parla lumière vacillante d’une lanterne prête à s’éteindre, ne laissait rien voir distinctement. On apercevait seulement une campagne désolée.
Cette nuit était froide, triste, sinistre ; une pluie fine tombait constamment, tourmentée par les rafales d’un vent glacé dont les siffle-
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menls aigus au milieu de cette pluie continuelle, ressemblaient à des gémissements douloureux au milieu de larmes abondantes.
Cette chaise de poste, après avoir dépassé Poligny, était entrée dans une roule de traverse, défoncée par les pluies, inégale et remplie de profondes ornières, dont quelques-unes semblaient vouloir lutter avec cette multitude de petits lacs qui sont dispersés dans cette partie de la Franche Comté.
Ce n’était qu’avec de grandes précautions que le postillon pouvait espérer de ne pas précipiter la voiture dans un de ces lacs qui bordaient le chemin, ou au moins dans une de ces ornières où elle se fût brisée. Aussi n’était-ce qu’avec hésitation que le postillon faisait avancer ses chevaux. Il y eut un moment où la voiture s’arrêta tout à fait. Un coup de vent épouvantable venait de casser un arbre et de le jeter en travers de la route en même temps qu’il avait couvert les chevaux et la voiture d’une multitude de feuilles détachées des arbres voisins. C’était une de ces bourrasques, caprices effrayants de la nature, qui dépouillent la
terre de sa parure d’été, et qui donnent tant de mélancolie aux derniers jours de l’automne. 'S
Le postillon n’avait pas seulement la consolation de jurer: le vent lui coupait la parole, et les chevaux eux-mêmes restaient immobiles de stupeur.
Cette immobilité durait depuis quelques instants, et ceux que renfermait la voiture étaient-ils donc endormis ou indifférents, qu’ils ne prenaient pas la peine de s’informer des obstacles qui s’opposaient à la continuation de leur route ?
Si l’on eût pu voir ces voyageurs, on se fût bien vite aperçu qu’ils ne dormaient ni l’un ni l’autre. L’un était un homme jeune, beau, agréable, spirituel, le comte de Saint-Laurent; l’autre était une jeune, jolie et charmante femme, Isabelle de Melval, qui, la veille, avait reçu de M. le maire et le matin deM. le curé, le droit de s’appeler madame la'comtesse de Saint-Laurent.
Isabelle était partie tout en larmes. Après ses adieux à sa mère, elle avait à peine eu le temps de les essuyer, quand la voiture où elle
était entrée avec son mari s’arrêta au chemin de fer ; ils prirent place alors dans un waggon où ils ne furent pas seuls.
Un domestique du comte suivait, mais la femme de chambre qu’lsabelle avait cru emmener s’était éloignée une heure avant le départ, pour soigner sa mère subitement malade, et ne devait rejoindre que plus tard.
Lorsque le voyage en chemin de fer cessa au débarcadère de Besançon, la chaise de poste fut mise en état, Isabelle y monta près de son mari, elle domestique partit à l’avance en courrier pour faire préparer des chevaux le long de la route. Il était quatre heures, le comte de Saint-Laurent avait annoncé l’intention de ne s’arrêter que chez lui ; il espérait y arriver avant minuit.
En montant dans la voilure, le jeune comte se plaignit d’un violent mal de tète et d’un accès de fièvre. En conséquence, il se blottit dans un coin de la voiture au milieu d’un ample par-dessus garni de fourrure, et sa jeune femme dût croire qu’il trouverait à son mal un peu de soulagement dans un
sommeil qu’elle ne devait ni ne voulait troubler.
Isabelle s’était donc aussi enveloppée de son mieux dans un grand manteau doublé de martre, carie froid commençait à la gagner tout entière après l’avoir prise au cœur, et là, glacée, immobile et silencieuse, elle s’était prise à réfléchir au passé, au présent, à l’avenir : le passé c’était sa mère, bonne, et tendre, lui laissant la liberté de ses goûts, de ses idées, de ses actions et mêlant seulement à tous ces soins bienfaisants de l’affection qui sont comme une âme répandue sur les choses de la vie pour leur donner un inexprimable charme. Celle qui est l’objet de ces complaissances infinies de tous les instants se trouve ainsi dispensée de tout souci personnel. Un autre veille, et sa tendresse est plus prévoyante que ne le serait l’égoïsme lui-même. Isabelle n’avait donc jamais eu la peine de penser à elle tant sa mère y pensait constamment. Ces soins charmants avaient été doux au cœur de la jeune fille, mais rien ne lui en avait appris toute la valeur. Ils ne lui avaient jamais manqué ! Depuis que l’i-
UN NOEUD DE DUUaN.
dée d’une séparation prochaine l’avait attristée, Isabelle n’avait pas eu un moment à elle pour approfondir toute la douleur de la perte qu’elle allait faire ; des oceupations continuelles, des soins matériels, des visites, des emplettes, ne lui laissaient pas le temps de réfléchir, et elle n’avait pas eu une minute de solitude. Puis, il faut tout dire, en voyant le mari qui l’avait choisie, si agréable de sa personne, si gracieux dans ses manières ; en pensant que ce serait l’affection de ce beau jeune homme qui remplacerait l’affection maternelle, la jeune fille avait senti battre son cœur d’une indicible émotion qui l’avait enivrée, pour ainsi dire, de riantes illusions de bonheur. Les premiers symptômes d’un amour innocent auquel on ne craint pas d’abandonner son âme, ont une telle puissance de fascination, qu’il n’y a plus de place pour la douleur.
Mais la tristesse surprise un jour sur la figure du jeune homme ; mais l’effroi aperçu dans l’église ; mais le froid silence, plus glacial que les frimas dont ils étaient entourés dans celle voiture, où le nouveau marié n’a-
vait pas trouvé un mot à adresser à sa compagne effrayée, tout se réunissait pour rendre à Isabelle le présent fort attristé et l’avenir très-effrayant.
C’était la première fois qu’elle se trouvait seule avec le comte de Saint-Laurent, et cela pendant de lo 3 gués heures sombres au de hors, ne permettant aucune distraction et reportant ainsi naturellement à un recueillement intime, les yeux, la pensée, le cœur.
Isabelle avait cru que le jeune homme qui l’avait choisie pour compagne avait à lui exprimer les sentiments affectueux qu’il avait laissé deviner dans ses gracieuses manières devant le monde ; elle croyait qu’il lui ferait part de ses projets sur leur vie à venir, dont il n’avait jamais été dit un seul mot. Voilà tout l'espoir de l’innocente fille ; mais cet espoir était trompé, le mari se renfermait dans un morne silence et paraissait plongé dans une triste et profonde préoccupation.
Isabelle ne voyait que cela, ne pensait qu’à cela. Le mauvais temps, la pluie, le froid, les cahos de la voiture, les dangers de la route, elle ne s’en doutait pas le moins du monde.
Cependant quand la voiture cessa de marcher, que le postillon mit pied à terre, détacha la lanterne et se mit à regarder l’obstacle qui s’opposait à la continuation du voyage, non-seulement Isabelle fut forcée de donner son attention à ce qui se passait, mais le jeune comte, tiré de sa rêverie et oubliant le mal dont il s’était plaint, baissa vivement une glace et s’informa de ce qui était arrivé.
Le postillon répondit :
— Les chevaux se cabrent et refusent d’avancer ; ce n’eSt pas que l’obstacle soit bien terrible, mais le petit arbre a de grandes branches et des feuilles et cela leur fait peur. Si seulement le domestique de monsieur le comte était là... avec lui je débarasserais la route.
A peine avait-il achevé ces mots, que M. de Saint-Laurent, écartant son manteau, ouvrit la portière et sauta légèrement sur la route; le postillon approcha la lumière. Le jeune homme choisit les endroits où il pouvait poser les pieds, et se trouva bientôt près de cet arbre placé en travers. Sans dire un seul mot il se mit en devoir d’en soulever la
Un Noküh de uI'haN.
ci nie, le postillon rattacha la lanterne, vint lui aider, l’arbre fut écarté, couché en long sur un côté de la roule, et aussitôt le jeune comte rentra lestement dans la chaise de poste, et s’enveloppa dans son manteau après avoir fait sonner sa montre qui annonça onze heures, puis il rentra dans son silence et son immobilité.
Celte maladie, qui ne permettait pas de dire un mot d’amitié et qui laissait tant de force et d’agilité, devenait de plus en plus suspecte aux yeux d’Isabelle, et ses rêveries inquiètes recommencèrent de façon à lui faire perdre encore le sentiment du monde extérieur ; elle ne savait plus depuis combien de temps l’on s’était remis en route, quelle distance on pouvait avoir franchie, et si la pluie et le vent tourmentait encore les contrées qu’elle parcourait, lorsqu’on s’arrêta pour changer les chevaux ; on était arrivé à l’auberge de la poste, mais déjà plusieurs fois l’on avait ainsi passé aux relais où les chevaux étaient préparés, où l’on en changeait, sans baisser une glace, sans regarder au dehors, sans échanger un mot avec qui que
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ce fût ; en ce moment le comte, qui se trouvait placé du côté de l’auberge, fit un mouvement de surprise et baissa la glace en apercevant sur la porte éclairée par l’intérieur son domestique qui l’attendait au lieu d’avoir pris l’avance ; sur un signe, le domestique s’approcha, se hissa à la portière, et dit à voix basse ; Quelqu’un attend là monsieur le comte.
Albert se disposa à descendre et le fit trèslestement. Avant qu'Isabelle eût rien dit, la portière fut refermée, et l’on continua de changer les chevaux. C’était fini depuis dix minutes ; le comte ne revenait pas, et la voiture restait à la môme place lorsque le domestique revint et pria Madame la comtesse de venir au nom de son mari qui voulait qu’elle se réchauffât devant un bon feu.
Isabelle eut peine à descendre : elle était glacée de la tête aux pieds, son immobilité avait duré si longtemps et avait eu quelque chose de si cruel, qu'elle ne pouvait plus faire un mouvement, il fallut presque la porter; enfin, elle se soutint, marcha lentement, traversa la grande pièce du rez-de-
chaussée et, conduite par une femme de service, monta quelques marches pour s’arrêter dans une vaste chambre, la plus belle de la maison ,’où elle s’assit devant un grand feu...
11 y avait un second siège, le feu brûlait depuis longtemps, la chambre était échauffée; évidemment on y avait attendu, le jeune comte y était venu, on avait causé là pendant ces dix minutes qui avaient paru une heure au moins à Isabelle. Mais où était-on maintenant? voilà ce qui la préoccupait et l’empêchait de répondre aux questions de la servante qu’elle n’entendait pas.
Tout à coup elle se leva vivement et courut vers la fenêtre : c’est que le bruit d’une voiture qui partait était venu la frapper de stupeur.
— Qui part donc en ce moment? s’écriat-elle.
— Je vais voir, répondit la servante en sortant.
Isabelle fut assez longtemps seule, la jeune fille ne revenait pas... L’anxiété, la crainte, la douleur traversaient l’âme troublée de la . nouvelle mariée... C’était un si singulier
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jour de noce î Une femme d’une quarantaine d’années entra, accorte, fraîche et bien apprise; elle salua respectueusement, puis elle dit avec une tranquillité parfaite qui contrastait avec l’agitation d’Isabelle :
— M. le comte m’a chargé de dire à madame la comtesse qu’il voulait lui épargner les dangers de la route pendant la nuit... car, il a bien raison, la roule est perfide et il aurait pu arriverquelque accident, tandis qu’au jour avec un bon postillon... nous n’en avons que de bons, et nos chevaux sont excellents.
Isabelle vit que l’aubergiste, maîtresse de poste, allait vanter tout ce qui faisait partie de ses deux industries ; elle l’interrompit.
— Ainsi nous ne continuerons notre route que demain?
— Madame la comtesse se trouvera bien d’une nuit de repos dans un bon lit tout chaud, car je vais le faire bassiner.
Isabelle interrompit encore *
— Mais qui donc attendait ici?
Elle s’arrêta, elle n’osa ni dire : Mon mari, ni prononcer même le nom du comte.
La maîtresse de poste répondit encore avec la même solennité :
— Sans doute le secrétaire de M. le comte, un jeune homme qui lui a parlé seul et trèsvivement, car on entendait de la pièce voisine, non ce qu’ils disaient, mais des voix toutes troublées qui auront motivé le brusque départ de monsieur.
— Il est parti ? s’écria Isabelle.
— Est-ce que Madame l’ignorait? dit l’aubergiste étonnée, je croyais que c’était convenu entre M. le comte et madame la comtesse... sans quoi je n’aurais rien dit... Et cependant il aurait bien fallu que Madame le sût.
Elle eût pu cette fois parler tant qu’elle aurait voulu, Isabelle était muette de surprise; elle repassait vile en sa pensée les singularités du comte depuis le moment où elle l’avait surpris rêveur et désolé dans le salon. . jusqu’à ce départ au milieu de la nuit, la laissant seule dans une auberge isolée ; et la jeune femme, encore enfant, se sentit prise par des frayeurs inconnues en même temps que par une douleur infinie.
296 UN NOfcUD DE RUBAN.
Mon Dieu!... murmura-t-elle avec effroi, me voilà donc seule! Et des larmes étaient prêtes à s’échapper de ses yeux lorsque l’enfant se souvint qu’elle était femme et que, pour une femme, savoir vaincre son chagrin ou le cacher était une condition de supériorité et d’éducation distinguée. Au milieu de ses terreurs enfantines, elle ne voulut pas cesser d’être Madame la comtesse de Saint- Laurent ; elle se contraignit et dit avec assez de calme.
— C’est bien. Monsieur de Saint-Laurent aura voulu m’épargner peut-être quelques inquiétudes, comme il m’épargnait quelques dangers.
L’aubergiste ajouta :
— Puis la voiture reviendra demain mâtin chercher Madame, qui sera bien reposée et toute joyeuse pour faire une belle entrée au château. Peut-être même, dit la bonne dame en souriant, y a-t-il quelque fête à préparer, une réception, une surprise pour l’arrivée de la maîtresse châtelaine. J’étais encore enfant quand on reçut solennellement la mère du
jeune comte. Oh ! je ne l’ai pas oubliée, cette belle fête !
Isabelle i\° put s’empêcher de dire assez vivement :
— Ainsi vous connaissez le château... ceux qui l’habitent?
— Mon père y était jardinier, et moi, j’v ai vécu jusqu’à mon mariage avec Michel Benoît, qui tient cette auberge pour vous servir, et qui est en même temps maître de poste... et quoique je ne sois retournée qu’une fois à Saint-Laurent depuis plus de vingt ans, j’ai toujours vu les maîtres du château de temps en temps, quand ils voyagent, car c’est la seule roule pour mener hors des montagnes du Jura, et bien qu’il y ait encore 15 kilomètres et un autre relais, il n’v a pourtant pas d’autre auberge. Je suis bien connue, je puis le dire, et des maîtres et des gens, c’est ce qui fait que M. le comte n’était pas inquiet de laisser ici madame.
Isabelle sentait s’effacer ses terreurs d’enfant et s’applaudissait d’avoir eu le courage de les cacher; tout s’éclaircissait assez pour que le côté romanesque et terrible de l’aban-
don au milieu des bois pendant une nuit de tempête, ne prit plus que les modestes proportions d’une chose toute naturelle ; il lui vint même à l’esprit que l’aubergiste pouvait avoir raison de penser qu’Albert était parti à l’avance pour lui préparer une réception solennelle, et elle résolut de se disposer ellemême à y bien figurer par une bonne nuit de repos. Elle se mit donc au lit avec une tranquillité qui était le fruit de ses sages ré-, flexions et de sa complète innocence ; elle s’endormit doucement dé ce sommeil sans rêve, qu’amène une grande fatigue et que ne trouble aucun remords.
Le lendemain le ciel s’était éclairci, le soleil illuminait la fenêtre, et le jour vint égayer le premier moment du réveil d’Isabelle. La jeunesse, uu peu de beau temps et l’espérance, il n’en faut pas tant pour se lever joyeuse.
La bonne dame de l’auberge était aussi prodigue de ses soins que de ses paroles. La jeune femme, en ouvrant les yeux, vit un feu clair et vif pétiller dans l’âtre comme supplément au soleil d’hiver ; puis, î’aober-
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giste, qui guettait son réveil, apporta une tasse de chocolat ; ainsi réchauffée et réconfortée, Isabelle causa gaîment, cherchant à s’instruire de ce qui regardait la famille du jeune comte et les habitudes du château, afin de n’être pas trop dépaysée à l’arrivée ; mais la fille de l’ancien jardinier ne savait rien que le passé. Ce passé, c’était la vertu et la bonté de la mère du jeune homme. Ah ! c’était bon à savoir : le fils d’une femme aussi vertueuse, aussi aimable, devait avoir gardé quelque chose de sa mère.
Mais, ajouta l’aubergiste, depuis longtemps les affaires, les enfants, l’âge qui rend moins alerte, m’ont empêchée de retourner à Saint-Laurent, et je n’ai jamais vu la seconde femme du vieux comte.
Isabelle savait confusément que le père de son mari s’était uni dans ses derniers jours à une femme beaucoup plus jeune que lui et qu’elle habitait encore le château. Voilà tout ce qu’Albert avait dit. Le mot, encore, avait laissé l’idée qu’elle devait le quitter, et le ^eune homme avait eu l’air de mettre si peu d’importance au séjour ou au départ de sa
belle-mère, qu’Isabelle n’y avait même pas pensé jusque-là. Ce ne fut qu’en ce moment où elle cherchait à connaître ce qu’il pouvait y avoir de voisins ou d’habitants au château, que la pensée de la belle-mère lui revint.
L’aubergiste ne put rien lui apprendre ; et certes, il fallait qu’elle fut bien complètement ignorante à ce sujet pour ne pas y trouver matière à causer ; mais elle ne fit qu’exprimer son blâme général sur les vieillards qui prennent une jeune femme, et sur la jeune femme qui se lie par intérêt avec un vieillard, ce qu’elle n’eùt certes jamais consenti à faire, disait-elle, ayant épousé Michel Benoît parce qu’il était juste de son âge, et devait durer autant qu’elle; elle appelait un mariage disproportionné pour l’âge, une mésalliance.
Isabelle écoutait tout gracieusement, ce qui lui valut des exclamations sur ce qu’elle rappelait delà mère du jeune comte, la plus jolie et la meilleure des femmes de son temps.
Un NOEUD DE RUBAN. 301
Le bruit d'une voiture interrompit madame Michel.
C’était la chaise de poste qui revenait chercher Isabelle.
Elle partit.
Le ciel était pur, le soleil brillant; c’était une belle journée d’hiver : le voyage se fit rapidement ; la roule était pittoresque, acci ■ dentée. Elle eût été poétique à deux, ayant l’esprit satisfait, et ravissante à deux qui se seraient aimés. Elle ne parut pas longue à quel a Isabelle, et son cœur battit quand elle aperçut le château de Saint-Laurent. Il était d’un aspect tout à fait remarquable, élevé sur une colline et adossé à une haute montagne qui le défendait des vents du Nord. Il conservai tencore une partie des vieilles constructions qui en faisaient jadis un des beaux châteaux gothiques delà province ; mais à cette partie plus curieuse que commode, on avait joint des bâtiments modernes dont les dispositions heureuses ajoutaient au pittoresque de l’ensemble, et se mêlaient de loin à de grands massifs d’arbres séculaires qui produisaient nn effet admirable. On arrivait au château
par une longue avenue montant avec un peu de raideur peut-être, mais qui ajoutait au grandiose de l’aspect; une belle grille, nouvellement faite en séparait l’entrée de la route, et, au-dessus de cette grille, le jeune comte n’avait pas craint de faire remettre lecusson des vieilles armoiries de sa famille.
Lorsque la voiture fut en vue de la grille , Isabelle aperçut un assez grand nombre de personnes à celle première entrée : c’étaient des gens du château, des serviteurs, des paysans, tout cela en habits de fête ; elle ne s’était donc pas trompée : c’était pour lui préparer une pompeuse réception que son mari l’avait quittée. Son visage s’épanouit, elle eut des sourires pour tous, et la voiture s’avança dans l’avenue, au milieu d’une escorte qui regardait la jeune femme avec admiration, car elle était belle jusque dans son négligé d’hiver et de voyage. Bientôt elle devina, même avant de pouvoir bien distinguer, le jeune comte, debout sur le perron, un boula main ; mais une femme était à ses côtés, et cette vue produisit sur Isabelle un effet singulier, dont elle ne se rendit pas compte ; il
y eut de la surprise, de la frayeur, et comme une douleur aiguë qui lui prit le cœur Cependant la douce jeune femme se reprocha bien vite cette impression irréfléchie : Isabelle avait, comme toutes les femmes d’une nature supérieure, une organisation si délicate, que le sentiment de la souffrance s’y faisait sentir avant môme que la cause en fût indiquée à sa raison ; seulement une éducation saine au moral, la vie pratique de la famille et l’usage du monde qui détruisent les exagérations, ne lui permettaient pas de se livrer à des craintes quand rien ne les justifiait encore et lui faisaient regarder à la réflexion comme puériles et chimériques.
Déjà plusieurs fois depuis que son mariage avait été décidé et surtout depuis le moment où elle avait quitté sa mère, la jeune femme s’était sentie dominée par un sentiment douloureux et par une espèce d’effroi involontaire ; ces pressentiments vagues du malheur sont toujours produits par quelque cause qui échappe parfois aux yeux en blessant le cœur : et, en ce moment, cette crainte instinctive fut plus violente quelle »e l’avait
jamais été : aussi Isabelle eut-elle besoin de plus de force pour la surmonter ; mais la raison arriva à son secours, elle écarta cette idée vague, qui l’obsédait malgré elle, d’un fantastique génie de malheur qui tournait autour d’elle et se plaçait entre son cœur et celui du jeune comte, pour les empêcher de s’entendre... La femme raisonnable repoussait le fantôme malfaisant, et ne voulait pas laisser son imagination s’égarer au delà de la réalité; aussi pensa-t-elle que rien n’était plus naturel que la présence d’une femme au château, puisque la veuve du vieux comte y habitait, et son empressement à l’attendre sur le perron fut considéré comme un témoignage de bienveillance et une espérance d’affection.
Tout cela avait passé et repassé dans l’esprit d’Isabelle pendant le trajet de l’entrée de l’avenue jusqu’à la porte du château ; là, la jeune femme n’avait plus que de la joie au cœur et qu’un doux sourire au visage ; elle sauta légèrement de la voiture pendant qu’on se pressait autour d’elle ;... sa belle taille, sa noble et délicate figure frappèrent d’ad-
miration les serviteurs et éclaircirent un moment le visage d’Albert qui laissa voir naïvement la joie de l’admiration qu’elle causait. Mais la personne qui était à ses côtés, et qui en effet s’appelait bien la comtesse de Saint-Laurent, eut un tel mouvement de surprise, qu’elle laissa échapper ces mots :
— Mais ce n’est pas mademoiselle de Melval ! •
Isabelle leva sur elle ses beaux yeux, et, lui souriant avec une grâce charmante, répondit :
— Non, car elle a quitté son nom pour le nom de son mari.
En ce moment , un inexprimable regard sortit comme un trait de feu des yeux brillants, étonnés et irrités de la douairière. Ce regard glaça encore une fois d’épouvante le cœur d’Isabelle ; il lui sembla que, déjà, elle avait vu cette personne, senti ce regard brûlant et souffert sous sa pression douloureuse; mais elle ne se rappela point où elle l’avait vu, et sa raison, encore une fois, lui dit que ce devait être une illusion.
Outre les serviteurs et tout ce qui tenait à
une immense exploitation de terrains et d’établissements d’industrie considérables, il y avait encore là quelques parents, momentanément au château, et qui tous se pressaient autour de la jeune femme, et reportaient sur le jeune mari un regard d’approba tionpour le choix qu’il avait fait, et qui semblait être un honneur et un bonheur pour la famille.
On n’eut pas le temps d’exprimer longuement ces impressions : il fallait, dit-on, laisser à la voyageuse le loisir d’un peu de repos et celui de se préparer à un grand dîner. Les voisins avaient été conviés avec leurs familles. Le curé du village de Saint-Laurent, situé à deux kilomètres du château, et les habitants des châteaux de Moyrans, de Bois-d’Àmont, de Saint-Julien et même de Poligny, châteaux situés près des petites villes du même nom, et dont les anciens possesseurs étaient jadis les seigneurs, comme les aùux d’Albert l’avaient été du village de Saint-Laurent et toutes les terres environnantes.
Isabelle se retira donc et fut conduite par
cinq ou six personnes dans l’appartement qui lui était destiné. Il était situé au premier étage, le rez-de-chaussée comprenant seulement les salons de réception, la salle à manger et un appariement occupé par la douairière. Quant au premier étage, bien quil fût comme le rez-de-chaussée, en grande partie composé des constructions nouvelles, il communiquait avec l’ancienne habitation, et ce futdans cette partie qu’Isabelle fut conduite... C’est, lui dit le jeune comte, le plus bel appartement du château, l’appartement d’honneur et la chambre du roi. Dans les grandes demeures seigneuriales il existait ainsi jadis un appariement royal, orné splendidement dans le cas où le souverain s’arrêterait dans le pays par suite de voyage ou de guerre.
Louis XIII avait couché dans cette chambre, et l’on aurait pu croire que l’ameublement n'en avait pas été renouvelé depuis cetet époque, tant il semblait éloigné de toute espèce de rapport avec la manière d’orner les appartements de notre temps ; d ailleurs, la disposition même des pièces offrait un caractère particulier de splendeur et de magnifi-
cenoe ; un salon dont les lambris et le plafond étaient peints et dorés à l’instar des vieux salons de l’ancien Louvre, précédait une chambre à coucher tendue en tapisseries d’Aubusson, encadrées dans des boiseries sculptées d’une incontestable valeur ; les meubles étaient analogues à la décoration de chaque pièce. Mais bien qu’ils fussent d’énorme dimension, les pièces étaient tellement vastes, que, malgré quelques belles tables sculptées ou dorées, placées au milieu, elles semblaient vides, comparées aux appartements de Paris, encombrés de mille objets qui y laissent si peu d’espace libre. Isabelle éprouva encore une espèce de terreur q uand elle fut laissée seule dans cet immense appartement ; mais elle la surmonta comme les autres, et, aidée d’une femme qu’on avait mise à sa disposition, elle s’occupa de sa toilette.
Le jeune comte avait été empressé devant le monde ; mais il n’avait pu lui adresser un mol en particulier et s’était retiré avec les autres.
On dînait à quatre heures à cause de la
UN NOEUD DE HlfiAN. 30 J
saison et du voyage qu’avaient à faire ceux qui ne restaient pas au château.
Isabelle, vêtue magnifiquement d’une superbe étoffe de soie brochée, faite dans le dernier goût, ornée de dentelles et de diamants, parut comme une étoile aux yeux étonnés des gentilshommes francs comtois et de leurs chastes moitiés. Ses beaux bras, ses épaules et son cou admirables étaient entrevus assez pour qu’on en appréciât toutes les beautés sans que la modestie la plus rigide pût rien trouver à blâmer. La jeune femme entrant au salon se sentit belle aux regards qui l’accueillaient ; elle en fut heureuse ; il était là... et elle voulut être aimable pour faire excuser cette beauté par les femmes et la faire aimer parles hommes. Elle réussit au delà de ses désirs. Tous étaient enchantés.
~ Tous, non. La figure qui lui faisait vis-àvis, à table, eut de si singulières expressions, que, par moments, Isabelle s’arrêtait, malgré elle, au milieu d’une phrase, étonnée et i effrayée. Mais alors cette figure reprenait quelque chose d’affectueux et prononçait des ’> mots tellement flatteurs, qu’elle en revenait
à son idée que son inexpérience la rendait incessamment craintive sam» aucun motif.
Et quand elle pouvait jeter elle-même un regard attentif sur la belle-mère du jeune comte, elle se trouvait injuste d’éprouver une espèce de répulsion pour une superbe femme, jeune, spirituelle et dont l’aspect avait bien certainement d'agréables et même peut-être d’irrésistibles séductions.
Enfin, le dîner et la soirée passèrent; ce ne fut pas sans quelques émotions intérieures dans l’àme des deux femmes du château, et que personne ne soupçonna. On joua. On fit un peu de musique. Isabelle chanta avec une voix suave et douce. Chacun fut ravi de la jeune mariée, du beau dîner et de l’espoir d’une maison qui serait plus que jamais ouq verte aux plaisirs de tous genres ; on fit des projets de chasses superbes, de courses dans les environs, et l’on ne se sépara point sans être convenu de prochaines occasions de se revoir.
La belle-mère du jeune mari ne voulut laisser à personne le soin de conduire Isabelle à son appartement, quand l'heure de
UN NOEÜÜ 1>E IUJ&AN. M \
s’y retirer fut venue. Elles y trouvèrent la même jeune fille qui avait aidé la jeune mariée à sa toilette et qui attisait un grand feu. Bientôt Isabelle resta seule avec elle ; sa parure fut détachée, et le grand lit la reçut fatiguée et pensive. La femme de chambre lui apprit qu’on la nommait Jenny, qu’on l’avait fait venir pour elle, qu’une sonnette placée dans l’alcove communiquait à sa chambre, assez éloignée de là ; puis elle arrangea le feu, alluma une lampe destinée à veiller toute la nuit, et'se retira.
Isabelle, préoccupée, l’avait entendue, mais ne lui avait pas répondu et ne lui avait adressée aucune question. C’était, silencieuse et réfléchie, qu’elle l’avait aidée à détacher ses parures et ses bijoux, et qu’elle s’était couchée. Restée seule, une vagueet indicible émotion la tint longtemps éveillée, puis ses yeux se fermèrent, et un sommeil un peu agité vint terminer celle première journée dans le château où elle devait à l’avenir passer sa vie.
Isolement.
Isabelle dormit mal ; son sommeil fut agité des rêves pénibles. Tout à coup elle croyait être emportée par la voiture qui l’avait conduite au château, et il lui semblait voir et sentir les chevaux sans frein, courant au travers la campagne, au milieu des ravins et se précipiter dans un abîme ; elle en éprouvait une sensation si cruelle, qu’elle s’éveillait ; alors il lui fallait quelque temps pour se remettre de sa frayeur et se reprendre à sourire de l’idée que c’était un rêve. Puis, quand le calme revenu, le sommeil revenait aussi, la jeune femme se retrouvait encore agitée par de nouvelles hallucinations... Une fois, elle se crut sur un navire, en proie à
toutes les violences d’une horrible tempête : elle voyait les efforts du pilote, la terreur des passagers, les tourments indicibles de ceux qui commandaient, et les vagues furieuses soulevant le bâtiment pour le laisser retomber au milieu des récifs et le briser enfin sur les rochers d’une côte inaccessible ; et Isabelle partageait, en effet, toutes les angoisses de cette effroyable situation et se réveillait de nouveau dans une inexprimable émotion de malaise et de frayeur.
Enfin, le jour parut, et mit fin à cette espèce de torture ; la jeune femme encore émue se leva... et sonna ; Jenny vint toute souriante, c’était une fille naïve, élevée à la campagne dans une ferme du comte de Saint- Laurent et qui n’était au château que depuis huit jours. Elle était contente et fière de servir madame lacomtesse, et parut se dévouer corps et âme à ce service.
Isabelle s’efforça de chasser les idées qui l’attristaient, par de petits soins d’arrangements dans cette chambre, dont elle bouleversa un peu les meubles afin de s’y former comme des nids au milieu des tables et des
sièges. Cet immense emplacement vide lui représentait l’isolement, puis, Jenny arrangea les parures dans de grandes armoires en bois sculpté qui occupaient un côté de cette chambre; ensuite les bijoux furent placés dans un de ces meubles qu’on a tant recherchés de nos jours et qu’on appelait jadis un cabinet ; celui-là était en ébène incrusté d’argent. Une multitude de tiroirs de toutes dimensions permettaient d’y arranger commodément cette foule de petits objets précieux et charmants qui composent l’éerin d’une femme opulente; celui d’Isabelle avait été dé plus enrichi, par la tendresse d’une mère élégante; il n’y manquait donc rien, et le plaisir de la jeune femme, à cette vue, l’aida à reprendre un peu de gaîté ; alors elle rentra dans la vie positive, revint à elle-même, à ses pensées, à son cœur... Alors, elle se mit à une table près d’une fenêtre et écrivit la lettre suivante :
t Ma mère bien-airaée,
* Le chagrin d’être séparée de vous et » d’être pour bien longtemps sans espérance
ni r,
UN NOEUD DE RUBAtf.
» de vous revoir, est sans doute ce qui attriste » tout pour moi , car je n’ai pas eu, depuis » que j’ai quitté Paris, un seul de ces mou- » vemenls de joie que j’éprouvais quand » vous étiez là. Mon cœur est serré, j’ai par- » fois des larmes dans les yeux, il y a eu des » moments où j’avais peur ! C’est bien en- » fantin pour mon âge; aussi, ai-je fait de
* grands efforts pour qu’on ne le vît pas et
* j’y ai réussi ; personne ne se doute de tout » ce que j’éprouve, mais à vous, ma mère, » je veux tout dire.
» Je vous écris d’un appartement qui est » aussi vaste et aussi grandiose que ceux des » palais. Vous souvenez-vous, maman, de » mon enthousiasme lorsque nous visitâmes »> ensemble le palais de Fontainebleau? Je » me sentais ravie à la vue de ces magnifi- » cences d’un autre âge, et je vous disais » que l’existence de ceux qui habitent de » semblables demeures devait être à la fois » plus splendide, plus heureuse et plus poé- » tique que la nôtre, renfermée dans un ap- » parlement étroit , et faisant partie d’une > maison habitée par une foule d’inconnus.
» Aussi n’était-ce pas sans plaisir que je » m’étais décidée à la vie de château. Une » dame châtelaine, même d’un modeste ma- » noir, mais tout à elle, me semblait avoir » une noble et douce existence. Eh bien ! le » lieu où je me trouve dépasse en splendeur » tout ce que j’espérais, et reporte, par ses » dimensions et son luxe d’un temps passé,
» à ces époques où l’on était seigneur et » maître dans de vastes domaines et impoli sant à tous sa domination. Ma chambre » est immense, un roi y a dormi et, j’espère,
» mieux que moi, car cette première nuit a » été mêlée de rêves cruels et de pénibles » insomnies , suites du voyage probable- » ment. Mais, ce malin, plus calme, je viens ® de visiter mon appartement afin de vous le » faire connaître, et que votre pensée puisse » m’y trouver pendant que j’y penserai à » vous. Un superbe salon tout doré recèle » la pièce où est le lit ; et il est lui-même » précédé d’une antichambre si vaste qu’on » lui a donné le nom de salle dès Gardes ; je . » crois qu’en effet un régiment tout entier > eût pu y veiller sur le souverain, tandis
qu’il reposait dans ma chambre. Ces trois pièces occupent presque tout le premier étage du vieux château ; le reste est rempli par des dépendances. Toute cette partie du bâtiment est fort ancienne ; des fossés très -profonds l’entourent ; ils sont pleins de l’eau vive et courante d’un torrent qui, les jours de pluie, se précipite violemment du haut de la montagne trés-élevée qui domine un côté du château, à ce que vient de me dire Jenny, la gentille femme de chambre, que j’ai trouvée à mon arrivée.
Chaque pièce de cet appartement magnifique a d’énormes fenêtres ouvertes sur ces fossés, et les embrasures de ces fenêtres forment comme de petits cabinets taillés dans l’épaisseur du mur. C’est là que je me suis installée pour vous écrire, et j’ai sous mes yeux une plaine immense et très-accidentée qui est bordée par des collines pittoresques. Tout cela est grandiose, imposant, et contribue peut-être è je ne sais quelle tristesse secrète qui m’empêche * d’en jouir.
* Je puis à peine croire que je me trouvais
encore à Paris et près de vous il y a deux jours, il me semble qu’il a fallu des années pour changer aussi complètement mon existence. O votre tendresse ! o vos bons soins! que cela me manque! que je me trouve seule sans vous ! Pourtant ne croyez pas que mon mari n’ait pas aussi des attentions. L’on m’a fêtée à mon arrivée ; il y avait foule et grand diner au château.
Je m’étais parée avec cette belle robe brochée, rose et blanc, que vous aviez choisie et qui me va si bien ! Je crois avoir eu du succès fprès des voisins, et mon mari en paraissait charmé
» Mais je ne vous ai point encore parlé de la jeune veuve du vieux comte. Elle est fort belle, et le costume noir qu’elle porte encore la fait ressembler à un de ces beaux portraits de l’école flamande, imposant et simple en même temps. Seulement., elle a des yeux comme je n’en avais jamais vus, si ce n’est une fois, je ne sais où ; mais je crois me rappeler un regard de ce genre qui m’a pénétrée, glacée et effrayée un jour. Comme je me suis reproché, ma
» bonne mère, d’avoir eu pour madame la » comtesse de Saint-Laurent un mouvement » de répulsion à la première vue ; car elle » m’a comblée d’attentions, de soins et de » prévenances de tous genres depuis mon » arrivée, et son ton avec moi est d’une » douceur, d’une cajolerie telle, que je n’ai » jamais vu rien d’aussi affectueux à per- » sonne ! Sa famille et les voisins en parais- » saient vraiment touchés et je dois en » être très-reconnaissante. Aussi m’efforce- » rai-jede le lui témoigner par ma déférence.
» Elle habite, ainsi que le comte de Saint- » Laurent, les appartements du château !> neuf tenant à celui-ci, mais tout à fait » moderne surtout pour l’ameublement et » le décor intérieur.
» J’oubliais de dire que je viens de dérou- » vrir è côté de ma chambre une bibliothè- » que avec quelques portraits de famille ; je * m’en ferai un cabinet de travail. Il donne, » comme tout le reste du vieux château, sur » les fossés. Je suis bien défendue, j’espère,
UN NOEUD l»E RUBAN. 321
» et j’habite réellement une forteresse inac-- * cessible.
» Vous voilà, ma bonne mère, bien au fait » des lieux magnifiques et sévères où va se » passer ma vie, où je vais m’occuper de » vous ; instruisez-moi aussi des détails de » votre arrivée et de votre installation à Phi- » ladelphie. Cela rapproche de se figurer » les lieux où vit quelqu’un dont on est sé- » paré.
» N’ayez aucune inquiétude sur moi ; cela » troublerait votre bonheur. Je suis instal- » lée dans une demeure presque royale ; j’ai » une douce et gentille femme de chambre » qui me soignerait bien si j’étais malade.
» Madame la comtesse de Saint-Laurent , » douairière , comme on l’appelle ici, malgré » sa jeunesse, me semble si empressée et si » affectueuse, que ce sera sans doute une » amie, car, je sais, je l’ai appris de vous, » ma mère, je sais être juste ; et, malgré » l’espèce de frayeur qu’elle m’a d'abord » causée, je veux l’aimer. Je pense que je » n’aurai plus à l’avenir ces impressions j> d’effroi ou de chagrin que j’ai éprouvées,
» et qui sont la suite de la grande douleur -» que j’ai ressentie de notre séparation. La
> douce habitude de vos soins est certaine - » ment ce qui m’a ôté toute sécurité depuis » que j’en suis privée ; mais pour vous, chère « maman, pour me montrer votre digne » fille, je ne veux écouter que la raison et la » sagesse ; en tout je veux que la douce mo- » dération dont vous m’avez donné tant de » leçons et tant d’exemples règle constam- » ment mes paroles et mes actions. Je ne » veux rien laisser aller de mes pensées dans » ces exagérations qui sont, m’avez- vous » dit, la preuve d’un esprit faible , et qui » entraînent h des ridicules et à des torts » ceux qui ne savent pas s’en préserver. Je » n’aurais jamais cru que mon caractère,
> formé par vous, pût en être susceptible, » et il a fallu ces deux jours d’épreuves pour » que j’en vinsse à me défier de mon ima- » gination Mais à présent je l’empêcherai » bien d'exagérer, et il faudra qu’elle * reste, à l’avenir, dans les limites de la raison.
» Mon cœur, que je ne retiens pas, vole
> à vous et reste autour de ma bonne ol » adorée mère.
> Votre fille,
* Isabelle ue sawT-laurènt. »
Cette lettre, empreinte d’un esprit de modération et d’une sagesse de jugement rares à l’àge de la jeune femme, était de nature k rassurer le éœur inquiet d’une mère, aumoins sur les dispositions de sa fille. "Mais qu’y avait-il donc pour faire naître des appréhensions dans une âme aussi paisible, et pour éveiller des moments de frayeur dans un esprit aussi peu disposé à s’y laisser en-' traîner? C’est ce qu’Isabelle se demandait à elle-même. Elle relut sa lettre , remarqua qu’elle n’y parlait presque pas de son mari ; mais , à la réflexion, elle pensa qu’elle ne pouvait pas en dire davantage, et finit par fermer sa lettre sans rien y ajouter.
Au déjeuner, qu’on sonna peu après, la jeune femme trouva encore deux cousins éloignés et un vieil oncle au sourire narquois, à la mine railleuse, qui avaient tous trois l’air d’être installés pour longtemps au
château ; puis une vieille parente malade et maussade dont le séjour devait encore durer quelques semaines.
La belle douairière fut plus que jamais empressée, flatteuse, cajolante pour Isabelle; il y eut même un moment où la parente murmura entre ses dents : « Elle en fait trop. * Quant au vieux moqueur, qu’on appelait le chevalier de Sirin, il riait, puis il 1 regardait Albert et Isabelle, et riait encore, et lorsqu’il finissait par reporter ensuite ses regards sur la douairière, alors il se tenait les côtés à force de rire et disait : c’est bien drôle ! Tout cela n’elait vu et attendu que par Isabelle.
Albert avait toujours, lorsqu’il parlait à sa femme, cette élégance gracieuse, cet empressement aimable dont la douceur a quelque chose de suave comme une caresse et qui ressemble à l’affection. Les grands yeux d’Isabelle exprimaient alors une reconnaissance si vive et si touchante, que le jeune homme n’en pouvait soutenir l’effet; il s’éloignait troublé , quelqu’un se plaçait entre eux, et tout était fini.
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Isabelle n’avait nulle raison, même à ses propres yeux , de se plaindre de personne ; si ce n’est qué jamais son mari ne la voyait seule et que jamais nulle conversation intime ne s’établissait entre eux au milieu du monde ; mais il lui adressait des paroles aimables, s’informait de ce qui pouvait lui plaire dans les arrangements de la maison, et la jeune douairière renchérissait sur lui dans cesoecasions. On voulait avant tout, disait-elle, que la comtesse fût satisfaite, et lui complaireétaitledésirde ceux qui étaient près d’clle.Dequoi Isabelle eût-elle pu se plaindre?
Les jours se suivirent et se ressemblèrent.
L’innocente fille de madame de Melval, élevée à côté d’une chaste et délicate mère, n’avait nulle raison, pensait-elle, d’ètre mécontente. Mais l’instinct naturel de la femme lui révélait pourtant qu’elle aurait dû obtenir quelque chose de plus intime, de plus particulier, de plus tendre de celui qu’elle devait appeler son mari.
Il y eut une grande chasse : les hommes du voisinage et le jeune comte seuls y prirent part. Cela rompit pour deux jours les habi-
tudes ordinaires, qui étaient de se réunir à onze heures pour le déjeuner, de rester tous ensemble au salon jusqu’à trois, de rentrer alors chacun chez soi , de faire sa toilette pour cinq heures, puis de passer la soirée, réunis. Dans ces longues heures de réunion, on lisait les journaux et quelques romans du jour; on faisait de la musique, l’ori jouait aux cartes, aux échecs et au billard ; il y avait aussi la promenade quand le temps d’hiver le permettait; mais toujours ensemble, et jamais Isabelle n’avait trouvé le moyen d’y avoir la moindre conversation avec le comte.
11 lui était bien venu à l’esprit de lui demander un entretien ; mais avaibelle une raison pour cela ? que lui aurait-elle dit de particulier et qu’elle ne pût lui dire au salon et devant tous? Aussi n’osa-t-elle pas, et le temps s’é oula de cette façon. - . .. ,
Pendant cette grande chasse, Isabelle, encore plus attristée, parce qu’Albert n’était pas là, et que sa présence avait ce charme indicible que donne à tout l’objet aimé, errait dans le château, lorsqu’elle vit sortir un jeune homme de l’appartement du rez-de-
UN NOEtÜ DE RUBAN.
chaussée, habité par la belle-mère d’Albert.
Ce jeune homme avait l'air de sortir furtivement ; cependant son cheval l’attendait dans une des cours, et il partit au galop. C’était au point du jour, et cette vue rappela à Isabelle ce jeune homme qui avait attendu et emmené son mari dans l’auberge, et dont elle n’avais jamais entendu parler depuis.
Ce jour-là, Isabelle fut seule au déjeuner ; la vieille parente avait quitté le château, les hommes étaient à la chasse et la comtesse douairière ne parut pas; une indisposition légère, dit-on, la retenait seulement pour le matin dans son appartement. Car elle paraîtrait au dîner ; mais le dîner eut lieu bien tard , les chasseurs ne rentrèrent qu’après sept heures, et le temps de s’habiller ne permit pas de paraître au salon avant neuf heures et demie ; il était près de dix heures quand on se mit à table ; la journée pour Isabelle avait été d’une complète solitude et d’une interminable longueur. Elle s’était bien occupée quelques heures ; mais, après avoir épuisée toutes les ressources de son esprit pour se distraire, cette solitude
trop prolongée l’avait fait tomber malgré elle dans une indicible tristesse. Le soir elle était pâle, et le bruyant entrain de cette foule de chasseurs , car on s’était recruté de nombreux voisins et l’on était plus de vingt, avec cette animation que donnent le mouvement et les accidents de la chasse, et ce bruit inaccoutumé, loin de distraire la jeune femme, l’attristaient encore. Quant à la belle-mère, vive, parée, joyeuse, jamais elle n’avait paru plus heureuse. Personne ne lit cette fois de grands frais pour la nouvelle mariée, étrangère à tout ce qui se disait.
Cependant son attention fut tout à coup rappelée par la question d’un des convives sur un jeune et intrépide chasseur , venu après les autres et qui n’avait pas quitté le comte pendant toute la chasse. Albert ne répondant pas, occupé à faire les honneurs de la table, le curieux renouvela sa question, et comme nul ne semblait vouloir l’entendre, Isabelle se prit à dire : C’est sans doute le secrétaire de M. Saint-Laurent, car je crois l’avoir vu sortir de la maison de grand matin.
Ce peu de mots produisit un grand effet, le comte fut troublé; sa belle-mère n’acheva pas une phrase commencée et sa physionomie changea subitement. Mais elle se remit et eut une expression pleine d’amères railleries. Un silence général suivit, et ce fut elle qui l’interrompit pour dire d’un ton moqueur :
— C’est Joseph le piqueur que vous avez remarqué à cause de sa jeunesse et de sa figure ; oh ! c’est un joli garçon, qui est fort attaché à M. le comte et qui aura voulu veiller sur lui pendant la chasse.
Le vieux chevalier de Sirin. qui était à un bout de la table éloigné d’Isabelle, eut un de ces fous rires auxquels il était sujet, et il sembla à la jeune femme que toutes les physionomies prenaient une expression bizarre.
Mais la belle-mère revint b’entôt à son ton le plus doucereux et s’exprima avec des mots pleins de tendresse sur son regret de l’avoir forcément laissée seule, décidée qu’elle était, môme en pareil cas de maladie, à s’arranger de manière à ne plus l’abandonner à ellemême, puisque la solitude lui était si péni-
ble, qu’elle errait ainsi dans tout le château pour s’en distraire.
Isabelle ne savait que penser ; elle se retira chez elle fort tard, une grande fatigue ajoutait à sa tristesse; il y avait plusieurs jours qu’elle ne dormait plus, et ce fut toute frissonnante d’un léger accès de fièvre qu’elle se mit au lit. Deux heures se passèsenl dans une pénible insomnie, et elle sonna Jenny ; mais la jeune fille ne vint pas ; et après avoir attendu encore une demi - heure et sonné de nouveau, Isabelle se leva, prit une bougie et essaya d’aller chercher ellemême Jenny ; elle traversa un cabinet de toilette situé derrière sa chambre, elle se souvint d’avoir passé là le jour ou Jenny lui indiquait sa demeure près d’elle, et suivit un petit corridor; alors elle descendit un escalier de service et arriva à la pièce indiquée, et qui était en effet la chambre de Jenny; mais elle la trouva vide ; le lit n’était pas défait ; évidemment, la jeune fille n’était pas rentrée chez elle. Alors Isabelle poursuivit sa recherche, descendit encore, erra dans ces petits corridors et recoins qui sont
très-nombreux dans les anciennes demeures ou l’on avait à loger un nombre considérable de domestiques. La jeune femme entendit quelques voix et pensa que, dans tout le surcroît de monde et le dérangement occasionné par la chasse, les gens n’avaient pas encore pu se coucher et qu’elle trouverait Jenny à l’office : mais elle s’égara dans les petites issues qui y conduisaient de chez elle, et, tout à coup une porte s’ouvrit, et Isabelle se trouva en face de Madame la comtesse douairière de Saint -Laurent, qui était dans un élégant costume de nuit, mais qui pâlit de colère à sa vue et s’écria avec emportement :
— Quoi ! vous m’espionnez ainsi ! et qui, la repoussant avant qu’elle eût eu le temps de répondre, rentra, referma vivement la porte, y mit avec bruit des verroux, et laissa la jeune femme aussi surprise qu’inquiète de cet emportement.
Isabelle retourna chez elle, y trouva Jenny qui sortait, en effet, de souper à l’office avec les gens, occupés jusqu’alors. Jenny soigna sa maîtresse, qui était fort souffrante, et voulut absolument passer la nuit à ses côté9.
Le lendemain, une courbature retint Isabelle au lit, une partie du jour; elle se leva, reposée et soulagée pour l'heure du dîner ; mais, descendue au salon, elle n’y trouva personne; la chasse avait recommencé dès le grand matin; on n’en revint, comme la veille, que fort tard ; la jeune douairière arriva, comme la veille aussi, toute joyeuse et animée; tout le monde était réuni: elle eut des mots aimables pour chacun et des empressements indicibles pour Isabelle :
c’étaient des cajoleries sur le regret de ne l’avoir pas vue de la journée, des paroles pleines de tendresse, des soins infinis pour sa santé. On eût dit la plus tendre mère soignant l’enfant le plus chéri.
Isabelle, étonnée, restait muette devant ce flux de paroles caressantes.
Et cependant au milieu de tout cela : affection de cette femme, gracieux empressement d’Albert, politesse des convives, la jeune mariée se sentait seule dans cette foule. Rien ne venait à son cœur qui ne pouvait s’épancher et restait serré. Rien n’arrivait à son esprit: la conversation bruyante des
chasseurs ne roulait que sur les accidents plus ou moins heureux des chasses, et nul intérêt ne s’y attachait pour Isabelle, habituée à une bonne causerie de gens instruits et spirituels, où l’on passait en revue mille sujets variés, tantôt agréables, tantôt sérieux, mais toujours traités avec esprit et bon goût.
Vers la fin de cette soirée, Isabelle se sentit accablée sous le poids d’une tristesse qu’elle n’avait plus la force de cacher, et elle se retira. Rentrée chez elle, des larmes abondantes la soulagèrent. Bientôt, par ces mêmes réflexions pleines de sagesse qui l’avaient plus d’une fois retenue quand elle était prête à s’abandonner au chagrin ou à la frayeur, elle se blâma d’avoir cédé et de s’être ainsi éloignée du salon ; il était trop tard pour y revenir, car elle venait de savoir par Jenny qu’au moment même où elle prenait cette résolution, on se dispersait et que chacun retournait à son appartement.
Alors il lui vint une idée qui plus d’une fois déjà s’était présentée à son esprit, et qu’elle exécuta à l’instant; elle sortit vivement de
ON NOEUD DERÜBAN.
sa chambre et se dirigea vers celle du jeune comte. N’était-il pas tout simple, se dit-elle, qu’elle fût s’excuser d’avoir quitté les amis de son mari? Cela ne pouvait-il pas l’avoir fâché, et cette raison n’était-elle pas suffisante pour la conduire près de lui? Sans doute elle ne voulut pas se laisser le temps de réfléchir davantage car elle hâta sa marche et traversa très-vite toutes les pièces vastes et nombreuses qui séparaient son appartement de celui du jeune comte, situé de même au premier étage, mais à l’autre extrémité du château. Arrivée au salon qui précédait la chambre à coucher, elle s’arrêta, la porte était ouverte ; elle crut entendre parler et n’osa plus ni avancer, ni reculer ; mais la dernière porte qu’elle venait de franchir avait fait du bruit, et Albert parut sur le seuil delà sienne. Il fut étonné, mais, par ce premier mouvement d’un homme bien élevé, à la vue d’une femme, il s’écarta de l’embrasure de la porte et eut l’air d’attendre qu’elle fût entrée, car elle était tout près, Isabelle obéit à ce mouvement en entrant, et ils se trou-
vérent ainsi dans cette chambre, seuls pour la première fois de leur vie.
11 y eut un moment de silence.
Isabelle tenait encore un flambeau à la main, et cette main tremblait. Le jeune homme prit le flambeau, le posa sur la cheminée. Isabelle s’assit alors, sans qu'il l'y eût invitée ; mais elle sentait qu’elle ne pouvait plus se soutenir.
Le jeune homme resta debout, sa figure se rembrunit. Il éprouva un sentiment pénible, regarda autour de la chambre avec crainte, et, après avoir hésité, il dit d’une voix un peu tremblante qu’il s’efforcait de rendre rude et brève :
— Vous venez me faire des reproches?
Isabelle leva sur lui ses grands yeux transparents et tout humides encore de larmes récemment versées, et elle dit doucement-:
— Pourquoi vous ferais-je des reproches?
Le comte ne répondit pas.
La jeune femme reprit:
— Je viens, au contraire, entendre les vôtres, car je crains, en me retirant trop tôt du salon ce soir, d’avoir eu tort, et que
vous me sachiez mauvais gré de n’avoir pas montré assez d’égards pour vos amis.
Le jeune homme la regarda avec surprise, et ne répondit rien.
, Isabelle se rassurait : sa raison naturelle, son usage du monde, sa fierté native et sa gentillesse aimable, elle appela tout à son secours pour ne point paraître trop enfant, trop susceptible ou trop désagréable à celui qu’elle aimait, et il y eut un charme inexprimable dans sa manière de parler, quand elle ajouta:
— Si j’ai osé venir jusqu’ici, c’est que je souffrais d’avnir nu manquer à un devoir envers ceux que vous aimez. J’avais cédé k la fatigue, car je ne me porte pas bien ; mais je me suis reproché cette faiblesse... pardonnez-la-moi.
La physionomie du comte s’était adoucie, il regardait Isabelle avec une expression où il n’y avait plus rien de rude et de sévère, et cette expression fut telle en ce moment, que bien qu’aucune parole ne sortît de ses lèvres, la jeune femme sentit qu’elle était pardonnée.
Elle reprit, plus confiante :
— Si vous vouliez m’exprimer vos volontés vous-mème, pour ce que je dois faire ou éviter, cela me tranquilliserait. Je n’aurais plus la crainte de yous avoir déplu ou de faire quelque chose de contraire aux convenances.
Ici le comte ne put s’empêcher de dire .•
— Oh ! il est impossible que cela vous arrive; votre bon goût aimable vous en préserve.
A ces mots prononcés avec la politesse gracieuse d’un homme du monde, mais qui semblaient cette fois sentis par le cœur, Isabelle eut un mouvement de joie qui vint illuminer toute sa figure et qui troubla vivement le jeune comte.
Elle était si belle ainsi !
Puis elle fut si touchante quand elle ajouta avec gentillesse :
J’étais habituée à n’agir que pour satisfaire ma mère. Son regard heureux, un mot de son cœur, ujie caresse!... c’étaient là les vraies joies de ma vie. Je n’aime pas le monde, je l’ai quitté sans regret pour la
solitude d’un château où je croyais être seule avec vous. Mais... elle s’arrêta, sourit, et dit un peu émue : Ma mère ! Son plaisir aussi était d’être avec moi, de me dire toutes ses pensées, d’entendre à chaque instant les confidences de mon cœur... Elle m’aimait, elle!
Il y eut un moment de silence ; le cœur de la jeune femme battait à lui ôter le pouvoir de continuer, et celui du jeune homme commençait à n’ètre guère plus tranquille.
Cependant Isabelle sentit qu’elle gagnait dans l’esprit de son mari, et cela lui donna la force de reprendre, malgré son trouble, la suite de ses idées.
— Je sais bien qu’une mère aime son enfant avec ses défauts, ses torts, ses laideurs ; el!e l’aime comme elle vit, et il n’en est pas de même de quelqu’un qui ne vous connaît pas, qui se trouve lié à vous tout à coup, qui peut vous examiner, vous juger... Il faut alors craindre un jugement sévère, et... auprès de vous... je crains...
Il y avait une finesse gracieuse et douce dans l’expression de la jeune femme avec une
émotion tendre : Tune venait de son esprit, l’autre de son cœur. <
Lejeune homme était surpris, puis il fut touché. Tant de candeur et tant de grâces lui étaient inconnues. C’était comme un trésor, une mine d’or qu’il découvrait tout à coup dans ses propriétés.
Il souriait avec tendresse à sa jeune femme.
Isabelle continua.
— Ma mère est au loin, mes parents, mes amis, enfin tout ce qui m’a aimé depuis mon enfance, est séparé de moi.
Elle eut un peu d’embarras. Elle rougit.
Ses yeux se détournèrent du jeune homme quand elle ajouta :
— Je voudrais.*.
Le jeune comte qui était resté debout jusqu’alors et semblait indiquer par là l’intention de ne pas prolonger la visite, s’assit très-près d'Isabelle, et ce fut avec émotion qu’il lui dit :
— Que voudriez- vous ?
— Je voudrais, reprit la jeune femme, heureuse de ce qu’elle devinait d’intérêt
dans le cœur de son mari, mais un peu intimidée et troublée, je voudrais que toutes les amitiés qui me manquent, et dont l’absence me fait croire à l’isolement, fussent remplacées par une seule... qui me serait bien chère.
En ce moment, Albert eut une étrange expression : ses yeux, attachés avec tendresse sur Isabelle, s’en détournèrent avec effroi ; il ne prêta plus aucune attention à ses paroles et eut l’air d’écouter des bruits venus du dehors qui semblaient le frapper de stupeur.
— Qu’avez-vous ? s’écria la jeune femme étonnée.
Il ne répondit pas, mais il se remit, non sans quelque peine, et fut encore pendant quelques instants en proie à un peu d’inquiétude.
Isabelle, après un moment de silence et de réflexion, ne voulut pas renouveler sa question restée sans réponse, et jugea meilleure l’idée de ramener le comte sur le sujet qui avait paru l’intéresser.
— Oui, reprit-elle. Ce beau château que
nous habitons, ces sites pittoresques qui nous entourent, sont faits pouT rendre la vie toute poétique et toute charmante, s’il peut s’y placer les plaisirs de... l’amitié...
Le jeune homme était revenu tout entier aux paroles de la jeune et belle personne placée là près de lui, dans sa chambre, au milieu de la nuit, et il s’écria avec tendresse et gaîté :
— L’amitié, c’est trop peu.
Isabelle le regarda en souriant et reprit :
Ce serait déjà beaucoup pour moi.
Puis elle ajouta avec une gentillesse charmante :
— Car alors on se voit souvent ; des amis ont besoin d’être ensemble, ils se cherchent ils se confient leurs pensées et... qui sait? vous trouveriez peut-être alors tant de tendresse et de dévouement dans le cœur de votre amie que vous seriez heureux de lui donner toute votre affection.
Le jeune homme prit vivement la main d’Isabelle qui disait, en levant sur lui ses beaux yeux expressifs, et avec un sourire plein de grâce malicieuse :
— J’aurais bien envie de le tenter !
Albert porta sur ses lèvres la petite main qu’on lui abandonnait, et il la baisa, à plusieurs reprises, avec une tendresse infinie;
Un grand bruit se fit entendre, et il fallait qu’il fut bien grand pour être entendu d’Albert et d’Isabelle : leurs coeurs parlaient si haut qu’en vérité il était bien difficile qu’ils pussent écouter autre chose.
Mais des cris, des portes ouvertes et fermées avec fracas, et enfin les domestiques accourant éperdus, en criant : Au feu ! rappelèrent les jeunes gens à la vie réelle. Ils se levèrent, les rideaux écartés laissèrent voir une lueur rougeâtre sortant de l’appartement au-dessous, celui du rez-de-chaussée, et qui était l’appartement de la comtesse douairière, contigu aux salons de réception.
On y courut.
Sa chambre à coucher était en feu, et les flammes menaçaient de gagner le plafond ; déjà une poutre qui le traversait semblait devoir donner de l’inquiétude.
Albert ne vit en ce moment que le por*
trait de son père, placé entre les deux fenêtres, dont les rideaux enflammés les premiers avaient communiqué le feu au tableau. Le jeune homme appela à lui, mais la fumée était suffocante, on ne voyait ni n’entendait rien; alors il voulut s’emparer lui-même du portrait; mais, dès qu’il y toucha, la corde brûlée laissa venir sur lui le cadre, la peinture et les rideaux en feu, tout s’écroula et renversa Albert au milieu de la chambre.
Un côté du cadre lourd et brûlant l’avait frappé a la tète, et il était tombé sans connaissance.
Isabelle avait suivi son mari ; on la retenait sur le seuil de la porte. Personne n’osait entrer ; mais en ce moment ses efforts l’arrachèrent des mains qui voulaient l’empêcher de s’élancer près du jeune comte :
elle eut assez de présence d’esprit pour tremper son mouchoir dans un seau d’eau qu’on apportait, et malgré le feu et la fumée, elle courut à Albert, entoura son visage inanimé et ses cheveux qui brûlaient, du mouchoir mouillé, et, par un accroissement de force que peut seule donner la passion, parvint
à soulever le jeune homme, à l'arracher aux flammes, à le traîner vers la porte où d’autres le portèrent plus loin, hors du danger ; mais, une fois là, Isabelle s’affaissa sur ellemême et perdit l’usage de ses sens.
En se ranimant elle se trouva dans son lit, les mains envoloppées et douloureuses; elles avaient été brûlées sans qu’elle le sentit; un médecin les avait soignées, car il y avait un médecin parmi les chasseurs et il avait donné des soins au comte et à la comtesse ; il rassura la jeune femme sur son mari : sa blessure à la tête était peu de chose, et le feu ne l’avait pas atteint.
Ainsi rassurée, Isabelle eut du courage pour supporter ses souffrances, qui, grâce à des soins intelligents, ne furent pas trop cruelles; seulement elle eut un peu de fièvre et un peu de délire, ses paroles furent incohérentes et sans suite. Mais cela ne dura que vingt-quatre heures, et, avec cette surabondance de vie qu’on a dans la jeunesse, Isabelle se retrouva parfaitement bien le quatrième jour.
Alors elle s’étonna de n’avoir pas vu pa-
raître Albert et s’inquiéta. Peut-être lui avaiton caché qu’il était plus mal. Elle sonna Jenny pour sa toilette; Jenny ne vint pas, et ce fut une femme âgée et sourde qui vint à sa place. Jenny s’était, dit-on, trouvée malade à la suite de deux nuits passées à veiller madame la comtesse. Monsieur allaitbien.
Les ouvriers réparaient les ravages de l’incendie, et les chasseurs, dispersés et retournés chez eux, laissaient le château entièrement vide. Madame la comtesse douairière était malade, et nul n’était plus reçu.
La physionomie de cette femme, son ton disgracieux et maussade déplurent à Isabelle; elle eut hâte de voir revenir Jenny et de laisser cette nouvelle femme de chambre à son service ordinaire près de la belle-mère du comte.
Aussi n’usa-t-elle qu’avec réserve et crainte de ses soins, et resta-t-elle seule avec plaisir dès qu’elle put s’en débarrasser.
Alors elle regarda autour d’elle avec joie cette chambre s’embellir de l’idée d’y voir bientôt Albert, qui n’y était pas entré depuis quelle l’habitait... Mais elle retrouvait dans
sa pensée sa figure attentive et attendrie, ses regards affectueux, les inflexions caressantes de leur conversation amicale, et crut se rappeler qu’il avait été près de son lit dans la nuit où elle était agitée par la fièvre.
— Oh ! il reviendra ! s’écria-t-elle, et elle parcourut dans cette impression joyeuse ce vaste appartement qui serait peuplé par une seule personne, assez pour devenir le plus beau et le plus agréable lieu du monde dès que le jeune comte viendrait l’occuper avec elle. Dans cet espoir, elle arrangea coquettement ses livres, ses dessins, ses petits meubles, corbeilles, vases, boîtes, souvenirs d’amitié ou caprices de sa fantaisie qu’elle avait apportés... Elle se disait intérieurerement : Je lui expliquerai ceci ; je lui montrerai cela. Lorsqu’on attend quelqu’un qu’on aime, il vient à l’esprit mille choses, qu’on se fait une fête de lui dire et qu’on oublie dès qu’il est là ; mais elles ont charmé l’attente.
Isabelle attendit longtemps... elle attendit en vain... le jeune homme ne vint pas.
Se sentant prête à pleurer, elle se décida à
quitter son appartement et à chercher le comte. N'était-ce pas tout naturel? Aussi, après avoir donné un coup d'œil à la glace, Isabelle traversa le salon ; mais, arrivée à la porte qui donnait dans l’immense salle des Gardes, elle la trouva fermée en dehors, et tous ses efforts eussent été inutiles devant des portes tellement massives, que le canon eût été nécessaire pour les renverser. Elle revint à sa chambre. Restait l’escalier de service qui menait à la chambre de Jenny et qui l’avait conduite un jour aux appartements du rez-de-chaussée ; elle y courut, mais toute issue était fermée aussi de ce côté, et, avec une telle solidité, que rien de ce qui pouvait être à la disposition d’Isabelle n’eût fait faire le moindre mouvement à des portes aussi hermétiquement fermées.
Isabelle revint tristement dans sa chambre et s’affaissa sur un siège en disant avec autant de surprise que de douleur ;
— Prisonnière !
Captivité*
— Prisonnière ! répéta la jeune femme avec effroi, et un de ces mouvements de frayeur instinctifs, dont elle avait déjà combattu quelquefois les effets, s’empara d’elle avec plus de violence que jamais. Sa figure exprima la terreur, et son âme en proie à une vive anxiété la laissa sans force, sans paroles et immobile de stupeur.
Ce fut une crise douleureuse : tout se se confondit dans sa pensée. Était-ce bien elle, la fille unique et chérie de madame deMelval, la jeune mariée, la maîtresse de ce château où elle eût dû régner, qui se
son aide, combattirent les indices alarmants et par cette force d’âme qui lui était naturelle et qu’elle savait appeler à temps à son secours, la jeune femme se calma et trouva même le courage de sourire à sa terreur passée. Mais en se levant de son siège elle se sentit brisée ; ses mouvements étaient tous douloureux; ses jambes la soutenaient à peine; c’était comme une immense fatigue.
Ce fut à grand’ peine qu’elle arriva jusqu’à son lit, s’y jeta avec abandon et y trouva bientôt uh de ces lourds et profonds sommeils qui viennent à la suite d’un choc violent de l’âme ou du corps et qui ont cela de bon qu’ils suspendent momentanément toutes les douleurs.
En s’éveillant, Isabelle vit dans î’àtre un bon feu, tandis que le soleil éclairait les croisées ; elle se souvint qu’elle s’était jetée sur son lit sans se déshabiller, et elle s’y trouva bien couchée et arrangée avec soin ; on avait donc veillé sur elle ; cette idée la rassura. Plus tard, la femme qui remplaçait Jenny rentra; elle apportait un déjeuner délicat et annonçait aussi que le re-
Laurent. Le jeune homme avait alors paru étonné et ravi de son talent comme de sa beauté ; mais cet air résonnant ainsi à son oreille et y ramenant comme un écho du passé, de ses impressions et de ses espérances, elle se mit à fondre en larmes. Jamais elle n’avait encore pensé à sa mère avec un cœur aussi déchiré. Sans croire aux pressentiments, ce surcroît de douleurs lui présagea tout à coup une grande et longue infortune.
Cependant elle eut encore la force de chercher les moyens de distraire sa pensée.
La lecture vint à son secours : elle choisit un roman dont le succès récent était venu à sa connaissance et bientôt son intérêt s’attacha si vivement aux événements qui y étaient retracés, qu’elle en oublia sa situation, ses regrets et ses craintes : bienfaits du talent,* de l’imagination, de l’inlelligence, on ne peut vous nier; lectures intéressantes, vous chassez pendant des heures entières le mal réel par l’attention donnée à des événements imaginaires. Quelquefois,
en occupant l’esprit, vous élevez le cœur au-
dessus des infortunes de ce monde. La puissance des arts et des lettres pour consoler, est un don céleste dont on ne saurait trop remercier celui qui créa tout et plaça dans l’intelligence les plus réels moyens de bonheur !
Isabelle en ressentit les effets ; calmée et rassérénée, elle reprit ses occupations de jeune fdle. Elle copia un portrait de sa mère , puis sa pensée ne se reportant plus sans douceur vers sa dernière entrevue avec le jeune comte, elle s’en rappela l’expression aimable, émue, attendrie de sa jolie et noble figure; elle essaya de reproduire ses traits, se faisant une joie de lui montrer son travail quand il reviendrait au retour de son voyage. Car, à mesure que la pensée d’Isabelle s’attachait à cet entrevue où pour la première fois ils avaient été seuls et qui avaient éveillé tant de sympathie, elle se persuadait de plus en plus qu’Albert ne pouvait manquer de la chercher, elle se reprenait alors à la joie. Mille idées, mille paroles lui venaient pour les lui adresser ; parfois même, elle les exprimait tout haut.
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m NOEUD DE RUBAN.
comme s’il eût été là, et ces moments d’illusion avaient un charme infini par l’espoir d’en jouir quelque jour en réalité.
L’âme d’Isabelle était naturellement douce, affectueuse, aimante. Elle se retrouvait dans sa nature, quand elle était sous l’empire de pensées tendres, et elle vécut ainsi bien des jours, s’apercevant à peine quelle était seule.
Elle attendait.
Mais, après plus d’un mois passé dans t’attente, elle commença à retomber dans la tristesse î pourtant elle essaya encore de se distraire en cherchant à voir par ses fenêtres ce qui se passait au dehors.
Par la situation de l’appartement qu'elle occupait, ce n’était pas la vue de l’entrée, ni de l’avenue, ni de rien de ce qui était en face du château qu’Isabelle avait sous les yeux. Les fenêtres donnaient de l’autre côté; une haute montagne qui protégeait l’habitation des vents du nord, s’élevait à peu de distance, les fossés pleins d’eau touchaient aux murs du château, et leur autre bord était une terrasse qui empêchait de
voir le petit vallon .qui était au bas de la montagne ; des chèvres et leurs gardiens se montraient seuls sur les hauteurs, et encore assez loin pour n’ètre pas à portée d’entendre distinctement ce qu’on leur aurait dit du château. Une seule fenêtre de la chambre de la jeune femme, située au bout du bâtiment, laissait voir de côté une plus grande étendue qui se composait d’une partie éloignée du parc, de la plaiue et des montagnes très-pittoresques qui la terminaient.
Mais, de ce côté encore, les fossés et leur terrasse ôtaient toute possibilité de voir ce qui était près; la partie de la plaine qu’on apercevait était traversée à une assez grande distance par la route qui conduisait au château. On pouvait distinguer une voiture, un homme à cheval ; mais reconnaître quelqu’un c’était impossible. La jeune femme, déjà installée dans l’embrasure de cette fenêtre, commença à n’avoir plus qu’une occupation, tant que le jour le permettait : c’était de tenir ses regards attachés sur le coin de la route ; longtemps elle n’y vit que des charrettes et des paysans, ou des
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voitures qui ne venaient point de son côté.
Là, sous ses yeux, la route se divisait : l’une allait dans la direction du nord et conduisait loin du château; l’autre tournait pour prendre l’avenue et n’aboutissait que là.
Enfin, après un temps cruel, bien long, bien triste, et dont Isabelle ne voulait pas interroger la durée, par une belle matinée de printemps, ear l’hiver entier avait passé dans ces cruelles anxiétés, la jeune femme eut un cri de joie : une voilure se dirigeait vers le château.
■ C’était sa délivrance.
Car Isabelle avait continué à être enfermée ; mais elle mettait cela sur le compte d’un zèle exagéré et mal entendu des gens, qui ayant reçu l’ordre de l’empêcher de sortir, dans l’intérêt de sa santé le traduisaient ainsi par des portes barricadées.
Isabelle eut donc une véritable joie, car la voiture ne repassa pas sur le chemin ; ce qui fût arrivé si c’était une visite venue en l’absence du comte. C’était donc lui ! Ab ! le miroir fut de nouveau consulté ; on changea la robe, on arrangea les beaux cheveux, bien
que l’habitude d’une toilette propre et même élégante se fût conservée pour Isabelle et que tous eussent pu la voir dans le moment où elle n’attendait personne. Mais c’était lui qu’elle espérait, et quelle femme ne désire ajouter à sa beauté quand elle attend ce qu’elle aime? C’est ajouter à son bonheur!
Ainsi sous les armes, la belle femme écouta ; il lui semblait à chaque instant, que les portes s’ouvraient, et quelle entendait la voix de son mari accourant à elle.
Mais c’était toujours une illusion. Rien ne se faisait entendre, et personne ne venait !
Aucun bruit du château ne parvenait à l’oreille d’Isabelle; l’épaisseur des murs, l’élévation des planchers l’immensité des pièces ne laissaient nulle possibilité à cet inconvénient ou à cet avantage des appartements de Paris d’être initié à ce qui se passe chez des voisins inconnus, et de pouvoir suivre les péripéties de leur existence par la nature des bruits qui arrivent jusqu’à vous de leurs foyers. Non, les demeures de nos pères étaient faites pour des vies de famille,
pleines de dignité, de calme et de grandeur.
Isabelle n’entendit rien et ne vit personne; la journée se passa ainsi. Quand vint l’heure du dîner, la femme qui remplaçait Jenny arriva comme à l’ordinaire, avec le repas de la jeune comtesse ; mais celle-ci le repoussa et dit qu’elle voulait reprendre sa place à table, ainsi que cela avait lieu avant sa maladie. La femme s’y opposa. Les portes toujours fermées derrière elle, quand elle apportait quelque chose dans l’appartement, ne s’ouvrirent pas, et Isabelle exaspérée s’emporta enfin. Mais prières, menaces, promesses, tout fut inutile. Cette femme de seniee était une mauvaise personne que rien ne pouvait émouvoir. Elle resta, afin que sa sortie ne pût livrer passage à Isabelle, qui, fatiguée à la fin de l’obsession de sa pré*sence, la renvoya sans essayer de la suivre.
Une fois seule, sa douleur n’eut plus de bornes, elle envisagea sa destinée avec effroi, comprenant qu’une prison dont elle ne pouvait deviner ni la cause, ni le terme, allait la retenir dans cet appartement aussi inaccessible qu'une citadelle. Alors tous ces sym-
tômes de malheur qui l’avaient attristée et effrayée, mais qu’elle avait repoussés comme déraisonnables, revinrent à son esprit pour lui prouver qu’un mystère de persécution s’ourdissait autour d’elle depuis le premier moment où sa main avait été promise au jeune comte; en était- il victime ou complice? D’où cela venait -il? qui pourrait désormais la secourir ? Et dans le cas où nul ne viendrait à son secours, quel serait son sort ? Mille autres questions douloureuses se présentaient avec celle - là à sa pensée, et y excitaient d’horribles angoisses dont elle pouvait à peine soutenir la terreur.
Bien des jours se passèrent ainsi, et chacun de ces jours renfermait à lui seul les souffrances des jours qui avaient précédé, et l’appréhension des jours qui allaient suivre.
Toute communication avec quelqu’un cessa ; Isabelle ne vil plus même celte femme de service qui lui était, il est vrai, peu agréable; mais enfin c’était un être vivant; elle pouvait échanger quelques paroles, apprendre quelque chose et espérer l’attendrir sur
ses douleurs ; cette consolation lui fut même refusée, la femme ne parut plus.
Une nuit, la pauvre jeune femme, en proie à l’insomnie, entendit du bruit dans la pièce qui précédait sa chambre et par où l’on entrait d’ordinaire chez elle pour le service ; elle eut un moment l’idée qu’on venait la tuer et elle n’eut pas peur.
Mais le bruit qui dura assez longtemps ne quitta pas cette pièce, elle ne vit personne, et ce ne fut que le jour suivant qu’elle apprit ce qui l’avait causé. Elle vit qu’une espèce de tour avait été pratiquée dans un placard de cette pièce, et que là on avait mis pour elle les choses nécessaires à l’existence : du pain, du vin, des mets assez bons ; on ne voulait donc pas sa mort; peut-être même cette captivité cruelle ne serait pas durable. Un peu d’espoir essaya de se glisser dans son âme. Qui désespère jamais, et surtout à son âge? Est-ce qu’on peut croire au malheur éternel quand on sent en soi tant d’aspiration vers le bonheur?
Isabelle mangea. Elle eut mên^e le courage d’arranger sa chambre, d’y réparer te
désordre de la nuit. Elle s’habilla, et, pour la première fois de sa vie, elle n’eut personne pour l’aider, personne pour faire sa chambre. Personne ; elle, riche jeune femme qui avait vécu dans cette opulence où toutes les fatigues des soins matériels sont inconnues ! Mais le bon esprit d’Isabelle ne s’arrêta pas à ces fatigues pour s’affliger. S’il eiH fallu ces soins pour les épargner à sa mère, si l’infortune l’eût atteinte au point de la forcer à les prendre, c’est à peine si elle eût regardé cela comme un malheur ; car elle était de ces personnes simples et vraies qui ne sont point humiliées par la pauvreté, dont la saine raison n’a point de sottes vanités, et dont les sentiments élevés et les manières distinguées rendraient belles et gracieuses les actions les plus vulgaires.
Isabelle était toujours grande dame dans ses actions comme dans ses pensées.
Cependant l’été était venu ; les beaux jours rendaient cette vie de réclusion plus douloureuse, et la jeune femme restait des heures aux fenêtres, bien moins peut-être, il est vrai, pour respirer l’air balsamique
et la senteur de la campagne que pour voir s’il ne lui viendrait pas quelque secours du dehors; mais tout ce qui passait était trop éloigné, c’était hors de la portée de la voix comme nous l’avons dit. Seulement elle voyait quelquefois un vieil aveugle conduit par un enfant de neuf à dix ans; faible appui, qui devint son espérance à elle. Ils passaient sur la terrasse qui bordait les fossés, et se rendaient ainsi dans les bâtiments de service qui avoisinaient le château, où de temps en temps on leur donnait des secours.
Isabelle imagina tout un petit plan de campagne pour attirer l’attention de l’enfant, l’intéresser et le déterminer à porter une lettre d’elle au comte de Saint-Laurent.
Car elle ne pouvait se persuader qu’il connût tout son malheur, et elle se flattait qu’il viendrait à son secours dès qu’il en serait instruit.
Bien des jours se passèrent encore : les pauvres voyageurs ne descendaient pas de la montagne où était leur gîte; bien des courses mêmes eurent lieu sous les yeux d’Isabelle sans qu’elle fût entendue et sans
qu’elle pùt attirer l’attention de l’enfant.
L’enfance est distraite; le petit garçon regardait de tous les côtés excepté de celui du château. La jeune femme s’habillait en blanc pour attirer ses regards, elle agitait son mouchoir, elle fut même jusqu’à chanter, elle dont le cœur était si désolé, que sa voix comprimée ne pouvait plus en sortir qu’avec un grand effort; elle eut ce courage, elle chanta.
L’enfant s’arrêta, il écouta, il regarda, et vit enfin Isabelle lui faisant des signes; mais il ne répondit pas, et sa figure exprima autant d’effroi que de curiosité. La jeune femme lui cria :
— N’ayez pas peur, je vais vous envoyer quelque chose.
La pauvre prisonnière lança alors quelque argent enveloppé dans du papier, et comme elle s’était exercée à cela, il vint juste tomber aux pieds de l’enfant.
— Qu’est-ce donc que cela ? demanda le vieillard aveugle.
Et l’enfant lui cria en cherchant à l’entraîner :
— C’est la folle du château qui nous jette quelque chose.
Puis, sans ramasser ce qu’elle avait envoyé, il pressa les pas de l’aveugle, en ajoutant :
— Je vous dis que c’est la folle !
— Eh ! oui, une folle bien méchante, la dame du château ! et il est défendu de lui parler. On ne nous donnerait plus rien répondit le vieillard.
Il disait cela avec des signes de frayeur, et tous deux disparurent bientôt aux regards d’Isabelle immobile et comme anéantie par la nouvelle qui venait de lui être révélée.
Ainsi elle découvrait qu’on la faisait passer pour folle î
Elle était l’objet de l’effroi des pauvres, des paysans, de tous, elle, la douce et bonne jeune femme î Le monde sans doute partageait la même erreur ! les voisins, les habitants des châteaux ne voyaient plus en elle qu’une folle! La pitié de quelques-uns peut-être, voilà tout ce qu’elle pouvait espérer, et encore cette pitié ne les amenait
pas jusqu’à chercher à l’approcher, à la voir, nou. Ceux môme qui la plaindraient seraient disposés comme les autres à l’éviter et à le fuir.
C’était une barrière infranchissable que l’on avait trouvé le moyen de mettre entre elle et le reste du monde. Sa captivité était ainsi parfaitement expliquée et motivée.
Ceux qui auraient pu sans cela s’étonner, s'inquiéter et la secourir étaient dans l’impuissance môme d’en avoir l’idée.
A partir de ce moment, il y eut une souffrance telle et un effroi si grand dans l’àme de la jeune femme, qu’elle alla, de tortures en tortures, jusqu’au désespoir.
La lecture, qui avait été sa ressource salutaire, lui devint insupportable ; la peinture, la musique, toutes les petites ocupations féminines qui l’avaient soulagée lui parurent odieuses.., et enfin elle en arriva du 'désespoir à l’idée de suicide.
Oui, le désespoir la conduisit à l’idée d’en finir avec une vie aussi déplorable. Quand elle envisagea la possibilité de jours nombreux, de semaines, d’années passées ainsi
dans cette prison, sans communication avec qui que ce fût, sans moyen de distraire sa pensée de ce malheur incessant, elle se’ figura aisément cette longue série de larmes, de regrets et d’angoisses qui pourraient torturer son cœur et altérer sa raison, et la peur de ces longues souffrances l’accoutuma à l’idée de la mort comme à un refuge, le seul ouvert pour fuir des douleurs qu’elle ne se sentait plus la force de supporter.
Alors elle résolut d’écrire à son mari et à sa mère, puis de chercher le moyen d’en finir avec sa malheureuse existence.
Après cette résolution bien arrêtée elle eut plus de calme.
Jusqu’alors elle n’avait pas été sans religion, elle la pratiquait même régulièrement/ mais ces principes et ces habitudes reli-' gieuses avaient été acceptées par elle touteenfant, sans examen et sans que jamais, depuis, elle eût pensé à approfondir les raisons mystérieuses de ce culte extérieur, et r les rapports entre la créature et le créateurdont il est le symbole. «
Les deux lettres écrites par Isabelle pri-
368 UN NOEUD DE liUBAN.
rent toute la journée du lendemain, car elle les recommença plusieurs fois, croyant par moments avoir été trop vive dans ses plaintes, trop froide dans ses tendresses ; enfin elle s’arrêta à celle-ci pour le jeune comte :
« Monsieur le comte,
* Si jamais cette lettre vous arrive, re- » gardez -la comme le dernier soupir d’une v femme qui meurt pour avoir reçu votre » nom et qui ne demandait pourtant de , * vous que le droit de vous aimer.
* Dans l’incertitude des causes de ma » captivité, je ne veux pas vous accuser, et
* je n’ai pas besoin non plus de me jusli- » fier. Ma vie, si douce et si heureuse près » de ma mère, a été innocente et pure. J’a- » vais accepté le titre de votre femme, parce » que je vous avais vu et que je me sentais » au cœur le désir de vous consacrer ma » vie. Je suis jeune, on a vanté en moi » quelques avantages et quelques talents; je
* n’en désirais qu’un seul prix : le bonheur » de vous plaire, et le jour où j’eus un mo- » ment cette espérance est resté, dans ma
UN NOEUD DE hUBAN. 369
9 pensée, entouré d’un tel charme, que,
9 malgré les maux effrayants qui m’ont ac- 9 câblée depuis, je ne puis maudire mon 9 triste sort; mais je manque de courage 9 pour le supporter. Je n’ai pas dix- neuf
• ans, la captivité m’épouvante; les lon- 9 gués années que j’ai devant moi ne pou- 9 vant être utiles à personne dans la ré- 9 clusion à laquelle on me condamne, et » devant être des tourments pour moi, je 9 dispose de ma vie, et je vais anéantir Fob- 9 jet de persécutions qui sont trop cruelles.
» Recevez ici mes tristes adieux, bien 9 plus tristes peut-être que vous ne pensez, 9 car avec les regrets qu’on peut avoir à 9 mon âge, dans ma situation, ayant tout 9 ce que le monde envie, j’ai un autre re-
* gret, plus poignant que tous les autres, 9 c’est vous que je regrette... Je vous ai- » mais.
« P. S. La seule grâce que j’implore, 9 c’est qu'on laisse ignorer à ma pauvre 9 mère et le genre de mort auquel le mal- 9 heur m’a réduite, et les chagrins qui l’ont
> précédé ; qu’elle croie à une maladie qui » m’aura emportée au milieu du bonheur.
» Ce sera assez douloureux pour elle, Sans » y ajouter les reproches qu’elle se ferait si » elle savait tout. »
. . <ir „ ' - ; t. *
Après avoir écrit celte lettre si généreuse dans ses sentiments, si douce dans ses expressions, Isabelle s’efforça de prendre sur elle pour écrire à sa mère; elle eût éprouvé de la consolation à lui ouvrir son cœur ; mais elle devinait ce qu’elle eût coûté de larmes au cœur maternel, et cacha toutes ses souffrances sous l’expression de la tendresse en écrivant ce qui suit :
« Ma bonne mère,
» Que je vous aime et que je me repens * de ne vous l’avoir jamais dit autant que « je le sentais, croyant avoir toute ma vie « pour le prouver, et voilà que nous som- « mes séparées, que je ne vous reverrai « peut-être jamais, et que vous ne saurez « pas quelle reconnaissance il y avait dans « l’àme de votre enfant pour vos soins si
« 'tendres, qu’ils ont rendu ma vie aussi « heureuse que possible. Je me sens telles « ment émue à ce souvenir, que des larmes « viennent à mes yeux. Que c’était doux « d’être aimée! que c’était bon de vous « voir ! Nous étions si accoutumées à être « ensemble, que nous ne sentions peut- « être pas ce qu’il y a de bonheur à trou- « ver à chaque instant près de soi, quel- « qu’un qui vous aime, qui participe à tou- « tes vos joies, s’identifie à toutes vos im- « pressions, et vit pour ainsi dire de votre « vie.
t > O merci mille fois ! ma bonne mère, » pour ces trésors de bonheur que vous » avez répandus sur ma vie. J’ai besoin » de vous en remercier à présent, car il » s’est dévoloppé en moi des idées et' des » sentiments qui me font apprécier les ten- » dresses infinies dont vous embellissiez » chaque jour et à chaque instant mon » existence et que j’ai peut - être reçues trop > froidement. J’y étais tellement accou- » tumée depuis que mes yeux étaient ou- » verts que je n’en connaissais pas toute
» l’inappréciable joie ; mais ces yeux ne se » seront pas fermés du moins, sans avoir 9 admiré cette lumière de votre ame qui 9 éclairait et échauffait mon existence. Ne 9 vous étonnez donc pas si elle s’est éteinte n loin de vous. Ne me plaignez pas. C’est 9 un bonheur, dit -on, quand la vie tombe 9 en fleur au printemps. Elle n’a ni les
* orages, ni les hivers à supporter.
9 D’ailleurs, je suis sûre que mon ame 9 en quittant mon corps, retournera vers
* vous, qu’elle vous trouvera où vous serez 9 et qu’elle tournera autour de vous, invi, 9 sible, mais présente. Peut - être serais - je » alors votre ange gardien pour les der- 9 nières années de votre vie, comme vous » avez été l’ange gardien de mes premières
* années. *
* Nous serons donc toujours ensemble, » ma bien -aimée mère, et mon dernier sou- > pir ne sera qu’une aspiration vers vous.
9 Votre fille, Isabelle. »
La pauvre jeune femme croyait avoir bien gardé son secret de malheurs en écrivant
UN lNOEUD DE RUBAN. 373
cela, elle mit l’adresse et cacha cette lettre dans un petit coffre de bois de rose, donné jadis par sa mère, le jour de sa fête ; elle le remplit de différents petits objets, aussi donnés de même par elle dans différentes circonstances, et écrivit dessus : Pour ma mère, contenant des objets qui lui sont cher s, et n'ont de prix que pour elle !
Le désespoir violent, irrité, emporté de la pauvre jeune femme, avait cédé la place à un découragement inexprimable. Elle n’avait plus de colère, plus de frayeur, mais un abattement complet et une espèce d’attendrissement plein d’amertume.
— Voilà donc ce qu’aura été ma vie ! disait-elle. Puis elle regardait ses bijoux, ses parures, luxe de la jeunesse, de la beauté, de l’opulence, et soupirait.
Dans le cours de cette journée, qui devait dans ses projets être la dernière pour elle, il y eut dans le ciel un de ces grands orages dont on n’a pas l’idée dans les villes, et dont le bruit, répercuté par les échos des montagnes, est effrayant dans sa majesté. Isabelle resta longtemps appuyée sur une fenêtre.
contemplant ce désordre de la nature, ces nuages qui se poussaient les uns sur les autres, puis se déchiraient pour laisser passer la foudre ou bien pour se répandre en torrents qui inondaient et dévastaient la campagne désolée. Isabelle demandait au ciel de l’emporter dans cet orage ; elle eût évité ainsi la peine de s’ôter la vie ellemême, et comme elle vit en ce moment l’un des fossés qui bordaient sa demeure, grossir de tout ce qui débordait de la montagne et s’élever à vue d’œil jusqu’aux bords, elle crut, dans les troubles de sa pensée, que la mort venait la chercher sous cette forme, et lui indiquait au moins ainsi où elle pouvait la trouver.
La jeune femme, toute à sa triste résolution, jeta encore un regard d’adieu sur le portrait de sa mère. Elle le prit, le baisa religieusement, puis voulut mettre à son cou un petit médaillon où elle gardait de ses cheveux. Ses yeux alors tombèrent sur sa couronne de mariée, elle eut l’idée de la poser sur sa tête et de rerpendre une partie de la toilette de ce jour funeste qui l’a-
vait conduite où elle était, à chercher la mort pour éviter l’horrible supplice de sa destinée.
Isabelle se para donc comme une mariée pour son dernier moment : hélas! son cœur, au milieu de tant d’angoisses, avait encore un souvenir plus cher que tous les autres, qui l’entraînait à cette dernière action, sans qu’elle se l’avouât ! Elle aimait Albert. L’idée qu’on l’apporterait sous ses yeux morte dans la parure qu’elle avait au jour où il promit devant tous de l’aimer et de la protéger, vint à son esprit comme un moyeu de lui dire que sa dernière pensée avait été pour lui.,... et ce triste et touchant témoignage d’un innocent amour si malheureux, éveillerait, croyait-elle, un tendre regret dans le cœur qu’elle eût voulu loucher, et dont l’affection eût été son bonheur. •
Ainsi absorbée par ses rêveries et occupée par les soins matériels, Isabelle atteignit la fin du jour ; c’était l’heure choisie par elle pour en finir avec la vie. La nuit s’étendait sur la campagne et voilait déjà
tous les objets, bien que le ciel, épuré par la tempête, fût clair et sans nuages ; déjà même les étoiles eomiqençaient à y briller, et derrière une colline lointaine une lueur blanche annonçait le crépuscule de la lune prête à sc montrer.
En ce moment, Isabelle sur sa fenêtre, pâle, belle et calme, se tenait les bras croisés et le regard plongé vers le gouffre où elle allait engloutir tant de jeunesse et de beauté; quand elle entendit une voix sourde et monotone qui semblait psalmodier quelque chose dans le lointain, le silence de la nuit laissait venir le moindre bruit à l’oreille attentive de la jeune femme dans cette solitude complète. Bientôt elle entendit plus distinctement la voix qui s’approchait et qui répétait un psaume :
ln te , Domine, speravi; non confundar in œternum; injustiliâ tuâ libéra me.
C’était le pauvre aveugle attardé à cause de l’orage dans le village où il allait demander son pain, et qui remontait, conduit par l’enfant, au rocher qui lui servait d’asile.
UN NŒUD UE UUBAN. 3TÎ
Il loue Dieu ! il se confie à lui sans murmure et sans révolle, fut la pensée qui traversa l’esprit d’Isabelle, et, sans y penser, ses genoux fléchirent; elle s’inclina et pria avec le pauvre aveugle ; il lui semblait que d’unir sa prière à celle de ce malheureux si résigné, rendrait cette aspiration dernière plus agréable à Dieu, qu’elle eût voulu fléchir avant de paraître devant lui.
Elle pria.... Que pouvait-elle demander, elle, qui allait en finir avec les choses de la vie?
Elle demanda la clémence pour cette impatience qui ne lui permettait pas d’attendre le terme marqué par le Maître de notre sort.
Mais la voix du vieillard, priant, se faisait toujours entendre.
— Il remercie Dieu! lui? s’écria tout à coup ïabelle, lui, dont la prison est bien plus étroite, bien plus cruelle que la mienne? Il n’a ni l’espace ni la lumière. Entouré d’épaisses ténèbres, il est enfermé en lui-même, tandis que la vue du ciel, de la terre, des astres et des fleurs charme à
chaque instant mes regards! Et moi, j’ai osé maudire la vie !
La lune s’élevait; elle répandait sa plus lumineuse clarté sur une belle campagne; c’était un magique spectacle, tout plein de mystérieuses rêveries. Isabelle sentit son cœur se rattacher à l’existence, à l’aspect de la nature et à la vue d’un plus grand malheur que le sien accepté avec résignation.
Ses larmes coulèrent en abondance; elle pria le ciel de pardonner une résolution insensée et coupable, et répéta le chant du pauvre aveugle :
In le, Domine , speravi....
Résignée et fortifiée alors, elle resta longtemps pensive devant cette belle nuit lumineuse et calme. Sa confiance dans l’avenir renaissait; c’était un prodige que le changement complet survenu tout à coup en elle par une pensée religieuse.
Il lui sembla que son âme était mise en communication avec le Créateur par cette
fervente et sincère prière, et qu'en échange de cet élan qui portait sa pensée vers Dieu, elle recevait quelque chose du calme et de la joie qu’on doit trouver au céleste séjour.
Par delA l’Océan.
En arrivant à Philadelphie, Madame de Melval avait écrit à sa fille :
« Mon enfant chérie, ma bonne Isabelle, » ma première action sur la terre étran- » gère doit être de t’écrire et de te raconter » tous les détails d’une vie où il ne manque » à mon bonheur que loi seule.
• Mais tu es heureuse, tu es aimée ; ton » jeune mari est aimable, spirituel et doux; » tu l’aimes : je l’ai bien vu ; et c’est là sur- » tout ce qui me donne des consolations > dans cette douloureuse absence.
« Quand je t’eus embrassée, avec le cœur » serrée et les yeux pleins de larmes, je ne * savais plus où j’étais, tant ma douleur de
» te quitter absorbait toute ma pensée, et » je ne revins à moi que dans la voiture, » où les paroles affectueuses de Williams » me rendirent au sentiment de la réalité.
» Que l’affection etla présence d’un homme » dévoué , tendre , confiant , et que l’on » estime autant qu’on l’aime, est un céleste » bienfait ! Je te le dis, mon enfant, pour » que tu apprécies bien ton bonheur ; car » il y a en France, parmi les jeunes filles, » bien des esprits légers et égarés, qui ne
* regardent le mariage que comme la liberté » de jouir des avantages du monde et de » ses dissipations, perdant ainsi ce qu’il y
-> a de meilleur dans la vie, une douce inti- » mité de chaque instant, et tous ces tré- » sors de confiance et de tendresse qui peu-
* vent donner tant de bonheur dans un
> mariage de son choix. Mais je pense, mon
> Isabelle, que ta raison précoce t’en dira .» là-dessus autant que la solitude de ta » mère, et que l’amour pour ton mari t’en » dit encore davantage.
» Nous avons fait une heureuse traversée, » et le spectacle magique de l’Océan est de
» nature à élever la pensée, et, par suite, à » développer encore l’affection,
» Nous nous étions embarqués au Havre, » sur un de ces grands navires américains, » où les passagers sont très-nombreux et 9 présentent une variété qui est un conti- » nuel amusement. Ces voyageurs ont une » véritable originalité individuelle, même
* quand ils n’ont pas une grande supério- » rité d’intelligence ; c’est surtout pour les 9 Français qui ont vécu comme moi dans » ces salons uniformes du faubourg Saint- 9 Germain, dans ces idées aristocratiques 9 toujours les mêmes, dans ces habitudes 9 qui nous semblent les seules possibles, » que tout est plein d’intérêt si l’on veut 9 se mettre à regarder, à comparer et à 9 juger.
» Ce qui m’a d’abord paru le plus remar- 9 quable parmi tous ces étrangers à bord, 9 c’est que chacun pensait, parlait et agis- 9 sait à sa manière, sans s’embarrasser le
* moins du monde de l’opinion de ceux qui 9 sont là, ce qui est fort contraire à l’esprit 9 de la France, où l’on ne pense, ne parle et
» n’agit guère que pour faire un effet quel-
* conque sur les autres.
* J’ai retrouvé cette même insouciance » de l’opinion dans la ville et dans les » lieux publics que nous avons parcourus » aux États-Unis, et je crois qu’elle y est gé- » nérale.
» Philadelphie, oh nous sommes arrivés, > et qui sera notre demeure, est une ville
* d’une propreté admirable au premier » coup d’œil, et notre habitation y est char- » mante. Williams y a préparé pour moi, » non -seulement tout le confortable an- » glais qui rend la vie commode et bien- » faisante, mais il a fait imiter l’apparte- » ment qui me plaisait tant à Paris, dans
* la rue de l’Université : une partie de la » maison est absolument distribuée et ar- » rangée de la même manière avec un plus » grand luxe d’ensemble et un plus grand » soin dans les détails. J’ai donc un grand » et un petit salon avec un délicieux bou- » doir, tels que ceux où nous avons passé » tant d’années l’une à côté de l’autre. Ainsi, » tu peux te figurer la place que j’occupe, et
* ce que j’ai sous les yeux. Cette attention » de Williams m’a ravie; de plus, la maison » est vaste et elle est entourée d’un beau jar- » din anglais qui en rend l’aspect on ne peut » pas plus agréable.
» C’est ainsi qu’une véritable affection > trouve mille moyens de se montrer ; tu
* dois aussi trouver ce bonheur autour de » toi. Mais, à ton âge, il est si naturel » d’être aimée et fêtée, que parfois, on n’en » éprouve ni surprise ni reconnaissance,
* et qu’on n’en sent pas tout le prix. Moi » qui ai passé par les épreuves de la vie, je » veux t’en faire bien comprendre toute la » joie.
* Sois heureuse! voilà ce que je vout drais t’apprendre après t’avoir appris, je » l’espère, à mériter le bonheur et à savoir » supporter l’infortune si elle venait à te » frapper.
* Mais que le Ciel t’en préserve et qu’il 9 retranche plutôt à ma félicité pour ajouter » à la tienne.
9 Ta mère,
» J.-M. ESPREAD. »
Isabelle avait reçu cette lettre et plusieurs l’avaient suivie ; on les lui remettait ouvertes, comme on ouvrait aussi toutes celles qu’elle écrivait; au reste, la tendresse de l’enfant pour sa mère était telle, que la crainte de l’affliger ne laissait pas même soupçonner qu’elle eût aucun regret, excepté celui de l’absence. Sa seule consolation dans son infortune était la pensée du bonheur de sa mère, et elle n’aurait pas, même au prix de sa délivrance, troublé ce bonheur en lui apprenant combien sa situation était cruelle.
Bien des jours se passèrent après celui où la résignation était entrée dans l’âme d’Isabelle à la vue du pauvre aveugle bénissant encore le ciel dans son malheur et dans son indigenee. Ces jours furent calmes, le sommeil paisible revint, la santé se rétablit, le goût de la lecture se retrouva, et le plaisir du travail, de la peinture et même de la musique apporta de tranquilles jouissances à la jeune captive.
L’âme de l’innocente femme était redevenue comme un lac paisible qui reflète un
ciel pur et qui rend fidèleinent tous les objets présentés à sa surface ; mais, comme lui, elle les rendait avec exactitude sans leur communiquer le mouvement et la vie ; elle n’avait plus d’élan, plus d’enthousiasme, plus de joie ; elle était simple, résignée et triste ; seulement il n’y avait ni violence, ni désespoir dans sa douleur.
C’était déjà beaucoup !
Une pensée religieuse la soutenait; elle se disait qu’il fallait bénir les jugements de Dieu , car le malheur avait changé ses habitudes de prières machinales en sentiments et en pensées s’élevant vers le Maître de l’univers ; elle cherchait les rapports de la nature avec son auteur, et de l’homme avec tout ce qui est au ciel et sur la terre ; elle avait été chrétienne de fait, elle le devenait de cœur. Sa pensée conversait avec Dieu, elle lui demandait la force d’âme pour ce monde, afin d’atteindre à celte vertu puissante et humble avec laquelle on mérite d’être heureuse dans l’autre ; elle lui demandait surtout la vraie résignation dans le
malheur avec toute sa grandeur et toute sa simplicité.
Puis la jeune femme priait pour sa mère, heureuse et aimée, elle qui n’avait aucune affection pour veiller sur elle et aucun bonheur pour la consoler.
Et, enfin, elle priait pour lui, pour celui qu’elle aimait, malgré tant de mystères douloureux qui devaient la montrer si cou pable.
La prière, en elle-même, est un bienfait :
lorsqu’on est resté ainsi, l’esprit élevé vers Dieu avec confiance, l’âme échappe aux intérêts, aux passions, aux regrets, et l’on se repose avec calme sur la volonté de la sagesse infinie qu’on a invoquée.
Pourtant il y avait des moments où l’esprit d’Isabelle, ramené aux choses de la vie, sentait tout à coup sa douleur s’accroître, et ne pouvait plus surmonter une mortelle tristesse ; la pauvre jeune femme alors était saisie par- un abattement indicible, sans qu’il lui fût possible d’y résister, et elle pieu-
L’espèce humaine n'est pas faite pour la
solitude absolue et continuelle ; elle s’y retrempe, il est vrai, lorsque cette solitude n’est que momentanée ; mais trop prolongée, toutes les forces morales y succombent.
Des solitaires ont cherché volontairement la vie ainsi séparée des autres hommes, mais c’était après les amertumes de la vie sociale, après avoir souffert de ses mécomptes, après l’épreuve de ses chagrins. Ils fuyaient pour suivre une idée, et ils n’étaient pas seuls, ils avaient des souvenirs.
Mais cette jeuue âme, remplie des illusions et des aspirations de la jeunesse, elle ployait sous le poids de l’isolement et cherchait en vain un appui dans les moments où elle n’attendait pas son secours du Ciel. Rien autour d’elle ne pouvait la consoler ou la distraire.
Aussi ce fut presque un événement que l’arrivée d’un pauvre oiseau blessé qui vint chercher un abri dans sa chambre * c’était une petite mésange bleue à la tète noire. Isabelle la réchauffa, la soigna et la nourrit.
L’oiseau revint à la vie et s’attacha à sa bienfaitrice. Cette faible société eut du prix pour
la jeune femme ; elle en fut occupée et distraite. C’était un don du Ciel à ses yeux, peut-être la colombe annonçant la fin de sü captivité.
Mais la captivité ne finissait pas, elle durait déjà depuis deux longues années sans avoir usé ni le courage, ni les forces, ni la patience delà jeune femme, lorsqu’un nouvel hôte vint la visiter ; c’était une colombe qui bientôt fut suivie de son compagnon. Ce fut un jour de joie pour Isabelle, que celui • qui vint ainsi peupler sa solitude ; elle retint les beaux oiseaux et demanda pour eux du grain qu’on lui accorda.
Ces oiseaux devinrent familiers. Ils répondaient à ses caresses. Il y eut comme un échange de regards et de pensées. Ce fut une société, Isabelle ne se sentait plus seule.
Ce qui l’aida surtout à supporter la prison, ce fut d’avoir réglé les occupations de ses journées : telle heure était destinée à la lecture, telle autre à la musique; le travail à l’aiguille eut aussi ses moments, et ce qu’elle appelait sa promenade avait lieu quelques minutes entre chacune de ses autres occupa-
tions ; cette promenade, c’était l’air respiré à la Fenêtre, en regardant la campagne. Mais ses yeux alors ne quittaient guère le petit point de la route où l’on distinguait ceux qui se rendaient au château ou qui en venaient ; parfois elle apercevait le jeune comte à cheval, et, malgré l’éloignement, elle le reconnaissait entre plusieurs , quelquefois elle voyait toute une société partir pour la chasse. Mais ordinairement M. de Saint-Laurent n’était accompagné que d’un seul jeune homme, celui qu’on avait un jour désigné pour elle par le titre de secrétaire, et ensuite de piqueur ; mais elle lui trouvait une familiarité qui donnait l’idée d’un ami plutôt que d’un serviteur.
Elle avait remarqué depuis quelque temps que le comte se promenait plus souvent seul, qu’il courait au grand galop et chevauchait souvent au hasard et nullement sans suivre la route. Oh ! comme alors son cœur battait à l’idée qu’il pourrait venir jusqu’à la portée de sa voix, qu’elle pourrait lui parler, l’appeler, invoquer sa justice ! mais il ne venait pas, et elle espérait toujours.
392 UN NOEUD DE ltUBAN .
11 y avait aussi le passage de l’aveugle.
Bien qu’elle ne cherchât plus à se faire voir du petit garçon dont les paroles lui avaient révélé tout son malheur, ce passage était un des événements de la journée d’Isabelle, et elle avait choisi ce moment pour la prière, en souvenir de son retour vers Dieu et vers la vie. Alors elle priait pour le vieillard, son existence était, pour ainsi dire, une continuelle prière ; car son âme s’élevait à chaque instant vers le ciel pour lui demander du courage. Pourtant, dans cet isolement et ce malheur, la santé de la belle jeune femme ne s’altéra point; elle dut cela à la force de son âme, au travail et à sa douce sérénité; sa fraîcheur, au contraire, était devenue plus brillante, et sa taille plus développée depuis sa captivité; sa vingtième année la trouva dans toute la splendeur d’une admirable beauté. Une forêt de cheveux, d’un noir de jais, relevés avec grâce, après avoir orné son visage de bandeaux abondants, faisaient ressortir la blancheur éblouissante de son teint. Souvent elle était pâle, mais la finesse de sa peau transparente donnait à cette pâleur un
grand air de distinction, et permettait à des nuances rosées de s’y montrer à la plus légère émotion.
Ses mouvements devaient à la perfection de sa taille une dignité naturelle, et la mélancolie y ajoutait un charme inexprimable ; elle soupirait bien un peu devant la glace qui lui apprenait quelque chose de sa beauté, et peut-être alors se disait-elle involontairement : s’il me voyait? Mais elle écartait ces regrets par le travail ; elle ne voulait pas s’avouer qu’elle était belle et qu’elle regrettait que nul ne le vît.
Son âme s’était remplie d’aspirations vers d’idéales beautés morales, et son extérieur en recevait une céleste empreinte.
Son esprit aussi s’était orné et agrandi par de bonnes lectures, elle aimait les livres des philosophes qui ont étudié le cœur humain et l’ont reproduit avec toutes ses nuances dans des récits habilement composés ; elle aimait aussi les ouvrages des écrivains aventureux qui ont été puiser au loin leur science d’observateurs, et se plaisait, elle la pauvre captive, aux détails des lointains
voyages. Les habitudes, les usages, les mœurs des peuples étrangers l’intéressaient, et ses lettres à sa mère étaient remplies de questions sur l’Amérique, les États-Unis et tout ce qui s’y passait. Hélas! ne pouvant parler d’elle-méme , craignant de laisser échapper un peu de ses tristesses et n’ayant nulle joie au monde, elle cherchait à connaître les joies des autres.
Sa mère la croyait heureuse. Cependant elle lui écrivait un jour :
a Ma bien aimée Isabelle,
» Au milieu de la douceur de tes lettres, » j’éprouve un sentiment de mélancolie qui » ne vient pas seulement de l’absence. Tu » ne te plains jamais, et cependant je suis ■» trisle. Il n’y a pas ces élans de joie expan- * sive que donne le bonheur, et tu me parles » bien rarement de ton mari.
» Peut-être me suis-je trompée ; mais lu » me diras la vérité, et j’espère que j’aurais » eu tort de m’inquiéter.
9 Ce qui me fait un plaisir réel et sanstné-
* lange dans tes chères lettres* c’est de voir » l’intérêt progressif que tu prends à tes lee- » tures, la bonne méthode et la régularité
* que tu y as introduites. Ton esprit s\u- 9 grandit, s’élève et compare; tes jugements » sont justes, vrais, d’une rectitude d’idées > et d’une finesse d’observation remarqua- » blés. On s’attache à l’étude à proportion
* du temps qu’on y donne : elle finit par » être un besoin et un plaisir dont on ne » peut plus se passer. Et en plaçant à côté » de cela d’innocentes affections et quelques » distractions agréables , la vie est aussi » heureuse qu’il est possible de l’avoir en t ce monde.
» Je voudrais répondre à toutes tes ques-
* fions sur le pays que j’habite, et je le rap-
* pellerai d’abord un livre sur les États— » Unis d’Amérique que nous avons lu en-
* semble : c’est l’admirable ouvrage de » M. de Tocqueville, dont Royer-Collard » disait : c’est Montesquieu voyageant au » Nouveau-Monde.
» Ce livre depuis vingt ans n’a rien perdu
* de sa vérité, quoique les Américains aient
» gagné en prospérité générale et en valeur » particulière.
» Si, comme alors, les jeunes filles amé- » ricaines jouissent d’une liberté sans îimi- » tes dans la maison paternelle ; si elles ne » se marient que quand leur raison, exer- » cée et mil rie, leur permet de choisir avec » discernement le compagnon du reste de » leur vie ; si elles apportent sous le toit » conjugal l’abnégation d’elles-mèmes, le » dévouement à la famille, et si elles res- » treignent leurs idées à un bonheur qui ne » sort jamais du cercle étroit de la maison,
» ces dernières années ont apporté sous ce » toit paisible et béni le goût des arts, l’ha- » bi lude de la musique : ce sont comme de » belles fleurs qui s’épanouiraient au milieu > d’un verger.
» Les mœurs sont pures et même austè- » res ; point de scandale dans les ménages ;
» point d’éclat fâcheux causé par ces pas- » sions qui foulent aux pieds le devoir,
» point de rupture bruyante des nœuds du .
» mariage.
» Cela se comprend, l’on a choisi ; c’est
» après un assez long temps d’épreuves, » d'étude des caractères, d’habitudes de se » voir, qu’on se marie. On serait inexcusa- » ble!
» L’égalité des conditions et l’absence » presque générale de dot, sont certaine- » ment pour beaucoup dans la régularité et * le bonheur des unions américaines.
* L’égalité n’est pas ici seulement dans la » loi, elle est encore dans l’éducation, dans » les habitudes et dans l’opinion.
» Les différences innombrables que nos » sociétés européennes mettent entre les in- » dividus rendent déjà fort difficile ce qu’on » appelle un mariage convenable aux yeux » du monde, et il y a cent à parier que ce » mariage unit entre elles deux personnes » qui ne se conviennent pas.
» Puis, la dot, cette grande affaire pari- » sienne! comme cela tue toute poésie!
> Comme ces détails d’intérêt, qu’on voit » nouer ou rompre tant de projets, frois- » sent Je cœur de la jeune fille !
» En France, les qualités personnelles » d’une femme comptent si peu pour le ma-
> riage, que le mari a l’air de n’v pas tenir » et de ne s’en pas soucier. Gela décourage ; » à quoi bon les vertus qui ne sont pas ap-
* précises ? disent bien des jeunes filles, et le » malheur intérieur répond h cette insou- » eiance des deux époux.
» Rien de cela ici : la femme est tout pour » celui qui la choisit, et le mariage me semble
> être aux États-Unis dans les meilleures
* conditions pour le bonheur et la dignité
* de la destinée de la femme.
» Son bonheur n’est-il pas d’être aimée?
* » Sa dignité, d’être à l’abri delà calomnie » et entourée des respects et des égards de '» tous?
* Mais ces vertus n’excluent aucun des » plaisirs de l’intelligence et des arts.
» Quelle est la femme qui ne sent pas dou- » bler sa joie à un concert, une lecture, un » spectacle avec l’homme choisi par son ■» cœur? Eh bien ! le mariage, tel qu’il est » en cet heureux pays, place l’amour entre » le mari et la femme ; et le bonheur leur est
> compté comme une vertu.
» Depuis plus de deux ans que j’habite
» Philadelphie, je n’ai vu que de bonsména- » ges, et j’ai réuni souvent chez moi une » société nombreuse que j’ai vue s’intéresser » aux choses de l’esprit et en faire le charmé » de ses loisirs. La littérature américaine » commence à compter non-seulement chez » les Américains, mais ailleurs, et peut-être » un jour ce peuple, qui est constamment en » progrès, finira-t il par avoir autant de ri-
> chesses intellectuelles qu’il en possède d’un » autre genre.
» Nul doute aussi que la Jillérature de ce » pays libre, où n’existe aucun centre déler- » miné de civilisation, ne soit d’une grande » originalité : chacun y apportant ses im- » pressions et ses convictions, sans subir » l’influence d’une classe ou d’une coterie » souveraine qui s’impose naturellement » quand tout part d’un même point.
» Beaucoup de femmes s’occupent ici à » composer des romans de mœurs, mais ils * diffèrent des romans français, en ce que
> le but du livre est toujours moral et les dé- » tails pleins de chasteté. Ces femmes qui
> écrivent sont l’objet des égards et jouissent
> de l’estime générale. Cela ne change rien » à leur situation ; c’est seulement une faculté de plus, le mari, les enfants, la fa-
> mille, s’en trouvent bien, et les écrivains » sont loin de s’en fAcher. Ils n’ont rien de » ces petites vanités souffreteuses de l’homme » de lettres médiocre, qui s’irrite des succès » des femmes et essaie de changer sa colère
* eu dédain.
* Le sort des femmes américaines est donc » bien loin d’ètre malheureux, comme on » l’a cru et comme on l’a dit. Et le mien ici » dépasserait en bonheur tout ce qu’on peut » espérer si nous n’étions pas séparées. Mais » tu es contente, n’est-ce pas? Ta vie est em- » bellie par la tendresse d’un mari qui te » plaît ; répète-le-moi, parle-moi de lui, de » toi, de tout ce que tu fais. C’est la moitié
* de ma vie que celle de mon enfant.
» Nous nous reverrons dans un an ; j’irai » alors passer six mois à Paris où ton mari » t’amènera , et nous serons tous réunis » pendant ces jours heureux que j’appelle » de tous mes vœux.
» Au moment où je terminais cette let-
tre, il vient de se passer quelque chose de singulier qui jette du trouble et du chagrin dans mon esprit. Williams est entré chez moi, venant du dehors et tenant à la main les lettres que le courrier apportait dans l’instant. C’est toujours avec une certaine émotion que j’attends l’arrivée de ce courrier. Il apporte parfois des lettres de France, et, en effet, il y en avait plusieurs ; quelques-unes de Paris ; une plus chère et plus précieuse que toutes les autres, parce qu’elle venait de toi. Pendant que je la lisais avec tout mon cœur, Williams en avait ouvert plusieurs qui arrivaient de différents points du globe, car il a encore quelques relations d’affaires qui s’étendent au loin, et comme j’achevais ma lecture, je me tournai vers lui pour parler de toi , mais je restai muette de surprise et de crainte eu voyant l’altération de sa figure. Il lisait et relisait une de ces lettres avec la plus grande anxiété: il avait l’air de chercher à comprendre ; puis on voyait à sa pâleur qu’une impression vive, mais contenue, boulever-
> sait son âme, en dépit de ses efforts pour » paraître calme. Je l’interrogeai avec » anxiété; il hésita, réfléchit, jeta les yeux » sur la lettre, et me dit enfin, après un rao- » ment de silence :
» — Cette lettre m’apprend une nouvelle * inquiétante. Quelqu’un h qui je dois ma » protection et qui m’est aussi cher que » pourrait l’ètre un enfant, se trouve dans » une situation des plus délicates et des
> plus fâcheuses. Mon devoir et mon cœur » me font une loi d’aller à son secours...
» mais...
» Il s’arrêta et ajouta douloureusement :
» — Il faudrait nous quitter pour quel- 9 ques semaines. Voulez-vous me laisser 9 partir et ne pas m’interroger?
» Je sentis des larmes venir à mes yeux ; 9 mais je dis, en lui tendant la main :
» — Ce que vous ferez, mon ami, sera »• bien, j’en suis sûre ; allez donc où vous
> croyez être appelé par un devoir.
» Une heure après il était parti.
* Je ne suis pas sans regrets et sans in- » quiétude ; mais j’ai cru que mon devoir
» à moi était d’agir ainsi, et je suis en paix.
» Ah ! si nous étions ensemble, la vie se* » rait trop belle. Il faut acheter le bonheur » par quelque peine. Dieu veuille que ce soit » sur moi seule qu’elle tombe, et que ma » chère fille en soit à jamais préservée; il » n’y a que son malheur qui me trouverait » sans force pour le supporter.
> Mille caresses maternelles vont de mon » cœur au front béni de mon enfant.
» ta mère. »
Isabelle avait lu et relu cette lettre ; elle y voyait à regret le départ de Williams ; elle cherchait à deviner quel intérêt assez Yif pouvait l’avoir décidé à un aussi grand sacrifice, lorsque ses yeux furent attirés au dehors, car elle Usait à une des fenêtres de son appartement, c’était toujours là qn’elle faisait toutes ses lectures. Elle devina même
avant de l’avoir vu, le jeune comte de Saint- Laurent qui traversait la partie de la route où elle l’apercevait quelquefois; jamais son altitude mélancolique et rêveuse n’avait encore manifesté une si profonde émotion in-
jw ;u,xn
l'attention qu’elle lui donnait par la vivacité de la course d’un troisième cavalier, qui chevauchait sur la montagne, et qui, ayant tout à coup aperçu quelqu’un s’élança avec la plus grande rapidité au-devant du jeune homme. Celui-ci, pour éviter sa rencontre, fit faire à son cheval un si brusque mouvement, que le cheval se renversa et précipita sur la route celui qui le montait.
Cette scène prompte et imprévue qui se passait sous les yeux d’Isabelle, lui causa une vive impression. Aucun bruit n’arrivait jusqu’à elle, mais elle devina que des cris s’étaient fait entendre en voyant accourir le comte de Saint-Laurent. Il sauta de son cheval et se précipita avec une grande vivacité près de celui qui venait d’être renversé; mais déjà l’étranger avait mis pied à terre et soulevait le jeune blessé. Un mouvement de surprise à sa vue fut très-remarquable de la part du comte ; mais tous deux s’occupaient pourtant de celui qui était étendu à leurs pieds sans connaissance.
Quelle ne fut pas aussi la surprise d’Isabelle, quand le chapeau du jeune homme,
ôté de sa tête ensanglantée, laissa se dénouer et s’étendre sur ses épaules, une longue chevelure de femme ! Alors, une plus grande attention portée sur la figure, lui fît reconnaître la comtesse de Saint-Laurent, la belle-mère de son mari ; et tout à coup se déroula dans la pensée de la jeune femme toute la série des faits passés. Une lumière subite les éclaira, et elle s’étonna qu’ils ne lui eussent pas déjà révélé une partie du mystère qui l’enveloppait, et dont elle crut en ce moment que le voile se déchirait à ses yeux.
Le premier regard de cette femme qui lui avait été si douloureux et qui semblait ne lui être pas inconnu, se représenta à elle comme au moment où elle en avait été atteinte ; elle se souvint en même temps qu’un autre regard déjà l’avait frappée comme une blessure lorsqu’elle sortait à peine de l’enfance ; elle s’étonna de ne pas se l’être rappelé plus tôt.
Un nom s’échappa de ses lèvres :
— Hortense de Kcrschtrcll!
Cette tille d’un banquier ruiné, qui avait
dû, un jour, être sa gouvernante, et qui était partie pour soigner un vieillard intîrme, relégué dans un vieux château de province, c’était elle : Hortense de Kerschtrell.
C’était elle, dont le regard plein de haine, décoléré et d’envie, à l’aspect d’une heureuse jeune fille, avait un jour blessé Isabelle.
C’était elle qui avait épousé au lit de mort le vieux comte de Saint-Laurent.
C’était elle qui aimait Albert, qui en était aimée, qui ne le quittait pas, qui vivait heureuse près de lui !... pendant qu’on torturait sa jeune femme !
Mais pourquoi ce mariage? pourquoi cette haine?
Il restait enc ore des points qui ne lui semblaient pas bien clairs, mais il en était un qui dominait les autres, et sur lequel toutes les pensées de la jeune femme s’attachèrent.
C’est que sa rivale était aimée; c’est que mille tendresses avaient charmé ces deux années entre cette femme et Albert ; que toujours ensemble une intimité de tous les ins-
tants avait rendu leurs jours aussi doux, aussi fortunés, que les siens étaient cruels et douloureux ! Enfin, la pauvre Isabelle joignit à ses souffrances morales, la plus poignante de toutes les souffrances, la jalousie ; elle devinait cette inépuisable source d’idées et d’émotions qui enivre à chaque instant deux personnes qui s’aiment ; elle devinait le bonheur délicieux qui se mêle à toutes leurs actions ; elle devinait ce que la nature, le ciel, les fleurs et les beaux jours peuvent avoir de ravissant, quand on en jouit près de l’objet aimé; et, pour la première fois, elle comprenait la passion ardente, vive, profonde, et elle la comprenait à la torture que lui faisait éprouver la jalousie.
Son âme troublée sentit s’éveiller des sentiments de haine et des idées de vengeance qu’elle n’était pas maîtresse de réprimer, et, sous cette impression la plus violente qu’elle eût jamais éprouvée , elle oubliait et ses consolations habituelles, et ses espérances, et sa résignation.
Son visage exprima l’effroi à la révélation de ce nouveau genre de supplice, martyre
inconnu jusqu’alors et dont le tourment la glaçait d’épouvante.
Accablée, elle s’était laissée tomber sur un fauteuil, et, sa tête affaissée sur sa poitrine, ses mains crispées, toute sa personne abandonnée à la douleur, elle eût pu servir de modèle pour peindre l’abattement et la stupeur.
La nuit était venue, elle ne s’en apercevait pas ; le temps s’écoulait sans qu’elle le sût. Il n’y avait plus pour elle ni passé, ni avenir, toute sa vie était concentrée dans ce moment d’inexprimable angoisse.
Un bruit inaccoutumé vint l’arracher à cet état d’insensibilité extérieure qui cachait tant de pénible agitation ; elle s’éveilla comme d’un cauchemar et entendit des coups redoublés à la porte du salon qui précédait sa chambre.
Par un mouvement machinal elle se leva et courut à cette porte.
— Ouvrez ! ouvrez! criait du dehors une voix qui lui était inconnue.
Elle répondit qu’elle ne pouvait ouvrir, qu’elle n’en avait nul moyen, et que c’était
du dehors que les portes étaient fermées.
, Un silence suivit. . .
Elle tremblait.
La porte fut ouverte. La vive lumière de flambeaux portés par des inconnus, vint frapper Isabelle dans son obscurité. Alors, au milieu d’un groupe de quelques personnes étrangères, elle vit devant elle un inconnu, vêtu de noir, qui regardait avec sévérité le comte de Saint-Laurent, pâle comme la mort, et elle aperçut à ses côtés le visage grave et austère de Williams Espread.
Mais c’était trop d’émotion pour son âme agitée. Ses forces n’y sullirent pas, elle vacilla, chercha un appui que lui présentèrent les bras d’Albert et elle perdit connaissance.