VII
Conclusion.
Isabelle ne tarda pas à renaître à la vie ; un soupir annonça qu’elle reprenait le sentiment de sa situation ; mais il fut suivi d’un sourire d’espérance. Elle ouvrit les yeux, et son premier regard se porta sur le comte, qui, pâle, immobile, tremblant, tenait encore une des mains de sa femme et la couvraitde pleurs et de baisers.
— Où suis-je donc ? est-ce au ciel ? dit-elle.
Car il lui semblait que cet amour d’Albert, ses regrets, ses larmes, étaient des biens qui ne pouvaient exister pour elle sur la terre.
La chambre où elle se trouvait lui était in-
UN NOi UU Dli HUBAN.
connue. C’était une pièce assez grande, meublée avec un luxe et une élégance tels qu’elle n’avait encore rien vu de semblable ; ses regards ne s’y arrêtèrent pourtant pas, et se portèrent sur Williams Espread, en s’écriant :
— Et rua mère !
— Douze jours à peine me séparent du moment où je la quittai, lui dit-il.
Isabelle se rappela la lettre qu’elle avait reçue.
Elle allait parler. Mais son attention fut attirée par l’entrée dans la chambre de ce même inconnu, grave, austère, vêtu de noir, qu’elle devina être un magistrat. Il était suivi de deux autres personnes : l’une d’elles prit place à une table pour écrire ; il se fit un grand silence.
À l’apparition du magistrat, Albert s’était éloigné d’Isabelle, mais pas assez tôt pour que son mouvement ne fut remarqué.
— Vous espérez que cette pauvre femme ne parlera pas ; vous lui dictiez peut-être ses réponses ; mais nous sommes en garde contre toute espèce de mensonge, dit le magistral.
Albert ne fut pas maître de déguiser un geste de menace, en s’écriant:
— Je n’ai jamais menti, Monsieur, ï.e magistrat reprit ironiquement:
. — Et quand vous faisiez passer pour folle celle jeune femme qui a toute sa raison? * Albert, interdit, voulut pourtant répondre; il n’en eut pas le temps ; le juge continua en montrant des papiers qu’il tenait à la main.
Ces deux lettres que nous venons de trouver là haut attestent et sa sage résignation et les horribles tortures qui l’avaient poussée à l’idée du suicide.
C’étaient les deux lettres écrites par Isabelle, au moment oh elle était décidée à s’ôter la vie. Le magistrat lut haut celle qui s’adressait à Albert: de grosses larmes tombaient des yeux du jeune homme ; le magistral ne les vit pas, mais Isabelle pourtant ne fut pas seule à les voir. Un gémissement douloureux les accueillit et attira l’attention de la jeune femme ; cette espèce de cri sortait d’une alcôve où sur un lit splendide, gisait presque sans force une forme humaine, en-
veloppée de tant de mousseline et se dérobant si bien aux regards, qu’Isabelle ne l’avait pas encore aperçue.
C’était Ilortense de Kerschtrell, comtesse de Saint-Laurent.
La jeune femme recula avec épouvante à son aspect.
— Ne craignez rien, reprit le magistrat; elle est dans l’impuissance de faire aucun mal maintenant; il ne lui reste plus qu’à rendre compte de celui qu’elle a fait.
A ces mots, prononcés avec une dédaigneuse fermeté, la malade sentit sa haine et son orgueil se révolter et ils lui donnèrent la force de se soulever, d’examiner ceux qui étaient près d’elle et de jeter au comte des paroles quelquefois incompréhensibles pour ceux qui étaient là, mais où se révélait une espèce de joie féroce à l’idée qu’un jugement, une peine sévère imposée par la loi, le séparerait encore d’Isabelle, et que son honneur flétri, sa vie misérable, ne lui laisseraient aucun moyen d’ètre heureux.
L’étonnement d’Isabelle était immense.
Quoi ! cet amour qui lui inspirait une si vive jalousie avait abouti à tant de haine !
Le magistrat regarda la jeune femme et la comprit.
— Les mauvaises passions, dit-il, amènent plus de malheur qu’on ne croit, et il s’y mêle plus de fiel que de douceur. Mais elle a raison, cette femme, quand elle prévoit votre séparation de cet homme cruel ; vous aurez le droit de vous séparer à jamais de lui ; vous serez rendue à une vie douce et heureuse dans votre famille, et ceux qui vous avaient ravi votre liberté vont à leur tour perdre la leur !
— Ah ! murmura d’une voix stridente la malade, il partagera encore mon sort et non le sien !
Isabelle tressaillit à ces mots.
Le magistrat examinait le comte de Saint- I^iurent avec une grande attention. Quelque chose de noble, de loyal et de distingué se faisait remarquer en lui au premier aspect et devait prévenir en sa faveur, ceux surtout que l’habitude de l’observation a convaincus que la physionomie révèle toujours les ins-
il 6 UN NOEUD l>E KUBAN.
tincts naturels de l’àme. Puis il y avait des traces de souffrances profondes et déjà anciennes sur ce beau visage, et l’attention comme la sagacité du magistrat éveillait en lui des doutes, il se disait :
— Est-il complice, est-il victime?
Mais pendant cet examen, le juge en subissait un aussi, et Hortensede Kerschtrell devinait sa pensée ; elle craignit que le comte ne lui échappât; que, rendu à la liberté, pendant qu’elle expierait les crimes dont elle 11e s’était rendue coupable que par amour pour lui, il pùt retrouver le bonheur près d’Isabelle ; et, toute sa fureur jalouse se réveillant à cette idée, elle reprit des forces et dit avec fermeté au magistrat;
— Monsieur, je suis prête à répondre à toutes vos questions Que voulez-vous savoir?
Il y eut comme un frisson de crainte dans l’auditoire, en l’enttendant parler ainsi.., on sentait que le sort du comte allait dépendre de ses aveux, et qu’elle l’avait condamné.
Isabelle le comprit.
Il régnait un profond silence.
La jeune femme était habituée à souffrir,
UN IXÛfcUD DE IlUBA N.
par deux années d’infortune, où la résignation l’avait rendue raaitresse d’elle -même, et lui avait donné sur ses justes ressentiments un empire absolu; elle sentit qu’elle devait en ce moment cacher l’intérêt qu’elle prenait à Albert ; si la femme qui allait parler croyait le jeune homme aimé, il était perdu.
Isabelle, calme et sévère, se leva et dit :
— Avant que le sort de M. le comte de Saint-Laurent soit décidé, je veux que tous sachent bien ici que je n’attendrai ni jugement, ni même éclaircissement, pour décider de mon sort à moi ; puisque ma liberté m’est rendue, j’en profiterai pour rejoindre ma mère. Puis, se tournant vert l’Améri-r cain : Mon père, ajouta -t- elle, voulez -vous que nous parlions dès demain pour l’Amérique ?
— Ce sera remplir tous mes vœux, répondit Williams.
La joie, une joie méchante et amère, brilla dans les yeux flamboyants de la bellemère.
— Perdue pour lui ! murmura -t -elle.
Le jeune comte s’affaissa sur lui -même et retomba sur le siège d’où il s’était soulevé, comme s’il eût senti la vie lui échapper. Son abattement fut extrême et sa figure découragée et désolée sembla se décomposer...
— Qu’importe tout le reste? dit -il; et il n’écouta plus. Son existence était finie; on pouvait faire de lui tout ce qu’on voudrait ; il était insensible h tout.
Cependant le magistrat attentif adressait des questions à la malade en l’examinant, et elle commençait à répondre avec une exaltation toujours croissante, lorsque le médecin entra.
Il savait ce qui s’était passé. C’était un médecin de la ville voisine , celui qui venait d’habitude au château avait quitté le pays depuis quelques jours.
On s’écarta ; il parla à la malade, lui tâta le pouls, visita sa blessure à la tête, et, pour toute réponse, dit brusquement:
— Qu’on fasse venir un prêtre !
— La mort ! la mort ! s’écria la malade d’une voix déchirante, qui glaça d’effroi
ceux qui étaient présent ; puis, comme si elle eût voulu fuir cet arrêt, elle se souleva par un effort inouï, et répéta une troisième fois avec une horrible épouvante :
— La mort !
Elle retomba ensuite sur l’oreiller, en éclatant en sanglots.
La tièvre violente qui la soutenait et lui donnait des forces factices ne lui avait pas laissé penser qu’elle put être en danger; sa surprise fut égale à son effroi.
Cependant, le curé du village avait appris l’accident : c’était un bon vieillard qui ne soupçonnait pas le mal; et comme la veuve du vieux comte remplissait tous ses pieux devoirs, et donnait quelque argent pour les pauvres, il la regardait comme une sainte. 11 venait inquiet de sa santé, mais ne se doutant nullement de ce qui se passait. Il avait toujours cru à une folie réelle de la jeune comtesse, à une bonté inouïe de la part de sa belle-mère, la soignant au château au lieu de la livrer à des mains étrangères.
Hortense (le Kerschtrell avait été élevée dans la religion chrétienne; elle s’en faisait un appui dans l’opinion, mais n’y pensait pas même en accomplissant en public toutes les pratiques des croyants. Quand le bon curé entra dans cette chambre de mort et qu’il la vit en proie au désespoir, il fut épouvanté; il apprit, en voyant Isabelle, que sa folie n’était qu’une imposture et que la mourante était coupable. Le saint homme, dans sa douce vie de curé de village, n’avait pas été appelé à voir les orages passionnés des cœurs vicieux ; mais la religion, sa seule poésie à lui, a des enseignements et des miséricordes pour tous ; il lui sembla qu’au-dessus de la justice de * la terre il y avait celle du ciel, et qu’il était de son devoir d’aider la mourante à la fléchir avant de paraître devant elle.
D’un ton d’autorité il écarta tout le monde; on passa dans la pièce voisine à ses ordres, et il resta seul avec la femme qui se mourait, le cœur rempli de désespoir et de ressentiment.
Pendant cet entretien suprême, il y avait
UN NOKUI) UK ItUltAN.
uue espèce de recueillement et de terreur parmi ceux qui attendaient.
Le magistrat ne quittait pas le comte; il attachait sur lui un regard investigateur qui semblait plonger au fond de sa pensée, il devinait les causes, mais il voulait interroger sur les détails et comprenait à peine comment celte séquestration de plus de deux années avait pu s’exécuter ; il était nouveau dans le pays, son prédécesseur avait dù être trompé par l’estime qu’il portait aux habitants du château, mais lui, en arrivant, il y avait un mois environ, avait été frappé de cet air de mystère qui régnait aux environs: quelques mots à voix basse accusaient la belle-mère, et malgré sa beauté, ses grâces et les plaisirs qu’elle cherchait à ramener au château, on le fuyait et peu de voisins y apparaissaient depuis plus d’une année.
Lorsque Williams y vint demander la jeune femme, le matin de ce jour -là, on le regarda avec surprise. D’où venait-il donc?
Comment ne savait-il pas que la femme du comte était privée de la raison depuis plus
422 UN NOEUD DE IlUBAN .
de deux années? et Williams, qui, pendant cet espace de temps, avait lu constamment les lettres d’Isabelle, courut à des renseignements plus indépendants que ceux des domestiques du jeune comte. Le magistrat déjà prévenu par lui, venait de partir pour le château, et Williams se hâtait, afin de le rejoindre, quand il rencontra et renversa l’ennemi sans le connaître.
Cependant, après un assez long silence, .
le magistrat recommença ses questions, se mit enfin à interroger le jeune comte tellement plongé dans sa rêverie, qu’il ne l’entendît pas.
Revenu à ce qui l’entourait et au sentiment de sa situation, Albert tourna vers son juge un regard morne et éteint, et dit d’une voix faible :
— Que voulez -vous, Monsieur? je n’ai rien à répondre, rien à dire. On ne punira jamais assez ceux qui ont causé un horrible malheur; les souffrances de cette jeune femme, et si bonne et si belle, ne pourront jamais être assez vengées. Une vie entière de tourments n’expierait pas à mes yeux le mal
UN NŒUD DR RUBAIf. 423
qu’elle a souffert. Je ne me défendrai donc pas: tout est fini pour moi; je ne désire plus que ce qui peut terminer des regrçts qui dureront jusqu’à ma mort... et dont nul ne sait toute l’amertume.
Il ajouta tout bas: Je l’aimais.
Isabelle était restée calme en apparence; mais profondément agitée intérieurement.
Ce fut avec une grande émotion qu’elle dit, en se tournant vers le magistrat :
— Monsieur, si j’ai dit tout à l’heure ce qu’une femme indifférente et irritée aurait pu dire, si j’ai annoncé l’intention de me séparer sans retour de mon mari, je dois à la vérité d’avouer que j’espérais ainsi désarmer le ressentiment et la jalousie d’une personne qui, pour me séparer de M. de Saint-Laurent, pouvait l’accuser et le perdre. Mais en ce moment je dois à vous, Monsieur, à moi... cl à... lui, ajouta-t-elle en se tournant vers le comte, de dire toute ma pensée.
Je ne quitterai point mon mari, à moins que sa volonté ne l’ordonne, et quel que soit son sort, je le partagerai, non par de-
voir seulement. S’il était malheureux, séparé du monde, je voudrais qu’il eût du moins près de lui quelqu’un dont il serait aimé.
Il y eut une vive surprise parmi les assistants, et le comte éprouvait une si violente émotion, qu’il ne pouvait prononcer un mot.
Mais Isabelle voyait l’expression de son visage ; cette expression disait tout.
Il prit les mains de la jeune femme, les
pressa sur son cœur, et fondit en larmes.
En ce moment, le vieux curé ouvrit la
porte.
— Venez tous, dit-il.
L’on entra chez la malade ; sa figure avait changé d'aspect ; la haine s’en était effacée; les simples paroles du pasteur avaient ramené l’âme égarée, les souvenirs de l’innocente enfance qui reparaissaient au moment de la mort avaient rapporté avec eux les saintes croyances ; la femme irritée, haineuse, impitoyable, était devenue craintive et repentante devant la pensée d’un Dieu prêt à peser ses actions dans la balance de la justice.
— Approchez, dit-elle, il me reste encore une force fébrile, je veux qu’elle serve à dire
enfin toute la vérité : puisse l’aveu sincère que je veux faire... me valoir un peu de pitié sur la terre et dans le ciel !
On s’approcha du lit; Isabelle se plaça d façon à n’ètre pas vue de la mourante ; elh craignait de ne pouvoir cacher assez bien au milieu de celte scène lugubre, l’espèce d’ineffable joie qui inondait son cœur. Albert l’aimait et elle ne le quitterait plus! Qui ne sait que la certitude d’être aimé de ce qu’on aime, répand un tel bonheur dans l'àme, que, malgré les efforts qu’on peut faire, il en apparaît toujours quelque chose dans l’expression, le geste, le maintien, le regard, tant on est, pour ainsi dire, exalté par cette pensée comme par un air vivifiant !
Enfin la malade prit la parole et, comme elle l’avait dit, la fièvre la soutint, au milieu de souffrances qu’elle dissimulait, de plaintes douloureuses qu’elle ne pouvait retenir, et d’interruptions nécessaires pour reprendre des forces et rassembler ses idées ; elle fit à peu près le récit que nous donnons, sans les interruptions et les incidents qui le troublèrent.
— Ayez pilié de moi, dit-elle, et écoutezliiei : J’étais la fille unique d’un riche banquier; tout cédait à mes caprices, quand le malheur vint me frapper. Le premier de tous, fut de rencontrer aux eaux de Baden le comte Albert de Saint-Laurent.
Je l’aimai, je désirai en être aimée: mais lui, livré à de folles dissipations, ne songeait point au mariage ; il ne vit pas ou ne voulut pas voir mon amour.
La parente . qui m’accompagnait, car je n’avais pas de mère, connaissait le comte ; elle ne devina point mon cœur, attira souvent le jeune homme, et parfois prévoyant l’époque, encore lointaine, disait-elle, où il songerait h se marier, lui nomma plus d’une fois Isabelle de Mclval comme une fille unique qui lui conviendrait à merveille, et dont la mère était son amie.
Je revins dans la maison paternelle avec le cœur plein d’un amour malheureux et d’une haine douloureuse.
La maison était en désordre, mon père était ruiné, sa mort suivit de près ; et de tout le passé, il ne me resta que les deux sen-
timents cruels qui me torturaient le cœur.
Celte dame qui m’avait conduite à Baden était mon seul appui ; elle avait connu ma mère; elle m’aimait: mais sa fortune était médiocre, elle ne pouvait rien par elle-même. Cependant elle pouvait tout pour moi, car elle connaissait également la famille de Melval et celle du comte, de Saint-Laurent. Et là était toute ma pensée.
Madame de Melva* eut besoin d’une institutrice pour sa fille, je pensais à entrer chez elle, quand le père du jeune comte, ennuyé de sa solitude, eut l’idée d’ouvrir sou château à ses voisins, d’y rappeler la gaîté et les amusements ; mais, pour y parvenir, il lui fallait une femme jeune qui voulût bien tenir celle maison et l’aider à en faire les honneurs, car son âge et ses infirmitéslui rendaient nécessaire la présence de quelqu’un, et son fds ne passait au château qu’une courte partie de l’année.
C’était un bonheur imprévu qui me ravit:
j’arrivai. Le vieillard fut charmé, sa maison fut joyeuse, et le jeune comte sembla me voir avec plaisir.
4i8 UN NOEUD UE. RUBAN.
Mais... j’échouai encore près de lui dans mon projet. Il fut poli, aimable et rien de plus.
Deux années se passèrent ainsi ; voyant que je ne pouvais prendre d’empire sur son eceur, j’en voulus avoir sur son sort.
Je parvins à épouser le vieillard et à tenir entre mes mains la plus grande part de la fortune du jeune homme.
C’était au lit de mort que le père m’avait donné son nom; la famille voulait attaquer le dernier acte du vieux comte ; le fils s’y opposa, et, venu pour fermer les yeux de son père, il respecta ses dernières volontés. Je le retins facilement au château; le grand deuil l’éloignait du monde. C’est une nature douce, nonchalante et faible. Il resta plus d’une année en disant toujours qu’il partirait le lendemain.
Je pris sur lui un ascendant qu’il n’essaya même pas de repousser.
Que dire maintenant?.. Oh ! je ne veux pas, je ne peux pas tout avouer...
Mais comment le mariage eut-il lieu?
dira-t-on...
Pourquoi l’avez-vous laissé faire?...
Ah ! je me suis répété à moi-même ces questions bien des fois. Bien des fois j’ai maudit l’idée que j’eus, moi, de provoquer et de décider ce mariage.
Mais le ciel voulait me punir et, que de fois ainsi, il jette dans notre esprit une espèce d’aberration qui nous fait préparer de nos propres mains le malheur qui doit nous punir de nos torts !
Je ne pouvais épouser le comte Albert, et sa famille le pressait de se marier ; de plus, je sentais qu’un mariage assez riche pour réparer les brèches fai tes à sa fortune était nécessaire. 11 avait usé largement des plaisirs de Paris, comptant sur un riche héritage; cet héritage qui restait entre mes mains, était lui-même dans un grand désordre par les prodigalités des dernières années, le splendide état de maison ; des fêtes, des chasses, des entreprises par lesquelles j’avais voulu rendre le château un lieu de plaisirs et d’occupations intéressantes pour retenir Albert, m’avaient forcé d’emprunter sur les
biens et l’on menaçait de les vendre. Une dot pouvait seule combler le déficit.
Un mariage fut décidé.
A l’époque où j’avais vu Isabelle de Mclval et où mon regard scrutateur avait plongé son examen jusqu’au fond de l’Ame de la jeune bile, j’avais vu en elle une enfant chétive et laide qui ne pouvait inspirer l’amour ; puis elle avait été troublée par mon seul regard. Il serait donc facile de la dominer.
Alors, lé jeune comte m’aimait... oh! oui il m’aimait; quoique j’en aie douté depuis, et bien que j’aie vu ensuite dans son âme un amour dont celui qu’il eut pour moi n’approcha jamais... cependant, il m’aima...
J’obtins de lui une promesse que j’essayai de rendre sacrée par des serments sur la tombe de son père, sur ma vie, que je jurais d’immoler, s’il y manquait ; sur son honneur, qui était sa seule foi.
Albert avait vécu dans le scepticisme de
notre époque, il n’avait aucun principe, on «
le dominait par ses qualités, son honneur délicat et sa grande bonté.
11 croyait difficilement au mal c’est-à-
dire à la méchanceté ; car le mal, et le bien sur le reste n’était pas distinct à ses yeux ; sa conscience manquait de lumières, bien que son esprit en eût d’éclatantes.
Il promit tout ce que je voulus et. il tint toutes ses promesses ; il croyait que son honneur y était engagé. Comme il crut que cet honneur eût été terri i s’il ne se fûtjpoint acquitté envers ses créanciers....
Le mariage se fil à Paris.
J’attendais paisiblement son retour avec sa femme, et comme nous en étions convenus, j’allai le chercher au dernier relais, où je laissai la jeune femme sans même avoir cherché à l’apercevoir.
Mais, le lendemain, elle arriva.
Tout fut fini pour mon bonheur.
Isabelle était belle comme un ange et le charme de sa personne était irrésistible. Je jetai les yeux sur le comte... Il avait pâli sous mon regard. Bien plus, son visage altéré portait des traces de souffrances anciennes.
11 l’aimait.
Voussavez le reste... Ab ! si elle a souffert, elle !.. Ses tourments n’ont pas approché des
miens. Il est impossible d’imaginer ce que mon âme ardente et passionnée endura de torture, quand je vis l’admiration dont la jeune femme était l’objet, se traduire en amour dans le cœur de son mari ! Ce qu’il me fallut faire pour en réprimer l’élan, pour le tromper, l’effrayer, le retenir et l’obliger à garder ses serments, est impossible à dire ; un jour vint où tous mes efforts furent superflus , Isabelle entra le soir dans l’appartement d’Albert : cette visite imprévue et l’effet qu’elle produisit me firent comprendre que cet échafaudage de bonheur élevé avec tant de peine s’écroulait, j’eus un moment de vertige. Je voulus tout anéantir avec mes espérances. Car, leur amour, leur vie, la mienne, je cherchais à en faire un même holocauste. Je mis le feu au château !
Tout échappa ; Isabelle sauva son mari ; mais l’émotion qu’elle éprouva fut si grande, qu’une fièvre violente lui ôta pendant quelques jours le souvenir elle sentiment des choses réelles. Albert, effrayé de la voir en cet état, craignit pour elle la folie... Sa douleur et son effroi, à ce mot cruel, me donnè-
rent l’idée de m’en servir pour l’éloigner d’elle à jamais. Il tomba malade et ne put quitter le lit de quelques jours, àfon plan fut arrêté, j’eus des complices ; ils ne sont plus.
Albert, à peine guéri, voulut revoir. Isabelle ; tous s’y opposèrent ; chacun raconta les effets d’une folie dangereuse et dégoûtante ; on fit comprendre au comte qu?
çe serait pour lui un horrible spectacle. , Ah ! que le ciel vengea bien la pauvre victime par les tortures jalouses qui me déchirèrent le cœur. Albert l’aimait ; le peu d’instants où jls s’étaient vus avaient suffi pour faire naître une passion pror fonde dont rien ne put le distraire ; deux années se passèrent en efforts superflus.
Sa pensée était avec Isabelle, et quand je parvenais à l’occuper quelque temps , tout à coup un mot douloureux lui éphappait au souvenir de cette folie dont il ne douta jamais. Enfin, je luttai avçp une peine inutile contre une répulsion involontaire, qui avait fini par l’éloigner de moi, qu’il combattait, mais dont je m’apercevais pourtant. J1 était
* k mille lieues de me soupçonner, et pourra
tant il cédait à un instinct secret qui me rendait odieuse à ses yeux: il ne m’aimait plus, et mon amour lui était devenu insupportable.
Voilà comment se sont passés ces jours que j’aurais voulu à tout prix rendre heureux, et dont la souffrance a été telle, que j’ai plus d’une fois envié le sort de celle que je persécutais. Quelles que fussent ses souffrances, elles n’égalaient pas les miennes, la pauvre femme avait l’innocence et l’espoir.
C’était avec peine que la malade achevait son récit; sa voix faiblissait; les derniers mots ne furent presque pas entendus, et ses forces semblèrent l’abandonner tout à fait pendant quelques instants.
Le magistrat dit au comte :
— Je n’ai pas besoin de vous dire, Monsieur, que je renonce à l’accusation, et que si votre faiblesse fut coupable, c’est affaire entre le ciel et vous.
Williams Espread s’approcha du comte, dont jusque-là il s’était tenu à distance ; il s’arrêta devant lui, et, après un moment
qui semblait consacré à la réflexion, afin de donner plus d’importance à ce qu’il allait faire, il lui tendit la main.
Albert prit cette main avec un sentiment de reconnaissance et ne put s’empêcher de
laisser échapper ces mots:
— Ah ! Monsieur, un homme comme
vous n’eût jamais eu de pareils torts !
— Parce que je crois au devoir et à Dieu, répondit l’Américain avec simplicité.
Isabelle fut charmante en disant :
— Nous vous bénissons à jamais comme un père ; car, pour nous sauver, vous aurez fait plus de quatre mille lieues... tout seul.
— Je devinais bien, répondit Williams en souriant, que vous ne partiriez pas.
Dans douze jours, votre mère apprendra que je vous ai vue heureuse. Mais voilà tout ce qu’elle doit savoir. L’année prochaine, nous serons tous réunis à Paris.
En ce moment, la mourante reprenait ses sens, et semblait appeler Isabelle, qui s’approcha d’elle ; les autres la suivirent et entourèrent de nouveau le lit.
y Horlense n’avait plus rien de son auda-
436 UN NOEUD ufe RtiéAN.
cieuse beauté et de son* inexorable rudesse ; les approches de la mort l’avaient vaincue.
Ce fut avec une voix bien faible quelle dit : — Isabelle, pardonnez à votre mari et vivez heureuse avec lui : pèüt - être Dieu me saura -t- il gré de cette prière que je vous fais. Quant à moi, objet de votre haine et de vos malédictions...
— N’achevez pas, interrompit la jeune femme... vous êtes pardonnée sur la terre, et nous allons prier ensemble pour que vous le soyez au ciel. *
Isabelle se mit à genoux contre le lit.
— Èst-ce vrai ? est-ce possible ? Vous pardonneriez? dit faiblement la femme coupa- • # ^ , . .
ble et inquiète. Votre pardon, ce serait un espoir, peut-être un gage de celui de là-haut. Puis la mourante, dont les facultés manquaient déjà à sa volonté de voir et d’entendre ce qui se passait autour d’elle , essaya de se soulever, et sa main s’étendit et eut l’air de chercher du côté de la jeune femme, qui prit cette main dans les siennes; puis Isabelle se souleva, et s’approchant du visage dù déjà la thoft mettui -
sa terrible empreinte, elle déposa un baiser filial sur le front décoloré de la malade, qui poussa un soupir de reconnaissance et de joie.
Ce fut le dernier !
Isabelle eut un mouvement d’effroi et se détourna ; les bras d’Albert la reçurent et l’entraînèrent loin de la chambre funèbre en disant: Venez, ma bien-aimée, mon Isabelle, ma femme !