Le noeud gordien
En janvier mil huit cent dix-neuf, la diligence de Lyon, apTès avoir traversé le faubourg Saint-Laurent et le pont de l'Isère, ébranlait le pavé de la ville de Grenoble. Pendart la nuit, une neige fine avait répandu sur la bâche une couche semblable au glacis d'un biscuit de Savoie. Si l'on avait pu douter de l'âprcté du froid, les figures de quelques montagnards dauphinois et de trois artilleurs de la garnison, entassés sur la banquette, eussent prouvé que voyager à l'anglaise, au cœur de l'hiver, sur le versant occidental des Alpes, constituait un de ces plaisirs écorchans dont parle Montaigne.
Il était difficile de deviner ce qui se passait dans l'intérieur, car les portières restaient soigneusement fermées. L'atmosphère était si condensée que la transpiration des chevaux faisait flotter un brouillard en queue de la voiture ; une trépidation sourde émouvait au passage les entrailles des maisons; puis, après ce sillage aérien et cotte vibration souterraine, tout s'évanouissait ; et dans les rues presque désertes, le silence reprenait cette profondeur calme et pleine de gravité qui caractérise le repos des villes en province.
Les voyageurs emprisonnés dans cette diligence si bien fermée ne donnèrent signe do vie que lorsqu'elles se fut arrêtée devant son bureau, à l'extrémité d'une place en forme de trapèze décorée par une assez jolie fontaine. Plusieurs d'entre eux mirent alors la lôte à la fenPtre connue le dieu des bonnes gens, et réclamèreni leur délivrance. En ce moment un homme d'une trentaine d'années, qui, malgré un froid de dix degrés au-dessous de zéro se promenait depuis longtemps sur la place, s'approcha de la voiture dont il fit le tour. Sa figure, qu'on eût pu trouver laide mais non vulgaire, était encadrée par des cheveux d'un blond ardent: son nez, courbe comme le bec d'un aigle, semblait vouloir mordre deux moustaches rouges et rai<los. La pupille rélrécie de ses yeux gris clair jetait un rayon aigu capable de glacer le cœur du plus intrépide. Ce curieux dédaigna la rotonde, glissa sur l'intériour, et perça
LE SIKCI.K. — NOEUD UORDIEN.
la glace fermée du coupé, en y jetant son regard d'oiseau dn proie. Son inspection terminée, il reprit sa promenade et alla jusqu'au bout de la place, où il parut contempler les éphémères cristaliis'f lions de la fontaine; mais cependant ses yeux ne quittèrent pas plus la voiture que ceux du faucon ne lâchent le héron qu'il entoure de sa spirale.
Les postillons dételaient, les commissionnaires armés d'échelles montaient à l'assaut de l'impériale, les portières étaient ouvertes, les marche-pieds abaissés; les voyageurs s'agitaient pêle-mêle sur le pavé en réclamant au tohubohu de l'emmagasinement, qui sa malle, qui son manteau, qui son sac de nuit. Par un retard peut être aristocratique, le coupé seul restait f.rmé. Celte clôture inexplicable impatienta le curieux à moustaches rouges ; il revint près de la voiture, plongea de nouveau son regard à travers la glace immobile, et put apercevoir cette fois le capuchon d'une pelisse do satin noir. En ce moment un grand jeune homme en redingote fourrée, la têle couverte d'une élégante rasi^uette de voyage, ouvrit la portière opposée, sauta lestement à terre, et reçut avec des attentions infinies la dame à la pelisse, qui mit à descendre toute la gaucherie désirable. A travers les jantes des roues, l'observateur put voir deux étroits brodequins qui se confièrent l'un après l'autre aux degrés en zig-zag du marchepied, sans accident mais non sans trahison. La voyageuse ayant enfin atteint la terre ferme, s'y posa aussi légère qu'un oiseau, prit le bras de son compagnon, et entra avec lui dans le bureau. On moment après, l'homme au regard perçant, qui était resté immobile à sa place comme s'il eût voulu se cacher derrière l'attelage, vit reparaître IfS deux voyageurs. La jeune dame, les yeux levés sur son cavalier qui ti>nail sa casquette à la msin. semblait remerct r par le plus gracieux sourire la galanterie dont > Ile etail évidemment Tobj-t ; maigre la passe alloni^'ée de sa capote et le collet de fourrure qui rouvraient presque en totalité sa fii^ure, on la devinait jeune et charmante. Lab.ai.téa son parfum qui la trahit quand elle se cache ; sous le vo*le, une joue femme se reconnaît comme unerseduns l'ombre. De son poste d'observation, le curieux n'avait pas perdu
CHARLES DE BERNARD
un seul geste du jeune homme ni un seul sourire de la dame ; les postillons le démasquèrent en emmenant leurs chevaux. L'inconnue l'aperçut alors, tressaillit, puis chancela sous un regard qui croisa le sien, comme si cet fspion l'eût fascinée par un jet magnétique et continu semblable à celui que lance l'œil venimeux du serpent ; et si son compagnon de voyage eût pu voir en ce moment son visage, il l'aurait trouvé pâle et décomposé. Sans plus l'écouter ni lui répondre, sans attendre le domestique, qui rassemblait ses effets, la jeune femme, effrayée, s'éloigna d'un pas si rapide, qu'elle paraissait plutôt courir que marcher, et se jeta dans la première rue qui s'offrit à elle. Le voyageur, toujours sa casquette à la main, la suivit des yeux jusqu'à ce qu'elle disparût, et demeura plus ébahi qu'un chien d'arrêt qui perd une piste ; il appela bientôt l'amour-propre à son aide. Pour réprimer la moquerie de ses compagnons de voyage, il s'enfonça sévèrement sa casquette sur l'oreille droite, fit une pirouette cavalière, et se (rouva en en face de l'individu dont l'aspect avait si fort efl'arouché sa compagne. Les deux hommes se regardèrent.
— Guerlandl dit le voyageur d'un air de surprise et de bonne humeur; c'est le ciel qui vous envoie; j'ai besoin d'un cornac, et je vous prends.
Guerland recula d'un pas et fronça le sourcil; mais il maîtrisa promptement le sentiment secret qui avait donné à sa figure une expression menaçante, et fit contracter à ses lèvres un sourire dont il dissimula l'effort sous ses longues moustaches,
— Vous, à Grenoble! mon cher Barberin, dit-il d'une voix composée. Quelle bonne fortune vous y amène?
— Une bonne fortune, en effet, répondit le voyageur; du moins je l'espère. Mais il gèle un peu trop pour que je vous fasse ma confidence au milieu de la rue, comme les amans de Molière. Trouvez-moi quelque gîte où nous puissions deviser les pieds sur les chenets et la fourchette à la main. Jo meurs de faim et de froid. Quel est le meilleur hôtel î
— Vous n'irez pas à l'auberge ; j'ai une chambre à vous donner, reprit son interlocuteur d'un ton d'empressement qui contrastait avec la répulsion qu'avait exprimée son premier abord. Mon domestique viendra prendre vos effets.
Une demi-heure après, les deux jeunes gens, assis devant un feu pétillant dans le cabinet de Guerland, déjeunaient de compagnie, le voyageur en voyageur, le maître du logis du bout des dents et sans doute par courtoisie.
— Vous m'avez promis une confidence, dit celui-ci, quand il vit l'appétit de son hôte à peu près apaisé, et en faisant un effort pour dérider la sombre expression que conservait sa physionomie.
Barberin vida son verre, mit sa serviette sur la table, ses pieds sur les chenets, lissa une pptite moustache noire qui relevait une jolie figure assez délibérée, et prit la parole de ce ton badin et avantageux qu'affectionnent les jeunes gens pour leurs histoires couleur de rose :
— Vous saurez, mon cher hôte, qu'hier à pareille heure, au lieu de déguster un excellent déjeuner et de jouir d'une aimable compagnie, je gelais au milieu de la bonuo ville de Lyon. C'est dans la cour des messageries que la scène se passait. On chargeait à ma droite la voiture de Paris, par la(|uelle je devais partir; à ma gauche, celle do Grenoble, d'où je suis descendu.
Pour tuer le temps et le froid,-jeme promenais de l'une à l'autre en fumant un cigare. J'abhorre les bureaux de diligence et la ménagerie (jui s'y entasse en allendant le départ; pour prévenir la congélation de mon individu, jo jpréférais battre la semelle à la manière des écoliirs. J'avais une place dans le coupé. Figurez-vous ma terreur lorsque jo vis prêt à y monter un couple liibcriiois ou helvétique, jo no sais lequel ; mais inoui, et créé sans doute pour montrer jusqu'à quel point la peau humaine estsusceplibln de dilatation : un liipiiopoiame en redingote d'alpaga remorquant un cachalot en pclisso verte fourrée de peiil gris. Je vois cucoro les doux monslrcsl à eux seuls ils emplissaient
le coupé, si bien qu'une sole en troisième se fut trouvée trop ventrue. Et j'étais le grain chétif promis à cette double meule ! D'horreur, je jetai mon cigare et tournai sur mes talons.
Autre tableau t. Dans le coupé de la diligence de Grenoble venait de s'asseoir une jeune dame, coquettement attifée, aux grands yeux noirs, au teint [lâle, aux lèvres roses, charmante en un mot ; d'ailleurs, vous avez pu en juger. Vous me voyez d'ici : d'un côté ce couple inhumain, d« l'autre ce gracieux visage ; la frayeur d'arriver à Paris plat comme un album; la cruauté de laisser une aussi jolie personne exposée seule au froid meurtrier d'une nuit de janvier; ma charité pour moi et pour elle; bref, une minute après ma malle passait d'une impériale à l'autre, et je dois vous dire que ce changement de front attira un sourire mêlé de rougeur sur la figure de ma future partner. Un quart d'heure plus tard, je faisais le voyage de Lyon à Paris par Grenoble, itinéraire contraire aux plus simples notions géograpliiques ; mais vous avouerez que c'était le cas d'imiter La Fontaine et de prendre le plus long. Tout chemin mène à Rome, mais un seul conduit au ciel; le ciel pour moi, comme pour vous sans doute, est une jolie femme; c'est ma seule dévotion; j'espère qu'elle me iirofilera un jour et qu'il me sera beaucoup pardonné, ainsi qu'à Madeleine, parce que j'aurai beaucoup aimé.
— Et vous êtes venu de Lyon à Grenoble seul avec cette dame 1 demanda Guerland en cherchant à émousser la rigueur de son regard et à séparer ses sourcils qui jouaient d'une façon un peu trop significative.
— Sohis cum solâ, 11 y avait une femme de chambre malade, une tante que le froid empochait de faire son service de chaperon ; et puis , elle avait son domestique dans la rotonde.
— Oh ! tout était en règle I
— Pas de mauvaises pensées I je ne suis pas de ceux qui fauchent leurs blés en herbe ou qui vendent leur héritage pour un plat de lentilles. Je sais vaincre mon appétit et attendre l'heure du dîner. Un repas exquis doit être savouré à table , et non dépêché sur le pouce comme fait do sa provende un vilain. J'estime beaucoup , surtout en galanterie, la science qui prévoit et ménage le lendemain. Ma jolie compagne de voyage avait trop do di.-tinction et de grâce pour que je voulusse compromettre par la moindre imprudence l'avenir d'une connaissance si attrayante. Le respect, duperie quelquefois, devient la plus habile des séductions auprès d'une femme exposée et presque compromise par son iso'ement; moins il est espéré alors plus il inspire de reconnaissance. Madame de Valdaunaio...
Guerland fit un mouvement violent sur sa chaise. —Elle vous a dit son nom 1 s'écria-t-il.
— Ha ! elle m'a dit bien d'autres choses, reprit le conteur, je suis sûr qu'elle est touchée d'avoir trouvé un Grandisson là où elle redoutait peut-être de rencontrer un Lovolace. D'ailleurs, dit Barberin en se passant la main dans les cheveux et jetant un regard de bonne amitié sur sa figure que reflétait la glace de la cheminée, — je suis de tournure assez dégourdie pour me permettre quelquefois la vertu sans compromettre ma réputation. Je vous jure que nous avons fait la moitié de la route, roulés dans lo même manteau comme Paul et Virginie, sans que mes lèvres aient eu d'autre bonne fortune que la passe de son chapeau et quelques cheveux égarés. Voilà tout.
— Dans le même m.anteau?
— Fallail-il nous fuir par une pruderie féroce, pour que ce malin le conducteur nous trouvât gelés chacun dans notre coin et dans notre wrtu? Il y avait nécessité de rapprochement sous peine de niort.C'eûlélémon avis au mois d'août; ce fut, avant le troisième rel.ii, l'avis de ma compagne, sans que je pusse en tirer la moindre conséquence vaniteuse: j'ai eu lo succès d'uim chaufferette; un moine m'eût été préféré. Comme je dtwinais quel auxiliaire élait pour moi la bise de janvier, j'avais souruoisemenl prémédite un coup lie coudi» dans une des glaces; mais je n'eus (i-is besoin do celle uiauvaiso action : grâce à rexcelloEto
LE PERSÉCUTEUR
confection des voitures françaises, notre coupé était un crible des plus distingués. Entre la ftemi-douzaine de ventilateurs qui nous lardaient des courans d'air aigus comme des aigHilles, Lucrf-ce elle-même n'aurait pas refusé la moitié de mon manteau, d'autant plus que je mis à l'offrir une charité que saint Martin n'eût pas désavoué^.
— Enfin? dit Guerland avec impatience.
— Enfin, j'ai fait connaissance avec une femme charmante, pleine d'esprit, de gentillesse, de coquetterie, de séduction: une syrènel Une chose la rend plus attrayante encore que toutes ses grâces et me préoccupe davantage : cette femme a dans le cœur un secret, et un secret sinistre que j'ai pressenti sans pouvoir le deviner. Elle a dti éprouver dans sa vie quelqu'impression terrible dont la vibralion dure encore. Au milieu d'un accès de gaieté, je voyais ses yeux se troublant tout à coup comme s'ils eussent aperçu quelque vision effrayante. De temps en temps un tressaillement nerveux la faisait frémir sans raison apparente. J'ai voulu savoir la cause de ses émotions inexplicables; elle ne m'a rien répondu. Je suis revenu parun chemin détourné .- Je lui ai demandé si elle avait versé en voiture; non. Je lui ai parlé de ses enfant, elle n'en a jamais eu. Ce n'est donc ni un accident ni un chagrin maternel qui ont développé en elle cette irritabilité mystérieuse. Est-ce quelque revers de fortune, ou la mort de Son mari? je no la crois pas intéressée, et son mari était vieux. Enfin je me suis perdu dans mes suppositions, sans arriver à un résultat qui me satisfît. Chose certaine, cette femme est sous la domination d'une terreur secrJ^-to dont le coup la frappe à chaque instant, malgré ses efforts pour s'étourdir. Quelle est cette terreur? Je l'ignore, mais j'en saurai la cause. En attendant, j'ai assez bien fait mon chemin. J'ai la certitude qu'elle a du goût pour ma conversation et de la reconnaissance pour ma conduite. Vingtquatre heures d'un tête-à-tête imprévu, original, sont un excellent début. Je n'ai jamais commencé de roman par un meilleur chapitre. Elle s'appelle madame de Valdaunaie, ou mieux encore Valérie ; elle est veuve, elle a vingtcinq ans ; elle est trop jeune pour me recevoir chez elle ; à son âge, une femme fait entrer son amant par la fenêtre et non par la porte. Ainsi le veulent les bonnes mœurs. L'étiquette provinciale s'oppo«e donc à ce que j'aie mes entrées ofûcielles ; mais, en attendant l'échelle de soie, je danse demain la seconde valse et la quatrième contredanse avec elle au bal de la préfecture.
— Demain ?
— Demain lundi, jour de gala chez tous les préfets du royaume. Le vôtre se conformi' sans doute à l'étiquette administrative. Il a épousé une arrière-cousine de ma mère. J'irai aujourd'hui me mettre tn règle avec la préfète; je dînerai demain chez elle, et le soir j'entame le second chapitre de mon roman, que j'intitulerai : le Carnaval à Grenoble.
Le maître du logis se leva, fit plusieurs tours dans le cabinet d'un air sombre et pensif. Barberin, absorbé par la préparation d'une tasse de thé, mélangeait par juste proportion les feuilles, et no s'aperçut pas de la contenance do son ami.
— Maintenant, reprit-il, vous allez me rendre un service. Vous savez que dans une semblable entreprise, il faut avant tout connaître les tenans et les aboutissans. Dans les petites villes, tout se sait : voyons, qu'est au juste madame de Valdaunaie?
— Une femme fort aimable, dit son h5te.
— Je ne suis pas resté vingt-quatre heures avec elle sans m'en apercevoir, à (juoi pensez-vous donc? Veuve, jeune et fort attrayante, elle ne doit pas manquer d'adorateurs. S'aperçoil-on qu'elle ail distingué quol(]u"uu? Ué|ioiidi'z.
— Personne 1 répondit Guerland d'un ton "si grave que son interlocuteur l'eût remarqué s'il n'avait pas eu le nez sur la théière.
— Ah I ah I la cavalerie do Grenoble a été ramenie et peut être même les vélites ; en avant la maison du roi ! dit-Barberin ea faisant allusion à son hôte, qui avait .servi
dans la garde impériale, et à lui-même qui sortait des gardes du corps.
Guerland s'arrêta devant l'officier, le regarda fixement, et lui dit d'un ton glacial :
— Voulez-vous suivre un bon avisT Tout chez moi est à votre disposition; restez-y tant qu'il vous plaira, vous me ferez plaisir ; mais ne revoyez celle femme ni demain ni jamais.
— Vous l'aimez, répondit le jeune homme, tout est dit, je repars ce soir. Soyez heureux, mon cher. Ah ! elle vous aime!
— Je ne dis rien de semblable.
— Mais alors expliquez-moi, Guerland...
— Rien, reprit l'officier en interrompant son ami; mon conseil est absolu.
— Quelle raison alors, ,.
— Je no puis vous rien dire ; mais, croyez-moi, cette passion serait un malheur pour vous.
— Vous m'intriguez furieusement. J'ai déjà flairé un my.stère, vous en faites un logogriphe, et de ma vie je n'ai pu en deviner un seul. Quel est donc ce secret plein d'horreur? Cette ange est-elle goule ou vampire? Tue-t-elle ses amans? Y a-t-il danger de mort à l'adorer?
— Oui, dit Guerland.
— Et vous ne voulez rien me dire de plus ! dit le garde du corps quand sa surprise se fut dissipée.
— En ce moment toute explication m'est impossible ; plus tard peut-être, si vous persistez.
— Plus tard, soit. Vous comprenez Men, mon bon ami, qu'il ne manquait à mon aventure que votre lugubre prédiction pour m'y engager davantage. Grâce à vous, la voilà tout à fait poétisée. Du danger, du mystère, de l'amour! salut à tous trois, vive Dieu ! la garde royale est là.
Et le jeune homme se leva allègrement en chantonnant ce refrain d'une romance alors à la mode parmi les ctievaliers^e la fidélité :
Dieu veuille mon âme!
Ma vie est au roi, Mon cœur à ma dame.
Mon honneur k moi.
Le lendemain, le premier cavalier qui vint saluer madame de Valdaunaie, lorsqu'elle fit son entrée à la préfecture, fut Horace de Barberin. La jeune femme sourit à sa vue, sans pouvoir dissimuler une rougeur légère qui annonçait plus d'éniolion que de déplaisir; mais tout à coup l'anirnalion de ses traits disparut, le fri^-onnoment nerveux qui lui était habituel courut sur ses blanches épaules, et ses yeux interrogèrent avec une anxiété visible le groupe d'hommes entassés au milieu du salon. S.ins doute son regard ne rencontra pas ce qu'il redoutait, car il reprit bientôt son expression douce et engageante. La vaguo un instant agitée de son gracieux corsage se dégonfla peu h peu par un de ces longs soupirs qui semblent exhaler une peine importune pour aspirer de<; espérances depuis longtc>mps inconnues. Madame de Valdaunaie, guérie de son inquiétude, refleurit comme la plante quand est tombé le ver qui la rongeait ; insensiblement sa sérénité se changt^a en assurance, en vivacité, en désir de plaire, et finit par s'épanouir en une merveilleuso coquetterie h cent feuilles, près de laquelle toutes les autres amabilités féminines semblaient décolorées.
Le garde du corps s'enivrait de celte femme fleurie. Lorsqu'il vint faire valoir ses droits A la valse promise, .son bras en s'emparant lie celui de sa jolie compagne do voyage le pres,sa doucement, et tuauroup plus que ne le voulait l'étiquette. Aucun rappel h l'ordre ne réprim.inda cette muette teuvtresse, réminiscence du coufié. Bartx-rin, fort de ce premier succès, ne songea plus qu'A le consolider. S<'s yeux, ses parole.s, son silenw, ses moindres ges^
CHARLES DE BERNARD
tes devinrent une déclaration continuelle, nuancée, souple, multiple, attaquant sans interruption et sur tous les point s offerts par le cœur ou par la vanité de sa maîtresse.
A la roue de paon de plus en plus complaisante par laquelle, en femme de province, la danseuse d'Horace répondait à son adoration pétulante, il pouvait deviner que, s'il ne pénétrait pas encore l'âme, du moins il intéressait l'esprit et occupait l'imagination, ce qui vaut autant et quelquefois mieux. Son éloquence, à chaque instant plus pathétique et plus scintillante, se lançait par tous les sentiers du pays de Tendre, aiguillonnée dans sa course par les petites phrases incrédules, railleuses, agaçantes, flatteuses, taquines, que la jeune femme enfonçait de temps en temps en manière d'éperons aux flancs d'une conversation qui lui plaisait. Aucun jorkey d'Epsom n'entendait mieux son art que madame de Valdaunaie n'avait compris cette science de coquetterie qui , comme toutes les autres, peut se formuler en deux mots. La femme vertueuse dit : non; la passionnée, oui ; la capricieuse oui et non; la coquette, ni oui ni non.
C'est par les mille perplexités de ces deux mots , également refusés ou prononcés avec une expression contraire à leur sens, de ce oui moqueur cruel comme une trop longue résistance , de ce non languissant tendre comme un aveu , que Valérie promenait bride en main sa nouvelle conquête; modérant une allure trop vive par un regard impérieux, prévenant le découragement par ce sourire câlin que les poètes anacréontiques nomment l'aurore du bonheur; compensant un refus vague par une plus vague concession ; n'accordant rien, et laissant tout espérer ; causant en un mot sur le seuil de l'amour, mais la porte fermée.
Pendant cette conversation , cessée et reprise selon les occasions que donnaient les contredanses, Barberin aperçut, à l'une des portes du salon, Guerland , immobile , les bras croisés sur la poitrine et les yeux fixés sur madame de Valdaunaie. Sans s'inquiéter de l'expression profondément sinistre de ce regard, l'amant salua son hôte d'un sourire d'intelligence qui semblait dire : Vous voyez que j'avance malgré vos prophéties. L'idée d'être un ot)jet d'observation pour un autre homme , le souvenir de la mystérieuse conversation de la veille, le vague instinct d'une rivalité cachée, exaltèrent le Parisien. 11 redoubla donc de frais et d'amabilité , comme les chevaliers qu'encourageait à leur plus beaux coups de lance la présence de quelque renommé paladin.
Tout en prêtant l'oreille à cette galante mousqueterie, madame de Valdaunaie jouait avec son bouquet de bal, jolie touffe de roses blanches, bordée d'un cordon de boutons de roses du Bengale. Par g^■nlillesse de maintien, peutêtre par embarras naissant, la jeune femme, d'une main fort mignonne sous le gant, arrachait les feuilles qui lui paraissaient déranger la symétrie du bouquet. Dans cet effeuillement, quelquefois an peu vif, un bouton fut brisé et roula sur le parquet. Horace se pencha lestement, le ramassa, fit à demi le geste de le porter à ses lèvres, et le demanda par un regard expressif.
— Qu'en ferez-vous? dit en souriant madame de Valdaunaie; bon si c'était le bouquet, mais un bouton...
— Je commence ma fortune, répondit le jeune homme d'un air de modestie mêlé de finesse. Je suis déjà plus riche que vous ne le croy(z. Ce bouton ne sera que le second diamant de mon trésor; j'ai pour premier, pour Régent, un cheveu, un seul, mais si fin, si doux, si noir, si brillant! Je ne vois au bal qu'une seule chevelure qui lui soit comparable.
En ce moment, par un geste familier aux femmes, lorsque toutefois elles portent leurs propres cheveux, Valérie lissait une boucle de sa coiffure et réparait un désordre qui n'existait pas. Elle laissa lentement retomber sa main, et pour toute réponse respira son bouquet à plusieurs reprises.
— On maMtcau où l'on trouve do pareilles richesses ne vaut-il pas un peu mieux que celui du doge? reprit Bar-
berin en souriant doucement et faisant allusion à ses ancêtres, patriciens de Venise.
Madame de Valdaunaie, un peu confuse du souvenir qu'on lui rappelait et de l'idée d'avoir eu pour cornette de nuit la fourrure où s'enveloppait d'habitude la figure cavalière qu'elle avait sous les yeux, enfouit son visage dans la gerbe de fleurs, et détourna la tête.
— Les fleurs se flétrissent 1
A ces paroles, prononcées subitement d'une voix grave, la jeune femme tressaillit comme si quelque serpent eût sifflé à son oreille; elle se redressa sur la banquette et leva les yeux. Guerland était debout devant elle, armé de ce regard pesant qu'elle avait rencontré la veille en descendant de la diligence. De la main droite il montrait le bouquet de bal qui venait de tomber sur le parquet, de la gauche il en tenait un autre séché depuis longtemps en apparence et taché de plusieurs points bruns semblables à de gouttes de sang.
— Est-ce là ce que vous savez dire au bal pour amuser les femmes? dit Horace, que cette interruption mettait de fort mauvaise humeur.
Un gémissement sourd, une main qui froissait convulsivement son épaule lui firent retourner la tête : madame de Valdaunaie, pâle comme la mort, les yeux à demi fermés, chancelait en essayant de se retenir à lui. Cette femme tomba tout à coup entre les bras de Barberin, s'y abandonna languissamment comme un corps inerte, et lorsqu'il voulut la rasseoir sur la banquette, elle s'afTaissa sur ellemême en perdant connaissance.
Une rumeur soudaine arrêta l'orchestre et interrompit la danse. La maîtresse de la maison accourut, et fit transporter dans son appartement la danseuse évanouie. Puis le bal continua avec l'égoïsme que professe le monde en toute occasion. Barberin seul, inquiet et troublé de cette scène, ne quittait pas le salon qui précédait la chambre où l'on avait emporté Valérie, et dont l'accès lui était interdit ainsi qu'aux autres hommes. Enfin, au bout d'une heure, sa cousine, avec la bienveillance d'une femme qui devine un amour et y compatit, vint lui dire que sa danseuse allait mieux et qu'on venait de la reconduire chez elle. Un peu rassuré, il allait rentrer dans la salle du bal, lorsqu'une main l'arrêta en lui saisissant le bras ; il se retourna et aperçut Guerland.
— Je crois que vous n'avez plus rien qui vous retienne, dit le trouble-fête. Je désirerais vous parler. Voulez-vous que nous partions?
— Partons, répondit l'amant en mâchonnant le bouton de rose brisé, symbole de cette femme naguère si fraîche et si radieuse, maintenant flétrie et languissante.
Deux heures sonnaient à la pendule du cabinet de Guerland, lorsque les deux amis y rentrèrent. Le maître du logis fit rallumer le feu, et avança un fauteuil à son hôte, fort intrigué de ces manières cérémonieuses et du mystère que semblait annoncer la demande d'un entrelien dans un pareil moment, entretien lié sans doute aux paroles obscures de leur conversation précédente.
— Que diantre avez-vous donc à me narrer? demanda Barberin quand le domestique fut sorti. Vais-je enfin connaître le grand secret? Vous êtes sombre et fatal comme Talma dans Othello. Je suis sûr que c'est votre physionomie funéraire qui a fait évanouir madame de Valdaunaie.
— Vous m'avez raconté hier un roman, répondit Guerland avec la gravité glaciale qui caractérisait son langage ; je vais vous dire une histoire ; à votre tour écoutez-moi : vous êtes sur le point de devenir amoureux...
— C'est fait, je le suis corps et âme. Cet évanouissement m'a achevé. J'ai toujours adoré les femmes nerveuses. Parlez I continua-t-il en voyant l'air impatienté de son hôte.
— Il s'agit aussi d'amour dans mon histoire, reprit l'officier en souriant avec amerlumo. Quoique mon récit soif de nature à vous intéresser; s'il vous ennuyait, je n'abu serais pas de votre patience.
«H y a trois ans, un de mes amis, officier dans le mémo
LE PERSÉCUTEUR
régiment et que je nommerai Rodolphe, alla fixer sa résidence à MoDtpplIier; le licenciement de 1815 venait de le mettre en demi-solde. Une blessure reçue à Waterloo ayant altéré sa santé, il avait dû choisir pour séjour un climat méridional et salubre. Froissé dans ses intérêts, dans ses opinions, dans ses sympathies, souffrant d'ailleurs, il était ce que nous étions tous alors, mécontent. Il vécut d'abord fort retiré, peu soucieux d'importuner les autres de son humeur morose. Peu à peu cependant l'exemple de quelques amis l'arracha de sa solitude. On lui prouva que secouer l'ennui valait mieux que de s'en laisser dévorer, que le monde était un excellent médecin, et que l'isolement était à lui seul une maladie. Il fit donc comme les autres. Afin d'arrêter les progrès de son marasme, il le mena au bal et se jeta à corps perdu dans le tourbillon. Il dansa, il chanta, il rit. Quoique brigand de la Loire, il fut bien accueilli dans les salons où il s'était fait présenter. L'irritation intime de son esprit portait à la surface une excitation qui passa pour de la vivacité, pour un désir de plaire; son envie de s'étourdir à tout prix lui fut comptée comme amabilité; il eut donc du succès, il devint à la mode, enfin il ne tint qu'à lui de mettre une couronne de dandy sur son blason de la vieille garde ; il l'eût fait peut-être si une puissance fatale n'était venue tout à coup dominer son existence.
«Dans ces salons où l'avait jeté l'ennui, où le retenait la vanité, une femme s'offrit à lui, jeune et belle, armée de toutes les séductions d'un esprit ardent, forte de toute l'autorité que donne un coeur froid. Pour peindre cettw apparition et son eflfet, les mots me manquent. Il aima celte femme comme il croyait impossible d'aimer, comme un fou, mais ce mot est encore faible. Elle devint, pour son imagination glacée par les déceptions, une illusion nouvelle dont le prestige repara toutes les illusions qui venaient de sombrer. Il se prosterna devant elle comme le marin pieux devantsaNotre-Dame-de-Recouvrance; à cet autel unique se rattachèrent les fils brisés de son existence. La puissance qu'avaient refoulée au fond do son âme les mécomptes d'une carrière fermée, d'un courage inutile, d'une ambition sans aliment, se redressa soudain, ainsi que part un ressort longtemps comprimé. Cette belle enchanteresse fut son ambition retrouvée, sa gloire pacifique, son but, sa vie Avez-vous jamais aimé, Barborin? Oui? Hé bien! vous comprendrez alors cette absorption de l'être tout entier, cet abandon absolu, cette âme livrée sans prévoyance, ni réserve niretour.Une passion semblable est une grande démence, son exagération même la rend impuissante; comme une bombe trop chargé*», elle éclate en l'air. »Au lieu de se tracer un plan de (•,onduite,de combiner un système d'attaque, Rodolphe trouva tant de charme dans le sentiment où se rajeunissait son âme, qu'il s'abandonna d'abord aux rêveries sans fin du véritable amour; il se versait sa tendresse et la buvait à longs traits, sans songiT à l'imprudence d'une ivresse qui n'était point partagée. Oubliant que l'amour est un duel, il se désarma do toute crainte, de tout soupçon, pour goûter le làrho bonheur qu'il trouvait à étreindre sa passion. Les mortelles langueurs qui suivent et punissent les abus de l'imagination énervèrent son esprit, amollireet son cœur, ployèrent ses genoux, le couchèrent enfin aux pieds de cette femme, en lui ôtant jusqu'à l'intelligence de rendre son abaissement profitable. Au lieu de se faire accepter comme amant, il se donna comme esclave, et il fut pris pour toi. Une femme ne refuse guère an front courbé devant die la faveur de le fouler sous son pied léger, qui pèse alors comme s'il était de bronze, et porto sur le cœur. No faut-il pas des degrés au trône d'une coquette? Devant elle il est prudent de mettre de la dignité dans l'hommage et de ne jamais plier qu'un genou. Rodolphe, lui, ne se mit pas seulemi-nt à deux genoux, il se prosterna. Il devint piioy.ilile el ridicule, un amant qui abjure son orgueil, un mililaire à quenouille, un homme bon à ramasser un mouchoir ou à donner un fauteuil, un de ces individus qui ont la corvée des petits laiderons sans danseurs et des douairières sans
partners; importans dans le salon de leur reine, un peu plus que le valet qui annonce les visiteurs, un peu moins que le roquet qui a le droit de les mordre, mais auquel ils vont ouvrir la tiorte quand l'animal bien appris a besoin de sortir; un patito enfin. Voilà ce que devint Rodolphe. La femme qui l'avait ainsi dégradé avait un mari vieux, bonhomme, stupide au point de ne pas être jaloux ; il so fit le complaisant de ce mari comme il était le page de h dame. Dans le ménage, cet homme, distingué par Napoléon, fut un laquais de plus.
— Permettez, dit Barberin en interrompant son ami ; sur ce point, je ne partage pas votre courroux contre ce Rodolphe. Qu'il ail montré peu d'habileté en se livrant pieds et poings liés, sans faire ses conditions, d'accord ; mais, quant à ces petites bassesses qui vous font monter le sang au visage, ce sont péchés des plus mignons en amour. On ne déroge pas en faisant ces gentilles choses! Moi qui vous parle, j'ai fait le portrait d'un chat; j'ai enseigné la musique à un perroquet ; j'ai marché à quatre pattes comme Henri IV, en portant sur mon dos les deux chérubins d'un ange adoré, deux abominables sapajous qui abusaient de leur position, et prenaient mes cheveux pour une bride; enfin, pour bassesse suprême, et que vous n'auriez jamais commise, mon vieux grognard, j'ai appelé l'empereur Buonapartel Parole d'honneur, j'ai appelé le grand homme Buonaparte 1 Mon sacrifice s'adressait à une féroce vertu de la rue de Varennes. Eh bien! savez-vous ce qu'il m'a valu? Une belle cocarde de satin blanc, qui me coûta quinze jours d'arrêts, notre sous-lieutenant ne l'ayant pas trouvée d'ordonnance. Le grand homme fut vengé.
— Après six mois d'une cour avilissante, après avoir subi tout ce que l'imagination d'une coquette peut inventer de caprices, de désappointemens, de cruautés, l'illusion de Rodolphe durait encore, reprit Guerland ; il espérait toujours le prix de sa lâcheté. Il ne comprenait pas qu'une femme enrichit l'amour mais ne lui fait pas l'aumône, et qu'un dédain irréparable est le seul loyer d'un cœur mendiant. Pour détruire son aveuglement, il fallut une lumière imprévue.
ïUn jour, il dînaitavec plusieurs officiers de la garnison; chacun parla métier d'abord, femmes ensuite quand les têtes se turent échauffées. Il y eut des indiscrétions, des vanteries, des paris ; on afficha des noms; on montra des lettres. Un des convives, pressé sur le chapitre de ses succès, résista d'abord avec cette fatuité qui veut augmenter l'importance du triomphe par l'aftVctation du mystère. Enfin l'ivresse l'emporta sur la retenue, o Vous ne saurez pas le nom de ma dame, dit-il, vous ne blaguerez pas sur son style ; mais je puis vous faire apprécier son mérite par l'éloquence qu'elle inspire à mes rivaux malheureux ! » Le chef d'escadron jeta un papier sur la table, une lettre do Rodolphe à Valérie.
— Valérie! répéta Barberin devenu fort attentif depuis quelques in-tans, c'était un drôle et un lat !
— C'est ce fat qu'elle adorait ! cet homme ivre, prêt à jeter la réputation de celle qui l'aimait aux quolib>'t.s d'un dîner d'otficiers, un sot sans caractère, et qui n'avait même pas le mérite d'une jolie tigure. Ce jour-là il était sous la protection de son ivresse; mais le lendemain malin Rodolphe le tua en duel. Par bravade, l'amant heureux avait à la boutonnière de son gilet un bouquet offert par son rival à Valérie, et que celle-ci lui avait donné comme elle lui donnait les lettres dont sans doute ils riaient ensemble. L'épéo do Rodolphe le cloua sur la poitrine du fat, mais en la retirant il emporta le bouquet souillé de sang. Ce bouquet, le voilà, continua Guerland en jetant sur la cheminée la toulfe de fleurs séchées qu'il avaii montrées au bal ; Rodolphe, c'est moi : cette femme, vou< la devinez?
En prononçant ces derniers mots, ses yeux d'aigle s'appesantirent sur Barberin avec une expression si incstve, quecelui-ri, malgré son assurance, sentit sa prunelle mollir sous ce regard ; il baissa la tête; mais il la releva aussitôt on rougissant de cette soumission involontaire et dit d'un ton insouciant :
CHARLES DE BERNARD
— Maintenant, la morale de la fable?
— Madame de Valdaunaie fut mourante pendant deux mois de la mort de cet homme, reprit Guerland. C'est depuis ce moment qu'elle est sujette à ce tressaillement involontaire, à cette irritation nerveuse dont vous vous êtes aperçu. Quelque temps après, elle devint veuve, et alla habiter Nîmes, je la suivis à Nîmes ; elle se sauva à Lyon, je vins à Lyon; aujourd'hui elle habite Grenoble, vous me voyez à Grenoble. Une fatahté implacable m'attache à elle. Où elle ira, j'irai; où elle vivra. je vivrai. Ma persécution égalera son horreur de moi. En se figeant enti'e nous, le sang de ce fat nous a collés l'un contre l'autre. Le sentiment qu'elle m'inspire aujourd'hui , je ne puis vous l'exprimer ; autant d'amour que d'exécration ; des désirs et de l'horreur; je la veux et je la hais. Je donnerais une moitié do ma vie pour la posséder, je donnerais l'autre pour pouvoir la changer en homme pendant vingt-quatre heures. Je la tuerais, voyez-vous, comme je lui ai tué son amant. Elle m'a fait trop de mal,
» Maintenant, dit Guerland en continuant d'un ton plus calme, écoutez-moi. J'ai été votre témoin, l'an dernier, quand vous vous êtes battu avec Sabierna. Il est certain que vous êtes brave ; vous pouvez donc vous montrer raisonnable sans qu'on impute cette prudence à faiblesse. Vous n'aimez pas cotte lemme ; le hasard vous a jeté sur son chemin, un caprice vous y a retenu : n'y restez pas plus longtemps. Croyez-moi , passez outre, mon ami, retournez à Paris : avant d'y être arrivé vous ne penserez plus à elle, et vous trouverez là mille femmes qui vous aimeront. Laissez-moi celle-ci, j'ai juré que nul ne l'aurait, et qu'elle resterait sans plaisir d'amour en ce monde. Vous pnsserez sur mon corps pour arriver à elle, ou je vous tuerai comme j'ai tué l'autre ; et soyez- en sûr, je vous tuerais, je sens cela. Ma destinée est de détruire ses amans, puisqu'elle ne veut pas de moi. Un noble métier que j'ai pris là, n'est-il pas vrai?
En disant ces derniers mots, il essaya de sourire, mais ce sourire était plus triste que s'il eût pleuré : sa physionomie farouche prit une expression d'amertume, et sa tête se pencha lentement sur sa poitrine par un geste d'accablement. Malgré la légèreté de son caractère et l'antipathie d'une rivalité naissante, Barberin se sentit presque ému en face de cette passion meurtrière et désespérée.
— Mais enfin, dit-il au bout d'un instant, n'avait-cUe pas le droit de ne pas vous aimer? il fallait lui plaire et non perdre la tête. A quoi sert une épée en ces sortes de choses? Vous avez commencé avec elle par un manque d'habileté, et vous continuez par une cruauté inouïe. Vous, un homme d'honneur, un militaire, vous tuez une lemme ! car votre conduite n'est qu'un long assassinat, un coup de poignard serait plus humain et plus généreux.
— Que décidez-vous? interrompit Guerland avec brusquerie.
Horace se leva et fît quelques tours dans la chambre d'un air de profonde réflexion.
— Nous reparlerons de cette affaire, dit-il enfin. Vous avez fait un appel à ma raison, j'ai le malheur de n'en jamais avoir impromptu. A demain.
Puis le jeune officier prit une bougie sur la cheminée, salua son hôte et rentra dans sa chambre.
iU.
— L'aventure se complique furieusement, so dit Horace do Barberin dès qu'il fut seul. Bah ! pour le moment, dormons, afin de nous reposer le cerveau.
Dans cette intention philosophi'iue, il so coucha en récitant le premier chant de la llenriade, qui lui remplaçait l'opium l'n cas d'iusoirmie ; malgré l'rxcilelion de son esprit et ririitation de ses nerfs, il s'était endormi du sommeil des justes avant le soixantième vers. Il ne se leva qu'à midi, et tint conseil avec lui-même en s'habillant.
— Je n'ai pas trois partis à prendre. Aller en avant ou en arrière I en avant, je trouve un duel à mort avec Guerland ; je le tue ou il me tue, alternative fort désagréable. Madame de Valdaunaie vaut-elle la vie d'un homme ? Mais d'abord suis-je amoureux?
La réponse est très difficile. L'expérience conduit souvent au pyrrhonisme. Un très jeune homme ne doute ja« mais de la réalité de son amour, sa nature en est trop complice ; mais ceux qui ont un peu voyagé par les sentiers fleuris de la galanterie y perdent presque toujours celte foi du cœur qui croit en lui-même, tant il est sûr de sa force et de sa pureté !
— Si je retourne en arrière, ne sera-ce pas une faiblesse? M'est-il permis à moi, Horace Barberino de» Barierini, de lâcher pied devant un loup enragé?
Le jeune officier flotta longtemps entre ces deux propositions sans pouvoir se résoudre à prendre un parti. S'il eût été moins gâté par les femmes, ou plus sérieusement épris, l'emportement d'une passion véritable l'eût promptement décidé. Mais sa vanité, beaucoup plus en jeu que son cœur, ne détruisait pas entièrement sa répugnance à verser le sang d'un homme jusque-là son ami. Brave par tempérament, la pensée d'un danger personnel entrait pour fort peu dans son incertitude. Cet homme, couché en travers de la porte qu'il voulait franchir, et dont il fallait faire un cadavre, causait toutes ses perplexités.
Après deux heures de réflexion, pendant lesquelles il se promena d^ns sa chambre, il était irrésolu tout autant qu'Hamlet au commencement de son monologue.
— Pas de moyen terme, se dit-il. Il faut sabrer ce pauvre diable pour m'ouvrir le passage, ou pher bagage à la honte des gardes du corps. Du sang ou de la boue sur mon écusson, jolie perspective ! Je voudrais que la diligence de Paris eût versé en route avec ces deux monstres qui m'oDt empêché d'y monter; sans eux je serais très pacifiquement étendu au coin de mon feu dans la rue du Bac, et ce soir j'irais aux Italiens. Je ne peux pas cependant prendre un parti à pile ou face. Si j'allais chez madame do Valdaunaie?
Cette inspiratiou dissipa l'incertitude de Barberin. Sans demander son hôte, avec qui le moindre entreli( n l'eût fort enibarras-é, il sortit, déjeuna dans un café; puis il se dirigea vers la rue qu'habitait Valérie.
— Après son évanouissement d'hier, pcnsa-t-il, j'ai le droit d'aller demander de ses nouvelles. La prude la mieux corsée ne saurait y trouver à dire.
Il se présenta donc résolument conyne si ses entrées lui eussent été officiel lenient accordées. L'air embarrassé de la t'em ne de chambre qui vint lui parler, une malle et dés cartons au milieu do l'antichambre exciièrent à un trop haut point sa curiosité pour qu'il se laissât faciirment éconduire; il insista donc malgré la consigne. Au miUcu de la discussion, une porte s'ouvrit en face de lui; sur le seuil d'un petit salon où régnait un demi-jour, il aperçut la figure pâle et altérée de madame de Valdaunaie. Sans écouter la femme de chambre, il s'avança vers la maîtresso avec l'aisance respectueuse d'un homme du monde ; mais dès qu'il eût refermé la porte, sa conlenanco toute d'étiquette fit place à cette vivacité di^ maintien qu'inspire la passion et que les femmes pardonnent.
— Vous partez I s'écria-t-il, et sans me prévenir I Pour toute réponse, Valérie prit sur la cheminée un paquet parmi plusieurs autres, et le lui présenta. Barberin ouvrit précipitamment celte lettre en lisant son nom sur l'adresse.
La jeune ferftme s'assit .sur une causeuse, ft l'angle de la cheminée, la têlo appuyée sur sa main, et les yeux vaguement arrêtés sur le foyer; la blancheur inanimée de son visage était rehaussée par une robe noire, deuil improvisé; sa physionomie empreinte de stupéfaction et de terreur disait assez combien la scène de la veille avait eu de retentissement en elle. A chaque instant, son tressaillement nerveux, devenu plus fréquent, troublait par un sur-
LE PERSÉCUTEUR
saut douloureux ce corps dont la pose languissante annonçait d'extrt^mes faligues.
— Vous croyez donc enfin que je vous aime, puisque vous avez voulu me dire adieu, dit Horace aj/rès avoir, avoir achevé sa lecture. Puis, au lieu de prendre un fauteuil, il s'assit près d'elle sur la causeuse où ils se trouvèrnt serrés comme dans le coupé où ieur connaissance avait commencé. Valérie le regarda craintivement en lui jetant un sourire mélancolique, et dit d'une voix faible :
— Promettez-moi de ne pas me suivre, et de ne jamais chercher à savoir où je serai.
En ce moment, madame de Valdaunaie fut pour lui si belle de tristesse, si séduisante de chagrin et de souffrance, que son irrésolution fut finie, et son parti pi is ; le cadavre de Guerland s'effaça de son imagination, il no vil plus qu'une femme d'autant plus adorable, que non-seulement sa contenance abattue, mais ses efforts pour sourire et pour paraître calme semblaient demander secours et protection. Il sentit bouillonner dans ses veines tout ce que ses pères lui avaient transmis de sang aventureux. Les vieux praticiens de Venise n'eussent pas renié le garde du corps leur descendant lorsqu'il se mit à genoux devant madame de Valdaunaie, les joues colorées et les yeux animés de cette exaltation qui sied à la jeunesse.
— Je sais tout, lui dit-il d'une voix attendrie, Guerland m'a tout appris ; mais la torture qu'il vous fait subir a duré trop longtemps, je vous en délivrerai, madame; acceptezmoi pour détenseur. Vous le savez, autrefois les victimes do quelque odieuse entreprise se mettaient sous la sauvegarde d'une épée : voulez-vous la mienne? Je n'exigerai pas votre cœur en retour, vous me renverrez quand je ne vous serai plus utile; oui, je ne réclame que le droit de vous défendre, de me dévouer pour vous, et ne veux pas faire succéder la perséulion à la tyrannie. Dites-moi, Valérie, poursuivit-il à voix basse en serrant la main glacée qu'on lui abandonnait, faut-il tuer cet homme?.,.. Je le tuerai, dit-il en voyant qu'elle se taisait.
L'éloquence de cette voix vibrante, de ce regard toujours tendre quoique fier avait empêché madame de Valdaunaie de saisir le sens effrayant dos paroles; au lieu de répondre, elle regardait son détenseur; pendant un moment elle oublia sa position, et rentra dans sa nature coquette et impressible. Un orgueilleux plaisir lui caressa le cœur quand elle vit à ses genoux ce jeune champion qui devait se tenir debout si vaillamment devant les hommes ; il lui plut, et déjà l'éclat naissant do ses yeux promettait des aveux, quand il s'éteignit soudain.
— Il vous tuera, dit-elle avec l'accent d'une morne conviction. Et sa tête tomba sur sa poitrine, comme par une soumisssion à une fatalité reconnue, éprouvée.
En ce moment; le pas d'un cheval se fil entendre au dehors. Madame de Valdaunaie se redressa, écouta un instant et frissonna ; elle s'approcha de la fenêtre, regarda à travers le rideau de mousseline sans le soulever, et fit signe à Horace de venir. Guerland passait dans la rue; en arrivant devant la croisée, il leva la tête, et ses yeux envoyèrentuu double éclair aux deux amans. La jeune femme, cédant au pouvoir de ce regard, repoussa vivement Barberin comme si elle eût craint qu'il ne tût aperçu malgré le rideau; puis elle revint en chancelant jusqu'à la causeuse où elle se laissa tomber à demi morte.
— Il passe tous les jours, dit-elle enfin. Partout où je suis, il passe ainsi. Quand j'entends son cheval, mon sang se glace; et si je ne meurs pas bientôt, je deviendrai certes folle. Hier, au bal, vous me trouviez heureuse, jolie ; que pensez-vous aujourd'hui de mon bonheur cl de ma beauté î
Par un mouvement rapide et d'une franchise peu habituelle aux femmes, elle se tourna vers la fenêtre pour que le jour tombât directement sur son visage. Etait-ce oubli complet de coquetterie, était-ce raffinement ? Peut-être . avait-elle pressenti l'impression que devait produire sur l'Ame généreuse de son chevaleresque ami cette pflleur lanjfuissanle, ces yeux rougis et cernes, toute celle doléauce do chùlolaine victime d'un félon. Celle impression
fut profonde. La veille, au bal, Horace, en la rencontrant dans le triomphe de sa beauté, lui avait fait la cour sur un pied d'égalité parfaite, en homme qui savait le prix de son hommage ; en la retrouvant aujourd'hui triste et malheureuse, il s'inclina devant elle sans restriction dans son dévouement, ni retenue dans son offrande.
— Un mot, de grâce, dit-il d'un ton suppliant en réponse à l'humilité réelle ou affectée des dernières paroles d« Valérie. Le nom de la ville où vous allez 1
Ces mots furent accentués par tant d'amour et de persévérance, que la coquette les savoura malgré la terreur qui l'agitait ; elle regarda Barberin, détourna la lête, le regarda de nouveau, eut l'air d'hésiter; enfin, au lieu de répondre, et par une sorte de terme moyen entre un consentement et un refus, ses yeux se portèrent sur une lettre posée sur la cheminée. L'amoureux se pencha, lut l'adresse : aX madame de Miolens, à Toulon. » Toulon 1 répéta-t-il à voix basse et la joie sur les traits. Oh! dites, ne me trompez- vous pas?
Les yeux languissans de la jeune femme se ranimèrent subitement et lui lancèrent un de ces regards fugitifs qui semblent promettre d'éternelles tendresses.
— Rien ne peut donc vous détacher d'une femme malheureuse? dit-elle d'une voix dont la douceur révélait une reconnaissance anticipée.
Ils s'étaient compris sans qu'aucun mot décisif eût été prononcé. Un vague sourire, qui annonçait la foi dans le bonheur retrouvé, éclaira au môme instant leurs visages, et le soleil d'hiver, passant à travers les rideaux, les enveloppa d'un rayon caressant.
— C'est l'espérance 1 le ciel est notre complice, dit l'amant en montrant à Valérie la bande d'or qui brillait dans la chambre.
— Vous resterez un mois à Grenoble, et vous irez ensuite à Paris, repartit madame de Valdaunaie en affectant l'accent tendrement impératif d'une femme qui prend possession d'un nouvel amour.
— Oui, j'irai par Paris, répondit-il en souriant finement.
— Et maintenant, adieu I reprit-elle en lui tendant la main; et surtout qu'il ne sache pas que vous êtes venu. Dans deux heures je serai partie.
Celte main offerte, Horace la baisa sans qu'elle lui fût retirée; il sortit ensuite par un escalier qui conduisait dans une autre rue que celle où donnait la principale porte de la maison. Il sourit en lui-même de cette fausse allure d'amant heureux, en se proposant d'en avoir les réalités sur le riant rivage de la Méditerranée. Prudent comme les roués qui n'en sont encore qu'aux semailles, il voulut tromper les soupçons, alla dîner à la préfecture, et y apprit avec un étonnement joué le départ de madame de Valdaunaie, la grande nouvelle de la soirée. Lorsqu'il rentra chez son hôle, il le retrouva seul dans son cabinet, et lut reçu par lui d'un air froidement observateur.
— A quand notre duel à mort, dit en entrant Barberin d'un ton dégagé. Vous savez le tour que nous joue cette belle Angélique? Elle nous plante là comme Roland et Ferragus au milieu de la forêt des Ardennes.
— Vous ne suivez pas madame de Valdaunaie? demanda Guerland sans se dérider.
— Je n'ai pas votre talent pour deviner les traces perdues, ni votre persévérance à courir après une femme qui se sauve. Je ne suis pas habitue à faire fuir les coiflesl S» l'amour de cette belle enchanteresse doit être le prix de la course, le dispute qui voudra 1 D'ailleurs, je viens de voir chez ma cousine une petite dame blonde, madame de Sermeillan, qui a changé le cours de mes idées: celle-là ne se sauvera certes pas plus loin que de son salon à son boudoir. Au mois de janvier, j'aime mieux une perdrix dans son sillon que celte biche des Alpes avec laquelle le moindre danger à courir est une fluxiou de ^>oilrlne, s>ns compter voire estramaçon. Si vous le permette!, je dresse ici ma tente pour un ou deux mois.
Gueriand le regarda d'un air assez incrédule, mais il uo fit aucune que^llOU nuu>elle, tt répondit courtoisement
CHARLES DE BERNARD
à cette demande. L'ex-garde du corps, prudent pour la seule fois de sa vie, resta le mois entier à Grenoble, comme le lui avait ordonné la dame de ses pensées. Le trentième jour, as=ez glorieux de cette raison inaccoutumée, il prit congé de son hôte en prétextant une affaire qui le rappelait impérieusement à Paris.
— Surtout, lui dit Guerland, rappelez -vous mes recommandations. Ne revoyez jamais cette femme. Ce serait la mort de l'un de nous.
Pour la première fois depuis un mois, l'idée de Valérie était rappelée. Pendant tout ce temps, les deux amis avaient apporté un soin égal à éviter ce sujet dans leurs conversations. Mais ce soin indiquait de part et d'autre une préoccupation, et, en entendant cette phrase, Barberin crut apercevoir que Guerland l'avait aussi bien observé qu'il avait lui-même observé Guerland. Alors il prit un air étonné pour dire :
— Quelle femme? Ah ! madame de Valdaunaie, histoire ancienne I Savez- vous où elle est?
— Je le saurai, reprit Guerland avec l'accent d'une volonté de 1er.
—Cherche! pensa l'amant, en espérant encore jouer son ami. Elle est allée d'ici à Turin, je vais à Paris; tu es bien fin si tu devines où ces deux lignes doivent se rejoindre.
Trois mois après la séparation des deux rivaux, au milieu d'une de ces belles nuits du mois de mai, qui, à Toulon, ont la transparente sérénité des nuits orientales, une porte s'ouvrit discrèlemf-nt dans la rue Saint-Roch. Au soin que mit à la refermer sans bruit le jeune homme qui parut sur le seuil, il était facile de voir qu'il ne voulait pas exposer nne femme aimée aux médisances des gens de province, auxquels les usages parisiens sont inconnus, et qui admettent difficilement l'innocence d'une causerie quand elle dure jusqu'au matin. Avant de se hasarder au dehors, il regarda de tous côtés, prêta l'oreille ; ne vit rien qui pût l'inquiéter, ni aux f^nêlres, ni sur le pavé, et n'entendit que le bruit de la mer si sonore par le silence de la nuit. D'un pas rapide et léger il descendit alors la rue Saint-Roch jusqu'à la place du Champ-de-Bataille, traversa les allées bordées d'arbres qui l'entourent, et se dirigea vers le port. Au moment où il arrivait à l'angle rentrant où se trouve l'entrée de l'arsenal de marine, le bruit d'un pas attira son attention, et lui fit retourner la tête. Il distingua un homme enveloppé d'un grand manteau.
— Encore l'espion de la nuit dernière 1 se dit le jeune homme vivement contrarié par cette rencontre. Je vais lui donner une leçon.
Il s'arrêla en fronçant le sourcil d'un air qui promettait un accueil peu gracieux au curieux impertinent. L'inconnu s'avança gravement sans que cette démonstration eût l'air de lui causer la moindre indécision. Entre le bord de son chapeau et le pau de manteau jeté sur son épaule on n'apercevait que deux yeux brilians de colère.
— Vous êtes en avance, mon Roméo, dit-il en passant, l'alouette n'a pas encore chanté.
— Depuis quand les mouchards lisent-ils Shakespeare? demanda l'amant d'un ton do hauteur.
— Depuis que les gardas du corps se cachent, reprit l'homme au manteau arec un rire dédaigneux. M. de Barberin, votre oeil est fatigué et votre bras également. Domain vous aurez besoin de l'un et de l'autre; allez vous reposer.
Barberin reconnut on même temps le son do cotte voix, l'éclat do ce regard, et ces ardentes meustaclies qui tranchaient sur la couleur sombre du mantoau. Avant que l'espèce de stupeur où cette apparition avait plongé son hôte se fût dissipée , Guerland s'était éloigné vers la rue Royale.
— Il a trouvé la pi'^tOiSP dit Horace quand il se vil seul, il parait qu'il y aura dos épées ; il faut avouer que c'est un
gaillard qui a de la suite dîins les idées. Bah I advienne que pourrai il m'a donné une conseil d'ami : allons dormir.
Il continua son chemin en bâillant, et arriva bientôt au logement qu'il avait loué sur le port.
— 0 Henriadel c'est le cas de me verser tes pavots, s'écria t-il en se déshabillant rapidement.
Cette prière fut exaucée ; car avant un quart d'heure il dormait avec la vaillante insauciance de Turenne sur son canon. Après quelques heures d'un repos dont il semblait avoir grand besoin, il s'occupa de sa toilette à laquelle il mit ce raffinement do coquetterie des mousquetaires, qui se paraient de leurs plus belles manchettes pour les jours de combat. Son appétit fut inaltérable, et après son déjeuner il sortit le jarret tendu, la tête haute, en fredonnant l'air du Nouveau Seigneur :
Mais en tout, même en amour, Cest beaucoup d'avoir un jour.
Décidé à ne rien changer à ses habitudes et à voir venir son adversaire, il fit plusieurs tours de promenade sous les allées du Champ-de-Bataille , accosta quelques officiers de marine avec lesquels il avait fait connaissance depuis .son arrivée à Toulon, et finit par entrer dans leur café où il lisait ordinairement les journaux. La première figure qui s'offrit à lui fut celle de Guerland assis dans un coin, près d'un individu à moustaches et à ruban rouge, dont la physionomie appartenait à celles qu'a immortalisées Charlet. Les rivaux échangèrent un regard également hautain, et ne se saluèrent pas. Horace parut bientôt complètement absorbé par la lecture du Drapeau Blanc; mais ses yeux seuls y étaient fixés ; ses pensées turbulentes voyageaient un peu loin de la feuille royaliste et pouvaient se formuler dans cette seule phrase :
— A tes ordres, quand tu voudras I Mais fusses-tu le diable en personne, tu n'en auras jamais rien, même après ma mort.
Pendant quelque temps les deux jeunes gens, assis chacun dans son coin, restèrent en apparence parfaitement indifférons l'un pour l'autre. Guerland jouait aux échecs avec Sun compagnon. Horace semblait époler le Drapeau blanc en fumant un cigare. Au milieu du calé, un groupe d'officiers de marine causait d'une manière animée. Quelques promotions dans leur arme, annoncées par les journaux du matin, inspiraient à presque tous une mauvaise humeur qui aigrissait leur-, interminables discussions sur une faveur dont la di>lribution tenait plus compte de l'opinion que du mérite.
— Partout règne le mémo système, fit observer tout à coup une voix dont raccomuation ferme et sonore imposa le silence. Dans toutes les armes, même injustice : à chaque promotion, les vieux officiers de l'armée de terre voient un las de blancs-bec5 de la garde ou de la maison du roi leur passer sur le ventre ; dos boaux-fîls qui ont fait toutes leurs campagnes dans les antichambres, et ne connaissent de poudre que colle de la route de Garni I
Guerland était debout à quelques pas de Barberin, le toisant par un regard qui semblait ajouter un défi à l'insulte de chaque parole. Los yeux do tous les témoins do celle scène .se fixèrent sur les deux officiers en attendant la réponse que devait inspirer au garde du corps un langage dont l'intention était évidente. Sans se lever, le fils des doges frappa la table avec la planche de son journal, comme pour commander l'attention, et dit d'une voix calme au milieu du plus religieux silence :
— Ayant eu l'honneur de servir dans la maùson du roi, je regarde comme m 'étant personnelle l'insulte qui vient de lui être adressée. Biarville, continua-t-il en s'adressant à un enseigne de vaisseau assis à une table voisine, je no vois ici aucun officier de la garde, me ferez-vous l'amitié d'être mon témoin et de vous entendre avec monsieur?
— L'affaire ost-ollo de nature à s'arranger? demanda l'enseigne on se rapprochant de lui, car celle provocation
LE PERSÉCUTEim.
à brûle-pourpoint m'a l'air d'une ruso de guerre destinée à tromper les curieux.
— Pas autrement que par la mort de l'un de nous, répondit Horace.
Sans faire d'autre observation, et avec l'impassibilité d'un homme trop habitué à jouer sa vie pour s'étonner de quelque chose, le marin aborda Guerland et son compagnon, causa quelque temps avec eux à voix basse, et revint près de son champion qui avait repris tranquillement la lecture du Drapeau Blanc,
— Les gardes du corps passent fiour de bonnes lames, dit tout bas Biarville ; je ne connais pas votre force, mais je sais que ce Guerland est un pilier de salle d'armes ; j'ai donc pensé que le pistolet vaudrait mieux. Il fait un joli temps. Que diriez-vous d'une petite promenade en rade jusqu'à la Seyne? Quand le vin est tiré, mon avis est de le boire frais.
— Menez-moi boire, répondit Barberin.
— En ce cas, je vais chercher mes pistolets de combat, et dire un mot au chirurgien de VAjax que je vois là-bas au bout du Champ-de-Bataille. Soyez dans un quartd'heure sur le port.
Horace avait rencontré dans madame de Valdaunaie l'ange calomnié qui dédaigne de répondre à la calomnie. Valérie avait gardé l'histoire de sa vie pour qui pouvait l'entendre sans devenir un juge; elle avait vu dans Barberin une alliance aussi belle aux yeux du monde qu'elle était magnifique pour le cœur ; et si l'amant avait souffert, l'époux espérait un si riche avenir que l'homme s'était toujours effacé. Mais le garde du corps redevint homme, et ne voulut pas quitter sottement la vie. Il saisit donc Biarville par le bras et l'arrêta.
— Non, pas aujourd'hui, dit-il en souriant. Chacun a ses caprices; pour moi, je ne saurais me battre entre mes repas. Arrangez l'affaire pour demain matin ; à sept heures je serai chez vous.
Sans faire d'objection, le marin communiqua ce nouvel arrangement au couple ennemi. En apprenant ce délai de vingt-quatre heures auquel il ne pouvait s'opposer, et dont il crut deviner la cause, Guerland retint avec peine un geste de fureur. Il sortit du café en essayant de foudroyer par un regard son adversaire, qui, négligemment accoudé, le salua au passage par un sourire où il concentra la pitié que les riches témoignent aux pauvres. Une demi-heure après, Barberin sortit à son tour, alla sur le port, loua un petit rafiau qu'il gouverna lui-même, et se promena longtemps à travers la rade. Tout en ramant, il fredonnait le motif du Nouveau Seigneur, dont la mélodie s'était logée dans son cerveau, sans doute parce que la philosophie des paroles résumait en deux vers toutes ses pensées. Quand ; vint son heure d'aller chez madame de Valdaunaie, il s'y ' rendit, et se montra gai. La scène qui venait d'avoir lieu, ; le duel du lendemain semblaient exalter son esprit au lieu I de l'assombrir, et donnaient à l'expression de son amour l une grâce et une vivacité nouvelles. Mais l'exagération de cette amabilité lui Gt manquer le but. Au lieu de s'animer au feu de la conversation de son ami, Valérie, plongée depuis le matin dans une invincible mélancolie, devint de plus en plus triste et pensive, et son abattement finit par se changer en inquiétude.
— Il vous est arrivé quoique chose ? dit-elle éclairée par une divination soudaine, j'en suis sûre, ne me (rompez pas. Ordinairement, vous n'êtes pas joyeux quand je suis triste. Si vous prenez tant de peine pour me cacher volro pensée, elle couvre certes un malheur: je connais votre générosité. Répondez-moi, je veux tout savoir.
— Je veux I voyez donc quelle reine impérieuse je me suis donnée, répondit Barberin en lui caressant les cheveux; mais vainement il chercha par la tendresse de ses manières à dissiper le soupçon naissant do Valérie, et à faire éclore dans son cœur ces impressions enchanteresses qui effacent toutes les autres.
• —Horace, répondez-moi, reprit-elle en résistant à cette séduction. Dites-moi ce que vous pensez?
— Je vous aime ; voilà toute ma pensée...
Son sourire avait une grâce si pénétrante, qu'en ton autre moment madame de Valdaunaie n'eût pas eu la force d'en demander plus ; mais la voix du pressentiment l'emporta sur les mensonges de l'amour.
— Vous me trompez, dit-elle, il est ici!
Horace essaya inutilement de sourire; il sentit s'étaler sur son visage une rougeur ardente.
— Toujours ce cauchemar! s'écria-t-il pour expliquer la soudaine ébuUilion d'un sang trop véridique. Mon amour n'est donc pas assez puissant pour vous guérir de cette folie. Si vous m'aimiez, penseriez-vous à lui ?
Par une sorte do bouderie, mais en réalité pour se soustraire au regard profond par lequel Valérie le pénétrait jusqu'au fond de l'âme, il se leva, s'approcha de la fenêtre; mais il se retira aussitôt et la referma : il avait aperçu, sous l'allée du Champ-de-Balaille, Guerland immobile, les yeux fixés sur la maison de madame de Valdaunaie. Comprenant l'inutilité d'un mensonge qu'un seul regard au dehors pouvait confondre, il vint se rasseoir auprès de sa future femme, l'enlaça doucement de ses bras, luiprit les mains, et, après une muette étreinte dont un sourire plein de sérénité augmentait encore la tendresse :
— Il est ici, lui dit-il; mais pourquoi pâlir et trembler T ne suis-je pas près de vous 1 Quand vous étiez seule et sans protection, sa présence devait vous effrayer, je le comprends; maintenant que pouvcz-vous craindre? ne suis-je pas là? Avoir peur do lui, c'pst me croire incapable de vous défendre. Le jour où vous m'avez pris pour chevalier, vous ne me méprisiez pas ainsi, madame.
Il se laissa glissera ses genoux sans rompre le tremblant coflier par lequel il l'avait enlacée. Valérie, les joues couvertes d'une pâleur mortelle, restait .immobile entre ses bras, froide et insensible à tout ce qu'il lui disait pour lui communiquer son courage.
— Vous l'avez vu î demanda-t-elle faiblement après un long silence.
— Oui, nous nous sommes rencontrés. Mais ne pensez donc plus à cet homme. Regardez-moi, et dites-moi si vous m'aimez mieux aujourd'hui qu'hier.
— Et vous devez vous battre?
— Quel enfantillage! ne somraes-nous pas amisT
— II est ici pour vous tuer, interrompit Valérie avec véhémence. Écoute, Horace : tu sais que s'il te tue, j'en mourrai. Venx-tu que je meure? Si je le dis: Ne va pas à ce duel ; parlons ce soir pour l'Italie, pour l'Espagne, pour n'importe quel pays où il ne puisse nous retrouver; si je dis cela, mon Horace, m'obéiras-tuT
Barberin secoua la tête en lui jetant un sourire mélancolique.
— Ferais-je une action qui m'attirerait votre mépris?
— Ahl j'ai donc deviné! dit-elle d'une voix profonde et altérée... Quand vous battez-vous? Est-ce aujourd'hui?
— Aujourd'hui! voulez-vous me chasser? Je suis si bien près de vous!
— Jurez-moi sur votre honneur de rester ici jusqu'à demain, lui dit-elle en se levant par un mouvement où éclata son despotisme de femme aimée.
— Il n'est pas besoin de serment, répondit le jeune homme en souriant d'un air fin ; depuis longtemps je désirais cette grâce , pourquoi faut-il que je la doive à la peur? Mais vous allez au bal chez madame de Miolens?
— Ainsi, vous vous battez demain, se dit à elh^même Valérie, les yeux fixés sur le parquet, les lèvres frémissantes, et se passant machinalement la main sur le front, comme pour dissiper par cette pression magnétique le chaos de mille pensées confuses.
— Oui, j'irai au bal de madame de Miolens, dit-elle enfin d'un air rêveur; mais je reviendrai de bonne heure. Vous m'attendrez, sans sortir : j'ai votre parole, y manquer ce serait renoncer à moi, continua-t-elle avec une étrange énergie.
— Voulez-vous m'enfermer? dit Horace en riant, emportez la clef de votre chambre dans voire bouquet.
CHARLES DE BERNARD
A ce mot de bouquet, la jeune femme frissonna. Horace comprit sa gaucherie et s'effor<;a de la réparer. Valérie, rassurée par la promesse que sou amant lui faisait de ne pas sortir, ou feignant de l'être, reprit les manières tendres dont elle lui avait fait une habitude. Elle n'épargna rien pour adoucir et charmer la captivité de celui qu'elle nommait en souriant son prisonnier. Elle l'entoura de ces attentions pleines de raffinement et de câlinorie par lesquelles les femmes sa font tout pardonner. Dans les moindres nuances de sa conversation, dans les gentils arrangemens de leur dîner en tête-à-tête auxquels elle-même présida, enfin, dans les plus petits événemens de cette journée qui pouvait être pour eux la dernière, elle déploya des trésors de séduction encore inconnus à celui qu'elle n'avait jamais voulu traiter en amant. Jamais elle n'avait paru si belle, si séduisante.
— Pauvre Valérie 1 se dit Horace. Est- elle enfant I une promesse la rassure, un mot la trompe, et Guerland croyait la connaître! Demain peut-être...
Il chassa cette pensée du lendemain, poison amer qui germe dans le fruit de toutes nos joies ; il ne songea plus qu'au bonheur ineffable du présent, et rendit à sa belle maîtresse passion pour passion. Cette journée enfin fut de celles qui font dire aux amans : a. Une encore et mourir !»
Quand l'heure du bal fut venue, madame de Valdaunaie se fit habiller. Avec la dextérité d'un homme qui n'est pas neuf à pareil métier, Horace mit la dernière main à la toilette de celle qui devait être bientôt madame de Barberin, changea selon son cagrico la disposition des fleurs et des cheveux, lui mit ses gants, non sans baiser bien des fois les bras ronds et satinés qui lui étaient abandonnés languissamment. Une vive rougeur colorait le visage h^iluellement pâle de Valérie, reiiaussait l'expres-ion do ses yeux, et donnait à sa beauté une expression de vie inaccoutumée.
— Ange, lui dit son amant lorsqu'elle partit, je vais être jaloux jusqu'à ton retour I
La jeune femme baissa la tête sans répondre, et se refusa au dernier baiser qui lui fut demandé ; puis, envi'loppée dans une pelisse qui la cachait en entitr, elle sortit et enferma Horace dans sa chambre. Un moment après le roulement d'une voiture annonça son départ.
Fidèle à son insouciante philosophie, l'amant s'étendit sans gêne sur un divan où il ne tarda pas à dormir en homme qui ne sait s'il retrouvera jamais un sommeil aussi voluptueux, même bercé par respôrance. Madame de Valdaunaie avait fait monter sa femme de chambre avec elle. Quand, après avoir traversé plusieurs rues, la voiture entra dans colle où demeurait madame de Miolens, Valérie tira violemment le cordon.
— Où m'avez-vous dit qu'il logeait, Justine? domandat-elle d'un voix sourde, je ne me le rappelle pas, je n'ai plus de mémoire.
— A l'hôtel du Lion d'Or, madame, répondit la femme de chambre aussi troublée que l'était sa maîtresse ; sur une petite place, à cinquante pas d'ici.
— C'est bien, attendez-moi, dit madame de Valdaunaie en descendant.
Puis, sans permettre à son domestique de la suivre, elle s'éloigna rapidement. Il était onze heures ; les rues étaient désertes ; la cloche du couvre- fou, vieil usage encore observé dans quelques villes, achevait lentement sa sonnerie lugubre. Au dernier coup, la pauvre femme frappait à la porte do l'hôtel du Lion-d'Or.
— Monsieur le chef d'escadron Guerland I dit Valérie d'une voix brève au domestique qui vint ouvrir.
A la vue do cette femme, enveloppée de la tête aux pieds dans un manteau et qui no laissait apercevoir que ses yeux brillans sous son capuchon, le laquais fit un pas en ar-
rière : — Au numéro cinq...., madame. Monsieur ne veut recevoir personne, s'érria-t-il,en se rappelant sa consigne; mais l'inconnue mystérieuse avait passé devant lui légère comme une ombre.
Assis devant une table sur laquelle étaient éparses plusieurs lettres déjà terminées, Guerland écrivait peut-êtro son testament ; plusieurs papiers venaient d'être brûlés, car des pellicules noirâtres voltigeaient au moindre courant d'air, et la chambre était parfumée par une forte sen-, teur de cire à cacheter. Malgré la lueur de deux bougies, l'œil pouvait à peine distinguer dans un coin un portemanteau entr'ouvert, sur le lit deux épées liées ensemble par leurs coin'urons, et sur la cheminée une boîte à pistolets. Au bruit de la porte qui s'ouvrait sans qu'on eût frappé, l'officier retourna la tête. Sa surprise et son émotion furent telles, qu'il laissa échapper un cri.
Madame de Valdaunaie se tenait immobile devant lui. Son manteau glissa, elle apparut à découvert dans le frais éclat de sa toilette de bal, comme une étoile dévoilée par un nuage. Son visage, coloré par la fièvre, reflétait les teintes roses de sa robe, et ses yeux, fixés sur son persécuteur, exprimaient autant de fermeté que de terreur. Malgré la grâce do cette apparition, Guerland ne ressentit ni vanité, ni bonheur, mais une sorte de terreur mystérieuse. La présence de Valérie dans sa chambre, à cette heure, était un événemeul tellement inattendu, qu'il eut besoin d'un effort de sa raison pour se persuader qu'il n'était pas le jouet d'une vision surnaturelle. Après quelques instans d'une contemplation mutuellement silencieuse, Guerland se leva enfin. La jeune femme l'arrêta d'un geste.
— Valérie! s'écria l'amant dédaigné à qui un seul regard avait fait reprendre lé collier de son ancien servage.
— Avant de me parler, écoutez-moi, dit madame de Valdaunaie d'une voix altérée. Peut-être ai-je des torts envers vous ; ces prétendus torts, je me les reproche amèrement; s'ils justiûeut votre cruauté, sans doute ils ont été bien grands. Il y a trop longtemps que dure le supplice auquel vous m'avez condamnée. Je n'ai plus ni courage, ni volonté; vous m'avez brisée sous votre main de fer. Enfin, que voulez-vous de moi? Ma vie? prenez la, je me mets à votre merci.
Elle s'avança vers lui par un mouvement plein de dignité, et de l'air assuré d'une victime qui sait noblement présenter la tête.
— Votre vie, répondit Guerland en souriant avec amer; tume, vous savez bien que, môme en ce moment, s'il vous fallait la mienne, je ferais peut-être la folie de vous la donner. Ce n'est pas votre sang que je veux, Valérie.
— C'est le sien, n'est-ce pas ! s'écria-t-elle ; vous voulez le tuer parce qu'il m'aime. Eh biçnl vous me tuerez du même coup; je l'aime aussi, moi, et s'il meurt, je mourrai.
— Il y a trois ans, êtes-vous morte?
Cette réponse, prononcée d'une voix ironique et implacable, loin de l'étonner, la trouva calme; elle sourit dédaigneusement.
— J'avais vingt-deux ans, dit-elle, j'étais la femme d'un vieillard ! les gens faibles sont impitoyables ; mon mari fut d'une bonté divine, et vous I...
— Madame, les femmes ont toujours raison ; je suis faible comme un enfant quand je vous vois; mais seul, j'écoute mon épée.
A ces mots, l'idée du danger qui menaçait Horace fit tomber madame do Valdaunaie sur ses genoux pour implorer la pitié de l'homme qu'elle avait jadis courbé devant elle comme un esclave.
— Oh I no le tuez pas I dit-elle avec angoisse et désespoir ; il était votre ami, il ne vous a pas ollensô ; ma vio no peut-elle suffire à votre haine?
— On ne tue pas les femmes, et je n'ai point do haine, répondit Guerland, dont les yeux ardens avaient soudainement changé d'expression. Malgré les efforts do Valérie pour rester à genoux, il la releva.
—Je vous aime, reprit-il d'une voix profondément émuci, je vous aime comme personne n'a su cl no saura jamais
LE PERSÉCDTEUR.
vous aimer. Vous pouvez racheter la vie de cet homme. Madame de Valdaunaie comprit ces paroles et le regard qui les accompagnait ; elle no détourna pas les yeus, ses jouos no so colorèrent pas. Il est des dévouomens dont l'exaltation domine les vulgaires émotions do la pudeur.
— Jurez-moi, dit-elle, par le serment que vous respectez le plus, que ce duel n'aura pas lieu, ni demain, ni jamais.
— Il est gentilhomme et je suis soldat, la provocation a été publique, répondit l'olflcier d'un air d'embarras qui remplaça un instant le triomphe naissant de ses yeux et do son sourire.
— Votre réputation vaut-elle plus que la mienne 1 lui dit brusquement Valérie. Je veux votre parole, sans réserve, sans ambiguïté; vous avez provoqué ce duel, c'est à vous de l'empf^cher. Demain, vous donnerez les satislactions et vous ferez les excuses qu'on vous demandera. Personne ne vous accusera do lâcheté. Jurez-moi cela sur votre honneur, et je vous croirai.
~ Je le jure sur mon honneur et sur mon amour, répondit Guerland enivré do son bonheur. Puis il reprit aux pieds de la jeune femme cette place où si longtemps il avait prié en V5in ; mais cette fois c'était un maître et non un esclave qui se mettait à genoux.
Quand madame do Valdaunaie rentra chez elle, à deux heures du matin, elle trouva Horace profondément endormi sur le divan. Elle alla s'asseoir loin de lui dans un coin de la chambre, et pleura longtemps en gardant sur la bouche un mouchoir pour étoufler ses sanglots. Sa douleur, à la fin, déborda en larmes si amèrcs, en gémissemens si convulsifs, que Barberin se dressa sur son séant.
— Il n'est pas sept heures! s'écria brusquement lejeuno homme. Il se leva, ouvrit un des volets, et revint regarder l'heure à la pendule ; il aperçut alors Valérie qui s'approchait de lui, les yeux secs, un souiire sur les lèvres.
— Ah I vous m'avez laissé dormir, lui dit-il avec un accent de tendre reproche, et maintenant voici le jour, il faut vous quitter.
— A ce soir 1 dit-elle en se jetant dans ses bras et en répondant à l'étreinte ardente qui l'accueillit par une étreinte non moins passionnée.
— Ce soir 1 pensa Barberin, reviendrai-je ce soif î Bah 1 chassons cette sensiblerie larmoyante ; elle amollit les nerfs et obscurcit la vue. En c moment, il s'agit d'être ferré^sur la feinte de seconde et sur la canlre de quarte. Quelle sottise I je me bats au pistolet; il s'agit de ne pas avoir la berlue.
— A ce soir, mon ange I à ce soir, ma vie ! dit-il encore une fois, et, prenant aux lèvres de sa maîtresse un dernier baiser comme pour en aspirer l'âme, il s'élança hors de la chambre.
— Il vivra I s'écria madame de Valdaunaie lorsqu'il fut sorti; mais moi I je mourrai, sans être regrettée.
Quand la femme de chambre, inquiète du silence profond qui régnait dans l'appartement de sa maîtresse, y entra pour faire son service, Valérie gisait sur le parquet froide et inanimée.
Le soir était venu, lorsqu'elle sortit enfin de son évanouissement. Son premier mot, qu'on prit pour une divagation du délire, fut de demander s'il y avait dans le port quelque navire prêt à partir. L'idée do fuir jusque dans une île déserte cet homme acharné dans sa poursuite et dans son amour, so fit jour avant toute autre dans lo chaos de son esprit. Une réflexion de prudence, presque aussitôt éclose, l'empêcha d'insister sur cette question. Importunée des soins qu'on lui prodiguait, elle voulut être seule, et renvoya jusqu'à sa femme do chambre.
La nuit commençait, elle so mita la fenêtre. L?i, cachée par la persienne, elle resta lo front dans ses mains, abîmée dans uno rêverie pleine do tristesse et d'abattement , au milieu do laquelle passait à chaque instant comme un spectre la figure passionnée et meurtrière do Guerland. Une loi sans bornes dans lo serment qu'il lui avait ù\U, un affreux pressentiment d'avoir été trompée par lui, jetaient
son âme dans les émotions extrêmes de la confiance et du désespoir. Malgré l'obsession de cette vision, ses yeux, par uno perspicacité machinale, ne perdaient rien de ce qui se passait dans la rue et suivaient, avec une anxiété promptement changée en désappointement chaque homme dont la tournure lui rappelait celle de Barberin. Peu à peu les paysans devinrent plus rares, les boutiques se fermèrent, et les lumières des appartemens commencèrent à disparaître. La cloche annonçant la fermeture des portes de la ville de guerre avait cessé depuis longtemps; minuit enfin venait do sonner, minuit, l'heure de l'amour et de la tombe, l'heure à laquelle Horace, bravant la surveillance et la jalousie, venait chaque soir causer avec elle. Au dernier coup, Valérie so retira de la fenêtre avec un mouvement do joie ; elle avait aperçu celui qu'elle attendait se glissant silencieusement le long des maisons; elle avait reconnu son pas muet pour tout autre, sa démarche et ses précautions infinies. En sentant près d'elle celui qu'elle aimait et dont elle avait si chèrement racheté la vie, son cœur se ranima ; le sang, que la terreur y avait refoulé, en jaillit et fit courir dans ses veines une chaleur nouvelle. Un vague pressenfiment d'être délaissée par Horace s'il savait janàais la vérité, et de trouver l'ingratitude pour prix du dévouement ; la purification qu'il semble alors si naturel à une femme de demander à l'amour, peut-être l'avidité du bonheur qu'elle voulait en le sentant près dé s'évanouir, triomphèrent de la retenue qu'elle avait jusqu'alors imposée à sa tendresse pour la légitimer. Sans prendre de lumière, elle se précipita, impatiente de presser la main d'Horace, traversa son cabinet de toilette, ouvrit une porte donnant sur un escalier dérobé, et se jeta dans les bras de l'homme qui entrait :
— Horace ! s'écria-t-elle en l'étreignant avec force.
— Valérie! répondit une voix dont le son courut dans toutes ses veines comme un sang glacé.
Madame de Valdaunaie tomba dans les bras de Guerland, qui la porta dans sa chambre, l'assit sur un fauteuil, vint refermer les portes, et se rapprocha d'elle avec lo sourire aftreusement ironique qu'elle lui avait vu une fois, le jour oîi il avait tué son premier rival. Immobile dans la position où il l'avait placée, Valérie le regardait d'un œil stupide.
— Voilà une clef que je vous rapporte, dit-il lentement, il est imprudent de livrer ainsi l'accès de son appartement.
— Horace! balbutia madame de Valdaunaie, comprenant à demi le sens horrible de cette clef donnée à l'amour et rendue par la vengeance.
— Voici votre portrait, reprit Guerland de sa voix impassible. Et il lui présenta un médaillon suspendu à une tresse de cheveux sur lequel on distinguait quelques taches rouges.
— Horace! dit Valérie, en se laissant glisser à genoux devant le meurtrier.
Guerland la contempla en paraissant aspirer par son regard une vengeance qui réparait tous les tourmens qu'il avait soufl'erts. Il la laissa à genoux. Jadis il s'était mis aux pieds de cette femme, elle l'y avait laissé.
— L'aimiez-vous autant que l'autre? demanda-t-il enfin avec un impitoyable sourire.
— Horace! dit la malheureuse femme.
— Le cimetière est au-delà des Lys, au pied do la montagne do Pharon, reprit-il en montrant la rue Saint-Roch. Demain, soyez à votre lenêtre comme aujourd'hui, vous verrez passer Horace. A quand le troisième, madame? continua-t-il en se penchant à l'oreille de Valérie.
Un léger tressaillement annonça que madame de Valdaunaie n'était pas morte.
— Jo t'ai trompée, dit Guerland en la serrant dans ses bras; j'ai trahi mon «ermenl, car avant celui-là j'en avais fait un autre. Quand tu ne m'appartenais f>as. je roulais tuer ton Horace; maintenant que lu os à moi. comnioLt as-tu pu croire que jo te rendraisà lui? A moi maintenant, Valérie ; à moi seul I je saurai te garder comme j'ai su te conquérir.
CHARLES DE BERNARD
En mil huit cent trente, Guerland avait repris du service après la révolution de Juillet et commandait un régiment de chasseurs à Strasbourg. Il était marié, sa femme était madame de Valdaunaie.
Un jour, au milieu d'un bal, Biarville, l'officier de marine témoin de Barberin, la reconnut au bras de celui qui avait tué le descendant des doges au moment où s'apprêtaient les joies du plus heureux mariage dont une lemme se soit plue à tresser les nœuds. Dans un excès d'indignation qu'il ne put contenir, il raconta à plusieurs personnes ce qu'il savait de cette aventure, et madame la baronne de Guerland devint le thème d'une conversation où fut répétée sur tous les tons cette sentence de Shakespeare : Frailly ! thy name is wotnan 1
— Docteur, à quel organe secret, à quelle protubérance cérébrale attribueriez-vous la conduite inouïe de cette femme? demanda un jeune homme curieux de phrénologie à un vieux médecin, dont le regard noir et vif annonçait au premier coup-d'œil un caustique et pénétrant observateur.
Le docteur secoua la tête à plusieurs reprises d'un air railleur.
— Les passions, dit-il, se remplacent et se détruisent l'une l'autre dans l'ordre moral, comme les créatures se dévorent dans l'ordre physique ; les jeunes tuent les vieilles, les fortes les faibles, les grandes les petites. La femme est très logique dans cette transmutation que vous nommez caprice et légèreté. N'imite-t-elle pas la Nature ? Après la
coquetterie, qui est la floraison de l'esprit, et l'amour, qui est celle du cœur, tout dans l'âme n'est pas éclos. Il y reste toujours quelque germe pour les passions d'un ordre plus raffiné, arcanes incompréhensibles au vulgaire. Qui sait? madame de Valdaunaie date peut-être sa vie la plus heureuse et la plus enivrée du jour où l'a conquise cette main de fer, deux fois baignée dans le sang de ses premières amours. La terreur mêlée au plaisir est une source à laquelle il est donné à peu d'êtres de s'abreuver; mais ceux-là s'y grisent.
— D'ailleurs, dit un jeune écrivain qui, par hasard, se trouvait à Strasbourg peut-être pour y observer les Alsaciennes, mon ami , qui te dit que cette femme n'a pas conçu quelque vengeance? Regarde le colonel ; cherche le courage dans cet œil éteint. Je lui donnais soixante ans, et monsieur de Biarville prétend que Guerland n'avait que trente-deux ans lors de son duel à Toulon. L'avez-vous vu jamais souriant? Qui a raison de la justice sociale qui coupe une tête d'un coup, ou de la loi sauvage en vertu de laquelle les Natchez s'amusent des souflfrances qu'endure l'ennemi attaché au poteau, et dans la chair duquel ils ont planté d'innombrables allumettes? Cette femme me semble implacable comme la justice du sauvage. Son mari n'estil point pâle et débile comme elle l'était jadis? Autrefois elle se mourrait; aujourd'hui... voyez le colonel!
— Ont-ils des enfans? demanda le jeune homme.
— Ahl vous êtes médecin, dit le docteur en le saluant. Un mouvement agitait la foule qui se séparait devant le
colonel emmené presqu'évavoui. Sa femme le suivait en exprimant une tendresse qui ressemblait à la précaution avec laquelle une lionne emporte sa proie dans sa gueule pour l'achever dans son antre.
nu DD PBRSicimim.
LA FEMME DE QUARANTE ANS
Dans les derniers jours du mois de mars 4856, on jouait Jnna Bolena au Théâtre-Italien. La fin prochaine de la saison avait convoqué l'arrière-ban de ce public d'élite, le plus éclairé de l'Europe à ce qu'il prétend, mais dont en réalité neuf membres sur dix seraient fort embarrassés d'une romance à lire ou d'une gamme à chanter juste. L'assemblée était donc fort nombreuse , et la salle offrait un coup d'oeil aussi intéressant pour un homme du monde que pouvait l'être celui de la scène pour un artiste. Oiseaux privilégiés de cette splendide volière, les femmes, vieilles et jeunes, laides ou belles, plus généralement jeunes, mais aussi plus généralement laides, étalaient, chacune à leur perchoir accoutumé, les mille variétés du plumage à la mode menacé de la mue de Longchamps. L'irréprochable élégance des nobles filles du faubourg Saint-Germain, le loxe un peu endimanché des dames de"h nouvelle cour, les atours fabuleux de certaines Anglaises,qui ont toujours l'air d'avoir pris un bain dans l'arcen-ciel, la raideur gommée et lustrée des notables provinciales que chaque printemps voit s'abattre snr Paris, se reconnaissaient à des signes infaillibles et fractionnaient cette réunion choisie en autant de castes exclusives.
Les hommes se trouvaient divisés en tribus nou moins distinctes, quoique peut-être moins hostiles, caria vie publique porte à la tolérance. A travers les plumes, les aigrettes, les diadèmes, les turbans, les marabouts, les bonnets ornés de (leurs, et autres coiffures exorbitantes qui ondoyaient le long du triple rang des loges, apparaissaientJes mortels admis à un titre quelconque aux faveurs de l'intimité féminine : maris, pères, cousins, cavaliers servans, amis de la maison, en un mot tous les hommes en puissance de coëRe. Aux stalles du balcon se prélassaient les lions de la ménagerie fasliionable ; glorieux jeunes gens à qui , pour renouveler les marquis de Molière, il ne manque qu'une petite chose : les marquisats; race superbe commençant invariablement par un toupet frisé, coBiinuant par un binocle et finissant par une paire d'éperons. L'orchestre appartenait sans contestation, moitié aux habitués à chevrons, dont la carrière musicale compte trois campagnes, l'Odéon, Louvois, Favart, et qui, en entendant mademoiselle Grisi, chevroltcnt de souvenance les cadences de madame Barilli ; moitié aux suzerains de la presse dont pour certaine raison je ne dii'ai pas de mal. Enfin, sur les banquettes bleues du parterre, ù paît quelques bourgeois égarés, et jurant, comme le corbeau, qu'on ne les y prendrait plus, s'entassait le véritable auditoire, le public jeune, artiste.
enthousiaste, le seul de tous les théâtres de Paris qui rap*
pelle l'inlelligenceet le goût des anciens part»rres.
L'opéra était commencé ; les amateurs, venus pour l'entendre, imposaient despotiquement le silence, à défaut d'attention. Soumis à l'influence du sanctuaire, quelques dandys essayaient de (aire acte de dilettantisme en battant la mesure à faux; de kur côté, chaque fois que le rhylhme d'un motif s'élançait dans le domaine de la valse ou de la contredanse, la plupart des jeunes femmes qui ont d'ordinaire le sens musical dans les jambes, dodelinaient la tête avec une mignardise toute séduisante, si elle n'eût rappelé l'oscillation burlesque des magots chinois. L'immense majorité cependant, pour qui, bien qu'elle ne veuille pas en convenir, une foirée aux Italiens équivaut à un jour de garde, prenait son plaisir en patience et écoutait la musique de Donizetti à grand renfort da lorgnons et de jumelles.
Parmi les loges dont les locataires n'accordaient & la représentation qu'une attention distraite, on eût pu citer une baignoire de gauche, située près ds la barre qui sépare l'orchestre du parterre. Deux femmes s'y trouvaient assises. La première, du cùlé du théâtre, offrait un si harmonieux en.<"»'"ï ble de physionomie, de maintien et de toilette, qu'en s'arrétant sur elle, l'œil le moins bienveillant ne savait d'abord où darder sa critique. Son front, noble et intelligent, ressortait blanc comme une coupe d'albâtre, sous l'encadrement vaporeux d'un bonnet à la folle, dont les petites fleurs bleues se mariaient à des cheveux d'un blond cendré, tandis que les brides, habilement disposées, dissimulaient ce que l'ovale du visage pouvait avoir d'allongé ou plutôt d'amaigri. Une robe de soie brochée grise, recouverte d'un manteletde satin noir à demi tombé des épaules, faisait valoir sa taile svelletlsa tournure pleine de dignité. Les moindres accessoires de ce costume, si simple en apparence, attestaient le geilt e|)rouv« et la science profonde qui avaient présidé à ses combinaisons. Assise avec une sorte de langueur souffrante, celle femme levait parfois aux frises du théâtre dts yeux si tendrement rêveurs, sa pâleur de blonde semblait si maieut si pure, ses mouvemens, soit qu'elle s'appuyài au dos de son fauteuil, soit qu'elle s'accoudât sur le bord de la loge, étaient empreints d'une calme lenteur si aristocratinue, que l'implacable lorgnon d'un observateur de profession pouvait seul la trouver un peu moins jeune que belle, et classer cette fleur de baignoire parmi les violettes d'automne.
La compagne de cette séduisante personne offrait à ses côtés le plus étrange contraste. Non contente d'avoir revu du ciel une de ces ligures dont les femmes d'un âge équivoque ou
DE BERNARD
d'une beauté contestée apprécient le voisinage, elle paraissait avoir ^^is à tâche de compléter par l'art i'œiivre de la nature. Figurez-vous un casse-noisette de Nuremberg, coiffé d'un chapeau à la Henri IV couleur coquelicot, et engaîné dans un étui à parapluie de chalis bariolé, sur lequel une incroyable profusion de magots de la Chine prenait d'assaut une collection de pagodes non moins extravagante. A côté de cette étonnante créature, une doiairière eût rajeuni, une laide eût embelli, et peut-être était-ce là le secret de l'intimité qui unissait en apparence deux personnes d'une nature si disparate. Le fond de la loge était occupé par hu jeune homme d'une Sgure agréable et régulière, mis avec une élégance qui approchait de la rechtrche. Malgré ses efforts pour maintenir sur ses lèvres le sourire d'une amabilité insouciante, sa physionomie trahissait une préoccupation secrète. Chaqie fois qu'il se penchait en parlant à ses voisites, ses yeux profitalent de ce mouvement pour explorer avec une inquiétude mêlée d'impatience ce qui se passait dans la salle. A la tin, cette pantomime fut remarquée de la dame blonde, derrière laquelle il était assis.
— Qui donc cherchez-vous? lui demanda-t-elle d'une voix un peu traînante en le regardant fixement.
— J'avais cru voir monsieur de Flamareil, répondit le jeune homjie, qui se retira au fond de la baignoire.
— Et depuis quand vous occupez-vous de mon mari? reprit-elle avec un sourire incrédule. Je crois plutôt que vous' voulez savoir si votre oncle peut vous apercevoir. Je ne suis pas dans les bonnes grâces de monsieur de Pomenars ; et s'il vous voyait dans ma loge, vous seriez sans doute grondé. Mais rassurez vous, mademoiselle Grisi chante, il ne se retournera pas.
Pendant cette phrase, prononcée avec une intention de moquerie, madame de Flamareil avait désigné à son interlocu-» teur un petit vieillard placé à l'orchestre à quelques pas de là, et dont on n'apercevait que la tête blanchie et poudrée; à sa droite était assis un jeune homme d'une vingtaine d'années, frisé, bichonné, gourmé comme tout débutant frais éclos du collège, et qui, le menton pittoresquement emboîté dans sa nain gantée de jaune, les yeux écarquillés avec une sorte de béatitude, se donnait un torticolis perpétuel pour décoi^vrir ce qui se passait dans la baignoire. En rencontrant le regard de madame de Flamareil, qui avait glissé sur lui avant de s'arrêter sur son voisin, il détourna les yeux, rougit comme une jeune fille, et se mit à mâchiller, par contenance, la pomme d'or d'une jolie canne de Yerdier.
— Mon oncle ne songe pas à moi, répondit le siî;isbé, mais en revanche monsieur de Boisgontier s'occupe beaucoup de vous. Depuis une demi-heure il n'a pas cessé de vous regarder.
Madame de Flamareil éprouva la sensation agréable que cause toujours à une femme la jalousie dont elle se croit l'ebjet; mais par une générosité assez rare, elle ne voulut pas savourer ce plaisir aux dépens du repos de celui qu'elle aimait. Elle reprit donc avec une flatteuse ironie :
—Le savoir-vivre n'est pas la vertu ordinaire des écoliers, pardonnez à ce petit monsieur : si je rencontre jamais son professeur, je le prierai de lui infliger une pénitence ; ainsi ne vous occupez plus de lui.
Puis, se renversant sur le dos du fauteuil, mouvement qui rapprocha son visage de celui de son voisin : —Edouard, dit-elle tout bas, vous rappelez-vous? il y a cinq ans, celte Stalle était la vôtre. Tous les samedis vous étiez i;i, pour moi; vous me regardiez aussi, vous, plus que vous ne le laites maintenant. Votre seule ambition, votre rrve, m'avez-vous 'dit souvent, était d'obtenir une place dans celte loge où vous 4tes aujourd'hui. Vous m'aimiez alors.
— Mistriss Lawington écoute, dit tout bas le jeune homme, qui désirait détourner la tendance sentimentale de la conversation.
Sans changer d'attitude, mad ime de Flani.iroil jela un regard oblique sur l'Anglaise au chapeau c(j|(|ucliCot qui lui scrvîit de chaperon.
— Écoute, peut-être, dit-elle, mais comprend, je l'en défie. — Cinq ans I répéta-t-elle eusuile; oh 1 sans doute c'est là une clernilé, el j'ai tort de me plaindre.
— Vous plaindre... de moi? demanda l'amant d'un air contraint.
— De moi plutôt, qui ne sais plus plaire, répondit-elle avec un sourire de résignation.
Edouard arma son regard du reproche le plus tendre, et saisissant A la dérobée une main qui lui fut abandonnée sans résistance, il dit le plus pathétiquement possible :
— Eudoxie!
Ce fut là tout ce qui lui inspira son éloquence ; mais une femme trouve toujours son nom, prononcé d'une certaine manière, le plus beau de tous les discours.
Lablaclie, ([ui jouait le rôle de Henri VITI, était en scène. Son imposante ligure, lalidélitéde snn costume, sa prestance colossnle, sa voix foudroyante, donnaient au personnage qu'il représi'utait un cachet de vérité fort rare au théâtre.- C'était bien là le volage despote, prêt à passer tout sanglant du lit d'Anne de Boleyn à celui de Jeanne Seymour. On eût dit le portrait du royal Barbe-Bleue descendu de son cadre de Westminster.
— On accuse Henri VHI, dit madame de Flamariil, depuis un moment silencieuse et pensive; moi, je le comprends et je l'absous. C'était un cœur généreux; lorsqu'il ne les aimait plus, il les tuait,
Edouard dégagea sa main de la pression presque convulsive qui venait de l'étreindre et s'appuya au fond de la loge en haussant légèrement les épaules, de l'air d'un homme qui ne se sent aucune vocation pour ensanglanter son inconstance.
Le silence régna quelque temps dans la baignoire. Mistriss Lawington se tenait immobile sur son fauteuil avec une raideur toute britannique ; à demi ployée sur le sien, sa voisine regan ait vaguement devant elle en respirant un petit flacon ; le jeune liomme qui venait de montrer si peu de goftt pour les débats d'une controverse sentimentale était retombé dans sa préoccupation involontaire. Tout-à-coup il se froissa les doigts les uns contre les autres par un mouvement d'impatience nerveuse, et se penchant entre les deux femmes, examina attentivement les loges placées de l'autre côté de la salle; madame de Flamaieil s'avança de sOn côté, mais sans pouvoir découvrir ce qui attirait ainsi l'attention de son amant. Par un instinct de jalousie qu'elle ne chercha pas a réprimer, elle iiiterrogea lu'usquement la physionomie de celui-ci, el lui (lit d'une voix sourde :
— Celle que vous attendez n'est pas encore venue ? est-elle jolie, du moins?
— Quelle folie! répondit le jeune homme, en se levant comme s'il eût éprouvé lebesoin de locomotion qui tourmente un lion en cage.
En ce moment, la porte de la loge voisine s'ouvrit, et un affreux parfum oriental s'épandit à l'enlour dés que s'y fut insiallée une grosse dame en robe blani lie et en cachemire vert violaré, espèce de botte d'asperges au musc.
— Quelle odeur désagréable! s'écria mistriss Lawington avec le pur accent de Londres, et en portant son mouchoir ù son nez.
— Voulez-vous mon flacon? lui demanda sa voisine.
— Oh ! non, merci, répondit l'Anglaise; mais j'aimerais beaiicnup une rose.
En lui même, Edouard remercia l'insulaire de cette indiscrétion ; et saisissant l'occasion par les clievcux •
— Cette (jdeur de musc est capable de donner la migraine : permettez moi d'allervous cbenlier des bouquets.
t^ans attendre la permission ni consulter les regards de madame de Flamareil, il ouvrit la porte et s'élança dehors, léger comme un oiseau qui s'échappe de sa prison.
— Monsieur de Mornac est véritablenunt fort aimable, dit mistriss Lawington à qni la démaiclie du jeune lioniimi iiispiiiiilla leccnnaissani'c qu'une T'uuni' laide l'prouve toujours pour les atlenlioiis dont elle est habilucliemuul scviee
LA. FEMME DE QUARANTE ANS
— Fort aimable ! répéta sa compagne en souriant tristement; mais je crains qu'il ne vous fasse attendre votre bouquet.
Le jaloux instinct de madame de Flamareil ne s'était pas trompé en attribuant le brusque départ de son amant ù un motif tout autre que la galanterie ; eu effel, dès qu'il eut mis le pied hors de la baignoire. Edouard parut avoir entièrement oublié les personnes qu'il y laissait et le prétexte dont il s'était servi pour justifier sa sortie. Fort insensible désormais aux répugnances de mistriss Lawington en fait de parfums, au lieu de chercher labouq'ietiére, il escalada lestement deux étages, fil le tour du corridor supérieur, et, arrivé devant une loge dont il lut le numéro, appliqua un regard curieux à l'œil-dc-bœuf, (|u'un petit rideau vert ne couvrait qu'h demi. 11 aperçut alors plusieurs femmes, mais son attention se porta d'abord sur une d'elles, assise au premier rang. C'était une jeune fille, âgée de dix-huit ans au plus, jOlie dans la sienre des bergères de Walteau, dont le frais "«embonpoint annonçait une santé champêtre et un cœur placide que n'avait point encore altérés l'étiolement parisien. Vêtue de blanc avec toute la recherche que comporte une toiletts de demoiselle , elle tenait les yeux immuablement fixés sur le théâtre, sans que ses traits révélassent aucune des impressions que pouvaient lui faire éprouver la musique. A côté d'elle était une femme d'un âge mùr, sa mère, si l'on en croyait une ressemblance prononcée, dont la physionomie offrait une indéfinissable expression de dépit, de mécontentement et de hauteur.
— Elle est bien, se dit Edouard, malgré sa gaucherie de pensionnaire et ses couleurs de Basse-Normande. Mais, en revanche, madame de Passerot à l'air diantrement revêche. Sa figure de caporal autrichien promet une belle-mère peu réjouissante. Je suis sûr qu'elle est furieuse contre moi, et n'at-elle pas raison? Ma conduite doit passer pour une impolitesse inouïe, pour une offense préméditée. Mais quel caprice ■de venir aux Italiens a pris subitement Eudoxie, qui était Tualade hier ? Ses instances pour que je l'accompagne, l'anxiété <jui lui fait épier mes moindres gestes, tout cela n'est pas naturel. Se douterait-elle de quebiue chose ?
Ici, le soliloque fut interrompu. Le rideau venait de baisser, et l'une des damesde la loge se retournait pour ouvrir la porte. Peu curieux d'être surpris en flagrant délit d'indiscrétion, et d'gcrroitre ainsi les torts qu'il se reprochait déjà, le jeune homme battit précipitamment en retraite. Au moment où il allait descendre l'escalier, une grosse main se posa sur son épaule, et une voix de basse-taille l'interpella vivement.
— Parbleu! vous êtes un aimable garçon : voilà deux heures que je monte la faction dans le foyer en vous attendant. D'où diantre sortez-vous, je vous prie?
L'individu qui parlait de la sorteétait un homme de trentesix ans environ, grand, vigoureusement constitué, et doué d'une de ces louruures martiales pour les(iuelles certaines femmes conçoivent une estime particulière. Sa redingote boutonnée jusqu'au menton, ses bottes éperonnées, son pantalon large comme celui d'un mameluck, annonçaient une sorte de dédain de la tenue élégante et sévère qui est d'étiquette au Théâtre Italien. Au ruban rouge de sa boutonnière, à la coupe de ses favoris taillés horizontalement du coin de l'oreille à la moustache, selon l'ordonnance militaire, à la teinte cuivrée (|u'avait contractée son visage, quoiqu'il fût blond, on devinait un officier de l'armée, arrivant d'Alger, selon toute apparence ; car le hâle de tous les bivouacs d'Europe n'eût pas produit cette splendide carnation qui rappelait le coloris d'un rôt brûlé.
— Mon cher Garnier répondit Edouard en se retournant, vous voyez l'homme le plus désespéré...
— Mon cher Mornac, interrompit l'officier, si c'est ainsi qae vous entendez les entrevues matrimoniales, vous courez grand risque de rester garçon. Comment, mort-dieu! ma tante et Loïde sont à leur poste depuis le commencenieiil de la représentation, et vous manque/, au vôtre I Je n'ai pas voulu paraître au balion sans vous, aliu de vous laisser un moyen d'excuse, en prenant au besoin sur uiun c-nii)te votre con-
duite cavalièie. Ma tante est orgueilleuse et susceptible comme tous les diables, je vous en préviens; clic est devenue Passerot de l;i tète aux pieds; soyez sûr qu'elle ne vous pardonnerait pas un manque d'égards. Mais voilà un sermon assez long ; noK deux stalles nous attendent : ainsi, à gauche par quatre, en avant.
— C'est que, reprit Edouard avec un embarras que trahissait l'hésitation de ses paroles, j'ai eu le malheur de me laisser enchaîner... par un devoir de société... auquel il m'a été impossible de me soustraire... .Te ne suis pas seul ici...
— Vous êtes avec des femmes'
— Oui, répondit le jeune homme d'un air irrésolu.
— Eh bien ! allez leur dire qu'il s'n:,-it de \olr.? mariage, elles comprendront cela, et vous ren front votre liberté,
— Voilà précisément ce (|uejene jiuis pas dire. L'officier s'arrêta, et regarda Mornac entre les deux yeux
— Ah! ah! nous sonimes eneotillonnés, dit-il ensuite ave ■ un laisser-aller d'élocution qui sentait la caserne. Vous manquez d'usage, mon cher, la règle est de donner congé trois mois avant le mari ige. Mais vous ne m'aviez pas encore parlé de vos amours.
Edouard maîtrisa la répugnance que lui inspiraient ce langage soldatesque et ces allusions brutales à un sentiment qu'il avait toujours entouré de déHcatesse et de respect.
— Je vous aurais fait ma confession tôt ou lard, répondit-il; mademoiselle de Passerot n'a ni père ni frère, et je dois vous donner, à vous, son cousin, les explications que les parens d'une jeune fille ont le droit d'exiger de celui qui asjjire à sa main. Nous parlerons de cela un autre jour ; en attendant, vous voyez que je me trouve dans une position embarrassante, venez à mon Secours. Il m'est impossible de vous accompagner, ainsi trouvons quelque prétexte plausible à mon absence...
— Brrrrr, fit Garnier , comme vous voudrez ; mais ne comptez pas sur moi pour être votre avocat auprès de ma tante. C'est donc une impératrice que votre Dulcinée? Il me semblait cependant qu'un jour d'entrevue conjugale on pouvait donner congé au sentiment. Allons, entrez-vous avec moi au balcon, oui ou non?
Les deux hommes se trouvaient alors dans le couloir des premières loges ; avant que Mornac eût pu répondre, un petit vieillard, portant haut sa tête poudrée , marchant le jarret tendu et les mains dans les poches de son pantalon, le menton englouti jusiju'aux oreilles par une cravate blanche dont la rosette rappelait les incroyables du directoire, les revers de l'habit jetés en arrière avec une auilaee juvénile, vint se poster entre eux en fredonnant d'une voix aigrelette un des motifs chantés parLablache. On eût dit d'une sonnette fêlée contrefaisant le bourdon de Notre-Dame.
— Eh bien ! jeunes gens, dit le représentant des anciens jours en interrompant sacantilène, à quoi songez-vous? Je ne vous ai vus au balcon ni l'un ni l'autre. Ces dames sont là cependant. Pourquoi n'arrivez-vous (]u'au second acte?
— Demandez cela à votre neveu, répondit l'officier avec un accent un peu bourru. Tandis que ma tnnte et ma cousine se morfondent dans leur loge, monsieur de Mornac distille le sentiment avec la dame de ses pensées. Ceta ne promet-Il pas à Loïde un époux tendre et fidèle ?
— Permettez, commandant, dit monsieur de Pomenars, qui, prenant le bras d'Edouard, l'emmena à deux pas.
— Madame de Flamareil est ici ? lui demanda-il d'un t«n sec.
— Oui, mon oncle, répondit le jeune homme en contenant la mauvaise humeur que lui causait la perspective d'un interrogatoire à subir.
— Et vous êtes avec ellel Le petit Boisgonlier me Ta^'ait dit; mais je ne voulais pas le croire. Vous êtes un fou, Edouard ! Vous allez maniuer un mariage superbe, et pour qui ? Pour une vieille femiire.
Le sensible Mornac éprouva une crispation nerveuse, comme si on lui eût promené sur la poitrine un fer rouge.
— Pour une vieille femme! lépéia le petit vieillard, en «ccentuanl impitoyahlonu nt chaque syllabe; n'a-t-clle pas quinze ans déplus que vous?
DE BERNÂ.TID.
— Mon oncle ..
— Oh parbleu ! fàcliez-vous si bon vons semble. J'ai aimé les femmes plus que vous ne les aimerez de votre vie; mais jamais en enfant, ainsi que vous le faites. Il est temps que ces niaiseries romanesques finissent. Une entrevue est convenue entre vous et mademoiselle de Passerot; manquer de parole serait une impertinence sans excuse. Vous allez entrer au balcon avec le commandant; vous verrez que votre future est une fort jolie personne. Allons, quittez cet air lamentable qui ne vous va pas : il s'agit d'être beau et de plaire.
— Mon oncle, dit Edouard en affermissant sa voix, je suis venu avec madame de Flamareil, et il m'est impossible de la quitter ainsi : vous comprenez que l'usage du monde...
— Ta, ta, ta, répondit mossieur dePomenars, nous allons arranger cela. Commandant, conlinua-t-il en se rapprochant de Gariiier, je vais encore abuser de votre complaisance. Ayez la bonté de taire un tour dans le foyer; avant deux minutes Je vous aurai renvoyé cet étourdi.
Malgré les velléités de révolte qu'annonçait la physionomie de son neveu, le vieillard lui reprit le bras et le força de s'acheminer avec lui vers l'escalier descendant aux baignoires.
— Je vais te remplacer dans la loge de madame de Flamareil, lui dit-il d'un ton radouci ; il est fort naturel que tu me cèdes tes fonctions de cavalier servant lorsque je les réclame; en cela tu ne fais que remplir ton devoir de neveu complaisant et respectueux; ainsi, ta belle dame n'aura rien à dire. D'ailleurs, ta stalle est directement au-dessus de sa loge, elle ne pourra donc pas te voir. Joue ton rôle avec aisance et simplicité; regarde ta future de manière à ne pas l'embarrasser; deux coups d'œil doivent suffire à un homme pour juger une feame. Ne te tiens pas trop raide, c'est ton défaut; ne bats pas la mesure sur le balcon, et lâche de ne pas te tortiller les cheveux à chaque instant. Tu es aujourd'hui tout-à-fait à ton avantage; ton habit te va fort bien, tu as un gilet magnifique et l'air véritablement gentilhomme. Courage, mon garçon, la petite Passerot aura trente mille livres de rente et je t'en assure vingt sur le contrat; cela vaut bien le sacrifice d'un roman suranné.
Edouard avait écouté ce sermon improvisé avec une résignation qu'on eût pu prendre pour un consentement tacite, et il continuait de suivre son oncle sans trop se débattre, lorsqu'une jeune fille, qui traversa le corridor, les mains pleines de (leurs ainsi qu'une divinité mythologique, lui fit éprouver un assez singulier remords.
— J'étais sorti de la loge, dit-il ù monsieur de Pomenars, «fin d'acheter des bouquets pour ces dames...
— Eh bien ! prenons des bouquets. T'ai-je jamais empêché d'être galant P
Le petit vieillard s'approcha de la Flore du Théâtre-Italien, lui frappa légèrement le menton, en accompagnant ce geste anacréonlique d'une des phrases à quadruple entente que se permettent volontiers les sexagénaires, et dont les bouquetières ne rougissent pas, choisit les plus belles fleurs, puis, après avoir essayé une pirouette, reprit le bras de son neveu. Tous deux descendirent l'escalier.
— C'est qu'il y a deux places vacantes dans la baignoire, dit le jeune homme, qui, depuis qu'il avait vu mademoiselle de Passerot, flottait en d'étranges irrésolutions, cherchant ft concilier les égards dus à une femme aimée et le secret désir de ne pas rompre inconsidérément un mari.ige dûi;t il reconnaissait les avantages.
—Ah ! diantre! j'aurais besoin d'un second, répondit monsieur de Pomenars en comprenant l'embarras de son neveu. Il faut que ton absence paraisse forcée et non volontaire ; c'est juste: on ne doit jamais blesser l'amour-propre d'une femme. Parbleu! je tiens notre homme.
Ils n'étaient plus qu'à quelques pas de la loge. Contre la porte, le nez collé i l'œil de-bœuf, ainsi qu'Edouard l'avait praliiiué deux étages plus haut un moment auparavant, se tenait l'adolescent que les hommes d'un âge mùr appelaient encore le petit lioisgonlier, et qui, en réalité, ciU fait un très joli grenadier, moustaches à part. Monsieur de Pomenars glissa silencieusement jtisciu'à lui sur le tapis du corridor, et lui frappa l'épaule d'un air familier.
— Eh bien! jeune homme, dit-il, qite faisons nous là? Boisgontier se retourna vivement, et balbutia, en rougissant, une réponse inintelligible.
— 11 ne faut pas rougir pour cela, monsieur Léon, reprit le sexagénaire ; les jolies femmes sont faites pour être regardées : seulement, vous avez tort de vous en tenir à la contemplation; à votre âge et avec votre figure, on est sûr d'être bien accueilli, tandis qu'au contraire, s'arrêter à la porte» c'est le moyen d'y rester. Pourquoi n'entrez-vous pas ?
— Je n'ai pas l'honneur de connaître beaucoup madame de Flamareil, répondit le petit jeune homme en jetant un regard fauve sur Edouard.
— Bah ! je vous ai vu au bal chez elle. 'Venez, je serai votre introducteur.
Sans attendre la réponse, le malin vieillard fit un signe à l'ouvreuse, et quand l'accès du sanctuaire fut libre, il y entra le premier, ses deux bouquets à la main. Au bruit de la porte, madame de Flamareil s'était retournée précipitamment, et son amant put juger, à l'expression de sa figure, de. l'effet qu'avait produit sur elle l'escapade qu'il s'était per mise.
— Madame, dit monsieur dePomenars avec l'aisance imperturbable d'un diplomate de salon, permettez-moi de disputer à mon neveu la faveur dont il jouit, et d'user du privilège de mon âge en lui empruntant sa place. Pour compenser cette substitution, voici monsieur de Boisgontier, que j'ai pris la liberté de vous amener; j'espère qu'à nous deux nous réussirons à faire la monnaie de l'heureux Edouard.
A ces mots, accompagnés d'un sourire respectueusement ironique, le vieillard offrit un des bouquets à madame de Flamareil, l'autre à l'Anglaise à la parure excentrique, poussa sur un des sièges vacans le jeune Boisgontier tout rougissant de son bonheur, s'assit sur l'autre, et ferma la parte au nez de son neveu, qui se trouva ainsi maitre de ses actions, sans trop savoir s'il était content ou fâché de sa liberté.
— Voilà ce petit blanc-bec de Boisgontier qui va se croire en bonne fortune, se dit celui-ci au bout d'un instant. Bah! mon oncle a peut-être raison. Allons retrouver Garnier et poser devant mademoiselle Loïde ; après tout, cela ne m'engage à rien.
Mornac rejoignit le commandant, qui se promenait patiemment dans le foyer, et, sans nouveau débat, tous deux entrèrent au balcon. Leur apparition tardive causa dans la loge où elle était attendue un mouvement de curiosité comprimé par le décorum. Madame de Passerot, qui s'était penchée pour parler à sa fille, se redressa aussitôt, en jouant la plus superbe insouciance, et conserva pendant le reste de la représentation le maintien d'une impératrice de sous-préfecture, tandis que, fidèle à son immobilité de statue, madcmoisel e Loïde continuait de fixer les yeux sur le ihéâtre avec une attention trop exclusive pour ne pas être un peu affectée. S'il n'eût pas appris à ses dépens quelle observation incisive et scrutatrice les femmes savent cacher sous les dehors de la dislract'on ou de l'indifférence, Edouard eût pu se croire entièrement inaperçu ; mais la jalouse sollicituce de madame de Flamare 1 l'avait initié dès longtemps il ces n»i;tes dissimulations diplomatiques: il demeura donc fermement persuadé, un peu de vanité aidant, que pas une boucle de ses cheveux, pas un bouton de son habit, pas une fleur de son gilet, n'échappaient en ce moment à un examen aussi scrupuleux que celui d'un capitaine inspectant sa corn» pagnie; à cette idée, il sentit sa contenance s'empeser comme la cravate blanche qu'il avait arborée pour cette occasion solennelle.
— Je dois avoir la grâce d'un conscrit sous les armes, .se dit-il, non pas sans quelque dépit; mon oncle est vraii.'cnt délicieux avec ses conseils. Je voudrais le voir à ma place sous le feu de cette batterie matrimoniale. J'ai l'air, j'en suis Bûr, aussi niais que ce jouveuoel de Boisgontier quand il
LA FEMME DE QUARANTE ANS
regarde Eudoxie. Cela est assez désagréable; car enfin, parce que je veux rester fidèle à mon araour et ne pas me marier, ce n'est pas une raison pour paraître ridicule aux yeux de cette petite pensionnaire.
Tandis que Mornac, luttant contre l'influence d'une situation qui donne aux hommes les moins timides un air gauche et emprunté, cherchait à se décuirasser dans son habit, son voisin s'abandonnait à une préoccupation à peu près semblable; seulement, la roue de paon que le premier essayait pour une seule loge, le second l'étalait pour la salle tout entière Garnier étaitun de ces Lovelacesde garnison qui croient aux Irrésistibles séductions de lépaulette; transporté à Paris, des avant-postes d'Alger où il faisait le coup de sabre avec les Kabyles quelques semaines auparavant, il avait pris au sérieux l'allégorie de Mars désarmé par Aénus, et tout en négociant le mariage de sa cousine, il méditait pour son propre compte une conquête aristocrall(|ue destinée à charmer les loisirs de ses trois mois de congé. Une duchesse faisait son ambition; mais la duchesse étant rare, il avait résolu dfi se contenter d'une marquise Au milieu du balcon du Théâtre-Italien, le Mars des chasseurs d'Afrique avait donc pris position carrément, comme un pacha sur le divan de son harem; ses yeux, habitués à dépister d'une demilieue le burnous d'un Bédouin, se promenaient audacieusement de loge en loge, cherchant, des baignoires à l'ampliithé.ltre, la Vénus qui devait couronner de myrtes son front brûlé par le soleil de la Mitidja. A chaque découverte qui lui semblait d'heureux augure, il relevait héroïquement ses moustaches, souriait avec une volupté martiale, donnait à sa prunelle une expression fascinatricc et s'élargissait outre mesure les épaules par le rengorgement de son buste athlétique. Au bout d'une demi-heure de ce manège, le galant officier fut obligé de reconnaître que les grâces de sa personne ou de sa pose étaient autant de frais perdus, de perles méconnues, et que pas un seul lorgnon féminin n'avait le bon goût de s'enquérir du magnifique militaire si triomphalement assis au balcon.
— 11 n'y a pas une seule jolie femme dans toute la salle, dit-il alors à Mornac en faisant mine d'étouffer un bâillement, et il s'enfonça dans sa stalle, dédaigneux comme le renard qui trouvait les raisins trop verts.
Le reste de la représentation s'écoula sans nouvel incident. La chute du rideau, impatiemment attendue par tous les acteurs de cette scène fastidieuse qu'on appelle entrevue de mariage, charma surtout le commandant, qui, en fait de musique, ne goûtait que les trompettes de son escadron, et dont l'amour-propre n'avait pas trouvé la compensation qu'il espérait.
— Ouaaaaah! dit-il à son voisin, en parodiant malhonnêtement une gamme chromatique, vous venez de me faire faire une corvée dont je me souviendrai. C'est demain dimanche, j'irai à la salle Chantereine ; c'est là qu'on trouve des femmes aimables et plus jolies que toutes vos bégueules ; mais en ce moment il faut que je fasse mon métier de négociateur. Vous avez eu le temps de prendre le signalement de ma cousine ; eh bien ! comment la trouvez-vous ?
y -— Mon cher commandant, répondit le jeune homme, la position dans laquelle je me trouve ne me rend pas aveugle; mademoiselle de Passerot est une charmante personne, aussi bien de toutes manières que puisse le désirer un mari.
— A merveille ; maintenant il s'agit de voir si vous aurez produit le même ctlet. Je vais accompagner ces dames qui demeurent, comme vous savez, à l'hôtel des Princes, rue lUchelieu; c'est à deux pas d'ici. Nous avons à causer ensemble; ainsi, allez fumer un cigarre dans le passage de l'Opéra ; avant vingt minutes je suis :"i vous.
Mornac laissa passer l'ullicier, puis il travers la foule élégante qui encombrait les corridors, il se glissa secrètement sur ses pas, poussé par un sentiment de curiosité facile à comprendre. Masquée jus(|u'à la ceinture par l'appui de la loge où elle était assise, mademoiselle Loide ne s'était montrée ù lui qu'en buste; cette idée le préoccupait autant que s'il eût pris complètement au sérieux son rôle de futur.
— Pourquoi, se disait-il, madame de Passerot qui est une
LK SlÈCLt. — NOEUD liOHUIEN.
dévote n'at-elle pas voulu que l'entrevue aiet lieu à la messe 011 bien dans une promenade, ce qui m'eût convenu, car on m'accorde une tournure assez distinguée! Pour encager ainsi sa fille jusqu'au menton, elle doit avoir ses raisons. La petite jouirait-elle de quelque défectuosité qu'on cherche à dissimuler le plus longtemps possible dans l'espoir que sa jolie figure me fera passer sur le reste? Un moment! je ne me soucie pas d'un lit de fer dans mon ménage. Eudoxie a une taille si noble et si droite! pauvre chère Eudoxie! oh! loi seule au monde!.... Avant de chercher à savoir si le ramage de cette jeune provinciale répond à son plumage, il serait bon (Je m'assurerque le plumage lui-m'îme ne cache pas quelque vilaine patte de paon. 11 m'a semblé que son cou n'était pas attaché a ses épaules d'une manière fort logique.
Tout en ruminant, le jeune homme s'eiait placé sous le péristyle, au milieu des groupes qui, à la sortie du Théâtre- Italien, forment, sur le passage des femmes, une haie plus ^ épineuse que fleurie, à laquelle les blanhes brebis ellesmêmes n'échappent pas toujours sans y laisser quelquesuns de ces flocons dont s'empare la médisance aristocratique pour en tisser sa chronique de chaque jour. Sourd aux propos plus ou moins irrévéïencieux de ses voisins, Mornac ne tarda pas à voir poindre au retour de l'escdlier uiad nioiselle de Passerot, marchani à côié de sa mère, qui s'appuyait ellemême sur le bras de son ne\ eu; il put alors se convaincre que celle qu'on lui destinait en mariage possédait une taille en harmonie avec sa figure, et que le fût de la colonne était digne du chapiteau.
— Vrai Normande, pur sang! se dit-il, sans trop se rendre compte de sa satisfaction intérieure ; droite comme un peuplier, et fraîche comme une pêche. Mon oncle a raison: ce serait une magnilique bouture à greffer sur la souche des Mornac.
De plus en plus alléché par cet examen, le jeune homme se disposait à sortir du péristyle, à la suite de mademoiselle de Passerot, afin de la voir monter en voiture, lorsqu'une main saisit furtivement la sienne, tandis qu'une voix vibrante quoique contenue jetait à son oreille ce seul mot ;
— Ingrat!
Edouard se sentit troublé dans l'âme, comiae un volenr pris en flagrant délit; avant qu'il eût fait un seul mouvement, la main qu'il avait reconnue pour l'avoir pressée bien des fois sur ses lèvres s'échappa de l'étreinte dans laquelle il cherchait à la retenir; exalte par ce refus, comme il arrive d'ordinaire, il se retourna vivement : Eudoxie asait passe ; au lieu des longs yeux bleus dont il s'apprêtait à désarmer le courroux, il rencontra les prunelles veidâtres de mousieur de Pomenars, quiluidisaient aussi tyranniquemenl qu'un regard d'oncle peut le faire :
— Va-l'en.
Madame de Flamareil continuait de marcher sans tourner la tète, entraînant par une sorte de saccade nerveuse le sournois vieillard qui s'était emparé de son bras et constitué son gardien en dépit d'elle-même: derrière eux s'empiessait Léon deliûisgonticr, ù qui, véritable bonne fortune de lycéen, était échue mistriss Lavviiigton, caparaçonnée, pardessus ses autres atours, d'une palatine dont les fourrures simulaient le pelage d'un zèbre. Le débutant se dédommageait de sa cor»ée en caressant du regard les blanches épaules de la dame dent il rêvait les couleurs, et il était tellement perdu dans cette cOHteiiiplaiion, qu'au passage il n'apercui pas celui qu'il détestait de toute l'aversion qu'inspire un rival préféré.
— Comme te petit bonhomme prend feu! se dit Edouard, qui, tout eu courant deux lièvres à la l'ois, n'était pas d'humeur a permettre qu'on vint chasser sur ses teries;au lieu d'être jalouse comme une Italienne et de venir me crier daas l'oreille des mots de mélodrame, il me semble qu'elle pourrait fort bii-n se débarrasser de cet adolescent qui finira par lui donner un ridicule.
Entre la jeune fiKeet la femme encore jeune dont son esprit était prisque cgalomeni oanipe, Mornac , qui, par une coniijlicaiion as^e^ fréquente parmi les hommes de vingt-, inq ans , se trou\ait en même temps chevalier d'amour et pour* suivant de mariage, resta plonge dans uue irrésolution it la-
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DE BERNARD
quelle mit finie départ successif des deux voilures où étaient montées d'une part la famille des Passerot, de l'autre la mélancolique Eudoxie, toujours escortée de son chaperon d'outre-Manche, de l'énamouré Boisgonlier, et du sexagénaire dont la cravate à l'incroyable ne cachait qu'à demi le malicieux sourire. Edouard alors se dirigea tout pensif vers le passage de l'Opéra, et pendant la demi-heure qu'il y passa en attendant Garnier, trois idées assez disparates se partagèrent ses réflexions. D'abord, une scène de reproclies, de larmes, peut-être même d'évanouissement que lui ménageait, selon toute apparence, madame de Flamareil, dont il con naissait l'irritabilité nerveuse et la despoiique jalousie; en second lieu une paire de soufllels qn'il se promettait d'octroyer au petit Boisgontieràla première occasion favorable; enlin, la jambe de Diane chasseresse que lui avait révélée le marche-pied de la berline où mademoiselle Loïde s'était élancée avec une éiourderie de campagnarde.
Cette méditation à trois parties à chaque instant enchevêtrées comme les fllsd'un peloton, fut interrompue par le commandant, qui s'avançait d'un pas rapide, en porteur de bonnes nouvelles.
— Mon cher, dit ce derniei*, il fait beau; prenons des cifares et allons sur le boaievard, où nous serons plus libres pour notre colloque; il s'agit de traiter la matière à fond.
Les cigares allumés, Garnier prit le bras de celui qu'il regardait déjà comme son cousin; ils sortirent du passage et tournèrent à droite ; arrivés devant Tortoni, l'otBcierde chasseurs entama la discussion.
— Sachez d'abord, dit-il, que j'ai réparé votre petite équipée au moyen d'un duel, qui vous a retenu jusqu'à neuf heures, et dans lequel je vous ai fait jouer un rôle héroïque. Feu noblement essuyé, et coup tiré en l'air de la manière la plus magnanime! Les femmes aiment assez les bretteurs, ma tante surtout, qui avait pour mari le plus grand poltron de toute la Normandie. Elle a donc pris l'histori tie le mieux du monde, et une fois rassurée sur le chapitre de sa dignité compromise, elle s'est déridée à vue d'œil. Décidément, vous avez fait sa conquête, ce qui n'est pas peu de chose. — M. de Mornac a tout-à fait l'air d'un homme comme il faut, m'a-t-elle dit ô l'oreille; et cela veut tout dire, car le commeil faut est son dada de prédilection : elle a refusé dix partis , parrc qu'ils avaient l'air bourgeois, selon elle. Quanta Loïde, elle ne sonnait mot comme vous pensez bien ; m;iis l'avis de sa mère est toujours le sien, et d'ail ieurs vous aurez le temps de lui faire votre cour. Bref^ l'entrevue a été favorable, vous avez plu. Je joue cartes sur table, n'est-il pas vrai? Maintenant c'est à vous de décider s'il vous convient d'aller en avant et décharger votre oncle de la demande officielle.
— Mon cher commandant, répondit Edouard, la bonne grâce et la loyauté que vous apportez dans cette affaire captivent toute ma confiance et m'obligent à une franchise égale à la vôtre. J'abats donc aussi mon jeu. Je n'ai pas besoin, je pense, de vous assurer de ma respectueuse estime pour votre famille, ni de vous dire queje regarderai toujours comme un honneur une alliance avec elle; mais je dois vous expliquer ma position personnelle, afin que vous n'interprétiez pas défavorablement l'hésitation que vous avez pu remarquer en moi. Je n'ai pas de fortune; ainsi je suis entièrement dans la dépendance de mon onde; il veut quejememarie, et il m'a déclaré que si dans trois mois j"étais encore garçon, il se remarierait lui-même; ce qu'il ferait ainsi qu'il l'a dit, j'en suis parfaitement convaincu.Or, mon onclea soixante-cinq ans, Sge auquel on a toujours des enfans, comme vous savez. Donc, il (aut que je me marie ; sinon je m'expose à devenir, iicut-être avant un an,leparrain d'un cousin ou d'une cousinequi m'enlèverait net quarante-cinq mille livres de rente dont je suis m ce moment l'héritier présomptif. D'un autre côté, je vous le lépètc, je n'imagine pas un mariage plus avantageux et plus honorable ([ue ci lui dont il est question aujourd'hui. Et cependant, au lii'u lie l'empressement que vous êtes en droit d'altendre de moi, vous me voyez plongé dans une mer d'irrésolutions, de perplexités, d'inc|ui6tudes déplus en plus pénibles et cruelles.
— L'histoire de votre princesse des Italiens I dit le coffi» mandant.
—De grâce, mon cher Garnier, comprenez ma position, et ne blessez pas, même par une plaisanterie à vos yeux inoffensive, un sentiment sérieux pour moi, trop sérieux sans doute si je songe à mon avenir. Cette personne à qui vous faites allusion, je l'aime depuis plus de cinq ans; je lui suis attaché par tendresse, par reconnaissance, peut-être aussi par habitude, enfin par tous les liens que peutcréer une intimité sans interruption et sans partage. Rompre cette chaîne, car j'en conviens c'est une chaîne, répudier ce passé si plein de souvenirs, dire un éternel adieu à cet amour dans lequel j'ai mis mon âme tout entière, depuis que je suis un homme, c'est là un sacrifice qui m'effraie. En y songeant, je doute de mon courage; je crains pour moi, mais je crains pour elle davantage. Elle m'aime, Garnier, elle m'aime; mon mariage serait un coup de poignard qui la tuerait peut-être.
— Bah! fit l'officier de chasseurs, en poussant vers le ciel ur?e énorme bouffée de tabac, comme un marsouin souffle par ses évens l'eau salée.
— Ne pensez pas qu'une ridicule fatuité me fasse parler ainsi, reprit Edouard avec chaleur; puissé-je me tromper! Mais je connais trop ce cœur dévoué, cette langueur maladive, cette âme enthousiaste, celte femme enfin, non moins fière que sensible, et qui, blessée par moi, ne se plaindrait point, mais....
— Mourrait, n'est-il pas vrai ? interrompit Garnier. Vous êtes jeune, mon cher; mais croyez-moi, tranquillisez-vous. — Les femmes se rendent et ne meurent pas.
A cette impertinente parodie du mot attribué à Caœbronne, Edouard jeta son cigare par un geste dédaigneux auquel le prosaïque officier ne fit pas attention.
—Commandant, dit-il ensuite d'un ton légèrement ironique, je m'aperçois que nous ne nous comprenons pas. Je conçois du reste que vos conquêtes de garnison vous aient peu disposé à apprécier ce qu'il peut y avoir de noble, de passionné, de sublime dans l'âme de quelques femmes d'élite.
— Mes conquêtes de garnison! qu'entendez-vous par là! s'écria l'officier piqué à son tour; depuis quinze ans queje suis au service, sachez que j'ai connu vingt dames, je dis dames, plus jolies et plus aimables que toutes vos pies-grièches de ce soir. Que diantre ! discutons sans personnalité. Nous traitons de votre mariage, auquel je m'intéresse fort, et voilà qu'à propos d'une ancienne passion, vous vous envolez jusqu'au septième ciel; ne dois-je pas, en homme raisonnable, vous ramener à terre, rétablir la question dans ses termes véritables, et la résoudre par le calcul des probabilités? Or, je vous soutiens que sur cent mille femmes, pas une ne périt d'amour. Voyez-vous, mon cher Mornac, ces métaphores là sont connues. Nous autres nous leur disons : Si vous ne m'aimez pas, je me tuerai; plus tard elles nous disent : Si vous ne m'aimez plus, j'en mourrai. A la fin, tant tués que mortes, on n'enterre personne. Je vous parle comme tout homme de sens le ferait à ma place, continua Garnier en changeant subitement d'intonation; je vous le répète, il y a cent mille à parier contre un que vos craintes sont chimérl- (|tie3. Après cela ne vous figurez pas que je sois un soudard sans âme, comme vous paraissez le croire; si, au lieu de vous tenir le langagede laraison < ommune, j'interrogeais mes souvenirs et ma propre cxpérienie, peut-être serais-je de votre avis; mais on ne doit jamais prendre l'exception pour règle.
— Comment, dit Edouard intrigué par ces paroles, avezvous donc éprouvé dans votre vie quelque sentiment sérieus qui démente la philosophie incrédule que vous affectiez toutj à-l' heure?
— Peut-être, répondit le chef d'escadron en jetant .1 son tour son <igare, et il laissa passer entre ses longues moustarhes un de ces soupirs péniblement bruyans, qu'exhalent les cœurs depuis longtemps rouilles.
— Confidence pour confidence, reprit Mornac, qui, passé le premier moment d'humeur, désirait rester en paix avec son interlocuteur.
LA. FEMME DE QUARANTE ANS