IV
L'officier secoua la tête d'un air mélancolique, étrangement dépaysé sur sa fgure pleine et colorée.
— C'est une liistuire à laqurlle je pense le moins possible et dont je ne parle à personne, dit il cnliii ; mais je nereluse pas de vous la raconter, car, à vous (uteiidrc, on dirait i\ue je n'aie jamais connu ijue les vivandières de mon régiment, et cependant j'ai éprouvé dans ma vie une passiou d'un numéro égal au moins à celui de la vùtrc II y a une dizaine d'années de cela; j'étais alors lieuieuaiit au 7' chasseurs, en garnison à Lyon. Lyon est une sotte ville, comme vous savez peut-être, et la société de Bellecourt, ijui avait accueilli quelques-uns de nous, est bien la collection de salons la plus insipide où l'olBcier puisse perdre son argent à la bouillotte contre de vieilles femmes. Pour moi, qui aime à m'amuser, je commençais à eu avoir assez ; ça me laiiguait d'être plumé tous les soirs par des contemporaines du roi Louis XV, et j'étais décidé à clierclier fortune dans le petit commerce où il y a des minois soii^nés, lorsqu'un jour, au milieu d'un de ces salons de Bellecour, avec lesquels je voulais divorcer, j'aperçus une femme que je n'avais pas encore rencontrée dans le monde. Une femme I un ange! mon cher ami. Grande et faite à peindre, dos épaules magniliques, des yeux bleus dont le regard vous caressait le cœur comme avec un gant de velours, des cheveux blonds....
— Elle était blonde! interrompit Edouard; je l'aime déjà.
— La vôtre est blonde aussi? Ce n'est pas qu'en général je préfère cette couleur; il y a des brunes lurieusement séduisantes; mais cette fûis-lù, toutes les Andalouses et toutes les Africaiueseusseniétéobligéesdebaisser pavillon. Jenepeux pas vous décrire ce que j'éprouvai; ce ne fut qu'un fiissou depuis la plante des pieds jusqu'il la racine des cheveux. J'étais assis à une table d'écarié, où je jouais une centaine de francs, je crois, quand ce diable de regard langoureux s'arrêta sur moi. J'avais ri jusqu'alors de ce qu'on appelle au collège les flèches de Cupidon; mais en ce moment, je me convainquis de la justesse de l'allégorie, en me sentant percé départ en part comme par un trait d'arbalète. J'écartai stupidement un ou deux atouts, et sourd aux criailleries de la galerie, je me levai pour suivre cette sirène qui venait de passer dans un autre salon.
Je n'ai pas besoin, mon cher Mornac, de vous raconter en détail les progrès et les incidens de ma passion; ces folieslà se ressemblent toutes; vous veniez qu'a vingt-cinq ai. s je n'étais pas plus raisonnable que vous ne l'êtes aujourd'hui. Qu'il vous suflise de savoir que j'étais amoureux comme un lion : depuis ma sortie de Saint Cyr, je n'avais rien éprouvé de pareil; Elise demeurait...
, — Élise! c'est un des noms de la femme que j'aime, dit Edouard avec une sorte de componction.
— Un joli nom, n'est-ce pas? C'était l'été; Élise habitait une campagne à quelques lieues de Lyon, tandis que son mari était retenu à la ville par la place qu'il occupait a la tête d'une des administrations. Je fus bientôt au courant et je commençai sans retard une des vies les plus enragées que puisse mener un amoureux. Dix lieues à franc étrier presque tous les jours! El notez qu'il ne fallait pas flâner eu route, car le colonel ne plaisantait guère, et je n'avais point envie de me faire mettre aux arrêts. J'ai crevé deux chevaux dans cette campagne, sans compter que je n'arrivais pas toujours à temps au quartier, et que, devant passer adjudantmajor, je me vis soufller ma nomination sous prétexte de négligence dans le service. iWais j'avais la cervelle à l'envers, et je nie moquais de la double ( paulctte comme de mon sabre de l'école miliiaiie. D'ailleurs quelb- agréable indemnité! ce que je perdais en avancement d'un côté, ma belle blonile mo le rendait de l'autre; il est vrai que chaque grade me causa un tourment d'enlor; je mis sept mois a j;agner mon bâton de maréchal de France. Mais songez que celait une femme du grand monde, spirituelle comme un démon, (ière comme un
chapitre d'Allemagne, et allant tous les jours à la messe; uno véritable duchesse.
A me voir aujourd'hui, Mornac, vous ne devineriez jamais quel Céladon j'étais alors ; cette femme m'avait fait subir une métamorphose dont je reste stupéfait quand j'y songe. Moi, qui ne pouvais pas regarder une écritoire sans avoir la migraine, je lui improvisais des lettres de douze pages à calciner un rocher. Vous avez lu la Nouvelle UéloUe; eh bien! ma parole d'honneur, c'est de la neige fondue ^a côté de mon style de ce temps-là. Et puis, réforme cou plcie dans mes habitudes. Plus decafé, plus de billard, p us de cigare. A la p'nsion, mes camar^ides, qui n'y conipreuaiciit rien, m'appelaient mademoiselle Garnier; mais tout m'était égal pourvu qu'Élise fût coiilente; elle avait que'ques années déplus que moi, et Cela lui dùimait une sorte a'autoriié dont el:e aimait à faire usage; elle m'imposait ses goûts, ses volontés, quelquefois ses caprices ; tout me plaisait. Elle éuit jalouse, j'aimais jusqu'à sa jalousie.
— C'est cependant un défaut qui cause bien des ennuis, observa Mornac, en se rappelant les épreuves auxquelles le soumettait journellement madame de Flamareih
— Oui; mais ça flatte. Le mari ne pouvait presque jamais quitter Lyon; il n'y avait pas de voisins de campagne, et, eu y mettant de ia prudence, nous jouissions d'une certaine liberté. Quand je n'étais pas obiigé de rentrer pour mon service, je restais fort tard, quelquefois tout a-(ait. La maison était près de la Saône ; le soir, nous nous promenions en bateau, surcoût quand il faisait de la lune. Élise aimait beaucoup le clair de lune, et moi j'y prenais diantrement goût aussi. Elle était si jolie, assise au gouvernail, avec sa gentillecapote de paille et son cichemire bleu queje vois encore! Élise n'avait que des cachemires. Quandj'étais fatigué de ramer, je déclamais les it/erf/ta^i'ons de Lamartine, qu'elle n.e faisait apprendre par cœur; oui, mon cher, les Midilations de Lamariiiie. Vous vous ligurez que je n'ai pas été romantique tout comme un autre. Je crois que si elle l'avalivonu, j'aurais fait des vers. Ah ! c'étaient là des momens qu'où n'oublie pas; non, sacredieu! on ne les oublie pas.
Le commandant Garnier se tordit la moustache à plusieurs reprises, et garda, pendant quelques secondes, un silence d'attendrissement respecié par son compagnon.
— Tout doit finir dan» le monde, reprit-il ensuite d'un ton mélancolique: il y avait cinq mois à peine que durait mon bonheur, lorsqu'une atastrophe inattendue Itjvini détruire. Un malin, j'étais dans ma chambic, précisément occupé à écrire une de ces épîtres brûlantes diint je vous parlais teut»à l'heure ; on frappe, la porte s'ouvre, ei je vois entrer uu' homme de quaruiiie ans, i.'ioit, sec, poli, sérieux. Je vous l'avoueiai, j'e.is peur. C'étiit le nnri, etj'aurais mieux aimé lecevoir la visite d'un loup alLme. De ciiaritjb es amis lui avaient appris ma liaison avec sa femme : il ^avait tout, et venait me proposer, le plus honnêtement du monde, d'aller me couper la goige. Je fis d'abord des difficultés, car mes prlnciie-i sur lette matière sont bien arrêt; s : tromper un époux, tant qu'on voudra; le tuer, merci! Pourtant, il n'y eut pasmo\en de refuser : il exigeait une réparation, et j'étais dans mon tort. Nous primesdonc chacun un témoin, et nous fûmes nous uaitre dans un pciit chemin creux, derrière Fourvières. J'ai été prevôi de salle à Saiiit-Cyr, et je me croyais sûr de mon laii; je m'étais juré de ne pas le tuer, je VfUiais simplement le désarmer, ou, tout au plus, le blesser légèremeni au bras, pour le mettre hors de combat. Après quelques passes, j'engage donc solidement en quarte, en cherchant à lier son fer, que je complais fairi' sauter à dix pas d'un revers de poignet. Psit! voilà cette chienne d'epé»', que je croyais bien tenir, qui se dégage', et frétille comme une anguille autour de la mienne; une, deux; feinte de seconde: puis, quand je la cherche en tierce, un second dégagement, aïKiiieljenevois que du feu, et une be^itequi m'arriveà fond, oh 1 mais à fond : six pouces de fer dans le côté, rien que cela. Avant d'a\oir pu me rendre compte du coup, je me trouvai par terre, étendu comme un mouton qu'en vient de saigner. Mon diable d'homme, loujour.^ avec le plus beau sangfroid du monde, medil que nous aurions le plaisir de recoiu-
DE BERNARD
mencerdès que je serais guéri; puis il me tourna les talons après m'avoir salué fort poliment.
Je restai six semaines dans mon lit, blasphémant le ciel et la terre, sans nouvelles d'Élise, à qui je ne pouvais pas écrire. Je savais seulement qu'elle était tombée malade le lendemain du duel, et que son mari l'avait ramenée à Lyon. Enfin, j'entrai en convalescence-, ma première visite fut pour mon colonel, à qui j'avais été recommandé par un de mes oncles, et qui me témoignait de l'intérêt.
— Garnier, me dit-il dès qu'il m'aperçut, je suis bien aise de vous voir sur pied. Vsus ne faites plus partie du septième; vous passez au régiment de chasseurs qui va en Morée, et vous partez demain pour rejoindre votre corps à Toulon. Pas d'observations; il y aura là-bas des coups de sabre à donner, ça doit vsus aller; c'est une bonne occasion de regagner la double épaulette que vous avez manquée ici par votre faute. Vous ne pouvez pas rester à Lyon. Votre aventure a fait trop de bruit. On est bégueule à Beilecourt ; je sais qu'on y a déjà parlé dans plusieurs salons du danger de recevoir des militaires; votre séjour ici ferait du tort à vos camarades; et pour moi je n'ai pas envie qu'on mette mon corps d'officiers en interdit. Ainsi donc, soyez en roule demain à sept heures, et jusque-là pas de folie sentimentale; là-bas, faites honneur au septième et revenez-nous capitaine.
Il n'y avait pas le plus petit mot à répondre, car quand le colonel avait commandé : en avant ! il fallait partir da pied gauche, comme disent les fantassins. A moitié fou, j'allai chez Élise. Son mari était sorti heureusement, ei je pus entrer. Ah ! mon cher Mornac, quelle srène ! je vivrais mille ans que ce tableau ne sortirait jamais de ma mémoire. Figurez-vous une femme étendue sur un divan, pâle, amaigrie, brisée; plus changée par le chagrin que moi par six semaines de souffrances ; et des soupirs, des étreintes, des sanglots, des désespoirs à briser le cœur quand je lui appris mon départ.
— Mon Théodule, me disait-elle en ni'étouffant dans ses bras, c'est ma raison ou ma vie que tu emportes, car si je ne meurs pas, j'en deviendrai folle.
Ce fut en eflet une mourante que je laissai lorsque j'eus le courage de m'arracher à cette scène cruelle. Sans voix et sans connaissance, elle n'entendit pas mon dernier adieu, elle ne sentit pas mes derniers baisers. Il n'y avait plus d'àme dans ce corps, et quand la porte se ferma sur moi, il sembla que c'était le couvercle de sa bière dont j'entendais le bruit.
Il y a dix ans de cela, Mornac, reprit le commandant après une seconde pause causée par son émotion ; et je crois vous parler d'hier. Ces dix années, je les ai passées presque tout entières hors de France, en Morée, à Alger, partout oii il y avait des coups à donner et à recevoir, ce souvenir est un ver rongeur qui ne m'a jamais quitté.
Entraînés par l'intérêt de leur conversation, les deux amis étaient arrivés à la Madeleine. Le commandant Carrier, dont le ver rongeur avait respecté l'embonpoint, marcheur assez mauvais d'ailleurs, en sa qualité d'officier de cavalerie, s'arrêta un peu essoufllé , et, levant les yeux au ciel, comme par réminiscence de l'âge d'or où il avait su par cœur les Méditations de Lamartine :
— Je veux vous avouer un dernier enfantillage, dit-il avec un sourire timide, destiné à désarmer la raillerie. Levez la tête. Voyez-vous cette étoile au-dessus du fronton, à gauche de la Grande-Ourse?
— Eh bien ?
' — C'est la notre, celle qu'Élise, dont l'imagination était fort exallée, avait choisie pour emblème de notre amour. Vous ne me croirez peut-être pas. Eh bien ! en Grèce, en Afrique, ofi les nuits son' prescpie toujours sereines, il m'est arrivé bien des lois de passer des heures entières à contempler celte étoile. Et maintenant encore, au bout de dix ans, je ni" puis pas la egarder sans éprouver l'envie de pleurer comme un enfant
Edouard écouta cette srnlimenlaleconfiilencc plus sérieusement qu'on n'eût pu l'attenilre d'un jeune lioiiime de vingtcinq nns, portant des monstaclu's, des gants jaunes, un lorgnon dans la poche de son gilet, et sortant des Italiens.
— C'est une douce superstition, chère à toutes les âmes tendres, dit-il, le nez en l'air à son tour. Mon cher Garnier, ne rougissez donc pas d'un noble sentiment, parce que son exaltation ne saurait être comprise du vulgaire. J'ai aussi mon étoile, moi.
— Bravo! répondit le commandant, heureux d'échapper à la moquerie qu'il redoutait. Et où êtes-vous logé là-hautP sommes-nous voisins?
— Là, au couchant, cette belle étoile isolée, plus loin que la flèche des Invalides. Ce qu'il y a de bizarre, c'est que j'avais envie de votre étoile à vous; mais ma maîtresse n'en voulut pas, et choisit celle-ci.
— Avouez que les femmes ont des idées diantrement gentilles lorsqu'elles aiment, dit Garnier d'un air attendri.
— Celte étrange coïncidence accroît encore l'intérêt que votre récit m'inspire ! répondit Mornac, qui, depuis qu'il avait découvert dans le gros commandant un frère en souffrance amoureuse, s'affermissait dans ses sentimens de fidélité, et se livrait plus résolument à la pente élégiaque de la conversation. — Ainsi, elles ont le même cœur noble et enthousiaste.
— Elles ont ! interrompit l'officier de chasseurs avec un accent douloureux; je donnerais ma croix et mon cpaulelte de chef d'escadron pour pouvoir dire comme vous. Mais, quand je songe à ma pauvre Élise, j'ai raison de regarder là-haut notre étoile ; car sur la terre...
— Elle est morte?
— Elle doit l'être, j'en ai la triste persuasion. Privé de ses nouvelles pendant longtemps, je n'osai plus chercher à en avoir à mon retour en France. Un de ces pressenlimens qui ne trompent pas me disait que je ne la verrais plus. Jamais son nom n'est sorti de ma bouche devant les personnes qui auraient pu me parler d'elle, tant je craignais de voir mes craintes confirmées; je n'ai pas remis les pieds à Lyon, et j'ai préféré le doute du malheur à sa certitude. Depuis dix ans, j'ai aimé d'autres femmes, et des plus distinguées, ajouta Garnier du ton imposant dont Rui Gomez dénombrait à Charles-Quint ses portraits de famille; mais aucune autant que celle-là. On ne trouve une Élise qu'une fois.
Involontairement, Mornac jeta sur son compagnon ce regard oblique, par lequel les jeunes gens se déprécient mutuellement comme le font les femmes entre elles. La conclusion de l'examen fut que le commandant Garnier était bien gros, bien rougeaud, bien florissant, et de tournure bien martialement bourgeoise, pour qu'une femme du monde se fût ainsi laissée aller de vie à trépas, par le seul fait de son absence
— Et vous pensez que cette dame n'a pu survivre à votre départ? dit le jeune homme, en passant subitement de la sympathie au persiflage, car il avait sur le cœur plusieurs paroles échappées à son interlocuteur, au commencement de la conversation.
L'officier s'arrêta et roula de gros yeux, comme un taureau qui re(.'oit au flanc le dard d'un picador.
— Vous prétendez bien, vous, que votre mariage donnerait le coup de la mort à votre princesse? dit-il en faisant sonner sa voix de basse.
— Je suis logique dans mes sentimens; mais vous, n'aveivous pas dit que les femmes ne meurent pas ?
— il y a femme et femme! dit Garnier d'un ton sec.
— Comme il y a homme et homme ! pensa Mornac, en faisant entre son compagnon et lui-même une comparaison dont le résultat fut que si l'un d'eux pouvait nourrir la prétenlion de mettre une maîtresse au tombeau, c'était à coup sûr l'élcgant Parisien et non le gros dandy à graine d'épinards.
— Avec tous ces bavardages, reprit le commandant, dont l'attendrissement avait été subitement glacé par l'air railleur d'Edouard, nous avons fait une étape et nous sommes tout-à* fait sortis de la question. Permettez-moi d'y revenir; nous avons changé de rùle, car j'ai pris l'initiative, et c'était à vous de Iff faire. Je vous ai dit que ma tante paraissait bien disposée en votre faveur; à votre tour quelles sont vos intentions?
— Mon cher commandant, répondit Mornac, qui sentit se
LA FEMME DE QUARANTE ANS-
réveiller à cette question toutes les irrésolutions de son caractère; en ce moment je sais si peu moi-même ce que je veux... je redoute tellement les suites d'une détermination précipitée... c'est une chose si grave qu'un mariage... Mon oncle m'accorde trois mois pour me décider; pensez-vous qu'un pareil délai?...
— Je vous accorde, pour tout délai, vingt-quatre heures, répondit Garnier du ton d'un général assiégeant qui impose une capitulation ; car, depuis le sourire moqueur que s'était permis Edouard, il tenait beaucoup moins à l'avoir pour cousin. Vous devriez penser que ma l'amillc n'est pas faite pour attendre pendant trois mois le bon plaisir de qui que ce soit. Ma tante s'est mariée à dix-huit ans, et elle a décidé que sa fille se marierait à dix-huit ans; si ce n'est pas avec vous ce sera avec un aulre. Faute d'un moine l'abbaye ne chûme pas. Nous dînons demain ensemble chez monsieur de Pomenars-, au dessert vous me ferez part de votre résolution délinitive.
— Soit, à demain, répondit Mornac, empressé de souscrire à cet arrangement qui laissait un jour de plus à son indécision.
— Il est minuit et demi, reprit l'officier. Voici la rue de la Paix : c'est votre chemin ; bonne nuil, mon cher.
A ces mots, il prit, sans la serrer 1res cordialement, la main que lui offrait son compagnon, et s'éloigna d'un pas belliqueux,
— Voyez" donc cô beau-fils, se disait-il en faisant sonner ses éperons sur les dalles du trottoir; ne se figure-t-il pas qu'on va mourir pour ses beaux yeux ; je gagerais que son infante est une vieille femme.
— Le chasseur d'Afrique est adorable avec ses allures de lord Byron, pensait Edouard au même inslant-, quel mangeur de cœurs, s'il faut l'en croire I C'est dommage qu'il soit un peu gras pour jouer le rôle de vampire. Celte duchesse de Lyon qu'il a tuée est, je le parierais, quelque marchande de mode qui se porte à merveille.
Et les deux hommes s'allèrent coucher, chacun de son côté, mais non pas sans avoir conlemplé une dernière fois, Mornac, l'astre d'Eudoxie qui brillait au couchant comme une étincelle jaillie de la flèche d'or des Invalides; et le commandant Garnier, l'étoile de la défunte Élise, voisine éternelle de la Grande-Ourse.
L,e lendemain matin, monsieur de Pomenars et son neveu déjeunaient en tête à tète, le vieillard avec un appétit déjeune homme, le jeune homme avec ce dédain des jouissances animales qu'inspirent les soucis d'une passion contrariée. Lorsque le domestique fut sorti, après avoir servi le thé, le sexagénaire, qui jusqu'alors avait gardé le silence, comme par égard pour la tristesse de Mornac, remplit la lasse de celuici, la sucra lui-même, et la lui présentant avec une prévenance assez insolite d'oncle à neveu :
— Mon ami, lui dit-il d'un air gracieux, je suis très content de toi. Il paraît qu'hier tu as fait des merveilles sans le vouloir; notre agent diplomatique, madame de Lordcs, m'écrit ce matin que ton maintien et la ligure ontégalonunt eu le plus grand succès. Quant ù ton esprit, qu'on est, à ce (lu'elle me dit, impatient d'apprécier, je ne suis pas inquiet; je sais que tu es aimable quand tu veux rêtrc. Tu vois donc que tout va pour le mieux, et que le succès dépend de loi seul. Ce soir, nous terminerons les préliminaires avec le gros commandant ; je tâcherai de couler ù fond la question financière; en cas de discussion, j'aurai meilleur marché de lui que de la belle-mère, que je crois quelque peu rapaee, comme le sont du reste toutes les belles-mères ; et demain, sans plus de retard, j'irai demander à madame de Passerot la permission de te présenter à elle.
— Ainsi, mon oncle, vous tenez toujours ;"» ce mariage, répondit le jeune homme d'une voix dolente et en repoussant la tasse de thé, comme si elle eût été l'emblème du calice conjugal.
— ■ Ilein ? fit monsieur de Pomenars, dont les vertes pru« nelles s'allumèrent soudain.
—Vous m'aviez donné trois mois pour réfléchir , reprit Edouard.
— Propos de peureux; trois mois où trois jours, qu'importe, puisqu'il faut finir par sauter le fossé?
— Mais, mon oncle, vous oubliez qu"il ne s'agit pas de moi seul. En supposant que je vous obéisse, puis-je le faire avant d'avoir préparé à l'idée d'une rupture une personne digne d'égard, et que je n'offenserais pas sans me rsndre coupable d'ingratitude ; une personne dont je vous ai entendu faire l'éloge souvent. Car enfin, vous n'avez pas toujours cherché à me séparer d'elle, permettez-moi de vous le dire. Dans le commencement, j'ai pu interpréter votre silence comme une approbation et non comme un blâme. Il y a plus, rappelez-vous le bal du ministre de l'intérieur, en 1830. n Edouard, me ditos-vous, au moment où je venais de valser avec elle, si j'avais vingt ans, et que je voulusse avoir une passion dans le monde, je n'aimerais pas une aulre femme que madame de Flamareil. » Eh bien ! mon oncle, j'avais vingt ans, moi ; ce que vous pensiez, je l'ai fait. Et maintenant vous abusez de votre autorité pour me faire rompre, avec une précipitation cruelle, une liaison qui, après tout, est votre ouvrage : sans vous je n'aurais jamais été admis dans son salon.
— Vous m'accorderez du moins, répondit monsieur de Pomenars avec un sourire moqueur, que je ne vous ai introduit que jusqu'au salon. Si, depuis, vous avez obtennvos entrées dans les petits appartemens, cela ne me regarde plus. Edouard, est-ce sérieusement que vous parlez? Nous avez vingt-cinq ans; vous êtes dans le monde depuis long-temps, et vous n'avez pas honte de tenir en ce moment un langage d'écolier! Écoulez-moi, je vous prie, et dites ensuite si je ne me suis pas conduit dans toute cette affaire comme s'il se fût agi de mon propre fils. Il y a six ans, lorsqu'aprcs la mort de votre mère, je vous appelai à Paris, vous arrivâtes un beau malin de Toulouse, gauche, dégingandé, ne sachant ni entrer, ni sortir, ni vous asseoir; exhalant, en revanche, par tous les pores, en vrai légiste de pro\ince, une abominable odeur de cigare, et parlant gascon à faire frissonner les roseaux de la Garoiyie. Je ne vous le cache pas : vous me fites peur. Vous étiez trop jeune pour vous marier, et la révolution de juillet, qui survint, vous ferma la carrière des places. Je n'avais donc qu'une seule chose à désirer pour vous, c'était votre métamorphose en homme. Civiliser Tours mal appris que vous étiez alors, était une bonne œuvre à laquelle une femme seule pouvait prendre goût et s'appliquer avec succès. Aussi, dès que j'eus deviné les dispositions cha» rilables de madame de Flamareil, je m'en réjouis dans votre intérêt. Vous prêcher un sermon eût été le fait d'un anachorète ou d'un chartreux; et, à mon âge, j'ai le malheur de n'être encore qu'un homme du monde. Je ne mis donc aucun obstacle ùuneliaison dans laquelle je voyais pour vous beaucoup d'avantages et peud'inconvéniens. Madame de Flamareil m'offrait, par sa position sociale, par la distinction de son esprit et de ses manières, par la niatiirilé de foii âge... Ne renversez pas la théière; je conviendrai, si vous voulez, que c'est une maturité pleine de fraiilieur, de grâce, de séductions, et que vous êtes un heureux coquin. Madame de Flamareil m'offrait, dis je, toutes les garanties que l'on doit exii;er de l'instituteur ù qui l'on confie son enfant. L"ne femme plus jeune qu'elle vous eût fait faire beaucoup île folies, peutêtre sans béiufice; une plus vieille vous eûl rendu ridicule ; avec une bourgeoise, vous auriez perdu les triditions de la bonne compagnie; enfin, avec ces. ..— Comment dirai-j-?... avec CCS courtisanes dont je vois plusieurs de vos amis si ridiculement occupes, vous auriez escompté ma succession chez des juifs; autant d'écueils dangereux pour un jeune homme, dont vous êtes sorti sain et sauf, grâce à Dieu, cl je dois dire aussi, grâce à ellel Oui, certes, Edouard vous devez de la reconnaissance â celte femme, car c'est elle qui a fait de vous ce que vous êtes aujourd'hui, un homme assez rare par le temps qui court, un homme bien élevé ol que je puis avouer pour luou neveu. Par atiachemenl, peut-
DE BERNAUD.
être par prudence, elle ne vous a inspiré que des goûts simpl.^s et moilérés quoique élégans. Son intelligence exquise de tou* ce qui convient ù son âge...— ne froncez pas le sourcil.... a été pour vous, et par conséquent pour moi, une source d'économies, dont vous ne vous doutez peut-être pas. Forcée de renoncer à la danse, ne montant plus à cheval, ne louant pas encore, elle vous a interdit insensiblement le bal, les chevaux, le jeu, en un mot tous les plaisirs dont elle ne l'ouvait pas prendre sa part; et, quel qu'ait été son motif, tendresse ou calcul, je lui en suis fort reconnaissant. Depuis cinq ans, je n'ai qu'à me louerde votre conduite. Vos six mille francs de pension vous ont suffi ; je ne connais pas un de vos fournisseurs; enfin, vous n'avez pas clierché à me faire jouer une seule fois le rôle ridicule d'onde de comédie; et, en cela, vous avez agi fort prudemment. Aimez-la donc, vou.<; le devez ; et je serais le premier à bh'imer votre ingratitude. Oui, vous avez contracté une dette envers elle. — Mais, à votre Jlge, poursuivit monsieur de Pomenars avec une ineffable raillerie, on acquitte facilement ces dettes-là; les femmes sont de si indulgens créanciers pour ceux qui peuvent payer quelque chose comptant! J'ai trop bonne opinion de vous pour croire que vous ayez manqué à cet engagement sacré. Soyez franc. Pour prix de votre éducation, dont elle a bien voulu se charger, vous faites son bonheur depuis cinq ans, n'esl-il pas vrai? Eh bien, il me semble que voilà un compte facile à liquider, et que, mutuellement, vous pouvez vous donner quittance.
Edouard assistait avec une résignation morne à cette dissection de son amour; et chaque fois que le scalpel de l'ironique vieillard fouillait une libre délicate, il serrait les dents, comme un patient qui craint de trahir par un cri sa souffrance. Le roué à cheveux gris prit le silence de son neveu pour un commencement de conversion, et continua son opération en versant sur chaque plaie, en guise de baume, quelques gouttes de ce matérialisme élcganimeni impitoyable, par lequel les élèves du dix-huitième siècle flétrissent toutes les croyances du cœur.
— Vous craignez, dites-vous, les ennuis ([ui accompagnent une rupture. Eh ! qui vous parle de rupture ? Je ne vous comprends pas, vous autres jeunes gens ; vous apportez dans toutes vos liaisons quelque chose de cassant et de brutal. C'est votre littéialure romantique qui vous fausse l'esprit. Il vous faut du mélodrame en anniur; de mon temps nous nous contentions de lacoméd'e. CVlait plus amusant et de meilleur goût. J'ai aiiiic iilus d'une femme, je n'ai rompu avec aui nu -, et j'ai conservé pour amies toutes celles dont j'avais été l'adorateur. Voilà comme doit se conduire un galant homme. On ne rompt pas, on dénoue, sans froissement, sans irritation, sans brouille. Ou modifie les termes d'une inliiniii\ d'après les exigences nouvelles (pii se reiuontrent à chaque pas dans la vie. Autrefois, hommes et femmes entendaient cela :■ merveille. Mon mariage, par exemple, a été arrangé par une personne qui me portait un iniérèt aussi tendre que celui dont vous l'ouvez ct'-e aujourd'hui l'objet. Si madame de Fh.marcil vous aime réellement, loin de s'opposer au vûlre, elle doit en comprendre la nécessité et vous y engager la première.
— L'amour véritable est toujours égoïste, s'écria Mornac, fort peu convaincu parce raisenuement.
— Comment! reprit le vieillard d'un ton de supériorité presijue méprisant, tu ne te sens pas de force à enlever son consentement par une argumentation paisible! Si j'étais à la place, mon garçon, je voudrais que ce fiU elle qui vînt me dire : Marie-toi, et qui en cela crût me faire violence.
Le jeune homme secoua la tête sans répondre.
— Eh bien ! s'écria monsieur de Pomenars, ù la fin irrité de semer dans une terre stérile le grain de son expérience, puis<|ue vous ne savez pas mieux vivre l'un (|ue l'autre, rrrompez donc, pour Dieu I et que cel.i Unisse.
— Mais je n'ai aucun prétexte, répondit Mornac avec l'accent de détresse il'uu homme près d'amen r sou [laviilon.
Le sexagénaire se renversa sur son siège comme pour rire plus ù l'aise, puis il regarda son neveu en affectant l'ébahissemeni ([u'eûl i)u lui faire éprouver la vue de quelque mammoutb antédiluvien.
— Un prétexte I mon pauvre Edouard ; ah ! il te faut des prétextes?... Tu mapermets de rire, n'est-ce pas? C'est qu'en vérité nos quinze ans d'autrefois étaient moins candides que vos vingt-cinq ans d'aujourd'hui... Écoute-moi; tu vas aller chez elle, n'est-ce pas? Eh bien, si elle a mis une robe blanche, voilà ton prétexte trouvé. Si la robe est bleue, autre prétexte ! si tu la trouves à son piano, prétexte ! si elle est gaie, prétexte ! si elle est trite, prétexte ! s'il y a des Oeurs sur la cheminée, prétexte 1 s'il n'y en a pas, prétexte ! Enfant que tu es, tout n'est-il pas prétexte pôur qui en a besoin? un ruban fané, une boucle de cheveux dérangée, une mouche qui vole I Les duellises qui ont envie du :e querelle savent fort bien se faire coudoyer ou marcher sur le pied. Un prétexte ! tu n'as donc jamais lu la fable du loup et de l'agneau ?
— C'est un rôle odieux que le rôle du loup, dit Edouard avec un soupir
— Quelles fadaises sentimentales vas-tu encore me bêler? s'écria monsieur de Pomenars en se levant par un mouvement de colèie; eh bien ! à la bonne heure, choisis le rôle de l'agneau; c'est iroi qui me charge de tonJre ta laine. Écoutemoi bien : si ce soir tu ii'aspas tout terminé avec ta déesse, si tu n'engages pas ta parole au commandant, tu peux être sûr de ne pas toucher une oboïe de ma succession. Non morbleu I dussé-je épouser moi-même la petite Passerot, ellui assurer tout mon bien par contrat de mariage. Eh I eh ! qui sait?
Sans expliquer sa pensée, le vieillard sortit de la salle à manger, la tête haute et le jarret tendu plus encore que de coutume.
— Vieux despote! se dit Edouard en se voyant seul, si je ne craignais que les enfans!... mais la cour des aides...! Il faut en finir ; c'est avoir trop longtemps le poignard sous la gorjîc : ma fortune ou mon amour ! Voilà la question.
ftîornac passa Uie partie de la matinée à débattre le pour et le contre de cette qi'.esMon qu'il venait de poser d'une manière si précise. Pour la millième fuis, il prit la balance dans laquelle les caractères faible.> pèsent leurs irrésolutions; sur l'un ries plateaux il mit la succession de son oncle et la dot de ma.'emoise'le de Passerot, qui, réunies, faisaient un total de près de quatre vingt mille livres de rente ; il plaça sur l'autre la reine de son cœur entourée des souvenirs et des espérances de leur amour, comme une Cérès mélancolique assise au milieu des gerbes d'un champ à demi moissonné. Pendant longtemps l'argent et la passion s'enlevèrent alternativement, comme faisaient jadis les desiinées des Troyens et des Gre s, soupesées parla main du maître de l'Olympe ; à la fin le métal l'emp iria, et le plateau d'Eudoxie, lancé presque aiisJ ! aut que son étoile, ne redes.en Al plus.
Il y a toujours dans l'accèî de courage d'un poltron quelque chose de brutal, de crue! même et surtout de pressé. Une f is décidé à sacrifier l'amour à l'iiitérèi, Mcniac voulut met- Ire à profit sa résolution et brûler ses vaisseaux afin de se fei mer le chemin de la retraite. 11 entra donc chez son oncle, lui lit part de sa soumission, qui désarma le courroux du vieillard ; puis il sortit pour aller jouer chez madame de Flamareil la dernière scèue de ce drame à péripéties trop longtemps prolongées.