SO
CHARLES DE BERNARD
— Eh bien I je lui pardonne. Qu'est-ce d'ailleurs qu'une pareille offense ? Dans les rues de Paris un cabriolet m'aurait plus mal arrangée. Deux coups de brosse et l'on n'y verra rien. Allons, laissez en paix cette pauvre bête qui n'est nullement coupable de l'impolitesse de ce monsieur, et répondez-moi. Ne me disiez-vous pas tout à l'heure que j'avais toutes vos pensées? Vous occuper d'un autre quand je vous parle, c'est m'avouer que vous me trompiez.
— Vous tromper, Anastasie 1
— 11 n'est qu'un moyen de vous faire croire.
— Lequel? Parlez, je vous en conjure. Que faut-il faire?
— M'obéir. -
— Toujours 1 N'êtes-vous pas mon ange protecteur, ma reine adorée? Cet arnneau, qui ne me quittera qu"à la mort, n'est que le premier d'une chaîne invisible dont l'extrémité reste en votre main, et me rend ainsi voire éternel esclave.
Ramenée à son premier sujet, la conversation ne l'abandonna plus, et, au milieu de lieux communs toujours nouveaux pour les amans quoique répétés mille fois, le décoré de Juillet finit par être complètement ©ublié.
vn.
Pendant le reste de la journée, la conduite d'Armand à l'égard de madame de Chatoauvicux et de sa fille offrit autant de réserve qu'il lui avait été permis de mettre d'abanilon dans l'entretien autorisé par sa future belle-mère. La surveillance, on pourrait dire l'espionnage de la société réunie à Saint-Gcrvais, exigeait de lui celte prudence, et si son cœur en souffrit, il dut se consoler en se rappelant la compensalion qu'il venait d'obtenir. Assis à l'écart dans un coin du salon, tandis qu'AnasIasie brodait le plus mélancoliquement du monde près de la table à ouvrage, un triste et doux regard échangé rapidement était le seul témoignage qu'osât risquer leur tendresse. Malgré celle mutuelle discrétion, leur inlelligence secrèti.'fut remarquée de Corlail, qui observait avec une sollicitude paternelle les propres de la passion de son ami. L'ofllcier quitta la table (i écarté où il s'était fait ballre par monsieur de Montespurd et vint s'asseoir à côté d'Armand.
— A qui en as-lu avec ta physionomie douloureuse? lui dit-il ; tu as l'air de poser pour un martyre de saint Sébastien. Et puis lu as contracté depuis ce malin un nouveau tic: que signifie cette^manièrc de te baiser la main à chaque instant en regardant ma cousine? si c'était la sienne, je comprendrais.
Tout eu parlant, Cortail continuait ses observations ; un mouvement involontaire de son ami lui fit apercevoir 'anneau d'argent dont celui-ci avait sentimentalement orné son petit doigt, le seul où d'ordinaire un homme puisse placer la bague qu'a portée la main mignonne de sa maîtresse.
— Uum! fit le cousin d'Anastasio à cette découverte inattendue, en sommes-nous là? Je sais depuis longtemps que ma tante est folle; maisjo no la croyais pas aveugle. Si j'avais prévu cela, c'est moi qui aurais fait le métier do duègne, sacrebleu I
— Ne te fâche pas, mon cher Félix, répondit l'amant en rougissant malgré lui.
— Et tu lui as sans doute donné aussi quelque brimborion dans le même genre?
— Quand je me permettrai d'offrir une bague à fa cousine, c'est madame de Bennezons qui la recevra.
— A la bonne heure ! Si cela arrange tout It^ monde, je ne demande pas mieux que do t'avoir pour cousin. Mais, on attendant, vous ètos doux enfans, trois enlans, dirais-je sans le respect que je dois à la maturité de ma tante. Allons, voilà que tu suces encore ton doigt? Veu.x-tu bien mo
faire le plaisir de mettre tes gants. Toutes les femmes qui sont ici ont vu cette bague à la main d'Anastasie ; si l'on savait que tu en es devenu propriétaire, ce serait demain un toile universel, qui nous obligerait peut-être tous deux à mettre encore flamberge au vent, et tu sais qu'il n'est rien au monde que je déteste comme un duel à propos de jupes.
Armand reconnut la justesse de l'observation, et s'y conforma malgré l'aimant qai attirait sans cesse son doigt à ses lè\Tcs. Madame de Chateauvieux et sa fille s'étant retirées un moment après, il se leva, non pas pour leur parler, ses adieux étaient faits, mais pour obtenir un dernier regard. Cette faveur lui fut refusée, car ce moment était un de ceux où le monde fait sentir son despotisme aux ca?urs sensibles. Règle générale : la femme la plus passionnée ne se retourne jamais en sortant d'un salon, et n'a plus d'yeux pour son amant, à dater de l'instant où elle a remis son châle ou son boa.
Sans prévenir son ami, dont il redoutait la raison désenchanteresse, Armand avait déjà demandé une voiture pour le lendemain matin. En rentrant dans sa chambre, il acheva ses préparatifs de départ avec la consciencieuse ponctualité d'un homme pour qui tout engagement est sacré. 11 était à genoux devant sa malle, lorsque la porte s'ouvrit; Cortail parut sur le seuil, en robe de chambre et un bougeoir à la main; à la vue des bardes éparses sur toutes les chaises, il resta un instant immobile.
— Où vas-tu? dit-il enfin sévèrement, comme Guillanmo Tell à Arnold.
Evidemment contrarié de celle visite, Bennezons se leva et referma la porte; puis s'arrêtant devant son ami et le regardant fixement à son tour :
— Je vais en Vendée, répondit-il d'un ton froid. L'officier se mordit les lèvres, et posa le bougeoir sur la
cheminée, si rudement qu'il sembla vouloir l'y briser.
— Je sais ce que tu peux me dire sur un pareil sujet, reprit Armand avec vivacité pour couper court à toute remontrance; je te préviens que ma résolution est pWso et que rien au monde ne m'en fera changer. Je pars au point du jour; si lu n'as pas plus envie de dormir que moi, je vais faire monter du punch, et nous passerons le reslo da la nuit ensemble. Qui sait si nous retrouverons jamais l'occasion de boire à notre santé?
— Ainsi tu partais sans me dire adieu, reprit Félix, que laissait froid la gaîté factice de son compagnon.
— J'allais t'éerire ; les adieux de vive voix sont une triste chose qu'il est raisonnable d'éviter.
— Les as-lu tous évités, aujourd'hui ?
Armand ne répondit pas, mais ses yeux se portèrent machinalement sur sa baguo et y restèrent fixés avec une expression mélancolique.
— Ecoule , reprit Cortail d'un ton grave mais affectueux : quoique lu agisses souvent comme un enfant, de fait tu es un homme. Personne n'a le droit de régenter tes actions ou de t'en demander compte. Je ne veux pas invoquer l'ascendant que devraient peut-être mo donner sur toi mon âge et mon expérience. Je ne me reconnais d'autorité que celle de l'amitié, mais celle-là j'en userai, dusséje te déplaire. Depuis que nous servons ensemble je me suis attaché à loi, et lu sais que moins j'éparpille mes affoi'lions, plus en revanche elles sont fermes et sincères. Je me regarde comme ton frère aîné; à ce titre j'ai droit à ta confiance, et je la veux. Que signifie ce mystère à mon égard ; te délies-tu do moi? Si ce que tu médiles est honorai)lo, pourquoi me le cacher? depuis quand mauqué-je d'intelligence pour comprendre ce qui est bien, et de cœur pour l'approuver? Armand, ne sommes-nous plus amis ?
Bennezons serra la main que lui tendait son frère d'armes, et la laissa retomber aussitôt par un mouvement empreint de tristesse.
— Amis jusqu'à la mort, répondit-il; mais ne m'interroge plus. Que pourrais-io te répondre? Te prendre pour confidcut désormais serait un tort pour tous deux, Ou-
L'ANNEAU D'ARGENT
blies-tu que tu entres au service du gouvernement, et que j'emporte en Vendée ma cocarde de la garde royale?
— Allie vous a nommé, je ne vous connais plus.
C'est là ce que tu veux dire, n'est-il pas vrai? Fais-moi grâce, je t'en prie, de l'héroïsme romain; il m'inspire plus de mépris que d'admiration. Le drapeau do ces gens-là était une louve, et ils ont toujours été dignes d'un pareil symbole. Crois-tu que si le sort nous mettait un jour en lace l'un do l'autre, dans quelque champ-clos du Morbihan, tu aurais l'héroïsme de faire feu sur moi? le crois-tu ?
A son tour Armand prit la main do son ami et l'élrcignit avec énergie.
— Pourquoi ne viens-tu pas avec moi, dit-il ensuite; au fond tu partages mes opinions, je le sais.
— Oui, mais non tes illusions. Il y a un an la Vendée était possible. Bien d'autres avec moi y avaient marqué leur place et s'y fussent rendus au premier appel. En ce moment, il est trop tard, et en politiijuo l'occasion perdue ne se retrouve pas. La prise d'armes dont l'espoir vous berce tous n'aboutira qu'à quelque échauflburée dont lo seul résultat sera de perdre les imprudens qui s'y seront compromis.
— Dis les braves.
— Les braves, soit ; quoique la recherche d'un péril inutile annonce plus de folio que de vrai courage. Je suis soldat comme toi, et certes jo n'estime pas ma vie plus précieuse que la tienne ; mais dans un combat, jo veux pour moi une chance, si faible qu'elle soit, no fût-ce que la chance d'une balle contre un boulet. A moins d'avoir entièrement perdu la tête, ce que jo crains, tu ne t'es pas engagé sans recevoir quelque garantie ? A un homme comme toi on a dû montrer de la confiance? Enfin, tu es sans doute au fait de ce qui se prépare? Je ne t'interroge pas, je ne te demande aucune preuve, et je m'en rapporle à ta seule parole. As-tu, je ne dis pas l'espoir, mais la certitude que nous trouverons au rendez-vous des armes et des hommes? Qu'une fois l'épée à la main, nous serons un contre deux, un contre trois, n'importe ; mais enfin que nous formerons un noyau d'armée suffisant, sinon pour vaincre, du moins pour lutter? Jure-moi que tu as cette certitude : j'envoie ma démission au général Admirauld, et je pars avec toi.
Bennezons garda un instant le silence.
— Tu m'en demandes plus que je n'en ai demandé moimême, dit-il ensuite avec quelque embarras ; je n'ai pas l'habitude de soumettre une question do dévouement à une démonstration mathématique.
— J-en étais sûr, s'écria FéHx en modérant aussitôt un emportement involontaire ; ainsi tu ne sais rien et tu agis de confiance. On te dit : Allez là. Cela te suffit et tu y vas. Ce qu'il y a de plus bouffon, c'est qu'en faisant ce métier de commissionnaire tu to prends pour un héros.
— Cortail...
— Parbleu I fâche-toi si bon te semble ; tu entendras la vérité. Tout à l'heure tu me parlais do dévouement; pensestu m'éblouir par do grands mots? Qu'a do commun le dévouement polili(iueavcc lo sentiment qui to fait agir en ce moment? Tu n'es pus un Larochejaqueleiu, mon pauvre Armand, tu es amoureux, pas autre ctiose. Dieu mo garde de médire de l'nmour, cela mn serait moins permis qu'à tout autre ; mais jo ne puis souffrir son intervention dans de sérieuses entreprises qui no doivent relever quo do la conscience.
— Ma conscience est d'accord avec mon cœur.
— Dis que tu veux plaire à ma tante ; car c'est elle, j'en suis sûr, qui te pousse à cotte extravagance. Si ton projet n'avait été concerté qu'entre ma cousine et loi, je pourrais fabsoudre. Anastasie a certainement d'aussi beaux yeux quo la duchesse do Longueville. et Ton n(> doit pas te demander plus de sagesse qu'à l.arochefoHcauld. Mais, ce qui mo courrouce malgré moi, c'est ([ue vous <^les tous deux des instrumens dans la main d'une femme qui a passé
l'âge de raison sans devenir raisonnable, n y a longtemps que j'ai jugé madame de Chateauvieux, et tu peux m'en croire, quand jo te dis que si tu te laisses mener par elle tu es un hommo perdu. Comme à toutes les personnes qui ont plutôt de l'activité dans l'esprit que de l'esprit même, il lui faut un dada qu'elle puisse enfourcher du matin au soir, sauf à s'en dégoûter et à le réformer pour en prendre un autre. Je l'ai connue successivement bel esprit, dévote, artiste, joueuse. 11 lui est resté un peu de tout cela, mais dans ces derniers temps la philanlropic avait prévalu. Depuis la révolution, c'est sur la politique qu'elle chevauche de préférence ; fidèle à son habitude d'imposer aux autres ses préoccupations, elle t'envoie aujourd'hui en Vendée, comme il y a deux ans elle voulait m'envoyer à Tunis?
— A Tunis?
— Oui, à Tunis. En ce temps-là, entre autres actes d'humanité, ma tante rachetait des captifs à raison de cinq francs par mois. C'était do la vertu à bon marché, comme tu le vois ; mais c'est toujours celle-là que préfèrent ceux qui en font leur état. Un jour ne lui prit-il pas fantaisie de me faire faire lo voyage d'Afrique pour m'assurer de la fidélité avec laquelle était employé l'argent de cette magnifique rançon? Elle ne m'a jamais pardonné mon refus. A ma place tu serais parti, n'est-ce pas?
— Eh bien, oui I j'aimo Anastasie, et pour l'obtenir il n'est rien que je ne lasse; il n'est aucunes conditions quo je n'accepte, fussent -elles, comme tu le dis, folles ou téméraires. D'ailleurs, j'aurais choisi par goût l'épreuve qui m'est imposée. Peu importe qui est le premier dans mon cœur, de l'amour ou du dévouement, pourvu que ces deux sentimens s'accordent et me poussent au même but. Je te le répète, ma résolution est inébranlable ; ainsi, pas un mot de plus sur ce sujet, je t'en supplie, et ne troublons pas par une discussion inutile le peu d'instans qu'il nous reste à passer ensemble.
— Soit, répondit Cortail en lui tournant le dos.
Il fît plusieurs tours d'un air pensif, sortit ensuite de la chambre, et y rentra un moment après en portant une boîte d'acajou.
— Voici mes pistolets, dit-il à son inflexible compagnon, ils sont meilleurs que les tiens et tu en auras peut-être besoin.
— Merci, j'aime mieux cela que tes remontrances, répondit Bennezons en acceptant ce cadeau avec autant de cordialité que son ami en mettait à l'offrir.
— II est une autre chose à laquelle tu n'as pas pensé, reprit Félix après un instant d'hésitation ; la nécessité do tenir ton rang dans la garde t'a fait dépenser d'avance plusieurs années de ton revenu. Forcé maintenant de liquider cet arriéré, tu no dois pas avoir d'argent disponible ; je sais que tu n'en as pas.
— Qu'ai-je besoin d'argent? interrompit Armand; j'ai de quoi payer mon voyage, cela mo suffit. Je ne vais pas en Vendée pour donner des bals ou tenir table ouverte ; je vats chouanner. Un fusil do chasse sur lo dos, à la ceinture tes pistolets et mon poignard ; voilà tout ce qu'il me faut,
— Mais en cas de malheur, si tu es forcé de sortir de France, il te fauilra de l'argent sous peine do mourir de faim, ou d'éprouver, comme Dante, ramcrtumc du pain do l'étranger. Tu sais qu'en commençant notre voyage, nous a\ions lo projet de visiter toute la Suisse et même d'aller jusqu'à Milan. Notre caisse est encore assez bien garnie ; pour moi, j'ai besoin do fort peu de chose, puisque je dois rejoindre dans la quinzaine mon nouveau régiment qui est en garnison à Lyon. Tu vas donc prendra le fonds social : capital, cent louis à co que jo suppose, ajouta Cortail en riant, et il mit sur la cheminée 'ono bourse verte pleine d'or.
— Mais ces deux mille francs sont à toi seul, et je suis déjà ton débiteur, s'écria Bennezons.
— Tu mo devras cela de plus.
— Et si je suis tué !
— Est-ce qu'on est luéî tu m'as imposé silence tout à l'heure ; à ton loiu', pas d'observation. El puis, ne Tais-je
CHARLïS DE BERNARD.
pas devenir ton cousin? Nous réglerons nos comptes quand tu auras touché la dot de ta future.
Les deux amis passèrent ainsi le reste de la nuit, se rappelant l'un à l'autre mille circonstances de leur vie passée, auxquelles l'approche d'une séparation peut-être éternelle donnait un intérêt nouveau ; et causant de l'avenir avec un mélange d'espoir, de mélancolie et d'insouciance. Au point du jour, Cortail conduisit Armand à la voiture, qui attendait celui-ci devant la façade des bains.
— Adieu, lui dit-il alors, en cachant sous un calme affecté une émotion réelle ; je ne te dis pas comme le fils de Procida, dans les Vêpres Siciliennes :
Va mourir pour ton prince, et moi pour mon pays.
J'espère bien, au contraire, que nous ne mourrons ni l'un ni l'autre ; du reste. Dieu est le maître. Mon pauvre Armand, quand nous servions tous deux dans notre beau cinquième de la garde, qui eût dit que nousnous quitterions ainsi! C'est cette maudite révolution... Allons, ne pensonj pas à cela. S'il y a un mouvement là-bas, et qu'on y envoie mon régiment... nous allons peut-être nous rencontrer... Dans ces infernales guerres civiles on a vu des frères se tuer avant de se reconnaître... Bah ! sensiblerie de femme... lu ne m'écoutes pas.
En effet, au lieu de répondre, Armand contemplait la fenêtre de la chambre où reposait en ce moment mademoiselle de Chateauvieux. Cortail suivit de l'œil ce regard qui restait fixé d'un air de désappointement sur les volets obstinément fermés.
— Je comprends, dit-il avec un mélange de compassion et d'ironie ; mais tu espères en vain : le jour commence à peine, et Anastasie ne se lève jamais avant neuf heures.
— Elle dort, répondit Bennezons, en essayant un pénible sourire ; tant mieux, je serais malheureux de troubler son repos. Tu as veillé, toi 1... adieu !... Elle dort I
Sans dire un mot de plus, Armand serra la main de son ami avec une énergie oà se peignait la violente agitation de son âme. c-t s'élança dans la voiture, qui un moment plus tard l'entraîna rapidement vers Genève.
vm.
Le jour môme du départ de Bennezons, une lettre à large enveloppe et à cachet noir fut remise au décoré de Jaillet, qui, depuis le duel où il avait été vainqueur, se trouvait condamné à un isolement de plus en plus pénible pour son cœur et humiliant ^pour sa vanité. Témoin des progrès de son rival, impitoyablement repoussé par l'espèce de cordon sanitaire dans lequel madame de Chateauvieux le tenait emprisonné, enfin ayant subi toutes les phases do la passion malheureuse, il était arrivé graduellement à cet état d'exaspération qui ne rêve pins l'amour, mais la vengeance, et auquel doit être attribuée la brutale équipée qu'il s'était permise à la promenade.
Après avoir lu la lettre à cachet noir, Alexandre Guibout sortit do sa chambre dans une agitation inexprimable, et se lança, comme un cerf qn'uno meule poursuitè travers les rudes sentiers de la montagne. Le soir, il revint haletant, harassé, les yeux brillant d'un (eu somhrcct la physionomie empreinte d'une expression machiavi'lique. Sans songer à dîner, sans icprendre haleine, il passa un crêpe h son chapeau, improvisa un diïuil dont sa position de voyageur justifiait l'irrégularité, puis il se rendit chez monsieur do Montespard, qui, dans sa chambre unique, conservait l'habitude de l'étiquette. En entendant son valet do chambre qui lui annonçait la visite du décoré do Juillet, le marquis éprouva une vivo sur()rise, mais sans en rien manifester, c.ir l'étonnement, quelle qu'en soit la cause, messied aux gens d'esprit. Il se leva donc, accueillit, dans une attitude aussi froide quo polie, le visiteur
inattendu, et resta debout pour éviter de lui offrir un siège.
— Monsieur le marquis, lui dit Alexandre Guibout en lo saluant avec une déférence respectueuse, ma démarche vous étonne sans doute, et je le conçois. Permettez-moi une explication franche qui convient à mon caractère comme au vôtre. J'ai eu des torts envers vous ; je les reconnais, et je viens vous prier de les oublier. L'an dernier, lorsque je revins à Montespard, j'avais la tête échauffée par les événemons de Paris , et cette exaltation que tant d'autres partageaient alors m'a entraîné à des folies quo je regrette aujourd'hui.
Le décoré fit une pause comme pour attendre l'effet do son exorde ; mais, au lieu de répondre, l'ex-pair de France inclina légèrement la tête, et la releva aussitôt en regardant fixement son interlocuteur.
— Ma nouvelle position, reprit celui-ci avec une sorte de câlinerie diplomatique, m'impose comme un devoir la satistaction que je désire vous offrir. Monsieur Guibout, mon oncle, vient de mourir après m'avoir institué son héritier universel.
Le décoré prononça ces derniers mots d'une voix plus sonore et chercha de l'œil un fauteuil, persuadé sans doute que les quatre-vingt mille li^Tes de rente apportées par la lettre à cachet noir, lui donnaient le droit de s'asseoir, même en présence d'un pair de France ; mais le marquis était trop gentilhomme pour ployer le genou devant le veau d'or; loin de là il porta la tête un cran plus haut et se contenta de dire d'un air indifférent :
— Ah I monsieur Guibout est mort. Tant pis ; c'était un honnête homme.
— Le modèle des gens de bien, et je le pleurerai toute ma vie, reprit Alexandre déjà familiarisé avec le langage d'héritier, àlais la mort est la destinée commune. La perte douloureuse que je viens d'éprouver me rend propriétaire des forges de Montespard ; je deviens donc, monsieur le marquis, votre plus proche voisin, et c'est en cette qualité que je me présente devant vous. Je crois savoir, continua le décoré en hésitant un peu, que des considérations indépendantes de votre volonté, et auxquelles j'ai le tort de a'avoir pas été étranger, vous éloignent en ce moment de votre terre. Par sa position industrielle, mon oncle jouissait, dans notre pays, d'une influence dont j'hériterai, je l'espère. Veuillez donc me permettre, monsieur le raar- 4uis, de vous offrir mes services. Si vous pensez que mon .ntervention officieuse puisse avoir quelque poids auprès d'une population un peu effervescente, disposez-en, je vous en prie ; je serai trop heureux de réparer, en cette occasion, mes extravagances de l'année dernière.
Le pair de France se redressa de nouveau.
— Le marquis de Montespard, dit-il avec une certaine hauteur, n'a besoin de la protection de personne pour ha- Diter son château dès qu'il le jugera convenable. Vous vous trompez, monsieur: je suis ici pour des raisons de santé et non pour aucune de celles que vous .supposez. — Sa dignité mise à couvert, le vieux gentilhomme reprit d'un air plus gracieux : — Du reste, monsieur, je vous sais grô de votre démarche. Un tort avoué d'une part doit être oublié de l'autre ; ainsi ne parlons plus de ce qui s'est passé l'an dernier. A mon retour h Jlontespard je serai charmé do vous recevoir. Entre nous, continua le marquis en souriant finement, ce que la forge et lo chAteau ont do mieux à faire, c'est de vivre en bonne intelligence. Songez qu'après avoir pillé l'un, nos petits Mazaniello du Beaujolais pourraient bien se chaulTer de l'autre. Mais, j'en suis srtr,jo parle à un homme converti, et désormais convaincu comme moi que tout charivari peut finir par le tocsin.
— Un charivari! ah! monsieur le marquis, il y a de la rancune dans ce mot, observa lo jeune homme d'un air doucereux.
— Cette petite vengeance ne pourrait pins vous atteindre, répondit monsieur de Montespard. Quand on a comnio vous quatre-vinKt mille livres do renlei on ne duiiiio plus de cliarivaris, on en reçoit.
L'ANNEAU D'AUGENT.
Le décoré de Juillet se prêta de bonne ^Scc à cette plaisanterie, et, profitant de la disposition favorable de son interlocuteur, reprit, non sans quelque embarras :
— Maintenant que vous avez bien voulu sisrner la paix, permettez-moi, monsieur le marquis, de vous entretenir d'une affaire à laquelle j'attache la plus haute importance, et qui, je le crois, ne sera pas sans intérêt pour vousmême.
Le pair do France offrit une chaise au jeune visiteur, prit pour lui-même l'unique fauteuil do la ehambre et s'assit le premier, maintenant ainsi, malgré sa politesse parfaite, la prééminence de son âge et de son rang. Quoique sa susceptibilité bourgeoise fût en secret irritée de cet arrangement, Alexandre Guibout entra en matière avec un redoublement de déférence.
— Ma confession sera courte, dit-il, je ne veux pas vous importuner. Depuis que j'ai rencontré à Genève mademoiselle de Chateauvieux, j'ai conçu pour elle une passion dont la manifestation irréfléchie lui a déplu sans doute, car à plusieurs reprises j'en ai été cruellement puni. Cependant, peut-être me fais-je illusion, je n'ai pas perdu tout espoir; mais jusqu'ici j'avais dû m'interdirc une démarche à laquelle m'enhardit aujourd'hui le changement do mon sort. Les différens avantages sociaux peuvent se compenser, du moins je le pense. Ma fortune me permet d'offrir à mademoiselle de Chateauvieux une position digne d'elle. Ma naissance n'est pas noble, il est vrai, mais elle est honorable. Ma mère était une demoiselle de Saint- Gorgon, lamille ancienne et considérée. Enfin, monsieur le marquis, c'est à vous, ami de madame de Chateauvieux, que j'ose adresser une demande d'où dépend mon bonheur. Si vous me faisiez l'honneur de l'accueillir et de devenir mon protecteur auprès de ces dames, j'en éprouverais une éternelle reconnaissance.
Cachant sous une indifférence affectée l'intérêt que lui inspirait une pareille démarche, le marquis garda quelque temps le silence.
— Vous comprenez, dit-il enfin, qu'avant de vous répondre j'ai besoin de réfléchir. Accepter la mission dont vous me chargez, c'est prendre l'engagement do vous servir de tout mon crédit ; or, je ne m'engage jamais légèrement. Revenez demain ; d'ici là j'auuai pris un parti.
Ce délai n'était qu'un acte de convenance, car la décision du marquis fut instantanée. Avec la promptitude de jugement particulière aux hommes spirituels, il traça do l'amoureux solliciteur une sorte de signalement matrimonial, formulé à peu près en ces termes :
— Age convenable, physique assez bien pour un mari, manières vulgaires, éducation bourgeoise, principes politiques détestables, nom absurde, fortune superbe.
— Le nom peut se changer, pensa le marquis en concluant ; Anastasie, qui est bien élevée, se chargera de réformer'l'éducation, et la fortune do corriger les principes : le jeune homme est déjà dans le bon chemin ; pour venir me voir, il avait ôté son ruban.
Le vieillard se décida donc à protéger le postulant; l'antipathie qu'il avait conçue pour Bcnnezons le poussant d'ailleurs à cette résolution. Ce fut de l'air le plus affable ot avec un sourire d'heureux présage, qu'il accueilht le lendemain le décoré do Juillet.
— Mon cher monsieur Guibout, lui dit-il avec une familiarité de grand soigneur, je suis à vous, comptez sur moi. 11 est quelques petits arrangemens nécessaires et dont nous conviendrons plus tard. Vous êtes un homme intelligent et raisonnable; ainsi je suis sûr que nous nous entendrons à merveille. Madame do Chateauvieux retourne h Genève dans deux jours; il est inutile que j'entame la négociation avant son départ. Vos intérêts doivent vous appeler dans le Beaujolais ; allez-y, mais soyez dans un mois à Genève. D'ici là j'aurai, je l'espère, mené l'affaire à bon port.
Alexandre se confondit en rcmercîmens et en protestations do reconnaissance; mais, dès qu'il eut quille son noble protecteur, l'expression obséquieuse de sa physionomie se changea soudain en un épanoui ssenxent ricaneur.
— Ah I vieux Polignac, se dit-il en employant une métaphore politique fort à la mode alors parmi le populaire do Paris, tuas mordu à l'hameçon parce qu'il est d'or 1 J'espèro que ces deux princesses seront aussi avides que toi. Oui, dans un mois je seraià Genève. S'il faut manger la moitié do ma fortune pour éblouir cette orgueilleuse créature, je la mangerai ; et quand j'aurai son consentement, quand elle m'aura dit : « Je serai votre femme, » je lui répondrai : « Je ne veux pas de vous. » Oui, sacrebleu 1 je lui dirai : « Je ne veux pas de vous I » et cela le jour de la signature du contrat, en présence de l'impératrice sa mère et de toute son auguste famille. Ces deux femmes-là m'ont trop vexé ; je serais un lâche si je n'en tirais pas une vengeance éclatante.
Ignorant le projet diabolique, inspiré peut-être au décoré par l'histoire du marquis de Brunoy, monsieur de Montespard tint fidèlement sa promesse. De retour à Genève avec ses deux compagnes, il laissa passer politiquement une quinzaine de jours, afin de donner à l'absence, co vent destructeur, le temps de souffler sur le souvenir do Bennezons. Co délai écoulé, un jour que madame de Chateauvieux lui parlait du mariage d'Anastasie en faisant l'éloge d'Armand, il trouva l'occasion opportune et entama la discussion.
— Sans vos engagemcns envers ce jeune homme, ditil d'un air de regret, j'aurais eu un autre parti à vous proposer.
— Proposez toujours, répondit madame de Chateauvieux ; vous savez qu'une femme aime à causer mariage.
— C'est tout simplement un parti do 80,000 li^-res de rentes, reprit le négociateur, qui mit ce propos colossal en têto de son attaque, ainsi que, pour combattre les Romains, Pyrrhus, roi d'Épire, rangeait des éléphans devant son front de bandière.
La femme chevaleresque tressaillit sur son fauteuil, comme si cet éléphant d'or qui a nom 80,000 livres da rente l'eût touchée de sa trompe.
— Voilà un parti digne d'une duchesse, dit-elle en so remettant de son émotion. Do qui voulez-vous parler?
— D'un homme que vous connaissez déjà, quoique peutêtre il ait été mal apprécié do vous: d'un homme dont lo nom va vous surprendre.
— Quel préambule! Mais parlez donc.
— D'Alexandre Guibout, puisqu'il faut l'appeler par son nom, répondit le m.arquis en parodiant le vers de Lafontaine au sujet de la peste.
Madame do Chateauvieux fit un second soubresaut. Sans lui donner le temps de prendre la parole, le pair de France lui exphqua l'affaire dans tous ses détails, et conclut sa harangue en demandant formellement la main d'Anastasie pour son protégé. La promesse faite à Bennezons, les motf sonores d'honneur, do délicatesse, de loyauté, les répugnances inspirées par les opinions, la naissance et les ma» nières du nouveau prétendant, furent opposés à l'orateur, comme il s'y attendait et sans qu'il s'en inquiét;\t beaucoup. Ayant prévu toutes les objections, sa réponse à chacune d'elles était prête.
— Ma chère amie, dit-il à son interlocutrice en usant du langage familier qu'autorisait de sa part une longue intimité, parlons raison. La richesse, je le sais, existe souvent sans le bonheur; mais lui, en revanche, ne so n^ncontro que bien rarement sans elle. Dans notn:' classe surtout, la fortune est une nécessité. Vous n'êtes pas riche, Bennezons l'est moins encore ; en unissant ces deux médiocrités, vous arrivez tout droit ft la gêne pour Auastasio. Je dis la pêne ; si elle a plusieurs enfans, jo dirai la pau-vreté. Ce projet do mariage a été conçu sans me consulter, cl dans un de rosmomens d'engouement romanesque. Mais aujounl'hui que j'en appelle à votre bon sens et i( votre solliciludo
CHARLES DE BERNARD
pour votre fille, vous avouerez qu'il ne peut pas supporter une discussion sérieuse.
— Monsieur de Bennezons n'est pas riche, j'en conviens , mais sa naissance est excellente, et, à mes yeux, c'est une considération capitale.
~ D'abord les Bennezons sent éteints, et celui-ci est d'une famille greffée sur l'ancienne on ne sait comment. . — Il est Bennezons véritable, j'en suis certaine. Sdvezvous que les Bennezons sont la fleur do la noblesse normande, et qu'ils datent de Charics-le-Chauve?
— Et quand ils dateraient de Charles-le-Chauve I ce n'est, après tout, que de la seconde race, répondit le vieux gentilhomme avec le superbe sourire qu'eût pu se permettre un Mérovingien ressuscité.
— C'est quelque chose, dit en riant à son tour madame de Chateauvieux.
— Quelque chose, mais peu de chose. Voyez-vous, ma chère amie, en France il y a une trentaine de familles historiques dont le nom possède une importance réelle. Tout le reste, petite noblesse ou bourgeoisie, doit ôtre placé au même rang. Pour moi, entre Bennezons et Guibout je ne fais aucune différence; et vous-même, vous vous êtes montrée un jour de mon avis. Entre nous, votre mari s'appelait monsieur Pourlois.
— Il ne s'agit pas de cela ; je me nomme madame de Chateauvieux. Comment pensez-vous que ma fille puisse s'appeler Guibout?
— Cela serait d'autant plus déplorable, dit le marquis avec un sérieux affecté, que de Guibout on fait très-facilement Gibou.
— Et alors, chaque fois qu'Anastasie recevrait du monde. On dirait : nous allons prendre le thé de madame Gibou. Vous le premier.
— J'en suis capable. Mais, comme vous le disiez tout à l'heure, il ne s'agit pas de cela. Un nom ridicule se quiRe; je ne pense pas que le jeune homme tienne au sien le moins du monde. C'est l'aflaire d'un pourvoi devant le garde-des-sceaux ; pas autre chose.
— S'il avait une terre ? observa madame de Chateauvieux d'un air pensif.
— Une terre I Je ne crois pas. Mais il possède près do Montespard des étangs magnifiques.
— Où cela mène-t-il ?
— Droit à votre but. Jetez dans un étang dix bourgeois, je me charge de repêcher dix nobles. Monsieur de l'Elang d'abord ; à tout suzerain tout honneur ; ensuite, monsieur de Lamare, mousieur de Leau, monsieur du Jonc, monsieur de Labonde, monsieur de Lîle...
— Monsieur du Brochet, dit à son tour madame de Chateauvieux ; faites-moi grâce du reste de la pêche. Mais tout cela n'est qu'une plaisanterie.
— Voici qui n'est pas une plaisanterie. La mère de monsieurGuiboul était une demoiselle de Saint-Gorgon, d'une bonne famille du Beaujolais; qui empêche notre jeune homme d'en relever le nom«t les armes I Madame de Saint-Gorgon! Trouvez- vous que ce nom forait un trop mauvais eilet à la porto d'un salon ?
— Je ne dis pas cela ; au contraire, il a quelque chose de chevaleresque qui ne me déplaît pas ; Saint-Gorgon I je crois que cela irait assez bien à Anastasio, qui est grande et brune.
Madame de Chateauvieux se laissa vaincre de la sorte, article par arficlc ; mais, è la (in de la discussion, elle réitéra le refus par où elle avait débuté, et déclara que, tout en reconnaissant les avantages de l'alliance qu'on lui proposait, elle était décidée à tenir la parole donnée à monsieur do Bennezons. Le marquis n'insista pas, complanl sur les réflexions de son ancienne amie plus encore que sur sa propre éloquence. 11 ne lut pas diVu dans ce calcul. La femme à principes héroïques et ri'liKJeiix, ipii, en face du vieux pair de Franco avait pris la déiensi; d'Armand, passa à l'ennemi, c'est-à-dire au Guibout, avant d'avoir, rejoint sa fille.
La soudaineté d'un pareil chauecment n'a pas besoin do
commentaire. Les sentimens ordinaires s'insinuent dans le cœur graduellement, comme naissent les rayons de l'aube; les fortes passions, au contraire, s'en emparent de force et d'un seul coup, ainsi que le soleil inonde de sa lumière une chambre dont les volets s'ouvrent à midi. L'or» ce soleil monnayé, possède, autant que l'astre souverain lui-même, cette puissance d'irruption et d'éblouissement à laquelle les caractères les plus stoïquement trempés ne résistent pas toujours, et qui devait trouver sans défense une femme dont la vanité surpassait la fortune. Dans les rêves les plus ambitieux dont sa fille était l'objet, madame de Chateauvieux s'avait jamais rien espéré d'aussi^ splendide que l'établissement proposé par son vieux conseiller. A ses yeux, les fermes, les forges, les maisons de ville et de campagne d'Alexandre Guibout se dressèrent subitement en s'empilant les unes sur les autres dans un ordre imposant et grandiose. Pendant quelque temps, il est vrai, une crevasse de cette Babel dorée laissa voir l'image irritée de Bennezons; mais le ferme esprit de la femme entre deux âges chassa bientôt cette vision importune comme on effraie du pied un lézard mal appris qui s'aventure dans un monument consacré.
Les conversions récentes inspirent toujours à ceux qui les subissent une rare ferveur de prosélytisme. Convaincue do la divinité de la Fortune, madame de Chateauvieux ne perdit pas de temps pour prêcher sa croyance à la personne la plus intéressée à ce débat, et dont le consentement était indispensable à sa solution. A son retour d'une promenade sar le lac, Anastasio lut assaillie par une de ces attaques maternellement impitoyables qui vont droit et raide comme une charge de cavalerie, en sabrant au proQt de l'intérêt tous les liens, tous les sermens, tous les droits de l'amour. La jeune fille se révolta d'abord contre l'idée do rompre l'alliance dont son anneau d'argent était devenu le gage.
— Il est impossible que vous parliez sérieusement, ditelle en regardant sa mère avec un sourire d'incrédulité ; sans doute vous voulez m'éprouver, et ceci est une plaisanterie concertée entre vous et monsieur de Montespard.
— Ai-je l'habitude de plaisanter lorsqu'il s'agit de ton avenir? répondit madame de Chateauvieux d'/un ton grave ; je ne t'ai pas dit un seul mot qui ne soit sérieux et vrai. La plus importante action de ta vie, de la mienne par conséquent, doit se décider en ce moment. Un parti tel que mon amour pour loi n'aurait jamais osé en espérer un semblable, se présente aujourd'hui; toutes mes sympathies lui sont acquises, je ne te le cache pas; car je veux être franche avec toi. Mon consentement est donc prêt, mais c'est le lien qu'il faut avant tout. Voyons : quelles objections peux-tu faire contre ce projet qui me rendrait si heureuse?
— Mais, maman... et Armand? dit Anastasio.
— Tu veux dire monsieur de Bennezons, reprit la femme de quarante-six ans ; eh bien?
Cette inintelligence affectée blessa la jeune fille et lui inspira un accès d'énergie.
— 11 m'aime I s'écria-t-elle.
— Cela ne m'étonne pas ; tu os assez bien pour inspirer une passion.
— Mais je l'aime aussi, moi, et vous ne l'ignorez pas, L'attachement que j'ai conçu pour lui est né sous vosyoux; vous l'avez vu se développer jour par jour sans y mcltre obstacle ; vous connaissez aussi bien que moi-même l'engagement qui nous lie, t-H quand je prononce son nom, il semble (juc je parle d'un étranger. Jo vous le répète, je l'aime 1 Prétendrez-vous maintenant que ce soit sans votre aveu?
— Accuse-moi lu en as le droit, répondit madame de Chateauvieux avec une douceur hypocrite. Les reproches (]uo tu me fais, je moles suis adro*sés déjà plus d'une fois ; mais dans ta bouche ils me semblent bien durs. J'ai eu fort, sans doute, de ne pas rompre dès son origine une liaison qui ne pouvait aboutir îi rien de sensé. Mais pouvaisje prévoir ce qui arrive aujourd'hui? Toutefois, j'ai maa-
L'ANNEAU D'ARGENT
que de prudence, et voilà ce que je ne me pardonne pas. Allons, chère enfant, tu vois que je reconnais mes torts; à ton tour, avoue que tu n'es pas raisonnable.
— Je le serais sans doute si je manquais à ma parole?
— Toujours do l'exagération. S'il fallait donner une interprétation aussi rigoureuse à toutes les promesses qu'il est impossible de tenir, la vie tout entière ne serait qu'un parjure. Tu m'aimes trop, n'est-il pas vrai, pour te marier sans mon consentement? Comment donc peux-tu te regarder comme engagée quand je ne le suis pas.
— Mais vous-môme, n'avez-vous pas promis...
— Rien. J'ai toléré des assiduités auxquelles je ne voyais aucun inconvénient, n'y attachant pas d'importance. Que s'est-il passé ? une chose qui arrive tous les jours dans le monde, aux eaux surtout. Au milieu d'une société assez ennuyeuse, un jeune homme inoccupé t'a remarquée parce que lu étais en effet la plus remarquable ; comme il faut au bal des danseurs et dans un concert des musiciens, tu as dansé, tu as chanté avec lui ; mais no l'aurais-tu pas fait avec tout autre homme de bonne compagnie qui eût eu des jambes ou de la voix? L'intérêt plus ou moins vif que tu as pu prendre â une connaissance de quelques jours n'a donc qu'une gravité éphémère. Les haisons contractées aux eaux sont d'une nature tellementexceptionnelle, qu'elles ne sauraient engager pour l'avenir. On se rencontre à Spa ou à Baréges, on se voit tous les jours comme si l'on était amis intimes ; la saison finie, chacun part de son côté et l'on ne se connaît plus. Nous voici en Suisse, monsieur de Bennezons est en Vendée ; qui peut dire seulement si vous vous reverrez jamais?
— S'il est en Vendée, qui l'y a envoyé? dit Anastasie d'un ton de reproche et d'amertume.
— Moi, répondit la femme chevaleresque en levant orgueilleusement la tête, et s'il fallait recommencer, je lui tiendrais encore le même langage. Je rends justice à monsieur de Bennezons; il a des idées d'honneur et de loyauté, mais son caractère est faible, iri'ésolu; en l'arrachant à l'influence de Félix, en réchauffant ses sentimens attiédis, en lui montrant enfin le chemin du dévouement, j'ai accompli un devoir, tout en lui rendant un inappréciable service. La place de monsieur de Bennezons est en Vendée; si nousle revoyons jamais, ce sont des remercîmens que j'attends de lui et non des reproches. Mais ceci est une question toute politique, reprit madame de Chateauvieux d'une voix insinuante, et nous devons, avant tout, nous occuper de toi. Ma bonne Anastasie, il m'en coûte, sois en bien sûre, de contrarier le moindre de tes caprices; mais mon amour de mère ne me permet pas une faiblesse qui comprometterait ton sort, et dont toi-même, un jour, serais la première à gémir. Puis-jo avoir d'autre désir que celui de ton bonheur? Sois donc raisonnable, je t'en supplie. Au fond, tu dois comprendre que monsieur de Bennezons n'est pas un parti pour toi. Nous ne sommes pas riches, il l'est moins encore ; en unissant ces deux médiocrités, nous arrivons tout droit à la gêne, et, en admettant la possibilité d'un pareil mariage, si vous aviez plusieurs enlans, il faudrait dire : la pauvreté. Quand tu seras mère, Anastasie, tu verras que dans notre cœur de fcnune le bonheur de nos enfans absorbe tout autre sentiment. Mais songes-y donc : quatre-vingt mille livres de rentes !
— Si Armand n'est pas riche, du moins son nom est beau, et Ion peut se passer do fortune lorsqu'on s'appelle Bennezons, répondit la jeune fille avec un accent do fierté.
— D'abord, est-il réellement do l'ancienne famille des Bennezons? Rien n'est plus douteux, h ce qu'assure monsieur do Montespard, à qui tu accorderas bien quelques connaissances en fait de généalogies. Kt puis, vois-tu, mon enfant, en France il n'y a qu'une trentaine de familles historiques dont le nom possède une importance réellr. Si tu devais t'appeler madame de Uohan ou de Montmorency, jo passerais sur tout le reste; on ne s'emiuiert jamais de la bourse d'un prince. Mais entre Bennezons, Chateauvieux ou Saint-Gorgon, je ne vois, moi, aucuie ditVi'renco tt
alors il est tout simple que la fortune fasse pencher la balance. Quatre-vingt mille livres de rentesl
— Mais mon cœur...
— Quatre-vingt mille livres de rentes, c'est à dire uno fortune suffisante pour vous mettre de pair avec ce qu'il y a de plus aristocratique à Paris.
— Surtout quand on s'appelle Guibout.
— Saint-Gorgon I de Saint-Gorgon! c'est une affaire arrangée. Les Saint-Gorgon étaient une des premières familles du Beaujolais, et ce nom a lort grand air.
Ainsi que l'avait fait sa mère avec monsieur de Montespard, Anastasie attaqua dans tous ses articles le projet soumis à son approbation ; elle discuta, raisonm, art-TimeAta, puis parlementa , mais auparavant versa ces larmes qui tranquillisent la conscience, car toute femme s'absout lorsqu'elle a pleuré. Enfin, après avoir épuisé ses argumens et ses sanglots, elle se .Soumit, et reconnut peu à peu dans ses méditations particulières qu'elle avait raison de se soumettre. Cortail, ([ui, seul, eût pu plaider la cause de son ami, était rentré en France, où l'appelait son service dans son nouveau régiment. Aucune lettre venue de la Vendée n'apporta à mademoiselle de Chateauvieux un de ces remords qui réveillent les nobles instincts du cœur, ou peutêtre la prudence maternelle supprima-t-elle une correspondance qui eût contrarié ses projets. Dès-lors Bennezons fut perdu, quoiqu'il dq fût pas encore oublié.
Quelques jours après, une lettre du marquis do Montespard apprit à son protégé que le champ-clos matrimonial lui était ouvert. De son côté, le nouvel hérifier n'avait pas perdu de temps pour endosser le Saint-Gorgon par dessus le Guibout, afin de lever d'avance les obstacles qu'aurait pu lui opposer la morgue aristocratique de sa future bellemère.
Par une belle matinée d'octobre, monsieur Alexandre Guibout de Saint-Gorgon, ex-décoré de Juillet, cnr il n'était plus question du ruban bleu à liseré amaranthe, fit son entrée à Genève dans un coupé magnifique dont le cabriolet d'arrière-train contenait deux laquais en grand deuil, et qui oftrait sur chaque panneau l'écussoH des Saint-Gorgon : d'azur, à trois tètes de gorgones d'argent, arrachées do gueules; armes parlantes et terribles que madame de Chateauvieux proclama souverainement chevaleresques. Présenté ofliciellcment par le marquis, le prétendu reçut un accueil gracieux qui déconcerta ses projets de vengeance. Peu à peu les scènes de Saint-Gervais turent adroitement rappelées par les deux femmes, et reçurent une explication dont la douce moquerie devenait flatteuse, loin de blesser.
— Avouez que vous me détestiez, lui dit d'un air do bonlftimie madame de Chateauvieux, et moi-même, je dois en convenir, je ne vous aimais guère. Je suis un peu intolérante en politique, c'est là mon défaut; et puis, pourquoi vous y étro pris si mal? puisque vous connaissiez monsieur do Montespard, pourquoi ne pas vous faire présenter par lui?
— Mademoiselle me détestait sans doute aus.si? demanda le jeune hommo en se tournant assez gauchement du côté d'AnasIasie.
— Moi..., j'avais peur de vous, répondil-cUo en levant sur lui un regard qu'elle baissa aussitôt.
Il est des hommes qui sont extrêmement flattés d'être trouvés terribles par les femmes. Alexandre Guibout était du nombre. Cet aveu lui fut donc très agn^able et acheva de le désarmer.
— Au fait, se dit-il, je crois bien que j'ai dû lui faire peur. Avec ma vieille redingote do velours et ma casquette rouge, j'avais l'air d'un RotxTf Macaire.
En faisant celte rt'flexion, le jeune homme glissa un regard complaisant k^long de son indivim, dont, selon lui,
CHARLES DE BERNARD
un costume de deuil entièrement neui rehaussait singulièrement la bonne grâce.
— De quoi puis-je me plaindre ? reprit-il en lui-même ; si je n'ai pas réussi à Saint-Gervais, c'est que, il faut l'avouer, je n'avais rien de fort séduisant. M'aimer td que j'étais alors eût été de sa part la preuve d'un assez mauvais goût. Madame de Chateauvieux a raison : je m'y étais mal pris.
— Je vous ai paru bien maussade, n'est-ce pas ? lui dit Anastasie va autre soir ; mais vous-même n'étiez pas toujours fort aimable pour moi. Vous rappelez-vous le jour où vous m'avez si bien éclaboussée au bord de l'Arve ?
La jeune fille n'eut pas plutôt prononcé ces paroles, qu'elle rougit et baissa les yeux, car l'image d'Armand s'offrit à elle, et sembla lui graver au front avec un fer brûlant le baiser qu'elle avait reçu le jour même dont elle venait d'évoquer le souvenir.
Guibout ne remarqua pas cette émotion ou s'en crut la cause.
— J'avais perdu la tête, répondit-il d'un ton passionné, et l'on doit être indulgent pour la folie. Puisque vous vous rappelez si bien mes torts, aviez-vous remarqué celui-ci?
A ces mots, il montra le lambeau de gaze verte auquel, depuis deux mois, il avait donné pour reliquaire la poche de son gilet.
— Peut-être n'avais-je pas voula le voir, répondit mademoiselle de Chateauvieux, entraînée à cette petite fausseté par le besoin de s'étourdir en imposant silence à des souvenirs importuns.
— Comment garder rancune à tant d'esprit et de grâce ? pensa maître Guibout, qui, pour s'excuser à ses propres yeux en voyant sa vengeance s'en aller par morceaux à chaque nouveau sourire d'Anastasie, finit par se dire :
— Bah ! après tout, elle est charmante ; j'en suis amoureux, elle commence à m'aimer, et je serais un niais do songer à autre chose qu'à être lieureux ; et puis enfin ce n'est pas au roi de France de venger les injures du duc d'Orléans.
Les arrangemens du mariage suivirent donc le cours ordinaire.
Deux mois après, lorsque le contrat fut signé en présence d'une brillante réunion, l'ex-décoré de Juillet, loin d'imiter le marquis de Brunoy, moula sur le papier, dans le ravissement de son cœur, le nom de Guibout emmanché de Saint-Gorgon, et illustré d'un prodigieux paraphe auquel, cette fois, madame de Chateauvieux no trouva rien à reprendre; puis, le lendemain, devant l'église catholique de Genève, il prononça le oui sacramentel avec l'énergie qu'il déployait quelque temps auparavant en chantant la JilarseiUaise.
Quinze jours environ après ce mariage, monsieur do Montespard fut accoslé dans la rue des Allemands, naguère la plus pittoresque de Genève, par un jeune homme qui vint à lui avec empressement. C'était Bennezons, pâle et amaigri, l'air fatigué, la barbe longue, les vêtemen* en désordre. Malgré son usage du monde, le marquis restajun moment interdit.
— Comment se porte madame de Chateauvieux? lui dit pour première parole le jeune homme sans remarquer son embarras ; il me tarde tant de la voir, que, si j'écoutais mon désir, j'irais chez elle tout de suite en costume de voyageur.
Le pair de France avait recouvré son sang-froid habituel ; n'ayant aucune raison de ménager l'amanlabandonné, il lui jeta sans préparation ces foudroyantes paroles :
— Vous aurez un compliment à faire à Anastasie. Vous savez sans doute qu'elle est mariée ?
— Mariée 1 s'écria Bennezons devenu pâle comme un mourant.
— Depuis quinze jours, à monsieur de Sainl-Gorgon ; vous le connaissez : vous vous êtes battu avec lui à Suint- Gervais ; et tenez, si vous voulez les voir tous deux, tournez la tête, les voilk qui passoûl.
En ce moment, en effet, la voiture des nouveaux époux traversait la rue. Ils saluèrent le marquis ; mais, en reconnaissant Armand, Anastasie retira précipitamment la tête.
Bennezons s'était appuyé contre la porte d'une maison ; peu à peu il dompta son émotion, et levant sur le vieillard un regard plein d'amertume :
— Si cette femme vous parle de moi, lui dit-il, répondezlui que je suis condamné à mort en Vendée, et que j'y retourne.
Et, sans ajouter un mot, il s'éloigna.
Le 6 juin de l'année suivante, dans unç triste clairière de la Vendée, une maison dont le nom ne périra pas brûlait au bruit d'uue fusillade qui couvrait de ses détonations acharnées les sifflemens de l'incendie : c'était le château de La Pénissièrl Plusieurs compagnies de pantalons rouges, pour employer l'expression du pays, attaquaient ce logis héroïque défendu par une poignée de Vendéens ; le feu sur la tête, le feu sous les pieds, criblés d'une grêle de balles, les assiégés se battaient sans crainte comme sans espoir, tandis que deux clairons, placés à chaque étage, sonnaient leur fanfare de mort, et rappelaient les Templiers chantant sur le bûcher. A la fin les clairons se turent comme s'étaient tus les chevaliers; le feu triomphait. Le toit enflammé termina le combat en s'eflondrant sur les Vendéens, ainsi que s'abat le couvercle d'une bière. Une partie de la garnison se fit jour, toutefois par une trouée victorieuse ; le reste demeura, non pas vaincu ni prisonnier, mais mort et déjà enseveli.
Parmi les assiégeans, un officier se tenait immobile devant le château ; la tête tristement baissée, appuyé sur son sabre dont il trouait la terre par un mouvement convulsif, il contemplait d'un œil morne plusieurs corps, reconnus à la blancheur de leurs mains pour corps de gentilshommes, ainsi que s'exprimèrent les journaux du temps, et que des soldats tiraient un à un de dessous les décombres. Tout à coup, il se pencha en pâlissant vers un de ces cadavres à demi-consumés, lui souleva la main gauche, et à la vue d'un anneau d'argent dont il reconnut la forme étrange, jeta un cri qui se perdit dans les autres clameurs do cette scène de carnage :
— Armand 1
Cortail, car c'était lui que l'impitoyable loi deTa guerre avait amené eu présence de son ancien frère d'armes, se mit à genoux et pleura. Il fit creuser ensuite une fosso qu'il ou\Tit lui-même, et, après avoir pris l'anneau , seul signe auquel il eût pu reconnaître un corps défiguré par les flammes, coucha son ami dans cette tombe de soldat, pensant qu'il ne saurait lui en trouver une plus glorieuse.
Plusieurs mois après, le régiment de Cortail vint à Paris. La première visite do l'ami d'Armand fut pour madame do Saint-Gorgon, rentrée en France depuis quelque temps avec sa mère et son mari. A la vue de son parent, .anastasie rougit un peu, mais l'usage du monde lui fit promplemcnt dompter cet embarras causé par les souvenirs do Saint-Gervais. S'approchant do la cheminiJc, la jcuno femme prit dans une coupe une bague ornée do britlans qu'elle choisit parmi plusieurs autres, et l'offrant à son cousin avec un geste gracieux :
— Félix, lui dit-elle, vous n'étiez pas à mon mariage, et depuis je no vous ai pas vu ; mais no croyez pas que jo vous aie oublié. Voici qui vous attend depuis longtemps, c'est mon présent do noce.
— J'ai aussi une bague à vous offrir, répondit Cortail d'un ton sévère ; et il lui présenta l'annoau d'argent.
Madame de Saint-Gorgon rougit et pâlit presque en même temps.
— Qui vous a remis cet anneau? dit-cllt) ensuite d'une ygix faible.
L'AN>fEAU D'ARGENT.
— La mort, répondit gravement l'oflicier ; je l'ai pris au doigt d'Armand de Bonnezons, tué, il y a trois mois, au château de La Pénissière.
Anastasie tomba sur un fauteuil en se bouchant les yeux; sa douleur, réelle en ce moment, s'épancha par des larmes abondantes autant qu'amères; selon l'usage dos jeunes filles qui se laissent marier, elle justiûa sa conduite aux dépens de sa mère qu'elle accusa de despotisme ; et, de plus en plus abandonnée à son chagrin, elle finit par confessera son cousin l'antipathie que lui inspirait son mari.
— Je n'ai jamais aimé qu'Armand, dit-elle en sanglottant ; au nom du ciel, donnez-moi sa bague I elle ne me quittera qu'à la mort.
A la vue d'un désespoir si profond, Cortail, ému et presque repentant, passa au doigt d'Anastasie l'anneau d'argent, ainsi devenu le symbole de fiançailles étranges entre une florissante jeune femme du faubourg Saint-Germain et un cadavre couché bien loin, au fond d'un bois de la Vendée.
Jusqu'à présent madame de Saint-Gorgon a tenu son serment. L'anneau d'argent brille toujours à sa main gauche, à l'exclusion de tout autre, car, par un raffinement de femme, elle a exilé à la jnain drçite tous les autres joyaux
de son baguior, môme l'alliance de son mariage. Cette conduite est motivée, selon l'usage, aux yeux d'Alexandre Guibout, par une imaginaire fidélité au souvenir d'une amie; mais le monde, moins crédule que les maris à l'égard des bagues données par les compagnes de pensionnai, a déjà calomnié plus d'une fois la main gaucho de madame de Saint-Gorgon. Do leur côté, plusieurs jeunes gens des plus beaux, dos plus élégans, ou des plus spirituels do l'aristocratie parisienne, ont j un; guerre à mort à l'anneau d'argent. L'un veut lo conquérir, l'autre le remplacer; l'un ou l'autre réussira-t-il I qui peut lodire ! Anastasie porterat-elle jusqu'à la mort, ainsi qu'elle l'a juré, la bague du romanesque et malheureux Bennezons? Ariosie et Boccaco en eussent douté; pour moi, je le crois. Sans doute je no voudrais pas assurer l'anneau d'argent contre une rivalité que l'avenir lui réserve peut-être ; il est exposé à rencontrer un jour un voisin, mais un remplaçant, je ne veux pas lo supposer; car enfin une main a cinq doigts : les défunts et les vivans ne se gênent guère mutuellement; et d'ailleurs, quelle femme douée d'une âme chevaleresque pourrait, môme pour obéir aux exigences d'une nouvelle passion, répudier le souvenir d'un amant do vingt-cinq ans, mort au combat de La Pénissière î
¥>.y ri; i, A.>.M;Ar o
UN ACTE DE VERTU
Madame,
Hier, lorsque je vous ai parlé de mes vertus, vous avez souri, et je suis resté court dès l'exorde de mon panégyrique ; car je le crains trop, ce méchant sourire, pour affronter son ironie silencieuse, sans pitié comme sans appel. Plus brave aujourd'liui, puisque je suis loin de vous, je veux vous convaincre en dépit de vous-même. Toutefois , madame, que ce début ne vous effraie point ; je ne prétends pas inOiger à votre moqueuse incrédulité le récit de toutes les belles actions qui décorent ma vie ; modestie à part, la pénitence serait trop dure. Une seule petite histoire, dans laquelle j'ai joué un rôle digne, selon moi, des plus beaux âges de l'antiquité, suffira, je l'espère, pour me réhabiliter dans votre estime et préserver désormais mon amour-propre de l'humiliation qu'hier vous lui avez fait subir. Sans autre préambule, voici mon histoire.
Il y a un an, après avoir visité une partie des Pyrénées, je" revenais de Saint-Gaudens à Toulouse, par une belle nuit du mois de septembre. Au point du jour, à mi-chemin environ, je quittai la diligence pour en prendre une autre qui devait me conduire à C...., où m'appelait le désir d'embrasser un de mes amis que je n'avais pas vu depuis plusieurs années, et dont je dois, avanttout, vous tracer le portrait, car il est un des principaux acteurs démon drame, et la connaissance de son caractère est nécessaire à l'intelligence des événemens que je veux vous raconter.
C'est à l'école de droit de Paris que j'avais connu Dambergeac ; nous habitions le même hôtel, sur la place du Panthéon. Sans doute, madame, vous avez quelquefois rencontré des enfans voués à la Vierge, et, pour cette cause, vêtus de blanc de la tête aux pieds; en naissant, mon condisciple avait été l'objet d'une consécration différente. Son père, industriel, acquéreur de biens nationaux, patriote par conséquent, avait voulu lui imprimer un stigmate républicain aussi indélébile qu'expressif. Au grand déplaisir du curé de la paroisse et de la marraine, bonne vieille fille aimant Dieu beaucoup et craignant le démon encore plus, Dambergeac avait été baptisé sous le nom païen d'Harmodius. C'était là une espèce de cocarde tricolore morale qui devait rayonner au front de l'enfant à travers toutes les vicissitudes des révolutionsà venir.
Telle fut l'inllucnce sous laquelle se développa mon ami. Dès l'enfance, il puisa dans l'exemple de son père et dans la chaude atmosphère de Marseille, sa ville natale , une indépendance de caractère et une exaltation de principes qui avaient atteint leur apogée à l'époque où je me liai avec lui. Cétait alors un beau jeune homme de du-ncuf ans, grand et
svelte, à la poitrine large, à l'œil noir profondément enchis» se. Il connaissait ses avantages, et en tirait parti d'une manière queStaub eût peut-être critiquée ; mais on sait qu'il est une fashion adoptée par les étudians, qui leur donne une physionomie à part. Un habit noir et juste, boutonné jusqu'au menton, faisait ressortir le buste athlétique d'Harmodius; un chapeau à forme basse, mais très large des ailes, projetait de fortes ombres sur son visage bruni par le soleil du midi ; ses cheveux, qui eussent fait la gloire d'un Nazaréen, descendaien sur ses épaules en boucles noires et brillantes, d'après le système de coiffure à la Benjamin Constant. Ici la politique se trouvait d'accord avec la coquetterie ; mais Harmodius prouva que, dans les circons'ances décisives, la patrie passait avant tout dans son cœur: le jour même où un député du centre dénonça la perruque de Sylla, il fit à l'opposition le sacrifice de ses cheveux flottans, et parvint, à force de coups de brosse, à faire prendre à ce qui lui en restait le type dictatorial proscrit, qui, dans ses idées, était devenu l'indice du plus pur libéralisme. Un de ces énormes rotins, nommés germanicus, qui donnent un faux air d'Hercule À ceux qui s'en servent, complétait habituellement son costume; c'était là son digeste. Ainsi le cardinal de Retz portait dans sa poche un stylet en guise de bréviaire.
Quoique d'opinions différentes, une certaine sympathie de caractère et de conduite nous rendit promptcment amis. L'école de Droit, c'est encore le collège ; une camaraderie franche et loyale unit facilement les jeunes gens destinés à suivre les mêmes études. Ne voyant tous deux dans ce complément de notre éducation que trois années à passer à Paris, nous étions fort décidés à effeuiller gaîment cette belle fleur de notre jeunesse, et à ne nous laisser asphyxier que le moins possible par le gaz narcoticoméphylique qu'exhalent le Code de procédure et les pandectes. Je ne crois pas que pendant ces trois années il soit arrivé une seule fois à Dambergeac d'assister, du commencement à la fin,.'» l'un de nos cours. Suivant l'exemple immémorial de l'immense majorité des étudians, il venait exactement répondre ù l'appel des professeurs, pour conserver ses inscriptions ; et sa consiirnce se trouvait en paix. Quant aux examens, il se fiait à sa facilité de travail, qui était remarquable : une semaine d'études et de veilles suffisait pour le mctire en état de soutenir la présence formidable des interrogateurs en robe rouge. D'ailleurs, il n'avait aucune prétention aux boules blanches ; comme je ne sais quel dévot un peu trop attaché aux pompes de Satan, il faisait ce qui était strictement nécessaire pour entrer au ciel de la licence; rien de plus.
C'était avec une égale horreur qu'il fuyait ces horribles cabinets de lecture. cauharuaOQS.scieutiruiues où p&lissaient
DE BERNARD
quotidiennement ceux de nos confrères que nous appelions les estimables! En revanche, de la place du Panthéon au pont Neuf, et du cirrefour de Bussy au Luxembourg, il n'étaH pas un magasin de modes ou de lingerie dont il ne fût l'oracle. Bachelier beaucoup plus expert en gaie science qu'en droiX civil, il y prenait ses grades avec une grande ferveur, soutenant du matin au soir, de tout le feu de sa faconde méridionale, d'interminables thèses qui eussent tait les délices d'une cour d'amour. Ses succès en ce genre n'étaient pas toujours bornés par la rive gauche de la Seine : à différentes reprises il nous vint un bruit vague de fabuleuses aventures accomplies par lui dans les parages lointains de la rue de la Paix et du boulevard Poissonnière. Ces récits merveilleux étaient pour nous, moins favorisés du destin, les exploits de Bacchus dans les Indes ; ils excitaient notre admiration et non notre jalousie, car la supériorité d'Harmodius était trop bien établie pour qu'il prît fantaisie à personne d'entrer en rivalité avec lui. Nul ne caracolait en casse-cou avec plus d'assurance dans l'avenue des Champs-Elysées, ou ne faisait un pareil massacre de poupées chez Lepage; nul n'enlevait avec plus de grâce une partie de billard, ou n'entonnait d'une voix de basse plus foudroyante un couplet de Béranger. Il était le roi du Prado en hiver, et, en été, de la Chaumière du Mont-Parnasse ; aucun habitué n'y déployait un laisser-aller aussi séduisant que le sien dans cette espèce de danse qui offense la pudeur des gendarmes, et que les salons de bonne compagnie n'ont pas encore jugé convenable d'adopter. Harmodius, enfin, était la fleur des mauvais sujets de l'école; un type digne de Gœttingue ou d'Iéna , mais embelli des grades françaises.
Une seule chose balançait dans son esprit l'amour de la dissipation et de la galanterie: la politique, cette froide chape de plomb que toute intelligence est condamnée à porter, était chez lui une passion aussi turbulente qu'enthousiaste. La patrie était son idole, son ciel, son cauchemar; il en rabâchait le jour, la nuit il en rêvait: mais persuadé, ainsi que Joad, que la foi qui n'agit point ne saurait être une foi sincère, il ne se contentait pas d'un culte solitaire et caché. Je vous ai parlé de sa coiffure à la Sylla, je passe sous silence sa pipe d'écume de mer, fermée par le buste du général Foy, ses foulards lithographies à la Charte, ses bretelles plus séditieuses encore, sur lesquelles le vieux drapeau étalait ses couleurs proscrites. Celte conspiration quotidienne de costume ne suffisait pas au patriotisme d'Harmodius ; il n'était, à la vérité, ni de la conférence Mole, ni de la conférence d'Aguesseau, mais en revanche il faisait partie d'une demi-douzaine d'associations et de ventes libérales. S'agissait-il de haranguer un pair ou un député qui avait bien mérité de la patrie, au dire du Cons<)7KA(o?i?ie/ (en ce tempslâ les jeunes gens lisaient le Constitutionnel), llarmodius était l'orateur né de la députation , fallait-il porter triomphalement au cimetière du Père-Lachaise un citoyen canonisé grand homme par le même Constitutionnel, l'épaule d'Harmodius était la première au brancard.
Tels étaient, madame, ses goûts et ses passions; ses antipathies n'étaient pas moins vives. Il détestait surtout trois choses, ou plutôt trois espèces de personnes : les jésuites, les gendarmes et les claqueurs.
A cette époque, des missionnaires essayaient de réchauffer le zèle des fidèles dans les différentes paroisses de Paris : — Infâmes jésuites! s'écriait Harmodius, qui, en sa qualité d'apôtre de la tolérance, ne tolérait rien ; à la tête d'une bande de philosophes de sa force, il suivait fort assidûment les exercices des révérends pères; mais, au lieu d'un cœur contrit et pénitent, c'était l'abomination de la désolation qu'ils apportaient dans le sanctuaire: une mousqueterie de pois fulminans éclatant sous les pieds des assistans pieux ; des fioles d'assa-fûetida, mêlant leurs senteurs impures au parfum de l'encens ; des refrains cyniques entonnés en répons aux cantiques du rhiBur, signalale nt leur présence hostile et rappelaient les grotcs(iues saturnales de la fête de l'./iie.
Le second diable bleu d'Harmodius était le genilarme; le gendarme chanté par Odry et proscrit par la révolution de Juillet, immortalisé par la poésie et le malheur !
Quant aux claqueurs, ils se taisaient devant lui, comme sf taisait la terre devant Alexandre ; son cri de guerre : la carte au c/iapeau! était si bien connu au parterre de l'Odéon, que les entrepreneurs de succès dramatiques demandaient double paie pour /aire ce théâtre, et le salaire n'était pas exagéré, car il était le plus souvent gagné sous les banquettes.
Tel fut Harmodius pendant tout le temps que nous demeurâmes ensemble. A traders les bouffées de ce volcan toujours grondant, bouillonnant, écumant, j'avais distingué des jets d'une flamme pure et brillante; je lui croyais de l'avenir, car ses défauts, selon moi, venaient d'un luxe de force que devait tempérer l'âge et utiliser l'expérience. La lin de notre cours de droit nous sépara. Je restai à Paris; il retourna à Marseille, où son père venait de mourir, et où des intérêts de famille réclamaient sa présence. Nous nous quittâmes donc, tendrement mais sans tristesse, avec cette confiance du jeune âge qui dans le présent aspire toujours l'avenir.
— Nous nous reverrons bientôt, me dit Dambergeac; je le sens, mon destin est lixé ici; Paris est la seule atmosphère où l'on puisse vivre. Si Sparte est impossible, vive Babylone!
Ce fut là son adieu.
Nous avions pris l'engagement de nous écrire; nous n'en fîmes rien, comme il est d'usage entre amis. Nous étions trop jeunes tous deux pour avoir beaucoup de temps à donner aux correspondances masculines. Plusieurs années se passèrent; la révolution de juillet arriva, et j'appris parle Moniteur la nomination de mon condisciple à une sous-préfecture dans les Pyrénées; le crédit d'un oncle, député doctrinaire, lui avait valu cette place.
Deux ans après, Harmodius m'écrivit enfin lui-même pour m'apprendre son mariage avec une demoiselle de son arrondissement ; telle fut la désignation dont il se servit. A la première de ces nouvelles, j'avais plaint les administrés ; à la seconde, je plaignis la mariée, car, malgré ses bonnes qualités, mon ami ne me paraissait pas plus fait pour être un époux fidèle que pour remplir les devoirs d'un laborieux magistrat. La longueur de notre séparation et notre paresse épistolaire n'avaient pas diminué mon attachemenc pour Dambergeac ; ce fut donc avec empressement que je saisis l'occasion de le revoir. A chaque pas qui me rapprochait de C..., chef-lieu de sa sous-préfecture, je sentais renaître dans mon esprit les souvenirs de notre vie commune; d'avance je savourais le plaisir de reconstruire pour un moment, avec l'ami de ma jeunesse, ce passé d'hier déjà si loin de nous. Mille événemens futiles, depuis long-temps absens de ma mémoire, y rentraient à la fois, et je saluais avec une involontaire mélancolie le retour de ces hirondelles de mon printemps. Depuis la lin de nos études, j'avais vécu comme vivent les jeunes gens, les yeux fixés vers l'avenir, et peu curieux de regarder en arrière, car la tentation d'Orphée ne tourmente guère que les vieillards; mais en ce moment je nie sentais vieillard moimême, en songeant aux folles journées de ma vie d'étudiant. — Oui, c'était là le bon temps, medisais-je; et cette pensée banale éveillait dans mon coeur je ne sais quelle tristesse rêveuse, dont les divagations auraient pu se résumer par ce vers de Béranger, le poète favori d'Harmodius :
Dans un grenier qu'on est bien ii vingt ansi
Dans la voiture où j'étais monté en quittant la diligence de Toulouse, je trouvai pour unique voyageur un personnage «[ui, malgré notre mutuel silence, ne tarda pas à attirer mon attention, et finit par me distraire de ma rêverie. C'était un jeune homme de vingt-cinq à trente ans, plutôt petit que grand, doué d'un embonpoint naissant qui se mariait heureusement au vermillon de ses joues, dont les contours lisses cl charnusn'élaient altérés par aucun vwilige de barbe. De gros yeux troubles donnaient à sa figure une expression extatique et pâmée. Rebroussés à outrante sur un front naturellement étroit, mais agrandi par le rasoir qui avait laissé, aux tempes buMoui, des traces récentes de son passage, ses cheveux
UN ACTE DE VERTU
d'un blond jaune, lui retombaient sur les épaules en affectant le ruissellement désordonné d'une crinière de lion. A voir de profil ce visage rubicond accompagné de celte flamboyante chevelure, on eût dit une comète et sa queue.
La pantomime de mon nouveau compagnon ne me parut pas moins remarquable que sa physionomie. Tantôt, saisi en apparence d'un étouffement subit, il se penchait à la portière *n aspirant l'air du dehors aussi bruyamment que renifle un Harsouin ; tantôt s'enfonçantdans l'angle delavoiture,il laisjait tomber sa tête sur sa poitrine, et demeurait long-temps ainsi, plongé dans la torpeur d'un boa qui digère. Tour à tour il se passait pesamment la main sur le front, geste familier aux hommes de pensée, tourmentait ses cheveux d'un air songeur, levait les yeux au filet de l'impériale comme si, à travers les boîtes à chapeaux et les parapluies qui s'y balançaient, il eût poursuivi quehiue inspiration récalcitranic, et de temps en temps remuait les lèvres en prononçant mentalement je ne sais quelles conjurations cabalistiques. Sans la mondanité de son costume, je l'aurais pris pour un prêlre récitant son bréviaire et entraîné à son insu aux démonstrations d'une extase fervente. Tel qu'il m'apparaissait avec sa redingote de velours bleu relevée de boutons guillochés, sa ihemise rose à petites fleurs, son chapeau de paille et sa craïate négligemment nouée, je crus voir en lui un acteur répétant un rôle. Dans ma perspicacité, je venais de décider que mon voisin devait être quelque baryton, ce qu'on nomme en province un Martin, emploi qui, selon moi, convenait parfaitement à son physique un peu empalé, quand d'un bond inattendu, il imprima une violente secousse ù la banquette, enfonça triomphalement les dix doigts dans sa blonde crinière, écarquilla les yeux en se souriant à lui-même, et tirant de sa poche un peiit portefeuille, se mit à écrire maigre la trépidation de la voiture.
— Un poète! me dis-je alors, honteux de n'avoir pas deviné plus tôt Rimaillant quelque peu moi-même, je connais intimement plusieurs aigles de poésie, mais depuis longtemps je n'en avais surpris aucun en flagrant délit. Par le prosaïsme qui court, il fallait venir à deux cents lieues de Paris, au milieu des rochers des Pyrénées, pour rencontrer cet oiseau rare, un homme consciencieusement occupé à com poser des vers. Je me rappelai aiors que nous étions dans le ressort de Toulouse, la docte ville, la cité palladiennc, et je restai convaincu que je venais d'assister à l'enfantement de quelque hymne à la Vierge ou de quelque sonnet à Clémence Isaure, destiné au concours des jeux floraux.
Curieux de vérifier cette conjecture, j'engageai la conversation avec mon voisin, qui répondit à mes avancées, d'un air gracieux inspiré peut-être par la satisfaction vaniteuse, ordinaire compagne d'une paternité récente. A part une recherche d'expression souvent laborieuse et une prétention continuelle à l'effet, mon poétique interlocuteur parlait comme un simple mortel, et sa conversation ne manquait ni de variété ni d'intérêt. Nous efileurâmes beaucoup de siijels sans nous fixer à aucun, ainsi que font les jeunes gens; nous parlâmes tour à tour littérature, femmes, voyages. Mon compagnon, qui venait de voir la mer à Cette, se donna pour un touriste effréné.
— Et artiste, lui dis-je d'un ton flatteur, car je voulais arriver à mon but; on ne peut pas vous ranger dans la classe de ces touristes porte-manteaux qui font par inintelligence ce que faisait Allieri par originalité, et courent le monde sans rien voir, rien apprendre, ni rien retenir. Vous savez mieux le prix du temps et le profit que l'esprit peut tirer d'un voyage. C'est là votre journal?
Mes yeux lui désignaient le portefeuille posé sur ses genoux; il sourit négligemment et avec un accent de moquerie où perçait une complaisance secrète :
— Ce n'est pas un mémento, ce sont de petits vers, me dit- Il du ton de Vadius.
— A Iris ou à Elvire? demandai-jc.
— A Marthe.
— Marthe! le nom est joli, mais ingrat pour la rime.
— Carte, Parthe, Sparte, dit vivement le poète.
— Charte, écarte, Sarlhe, ripostai-je avec la prestesse
d'un homme qui n'est pas novice à la chasse aux rimes, et qui a demandé plus d'une inspiration au dictionnaire de Richelet.
— Anche tu sei poetal s'écria mon interlocuteur en parodiant le Corrège. Sur mes instances, et voyant que je n'étais pas trop indigne de m'asseoir au banquet de sa poésie, il me lut son sonnet ù Marthtv car il retournait sonnet. C'étaient des vers tendres et inolfensifs, tels que je sais les faire moimême, des vers comme il est permis à tout honnête jeunn homme d'en composer de semblables le matin en se faisant la barbe, ou le soir en fumant un cigare sur le boulevard des Italiens. Ces vers commençaient par celui-ci, qui, je dois l'avouer, n'était pas le meilleur :
Votre amitié, madame, ah ! c'est trop ou trop peu.
J'ai oublié le reste, qu'alors je me rappelai littéralement pendant quebiuos jours. C'est à dessein que je mentionne ce fait ; plus tard, madame, vous saurez pourquoi.
— La céleste Marthe permet donc l'amitié, mais l'amitié seulement? dis-je au poète.
— Oui, on me fait faire antichambre, reprit-il en souriant avec fatuité.
— Et certes vous méritez tous les honneurs et toutes les félicités du salon. Charmer les ennuis de l'absence en composant des vers pour l'objet aimé, c"est digne d'un Amadis.
— Heureusement l'absence va finir; ce soir, je l'espère, cette bluettesera arrivée à son adresse.
— Votre sévère amie habite donc C...?
— C'est foi qui l'asnommé, répondit l'amant, qui affectionnait les citiitions poétiques.
Ce nom deC... changea le cours de mes idées et me ramena au souvenir de Dambergeac. Voyant que, selon toute apparence, je me trouvais en conversation confîdenlielle avec un de ses administrés, la pensée me vint de profiter de l'occasion, et de m'enquérir de quelle considération jouissait mon ami dans son arrondissement. Après plusieurs questions sur la ville de C...,sur sa topographie, sur les ressources que pouvait offrira un étranger la société de ses habitans,
— Quel homme est votre sous-préfet? demandai-je d'un air indifférent.
Le poète tourna la tête de mon côté par un mouvement brus(!ue; ses sourcils subitement froniés donnèrent à ses gros yeux bleus une expression presque tragique, et il me sembla que sa jaune chevelure se hérissait sur son front.
— C'est un sous-préfet, rcpondit-il enfin en laissant tomber chaque parole avec l'écrasant dédain d'une sentence sans appel.
Cette réponse ne m'apprenait rien, car il est des sousprélets de toutes les espèces ; /en connais même de spirituels et d'indépendans; mais si les paroles étaient ambiguës, l'ironie de l'accent était suffisamment explicite.
— Peste, dis-je en moi-même, il paraît que Dambergeac s'est fait des ennemis, et qucje me suis adressé à l'un d'eux... Insistant alors par une question insidieuse:
— On dit qu'il a une femme charmante ?
Cette fois la physionomie du poète passa du grave au doux, et s'éclaira d'un indéfinissable sourire.
— Madame Dambergeac est une femme I dit-il avec emphase.
— Le sous-préfet est un sous-préfet, sa femme est une femme, vous avez une redingote bleue et nous sommes dans une diligence ; quatre vérités incontestables, m'écriai-je du ton d'humeur (juc cause une curiosité désappointée.
Mon voisin secoua la tête d'un air mélancolique, et reprit avec un accent de compassion mêlée d'amertume.
— Une temme jeune et belle, unissant les grâces de l'etprit aux qualités du cœur, enchaiiu'e ù un homme vulgaire, grossier, despote, incapable de l'apprécier ; c'est là une histoire bien simple, et qui peut être racontée en deux mots : Madame Dambergeac n'est pas comprise de son mari. Voilà tout.
Je restai muet. A ma connaissance, Harmodius avait compris trop de femmes pour <iue l'inintelligence conjugale qu: lui était attribuée ne bouleversât pas toutes mes .idées. D<'
DE BERNARD
deux choses l'une : leLovelace de l'école de droit, aujourd'hui dégénéré, avait subi une complète métamorphose, ou madame Dambergeac, cette ange incomprise, selon mon voisin, devait être en réalité un hiéroglyphe indéchiffrable. Dans l'un ou l'autre cas, ma visite acquérait un intérêt que je n'avais pas prévu ; aussi, la vue des clochers de C..., que nous aperçûmes en ce moment, me causa-t-elle l'émotion involontaire qu'inspire le pressentiment d'un drame prochain.
— Ah ! Dambergeac ne comprend pas sa femme, me dis-je en descendant de voiture; eh bien! je la comprendrai, moi ; dussé-je consacrer sept ans à cette étude ; autant de temps qu'Alfleri en mit ù apprendre le grec.
Noire arrivée avait terminé la conversation. Je pris congé de mon compagnon en lui souhaitant tous les succès imaginables en amour ainsi qu'en poésie, et, après avoir déjeuné à la hâte, je me rendis à la sous-préfecture.
— M. le sous-préfet arrive ce matin ; nous l'attendons d'une minute à l'autre, me dit le concierge; si monsieur veut repasser dans quelque temps...
— J'aime mieux attendre ici, répondis-je; et, sur l'assurjince donnée par moi que j'étais ami intime de Dambergeac, je fus introduit dans son cabinet de travail. Un bureau circulaire, entouré de fauteuils , occupait le centre de cette pièce ; des bibliothèques à casiers, dont les cartons verts portaient tous quelque étiquette administrative, masquaient les boiseries; les intervalles étaient remplis par des caries géo- .graphi(iui-s, parmi lesquelles brillait au premier rang celle de l'arrondissement deC...;en face des fenêtres, sur un socle de bois peint simulant le marbre, apparaissait le buste, en plâtre, du roi des Français. A celte vue et en me rappelant le républicanisme d'Ilarmodius, je ne pus m'empèdu-r do sourire ; mais avant que j'eusse le temps de poursuivre mes observations, un binit roulant (jui lit bruire les vilres cl parut émouvoir la sous-profecl ure tout entière, atlira mon atlention au dehors.
Dans la cour, dont la grille venait de s'ouvrir, se ruait avec un fracas solennel une calèche cscorlée de di'U.\ genlarmes achevai, le sabre nu à la main. Un homme de haute aille, coilTé d'un chapeau à plumes et velu d'un unifurnie 'lieu à broderies d'argent, descendit de la voiture ; ;;prc.. avoir remercié et congédié son escorte par un salut plein de gravité , il monta le perron. Un moment après, la porte du cabinet s'ouvrit et Dambergeac se jeta dans mes bras.
Après les premiers moraens d'effusion, nous nous examinâiaes tous deux avec une égale curiosilé, car huit années ;> 'étaient écoulées depuis notre dernière enlrevue.
— Tu es pâle et maigre, me dit llarmodrus au bout d'un instant.
— En revanche, répondis-je, je te trouve gras et rose; si je suis la satire du célibat, tu es le panégyrique vivant du iiariage.
En effet, il s'était opéré en lui un changement qui devait ! araîlre avantageux à bcau<:oup de gens ; il avait pris de l'emî onpoint et annonçait une propension décidée à devenir ce ■■]ae le peuple appelle un bel homme, c'est-à-dire un gros ' omme. Son teint, autrefois basané, s'était éclairci et offrait :i l'œil ces tons frais et reposés qui caractérisent les portraits (l'homme de Largillière. Il n'y avait plus de polili(|ue dans ; es cheveux, arlistement frisés et roalés en conque marine .■ ii-dcssus du front, comme ceux des garçons de café. Ce genre :-.■>, eoiffure, joint à deux minimes favoris coupés en croissant de l'oreille au nez, lui donnait une physionomie bourgeoise, |,ouparde, trop bien portante, à la(|uèlle la solennité du cosîiinie préfectoral semblait ajouter je ne sais quoi de gourmé Il d'important {|ui me déplut souverainement. Du reste, je «lierchai vainement entre les sourcils d'IIarmodiiis le froncement dur et impérieux, habituel aux tyrans domestiques, cl 'jueje m'altendais ù y trouver incrusté, d'après les confidences de mon voisin de diligence.
— Je le surprends au milieu de tes grandeurs, dis-je en lie rasseyant ; sais-tu que sous ce costume et avec les es(a- I ers qui t'accompagnaient loul-à-l'heure, tu as quelque chose d'imposanl et de grandiose? Tu as fait dans ton palais une entrée de pacba k trois queues.
— Tu me trouves in fiocchi en l'honneur de monseigneur d'Auch, qui achève sa tournée diocésaine et que je viens de reconduire jusqu'aux limites de mon arrondissement.
— Comment I tu te fais garder par des gendarmes et tu hantes des évêques! des archevêques !!! les uns ne sont donc plus des janissaires, ni les autres des jésuites ?
Le sous-préfet sourit.
— Je t'assure, dit-îl, que mes gendarmes sont tous de très honnêtes garçons ; et que parmi ces messieurs du clergé d'Auch il se trouve des hommes fort distingués ; d'ailleurs ma femme est nièce d'un des vicaires-généraux.
— Qu'as-tu fait de tes favoris à la Torquato qui étaient l'adoration de cette pauvreArmandine? demandai-jeen changeant de conversation.
— Ma femme n'aime pas la barbe, et puis ce qui est permis à un étudiant messiérait à un magistrat.
Je me mis à rire.
— Magistrat et Harmodius I m'écriai-je; je ne puis m'habituer à l'accouplement de ces deux mots. Dis-moi ? comment te tires-tu de ta correspondance avec tes maires de village, de les audiences, de tes séancesaux conseils de révision, etc.? La main sur la conscience, ne t'est-il jamais arrivé de l'endormir sur une circulaire administrative ou sur une instruction ministérielle?
— Dans le commencement, répondit mon ami, j'étais obligé pour me tenir éveillé de me piquer les jambes avec une épingle. Maintenant j'y suis fait; je suis sûr que je ne prends pas plus de cinquante prises de tabac par séance de travail.
— A propos de tabac, nous sommes près de l'Espagne, tu dois avoir de bons cigares, donne-m'en un ; cela neutralisera peut-être l'odeur de paperasses qu'exhale ton sanctuaire.
— Désolé, 7nij dear;ie ne fume plus. Ma femme ne supporte pas le cigare et...
— Parbleu! interrompis-je, impatienté de ce mot : ma femme ! qui revenait à tout propos, madame Dambergeac ne saurait être plus délicateque Juliette, ù qui l'odeur de la pipe attaquait réellement les nerfs et que tu avais si bien apprivoisée qu'elle fumait à la fin comme une véritable Andalouse.
— Juliette était ma maîtresse , madame Dambergeac est ma femme, dit Harmodius d'un ton dogmatique.
— M. Pinchon ne parlerait pas mieux, pensai-je ; mais où diantre mon poète de ce matin a-t-il vu que ce moJèle des maris fût un second Raoul Barbe-Bleue ?
Pour satisfaire autant qu'il le pouvait ma fantaisie de tabac, Dambergeac me présenta une boîie en or dont le couvercle offrit ù mes yeux une image royale , la même qui figurait en buste au milieu du cabinet , mais entourée cette fois d'une pléiade de jolis princes et d'aimables princesses, le tout délicatement peint en miniature. Dans le cabinet d'un employé du gouvernement, le buste de Louis-Philippe était un meuble obligé, mais son portrait sur une tabatière me parut appartenir à ce dévoùment sentimental et personnel qui a été si souvent reproché aux royalistes de la restauration.
— Tu es donc décidément juste-milieu? demandai-je brusquement.
— Je suis sous-préfet, dit Harmodius.
Il n'y avait rien ù répondre, et je me tus, émerveillé non pas du changement qu'avaient subi les habitudes, les manié res, les principes de mon ami, mais de ma propre naïveié, qui avait cru retrouver dans le fonctionnaire de 185 J l'étudiaiildel$-2G.
En ce moment la porte s'ouvrit et un domestique parut sur le seuil.
— Madame attend monsieur, dit-il, la messe est sonnée; et il sortit.
Je lis un bond sur mon fauteuil, car ce dernier trait était le coup de grâce.
— La messe! m'écriai-je; tu vas à la messe; sérieusement, dtemiment, chrétiennement, sans boules fulminantes ni clé forée dans les poolies?
Toules les impiétés commises par mon ancien condisciple à Saint-Eustache et à Sainte-Geneviève s'étaient réveillées dans mon souvenir à ces mets iuouïs : la messe est sonnée.
UN ACTE DE VERTU
■ Le sous-préfet se leva; sa figure resta sereine, et un indul» gent sourire effleura ses lèvres.
— Mon arrondissement est très dévot, dit-il, et il est d'une sage politique de ménager les croyances des populations; le gouvernement nous donne à cet égard les instructions les plus positives. Je vais à la messe d'onze heures tous les dimanches ; d'ailleurs Marthe est très pieuse.
— Marthe! interrompis-je vivement.
— C'est le nom de ma fenime.Viens que je te présente à elle. Si tu tiens à lui plaire, offre-lui le bras et accompagne-nous à l'église. C'est un ancien aumônier de régiment qui dit la messe.... l'affaire d'une demi-heure, pas davantage.
Au moment où je m'approchais d'une fenêtre pour prendre mon chapeau, j'aperçus dans la rue mon compagnon de voyage, l'homme au sonnet, marchant les yeux en l'air, sans doute en quête d'une rime rebelle ou de quelque ange invisible pour moi. A sa vue une révélation soudaine illumina mon esprit, comme en se levant une rampe de théâtre éclaire ia scène où le drame va commencer.
— Madame Dambergeac s'appelle Marthe !
Et dans un accès de curiosité tel que j'en avais rarement éprouvé de semblable, je me précipitai sur les pas d'IIarmodius , qui, après avoir changé son uniforme de sous-préfet contre un costume entièrement noir dans lequel régnait encore une certaine majesté administrative, se dirigeait vers l'appartement de sa femme.
Nous trouvâmes madame Dambergeac dans un petit salon qui précédait sa chambre à coucher. Debout devant une fenêtre, la jeune femme tenait d'une main son livre d'heures, de l'autre le petit rideau de mousseline qu'elle avait soulevé pour regarder dans la rue, et qu'elle laissa retomber négligemment à notre approche. Lorsqu'elle se retourna, je l'enveloppai d'un de ces regards elliptiques et pressans, qui sans insolence étreignent une femme de la tête aux pieds, en s'emparant des moindres détails de sa personne avec la promptitude et la fidélité que met la cire à prendre l'empreinte d'un cachet. Du même coup d'œil j'aperçus un cachemire rouge retenu autour du cou par une épingle à camée et descendant presque jusqu'à terre, ainsi que les nouvelles mariées de la petite bourgeoisie portent triomphalement le plus beau châle de leurs corbeilles de noces; une robe verdàtre, 'couleur malheureusement alliée à celle du cachemire; des souliers ou plutôt des pantoufles en maroquin mordoré ; un de ces cngloutissans chapeaux en paille d'Italie que je déteste ; sous ce chapeau une figure pâle encadrée de cheveux blonds dont le double bandeau, plus abondant que régulier, dénonçait l'incorrection paresseuse d'une coiffure du matin ; enlin, pour trait principal, deux yeux bleu clair, fendus en amande, allongés encore par un clignement moitié dédaigneux moitié langoureux, familier à beaucoup de femmes du monde, ot qui, accompagné d'une imperceptible inclination de tête, répondit à mon salut d'une manière ducale assez impertinente.
Cette toilette, dont le goût équivoque eût été de la vulgarité sans la valeur réelle du cachemire, annonçait une provinciale; l'attitude du corps légèrement ployé pouvait se prendre également pour l'eflet d'habitudes indolentes ou pour cette flexion involontaire, mais non sans grâce, (lu'imprlme couvent aux tailles sveltes une organisation délicate ou maladive; le visage ovale, un peu busqué, avait une distinction naturelle, gâtée à demi par son expression ù la fois hautaine et élégiaque; les yeux enfin, avec leurs rayons chatoyans et le jeu expressif des paupières, étaient de ceux qu'un homme peut ne pas aimer, mais qu'il regarde plus d'une fois ; leur éclat autant que leur couleur me rappela certains saphirs dont il était question dans le sonnet â Marthe; au total, madame Dambergeac était une fort jolie femme de vingt-quatre ans, et si mon compagnon de voyage avait dit vrai, son mari était inexcusable de ne pas la comprendre.
— Ma chère Marthe, dit llarmodius, voici un de mes meilleurs amis dont je l'ai souvent parlé, le comte Léouold de Cast.
Malgré ma préoccupation d'observateur, je ne pus m'empêcher de sourire à cette présentation solennelle. A l'école de droit, mon innocent titre de comte avait été mille fois l'objet des plaisanteries libérales de mon condisciple. L'accent sérieux dont il le proclamait. aujourd'hui m'apprit que l'habit de sous-préfet avait réconcilié l'ex-carbonaro avec la noblesse aussi bien qu'avec le clergé.
Après quelques phrases de politesse banale, j'offris le bras à madame Dambergeac, selon la recommandation qui m'en avait été faite, et nous partîmes pour aller à la messe contre laquelle je n'avais aucune objection. Quoique l'église ne fiit pas éloignée de la sous-préfecture, nous montâmes en voiture pour nous y rendre, faste inusité dans une petite ville. Je crus même un moment que nous serions accompagnés par la gendarmerie qui avait servi d'escorte à Harmodius; cette gloire nous manqua, mais en revanche nous eûmes celle de traverser la nef dans toute sa longueur, et de nous installer au banc réservé à monsieur le sous-préfet, immédiatement devant la grille du chœur.
Lorsque je vais â la messe,' c'est à l'entrée de l'église, au rang des pauvres et des humbles, que je me place, laissant à de plus dignes que moi le haut du sanctuaire. Je fus donc presque embarrassé d'une distinction qui me parut quelque peupharisienne, puis je m'y habituai; mais après avoir triomphé de ma gaucherie, je fus moins heureux à l'égard d'une distraction involontaire causée par mes voisins.
Harmodius était admirable de maintien et de conduite; les bras croisés sur la poitrine, les yeux imperturbablement fixés sur une hirondelle qui becquetait les vitraux d'une des fenêtres du chœur, il se levait quand il fallait se lever, s'asseyait quand il convenait de s^asseoir avec une intelligence et une ponctualité dont eût pu s'honorer un sous-pre'fet delà congrégation. Si je fus édifié de la contenance de mon ami, en revanche madame Dambergeac, à côté de qui je me trouvais placé, me parut moins absorbée par ses prières que je ne devais m'y attendre, d'après la dévotion qui lui avait été attribuée par son mari. Il me sembla qu'elle lisait bien longtemps la même page; de plus je remarquai que chaque fois qu'elle se levait ou s'asseyait, elle tournait la tête, mouvement qui n'était nullement nécessaire, et qui me parut un peu hétérodoxe, car je me suis toujours défié des femmes qui regardent derrière elles. A la première occasion je me retournai en même temps que ma voisine. Mon œil traversa sans s'y arrêter la mer de bonnets et de chapeaux de femmes qui ondoyait au milieu de l'église, et sonda d'un regard aussi rapide qu'infaillible un groupe de jeunes gens, encombrant la porte dans des intentions plus ou moins pieuses. Au premier rang, debout contre un pilier, le front ceint d'une auréole prismatique dont le couronnait le soleil perçant à travers les vitraux coloriés, je reconnus mon compagnon de voyage. A la béatitude empreinte sur sa physionomie ainsi qu'à sa blonde chevelure et à la rotondité de son visage, je crus voir un gros chérubin; les yeux béans et diriges de mon côté, il semblait dire: Ave, comme ces petits anges de marbre dont parle Dante dans son naïf et sublime langage; mais en rencontrant mon regard le sien changea subitement d'expression, et sa bouche se contracta par une assez laide grimace i|ue je comparerai, puisque nous étions à l'église, ft celle que fait, dit-on, Satan lors(|u'ou le plonge dans un bénitier. Je m'assis, et sans allectaiion, j'examinai madame Dambergeac; cette fois elle lisait son livre à rebours. Harmodius, de son côté, semblait compter fort attentivement les vases de fleurs rangés symétriquement sur la corniche des travées qui entouraient le chœur. Le moyen, madame, d'être attentif à la messe lorsqu'on a sous les yeux un drame semblable à celui dont je me trouvais inopinémeul le spectateur?
En sortaiV de l'église, au milieu d'une double haie de jeunes fidèles rangés sur le passage d«s jolies dévotes de C..., et qui me rappelèrent les habitués de Saint-Thomas-<l'.\quiD, j'aperçus de nouveau le poète; il nous salua au moment où je m'asseyais dans la vouure à côté de madame Dambergeac , et ses gros yeux me lancèrent un regard de dépit et de colère concentrée. Il me traitait ca rival, je ne sai»
DE BERNARD
pourquoi ; je ne sais pourquoi non plus j'acceptai cette position, et sans y être autorisé par la personne la plus intéressée à ce débat naissant, je relevai aussitôt le gant qui m'était jeté.
— Quel est ce gros garçon qui vient de saluer? demandaije à Harniodius en regardant sa femme du coin de l'œil.
Madame Dambergeac se mordit la lèvre en faisant une petite moue dédaigneuse qui concernait évidemment le gros garçon ou moi : lequel des deux? je n'en savais rien encore.
— C'est le receveur des contributions, répondit Harmodius; M. Aimé Morisset.
— De Morisset, dit la sous-préfète d'un ton bref.
Ce de tranchait la question ; il devenait évident que la mine méprisante était à mon adresse et destinée à venger M. Aimé de cette épithète impertinente : Gros garçon'.
Que madame Dambergeac fût la Marthe du sonnet , cela n'était plus un doute pour moi ; mais quelle était réellement la nature de l'amitié dont parlait le poète dans ses vers, voilà ce que j'étais curieux desavoir. S'il se fût agi de toute autre femme que de celle de mon ami, ma curiosité m'eût paru indiscrète et puérile, ou plutôt je ne l'aurais pas éprouvée. Mais la communauté fraternelle dans laquelle j'avais longtemps vécu avec Harmodius me jusliliait à mes propres yeux. Il me sembla que mon initiation volontaire aux secrets de son ménage n'était pas une intrusion blâmable, mais une action aussi légitime que naturelle, et qui, dans une circonstance où son honneur pouvait courir quelques risques, devenait presque un devoir. Ce fut donc sans aucun remords qu'acceptant son invitation de rester à C... jusqu'à la fin de l'automne, et plus longtemps si cela me convenait, je résolus de poursuivre la lecture du roman dont je n'avais encore épelé que le premier chapitre.
Il y avait un bal le soir même à la sous-préfecture. Dambergeac, qui avait de la fortune et dont la femme était riche d'ailleurs, avait monté sa maison sur un pied assez brillant, et il mettait dans sa manière de représenter le gouvernement aux yeux de ses administrés une sorte de somptuosité vaniteuse. En ce moment il était fort préoccupé des détails de sa soirée.
— Crois-tu que cette fois nous aurons quelques-uns de nos gentilshommes? demanda-t-il à sa femme avec un sourire aigre-doux, lorsque nous fûmes rentrés.
— J'ai la promesse positive de madame de Ginévry, répondit Marthe, et madame du Dressant non-seulement m'a donne sa parole, mais m'a dit qu'elle se chargeait de décider sa belle-sœur à venir.
— Il faut que tu saches, me dit Harmodius, que nous avons ici un faubourg Saint-Germain au petit pied qui imite littéralement, à l'égard de nous autres fonctionnaires de juillet, la conduite que lient son aine envers le château des Tuileries. Nos boudeurs sont plus têtus encore que ceux de la rue de Varennes, s'il est possible. Les femmes sont parfaitement polies pour Marthe, qui d'ailleurs est une des leurs ; ces dames se voient souvent et se rendent leurs visites avec une exactitude scrupuleuse, mais le matin seulement : le soir il semble que la sous-préfecture devienne un lazaret où est la peste. Croirais-tu <iue depuis près de quatre ans que je suis ici je n'ai pas pu décider un seul de ces hobereaux à mettre le pied à mes assemblées?.. Et leurs femmes! c'est pis encore... un escadron de marquises de Pretintaille et de comtesses d'Escarbagnas I
Le sous-préfet (it entendre un rire bruyant dont l'ironie ne couvrait pas entièrement son dépit secret, et entonna de sa grosse basse-taille la chanson de Béranger à laquelle il venait de faire allusion:
Vils roturiers, Respectez les quartiers...
C'était une réminiscence del'Harmodius d'autrefois, mais madame Dambergeac y coupa court en se bouchant les oreilles d'un air impatienté.
— Vous pourriez, dit-elle, lorque cette pantomime eut imposé silence à son mari, tiaiier moins grossièrement mes amies ; pour moi je les approuve, et à leur place je me con-
duirais comme elles le font ; certainement si je n'étais pas condamnée à faire les honneurs de mon salon, on ne m'y verrait pas. La cohue que vous m'obligez à recevoir n'a rien de fort attrayant pour une femme bien élevée, et sans être com-, tesse d'Escarbagnas, on peut ne pas tenir infiniment à la société de madame Patageot, la femme du receveur de l'enregistrement ou de madame la notairesse Cz'Çiïk&xA... Je pense que je peux médire un peu devant M. de Cast, ajouta la jeune femme en me jetant un sourire assez gracieux; d'ailleurs, ce soir il jugera si je suis trop méchante ; et sans attendre ma réponse ni celle de son mari, elle sortit.
— Marthe n'a pastout-à-t'ait tort, me dit mon ami en sonnant ; il est des exigences de position fort désagréables; lu verras à notre bal que nous sommes furieusement encanaillés, malgré toutes mes tentatives d'épuration.
Harmodius le niveleur métamorphosé en marquis de Moncade me parut une chose si bouffonne, que je ne pus retenir un éclat de rire auquel l'entrée d'un domestique empêcha mon ami de faire attention.
— Toutes mes invitations pour ce soir ont-elles été exactement envoyées? demanda-t-il.
— On a suivi la liste qu'a donnée madame, répondit le domestique, et prenant sur une table un petit paquet de papiers : — Voilà ce qui reste des lettres imprimées.
Harmodius prit les lettres, les regarda un instant, et les froissant tout-à-coup dans sa main, donna sur le bureau un coup de poing capable d'assommer un bœuf.
— Vous serez donc toute votre vie un imbécile ! s'écria-t-11 ; et cet autre animal d'imprimeur a juré de ne me faire que des sottises. Je vous ai dit vingt fois et à lui aussi que mon nom s'écrivait : petit d, apostrophe, A majuscule, et voilà qu'il l'estropie encore. Allez lui demander son compte; désormais Mérignon sera l'imprimeur de la sous-préfecture.
— Je ne te savais pas si bon gentilhomme, dis-je à mon ami quand le doraesti(iue fut sorti ; depuis quand es-tu d'Ambergeac avec apostrophe ?
Harmodius essaya de sourire.
— C'est ma femme, répondit-il, qui pense que mon nom ainsi écrit a meilleur air sur ses billets de visite. D'ailleurs, c'est là sa véritable orthographe ; je l'ai trouvé moi-même écrit de la sorte dans des titres de 1547.
— Peste! tu as maintenant des titres de 1347, repris-je, sans pitié pour son embarras évident ; je n'étais pas fâché de lui rendre en partie les moqueries dont il avait tant de fois poursuivi ce qu'il appelait autrefois ma gentilhommerie.
— Et pourquoi n'en aurais-je pas ? s'écria-t-il avec l'espèce de brutalité que donne la conscience d'une mauvaise cause ; il me semble que d'Ambergeac sonne aussi bien que Cast ou Castillon — Puis, me prenant la main: Au fait, reprit-il, tu as raison de te moquer de moi, je suis ridicule; mais le moyen de ne pas le devenir au milieu de ces hobereaux et de leurs bégueules de femmes?
— Pauvre Harmodius ! pensai-je lorsque je fus seul , le voilà fort en peine d'une apostrophe déplus ou de moins ; et pendant ce temps sa femme lit ses prières à rebours sans qu'il s'en aperçoive ou s'en inquiète ! L'aveuglement est-il donc une condition inévitable de la profession de mari ?
J'avais fait apporter mes effets à la sous-préfecture dont j'étais devenu le commensal: le soir je fus donc le premier au bal, et j'eus le divertissement, parfois assez amusant, de. voir arriver à la file les invités. J'eus lieu de reconnaître qu'en effet la femme d'Harniodius n'avait pas été trop médisante. Dans cette réunion, composée exclusivement d'employés du gouvernement, d'industriels et de membres de la petite bourgeoisie, tous solennellement vêtus ou plutôt endimanchés, car la sévérité du sous-préfet en fait d'étiquette était connue, il se trouvait plus d'une figure ridicule, plus d'une tournure empêtrée, plus d'une toilette ébouriffante; maisoùnes'en trouvc-t-il pas? Madame Dambergeac recevait et rendait les salutsdel'air nunchalantet hautain qui d'abord m'avait frappé dans sa physionemie, et faisait les houneurs de
UN ACTE DE VERTU
son salon en femme qui en eût volontiers fermé la porte aux neufdixièmes des personnes invitées parelle. Je lui pardonnai cette niaussaderie, dont pour moi d'ailleurs je n'avais pas à me plaindre, en faveur de nombreux détails de grâce et de beauté qui , le matin , m'avaient échappé , enfouis qu'ils étaient dans la passe d'un chapeau et sous les plis d'un cachemire , mais que révélait en ce moment une toilette de bal aussi fraîche qu'indiscrète. Décidément madame Dambergeac était une fort jolie femme, et alors qui aurait pu lui contester le droit de jouer un peu à la duchesse?
— Madame Capricard, annonça le domestique placé à la porte du salon.
A ce nom et à la vue de la grosse bayadère empanachée qui entrait en se tortillant à outrance par manière de salut, les yeux de madame Dambergeac cherchèrent les miens , et nous échangeâmes un sourire qui eût fait tomber à la renverse la resplendissante notairesse si elle en eût compris le sens.
— Monsieur de Morisset, reprit le domestique. Cette fois ce fut moi qui cherchai le regard de Marthe, mais je ne le rencontrai pas.
Le poétique receveur des contributions fit une entrée aussi grave et aussi mélancolique que celle de madame Capricard avait été folâtre et évaporée. Il s'avança vers la maîtresse de la maison , lui adressa un salut cérémonieux propre ù dérouter la médisance, et se mêla aussitôt au groupe d'hommes entassés au milieu du salon , et parmi lesquels il ne tarda pas à m'apercevoir. Sans doute II avait réfléchi depuis le matin , car au lieu de l'air hostile auquel je m'attendais , sa physionomie prit à ma vue une expression prévenante et amicale. Avec un empressement probablement tout de politique, dont je n^i fus pas dupe , il vint à moi , et me frappant le bras familièrement :
— Eh, bonsoir donc, me dit-il, Machiavel, lago, Sixte-Quint, Talleyrand , tout ce qu'il y a de plus roué et de plus perfide au monde. N'avez-vcus pas quelque pudeur du tour pendable que vous m'avez joué ce matin? et moi qui répondais à vos questions traîtresses avec une ingénuité digne de l'âge d'or! ah ça, j'espère que si vous êtes curieux, du moins vous n''êtes pas indiscret. — Ces derniers mots furent dits d'un ton plus sérieux que le commencement.
— Rassurez-vous, répondis-je en riant, je vous promets de ne pas dire à notre Amplntryon que vous le trouvez grossier, despote et mauvais mari.
— Ni cela ni le reste , reprit monsieur Morisset avec un sourire qui dissimulait mal son inquiétude.
— Le reste , ce me semble , n'a rien qui puisse blesser la personne qu'il conrerne. Une femme voit rarement un crime dans l'intérêt qu'elle inspire, et dans cette circonstance je pourrais parler sans vous faire tort.
— Peut-être; mais c'est votre silence que je réclame, répondit gravement le poète.
La ritournelle d'une contredanse interrompit notre dialogue. Mon interlocuteur s'élança vers madame Capricard, qui à son approche se leva par un petit bond enfantin dont gémit la banquette où elle se prélassait. Ce couple, qu'on eût pu comparer à une galiote hollandaise traînée par un bateau remorqueur, fendît la foule au grand dam des fleurs et des rubans qui enchevêtraient la danseuse de la tête aux pieds, et prit place à l'un des quadrilles au milieu du salon. M. Morisset avait si bien combiné sa manœuvre que, sans afl'ectation et comme par hasard, il se trouva en face de madame Dambergeac qui dansait avec le colonel du régiment de cavalerie en garnison à C... Forcé de céder la place aux danse\irs, je me rapprochais de la porte, mais sans perdre de vue les , acteurs d'une scène qui, d'aïuès mes observations précédentes, ne pouvait mamiucr de devenir intéressante, lorsque je sentis une main sur mon épaule.
— Tu verras (ju'ils ne viendront pas, dît à mon oreille une grosse voix d'un ton de nuiuvaiso luiiiiour.
Je nui retournai et j'aperçus llaiiiiodius; il regardait la porte, et ;~i chaque nouvel arrivant (|ui venait le saluer, se mordait les lèvres avec un dépit concentré.
— Qui est-ce qui ne viendra pas? demandai-jej car je ne savais ce qu'il voulait me dire.
LE SIÉCLB,— NOEUD GORDIK»,
— Nos seigneurs les vidâmes et hauts barons de C...,1e8 Ginévry, les du Dressant, les Malescard et consorts; ils croiraient déroger s'ils venaient chez moi; pardieu! cela leur sied bien ! Ne voilà-t-il pas de nobles et puissans seigneurs ! parce qu'ils ont un pigeonnier au milieu d'une mare à canards, ils se posent en châtelains ; un tas de gentillâtres mal décrassés par la savonnette à vilain de leurs grands-pères !
— D, apostrophe, Ambergeac, répondis-je, je croyais ta maison réconciliée avec celle de Montmorency.
— Enfin en voici un ! reprit le sous-préfet, insensible à mon observation; et il me désigna du regard un beau vieillard qui entrait en ce moment, sans permettre que le domestique l'annonçât. — Le comte de Ginévry, un vrai gentilhomme, celuilà : les Ginévry datent de 1300. Je viens de faire réparer la
route qui passedevant son château Mais il vient seul
Comment, sa femme n'est pas avec lui!
M. de Ginévry se glissa, avec l'aisance d'un homme du monde, à travers les personnes qui nous séparaient de lui, et salua, d'un air aussi gracieux que poli, Dambergeac, qui s'empressait à sa rencontre.
— N'aurons-nous pas l'honneur de voir madame la comtesse? dit Harmodius en le regardant fixement ; elle nous avait fait espérer cependant
— Malade, répondit le vieillard d'un ton pénétré; réellement malade et désolée de l'être aujourd'hui. Mais, vous le savez, ma femme est d'une santé si faible, si capricieuse I Après la contredanse, j'irai faire agréer ses excuses à madame Dambergeac, que j'aperçois plus belle et plus séduisante que jamais Une toilette d'un goût exquis
Et le comte s'approcha du quadrille, peut-être pour contempler de plus près les blanches épaules de la sous-préfète, dignes en effet de l'admiration d'un vieil amateur. Harmodius fit entendre une espèce de grognement sourd.
— Malade ! dit-il , elle était ce matin à la messe. Est-ce que ce vieux marquis de Lanturlu me croît dupe de toutes ces défaîtes? Maintenant que sa route est en bon état, il espère de s'acquitter envers moi au moyen d'une visite? Patience ! il n'a pas encore l'âge de l'exemption, et il peut être sûr que je vais le faire pincer par la garde nationale. Ah ! sa femme est malade! Que dis-tu de ça?
— Je dis qu'il n'y a pas de loi qui oblige une femme à aller au bal, même au bal d'un sous-préfet. Mais, réponds-moi, connais-tu beaucoup ce monsieur Morisset, qui ligure en face de ta femme, et qui, en ce moment, a l'air d'un pingouin prêt à prendre son vol?
Le poète, en effet, la tête renversée en arrière, les cheveux au vent, les pouces dans les poches de son gilet, et les coudes arrondis en furme d'ailes ou plutôt d'anses, balan^:ait devant madame Dambergeac avec les grâces et le rengorgement d'un paon qui fait la roue. Au moment même où je venais d'attirer sur lui l'altenlion d'Harmodius, il ôla ses doigts des poches où ils semblaient emprisonnés pour recevoir, ainsi que le voulait la (igure, les mains de Marthe, à laquelle il servait de vis-à-vis ; j'aperçus alors, entre le pouce et l'in* dex du danseur, un objet presque imperceptible, car il en sortait à peine de trois ou quatre lignes, mais tranchant par sa blancheur sur la couleur jaune du gant. Après le tour de main, M. Morisset se froissa les doigts par une sorte de claquement triomphant, puis les réintégra dans son gilet. Le petit objet blanc avait disparu. Je regardai madame Dambergeac, elle s'éventait avec son mouchoir qu'elle semblait serrer fortement.
— Morisset! me répondit mon ami, qui avait regardé sans voir, comme font les maris : garçon d'esprit, quoique ma femme le trouve prétentieux; c'est un de nos lions; il a une foule de petits talens de société ; il chante, il fait des vers, il joue de la clarinette, et entre nous je crois qu'il serre de près madame Capricard, pendant que le gros notaire perd son argent à la bouillotte. Epoux siup'Kle! Ils sont tous comme ça.
Je ne répondis rifu à cette parodie inattendue du vers A'IIcniani; la mociuiiio de Dambergeac avait quelque chose de réellement nflligeaut
— Epoux siupide I répétai-je en moi-même ; ta femme vient de recevoir un billet sous tes yeux, sans que tu y aies vu plus
DE BERNARD
clair qu'à un tour d'escamotage de Comte ou de Bosco ; ris, tu as sujet d'être content ; ris de M. Capricard.
— M. le marquis de Montagnac, annonça en ce moment le domestique, en jetant avec pompe ce nom gascon au milieu du bruit du bal.
— Je ne sais aucun gré à celui-ci de sa visite, me dit Harmodius. C'est un fin matois, qui par peur est resté maire de son village après la révolution, et qui maintenant fait du dévoùment à l'ordre de chose pour placer ses enfans. Mais, Dieu me pardonne, n'a-t-il pas une cravate noire et des bottes?... Oui,pardieu! des bottes... Voilà qui est sans gêne.
Harmodius fronça le sourcil et prit son attitude la plus imposante, au lieu d'aller au devant du nouveau venu. Le marquis était un petit homme à physionomie liiie et railleuse, vêtu avec l'insouciance de costume familière aux gentilshommes campagnards; il s'avança en montrant de grandes dents blanches en manière de sourire et sans avoir l'air embarrassé le moins du mende par l'attitude raide et gourmée de Dam- • bergeac.
— Votre bal est charmant, monsieur le sous-préfet, dit-il en accompagnant ce compliment d'un salut dégagé, auquel le maître du logis répondit par une inclination de tète assez légère. — Dès le péristyle j'ai reconnu le goût parfait de madame Dambergeac. Je suis venu de Montagnac tout exprès pour votre soirée, et je m'applaudis de cette heureuse idée. Tout ce que je vois ici est vraiment d'une élégance, d'une distinction
— Monsieur le marquis est sans doute venu achevai? répondit Harmodius, sans se dérider à ces louanges; ses yeux toisant le gentilhomme du haut en bas, s'arrêtèrent sur les bottes qui avaient blessé son amour-propre de maitre de maison, et y restèrent fixés d'un air magistral.
Monsieur de Montagnac suivit du regard la pantomime d'Harmodius, avança un pied comme pour mieux mettre en évidence la chaussure inculpée, et dit avec une bonhomie affectée :
— Je devine la cause de votre surprise, monsieur le souspréfet; vous êtes étonné de recevoir un pauvre maire de village en bottes ; vous vous attendiez sans doute à me voir en sabots.
— Comment donc, monsieur le marquis je serai toujours honoré même en sabots balbutia le sous-préfet
aussi décontenancé que pourrait l'être un pédagogue recevant de la main d'un écolier la férule qu'il lui destinait.
Je laissai mon ami aux prises avec le campagnard, qui humait lentement une prise de tabac et souriait d'un mauvais sourire. La contredanse était finie et je voulais éclaircir un point plus intéressant pour moi que la petite guerre dont Harmodius me paraissait devoir payer les frais. M'approchant de madame Dambergeac qui venait de s'asseoir, j'entamai la conversation par une de ces niaiseries qui se débitent au bal, lorsqu'on ne trouve rien de mieux à dire; mais celte fois ma sottise avait un but.
— Quel joli mouchoir vous sert d'éventail! comment appelez-vous ce genre de broderie? broderie au crochet ou à l'aiguille?
— Broderie au plumetis, répondit madame Dambergeac en retenant et en roulant dans sa main le mouchoir que je faisais mine de toucher, pour mieux résoudre la giave question posée par moi.— îN'allez-vous pas inviter madame Capricard? ajouta vivement la jeune femme.
J'obéis à ce ihangcment de conversation, et je me mis à médire de la plantureuse femme de notaire, mais sans perdre de vue le mouchoir brodé que je soupçonnais, comme Harpagon accusait les hauts-de-diausses de La Flèche, et que la femme d'Harmodius chin'onnait d'un aii- piéoccupé, tout en soutenant la conversation. Après une ( criaine manœuvre occulte dont je ne me rendis pas bien compte, elle posa le mouchoir sur ses genoux avec négligence, mais dans ce mouvement je m'aperçus (jue le bouton d'un de ses ganis venait d'être défait. Les premières mesures d'une valse s'éiaiit f.iil entendre au même instant, je saisis avec un empressement affecté la main qui mcparaissuit su:iiccleù son lour.
— Voici la valse que vous m'avez promise, dis-je pour justifler cette familiarité.
— Vous vous trompez, je vous ai donné la troisième, répondit madame Dambergeac en retirant la main plus brusquement encore qu'elle n'avait retiré le mouchoir, mais pas assez vite pour que je n'eusse pas le temps de glisser traîtreusement les doigts en dessous et de m'assurer de l'existence d'un papier entre la paume et le gant. Le valseur légitime, ([ui n'était autre que M. Morisset, étant survenu, je saluai la sous-préfète avec un sourire de résignation. Lorsque mon tour de danser avec elle arriva enfin, le gant était rendu à son élat d'innocence ainsi que l'avait été le mouchoir. Qu'était devenu le billet à travers tous ses voyages? je m'en doutais, mais il m'était impossible de le poursuivre davantage; ce qu'il y avait de sur c'est qu'il faisait son chemin.
Aucun autre incident digne d'être rapporté ne signala le reste du bal. Lorsque je rentrai dans ma chambre, je récapitulai mes cbservaiions de la journée, et je tins conseil sur ce qu'il me convenait de faire.
— Le poète avait raison, dis-je en moi-même; le sonnet à Marthe est en ce moment à son adresse, et mon ami Harmodius se voit menacé {sans s'en douter, le mari qu'il est!) de la plus humiliante catastrophe qu'un homme puisse subir. Quel est mon devoir en celte occurrence? Intervieiidrai-je?
Cette question n'était pas de celles qu'on peut résoudre ex abrupto, à quatre heures du malin et au sortir du bal ; je me couchai donc sans m'en préoccuper davantage, et en disant avec l'ancien :
— A demain les affaires I
Ici je dois confesser un sentiment assez mauvais, que me fit éprouver, à mon réveil, la pensée de la catastrophe dont était menacé mon ami ; l'intérêt que je lui portais ne fut pas exempt de moquerie : toutefois, cette petite trahison se trouvait à demi justifiée par les antécédeus de notre liaison, et n'était après tout qu'une revanche. A l'école de droit, Harmodius m'avait enlevé, avec toute la déloyauté imaginable, le cœur d'une belle personne qui, sans lui, me fût restée fidèle, peut-être ! La loi du talion légitimait donc de noires représailles auprès desquelles un sourire involontaire était la plus pardonnable des vengeances. Je me reprochai pourtant ce sourire; je mis quelque grandeur d'àme à oublier mes griefs passés, et, pour être sûr de ne pas laisser influencer ma décision par les conseils d'une ranc une partiale, je formulai, en termes généraux, la proposition que je m'étais promis de résoudre.
— Le dévoûment , qui nous fait mettre à la disposition d'un ami notre bourse, notre crédit, au besoin notre épée, nous impose-t-il aussi la loi de iH'éveuirle malheur conjugal près de le frapper? — Telle fut la question que je m'adressai, en me promenant dans ma chambre, où je m'étais enfermé, comme dans le cercle de l'opilius; question grave, ardue, propre à embarrasser les têtes les mieux organisées, les âmes les plus loyales, et à laquelle je finis par répondre affirmativement. Malgré l'autorité de Molière, qui prescrit de ne jamais mettre le doigt enire l'arbre et l'écorce, je décidai (|ue l'amitié cn'ait des obligations particulières; qu'en toute adversité, niatriiiioniale ou autre, Pylade devait secours à Oreste; ladite loi sans exception, sauf touleluis le cas unique où Pylade serait lui-même amoureux d'IIermione.
Après avoir ainsi défini et tracé le devoir de l'amitié, le druil (juc j'avais de prendre la défense d'Harmodius s'établissait de lui-même ; ce n'était plus là ([u'une simple (|ueslion d'intervention; chacun le sait, en intrigue d'amour au^si bien (pi'en polili(|ue, rien de plusélasli(|ue que les principes de ce droit ; rebelles et parfois funestes à ceux qui les appliquent maladruitemenl, ils obéissent à toute main puissante ou habile. Sgaiiarclle et sa femme, ballant de coni|iapnic le Voisin ollicieux (jui veut les réconcilier, dégoûtent de l'intervention que rend attrayante, on revanchr, le juge mangeant riiuitre (les plaideurs. L'essentiel, c'est d'être le plus l'.'it e! d'arriver à tcir.ps ; or, ma vanité m'empêchait do te-
UN ACTE DE VERTU
douter la sunériorilc de monsieur Morisset, et mes observations préliminaires m'avaient appris que le débat était encore indécis.
Le droit et l'opportunité de l'infervention une fois reconnus, il restait à en déterminer le mode. Ici les difficultés se fussent compliquées pour une intelligence vulgaire, maisaux yeux d'un homme unissant à l'expérience de la vie quelque usage du monde, il n'y avait pas deux chemins à prendre. Avertir le mari, était un trait de femme de chambre congédiée; s'adresser à l'amant, avait un caractère de donquichotisme par trop ridicule ; prêcher à l'épouse chancelante un sermon pathétique sur la foi conjugale, élit été fort heau sans doute ; mais, habitué à jouer en pareille rencontre ce qu'on appelle vulgairement le rôle de l'avocat du diable, je craignais de nuire par ma gaucherie à la cause que je voulais défendre. Un seul parti étaitàla fois prudent, habile et convenable. Pour protéger le mari contre les tentatives de l'amant, il fallait de toute nécessité faire la cour ù la femme; de cette manière, toutes les dilTicultés enfantées par une délicatesse trop scrupuleuse s'évanouissaient à la fois : amoureux de madame Dambergeac, j'avais le droit de tout lui dire; rival de M. Morisset, je me mettais vis-à-vis de lui dans les conditions d'une concurrence loyale ; Ilarniodius, enfin, n'avait aucune raison de se plaindre, puisque c'était pour défendre son drapeau que j'endossais l'uniforme ennemi : en toutes choses, la On ne justifiet-elle pas les moyens ?
Lorsque je descendis pour le déjeuner, mon parti était bien arrêté ; la sous-préfète avait un soupirant de plus. Le calme parfait de celte passion improvisée me permettait de ne faire aucune faute; aussi, loin de compromettre mes chances de succès par ces génuflexions Irréfléchies et anticipées, écueil des âmes réellement éprises, je m'imposai d'abord une impénétrable réserve. Pendant trois jours entiers, j'observai avec une attention extrême et continue celle à qui je voulais plaire. Le quatrième jour, je jugeai mon étude complète, et en toute autre circonstance j'aurais cru pouvoir prendre l'offensive, mais ma position exceptionnelle me prescrivait un redoublement de mesure et de prudence. Décidé, dans l'héroisme de mon cœur, à n'accepter aucune récompense de ma belle action, la vertueuse aridité de cette perspective jetait, malgré moi, quelque tiédeur sur mon dévoflment.En amour, il faut l'avouer, on combat pour le butin. N'ayant rien de tel ù prétendre, je ressemblais aux gentilshommes del'arrière-ban qui consentaient à servir gratis, mais pour un temps limité. En un mot, la campagne devant être a mes frais, je désirais qu'elle fût courte ; mes afl'aires, d'ailleurs, me rappelaient à Paris. Je crus, en conséquence, ne pouvoir trop méditer mon plan ; car le temps donné a la réflexion est presque toujours autant de gagné sur la durée de l'action.
Malgré ma confiance dans mon talent d'observateur, je n'ignorais pas qu'en pareille matière personne n'est infaillible, surtout quand le sujet d'étude est une femme. Mes calculs pouvaient être faux, quoique basés sur les probabilités; je résolus donc d'appeler a mon aide les lumières de l'iiomme
mieux placé pour savoir la vérité. Quoi qu'on puisse dire la cécité conjugale, un mari connaît toujours sa femme ^lusou moins ; ses erreurs même sont utiles a consulter comme renseignemens. Bref, je ne me fis aucun scrupule d'interroger Harmodius sur un chapitre si déli( at et de jjratiquerà son égard une manœuvre hypocrite dont j'avais pu apprécier l'utilité dans des circonstances moins désintéressées.
Un jour, après dîner, nousnous promenions ensemble dans le jardin de la sous-prélccture, lui chanlerounantd'un ton de dépit, moi fumant un cigare. Jemenlioune avec intention ces deux circonstances; d'abord la mauvaise humeur est bavarde de sa nature, et j'avais attendu celle d'Ilariuodius pour provoquer ses confidences ; (juaut au cigare, je puis vous jurer, madame, iiue c'est là mon ntoimlre défaut; mais, saihaut que madame Dambergeac l'avait iiUerdil a sou mari, je me l'étais imposé au.ssilùt par esprit de contradiction systématique. Les leinnu^s ont toutes le goilldes réformes, vous me l'avez avoué vous-même ; autant elles prisent peu, chez un soupirant, la perfection qui peut se passer de leurs conseils.
autant elles montrent une indulgence, voisine de la ten dresse, pour les mauvaises habitudes qui, en se soumettant à leur contrôle, leur |)ermettent de faire acte de suprématie. A mon avis, un homm.e prudent, fût il plus régulier et plus irréprochable qu'une pensionnaire, doit toujours se ménager une demi-douzaine de petits vices de bonne compagnie, dont, en temps opportun, il puisse faire un holocauste devant l'autel de l'Amour ; car, et ceci est une règle sans exception, le sacrifice d'un défaut rapporte toujours plus que l'exercice d'une vertu. Je fumais donc comme un traban, (juoique parfois les larmes m'en vinssent aux yeux, et dans ma fatuité j'avais déjà fixé le prix de la rançon (jue devait me payer Marthe pour l'abolition de mon cigare.
— Mon cher Harmodius, dis-Je au sous-préfet en rompant le silence, tu as reçu sans doute bien des complimens au sujet de ton mariage? Si je t'aimais moins, depuis longtemps j'aurais joint les miens aux félicitations banales dont on a di*< t'élourdir; mais tu connais ma franchise, j'ai voulu pouvoir te complimenter du cœur aussi bien que de la bouche, et pour cela je devais m'assurer par moi-même de la réalité de ton bonheur. Tu as dû remarquer que depuis mon arrivée j'étudiais attentivement ta femme?
— Ah I ah ! tu étudies ma femme ? dit Dambergeac du ton dont il eût pu me répondre si je lui avais parlé de l'empire des Birmans ou de la colonie du Guazacoalco.
— Oui, mon ami, répondis-je, j'ai observé madame Dambergeac avec le coup d'œil exigeant et presque sévère dont mon attachement pour toi me faisait un devoir. Je suis heureux de pouvoir te le dire aujourd'hui : ta femme me paraît une personne accomplie, et si ]'avais l'intention de me marier, je ne pourrais me défendre d'une jalousie secrète ; je ne te parle pas de sa famille, de sa fortune, de sa position sociale en un mot; tous ces avantages sont des faits patens qui n'exigent pas d'examen ; sa beauté même, quoique remarcjuable, n'est pas ce qui m'occupe ; louer une femme mariée parce qu'elle est belle, ce serait presque lui manquer d« respect ; ce (|ui a conquis mon admiration, ce qui dicte mes éloges, c'est la distinction de ses manières, la grâce de son esprit, le charme de sa conversation, ce sont les qualités plus solides encore de son caractère ; autant que j'ai pu le découvrir pendant un séjour si court, elle a le cœur le plus généreux, l'âme la plus noble...
— Tu laisses éteindre ton cigare, me dit Harmodius en haussant imperceptiblement les épaules.
Celte observation et le geste dentelle fut accompagnée me prouvèrent que j'étais dans la bonne voie. On doit attaquer les femmes par leurs défauts ; pour connaître ceux de madame Dambergeac, j'avais raison d'insister sur ses qualités et de pi(|uer par mes exagérations laudatives l'esprit de contradiction dont les maris ne sont pas plus exempts que les autres mortels.
— Mon cher Léopold, reprit le sous-préfet après utiinstant de silence, je vois avec plaisir que tu as conservé toutes les illusions du jeune flge. Pour toi les médailles n'ont pas de revers, les roses pas d'épines, les cieux pas de nuages, les femmes pas de caprices ! En vérité, j'envie la candcui baptismale.
— Que veux-tu dire? répondis-je en imprimant à ma physionomie l'innocencedontjc me voyais ironiquement accusé.
— Écoute, reprit mon ami, malgré ta prétendue aversion pour le mariage, lu prendras femme un de ces jours, c'est moi qui te le prédis. Je faisais en l'honneur du célibat dés prosupopces autrement éloquentes que les tiennes, et pourtant j'ai liui par passer le I\ul)icon. Ton tour viendra plus tut (|uetu lu' le crois |)eul-être. Il faut que mou expérience le prulilc. Je veux te nu>tlre en garde tonire cet engoùmenl irréllcchi aucjucl je te vois enclin. Le mariage, mon cher, n'est pas précisément le septième ciel, comme lu parais le croire.
— Comment ! me serais-je trompé? madame Dambergeac,
— Rladame Dambergeac, interrompit Harmodius, est une femnu-^ d"uu rare mérite et je ne puis que m'applaudirde mon choix. Mais sache-le bien, les anges que tu rêves ne soni pas de ce monde. Martlie a ses imperfections, comme j'ai \e%
DE BERNARD
miennes, comme nous avons tous les nôtres ; ses défauts sont légers, j'en conviens, mais entin ils existent, et dans l'habitude de la vie les piqûres d'épingle reviennent plus souvent que les coups de poignard.
— Assez, dis-je, afin de l'engager ù poursuivre ; je ne veux pas êlre mis dans la confidence de tes égratignures.
— Règle générale, reprit mon ami : si tu dois habiler la province, n'épouse pas une femme élevée à Paris; quelle que soit la position que tu puisses lui offrir, tu ne parviendras jamais à détruire dans son esprit l'idée d'une existence plus agréable et plus brillante. Marthe s'ennuie ici , je le vois bien ; l'espèce d'importance que nous donne ma place ne suffit pas pour compenser le peu de ressources qu'offre à un esprit comme le sien la société d'une petite ville. Les femmes, vois-tu, ne ressemblent pas à César, qui aimait mieux, disait-il, êlre le premier dans une bourgade que le second à Rome; je suir sûr que Marthe abdiquerait volontiers la royauté de C..., pour être la seconde à Paris.
— Je le crois comme toi , répondis-je en souriant; mais un de ces jours tu seras nommé préfet, et alors madame Dambergeac trouvera un théâtre moins incligne d'elle; cet ennui dont tu te plains et dont j'ai en effet remarqué quelques symptômes dans ses yeux n'est donc qu'un mal momentané.
— En second lieu, poursuivit Harmodius, si tu te maries, épouse une femme qui n'ait plus de mère. Le conseil a l'air féroce, mais crois-en mon expérience , tu te trouveras bien de le suivre. Un beau-père et un gendre s'accommodent assez facilement l'un de l'autre. Moi, par exemple, j'ai toujours bien vécu avec monsieur de Bercier. Pourvu que je lui tienne tête à table ou à la chasse, que je me laisse battre par lui au tric-trac et que j'écoute sans trop bâiller le récit des campagnes de l'armée de Condé, nous sommes les meilleurs amis du monde; mais quant à madame de Bercier, je ne puis la comparer qu'ù ces fées malfaisantes qui, dans les contes bleus , ensorcellent les princes nouveau-nés. Sous prétexte d'ailorer sa tille , elle me déteste. Du reste , il paraît que c'est une maladie de belle-mèie à peu près générale. Elle habite Pau, fort heureusement; mais toutes les fois qu'elle vient ici, c'est une guerre sourde, continue, impitoyable, qui me rappelle la fable du lion et du moucheron; je suis le lion , mon pauvre Léopold , le lion mis aux abois par un vieux moucheron enjuponné. Tu ne saurais te faire une idée des crimes que, sans m'en douter, je commets journellement, s'il faut l'en croire. Marthe a-t-elle l'air souffrant; ce n'est pas la faute de sa migraine , c'est ma faute; je suis un mari grossier , je sacrifie un être frêle à mon égoïste brutalité ; et cependant si je t'avouais la réserve exemplaire à laquelle je me soumets par déférence pour la délicatesse de ma femme , tu te moquerais de moi et tu m'enverrais pour étrennes le calendrier des vieillards.
— Bah ! m'écriai-je, surpris d'un pareil aveu.
— C'est comme ça, répondit Harmodius, une demoiselle n'est pas une grisette: tu apprendras cela en te mariant. Autres griefs : d'abord je suis coupable d'être sous-préfet au service du gouvernement actuel ; puis, toujours à l'occasion de ma place, plus coupable encore de n'être que sousprélet à trente ans ; coupable de n'avoir que deux chevaux et une seule voiture, coupable des impertinences dont nous abreuvent bs hobereaux de mon arrondissement, coupable des cheminées qui fument dans l'appartement de ma bellemère, coupable des poulets trop rôtis qu'on sert sur ma table, coupable desenfans que je n'ai pas, et Dieu sait si c'est ma faute! coupable...
— Que t'imi)orte ta bellemêre? ta femme t'aime, et pourvu que lu n'aies pas de torts à ses yeux, le reste doit t'être indifférent.
— Sans doute; malheureusement Marthe professe pour sa mère un respect et un attachement qui ne lui permettent jamais de me donner raison.
— La piété filiale est un sentiment fort louable, répondisje gravement; mais en cas d'exagération, il me semble que l'amour doit lui servir de contrepoids.
— Voilà où je l'attendais, dit Harmodius en hochant la tête ; avec ce grand mot d'amour tu crois avoir ré|iondu à
tout ; une fois marié, tu verras qu'il ne prévient aucune des petites tracasseries qui peuvent survenir dans le meilleur des ménages. J'aime beaucoup Marthe ; elle-même, j'en suis certain, a pour moi un attachement véritable, mais entre cette affection mutuelle, fondée sur union légitime, et les passions extravagantes de la vie de garçon, il y a une différence qui ne peut être comprise que de ceux qui l'ont éprouvée. On n'aime pas sa femme comme sa maîtresse, retiens cela, Léopold, et l'on ne doit pas non plus attendre d'elle ces frénésies sentimentales qui mettent les grisettes au tombeau. Une jeune fille bien née et religieusement élevée inspire à celui qui l'épouse un respect d'où résulte nécessairement un peu de contrainte. Si j'étais à mon aise avec Marthe, comme je l'étais autrefois avec Léontine ou Euphrasie, par exemple, je lui dirais : Ma bonne amie, adore ta mère par correspondance tant qu'il te plaira, mais, je t'en prie, qu'elle ne vienne plus mettre sa griffe entre ta main et la mienne.
— Ainsi, par considération pour ta femme, tu n'oses pas lui dire ce que tu penses ?
— Pas toujours, répondit le prétendu tyran domestique. L'annonce d'une visite interrompit notre conversation,
mais j'en savais assez ; une confidence plus détaillée ne m'eût rien appris qui ne put se deviner par induction ; car la position de monsieur et de madame Dambergeac se trouvait expliquée au moyen des antécédens que je venais d'entrevoir. Les crimes reprochés à mon ami par sa belle-mère étaient sans doute de misérables puérilités ; à mon avis il n'avait qu'un seul tort, mais fort grave et presque irréparable ; tort commun à un trop grand nombre de maris, pour que je ne m'y arrête pas un instant.
La mauvaise opinion des femmes est un préjugé qu'apportent presque toujours en présent de noce les futurs qui ont abusé des plaisirs peu choisis du célibat. Alors de deux choses l'une : ou ils enveloppent dans leur arrêt celle qu'ils épousent, ou par orgueil ils la mettent dans une catégorie à part. Il est de ces hommes à qui sont livrées de pures jeunes filles et qui jettent de la boue aux ailes de ces anges, impuissans qu'ils sont à les suivre dans la sphère d'une chaste passion ; d'autres, au contraire, dépaysés et mal à leur aise en face d'une femme vertueuse, creusent autour d'elle un fossé qu'ils n'osent franchir. Tous sont également inhabiles, car un mari ne corrompt sa femme ou ne la laisse indifférente qu'au profit d'un amant futur.
D'après ce qu'il venait de me dire et mes propres observalions, Harmodius appartenait à la classe des époux trop réformés par le mariage. Depuis celte époque une préoccupa» lion fixe comme l'idée d'un monomane lui avait dicté sa conduite. Une demoiselle n'est pas une grisette, s'étail-il dît; pour obéir à cet axiome aristocratique il avait placé Marthe sur un piédestal, ne comprenant pas, l'imprudent, que plus on élève une statue, plus elle s'éloigne de l'adorateur. Craignant de verser le char conjugal dans les ornières fleuries d'une passion malséante, il s'était prescrit une retenue rigoureuse, capable de dompter les entraînemens involontaires de sa nature énergique. Sa conduite passée comparée aux sages et pieuses habitudes de Marthe l'avait jeté dans un accès de pudibondage sans pareil. Ainsi pris à la gorge par le sentiment de son indignité, il ne trouvait jamais sa main assez bien gantée pour caresser la blanche colombe que le ciel lui avait donnée en partage; et, par respect pour sa femme, il osait à peine l'aimer. Le résultat d'un pareil jansénisme est facile à deviner. Madame Dambergeac accepta le respect et désira l'amour. Sans reconnaissance pour l'un, car elle y était habituée, elle eut trop d'orgueil pour prendre l'initiative de l'autre. Insensiblement, loin d'être flattée par la réserve de son mari et d'y voir un hommage rendu ù sa propre vertu, elle s'en trouva blessée comme d'un outrage fait à salieauté. A ses yeux Harmodius devint un homme froid, iiidilferenl, insensible, sans chaleur dans l'imagination et sans tendresse dans le cœur. Sur le brasier raiicuiieuN(iui coinniençaitù s'allumer dans l'esprit de la jeune femme, madame de Bercier avait versé largement cette li(|ueur aigre et coirosive qu'on pourrait appeler : huile de belle-mère. Puis enlin monb^ieur Morisset était survenu, au moment opportun, avec ses yeux
UN ACTE DE VERTU
langoureux, sa poésie compatissante, et voilà comment mon ami Harmodius était sur le point de devenir fort ridicule pour n'avoir pas compris que, demoiselle ou grisette, une femme ne irouvejamaisrien de plus respectueux que l'amour.
Madame Dambergeac était une de ces femmes à caractère complexe, comme il s'en trouve beaucoup dans le monde, en province surtout. Ce n'était ni l'entraînement d'un cœur tendre, ni la fougue d'une organisation ardente, ni l'audace d'une âme corrompue qui l'avaient poussée vers ces sentiers dangereux où je la voyais prête ù s'égarer ; c'était je ne sais quel besoin d'une émotion, d'une intrigue, d'un péril peut-être qui vînt rompre la monotonie de son existence vide et ennuyée. Élevéeà Paris, Marthe n'avait pas pu se résigner encore au séjour d'une petite ville enfouie aux pieds des Pyrénées, ni à la société aussi vulgaire qu'insipide qu'elle était obligée de recevoir. Révoltée en secret contre sa position et ne trouvant pas dans l'intérieur de son ménage ces consolations puissantes qui compensent tout, elle n'avait pas tardé à rendre son mari doublement responsable de son mécontentement féminin. Une fois lancée dans cette voie que lui avait ouverte l'humeur atrabilaire de madame de Bercier, elle y avait marché rapidement. Peu à peu, et à son insu, Harmodius 8'était trouvé coupable d'une foule de torts le plus souvent imaginaires, mais par \à même plus graves aux yeux de la jeune femme. Ce qu'il y avait de plus curieux, c'est qu'à force de se persuader qu'elle était malheureuse dans son mariage, mésalliée de cœur, incomprise en un mot, et c'était là le grand mot, madame Dambergeac avait fini par faire adopter cette opinion par la société où elle vivait. Chaque fois qu'elle
entrait dans un des salons de C , appuyée sur le bras
d'Harmodius; elle si pâle, si mélancolique, si languissamment ployée; lui si gras, si frais, si athlétique; une compassion universelle accueillait l'ange frêle et souffrante, tandis qu'une réprobation non moins vive accusait le mari d'insensibilité à propos du vermillon de ses joues, et de despotisme en raison de sa prestance colossale. Au rebours de je ne sais quel personnage de Molière, Dambergeac payait l'inlérêt de sa bonne mine : coupable, pour tout délit, d'une constitution vigoureuse, il semblait que sa santé fleurît aux dépens de celle de sa femme; criminel d'embonpoint au premier chef, il passait pour un Henri Vin en costume de préfet.
Le rêve le plus cher d'une femme qui, à tort ou à raison, se trouve malheureuse et incomprise , c'est de rencontrer un cœur qui la console, une intelligence qui la devine; je fus donc obligé de reconnaître qu'avec ses petits vers, ses regards mourans, son pathos doucereux, tout parfumé de mélancolie, de sympathie et autres violettes, le receveur des contributions avait suivi le bon chemin. Ordinairement il est d'habile politique de prendre le contre-pied du rival qu'on veut supplanter. En toute autre circonstance j'aurais cherché à écraser la passion pleurnicheuse de M. Aimé sous les feux redoublés d'une galanterie enjouée, él-égante, «avalière, mais madame Dambergeac s'était tellement idenliliée avec son rôle d'ange méconnu, ses habitudes de victime étaient si bien prises, tiu'un amour vif et riant m'eût perdu d'abord dans son esprit ; la plupart des femmes prétendent être amusées, celleci voulait avant tout être consolée.— Qu'à cela ne tienne, pensai-je ; je la consolerai I
Par la force des choses, je me trouvai donc lancé, à la suite de M. Morisset, dans l'arène de l'amour élégia(iuc et mélancolique ; pour me servir d'une comparaison de jockey dont il n'aurait pu s'offenser, puisque j'en prenais la moitié, mon rival avait l'avance et tenait la corde; mais grAce à la bonne opinion de moi-même qui me quiite rarement, j'espérais lui enlever l'un et l'autre de ces avanlagcs. Voici les raisons sur lesquelles s'appuyait ma présoniplion.
M. Morisset était petit, gros et blond, trois défauts capitaux pour jouer le rôle de jeune premier senlimrnlal; j'élais grand, au contraire; brun, et c'est la couleur passionnée par excellence; fort pftle, autre heureux hasard; sullisaminent maigre pour faire croire à «ne flmc dévoraïKo, d'apn'^s la
règle . la lame use le fourreau. De plus, j'ai dans la physionomie (piehiue chose de sérieux et de reflet hi qu'il ne tient iju'a moi de tourner en atteridiissement profond ou en amère tristesse; je possède, (juand je veux, la ligure la plus désespérée qui se puisse imaginer; par une petite contraction dont je ne dirai pas le secret, j'amène à volonté sur mes joues une rougeur passagère, et, même dans les occasions solennelles, je sais verser jusqu'à trois larmes, ce qui est un terrible moyen de séduction auprès des femmes malheureuses. M. Morisset avait, il est vrai, plusieurs petits lalens de société, mais j'ai les miens; il jouait delà clarinette, je joue du cor anglais, instrument bien autrement plaintif et insidieux; il faisait des vers : qui n'en fait pas? A dix-huit ans j'avais écrit une tragédie et trois chants d'un poème épique.
— Je n'ai qu'une seule chose à faire, me dis-je pour conclusion, c'est d'entonner la cantilène consolatrice que gazouille depuis un an ce beau lénéhreux, et d'atla(|uer la tierce haute d'une si vigoureuse manière qu'on n'entende plus que moi; et sans plus tarder, je me mis à l'œuvre.
Demeurant à la sous-iircfecture, voyant madame Dambergeac chaque jour, pour ainsi dire à toute heure, j'avais pour moi les chances ks plus favorables, et je pouvais mettre dans mes démarches autant de suite que de gradations. Insensiblement l'insouciante amabilité (jue j'avais déployée 1rs trois premiers jours se changea en une réserve pensive accompagnée de distractions et parfois de tristesse. Ma physionomie s'imprégnit d'une expression de plus en plus compatissante et pénétrée, ainsi que fait celle d'un homme qui assiste au plus douloureux spectacle. A l'affût des innocens délits que commettait Harmodius dans l'intérieur de son ménage, mes yeux à chacun d'eux cherchaient ceux de Marthe comme pour lui dire :
— Ange qui souffrez, je porte la moitié de votre croix. L'irritabilité fantasque et souvent assez maussade de la
jeune femme semblait avoir passé dans mon sang. Harmodius se permettait-il quelque jovialité d'un goût un peu vulgaire, je fronçais le sourcil en réponse à l'expression de pruderie dédaigneuse qui se peignait alors sur la ligure de IMarthc; faisait-il craquer le parquet sous son pas préfectoral, je sentais le même agacement nerveux (]u'éprouvait Marthe; chantait-il, parlait-il, riait-il, en oubliant de mettre une sourdine à sa voix de basse profonde et cuivrée, je souffrais à l'estomac, ainsi que Marthe. Enfin, mon ami avait un chien appelé Médor, de mœurs aimables, mais négligé dans sa toilette comme le sont volontiers les griffons, et avec lequel j'aurais fait amitié en toute autre circonstance, nonobstant ses moustaches incultes; dès que je vis qu'il était dans la disgrâce de la souspréfète, j'imposai silence à mon penchant, et cha(|ue fois que legriffon venait me faire des avances, je les repoussais sans pitié.
— Sais-tu que tu es devenu furieusement petite-maîtresse? me disait Dambergeac, qui par-ci par-là s'apercevait de mon manège sans en deviner la cause.
— Encore une âme qui me comprend, encore un cœur qui sympathise avec le mien, se disait Marthe; et parfois celte pensée se trahissait dans ses yeux.
Quant à Morisset, qui venait souvent à la sous-préfccture, et que nous rencontrions toujours dans les maisons où m'avait présenté Dambergeac, il ne médisait plus rien; mais son silence même, son attitude raide et gourmée dès que nous étions en présence, l'air d'anxiété ou de courroux avec lequel il semblait épier alors mes démarches, me prouvaient asseï qu'il savait à quoi s'en tenir, et qu'wn rival est toujours plus clairvoyant qu'un mari. Au malheur d'être jaloux, le poète joignait le ridicule de parler de sa jalousie. Je faisais les Irais de toutes ces conversations avec madame D.niibergeac ; au lieu de profiter d'occasions que je rendais d • plus en plus rares par mes assiduités, il perdait un temps préiieuxrn bouderies, en reproches, en importunilés, en sottises do tout genre. Je n'avais garde de suivre cet exemple et de commeiire de pareilles écoles. Je ne picnoiicais jamais son nom devant mailamc Dambergeac; on eût dit tiu'à mes yeux il n'existât pas. Selon moi, uii homme ne doit jamais p.irlcr à une femme iiue d'elle ol de lui. J'entrelenais Marthe d'elie-mOme oxclusi-
DE BERNARD
vement, jusqu'à ce que je pusse sans imprudonce parler de moi; j'altendais pour cela quelque crime notable d'Harmodius, afin d'avoir, à l'appui de ma déclaration, l'irritation nerveuse que sa femme éprouvait toujours en pareil cas. Une fois Tna position de consolateur franchement abordée, j'étais décidé à en finir d'un seul coup avec la rivalité de M. Morisset. L'occasion que je désirais ne larda pas à se présenter.
Un matin, trois semaines environ après mon arrivée à C..., j'entendis la voix d'IIarmodius qui faisait retentir la salle à manger d'éclats inaccoutumés. Je nie hàlai de descendre, et je trouvai mon ami dans un accès de franche et turbulente colère qui me rappela le caractère impétueirx que je lui avais connu pendant notre cours de droit. A propos de je ne sais plus quelle réprimande administrative du préfet de son département, il maugréait à outrance, donnait le métier h tous les diables, et parlaU d'aller souffleter le magistrat qui s'était permis de le blâmer. Au moment où j'entrai dans la chambre, Médor, qui avait voulu mettre les pattes sur les genoux de son maître en manière de consolation, venait de rouler sous la table, culbuté par un revers de main, sans doute imaginairement destiné à l'insolent suzerain. A mon tour, je voulus intervenir et faire entendre des paroles de calme et déraison, mais je fus réduit au silence par une phrase énergique, auprès de laquelle les gros mots de Yert-Vert eussent paru sucrés et collets montés. Jusque-là madame Danibergeac était restée immobile sur sa chaise, muette par dédain, et contemplant son mari avec l'impassibilité que cause une répugnance profonde; à cette dernière apostrophe, qui en eflet passait un peu les bornes que doit prescrire a l'emportement le plus vif la présence d'une femme, elle se leva sans dire un seul mot, et sortit de l'air d'une reine outragée. La furie de Danibergeac tomba subitement; fi son tour il se leva inquiet et confus; il voulut courir après Marthe, mais par réflexion, il s'arrêta:
— La voilà fâchée, me dit-il, et nous en avons pour quinze jours; car, malgré ses qualités excellentes, elle n'a aucune tolérance pour mes petites vivacités. Cependant, (jue dianire! personne n'est parfait, et l'imperliuence de ce stupide préfet ferait jurer un saint... Si j'essaie de lui parler, elle ne m'écoutera pas; va la trouver, je t'en prie, et dis-lui... dis-lui tout ce que tu voudras, pourvu qu'elle ne boude pas et qu'elle quitte ses grands airs d'impératrice... Nous recevonsce soir, et je n'ai pas envie que toute la ville vienne fourrer le nez dans nos petites discussions de ménage.
Je descendis au jardin, oii j'avais vu entrer madame Danibergeac ; je la trouvai sous un berceau de charmilles ; elle marchait lentement, inclinée et languissante comme la fleur que vient de frapper un orage. En entendant le bruit de mes pas, elle se retourna ; j'aperçus alors quehiues larmes suspendues aux cils de ses paupières.
— Vous pleurez ! m'écriai-je avec un accent aussi pathétique que celui d'Orosmane.
Elle porta son mouchoir à ses yeux, et ensuite essaya de tne montrer uneYigure souriante.
— Quelle idée devez-vous avoir de nous? répondit-elle. I — De vous ou de lui? demandai-je.
! — De tous deux ; vous êtes moqueur, je le sais, et voici une bonne occasion de vous amuser ù nos dépens. Quand vous serez retourné à Paris, vous forez sans doute à vos amis de belles histoires sur tout ce que vous avez vu ici ; je voudrais bien être là pour entendre ce (juc vous direz de moi.
J'imprimai à ma physionomie l'expression la plus compatissante qu'il me fut possible d'imaginer, et jetant à la souspréfèî'e un long et tendre regard qu'elle ne chercha pas à éviter, je répondis à demi-voix :
— Une femme jeune et belle, unissant les grâces de l'esprit aux qualités du cœur, enchaînée à un homme vulgaire, grossier, incapable de l'apprécier : c'est là une histoire bien simple, (pii peut se raconter en deux mois.
Il m'avait paru | laisant de volera mon rival la phrase pathélique qu'il m'avait débitée dans la diligence. Madame Danibergeac la trouva sansdoulede bonaloi,car cUd'écunla sans sourciller et d'un air (|iii ne me défendait pas de poursuivre I ne fois lanci- (hms le pallios familier aux consola-
teurs de femmes affligées, l'improvisation était facile; mon propre fonds de lieux communs me suffisait ; j'aurais parlé au besoin trois jours et trois nuits sans m'arrêter. Au lieu de remplir la mission dont Harmodius m'avait chargé, j'établis donc victorieusement , toujours dans son intérêt, premièrement, que ma belle interlocutrice était la plus méconnue et la plus infortunée des femmes, comme elle en était la plus ravissante ; double proposition qui fut admise sans contestation; secondement, qu'un seul homme au monde était capable de comprendre cet assemblage unique de charmes, de séductions et de souffrance qui se nommait Marthe sur la terre, pour plus tard s'appeler ange dans les cieux : ici je nageais en plein Morisset, et mon éloquence risquait fort de passer pour un plagiat. Heureusement les femmes sont indulgentes pour qui les flatte ; elles accusent rarement de redites le miroir qui les montre belles, la voix qui les peint adorées. D'ailleurs, madame, ce jour-là, je parlai fort bien, je vous jure; je brodai d'une foule d'agrémens d'un goût moderne un motif aussi usé que banal ; je fis scintiller comme dianiansde la plus belle eau toute la verroterie romantique; j'en défilai le chapelet dont je ne passai pas le plus petit Ave, ni le moindre Pater; je récitai sympathie, attraction, union des cœurs, magnétisme, mysticisme , platonisme, swedenborg'isme, passion idéale, angélique amitié, amour séraphique, âme jumelle, âme dépareillée, toute la litanie sans en manquer un mot. Il va sans dire que l'âme dépareillée était celle de Marthe, et la jumelle éprise de sa sœur, mon âme à moi, mon âme exaltée et dévorante, voyez-vous, qui depuis bientôt trente ans soupirait nuit et jour en demandant au ciel son autre moitié.
Madame Dambergeac s'était assise au commencement de mon discours, en femme résignée à l'écouter jusqu'au bout; de temps en temps elle m'interrompait par une de ces observations railleuses dans la forme seulement, qui, au lieu de barrer la route, ouvrent des voies nouvelles à l'orateur; malgré le démenti d'un sourire incrédule, son attention profonde me garantissait l'intérêt que lui inspirait mon hyperamphigourique phraséologie.
— Je ne vous crois pas, me dit-elle en répondant à ma théorie sur le dépareillement des âmes ; on n'éclôt point ainsi par couple. Ce sont là des chimères, des rêveries! Mais, pourquoi ne pas l'avouer? ces chimères me semblent douces, ces rêveries ne bercent que les cœurs élevés. Sans vouloir préoccuper mon esprit des miraculeux effets que vous attribuez à la sympathie, je ne puis nier certains de ces effets que j'ai éprouvés moi-même. Il est assurément des choses que l'on devine sans les voir, des personnes que l'on pressent avant de les rencontrer. Vous, parexemple,que je vois depuis si peu de temps, il me semble que je vous ai toujours connu.
— Connu ! répétai-je en moi-même ; mais autant ma pensée était irrespectueuse et triviale, autant mes paroles se produisirent humbles et châtiées ;
— Puisqu'il en est ainsi, madame; puisque vous comprenez si bien ce que j'exprime si mal, ne m'accorderez-vous pas les privilèges d'une liaison ancienne, et, de mon côté du moins, éternelle?
— Mon amitié I répondit Marthe sans me laisser achever et en promenant ses longs yeux bleus dans l'espace d'un air pensif et indécis.
— Me voilà sur la même ligne que M. Aimé, me dis-je tout bas. Cette pensée et le mot que venait de prononcer la jeune femme, m'inspirèrent soudainement l'à-propos le plus machiavélique:
Voire amitié, madame, ah ! c'est trop ou trop peu,
répondis-je avec l'accent d'un homme qui, comme autrefois Olinde, désire beaucoup, mais espère peu.
Madame Dambergeac tressaillit et me jeta un regard profond, tandis qu'une rougeur ardente s'élalailsur ses joues liabituellemenl pâles.
— Ceci doit ê'.re l'heure dernière du Morisset, pensai-je; et, reprenant avec. uiu> audace .sans égale :
— Pardonnez-moi celle licence poétique; vous le savez,
UN A.CTE DE VERTU
quand on a le malheur de faire des vers, on est malgré soi poursuivi par les réminiscences. Si votre regard ne m'eiU pas arrêté, je vous aurais, je crois, récité tout un sonnet (|ue Je composai l'autre jour pour cet être prédestiné qui se dévoile dans nos rêves avant de se montrer à nous sous la forme vivante ; si je vous disais (|u'il y a trois semaines, en venant à C...., et par conséquent avant de vous avuir jamais vue, mon imagination le douait, cet être désiré, de ces cheveux blonds, de ces yeux bleus, de cette pâleur de rose blanche, de toute celte physionomie suave et mélancolique que je contemple aujourd'hui, refuseriez-vous encore de croire aux pressentimens ?
— Dites-moi vos vers, répondit la jeune femme>d'une voix sourde.
Sans liésiter, sans y changer un seul mot, je récitai le sonnet du receveur des contributions.
— Avez-vous lu cela ù quelqu'un ? reprit madame Dambergeac dont la ligure exprimait une stupéfaction qu'elle clierciiait en vain ù déguiser.
— A personne.... je me trompe; je l'ai récité, je crois, à M. Morisset,qui était mon compagnon de voyage. Que ditesvous de la ressemblance de ce portrait. peint par moi avant que j'aie vu le modèle?
— Vos vers sont charmans, me rédondit Marthe d'une voix rapide etenlrecoupée ; ils méritent la faveur qu'ils demandent — Et tirant de sou lichu un petit papier, elle le mit dans ma main, se leva, s'enfuit, et disparut bientôt derrière les charmilles.
Stupéfait à mon tour du succès de ma fourberie, je restai un instant immobile, écoutant le frôlement de la robeù travers les feuilles, et doutant si je ne rêvais pas. Machinalement j'ouvris le papier resté dans ma main ; une boucle de cheveux s'offrit à ma vue; une jolie boucle dorée, soyeuse, récemment coupée, et, selon toute apparence, destinée à l'auteur légitime du sonnet, qui l'attendait depuis près d'un mois.
— Sic vos non vobis, dis-je en me laissant tomber sur le banc avec une liilarité d'écolier.— Ah, messire de Morisset, vous serez iiabile si vous parez ce coup de Jarnac. Vous voilà convaincu d'avoir pillé mes vers ou de m'avoir fait le confident de votre amour ; un vol ou une indiscrétion au premier cbefl
Je plaçai la boucle dans la poche de mon gilet du côté du cœur; je crois même qu'auparavant je la baisai, non sans plaisir. Amour à part, les cheveux d'une jolie femme ont un charme réel et sont très doux aux lèvres. En rentrant, je trouvai Harmodius qui venait à ma rencontre.
— Merci de ton intervention, me dit-il, Marthe ne boude plus.
J'attendais avec impatience la scène qui ne pouvait manquer d'avoir lieu à la première entrevue de la sous préfète et de son poétique adorateur. Le soir même ma curiosité fut satisfaite. Les appartemens étaient remplis dci)uis loiigtcuips lorsqu'on annonça M. de Morisset. Madame Dambêrgcac, qui depuis le commencement de la soirée avait les yeuxfixi's sur la porte, donna la première à son Sigisbée l'occasion d'un entretien qu'ordinairement elle différait et ([u'ello éludait parfois pour en mieux faire ressortir le prix ; par un de ces regards ([ue comprennent les amans, elle l'autorisa à venir lui parler.
De l'angle du salon où j'étais assis, caché derrière le buste opulent dé madame Capricard, qui passait pour la quinzième I fois à l'écarté, je ne perdais aui un des mouvemcns des interlocuteurs, et, sans l'cniendro, je pouvais deviner leur dialogue, connue on comprend des veux le seus d'une pantomime bien jouée. Sans laisser au poète le leuips d'acliever son salut, madanu' Hambergeac lui adressa une iuleipellation sans doute foudroyante, car il pàlilet s'a|)puya contre la cheminée comme s'il eiU été près de se trouver mal. Tandis (|u'il balbutiait une réponse que son émotion devait rendre iidntelligible, la jeune femme y coupa court d'un seul mot, renfeimant selon toute apparence un congé décisif, lui jeta un iv:;.ird
aussi dédaigneux que despotique, s'approcha d'un groupe de dames assises en cercieau milieu du salon,et prit un fauteuil de l'air dont Junon devait monter sur son trône.
M. Morisset resta quel(|ue temps le dos contre la cheminée, menaçant d'une catastrophe imminente la pendule et les candélabres qui y étaient posés, et rongeant ses gants l'un après l'autre. Tout à coup il secoua sa consternation par un violent eflorl sur lui-même, parcourut l'appartement d'un regard sombre et inquisiteur, et, m'ayant aperçu derrière le turban démesuré de madame Capricard, (|ui gagnait en ce moment sa seizième partie d'écarté, vint à moi par une marche eu biais, comparable à la tortueuse manœuvre d'un serpent.
— Je désire vous parler, me dit-il d'un ton grave.
Je me levai, nous sortîmes du salon, et nousentrâmcs dans la salle de billard, où nous pouvions causer dans l'embrasure d'une fenêtre, sans être écoutés ni dérangés.
— Monsieur de Cast, me dit le poète, en fixant sur moi ses gros yeux, plus saillans encore que de coutume, et qui, certes, m'auraient donné la mort, s'ils eussent pu darder l'effluve emijoisonnée que lance la prunelle du crapaud,— il y a dans votre conduite envers moi une ruse, une rouerie,une noirceur diabolique i|ue je ne peux deviner (|u'à demi, car je ne suis pas sorcier; il faut m'en donner l'explication ou m'en rendre raison.
— Explication, non; raison, oui ; et quand vous voudrez, répondisje.
— Demain, reprit M. Morisset d'un Ion tragique.
— Demain soii ; mais vous penserez sans doute, ainsi que moi, qu'il convient de donner un prétexte quelconque à une rencontre qui, sans cette précaution, serait une bonne fortune pour la médisance.
— La réiDutalion d'une coquette mérite-t-eile tant de soins ! Cependant, qu'à cela ne tienne ; le prétexte ne nous manquera pas. Allez vous mettre à l'écarté et jouez mal ; je me charge du reste.
— Jouer mal m'est facile, c'est mon habitude.
Sans autre discussion, je rentrai au salon ; madame Capricard venait de renvoyer son dix-septième partner; je pris le siège vacant sur lequel aucun joueur n'osait plus s'asseoir et, après avoir adressé à la victorieuse notairesse mon compliment sur le goftt délicieux qui avait assorti sa robe vertpomme, son turban ventre de biche et son écharpe ponceau, j'entamai la partie. Au même instant, M. Morisset s'installa derrière moi, et me prévint de sa présence, en jetant sur le ta|)is une pièce de vingt francs, qu'il pariait de mon coté. Je commençai par me donner le roi et la dame d'aioiil, que j'écartai aussitôt , en feignant de prendre du pique pour du trèlle.
— La vole ! clama madame Capricard.
— Lorsqu'on ne sait pas tenir ses cartes, on doit demander conseil, dit M. Morisset d'un ton sec.
Je me retournai.
— Je ne reçois pas de leçon, mais j'en donne quelquefois, répondis-je en le toisant du regard.
Le second coup, madame Capricard ne me donna pas un atout; elle n'en donnait jamais. En revanche, j'avais brelan de sept ; je jetai gaillardement sur le tapis le neuf de carreau, ma meilleure carte.
— Le roi!... Vous avez joué sans proposer; j'en marque deux... J'ai gagné, cria madame Capricard, enivrée de son dix-huitième triomphe, mais, pour la dix-huitième fois, désolée de n'avoir joué que dix sous par partie; et, d'un tour de main, elle lit passer notre argent de son coté aussi prestement que si elle eût manié un râteau de roulette.
— Il est impossible de jouer d'une manière plus slupide, dit mon rival, d'un ion plus provoquant encore que la première lois.
— Il est impossible d'être plus impertinent, répondis-je, avec une aménité égale ù la sienne, et en le regardant entre les deux sourcils.
Tout le monde avait les yeux sur nous : personne ne disait mol ; Marthe, plus pâle encore que de coulume, semblait souffrir beaucouj), sans oser parler : c'est à moi seul que s'adressaient SCS regards suppllaus, indice (|ui me prouva que près
DE BERNARD
d'elle, du moins, ma partie était gagnée. Madame Capricard, qui me portait quelque intérêt, eût, je crois, consenti à perdre ses dix sous si elle eût pu prévenir à ce prix la querelle que chacun jugeait inévitable. La comédie jouée, M. Morissct sortit du salon, et j'allai faire l'agréalile auprès d'un groupe de femmes. Un moment après, Harmodius me prit à pari :
— A qui diantre en avez-vous tous deux? me dit-il d'un ton bourru. Je viens de laver la tête àMorisset. Une dispute au jeu ! Qu'est-ce que cela signilie ? Prenez-vous mon salon pour un tripot!
— Cela signifie, répondis-je, que j'échangerai demain une balle ou un coup d'épée avec monsieur le receveur. Je compte sur toi.
— Que la peste t'étoufle ! je suis déjà en guerre avec mon préfet, il ne me manque plus que d'être le témoin d'un duel pour recevoir de sa main les étrivieres au grand complet. Tu me laisseras arranger ça, n'est-ce pas?
Je répétai à Dambergeac les paroles qui avaient été prononcées de part et d'autre. Il se mordit les lèvres avec une mauvaise humeur croissante.
— Allons, dit-il, comme il vous plaira, coupez-vous la gorge. Puis avec un accent où perçait une sorte d'inquiétude, il reprit :
— Es-tu moins maladroit aujourd'hui que tu se l'étais k l'Ecole de droit?
— Au pisiolet, répondis-jc, je suis à peu près sûr detouclier un éléphant à cinq pas; à l'épée je suis de la force de M. Jourdain : pourvu qu'on ne pousse pas en tierce avant de pousser en quarte, je ne crains rien.
— A merveille, dit Harmodius en sifflant tout bas, ce qu'il faisait ihaciue fois qu'il épiouvait une vive contrariété, j'ai été au tir et j'ai ferraillé avec Morisset; ton afiaire est claire. Veux-tu que j'aille lui donner une paire de soufflets? après la scène (|u'il s'est permise chez moi, ce serait assez naturel, et demain je passerais le premier.
Je pris la main d'iUirmodius et la lui serrai sans rien répondre. En ce moment je fus tenté de rendre à madame Dambergeac la boucle de cheveux qu'elle m'avait donnée.
Mon ami voyant qu'une rencontre était nécessaire, décida qu'elle aurait lieu ù l'épée et alla s'entendre ù ce sujet avec M. Morisset. Le lendemain, à sept heures, nous étions sur le terrain. Sans aucune explication j'ùtai ma redingote, mon adversaire en fit autant et les témoins croisèrent nos deux lames. Le poète fondit aussitôt sur moi en me portant coup sur coup une demi-douzaine de boites furibondes et fort variées, autant que je pus en juger dans la chaleur de l'action. J'évitai les premières tant bien que mal, à la dernière j'arrivai trop tard a la parade selon ma mauvaise habitude, et je reçus le coup dans le bras.
— Touché! cria Dambergeac, qui voyait qae j'avais du pire, ainsi que dit César dans ses Commentaires.
— Touché! répélai-je, peu désireux de servir plus longtemps de plastron aux furieuses estocades du receveur des Cûlilributions.
M. Morisset essuya son épée avec son foulard, puis il rengaina d'un air fort noble ; Harmodius me banda le bras et nous icntr;iines à la ville par des chemins dilTérens.
— Tu n'as heureusement qu'une égratignure, me dit le souspréfet qui se connaissait en pareille matière.
— Je souffre passablement et je suis sûr d'avoir bientôt la fièvre, répondis-je, sans penser un mot de ce que je disais; mais j'avais mes raisons pour donner à ma blessure un caractère de graviti' propre ù me rendre intéressant.
En rentrant ù la sous-préferiure, je m'installai politiquement dans ma chambre dont j'espérais faire désormais, grAce ;i ma défaite propice, le quartier-général de mes opérations. Mes prévisions ne furent p;is tniinpécs. Madame Dambergeac, amenée par son mari, ne tarda pas ù venir me voir, alin de m'ofirir ces soins féminins que rien ne saurait remplacer, et qu'autrefois les plus chastes ch.'ilelaines iirodiguaient sans scrupule aux chevaliers blessés pour elles. Une all'aire administialive ayant bieniot réclamé le sous-prrfei, Marihe resta seule avec moi. Le trouble et l'émotion qu'avait comprimés la présence de son mari éclatèrent alors, peut-élre en dépit
d'elle-même. Prenant la main que j'abandonnais sur le bras de mon fauteuil :
— Vous n'avez donc pas pensé à moi ! me dit-elle, lorsque vous avez voulu vous battre ?
— Mais au contraire, répondis-je en souriant; je crois que je me suis battu parce que je pensais à vous.
— Un duel où vous pouviez être tué, à propos d'une partie d'écarté, reprit-elle en se détournant pour me dérober une rougeur légère.
Nous étions devant une fenêtre; moi languissammentassis, elle debout à mon côté, et gardant ma main dans la sienne. En ce moment le pas d'un cheval se fit entendre dans la rue; madame Dambergeac le reconnut sans doute, car elle se pencha pourvoir le cavalier qui passait; ayant imité ce mouvement, j'aperçus M. Rlorisset, trônant sur son coursier, avec une raideur majestueuse, digne d'un empereur romain; ses yeux dirigés vers nous brillaient d'un éclat martial, et à chaque mouvement de la monture, ses longs cheveux dansaient sur ses épaules comme s'agite la crinière d'un lion triomphant.
— Voilà mon vainqueur, dis-je avec humilité; il vient sans doute vous demander sa couronne.
Si tel était le but de la pronn nade belliqueuse de M. Morisset, il dut se convaincre à l'instant même que nous avions joué ensemble à qui perd gagne.
— Une couronne ! répondit Marthe en donnant à ses paroles cet accent d'ironie que les femmes seules savent trouver, — ce serait dommage: elle cacherait le large front de poète que se fait M. Morisset à couus de rasoir.
— Est-ce aujourd'hui seulement que vous avez découvert la petite coquetterie de M. de Morisset? dis-je sans pouvoir m'empêcher de sourire.
— Peut-être. Mais vous , n'enviez-vous pas son teint de rose? Sans doute votre duel lui aura fait oublier le vinaigre qu'il boit, dit-on, pour se rendre pâle.
Le poète sembla deviner nos paroles, car en passant devant la fenêtre, ses yeux nous lancèrent un regard furieux, auquel je ripostai par un autre qui voulait dire: Tu m'as blessé, wu'o caro, mais en ce moment je te tue.
Madame Dambergeac, obéissant à l'instinct qui anime les femmes alors qu'elles n'aiment plus, compléta la catastrophe deson ancien adorateur par une pantomime aussi agréable pour moi qu'elle dut être cruelle pour lui. Aux yeux de mon rival, elie me prit la tête entre les deux mains, et l'appuya contre le dos du fauteuil, en employant une contrainte douce et gracieuse danslaiiuelleun témoin devait lire les soins attentifs de l'amour ; puis, comme si cette victoire n'eût pas dû me suffire :
— J'ai prévenu mon mari, me dit-elle, qu'après la scène d'hier, je croyais ne plus devoir admettre chez moi ce monsieur; nous ne le recevrons plus.
— Le Morisset a vécu 1 m'écriai-je lorsque je fus seul, ainsi ma tâche est accomplie: Harmodius est sauvé. Maintenant il faut partir, et demain sans plus tarder. Madame Dambergeac a réellement les cheveux trop soyeux, les mains trop blanches, la voix trop douce, les yeux trop lents à fuir les miens : oui, je partirai ! Encore ce sacrifice à ton autel, amitié sainte! et celui-là sera plus douloureux peut-être que ne l'est mon sang qui coule en ce moment pour toi.
Il est sans doute inutile de vous 1« dire, madame, après cette journée romanesque je ne pus fermer les yeux ; mais ce qu'il me faut avouer, non pas sans confusion , c'est que ma blessure n'entra pas pour moitié dans mon insomnie. Plus cuisante encore que la douleur, une iiréoccupation imprévue fit de mon lit un brasier sur lequel je me retournai huit heures durant, sans trouver le rôle du repo.s. Vainement j'apiielai à mon secours mes narcoli(|ues acccuitumés; je iiuiitiiiliiii deux chiffres par deux autres, ce qui est le plu» prodigieux tour de force d'arithméli(|ue qu'il me soit donné d'accomplir; je défilai la chronologie des rois de France dcliuis l'Iiaramond, exercice mnémotechnique dont l'efiet ordinaire est de me laisser profondément endormi au beau milieu
UN ACTE DE VERTU
des rois tainéans, mais que je conduisis cette fois en enrageant jusqu'à Louis-Philippe; enlin, ressource dernière, opium jusqu'alors infaillible, je récitai une ode de ma composition, dans le goût des Harmonies de Lamartine; j'eus un moment d'espoir promptement déçu; je bûillai, mais je ne dormis pas.
A la lueur de la veilleuse qui brûlait dans ma chambre, une vision obstinée voltigeait devait moi, semblable à ces papillons nocturnes qu'au clair delà lune l'œil entrevoit dans la pénombre. Celte apparition n'avait rien d'elVrayant ni de funèbre, comme l'heure eût paru l'exiger; elle n'olliait pas non plus les monstruosités qu'enfante le délire de la fièvre; Hotîmann et Anna Radclillé, ces grands experts en fantasmagorie, y eussent désiré sans doute plus de terreur ou d'extravagance. En un mot, ce n'était ni un fantôme ni un cauchemar; mais l'un ou l'autre eût mieux valu pour mon repos. C'était, déjà vous l'avez deviné, madame, une tiguie de femme, jeune et gracieuse comme la vôtre, un visage p;ile et charmant couronné d'un diadème de cheveux blonds, appuyé sur des mains divinement blanches, coiiime pose sur se-, deux ailes une tête de petit ange, et dont les yeux bleus restaient fixés sur les miens avec une ténacité si douce, que la tremblante lueur des étoiles est seule comparable à la mollesse de ce regard. Un autre eût remercié le ciel et donné son âme à ce songe doré; mon vœu de vertu me le (il repousser d'abord, comme s'il fût sorti de l'enfer, et m'inspira pendant quelque temps un courage digne de saint Antoire. Mais, ô fragilité! je dus bientôt me convaincre que la cour de Rome a raison de se montrer rigoureuse et pour ainsi dire inexorable sur le chapitre des canonisations. Il n'y a plus de saints, madame, de saintes, je ne dis pas! Pour moi, il le faut avouer, l'épreuve me trouva moins fort à la fin qu'au commemement. Malgré mes exorcismes, le séduisant démon restait à mon chevet en souriantd'un air moqueur; si je me retournais afin de ne plus le voir, il passait dans la ruelle; levais-je les yeux au ciel en implorant du secours, je l'apercevais bientôt coquettement drapé dans les rideaux et laissant tomber sur moi son regard plus pénétrant que jamais; enlin, pour me soustraire à celle fascination, essayais-je de fermer les paupières, il me semblait qu'un souBle magnétique les enir'ouvrait malgré moi, et la Proserpine de ma tentation, soudainement réduite à la taille de la reine Mab ou de la fée Urgande, venait se coller sur ma prunelle comme pour se faire admirer de plus près.
Ce rêve, ennemi démon repos, cet ange sans pitié, ce démon souriant, ai-je besoin devons le nommei, madame? C'était l'image de Marthe.
Après m'rtre longtemps débattu contre ma vision comme autrefois Jacob, je me semis terrassé tout-ù-coup, ainsi que l'avait été le patriarche ; seulement, au lieu de me lordre le Jarret, la main de mon surnaturel antagoniste me prit au cœur, et à la fin de la lutte je me trouvai, non pas boiteux, mais amoureux. Amoureux de la femme de mon ami !
A cette idée, j'entrai dans une profonde indignation contre moi-même.
— Eh quoi ! me dis-je , une pareille déloyauté serait-elle possible ! Tromper Harmodius I Trahira la fois l'amitié et l'hospitalité I
L'amitié et l'hospitalité ! Quand j'eus répétéces deux grands mots avec une sainte emphase, je leur donnai un corps, j'en fis deux êtres vivatis pour les rendre plus forts contre moi ; je les armai de glaives flamboyans et les mis en faclion l'un vis-à-vis de 1 autre, à la porte de l'Éden où, en dépit de moimême, je brûlais de pelletier. Mais à peine eus-je veraieusement posé ces deux si-ntiiiellcs, en leur prescrivant pour consigne de me chasser sans pitié, (lu'enlre leurs faces rébarbatives je vis apparaître la douce figure de Marthe, dont les yeux bleus semblaient me dire :
— Entrez et ne cr.-jigiiez point leurs grands sabres qui ne coupent pas ; entrez : ici est le (laradis.
Alors je ne m'indignai plus coiilie moi, mais contre celle dont l'image tentatrice s'obsliiiail à me persiculer ainsi.
— Moi, Léopold de (^asf, amotiieux de cdie beaul;' dolente, précieuse, senlimenlale et incomprise I m'éi-riai jeavec dépit; d'abord, quand ménie ella ne serait pas la femme d'lIa;mo-
dius, c'est-à-dire sacrée pour moi, il me serait impossible de l'aimer. Qu'a-telle en effet pour plaire ? Elle est blonde, couleur fade; en second lieu, elle a les yeux bleus et je n'ai jamais pu les soullrir ; ensuite elle est pûle, et la pâleur ne sied qu'aux brunes. Je ne parle pas de l'expression habituelle de son visage, on dirait d'une cnloml>e de mauvaise humeur; enlin elle se lient mal ; elle affecte des poses languissantes ou maladives (|ui ne l'emiiêchciit pas dedéjeunerà la fourcheite, et louitfs CCS mignardises mélancoliques me sont insupportables ; et puis quelle préieiition dans l'esprit, quelle afféterie dans les manières, quel jésuitisme dans le cœur ! Aimer cette Araminihe de Gascogne! Bon pour monsieur Morisset, mais moi! Ce serait à ne pas oser reparaître à l'avant-scène de l'Opéra.
Lorsque j'eus tout dit, j'allumai une bougie et je pris sous mon oreiller la boucle de cheveux que mailame Dambergeac m'avait donnée, décidé à faire de ce gage sentimental un autiidafésyiiiboliiiue et à brûler ainsi mon amour en efpgîe. Par je ne ne sais quelle nimvclle ruse du malin, le papier de soie s'ouvrit dans mes doigis elles cheveux tombèrent sur le lit. Malgré l'analbeine dont je venais de frapper les blondes chevelures en général et celle de Marthe en particulier, l'échantillon iiue je possédais me parut dune finesse, d'une douceur, d'une beauié merveilleuse. Pour le mieux voir je le mis sur la paume de ma main ; sa spirale dorée sembla s'y rouler d'elle-même d'une manière toute mijinonne et m'envoya, comme par caresse, une semeur si suave que je ne pus résister au désir rie la respirer de plus près; mais ma main se trompa et ce fut ma bouche qui but le parfum.
— Au diable! m'écriai-jeen jetant la boucle de cheveux au milieu de la chambre; je suis amoureux fou de cette femme, cela paraît certain. Que faire maintenant et comment sortir delà?
Alors s'établit on moi la lutte des deux principes qui, de toute éternité, se partagent le monde, selon les manichéens. Il me sembla qu'à mes oreilles se suspendaient simullauément, pendeloques étranges, deux anges, l'un blanc, l'autre noir, qui me parlaient mur à tour, chacun en sens contraire de sa couleur; car les paroles du blanc étaient sombres, celles du noir rayonnantes.
— Pars, me disait d'un ton austère la voix honnête; tu as vaincu ton rival, il faut te vaincre maintenant. Le plus noble triomphe auquel l'homme puisse aspirer est celui qu'il remporte sur lui-même, ainsi l'ont décidé toutes les religions et tous les philosophes. L'amitié qui te lie à Dambergeac est nne fraternité volontaire. Après en avoir rempli les devoirs, de quel front oserais-tu les \ioler? — Puis le vertueux conseiller me coulait dans l'oreille les noms de Damon et de Pilhias, d'Ilippolyteet deScipion l'Africain.
— Reste, clamait à son tour le mauvais génie; par quel niais scrupule, par quelle pruderie stupide refuserais-tu le trésor qui appelle la main ! On t'aime, tu dois aimer ; ne pas comprendre une femme est plus qu'une faute, c'est une sottise.
— Déloyal ! criait l'un.
— Imbécile I reprenait l'autre.
— Rappelle-toi le coup d'épée dont, à l'École dedroit,Har modius gralifla Mosbonrg à ton intention, tandis que tu étais cloué dans ton lit par la fièvre.
— Rappelle-toi Caroline, dont Harmodius te déroba le cœur à l'occasion de celte même fièvre.
— Sois reconnaissant et paie ta dette.
— 8ois homme et vciigc-loi.
Ainsi parlaient l'ange Idanc et l'ange noir; mais, il faut l'avouer, les raisons du dernier acquéraient à chaque instant plus d'énergie à mesure ([ue baissait la voix et, selon moi, la logiiine de son adversaire. En \érilé, madame, je ne saurais vous dire où 1 avot at du froii défendu pliait chercher ses argumens, laiit ils arrivai'^iil drus et alxnidans, caplieux et subiils; sans doute ils lui ciaieiilé hiis nans l'héritage de sos grand-père le scrpenl. liisepsllilenient, l'oreille où prtVhait ce niaiulit s'ouvrit plus grande (|iie l'auln , émerveillée des choses éUpquciiics iiiie pe. t conlcnirune mauvaise cause.
— Kl pourquoi, ois-jc à h fin, brideraisjo mon dt'-sirpar
DE BERNA.RD
un sol Tuffinement de délicatesse? Supposons Harmodius à ma place et moi à la sienne; certes, comme je le connais, il chercherait à m'enlever ma femme ainsi qu'il m'a déjà enlevé ma maîtresse. Alors ma probité n'est qu'une duperie.
Convaincu par ce dernier raisonnement, je me levai dans une détermination hostile et immorale propre à compromettre à jamais le bonheur domestique de mon ami. Un arrêt imprévu me retint sur la pente glissante ; la première personne qui entra dans ma chambre pour s'informer de l'état de ma blessure fut Harmodius lui-même. En le voyant paraître, drapé en toute sérénité dans sa robe de chambre à ramages rouges et verts, un remords subit réveilla la vertueuse moitié de mon cœur.
— Non, je ne te demanderai pas dent pour dent et œil pour œil, dis-je en moi-même ; sois absous de Caroline ; demain je partirai sans que tu connaisses jamais le danger que tu as couru et la grâce que l'accorde mon amitié.
Lorsque Marthe vint me voir, j'étais décidé à lui apprendre ma résolution et à lui faire partager mon héroïsme. Après une demi-heure d'entretien, je ne sais comment cela se fit, ce fut elle qui se trouva assise dans mon fauteuil de malade, ce fut moi qui me trouvai devant elle, à genoux ; je ne lui avais pas dit un seul mot de mon départ, je lui parlais, au contraire, de rester à jamais à C...., d'y vivre près d'elle, pour elle ; en un mot de toutes ces folies qu'improvise la passion et qu'écoute la faiblesse. Au milieu d'une période de plus en plus coupable envers la sainte amitié que j'attestais un moment auparavant, j'entendis un bruit de pas presque imperceptible, venant de la chambre qui précédait la mienne. Mes yeux se portèrent aussitôt vers la porte placée en face de moi ; au fond du trou de la serrure, qu'éclairait un large rayon de soleil, j'aperçus distinctement le plus effroyable objet que puisse découvrir un amant en teiitalive de criminal conversation^ j'aperçus un œil. Je dois le dire, un frisson me courut par toutes les veines. Il me sembla que cet œil inconnu était un pistolet braqué contre nous, et que j'allais sentir sa balle dans mon cœur lorsqu'elle aurait eu traversé le corps de la jeune femme assise devant moi. L'excès du danger me donna la présence d'esprit dont j'avais besoin : sans me lever, sans changer de maintien, conservant au contraire la physionomie et le geste pathétique de l'homme qui sollicite et n'obtient pas, je dis tout bas à Blarthe:
— Ne vous troublez point et conservez votre sang-froid; ne tournez pas la tète, ne regardez pas la porte; quelqu'un nous écoute, mais il n'a encore rien entendu. Je prends tout sur moi ; traiiez-moi durement ; soyez la femme d'Harmodius.
Madame Dambergcac se leva avec la rapidité de l'éclair, étendit le bras vers moi par un geste souverain, arma ses yeux de leur plus majestueux regard et dit d'une voix haute et ferme :
— Monsieur de Cast, si je n'attribuais pas à la fièvre de votre blessure la folie de voire langage, je ne vous reverrais de ma vie; je veux bien oublier ce qui vient de se passer, à condition de ne plus oublier vous-même que je suis la femme de votre ami.
A ces mots, elle s'éloigna d'un pas aussi imposant que son langage; et moi, en voyant cet admirable sang-froid, ce sublime courage, je me sentis épris de celle femme plus queje ne me l'étais avoué jusqu'alors. Au moment où elle ouvrit la porte, j'aperçus Harmodius au milieu de l'autre chambre; lorsque sa femme passa devant lui, il lui prit la main qu'il porta à ses lèvres, puis il entra, referma la porte et s'assit près de moi.
— Quand espèrcs-lu être guéri? me dit-il en me regardant avec attention.
— Dans huit jours, répondis-je froidement.
— 'i'ant mieux: jusque là je te demande de ne chercher querelle à personne ; lorsque lu pourras tenir un pistolet ou une é|)ce, c'est à moi que tu auras adaire.
— A toi ! dis-je en jouant l'élonnemenl.
— Tu es amoureux de ma femme, reprit Dambergcac, et tu cherciies à la séduire. Lue lellro m'a iirévenu ce nuliii.
— Une kllre denioiisieurMoiissel....
— C'est possible, mais i!c lui f>u d'un autre peu importe.
Je sais le cas que l'on doit faire d'une lettre sans signature, mais j'en crois un témoignage plus digne que celui-là; ce témoignage, c'est le mien. Je viens de te voir et de l'entendre, tout-à-l'heure, là, derrière celle porte ; rends grâce au ciel de n'avoir pas réussi, car si je n'avais pas acquis par moi-même la preuve de l'innocence de Marthe, en ce moment vo«s ne vivriez plus ni l'un ni l'autre.
Pom- donner plus d'autorité à ses paroles, Harmodius tira de sa poche un magnifique kandgiar d'un aspect impitoyable.
— 11 est heureux que j'aie vu ton œil à temps, pensai-je; une minute plus tard, c'eût été une seconde édition de Françoise de Rimini.
— Harmodius, dis-je ensuite avec sang-froid, car mon thème était fait, lu sais tout, il serait donc inutile de te rien déguiser. Ta femme est jeune, belle, charmante; depuis quinze jours, je la vois à chaque instant ; pour vivre ainsi près d'elle sans danger, il eût fallu être un saint et je suis un homme; tu l'as dit, je l'aime.
Dambergcac fit un mouvement ; je l'arrêtai d'un geste, et je repris :— Je l'aime, mais je ne le lui aurais jamais dit, car je t'aime aussi, toi. Hier je voulais partir quoique souffrant et blessé. Aujourd'hui la fièvre a été plus forte que ma raison ; un instant j'ai oublié notre amitié et j'ai été coupable envers toi; j'ai eu tort, pardonne-moi.
Harmodius refusa la main que je lui présentais.
— Tu devines bien, ajoutaije, que je ne me battrai pas avec toi ; je ne me défendrais point, et sans doute tu n'as pas envie de m'assassiner; tu es sûr de l'attachement et de la fidélité de madame Dambergcac, que te faut-il de plus? Croistu d'ailleurs queje veuille de nouveau m'exposer à être traité par elle comme je l'ai été aujourd'hui ?
— Oui, on l'arrangeait assez mal à ce que j'ai vu, répondit Harmodius que désarmait en ce moment la vanité satisfaite) — il paraît que tu as eu ton Waterloo.
— Complet et irréparable, répondis-je en souriant d'un air résigné; ainsi envoie-moi à Sainte-Hélène, mais ne me tue pas avec ton grand couteau.
Harmodius rit comme moi et prit ma main.
— Allons, dit-il, puisque lu es Napoléon, je serai Louis XYIII. — Union et oubti ! — Mais si tu veux m'en croire, suis ta vertueuse détermination d'hier. Pars; tu reviendras nous voir quand tu seras raisonnable et guéri de ta passion... C'est qu'il faut en convenir, Marthe est aimable et jolie; à ta place j'aurais peut-être failli comme toi... quoique la femme ou la maîtresse d'un ami soient sacrées...
— Témoin Caroline, répondis-je en faisant allusion à mon ancienne mésaventure de l'Ecole de droit.
— Ah! oui, Caroline... Parbleu! j'avais oublié Caroline, s'écria Dambergcac, qui soudain éclata de son plus gros rire, en m' écrasant sans pitié de sa supériorité en fait de galanterie.
Ma blessure n'était rien ; il fallait partir : mon séjour à C , au lieu de servir mon ami, ne pouvait plus que compromettre son bonheur : la destinée de Marthe dépendait de ma raison. A plusieurs reprises, depuis la veille, ma détermination avait élé bien arrêtée; en ce moment, j'éprouvais ii rexéculer un regret invincible. Je n'étais pas réellement amoureux, mais ma tête s'exaltait par les risques actuels de ma position. 11 y avait là, sous ma main, un roman si bien commencé et qui promenait des scènes si pittoresques! Peutêtre l'irritation soudaine que portent au cerveau, sinon au cœur, les obstacles et les périls inatloudus, agit-elle alors sur l'esprit impressible de madame Dambergcac comme elle agissait sur moi-nu"me. Le soir, au moment où j'étais loin d'attendre une pareille visite, la porte s'ouvrit, et la femme de mon ami cuira dans ma chambre.
— Vous parlez? me dit-elle d'une voix un peu tremblante.
— Demain, répondis-je avec une émotion égale à la sienne. Se fiani à la foi des traités, Harmodius avait dîné en ville,
et il passait sa soirée dehors. Je m'assis près de Marthe et pris sa main. La nuit lombait sans que nous la vissions venir; je me sentais troublé de plus en plus, et brûlé d'une autre lièvre que de celle de ma blessure. Elle était triste, et belle dans sa tristesse. Voyant (lUe je no lui disais plus mon amoufj
UN ACTE DE -S-ERTU
elle m'avouait le sien. Peut-être était-il vrai. En parlant de notre séparation, elle pleurait. Et nous étions seuls, et l'œil menaçant n'étaUplus là. Oh! sans doute un autre regard, un œil divin et tutélaire veillait sur nous , car en sortant de cette chambre tentatrice, Marthe put embrasser son mari sans rougir, je pus serrer sans remords la main d'Harmodius.
Quelques jours après, je partis ; un mois plus tard, M. Morisset, piqué sans doute de sa déconvenue, sollicita son changement et quitta C pour une autre résidence. Un an s'est
écoulé depuis ce temps; je n'ai pas revu madame Dambergeac, peut-être ne la reverrai-je jamais. Nous nous écrivons à l'insu d'Harmodius, qui s'ofTenserait sans doute de cette correspondance; il ne comprendrait pas, l'époux rancuneux et inintelligent, l'inappréciable service que lui rend mon amitié sous une apparence déloyale. Mes lettres, si matériellement innocentes, sont, depuis un an, la sauve-garde de Marthe, et la protègent contre les dangers nouveaux qu'elle peut courir, mieux que ne saurait le faire la surveillance de son mari ; elles jettent dans sa vie oisive une distraction, une attente, un intérêt qui l'empêchent de demander à de plus périlleux attachemens les émotions dont les femmes sont avides. Peut-être notre petit péché en détournera-t-il un bien plus grand ; peutêtre, sans cette minime effraction de sa cage, par où elle peut passer en dehors la tête seulement, la colombe qui se croit
esclave finirait-elle par en briser les barreaux. Mes lettres, d'ailleurs, ont pour Marthe plus d'un genre d'intérêt; indépendamment des pâles violettes de l'amour malheureux que j'y sème avec profusion, je butine pour mon amie ces fleurs parisiennes, toujours avidement respirêes par une exilée en province. Je lui parle des livres qu'elle doit lire, des étoffes ' nouvelles, des petites médisances de salon, hier de CKiV/awm* Tell, demain de / Purilani, par où débute ce soir l'opéra italien ; mes lettres sont à la fois un feuilleton, un bulletin de modes, quelquefois un premier Paris, un journal complet enlin ; c'est quatre-vingts francs par an qu'économise Harmodius, et dont sans doute il ne m'aurait aucune reconnais* sance.
Voili, madame, la belle action dont je voulais vous cntr(>tenir. Maintenant, lorsqu'il ra'arrivera de parler de mon mérite en termes respectueux, sourirez-vous encore? De grâce, applaudissez-moi un peu ; que ce soit là ma récompense, car je n'en ai pas eu d'autre, et cela me décourage. Oui, souvent, en songeant à mon héroïsme qui restera toujours sans louange ni salaire, et surtout lorsque je me rappelle les blanches mains de Marthe, prisonnières dans les miennes pendant tout un long soir d'automne , j'éprouve un sentiment blâmablf peut-être, mais que je veux avouer, car ceci est une confession générale ; j'éprouve, vous le dirai-je, madame?... le repentir de ma vertu.
PR HÀ.i'Xi DE VERTL.
LA PEINE DU TALION
Vors le milieu du mois de dérembre 1828, madame d'Avgejiest une des temmps los plus élé^^anies de la Chaussée d'Aii- (in recevait pour la première lois depuis son retour de la campa-ne. Décrire la physionomie d'une soirée parisienne n'entre pas dans le plan de cette élude ; nous iréi;ii gérons donc les traits communs à toutes les réunions du même genre pour appeler l'allention sur un seul épisode du tal)leau: c'était une scène expressive, quoique muette, jouée par deux personnages d'un bout du salon à l'autre; un de ces drames impruden's qui, dans la confusion d'un roùi, échappent aux observateurs superficiels, mais (lue dépistent, avec une infaillible perspicaciié, les vieilles tilles, les demoiselles bossues, les dames qui ne sont pas belles, celles-là surtout qui l'ont ele, en un mot toutes les femmes mises à la réforme par la passien, et, par conséquent, embrigadées dans la gendarmerie
de la vertu. . .
Le premier acieurde celte mysiérieuse pantomime était un homme d'une irenlaiiie d'années, dont l'air sérieux et les traits énergiques conlrasiaieut avec l'enjoùment oflicici de ses voisinsfoebout près d'une table d'écarié, ses yeux, au lieu de suivre les chances de la partie, restaient invariablement lixés sur la glace de la cheminée; on eafpu croirequ'il éprouvait, à y savourer son image, le plaisir dont Narcisse mourut, si la pensive graviié de sa physionomie n'eût démenti une fatuité que la posfiion diagonale de la glace rendait d'ailleurs impraticable. Évidemment il ne pouvait se voir, mais, en revanche, il apercevait les personnes idacées dans l'auire partie du salon et dont les moindres mouvemi ns lui élaienl révélés sans qu'il eut besoin de tourner la tcLe de leur côté.
On regarde un homme en face, on ne regarde guère une femme laide ou une matrone; il est donc facile de deviner quel devait être l'objet de cette contemplation semblable à un espionnage: c'était en effet une jeune et belle personne qui occupait ainsi l'attention de l'observateur. Par un séduisant contraste, ses traits peu caractérisés appartenaient encore à l'adolescence, tandis que sa physionomie rayonnait des lueurs d'une maturité précoce ; elle avait un visage de demoiselle, mais des yeux de dame. Hasard ou intelligente harmonie, sa mise reproduisait ce caractère complexe. Une robe de velours noir, qui trahissait les récentes somptuosités de la corbeille de mariage, faisait ressortir de blonds cheveux arrani;és en bandeau avec une ingénue simpliciié, tradition du pensionnat. Enfin, elle portait une parure de perles qu'on eût pu prendre pour un emblème, car la perle semble créée pour remplacer les boutons de l'oranger; elle est le symbole de la jeune tille changée en femme; la perle, c'est la fleur qui se fait diamant.
Assise au centre d'un cercle éblouissant de luxe et d'élégance, cette créature charmante paraissait isolée dans sa ^ràce comme l'est une reine dans sa majesté. Toutefois, malfré le calme de sa pose, un nuage lixé sur sur son front démentait celte sérénité royale : indifférente à la conversation de SCS voisines, elle accueillait d'un air distrait et piirlois avec «ne Impatience mal déguisée les complimens des hommes empressés de la saluer. A ( haque instant, elle tomluit dans une rêverie involontaire et s'allaissait sur son fauteuil, c(uiime si elle eût ployé sous la pression d'une de ces pensées dont.
malgré sa souffrance, le cœur chérit la tyrannie. Son regard, qnelquelois, peut-être en dépit d'elle-même, se portait vers la glace de la cheminée; mais en y rencontrant l'œil tenace et perçant qui éilncelait dans le cristal comme brille à fleur d'eau la prunelle d'un serpent, il se détournait aussitôt. Un iudélinissable mélange d'impatience, de malaise et de crainte, assombrissait alors l'expression mélancolique de son visage; puis, attirée de nouveau par je ne sais quel charme, elle revenait se blesser à ce regard immuable qui, à travers tous les groupes ondoyant dans le salon, la poursuivait, comme dans un vol d'oiseaux le fusil d'un chasseur choisit la victime qu'il veut abattre.
Depuis (juclques instans, la jeune femme, insensiblement subjuguée, ne cherrliail plus à se débattre. Le dépit, l'inquiéiude, le méconteniement, toutes les brunies de l'âme qui avaient jusqu'alors ohscurci sa physionomie, s'étaient suœessivement fondues sous cette ardente contemplation, comme i èv;;0i ! iti brouillard d'auiomne aux rayons du soleil. Ses yeuxî d'un bleu sombre et velouté, fixés à leur tour sur la glace tentatrice, trahissaient de plus en plus un de ces secrets que la médisance des salons est toujours prête à déflorer sans pudeur ni pitié. Heureusement un incident inattendu mit tin à cette scène dont l'imprudence touchait au danger.
— Il me manque vingt francs, dit en ce moment un jeune homme blond et fort éégant assis à la table d'écarté; Sordeuil pariez-vous vingt francs pour moi?
A celte interpellation, le personnage au regard magnéti- (|ue tressaillit, comme un rêveur brusquement éveillé; au lieu de répondre, il s'approcha de la table, jeta une pièce d'or sur le tapis et vint reprendre son pnsie d'observation. Dans ce mouvement, il heurta, sans le vouloir, un nouvel arrivant qui cherchait à fendre la foule pour aller saluer la maîtresse de la maison. Les deux hommes se retournèrent en même temps pour s'adresser des excuses ; mais, en se trouvant f^e à face, la politesse banale empreinte sur leurs physionomies fit place à un étoiineraent réciproque qui, d'un c^ié, devint aussitôt un rayonnement de joie, et se changea, de l'autre, en une expression de contrariété non moins vive.
— George, s'écria le jeune homme qui venait d'entrer, toi, ici! à Paris! Et, sans achever sa phrase, il s'avança Tivement, les bras ouverts.
Sordeuil réprima cet oubli de l'étiquette en saisissant à la fois les deux mains de son interlocuteur; puis, se penchant vers lui, il dit rapidement d'une vo'x basse:
— Je ne m'appelle plus George Trélan, mais George de Sordeuil; tu n'es pas mon frère, nous ne nous sommes jamais vus.
— Je ne suis pas ton frère! répondit le plus jeune que ces paroles rendirent immobile; que veux-tu dire?
— Rien, en ce moment. Quitte-moi, je le veux, Léopold, et souviens-toi (lu'ici tu ne me connais pas.
— Quel mystère?
— Un mystère de mort; demain tu sauras tout; voilà mon adresse. Demain à une heure. Maintenant ne me parle plus et va-t'en.
Sordeuil glissa une carte dans la main de son frère en la lui serrant avec une imiiéiieuse énergie, et il lui tourna le dos. Ce mouvement le mit en fai-e du jeune homme bhmd qiii venait de lui faire parier cl perdre vingt francs ù l'écarté.
CHARLES DE BERNARD
— Comment, dit celui-ci d'un ton enjoué, une discussion pour un coup de coude au milieu de celte coliue, des adresses éthangées! Avez-vous perdu la tête? Allons, mon cher Sordeuil, et vous, Trélan, calmez votre humeur belliqueuse, et permettez que je vous présente l'un à l'autre.
— Vous vous trompez, ri'Eperiioz, répondit le frère aîné en imposant silence à Léopold par un signe expressif; il ne s'agit pas ici d'une querelle, mais d'une reconnaissance. J'ai rencontré quelquefois dans le monde M. Trélan.
— Un cœur d'Amadis sous un trar, d'étudiant en droit ! reprit le joueur avec une emphase ironique ; puisque nous sommes en paix, permettez-moi, vertueux Léopold, de faire une confidence au pécheur que voici. Mes paroles pourraient blesser votre candeur de dix-huit ans.
— Au revoir, monsieur Trélan, ditSordeuil en jetant à son frère un regard qui lui prescrivait de s'éloigner.
Soumis à cet ascendant de l'âge qui survivra toujours au droit d'aînesse, ou peut-être subissant l'influence du secret dont il attendait la révélation, car tout mystère est un pouvoir, Léopold s'éloigna en silence; maii, ù défaut de paroles, ses traits, où brillaient la franchise et l'ardeur de la première jeunesse, exprimèrent l'émotion que lui avait causée cotte rencontre inattendue.
— Maintenant que le lycéen est parti, reprit d'Épernoz, voici ce dont il s'agit. D'abord pardonnez-moi d'avoir perdu Totreargeiil; je suis d'autant plus coupable, que je n'ai pas employé tout mon talent à le défendre. Mais voilà une demiheure qu'un bonheur odieux me cloue à cette table de jeu, et j'ai affaire ailleurs; mon gros Othello vient d'arriver.
— Monsieur Javerval ?
— Lui-même. Le voilà qui salue madame d'Argenest, là, près de la cheminée.
Au premier coup d'œil, le personnage désigné par d'Epernoz n'avait rien qui justifiât le nom tragique dont il se trouvait alTublé. C'était un de ces beaux gros messieurs de quarante-cinq ans, à mine somptupuse et à tournure prépoiidérantp, dont le méiite, méconnu des femmes du monde est en revanche fort apprécié des danseuses. Le col, captif d'un carcan de mousseline trois fois empesée, l'abdomen embreloqué d'une demi-douzaine de cachets de montre cliiiueiantà chaque pas comme les sonnettes d'une mule, il flurissait dans un habit noir tout neuf, dont les basques écartées par un embonpoint irrespectueux, tandis qu'il s'inclinait devant la maîtresse de la maison, lui donnait l'air d'un énorme scarabée, entr'ouvrant les ailes pour prendre son vol.
— Avez-vous remarqué l'épingle de son jabot? demanda le joueur à son ami.
— C'est un rubis, si je ne me trompe, répondit celui-ci.
— A merveille! et que pensez-vous de ce rubis?
— Je ne suis pas joaillier, ditSordeuil avec une impatience mal déguisée.
— Je le sais; mais, d'après l'expression sournoise qu'a parfois votre regard, je vous croyais observateur. Eh bien ! mon cher confident, je vais aider votre sagacité. Le rubis de ce bourgeois signifie qu'en ce moment sa femme est à l'Opéra où elle m'attend.
— En vérité! s'écria Georges dont la curiosité et l'intérêt 'parurent subitement éveillés.
— Puisque j'ai commencé, autant vaut tout vous dire ; d'ailleurs j'ai besoin de vous. Sachez donc que cet hnnmie replet est outrageusement jaloux, comme tous les hommes replets. Il va toujours fuieiant dans l'appartement de sa femme ; il fouille les tiroirs, il ouvre les lettres, il compte, je crois, les feuillets de papier ù l'instar de Baribolo. bref, cela crie ven geance, et je suis le vengeur. Mais l'espionnage marital rendant les intelligences dilliciles, j'ai dû aviser .'i un moyen de communication prudent et coinmoile. Or, mous Javerval, dont le graïul père était bijoutier, possède, pour sa décoratiitn personnelle, une colle( tion de pierreries à rendre jalouse une duchesse douairière. L'épou>e op|iriniée ni'un a donné la liste, dont j'ai composé une es|ièce de lexii|ne, miiiédes llcnrs porsannes et des i|uipiis indiens; dans cet idiome symboliime et hiéroglyphique, chai|ue pierre a son sens, chaque Ciimée sa signification. Depuis qu'elle me distingue, madame Javerval
préside elle-même à l'encravatement de son époux, qui se trouve ainsi l'agent de notre correspondance. Je vous assure que ce système est tort bon. Au lieu rie perdre du temps et de commettre des in;prudeiices en poursuivant la dame de mes pensées, je n'ai d'autre peine que d'attendre à la Bo'jrse le mari, qui, chaque jour, a la complaisance de m'apportera son cou un message de sa femme. Il est notre pigeon voyageur.
— Oh ! vous êtes un séducteur habile! dit Sordeuil avec un sourire contraint.
— Mon cher, vous pouvez en croire mon expérience, car, étant marié maintenant, j'ai étudié la question sous ses deux faces. Si vous avez allaire à un mari, pas de lutte, mais exploitation toute pacifique. Il n'y a que les sols qui guerroient; l'hnmme d'esprit ne combat pas son ennemi, il l'utilise. Maintenant, voulez-vous me rendre un service?
— Parlez.
— Je vais à l'Opéra porter la réponse au rubis. Il faudrait que vous eussiez la complaisance d'accompagner ma mère e ma femme lorsqu'elles voudront partir.
— Ne suis-je pas tout à vous, mon cher Henri? répondit George avec empressement.
— Eh bien ! venez; que je vous fasse reconnaître en qualité de cavalier servant; surtout quand je mentirai ne me trahissez pas. Ma femme est trop jolie pour ne pas avoir droit à des égards, et je serais désolé {|u'elle soupçonnât mes énoimités. Depuis quel(iuc temps sa froideur m'a tait faire plus d'une rellexion sérieuse et morale. Il est certain (|u'eile est cent fois mieux que madame Javerval, et souvent je me sens l'envie de devenir le plus exemplaire des époux, mais comment résister au plaisir de ridiculiser ce gros homme qui m'a fait perdre cinquante mille francs à la Bourse?
— La vengeance! elle justifie tout, dit Sordeuil d'un ton grave.
— Vous accentuez ce mot-là d'une manière un peu corse, répondit en riant d'Épernoz; pour moi, je ne comprends que la vengeance pai isienue.
A ces mots, l'époux infidèle prit le bras de son confident et traversa le salon en se dirigeant vers la jeune femme qui, un moment auparavant, avait entretenu un colloque mystérieux avec ce dernier, au moyeu de la glace de la cheminée.
En voyant approcher son mari, accompagné de l'homme dont le regard semblait posséder sur elle une puissance inexplicable, madame d'Epernoz éprouva un malaise que trahit aussitôt sa contenance ; elle regarda d'un autre côté rn adressant la parole à une de ses voisines; puis, sans attendre la réponse, se redressa sur son fauteuil et respira à (ilusieurs reprises un fia: on suspendu à son bracelet, comme si elle se filt préparée à ur.e crise imminente. Les deux hommes arrivèrent jusqu'à elle sans qu'elle parût les avoir aperçus; a la voix de son mari, elle tourna la tête, sourit avec calme et répondit au salut de Sordeuil en affectant l'air froid et distrait par leciuel les femmes cherchent à se débarrasser d'un indiflereni ou d'un importun.
— Ma chère Clémeiue, lui dit d'Épernoz d'un ton gracieux, on vient de me prévenir qu'il y a ce soir une réunion des actionimiiYS du bazar. Il est nécessaire que j'y assiste pour veiller à nos intérêts, car il est question d'une mesure dont l'adoption me contrarierait beaucoup. J'y vais donc aller. Si l'assemblée se prolonge trop pour que je puisse revenir, voici monsieur de Sordeuil qui, en vrai chevalier français, se met à tes ordres et à ceux de ma mère ; je lui confie mes pleins pouvoirs.
— Si vou.^ êtes obligé de partir, répondit la jeune femme avec vivacité, nous en allons faire autant ; je ne liens nullement à rester ici.
— Songe ([ue ma mère a commencé son whist ; l'arracher à sa partie serait attentera la pieié filiale; d'ailleui-s.conlinuat-il en s'appuyant sur le dos du lauieuil, il y a là irtiis ou quatre femmes qui seraier.l trop conlenies si lu partais.
Clémence aosueillil ce compliment par un sourire dont !•
LA PEINE DU TALION
dédain pouvait s'appliquer également à la galanterie de son mari et à la jalousie de ses rivales ; puis, prenant brusquement son parti, mais selon l'usage des femmes, babile à en décliner la responsabilité :
— Puisque vous le voulez, je resterai, dit-elle.
— En vérité, madame, reprit d'Épernoz en souriant, ne dirait-on pas que je vous impose le plus cruel des sacrifices? est-il donc si pénible de régner?
D'un geste circulaire, qui rappelait le marécbal de Villeroy disant à Louis XV enfant : Sire, tout ce peuple est à vous, le éeune homme montra à sa femme la brillante réunion dont ils j talent entourés et qu'il semblait mettre à ses pieds par cette muette flatterie. Use pencha ensuite vers elle, lui murmura à l'oreille un tendre adieu, effeuilla, en un mot, à ses genoux toutes les fleurs hypocrites dont un mari de bonne compagnie a toujours l'attention de couvrir ses infidélités, et, la conscience tranquillisée par la conviction de n'avoir manqué à aucune des règles du savoir-vivre, il se disposa à partir. En se redressant, son dos heurta le nez d'un gros monsieur quî commençait une fort belle révérence.
— Mille pardons, mon cher Javerval, s'écria le jeune homme, je ne vous voyais pas ; c'est cette superbe escarboucle que vous avez fi votre jabot qui m'a ébloui.
— Madame, j'ai bien l'honneur... Toujours belle comme un ange, dit le banquier en recommençant son salut ; puis, offrant une main à son déloyal confrère, tandis qu'il rangeait de l'autre les plis de son jabot pour mettre en évidence son épingle : c'est un assez joli petit rubis, reprit-il ; mais j'ai des pierres beaucoup plus belles. Je voulais mettre aujourd'hui un camée en onix, qui représente l'apothéose de Germanicus -, un morceau rare, vrai antique ! mais madame Javerval m'a dit : Pourquoi ne mettez-vous pas votre rubis? et j'ai obtempéré à ce désir; car, poursuivit-il en s'adressant galamment à madame d'Epernoz, un mari doit être le premier esclave de sa femme.
D'Épernoz serra la main du gros homme avec un sérieux admirable, prit congé de Clémence par un dernier sourire, et partit pour son rendez-vous, après avoir jeté à son confident un de ces regards diaboliques , qu'échangeaient au passage les augures de Rome. Plusieurs femmes s'étant levées pendant ce dialogue, un fauteuil se trouvait vacant près de là ; tandis que monsieur Javerval, suant sang et eau afin de sortir d'un compliment où s'était engravée son amabilité, allongeait le bras pour en prendre possession, Sordeuil, jusqu'alors témoin muet de tout ce qui s'était passé, s'en empara, et s'assit à côté de madame d'Épernoz, en homme décidé à maintenir les droits du sigisbéisme qui venait de lui être conféré. Le banquier fronça le sourcil sans rien dire, et chercha de l'œil un autre siège. La jeune femme ne se serait peut-être pas avoué qu'en ce moment un tiers lui semblait de trop; mais sa pensée secrète se trahit malgré e!ly..
— IS'allez-vous pas aussi à l'assemblée des actionnaires du bazar? demanda-telle ù l'homme au rubis.
— Quelle assemblée, madame? répondit celui-ci en ouvrant de gros yeux.
Involontairement Clémence regarda son voisin, qui ne répondit a cette interrogation que par un sourire ironiiiue.
— Il n'y a jamais de réunion le soir, reprit monsieur Javerval ; on vous a fait là un conte, madame.
— Cela est possible, dit froidement Sordeuil ; mais ce qui n'est pas un conte, c'est la faillite de la maison Oberlin de Bruxelles.
— Les Oberlin ont manqué! s'écria le banquier en écarquillant de nouveau ses yeux effarés.
— On ne parle que de cela dans l'autre salon.
— Madame, voulez-vous bien permettre?... Sans chercher cette fois à terminer sa phrase ni sa révérence, monsieur .laverval se rua à travers les groupes qui le séparaient de l'autre pièce, comme se lance dans un taillis le sanglier qui entend siffler une balle ù son oreille.
En toute autre circonstance, madame d'Épernoz n'eût pas refusé un sourire à l'hahilctéde son sigisbée et à la déroute de l'importun, mais réniolion mystérieuse qu'elle éprouvait depuis le commencement de la soirée étouCTa toute étincelle
degaîté. Jouant avec son éventail, les yeux fixes, mais ne regardant rien, insouciante en apparence, quoique sa respiration irrégulière démentit ce calme affecté, elle paraissait plongée dans une de ces distractions qui servent de maintien aux femmes au moment d'une crise redoutée, et parfois désirée. D'un regard rapide, George s'assura que d'Épernoz était sorti du salon ; se penchant ensuite vers l'épouse trahie :
— Madame, lui dit-il avec un accent pénétrant, ma désobéissance est invo'oniaire. Si l'on ne m'eût amené près de vous, je n'aurais pas enfreint votre défense ; mais vous n'avez qu'un mot a prononcer pour que je m'éloigne; dites, le voulez-vous ?
Clémence se sentit désarmée par cette soumission inattendue, et sa physionomie, moins sévère, laissa percer la satisfaction intime qu'inspire toujours à une femme le sentiment de son autorité. D'une voix dont la douceur était déjà une récompense.
— Restez, dit-elle, et écoutez-moi. Je devrais vous haïr, maisjenelevoudrais pas. C'est moi qui suis offensée, et c'est moi qui vous demande la paix.
— Offensée ! reprit le jeune homme, suis-je donc si coupable?
— Ne revenons pas Ifi-dessus. J'aime mieux reconnaître que, depuis longtemps, nous avons eu tort tous deux; vous, de me parler comme vous l'avez fait trop souvent; moi, de prendre au sérieux un langage que vous vous reprochez sans doute, et qu'expiera désormais votre conduite.
— Je ne me reproche rien, je n'expierai rien ; le bannissement dont vous me punissez depuis quinze jours ne m'a pas changé. Ce que je vous ai dit, Clémence, je le pense encore, je le penserai toujours.
— Est-ce ainsi que vous répondez à la confiance de votre ami ?
Sordeuil saisit l'extrémité de l'éventail comme s'il en eût voulu regarder les arabesques, mais, en réalité, pour donner un prétexte à son attitude familière.
— L'amour, dit-il, autorise tout, même la vérité. J'ai toujours méprisé l'hypocrisie, qui sert de masque aux passions mesauines. Un autre chercherait à pallier ce que vous appelez ma trahison à l'égard de votre mari. Je le hais, moi, et je vous le dis; je le hais de tout l'attachement que j'ai pour vous ; car il vous rend malheureuse.
— Je ne vous demande pas de pitié, interrompit la jeune femme avec l'accent de l'orgueil révolté.
— Et ce n'est pas de la pitié que je vous offre, mais le dévoùraent le plus désintéressé, le plus absolu.
— Je ne veux pas d'un dévoûment qui refuse de comprendre que j'ai des devoirs à remplir.
— Des devoirs I répéta George avec ironie, et envers qui? envers un homme qui n'a jamais songé aux siens, qui vous trompe aujourd'hui comme hier, comme demain I
— Prouvez-le moi I s'écria madame d'Épernoz, emportée par la jalousie au-delà des bornes de la prudence.
Sordeuil eut l'air d'hésiter; puis, d'une voix rendue plus incisive par une expression à la fois indignée et compatis santé :
— Vous croyez votre mari en rendez-vous d'affaires, répondit-il, et il est en ce moment à l'Opéra avec madame Javerval.
— Je ne vous crois pas, s'écria Clémence, dont les yeux étincelèrent subitement, tandis que ses joues se couvraient d'une rougeur brrtiante; et, cela fùt-il vrai, il est une chose plus odieuse peut-être (lue l'infidélité d'un époux, c'est la trahison d'un ami. Quoiqu'on vous ait institué mon gardien, je ne suis pas , je pense, condamnée à vous écouter. Quand ma belle-mère voudra partir, nous vous ferons prévenir.
George se leva.
— .l'attendrai vos ordres, madame, dit-il, en accompagnant ces paroles d'un salut respectueux, et il s'éloigna. Au mom«nt où il entrait dans l'autre salon, son frère, qui, depuis leur rencontre ne l'av-iit pas perdu de vue, s'approcha de lui et voulut lui prendre la main ; mais celte avance fui repoussée.
CHARLES DE BERNARD
—Demain, lui dit Sordeuil en passant outre d'un air soulieHX et sombre.
Après le départ de son déloyal cavalier servant, madame d'Epernoz resta quelque temps immobile, savourant dans un morne recueillement la blessure qu'elle venait de recevoir. Bientôt le dépit, l'orgueil, l'indignalion, toulcs les passions vindicatives qui fermentent au cœur d'une épouse outragée, lui rendirent le doute insu|>pûrtable; elle maudit l'esclavage de son sexe, qui ne lui permetlait pas d'aller s'assurer de la vérité ; elle fut sur le point de rappeler George pour lui demander la preuve de son accusation ; enfin, liors d'elle-même, ne sachant quel parti prendre, et obéissant à l'instinct de son impuissance, elle promena tout autour d'elle le regard d'une châtelaine persécutée qui cherche un défenseur. Ses yeux interrogèrent successivement les visages des hommes épars dans le salon, sans rencontrer sur aucun d'eux la sympathie chevaleresque dont elle éprouvait le besoin. Au moment où elle baissait la tète par un tnouvement de désappointement dédaigneux, quehiues paroles murmurées d'une voix douce et un peu tremblante la lui tirent relever; elle aperçut devant elleLéopold Trélau. Apris une longue hésitation, l'étudiant s'était armé de tout son courage pour accomplir cet acte fort simple en apparence, mais assez redoutable en réalité, surtout à dix-huit ans, qui consiste à venir saluer une femme à la mode. Les joues empourprées par une timidité (|ui avait joint son fard aux fraîches couleurs de l'adolescence, il avait déjà dit trois fois : Madame, et deux fois : J'ai l'honueur de vous sonhailei' le bonsoir. Cette gaucherie eût peut-être trouvé grâce devant une coquette à chevrons, mais Clémence était trop jeune elle-même pour apprécier le mérite d'un novice, et trop pénétrée de sa propre émotion pour songer ù celle dont elle pouvait être la cause. A la vue de l'élève en droit incliné devant elle, et en apparence pétrifié au milieu de son salut, le seul sentiment qu'elle éprouva fut cette espèce de joie qu'inspire au milieu d'une foule indifférente la vue d'une personne en qui l'on a confiance.
— Monsieur Trélan, dit-elle en interrompant vivement le compliment laborii'ux qui lui était adressé, si je vous demande un service, me le rendrez-vous ?
— Un service, répéta Léopold, qui se redressa et parut grandir ; parlez, madame, et fallùt-il aller au bout du monde...
— Je ne vous enverrai pas si loin, interrompit la jeune femme en essayant de souiire ; je ne réclamerai de votre complaisance que ce qu'il en faut pour aller d'ici à l'Opéra.
— J'yvaisà l'instant, madame... dès que j'aurai reçu vos ordres.
Clémence hésita un instant, et peut-être, en examinant la physionomie rayonnante de son nouveau servant, se repentitelle de sa démarche ; mais la jalousie l'emporta sur la réserve.
— Je désire savoir si M. d'Epernoz esta l'Opéra, dit-elle, en cachant son embarras sous un air d'insouciance.
En voyant un message pour lei|uel son inuiginalion rêvait déjà quelque but héroïque, aboutir le plus bourgeoisement et le plus moralement du monde à un mari, Trélan sentit tomber son exaltation.
— Et que dirai-je à M. d'Epernoz? demanda-t-il d'une voix dolente.
— Rien, répondit la jeune femme, aussi mal à l'aise que son interlocuteur ; veuillez seulement vous assurer de sa présence... Vous le trouverez peut-être aux baignoires.
L'étudiant s'inclina et partit, aussi désappointé qu'autrefois un poursuivant d'armes qui, après avoir chaussé en songe l'éperon d'or de la chevalerie, se serait réveillé page comme devant.
Sordeuil avait repris sa position près de la table d'écarlé, et de là il avait suivi des yeux, avec une curiosité mêlée d'impatience, la manœuvre de son frère. Pendant tout le temps que dura l'abseure de celui-ci , Clémence alïecta de iu> pas regarder de ce eùié, et se nn^'la à la conversation du groupe dont elle faisait partie; mais, nial;;ro ses efforts pour paraître calme, l'altératiiin de ses traits attestait une émotion extraordinaire. Au bout d'une demi-heure, le messager était revenu.
— Madame, dit-il en essayant une assurance cavalière, M. d'Epernoz est en effet à l'Opéra.
La jeune femme pâlit et sourit en même temps. Tout autre qu'un écolier eût compris et fût devenu muet; le candide Léopold poursuivit résolument :
— Je l'ai trouvé, ainsi que vous le pensiez, aux baignoires, loge n" 13.
— Seul ? demanda Clémence d'une voix à peine distincte.
— Seul ! non pas vraiment, reprit l'étudiant d'un air fin ; il y avait dans la loge deux belles dames, madame Javenal et sa sœur.
Madame d'Epernoz ne répondit pas, mais sa main, en se contractant, brisa son éventail. Le jeune homme ne s'aperçut de rien : à dix-huit ans on regarde beaucoup sans voir.
— Lors(|ue je suis arrivé à l'Opéra, continua-t-il pour soutenir la conversation, on jouait lesexond acte de Gnillaume Tell. Nourrit et madame Damoreau disaient leur duo ; vous savez, madame, le duo que vous chantez si bien, et que j'ai essayé une fois avec vous.
Tout en parlant, Léopold, persuadé que le message qu'il venait d'accomplir lui donnait droit à une récompense, et s'enhardissant à la réclamer, se penchait pour prendre possession d'un fauteuil; avant ([u'il eût le temps de s'asseoir, Clémence lui dit d'un ton bref:
— Je vous remercie de voire complaisance, monsieur Trélan, et je n'en veux pas abuser en vous retenant plus longtemps ; d'autres ont des droits à votre amabilité. On vient de former un quadrille dans l'autre salon, et personne n'a invité mademoiselle Daligny.
— Mais elle est bossue ! répondit le jeune homme d'une voix plaintive.
— A peine. D'ailleurs où serait le mérite, si elle était jolie?
Léopold jeta un regard farouche sur la danseuse en disponibilité, mais n'osa faire aucune nouvelle objection, car il était à l'âge heureux où l'on regarde l'obéissance passive comme un moyen de succès auprès des femmes et comme un titre à leur reconnaissance. Un moment, après l'étudiant furieux et la jeune tille radieuse traversèrent le salon pour se rendre à la contredanse.
Débarrassée de son messager, madame d'Epernoz se tourna du côté de Sordeuil et lui désigna, d'un regard impérieusement expressif, le fauteuil vacant auprès d'elle. George obéit en homme expérimenté; il fit le tour du salon, adressa la parole à plusieurs personnes et finit par se trouver assis à son ancienne place, sans qu'on eût remarqué cette manœuvre.
— Qu'avez-vons donc ce soir? lui demanda la jeune femme d'une voix saccadée; vous paraissez triste.
— Ne suis-je pas exilé? répondit-il en attachant sur elle son regard scrutateur.
— Vous ne l'êtes plus ; ainsi soyez aimable et tâchez que je le devienne, car l'ennui et la maussaderie de cette soirée m'ont gagnée malgré moi.
— Croyez-vous maintenant que je vous aie dit laTèrité, demanda Sordeui', décidé à reprendre d'un seul pas le terrain qu'il avait perdu (|uelques instans auparavant.
— Pas un mot sur lui, interrompit Clémence avec emportement; parlez-moi de vous, de moi, de tout ce que vous voudrez, mais de lui, jamais.
— Jamais de lui, toujours de nous! répondit l'amant empressé d'acquiescer à celle convention.
— Vous aviez raison, il est avec cette femme; voilà trois mois que j'en veux douter. Oh ! je ne suis plus assez belle ni assez jeune, quoique vous prétendiez le contraire : ne me parlez plus de lui, vous dis-je. Comment me trouvez-vous ce solrl Vous ne remaniuez seulement pas que j'ai mis une robe noire. Ne disiez-vous pas, i'autre jour, que vous préfériez le noir dans la toilette d'une femme ?
— Vous m'aimez donc?
— Je ne sais ; s'il était là, je vous répondrais : oui. devant lui. Ne trouvez-vous pas qu'il f.nil bien chaud ici ♦ j'ai la tfte en feu. Surtout ne me parlez jamais de lui, et dites-moi de Jolies choses, comme il lui en dit sans doute.
Un iudifférent aurait eu pitié du sourire convulsif qui »^
LA PEINE DU TALION
rompagna ces paroles, mais les amans ont, en certain cas, un privilège de cruauté. Au lieu de calmer la souffrance dont il était témoin, George l'exaspéra ; loin de chercher à guérir la blessure qu'il venait de faire, il l'élargit, afin d'y frayer un passage à sa passion, jusqu'alors repoussée; car on ne pénètre que par la violence dans le cœur d'une femme vertueuse, et toute blessure est une brèche. Avant la lin de la soirée, ce machiavélisme obtint un succès dont cilt rougi peui-êire un amour plus compatissant et plus généreux. En quittant madame d'Épernoz, après l'avoir recontluite chez elle, t^oideuil emporta un aveu décisif, arraché à l'Indignation de l'épouse outragée, plutôt qu'à la faiblesse de la femme attendrie.
Le lendemain, bîen avant l'heure qui lui avait été désignée au bal, Léopold entra dans l'appartement que son frère occupait, dans une élégante maison de l'avenue des Champs-Elysées.
— Maintenant, dit il , explique-moi, je t'en conjure, le mystère dont tu t'environnes. Si ma curiosité seule était excitée, je la surmonterais pour ne point te paraître importun; mais à l'élonnement que ta conduite me cause se mêle une sorte de frayeur sup' rstitieuse dont je ne puis me rendre compte et pour laquelle je te demande de l'indulgence.
— Ai-je donc l'air d'un tyran de mélodrame? demanda George en souriant tristement.
— Que te dirai-je? Ta vue a bouleversé toutes mes idées. Je te cri>yais à Hières ou à Nice et je te remontre à Paris , il n'y a pas un an que Blanche, que ta femme est morte, et tu n'es pas en deuil ; et je te trouve au bal ! enfin que signifie ce faux nom que lu as pris?
— Holà! maître Léopold, répondit Sordeuil en fronçant le sourcil, il me semble que vous changez nos rôles et qu'en ce moment vous faites un peu trop le frère aîné. Avant de m'interroger, répondez moi. Comment se fait-il que vous connaissiez d'Épernoz?
L'étudiant ne cher.ha pas à dissimuler la surprise que lui causait cette question.
— D'Épernoz, répondit-il, était au service avant son mariage. Je l'ai connu, il y a deux ans, à Cherbourg, où il se trouvait en garnison. En arrivant ù Paris pour y faire mon droit, il y a une quinzaine de jours, je suis allé chez lui, et notre liaison s'est renouée.
— Et c'est toi qui, à Cherbourg, l'as introduit dans notre famille?
— Cela est vrai ; il avait envie de voir le monde, et comme il ne connaissait personne dans la ville, je l'ai présenté, d'abord, à ma mère et à Blanche...
— Si tu n'étais pas mon frère, interrompit George d'une voix sourde, ce que tu viens de me dire serait la mort pour l'un de nous.
— Explii|ne-toi, répondit Léopold troublé par ces paroles. Sordeuil fit plusieurs tours dans la chambre comme pour
maîtriser son émotion ; puis, se rapprochant de l'étudiant:
— J'ai tort, lui dit-il, d'un air plus calme. Pourquoi t'accuser? Enfant que tu étais alors, ponvais-lu prévoir les suites fatales de ton imprudence ?Aujouid'iiui, tu es un homme, je te dirai tout. Une affaire où se trouve engagé mon hoinieur et peut-être ma vie ne doit pas te rester étrangère. D'ailleurs, j'ai besoin de ta discrétion et de ton obéissance; tu en vas comprendre la nécessité, car je ne te crois pas d'humeur, non plus que moi, à laisser un outrage impuni, à tendre l'autre joue après un soufflet.
— On t'a insulté! s'écria le jeune homme avec une impétuosité digne du Cid;s'il le faut un second, songe que je suis ton frère, et que personne avant moi n'a le droit d'être à tes côtés.
— Bien ! Léopold ; si avant peu tu deviens l'aîné de la famille, elle aura en loi un noble chef. Ecoute-moi donc, et d'abord oublie que lu sors d'un bal ; chasse de ion esprit ces images de plaisir, cette niusic|uc enivrante, ces <"eninics plus enivrantes encore. C'est à une scène de deuil que je vais le conduire.
Sordeuil s'assit et resta quelque temps le front appuyé sur la main, évoquant ses souvenirs dans un morne recueillement.
— Il y a dix mois, dit-il enfin, après deux ans de station aux Antilles, je revenais à Cherbourg, avec quelle joie ! lu dois le comprendre. J'allais revoir ma famille, dont j'étais séparé depuis si longtemps; ma femme, en qui j'avais placé le bonheur de ma vie! mes frères, enfans encore; toi-même, Léopold, le plus cher d'eux tous. Nous arrivâmes dans la rade à la fin d'une nuit froide et sombre. Incapable de modérer mon impatience, je me Ils débarquer aussitôt. Le mauvais temps que nous venions d'essuver en mer régnait encore sur la ville. Une pluie glacée fouettait les dalles du port, désert en ce moment, et le vent sifflait avec violence à travers les cordages des navires. Superstition de marin, ou plutôt presseniimenf trop juste, ce triste orage d'hiver qui accueillait mon retour me lii éprouver une anxiété jusqu'alors inconnue. Ce n'est point ainsi, medisais-je, que l'absent doit rentrer dans sa famille. J'aurais payé de n'importe quel prix une heure de jour, un rayon de soleil. D'un pas rendu plus rapide par une in(iuiétude indélinissable, je franchis les rues qui me séparaient de notre maison; là, je m'arrêtai un instant sans oser frapper. Un incident imprévu mil fin à mon irrésolution. En levant les yeux vers l'appartement de Blanche, j'aperçus des lumières à travers les rideaux. Des lumières a cette heure de la nuit ! Etait-ce donc une fête? Mon arrivée était-elle devinée et attendue? Je m'avançai, la porte n'était pas fermée; je montai l'escalier; celle de l'appartement était également ouverte. Dans les premières chambres, plusieurs femmes allaient et venaient d'un air d'agitation et de trouble ; je passai au milieu d'elles sans qu'elles fissent attention à moi, et j'arrivai enfin à l'appartement de Blanche. Ce que je vis alors, je ne le compris pas d'abord, tant ce coup de foudre fut soudain et inouï. Un triste désordre avait bouleversé le calme et l'harmonie de cette chambre, où s'étaient écoulées les plus belles heures de ma vie. Les meubles me parurent déplacés au hasard ; quelques bougies brûlaient çà et là, luttant contre les lueurs blatardes du jour naissant. Sur la commode, hôtel improvisé, j'aperçus un crucifix, un rameau de buis, enfin, tous lesapprêisd'un sacrement redoutable ; en même temps, je sentis une odeur d'éther, ce parfum des mourans, et mon cœur se glaça, car je crus respirer une exhalaison de la tombe. Éperdu, j'entrai. Un cri d'eflroi m'accueillit, et une femme, Antoinette, ma belle sœur, se jeta au-devant de moi ; je la repoussai, mais sans avoir la force de faire un pas de plus, et je restai pétrifié en face du lit, dont les rideaux ouverts me laissaient voir une l'orme humaine étendue, pâle, immobile, expirante enfin , si déjà elle n'était pas morte. C'était Blan<:he!
Léopold prit la main de son frère et la serra en silence. — Ne te mets pas en frais de compassion, reprit Sordeuil avec amertume, tu te reprocherais peut-être ta sensibilité. Un mouvement que fit la mourante m'arracha de ma stupeur; je me précipitai vers elle, je la pris dans mes bras, j'essayai de réchaufiér de mes baisers se» mains et ses joues déjà glacées; en contemplant dans ma douleur avide ce visage si beau jadis, maintenant défiguré par la souffrance, je ne pleurais lias, mais je sentais mon cœur se briser et se dissoudre. Ranimée sans doute par mes étreintes désespérées, elle ouvrit les yeux et les lixa sur moi; ne pouvant parler, je lui souris, comme on fait à ceux qui meurent; une affreuse terreur qui se peignit aussitôt sur ses traits fui sa seule réponse. Elle retira sa main par un ellort dont l'énergie l'épuisa sans doute, car sa tête, cpie j'avais soulevée, retomba pesamment sur l'oreiller. Machinaicmeni, je repris celte main que semblait me disputer quel(|ue incompreheiisiLle caprice de l'agonie; je la sentis frémir et se fermer convulsivement dans la mienne; sans savoir ce que je taisais moi même, par une sorte de contradiction inconcevable dans un pareil moment et (|ue la taialilé seule peut explii|uer, je l'entr'ouvris de force, malgré sa crispation nerveuse. Un médaillon loniba sur le lit; je le saisis avidcmcnl. — Mon portrait I pensai-jc; elle a voulu me dire adieu et donner a njon image son dernier soupir. Je regardai.., Ecoule ceci, Léopold; loi
CFIARLKS DE BERNARD.
qui es à l'âge où toutes les femmes paraissent des anges dont la terre est indigne: ce portrait n'était pas le mien; c'était celui d'un jeune homme, d'un inconnu !
J'ignore ce qui se passa en moi. Blanche avait perdu connaissance, et Antoinette lui faisait respirer des sels. Sans parler, je présentai à celle-ci le médaillon dont je venais de m'emparer. Sans doute, à défaut de paroles, mon visage annonçait une résolution terrible, car elle se jeta sur moi, m'enchaîna de ses bras, et me montrant sa sœur d'un regard suppliant:
— Ayez pitié I me dit-elle-, ne voyez-vous pas qu'elle va mourir ?
— Le nom de cet homme? répondis-je en me dégageant.
Tavais prononcé ces mots d'une voix très basse, et pourtant, chose étrange t malgré son évanouissement. Blanche les entendit. Par un surnaturel effort, elle se dressa sur son séant ; je me jetai en arriére pour qu'elle ne me touchât pas ; mais elle, ouvrant péniblement ses yeux déjà vagues et obscurcis, n'eut pas l'air de songer à moi. Elle chercha sa sœur, qui s'était placée entre nous deux, se souleva vers elle, et d'une main lui ferma la bouche; puis, adressant à je ne sais quelle image invisible un sourire où sembla s'exhaler la dernière flamme d'un amour à peine vaincu par la mort, murmura quelques mots que je ne pus comprendre, quoique je me fusse penché pour les recueillir, et s'étendit lentement sur le lit, sur la tombe, dois-je dire, car c'en était une : Blanche se mourait.
En ce moment, le tintement d'une petite cloche se fit entendre au dehors ; un bruit de pas s'y mêla bientôt. On s'arrêta devant la maison ; puis les pas retentirent dans l'escalier. Enlin la porte s'ouvrit : sur le seuil j'aperçus un prêtre, et derrière lui, dans l'autre chambre, plusieurs femmes tenant des cierges. C'était le viatniue qu'on apportait à la mourante. Je ne suis pas impie, mais à cette vue, l'enfer que j'avais dans le cœur se révolta. J'allai brusquement au devant du vieillard :
— Cette femme est à moi, monsieur, lui dis-je en l'arrêtant; personne ne lui parlera en ce moment.
— Cette femme est à Dieu, à qui nous sommes tous, répondit le prêtre d'une voix calme et grave ; si vous voulez vous placer entre le maître et sa créature qu'il appelle à lui, faitesle comme un chrétien. Priez pour celle qui bientôt priera pour vous dans le ciel.
Il accompagna ces paroles d'un regard devant lequel se baissa le mien. En face d'un lit de mort, la religion est souveraine ; je l'éprouvai, car une honte soudaine se mêlant à ma fureur, je me rangeai pour laisser passer cet homme qui venait au nom d'un Dieu dont la tempête m'avait parlé plus d'une fois. Profilant d'une lueur de vie qui brillait encore au front de Blanche, il commença sans retard son ministère. Je voulais m'éloigner, car je ne sentais dans mon cœur ni religion ni miséricorde, et il me semblait que ma place n'était pas là. Les femmes agenouillées dans l'autre chambre me fermèrent le passage ; je n'osai sortir. Au milieu de ces étrangères qui pleuraient et priaient, je restai seul debout, sans larmes ni prières. Une seconde fois le regard du vieillard s'arrêta sur moi ; une seconde fois je me sentis vaimu, et je me misa genoux; mais si mon front se courba, mon œil resta sec et ma bouche muette. Les oraisons du piètre, les sanglots d'Antoinette, les soupirs de plus en plus étouffés de celle que j'avais tant aimée, laissèrent mon cœur aride comme font les vagues de la grève qu'ils arrosent. Dans ce cœur si cruellement éprouvé, il ne restait plus qu'une seule veine pal|iilante et féconde, celle de la vengeance. A la vue dn portrait que je froissais dans ma main en le dévorant du reg;ird, mais en le cachant à tous les yeux, cette veine venait de s'ouvrir pour ne se refermer jamais.
La triste cérémonie achevée, tout le monde se leva et sortit ; seul je restais à genoux, aveugle et sourd à ce qui se passait. Le i>rêtre s'approcha de moi. Il avait été le confesseur deBlanclif; il savait tout.
— Cette heure terrible, me dit-il, doit être une heure de réconciliation et de miséricorde. Vous avez joint ves prières aux nôtres; que le ciel vous en récompense! Mais sans la
LE sir.cLB.— NOiiin «onniEN.
charité, la prière est-elle complète? Cette pauvre femme paraitra-t-elle devant son juge chargée de votre colère? Lui refuserez-vous, quand elle va mourir, une parole de pardon?
Il m'avait pris la main, et je me laissai conduire près du lit. L'agonie faisait des progrès si rapides, que d"un instant ù l'autre la figure de Blanche se décomposait, et revêtait une expression plus funèbre. A cet aspect, je devins faible, et je sentis un flot de larmes monter de mon cœur à mesyeux. Ému d'une irrésistible pitié, je me penchai vers cette belle moitié de ma vie que j'allais perdre pour toujours. J'approchai mes lèvres de son front baigné de sueur par l'haleine delà mort, et d'un accent que brisait la douleur :
— Blanche, lui dis-je, peux-tu m'entftidre? C'est moi ; c'est George.
— Henri, me répondit un souffle plutôt qu'une voix. Je bondis en arrière.
— Que Dieu lui pardonne ! m'écriai-je, et je m'élançai hors de la chambre.
Un moment après, on vint m'annoncer la mort de Blanche, dont le dernier soupir s'était peut-être exhalé avec le nom de son amant. Sa sœur et son confesseur gardèrent fidèlement son secret; je ne pus rien savoir. Le jour même, laissant à d'autres le soin de lui creuser une tombe, je quittai Cherbourg. La morte était à Dieu, comme avait dit le prêtre, et je ne pouvais frapper un cercueil ; mais l'homme vivait sans doute encore, et lui m'appartenait. H me fallait sa vie pour mon honneur ; je le jurai par un de ces sermens qu'on ne viole pas. Où le chercher cependant, et comment l'atteindre? Son portrait et le nom de Henri étaient les seuls indices qui pussent me mettre sur sa voie, car a qui m'adressersans publier ma honte? Heureusement, l'instinct de la vengeance est infai lible. Sur le médaillon était la date de Paris et le nom du peintre. J'accourus à Paris; je fis une tache à la miniature, et j'allai chez cet homme.
— Un de mes amis dont vous avez peint le portrait, lui dis je, m'a chargé de vous l'apporter pour y faire une réparation.
Il jeta les yeux sur l'ivoire, et, après une seconde de réflexion, le nom que je poursuivais s'échappa de sa bouche. Ce nom, faut-il te le dire, et nel'as-lu pas déjà deviné?
Sordeuil se leva, ouvrit un bureau, et y prit un médaillon qu'il présenta à son frère.
— D'Épernoz! s'écria Léopold en baissant la tête.
— La trace trouvée , reprit George , le reste était facile. J'appris que depuis quelques mois d'Épernoz avait quitté le service pour se marier, et qu'il habitait Paris. J'allai l'attendre à sa porte. Il sortit enfin ; mais il n'était pas seul , sa femme l'accompagnait. A cette vue, ma main prête pour l'outrage resta paralysée. Cette femme est jeune et belle, comme tu sais. 11 l'aime sans doute, me dis-je. Cette pensée illumina soudainement mon esprit et ouvrit à ma vengeance une roule imprévue. Les fortes passions sont patientes , parce qu'elles sont sûres d'elles-mêmes. Mon plan fût fait aussitôt; je le mûris nuit et jour, et j'en combinai les moindres détails avec une prudence inouïe. Sous prétexte de rétablir dans le Midi ma santé altérée par une campagne pénible, j'obtins du ministre un congé illimité. Tout le monde me crut parti pour Nice. Toi-même, qui étais alors ù Nantes, tu fus trompe comme les autres. Ayant passé ma vie sur mer ou dans les ports, personne ne me connaissait à Paris ; ainsi aucun obstacle de ce côte. Tout me servit d'ailleurs. Il se trouva qu'un de mes amis, à qui j'ai sauvé la vie aux Antilles, fréquentait le monde que voit ici d'Epernoz. Sur ma demande, il m'y introduisit sous ce nom de j^ordeuil qui a appartenu autrefois à notre famille. Bientôt j'y rencontrai rhi^mme ponr qui je m'abaissais à celte vie de mensonge. Je me liai facilement avec lui, car la frivolité de son caractère en exclut la deOanca et le rend peu réservé dans le choix de ses amis. Nous devînmes intimes, et sa maison me fut ouverte. I! y a huit mois que cela dure , Léopold ; huit mois que je marche , que je rampe dans ce sentier d'embûches et de trahison ; mais au-
LA PEIXE DU TALION
jonrd'hui je suis arrivé, demain je pourrai relever la têle et me purifier de celte boue dont je me suis volontairement souillé. Le sang lave tout.
Un triomphe sauvage éclaira la sombre figure de George. Son frère, que ce récit avait plongé dans une morne stupeur, le regarda quelque temps en silence.
— Que prétendslu faire? lui dit-il enfin; je ne te comprends pas, et pourlant les paroles m'effraient. D'Épernoz t'a mortellement offensé; mais il n'est qu'un moyen d'effacer une pareille injure.
— Un duel, n'est-il pas vrai? répondit Sordeuil avec un accent de dédain. Rassure-toi, je ne l'assassinerai pas. Mais, enfant, sais-tu ce que c'est qu'un duel? c'est un coup de dé dont la vie est l'enjeu. Qui te dit que je ne perdrai pas? Oui, certes, cette partie se jouera-, mais auparavant je l'égaliserai. Je rendrai à cet homme l'outrage que j'en ai reçu, je lui tuerai l'âme en attendant le corps; ou, si je dois mourir, je lui laisserai au cœur une de ces blessures qui ne se ferment
' que dans la tombe.
?; • — Que veux-tu donc? au nom du ciel !
. — Honte pour honte , déshonneur pour déshonneur , infamie pour infamie ! Ce que je veux , c'est la vengeance avant le combat et à l'abri de ses liasards. Cette vengeance si profondément conçue, mûrie avec tant d'amour, je la possède enfin. Quelques momens encore, et j'aurai accompli ma mission, implacable comme la justice, comme elle sans faiblesse ni remords. Grâce à cet homme, j'ai trouve l'adultère dans mes foyers. A son tour maintenant
— C'est donc Clémence que tu veux perdre? s'écria l'étudiant en se levant impétueusement.
— Je la plains, elle est innocente; mais elle se trouve sur ma route ; il faut reculer ou l'écraser au passage, et je ne reculerai pas.
Sordeuil tira de sa poche un éventail et le jeta sur la table avec un sourire mélancolique.
— Elle est dans ma main , reprit-il , comme cet éventail était dans la sienne, et je la briserai comme elle i'a brisé. La vie est un jeu cruel; victime ou bourreau , voilà la seule alternative.
— Elle t'aime donc? interrompit Léopold , dont les joues se couvrirent d'une froide pûleur.
— L'abîme attire. D'ailleurs, depuis huit mois, j'ai dirigé vers ce but unique toutes les puissances de mon âme, et vouloir, c'est pouvoir. Penses-tu que beaucoup de femmes eussent résisté jusqu'à ce jour?
L'étudiant prit l'éventail et le contempla quelque temps avec un muet désespoir, puis, par un débordement soudain des sentimens qui lui torturaient le cœur :
— Elle t'aime et tu veux la perdre ! s"écria-t-il ; et tu me parles de cela froidement, comme d'une chose possible et humaine! Cela ne sera pas, George, tu ne commettras pas cette lâcheté... oui, cette lâiJietél Celui qui frappe une femme est un lâche 1 Provoque d'Épernoz; tue-le, le ciel sera juste en cette rencontre. Mais elle, épargne-la; que t'a-t-elle fait?
— Et toi, épargne-moi ta vertueuse indignation. Que pourrais-tu me dire que je ne me sois pas dit déjà? Oui, l'action que je médite est horrible ; mais, tout horrible qu'elle soit, je la commettrai. J'ai pitié de cette femme, mais la haine (lue j'ai pour lui est plus forte (jue cette pitié. Chaciue fois qu'il m'arrive d'hésiter, je n'ai qu'à me rappeler le lit de mort de Blanche, mon cœur alors devient de fer. Tu ne sais donc pas que je l'aimais, Blanche I et qu'il me l'a prise, et qu'il l'a tuée, car elle est morte de chagrin en apprenant son mariage ; il s'en est vanté devant moi. Tu ne sais pas qu'il a fait de celle à qui j'avais donné mon nom une créature perdue et déshonorée, dont, par mépris, je ne porto pas même le deuil. Et lu veux qu'aujourd'hui j'écoule une compassion vulgaire I tu veux que je remette à cet homme une partie de la peine; que, satisfait par sa mort, je lui fasse grâce de la torture! Non : ce que j'ai souffert, il le souffrira: cela est jusie. Ainsi donc, laisse celle femme subir sa destinée; car, intercéder pour elle, c'est intercéder pour lui, et je ne pense pas que tu l'oses.
— Eh bien 1 reprit Léopold d'une voix brisée par l'émotion, je ne dis plus grâce pour elle, mais grâce pour moi!
— Pour toi!
— Je l'aime!
•— Enfant ! Il y a quinze jours, tu l'as vue pour la première fois.
— Je l'aime!
— A ton âge, on aime toutes les femmes.
Trélan prit les mains de son frère, et les serrant dans les siennes avec une angoisse inexprimable :
— Je l'aime, te dis-je ; tue-moi, mais ne la déshonore pas. En ce moment, un bruit de pas et la voix d'une personne
qui parlait au domestique se firent entendre depuis l'anlichambre.
— C'est lui, dit Sordeuil, je le reconnais comme une femme devine l'approche de son amant. Il ne faut qu'il te voie.
Par un mouvement instinctif aussi rapide que la pensée, Léopold saisit l'éventail, qui élait sur la table, et s'élança dans la chambre à coucher, dont son frère lui ouvrait la porte.
D'Épernoz entra de l'air cavalier qui lai était habituel. Avec la familiarité d'usage entre amis, il jeta son chapeau sur le divan, enfourcha une causeuse, et s'assit à la manière de Napoléon au bivouac d'Austerlitz.
— Mon cher, dit-il alors, voulez-vous suivre un sage conseil? Ne vous mariez jamais.
Rentré subitement dans son rôle, Sordeuil accueillit par un sourire complaisant ce préambule, qui d'ailleurs piqua sa curiosité.
— Quel dégoût de votre état vous a pris? répondit-il.
— On croit épouser une jeune fille douce et bonne; on se trouve uni à un être capricieux, fantasque, intolérant.
— Je croyais madame d'Épernoz le modèle des femmes, et je vous croyais vous-même plus heureux en mariage que vous ne le méritez, entre nous.
— Voici de l'à-propos, lorsqu'en ce moment même je viens de jouer le rôle le plus ridicule qui soit au monde, surtout pour un mari; le rôle d'amant passionné, suppliant etéconduit.
— Après votre aventure d'hier au soir...
— Oui, parlez-moi d'hier.. Je ne souhaiterais pas à mon plus mortel ennemi une soirée pareille. Décidément, mon cher, madame Javerval m'ennuie à périr. Figurez-vous d'abord qu'elle avait un chapeau bleu. Connaissez-vous rien d'affligeant comme un chapeau bleu? De plus, sur ce chapeau, une profusion de plumes si extravagante qu'on eiU dit le panache d'une mule aragonaise. Et comme elle a l'habitude de battre la mesure à faux avec sa tête, toute la soirée cette botte de plumes a valsé ou sautillé, suivant le mouvement, à deux pouces de mes yeux, si bien que j'ai encore la migraine. Autre grief : Madame Javerval devient précieuse, intclligentielle, comme elle dit; il lui faudra bientèl des bas de la couleur de son chapeau. Ne m'a-l-elle pas demandé hier si j'aimais Klopstock. Klopstock! Comment voulez-vous qu'une passion résiste à cela? Enfin, ce bon Javerval me fait de la peine. Je sais par cœur son écrin; quand je continuerais de la sorte jusqu'à la fin du monde, ce serait toujours la même chose. Bref, ce malin, après avoir ruminé longtemps sur ce chapitre, j'avais résolu, pour conclusion, de rentrer exemplairement dans le giron conjugal. Au premier mol d'amende honorable, j'ai trouvé une figure glaciale, un mélange d'ironie et de sévérité qui semble prendre sa source dans quelque implacable ressentiment. Ma belle-mère étaitCorse ; je crains que sa fille n'ait hérité de son sang orgueilleux et vindicalil.
— Penseriez-vous que madame d'Épernoz, croyant trouver une justification dans votre conduite...
— Clémence est la vertu même!... Mais toutes les femmes commenrenl par la vertu. Que vous diraije? Je crains, sans savoir (|uoi. Je crois que je deviens jaloux.
— Allons donc I Je vous connais des principes trop larges, une philosophie trop solide.
— Riez, célibataire que vous êtes! Je vous dis que les fumées d'Orosmanc nie montent au cerveau. Et savez-vous quel
CHARLES DE BERNARD
ai
est mon Nérestan? Cejouvencel que vous avez vu hier au soir chez madame d'Agenest.
— M. Trélan? dit George en Ijaissant h voix.
— Lui-même. Voilà quinze jours que ce petit Bas-Normand nous est arrivé par le cotlie, et en voilà douze au moins qu'il est amoureux de ma femme. Il ne perd pas de temps, comme vous voyez, et il joue caries sur table. C'est un de ces chérubins d'amour qui feraient volontiers de leur cœur une cocarde^ Deux ou trois fois déjà, je l'ai surpris en extase devant Clémence comme devant une madone. L'enfant n'est pas dangereux; mais la vengeance est le plaisir des femmes comme celui des dieux, et tout instrument peut lui paraître bon.
— Ainsi, vous êtes jaloux, ditSordeuil avec un étrange sourire.
—C'est beaucoup d'honneur que je fais à cet écolier, n'est-ce pas ? Mais ce que je prends pour de la jalousie, n'est probablement que du dépit. Mon échec de ce matin m'a piqué an jeu. Plus j'ai été rudement repoussé, et plus je tiens à une réconciliation, j'entends une réconciliation tendre et complète.
— Qui vous arrête?
— Vous ne rirez pas de moi, n'est-il pas vrai?
— Pourquoi donc?
— C'est que vous ignorez l'état des choses; le voici. M'étant marié par raison et non par amour, j'avais le désir assez naturel d'alléger mes chaînes, de conserver, mari, mon indépendance de garçon ; en conséquence, j'avais adopté le système de l'appartement séparé.
— Système excellent!
— Absurde! Vous l'alleï voir. Madame d'Épernoz s'est si bien habituée à l'isolement auquel l'ont condamnée d'abord mes fantaisies de liberté, que fous les soirs son appartement se transforme en une citadelle fermée, verrouillée, barricadée, je crois, et dont je suis exclu.
— Quel enfantillage! N'avez-vous pas vos droits!
— Mes droits! vous moquez-vous de moi? Vous voudriez, sans doute, que je vinsse, avec renfort d'huissiers et le code à la main, signifier à ma femme de me donner accès dans le sanctuaire matrimonial! Quand l'orage souffle, l'homme prudent ne s'y expose pas. Les impressions féminines sont passagères comme l'orage, et je vais attendre le beau temps ù Fontainebleau.
— Vous partez? demanda George.
— Ce soir. J'ai une affaire là-bas qui me retiendra quelques fours, pendant lesquels la cruauté de madame d'Épernoz s'ac«ucira, j'espère.
Le domestique de Sordeuil entra et remit une lettre à son maître. En jetant les yeux sur l'adresse, le marin éprouva ane émotion si vive qu'il rougit; il se leva, s'approcha de la lenêtre, et lut ce peu de mots tracés d'une main qui avait tremblé en les écrivant:
<i Je suis folle, mais je crois à votre honneur. Ce soir ! »
— Il a raison, se dit George, c'est le sang corse qui parle. En écrivant, elle a pensé à madame Javerval bien plus qu'à moi. Mais que m'importe?
— A quoi rêvez-vous? demanda d'Épernoz en riant ; voilà un billet doux qui vous émeut furieusement. Vous venez de rougir d'une façon tout-à-fait sentimenlale.
Sordeuil caciia la lettre dans la poche de son gilet. -7- Vous partez donc ce soir pour Fontainebleau? reprit-il d'un air pensif.
— Oui. J'ai déjà annoncé chez moi mon départ. J'avais même conçu à cet égard un projet; mais ce serait un enfantillage.
— Quel projet?
— Pendant mon absence, je suis sur que madame d'Épernoz, adoptant le pied de paix, se départira de ses précautions accoutumées; le pont-lcvis restera liaissé, la herse levée; en un mot, la forteresse deviendra abordable. Je voulais donc, au lieu de partir réellemeut, revenir au moment où l'on m'aurait le moins attendu; celte nuit, par exemple. C'est presque aussi bête (juc le cheval de Troie, je le sais; mais ([uaïul on osl ù lit porte, on voudrait se métamorpiioser en mouche atin
d'entrer par la serrure. D'ailleurs, bien des circonstances seraient pour moi, la nuit, le mystère, la surprise.
Sordeuil resta quelque temps avant de répondre. Ses yeux fixes, les pMs mobiles de son front, annonçaient une lutte intérieure, (lue termina une de ces résolutions violentes par les quelles on joue sa vie sur un coup de dé,
— Votre projet, dit-il, me semble fort bien imaginé, et j ne comprends pas que vous hésitiez.
— Sérieusement?
— Sérieusement.
— Vous ne trouvez pas que c'est du vieux mélodrame?
— Toutes les femmes aiment ces coups de théâtre.
— C'est vrai, et puisque vous m'approuvez...
— Que risquez-vous ?
— Et puis, il y a là dedans un air d'aventure qui me plaît. Il me semble (|ue je suis encore garçon. Clémence est bonne au fond; ce malin elle m'a traité sévèrement ; elle se le reprochera peut-être, et je veux saisir l'instant de la réaction. C'est décidé ; ce soir j'imite Henri IV, je conquieis mon royaume. Ce sera toujours aussi amusant que de lire Klopstock avec madame Javerval.
Le frivole jeune homme se leva, se mira dans la glace en rétablissant l'harmonie de sa coillure, et prit son chapeau.
— Je sors avec vous, ditSordeuil, qui, en voyant approcher ledénoùment du drame, voulut éviter un nouvel entretien avec Léopold.
Au bruit de la porte qui se fermait, l'étudiant s'élança de la cliambreoù il s'était caché, sortit à son tour, monta dans un liacre et suivit le cabriolet où son IVère venait de s'asseoir à côté de d'Épernoz. Arrivé au boulevard, il s'assura que la voiture dont il épiait la marche tournait à gauche et conti* nuait sa route derrière la Madeleine. Cessant alors sa poursuite, il se lit conduire dans la rue de Provence, où demeurait madame d'Epernoz.
Les dangers extraordinaires inspirent parfois^ aux caractères habituellement timides des décisions dont l'énergie égaie la soudaineté. La confidence que venait de recevoir Léopold, et la conversation dont il n'avait entendu qu'une partie, l'électrisèrent en le foudroyant. Au milieu du chaos de son esprit, deux sentimens rivaux, l'attachement voisin du fanaslime qu'il portait à son frère depuis l'enfance, et le culte plus récent, mais non moins exalté, qu'il avait voué à madame d'Epernoz, se dégagèrent lumineux comme deux phares qui, pendant une nuit d'orage, signalent aux marins la roule à suivre et les écueils à éviter. Exagérant, selon l'usage des nubles cœurs, la faute involontaire qu'il avait commise en introduisant dans sa famille le séducteur de Blanche, il en conclut, pour lui-même, le devoir de la réparer, et de concilier celle expiation avec le dévoûnient dont son amour lui faisait une loi.
— Venger mon frère, sauver Clémence! se dit-il en formulant sa résolution par cette devise, comparable aux cris d'armes qu'adoptaient les chevaliers pour marcher au combat. L'esprit calcule, le cœur improvise. Pressé par l'imminence du i)cril et sans prendre le temps de combiner les moyens d'atteindre son double but, le jeunehomme sejetaplulùt qu'il n'entra dans la maison dont il n'avait franchi le seuil que bien peu de fois, et jamais sans une amoureuse terreur.
Madame d'Épernoz était assise dans son salon, seule et pensive ; entre le devoir et la vengeance, son âme Ooltail comme une bar(iue sans gouvernail, qu'une vague éloigne du rivage, dont une autre la rapproche parfuis, et qui, dans cette luile inégale, dérive de plus en plus vers la pleine mer où l'attend la tempête. En attendant annoncer M. Trélan, elle se leva, jeta un regard de courroux au domestique qui laissait troubler sa solitude, et resta debout, l'œil sombre, le front hautain, le maintien glacial. A la vue de celle pour qui so» cœur nourrissait une passion aussi riche de désirs que pauvre d'espérances, l'amour d'Olinde pourSophronie, l'étudiant devint immobile à son tour. Il chercha son courage et ne le trouva plus. L'élrangete de sa mission lui vint à l'esprit et la lui rendit formidable. Pour perdre une lemnie, il est dos pa-
LA PEINE DU TALION
rôles banales, faciles à retenir et que tous les hommes savent de bonne heure; pour la sauver, le vocabulaire est plus stérile, car c'est là une œuvre peu en usage. Troublé par l'accueil décourageant dont il se voyait l'objet et qui semblait lui demander la raison de cette visite importune, Léopold balbutia quelques paroles sans suite, puis, s'accrocliant à une inspiration soudaine, comme l'homme qui se noie à la corde qu'on lui jette, il tirade sa poche l'éventail qu'il avait pris chez son frère, et l'offrit en silence à madame d'Ép rnoz. A cette vue, la jeune femme tressaillit comme si on lui eût présenté un poignard ; mais domptant aussitôt son émotion, elle fixa sur l'élève en droit un regard plein de pensées orageuses.
— Vous l'avez perdu au bal , dit Trélan, à qui une généreuse délicatesse inspira ce mensonge ; je l'ai trouvé, madame, et je vous le rapporte.
Clémence prit l'éventail qu'elle avait oublié dans la main deSordeuil, et l'ouvrant avec une aflectalion d'insouciance, qui lui coûta un effort surhumain :
— Je vous remercie, répondit-elle, mais il était assez inutile que vous prissiez cette peine : dans l'état où je le vois, il ne peut jjIus me servir.
— Il est brisé, reprit lejeune homme avec untriste sourire, brisé comme un cœur.
— Voilà un propos de lendemain de bal. Ces jours-là, on est toujours mélancolique. Moi-même je me sens maussade et souffrante. J'avais dit qu'on ne reçût personne.
A cette espèce de congé, Léopold rassembla toute son assurance.
— Un mot, de grâce, madame, répliqua-t-il ; vous me renverrez ensuite; mais, je vous en conjure, écoutez-moi, et pardonnez à mon émotion l'inconvenance que vous trouverez peut-être dans mes paroles. Près de vous je me sens toujours troublé, maintenant plus que jamais. Cependant j'aurais si besoin de courage! Je donnerais ma vie pour ne pas vous déplaire, et je vais peut-être vous oflcnser.
-=- Alors je vous éviterai cette fauie en ne vous écoutant pas, reprit madame d'Épernoz, empressée de se dérober à une conversation dont le sujet ne pouvait être qu'embarrassant pour elle.
— Vous craignez que je ne vous parle de mon amour, s'écria Trélan en s'exallant à ses propres paroles, comme un soldat s'enivre à l'odeur de la poudre; rassurez-vous, madame, je ne vous dirai pas que je vous aime. Que vous importent mes rêves et mes souffrances? Je ne vous parlerai pas de moi, mais de vous, de vous seule, de vous pour qui je voudrais mourir.
Clémence s'approcha de la cheminée et porta la main au cordon de la sonnette, geste puéril auquel, de son coté, l'étudiant répondit par un geste d'écolier, en se jetant à penoux, car la jeunesse se plaît aux allures romanesques ainsi qu'aux poses dramati(|ues ; ù vingt ans, un séducteur est aussi prodigue de géiuilli'xions qu'une vieille dévote, et le lordon de la sonnelte parait d'un merveilleux secours à l'imagination eflarouchable d'une femme vertueuse.
— Sortez, monsieur, (lit madame d'Épernoz, qui crut devoir corroborer de cette phrase de convention sa menaçante pantomime.
— Vous ne me comprenez pas, s'écria Léopold en étendant vers elle ses mains suppliantes. Je ne vous demande rien, madame, je ne vous dis pas : Aimez-moi ! Votre cœur est un trône dont je suis indigne ; mais un autre en est-il plus digne (luemoi'/ Peut-être le croyez-vous, et je dois vous dalromper. Ne me regardez pas ainsi, vos yeux m'oient la force de parler.
— Expliquez-vous, répondit la jeune femme avec un mélange d'impatience et de confusion.
— Vous êtes si belle I continua l'amoureux de dix-huit ans d'une voix tremblante; tous ceux qui vous voient vous aiment. Eli bien! si, dans le nombre, il se trouvait un homme (|ui eût osé sortir de l'adoration silencieuse (lu'on doit aux anges, ne l'écoiitez pas, car ses paroles sont empoisonnées ; son amour est un ahiiiie tapissé de (leurs : ne vous baissez pas pour les cueillir, le piiil vous glisserait et la mort est au fund.
Ignorant qu'en certain cas les (emmes pardonnent plus volontiers une offense qu'un conseil , fort d'ailleurs de son in-
tention héroïque, lejeune homme allait poursuivre sa harangue, dont l'emphase trahissait des habitudes rhétoriciennes non encore effacées par l'usage du monde; madame d'Épernoz l'arrêta court par un de ces sourires qui, si toutefois une comparaison anacréontique est permise aujourd'hui, sont aux lèvres d'une jolie femme ce qu'est l'épine à la rose.
— Je vous croyais élève en droit et non en théologie, ditelle ; mais votre attitude nuit à votre sermon. Un prédicateur ne se met pas à genoux ; à défaut de chaire, prenez du moinf ce fauteuil.
Navré de cette raillerie, Léopold se leva brusquement, et, repoussant le siège que lui présentait une ironique politesse :
— Au nom du ciel, reprit-il, ne me traitez pas ainsi. Un affreux danger vous menace ; il s'agit de votre réputation, de votre bonheur, de votre vie peut-être.
Clémence contempla l'étudiant d'un air étonné.
— Le sermon se change en énigme, dit-elle. Je n'ai pas plus d'intelligence pour l'une que de goût pour l'autre.
Trélan hésita quelque temps, comme si un violent combat se fût livré dans son esprit; enfin, d'une voix entrecoupée .
— Est-il vrai, demanda-t-il, que vous aimiez monsieur de Sordeuil?
A cette question inouïe, madame d'Épernoz rougit et pâlit successivement ; puis, se redressant avec une majesté de reine, elle foudroya l'étudiant d'un superbe regard et se dirigea vers la porte du salon. Au moment où elle l'ouvrait, son mari parut sur le seuil. Il y eut un instant de silem-e et d'immobilité. D'un regard scrutateur et déliant, d'Épernoz interrogea la figure et le maintien des deux autres personnages. L'émotion visible de Tréian, qui paraissait cloué sur le tapis, lui inspira des appréhensions que dissipèrent en partie la contenance courroucée et hautaine de Clémence. Se rangeant pour la laisser sortir, sans lui adresser ni en recevoir une seule parole, il referma la porte, s'avança d'un air sérieux vers le visiteur désappointé et lui fit subir de nouveau, de la tête aux pieds, un examen aussi minutieux que l'inspection à laquelle un sergent instructeur soumet une reirue. Toutù coup, un sourire aigre-doux desserra ses lèvres, et ses yeux restèrent fixés penuant un moment sur la jambre droite de Léopold.
— Monsieur Trélan, dit-il alors en accompagnant ses paroles d'un regard persiflleur, vhhs êtes jeune, et je vais vous donner un conseil. Une autre fois, lorsque vous voudrez vous prosterner aux pieds d'une femme, ce qui, entre nous, est d'un goût un peu suranné, choisissez mieux votre place. Sachez qu'on ne se met jamais à genoux près d'une table à ouvrage; il en tombe toujours mille brinborions aussi traîtres que les bijoux indiscrets.
Machinalement, le jeune homme porta les yeux sur son genou, au(]uel s'étaient attachés plusieurs brins de laine de diftérentes couleurs, semblables à d'autres épars sur le tapis et à un ouvrage de femme posé sur la table. Cette vue achevant de le déconcerter, il resta la tête baissée au lieu de répondre. D'Épernoz s'approcha de la cheminée, chauffa les semelles de ses bottes l'une après l'autre, siffla un motif de Rossini, et reprit d'un ton de plus eu plus pre/voquant :
— Il est trois heures; n'allcz-vous pas à l'école aujourd'hui? Je vais précisément au faubourg Saint- Jacques; si vous voulez, je vous mettrai devant votre classe. Il ne faut pas vous faire donner un pensum.
La première surprise passée, un éclair traversa l'esprit de Léopold.
— Elle n'a pas voulu m'entendre, se dit-il, et si je n'ôte pas tout prétexte à la vengeance de mon frère, elle est perdue. Il n'est qu'un seul moyen de la sauver, c'est de tuer cet homme.
Relevant alors ses yeux, plus hardis à défier un adversaire qu'a supporter le regard d'une femme, il lit deux pas en avant, et d'une voix vibiante :
— Vous êtes uii insolent! s'écria-l-il.
A son tour, d'Épernoz demeura Interdit. Une pareille provocation, adressée par tout autre qu'un enfant de dix-huit ans, se fût attiré un i)rompt châtiment; mais, avec un inférieur, toute querelle est embarrassante, car la vanité ne peut qu'en souffrir. L'âge de l'élève en droit impliquait une de ces
CHARLES DE BERNARD
inégalités devant lesquelles, plutôt qu'en face d'un ennemi redoutable, recule le courroux d'un homme d'honneur. Par respect pour lui-même, le mari se contint, et, laissant tomber sur celui qui venait de l'insulter le regard de pitié qu'un lion pourrait jeter à un chevreuil belliqueux :
— Vos professeurs vous ont mal élevé, répondit-il ; si j'avais ici des verges, je réparerais leur négligence.
— De vous à mol, répliqua l'eludiani pâle de colère, il ne doit pas éire question de verges, mais d'épées! et cela quand vous voudrez!
— Vous mériteriez encore une férule pour ce propos, reprit d'Epernoz, dont le sang-froid railleur semblait s'accroilre avec l'emportement de son interlocuteur. En vérité, votre éducalion est toul-à-fait manquée. Apprenez, monsieur le bachelier, qu'on trompe un mari quand on peut, mais qu'on ne l'insulte jamais.
— Ce sont les lâches qui trompent! Si tel est votre usage, il ne sera pas le mien !
D'Epernoz se mordit les lèvres comme un homme qui sent sa patience près de lui échapper. En remarquant ce symptôme, Trélan reprit d'un ton encore plus insultant :
— Je ne suis pas plus d'humeur à recevoir vos conseils qu'à supporter vos sottes plaisanteries sur mon âge! Il y a trop loni;temps qu'elles me fatiguent! Je vous déclare que je m'en trouve offensé et que vous m'en rendrez raison !
— Cela sera plus facile que de vous rendre la raison, dit l'homme du monde en riant au nez de l'écolier.
— L'heure, le lieu et les armes? demanda celui-ci d'un ton solennel.
— L'heure!... dès que vous aurez de la barbe; le lieu...
— Si vous ne me répondez pas sérieusement, si vous ne fixez pas sur-le-champ une rencontre, je vous y forcerai malgré vous !
— Comment cela?
— En vous insultant publiquement.
— Il est ( ompLéiement fou, se dit le mari. La peste soit du lycéen! Me battre avec lui.r'est me couvrir de ridicule. D'un autre côté, il commence à m'échauffer les oreilles.
— J'attends votre réponse, dit Léopold, immuable dans sa résolution. Si vous m'en croyez, nous terminerons cela aujourd'hui même. Il n'est que trois heures, et il n'y a pas fort îo:n d'ici au bois de Boulogne.
— Aujouru'iîui, cela est impossible : j'ai pour ce soir un engagement auquel je neveux pas manquer.
— Demain, alors?
— Demain soit, étaliez au diable jusque là, s'écria brusquement d'Epernoz, dont la patience était à bout. Demain matin, à neuf heures, derrière la Muette ; puisqu'il vous faut absolument une correction, je vous la donnerai malgré mon peu de goût pour le rôle de frère fouetteur.
Léopold prit son chapeau, et se couvrant d'un air grave :
— A demain! répondit-il, et songez qu'un de nous ne doit pas rentrer vivant à Paris.
Cette phrase dramatique prononcée, il salua d'un léger signe (le tête son futur adversaire, tout en le déliant du regard, et sortit du salon aussi fier iiue dut l'être David sur le point de combattre Goliath.
— Quel étrange original ! s'écria d'Epernoz resté seul. Je le trouve aux pieds de ma femme, et ù cause de cela, il veut me tuer! Je n'ai jamais été de cette force. Voilà un duel (|ui va me rendre la fable de tout Paris, quel qu'en soit le dcnoùment. Vaini|ueur, je passerai pour un occiseur d'innoccns ; vaincu... Parbleu I ceci serait par trop ridicule. Sur mon âme, je donnerais mon meilleur cheval pour que ce blanc-bec eût dix ans de plus.
— Clémence ! je vais donc me battre pour toi, disait de son côté le jeune étudiant en regagnant son hôtel dans un étal d'exaltation difficile à décrire. Si je tue cet homme, je t'aurai sauvé l'honneur; si je meurs, tu m'accorderas peut-être une larme. Quoi qu'il arrive, j'aurai rempli mou devoir. Fais ce que dois, advienne que pourra !
Ce soir-là, entre onzeheures et minuit, un homme s'introduisit dans la maison demadamed'Épernoz, par la porte du jardin dont le mur bordait la rue de Provence, à droite de la façade. Avecles voleurs et les architectes, les amans sont, sanscontre dit, les personnes qui serendentle mieuxcomptede ladislribution d'un logis. Le visiteur nocturne appartenait sans doute à l'une de ces trois classes, car, malgré l'obscurité, il se dirigea sans hésitation à travers les bosquets chargés de givre et sortit de ce labyrinthe en homme qui avait fait une étude approfondie des localités. L'appartement de madame d'Epernoz était au premier étage et communiquait avec le jardin par un escalier dérobé ; arrivé devant la porte de cet escalier, le mystérieux personnage tira une seconde clef de sa poche et essaya d'ouvrir; un verrou rendit ses eflorts inutiles. La contrariété (|ue lui fit éprouver cet obslarle inattendu se trahit par plusieurs secousses imprimées à la porte, cl dont la violence croissante eût lini par jeter l'alarme dans la maison, si un nouvel incident n'y eût mis fin.
Au premier bruit qu'au milieu du silence de la nuit distingua son oreille depuis longtemps attentive, madame d'Epmioz sortit de sa chambre d'un pas chancelant, et ouvrit la fenêtre de l'escalier dont l'obscurité la protés;eait. Se penchant en dehors avec précaution, elle jeta au visiteur impatient* un geste énergique qui lui ordonnait de se retirer; au lieu d'obéir, celui-ci calcula d'un regard rapide la distance qui le séparait de la fenêtre el les moyens d'y atteindre. De ce côté, la façade, que surmontait une terrasse à l'italienne, était garnie d'une treille, dont la vigne, effeuillée par l'hiver, laissait à jour les échelons perpendiculaires. Appelant à l'aide son adresse de marin, Sordeuil, car c'était lui, s'élança comme s'ii eût gravi l'échelle du grand mât, et avant que Clémence fût sortie de la stupeur où l'avait jetée ce mouvement, il se trouva près d'elle.
— Vous me faites horreur ! s'écria la jeune femme en se jetant dans la chambre à coucher, mais pas assez prompiement pour pouvoir en fermer la porte. George s'y précipita sur ses pas ; maître de la place, il resta immobile et silencieux, parcourant d'un œil sombre le théâtre où devait s'accomplir sa vengeance. Madame d'Epernoz s'était laissée tomber sur un fauteuil, muette de son côté, et haletante d'émotion.
— Personne ne vous a vu ? demanda-l-elle enfin d'une voix entrecoupée.
— Personne, répondit Sordeuil.
— Vous en êtes bien sûr? tous les domestiques ne doivent pas être couches.
— Personne, vous dis-je.
— Vous allez partir ; je vous ouvrirai la porte de l'escalier, reprit-elle après un instant de silence ; vous m'obéirez, n'estce pas?
— J'obéis à votre lettre, dit George d'un ton froid.
— Avais-je ma tête en l'écrivant? N'auriez-vous pas dû comprendre le sentiment qui l'a dictée ?
— La vengeance, je le sais,el non point l'amour, répondit Sordeuil.
Ce doute et la manière ironique dont il fut exprimé allèrent plus avant dans le cœur de la jeune femme que ne l'eussent fait en ce moment les paroles les plus tendres , les protestations les plus ardentes. Levant sur son amant un long regard plein de reproches, elle le contempla quelque temps en silence. La contrainte qu'elle remarqua dans son attitude, l'agitation contenue qui lui parut avoir avoir altéré ses iraiU, une foule d'autres symptômes attribues par elle à la passion dont elle se croyait l'objet, firent tomber pièce à pièce ^a^ mure sévère dont l'avait couverte une dernière réaction de vertu. Soumise à l'instinct d'un sexe fort habile à résister en face d'une agression puissante, mais parfois, lorsqu'on ne l'attaque pas, tenté de se moins bien détendre, elle accorda au sourire amer de George ce qu'ede eût refusé peutn-tre k ses prières et à ses larmes.
— Ingrat, dit elle, que vous ai-je fait pour mériter des jiarolcs si cruelles? Je veux que vous emportiez d'ici un remords de les avoir prononcées.
LA PEINE DU TALION
Prenant alors dans son secrétaire un coffret d'ébène, ell l'ouvrit, en tira un médaillon elle lui offrit.
— Votre portrait! s'écria George.
—Maintenant, croirez-vous? demanda-t-elle en accompagnant ces paroles d'un sourire qui doublait le prix du présent.
Avant de répondre, Sordeuil contempla long-temps 1 image qu'il avait sous les yeux, mais sans manifester aucun des transports qu'eût fait éclater un amant véritable. Laissant enfin tomber sa main par un geste morne, il leva sur Clémence un regard plein de tristesse.
— M'aimez-vous ? demanda-t-il.
— C'est à vous de me dire si vous m'aimez, répondit-elle avec un bouderie enfantine ; vous ne songez pas seulement à me remercier. Qu'avez-vous donc aujourd'hui? Votre air est sombre, votre voix émue. Vous cst-ii arrivé queliiue chose?
— Non.
— Alors, pourquoi ne me dites vous rien? Ne sentez-vous pas que j'ai besoin de vous entendre, qu'il faut me dire des paroles douces et tendres qui chassent la fièvre à laquelle je suis en proie depuis hier.
— Caprice de femme, répondit George; hier encore, lorsque je vous adressais ces .paroles de tendresse que vous me demandez aujourd'hui , ne m'avez -vous pas imposé silence?
— Caprice, dites-vous ; oh non ! mais besoin de mon cœur.
— Madame Javerval m'ùte le droit de m'enorgueillir d'un pareil aveu, reprit le mari de Dlanche en redoublant d'ironie pour s'endurcir contre une émotion involontaire.
— Vous doutez de mon amour, et c'est là ce qui répand un nuage sur votre front, répondit Clémence, entraînée par l'ardeur italienne qu'elle avait héritée de sa mère-, peut-être vous ai-je donné le droit d'être incrédule, en vous avouant trop tard ma faiblesse. Mais qu'était-il besoin de paroles? N'aviez-vous pas deviné mes yeux lorsque ma bouche était encore muette ? Maintenant, j'ai perdu jusqu'à la force de me taire. Cette passion dont vous m'avez poursuivie sans relâche, à la fin s'est imprimée dans mon Ame ; elle est devenue à la fois mon bonheur et mon supplice. Toute ma vie est là. Le reste n'est plus pour moi qu'un rêve insipide ou odieux, et je m'y livre sans lutter davantage, le sort le plus affreux dût-il en être le terme.
En face de cet amour abandonné, Sordeuil éprouva le sentiment poignant qu'inspirèrent à Tyrrel les enfans d'Edouard, doucement endormis en attendant la mort.
— Le sort le plus affreux, répéta-t-il d'une voix altérée; oui, c'est souvent ainsi que cela finit.
— Pourquoi ce pressentiment? reprit madame d'Épernoz avec énergie, car la faiblesse apparente des hommes inspire toujours aux femmes un redoublement de courage •, — que craignez-vous? Si quelque infortune plane sur nous, c'est moi seule qu'elle doit atteindre. Vous n'avez risqué en m'aimant ni votre avenir ni votre honneur.
— Mon honneur!... peut-être! s'écria George, dont la générosité naturelle, peu à peu réveillée, dissipait l'enivrement d'une vengeance sauvage.
— Ne blasphémez pas, reprit la jeune femme, et d'un geste doucement impérieux elle lui imposa silence. Devant le regard plein d'amour qui cherchait le sien, Sordeuil baissâtes yeux.
— Assassiner une femme 1 se dit-il. Puis, relevant brusquement la tête:
— Clémence, reprit-il, si je vous avais trompée?
— Trompée! dit-elle en le regardant sans le comprendre.
— Si je ne vçms aimais pas ?
• Madame d'Epernoz ne répondit que par un orgueilleux sourire qui attestait la prifcriion avec laquelle le faux amant avait joué son rôle jusqu'à ce jour.
— Si je voulais vous perdre? continua celui ci avec une sinistre énergie; si j'avais médité votre déshonneur, votre mort, peut être?
Clémence sourit de nouveau; mais cette fois ce fut avec la finesse railleuse d'un enfjiit soumis à une é|irenve duiit il n'est pas la dupe. Joignant les mains et ployant un genou,
tandis que son charmant visage affectait la résignation d'un martyr :
— Me voici prête, dit-elle, tuez-moi t
— C'est la vie et non la mort qui est dans ces paroles , lui dit George avec une émotion extrême... Puis, après avoir écouté un instant : N'entendez-vous pas du bruit? demanda-t-il.
Madame d'Éperno^ se redressa.
— On ouvre la porte du salon, dit-elle, tout à coup frappée de terreur.
— C'est votre mari.
— Mon mari I je suis perdue , répondit la jeune femme foudroyée.
George lui prit la main, et l'étreignant fortement dans la sienne :
— Enfant, dit-il tout bas, ne crains rien; ton amour t'a sauvée.
S'élançant ensuite d'un pas léger comme celui d'une ombre, il sortit de la chambre à coucher dont il referma la porte sans bruit, descendit par la fenêtre de l'escalier, aussi rapidement qu'il y était monté , et disparut un instant après à travers les arbres du jardin, ^
■vn.
— Léopold a raison, se dit George en rentrant chez lui; pour tuer une femme qu'on n'aime pas, il faut le courage d'un lâche, et celui-là me manque.
Il passa le reste de la nuit à mettre ordre à ses affaires , écrivit une lettre pour son frère , y renferma son testament , et joignit à ce paquet le portrait de Clémence.
— Si je meurs, il le lui rendra, pensa-t-il.
Calmé par cette généreuse résolution, il dormit plusieurs heures d'un sommeil paisible qu'il n'avait pas goûté depuis dix mo\s. La matinée était avancée lorsqu'il se leva ; sa première pensée fut d'ouvrir la fenêtre de sa chambre. Le ciel était pur, l'air vif et piquant; les arbre^ de l'avenue des Champs-Elysées, chargés d'une neige cristallisée sur laquelle s'épanouissaient les rayons sans chaleur du soleil de janvier, s'allongeaient à droite et à gauche, semblables aux files immobiles d'une procession de fantômes gigantesques.
— Un beau jour pour se battre , se dit George ; mais la terre sera froide pour celui qui mourra.
En ce moment un fiacre, qui venait fort lentement de la barrière de l'Étoile , s'arrêti devant la maison. Un homme en descendit aussitôt et traversa la contre-allée d'un pas rapide. A sa vue, Sordeuil ne put retenir une exclamation de joie.
— D'Épernoz ! s'écria-t-il ; le ciel est juste , puisqu'il me l'envoie. Et il se précipita au devant de lui, plus empressé qu'un père qui, après dix ans d'absence, retrouve son enfant. Les deux hommes se rencontrèrent sur l'escalier.
— Je viens vous demander un service, dit d'Epernoz, dont les vêtemeiis paraissaient en désordre tandis que sa ligure portait les traces d'une vive agitation.
— J'ai aussi quelque chose à vous demander, répondit George en le dévorant du regard.
— Tout ce que vous voudrez ; mais écoutez-moi d'abord. Je viens de me battre.
— Vous battre! s'écria le mari de Blanche d'une voix tonnante; vous battre! mais vous n'êtes pas blessé, j'espère?
Avec une sanguinaire sollicitude, il ouvrit la redingote de celui qu'il regardait comme sa proie légitime, et frissonna de fureur à la vue de quelques gouttes de sang dont le gilet était tadu'ié.
— Merci de votre intérêt, répondit d'Epernoz; non, je ne suispasbiessé; c'est lesang de mon advcrsaireque vous voyez là. Il est en bas dans un fiacre. Le mouvement de la voiture lui a fait perdre connaissance, et, comme il y aurait du danger à le transporter jusqu'à la rue Saint-Jacques, j'ai pensé que vous voudriez bieti.le recevoir chez vous.
— La rue Saiiil-Jaci|iies I
— Oui, c'est là (ju'il demeure; c'est ce petit jeune homme dont je vous parlais hier, Léopold Trclan.
— Mon frère ! s'écria George qui jeta ce cri comme rugit un
CHARLES DE BERNARD
lion. Attendez-moi là; dans un moment je suis à vous. Sans laisser ù d'Épernoz le temps de sortir de la stupeur où l'avait plongé cette foudroyante révélation, il le poussa violemment dans l'appartement et l'y enferma. Il se précipita ensuite dans l'escalier et courut jusqu'au fiacre dont il ouvrit la portière d'une main tremblante. Sur la banquette du fond, Léopold était couché à demi, soutenu par l'étudiant qui lui avait servi de témoin ; le manteau dont il était enveloppé ne laissait apercevoir qu'une figure pâle dont les yeux, quoique fermés, révélaient, par la tension douloureuse des paupières, une muette et cruelle souffrance. Sur le devant de la voiture, M. Javerval, plus pâle encore que le blessé, se tenait immobile, une boite à pistolets sur les genoux et une paire d'épées entre les jambes.
— Ah ! monsieur de Sordeuil, quel malheur! dit le gros banquier en jetant un regard de compassion sur l'étudiant évanoui ; un enfant de dix-huit ans I
Sans répondre, George, aidé de l'autre témoin, enleva son frère du fiacre, le transporta chez lui, et le coucha dans son lit. La fermeté du marin, familiarisé de bonne heure avec les scènes de sang, domina les émotions de la tendresse fraternelle. Tous les soins que réclamait l'état de Léopold lui furent prodigués avant tout. Un médecin, appelé aussitôt, posa sur la plaie le premier appareil, déclara que la blessure, quoique grave, n'était pas mortelle, et qu'il répondait delà vie du blessé. En entendant cet arrêt, Sordeuil respira fortement, et retenant par le bras le médecin près de sortir :
— Un moment, monsieur, lui dit-il, nous aurons encore besoin de votre ministère.
Revenu de sa première surprise, d'Épernoz avait appelé à son aide l'audace habituelle de son caractère; négligemment assis dans un fauteuil, tandis que tous les autres acteurs de cette scène s'empressaient autour de Léopold, il affectait la pose d'un homme qui s'attend à tout et ne craint rien. En voyant s'avancer vers lui le frère de celui qu'il vejiait de blesser, il se leva d'un air calme. La contenance de George fut également froide et grave comme il convient à un homme prêt àjouer sa vie contre celle d'un mortel ennemi.
— Je suis le frère de Léopold et le mari de Blanche, dit-il d'une voix basse et ferme, me comprenez -vous?
— Partaitement, répondit d'Épernoz en souriant avec ironie; je suis à vos ordres.
George revint sur ses pas, et s'adressant à l'étudiant en droit assis auprès du Ht où son ami restait couché sans connaissance.
— V^ous avez servi de témoin à M. Trélan, lui dit-il, voudrez vous bien me faire le même honneur?
— Et vous, mon cher Javerval, dit à son tour d'Épernoz, il faut vous résigner â laisser refroidir votre déjeuner.
— Encore un duel ! s'écria le gros banquier en devenant verdâtrede blafard qu'il était.
— Restez près du blessé, dit George au médecin, nous vous appellerons lorsqu'il en sera temps. — Et d'un ton aussi calme que l'est celui d'un maître de maison faisant les honneurs de chez lui ,
— Messieurs, dit-il, passons au salon
Les observations de I\L Javerval et celles du jeune étudiant furent arrêtées par une brève parole de d'Épernoz.
— Il n'est ni explication ni arrangement possible, leur dit-il; c'est un duel à mort! Autant vaut rester ici que retourner au bois.
Pendant ce temps, Sordeuil avait rangé lui-même les meubles qui eussent pu gêner le combat. Le salon prêt comme pour un bal, il y fit entrer son adversaire. Tous deux ôtèrent leurs habits et prirent les épées, entre lesquelles George choisit celle dont son frère s'était servi. Les témoins restèrent debout aux deux portes de la chambre, ce champ-clos improvisé se trouvant trop petit pour les admettre sans danger pour eux.
. Le combat fut court, mais terrible ; à la quatrième passe, d'Épernoz, malgré son adresse, reçut un coup furieux, qui le perça de i)art en part, et retendit sur le parquet. Au bruit que fit son corps en tombant, le médecin quitta le chevet de Léopold et accourut. Après avoir inspecté la plaie et suivi la direction de l'épée, il leva les yeux vers les témoins mais sans exprimer son opiniun à haute voix. A la vue du lé"er frémissement d'épaules qui accompagna cette muette et^sinisire déclaration, d'Épernoz lit un effort, et se souleva en s'appuyant sur le tapis.
— Blessé à mort, n'est-ce pas? dit-il d'une voix assez ferme, le coupa traversé les poumons, et avant un quart d'heure je serai étouffé; j'espère que le lycéen aura meilleure chance que moi.
— Non, mon cher ami, vous ne mourrez pas, lui dit le banquier en se baissant pour le soutenir, tandis qu'il essuyait deux larmes qui coulaient le long de sa large figure effarée.
— C'est vous, Javerval? reprit le blessé, dont la voix sifflante annonçait l'épanchement intérieur du sang, — je vous aurai fait déjeuner bien tard; je vous en demande pardon. Ah! vous avez mis aujourd'hui votre émeraude! madame Javerval sera ce soir aux Fiançais; ayez la bonté de lui expliquer la raison qui m'empêchera d'y aller-, vous êtes témoin qu'il y a impossibilité absolue, et que je n'y mets pas de mauvaise volonté.
— Je n'y manquerai pas, répondit le gros banquier, trop attendri pour chercher à comprendre ce qu'on lui disait.
D'Epernoz garda le silence pour reprendre sa respiration, de plus en plus pénible; promenant ensuite tout autour de lui un regard à demi fermé qu'il arrêta sur George, et se drapant, pour mourir, dans la fatuité de-: gladiateurs de Rome :
— Quant à vous, monsieur de Sordeuil, dit-il, ou bien monsieur Trélan, si vous le préférez, je ne peux pas vous charger de mes commissions pour Blanche; c'est à moi de prendre les vôtres au contraire, puisqu'il paraît que la farce est jouée, comme disait je ne sais quel empereur.
A ce dernier outrage que lui jetait cette agonie de roué, George s'élança vers la table où il avait enfermé son testament, déLhira le papier qui enveloppait le portrait de Clémence, et venant s'agenouiller à côté du mourant, lui mil le médaillon sous les yeux. Cette vision produisit l'effet d'un choc électrique. Un dernier éclair étincela dans les yeux de d'Epernoz, qui, se tordant comme un serpent blessé, voulut s'élancer sur son ennemi ; mais la vie l'abandonna dans cet effort suprême, et il retomba sur le parquet pour ne pius se relever. George était venge !
FIN r>E LA PEINE VV TAIION ET DU NOKl'D CORIIIEN.
faut, — Imprinuuk i. Vuutcocl, ic, ia«4« CiobMaC