NOMS. — PRÉNOMS. — QUALITÉS. — D'OU L'ON VIENT
Immédiatement au-dessous, une main évidemment féminine avait écrit avec un ceiiain g rossoiemenl à intention majestueuse :
Madame de Chaleauvieux , — Jeanne , — voble , — Gmève. Uademoiselle de Chaleauvieux,— Anastasie,— id., — id.
Enfin, sous cette dernière ligne, une plume dont monsieur Prudhomme eût pu s'enorgueillir avait buriné les mois que voici :
Guiboul,—Alexandre,— décoré de la croix de juillet,— France.
Puis-venaient d'autres noms sans intérêt.
— Eh bien I vous ne dites rien ? demanda la femme entre deux âges d'un ton vif et un peu sec.
— Je dis, répondit Félix, qu'il se nomme Alexandre Guiboul, et qu'il possède une magnifique écriture, contre laquelle j'échangerais volontiers mes pattes de mouche; quand au délit, j'avoue que je ne le découvre pas.
— Vous ne voyez pas l'impertinence préméditée de ce paraphe par lequel votre héros s'est permis d'accoler son nom à celui de ma fille?
Hasard ou intention, l'E final du mot Alexandre se terminait par une sorte de volute ascendante, admirable sous le rapport calligraphique, et dans laquelle se trouvait amoureusement enlacé le nom d'Anastasie, p'acé précisément au-dessus. En se posant de nouveau sur cet audacieux enroulement, le doigt de la veuve indignée semblait près de trouer le papier. L'officier de la garde avança la lèvro inférieure, et hoctiant la tète avec un sérieux affi^cté :
— Ceci devient grave, en eftbt, répondil-il; mais avant de décider si ce trait de plume mérite un coup d'épée, il me semble qu'une expertise d'écrivains jurés serait indispensable. L'all'airc est (tu ressort de Biard et de Saint-Umer plus que du raion ; car enfin, cette accolade peut être innocente; chacun signe à sa guise; les uns paraphent endes-sous, les autres en-dessus, et s'il était prouvé que ce monsieur Guiboul a l'habitude d'embellir son écriture de serpentins, de tirebouchons ou autres arabesques, que pourrait-on lui dire?
Madame de Chaii^auvieiix ferma brusquement le registre et s'assit près do la table, dont ses doigts, entraînés dans une sorte de galopade nerveuse , niHrlolèrcnt le tapis comme s'il eût été le clavier d'un piano.
— Vous avez sans doute beaucoup d'esprit, et je sais que vous plaisantez à ravir, dit-elle enfin avec une colère concentrée ; mais il est des questions de dt'Iieatesse, des choses de tact et de convenances au sujet desquelles voire esprit lui-même peut se montrer en défaut. Je n'ai pas bisoin do votre avis sur un fait lUgé dans mon opinion ; ce que je vous demande, c'est un service sans phrases. Que votre sentiment ditl'ère du mien, peu importe, ce me semble. Les hommes d'iiuliefois oliéissaieiit .lux feinnies sans les contredire. Aujourd'hui, au lieu de servir, ou aryumeulo, el la discussion dispense du dévouement.
Ut SIÈCLB.— NOEUD GOBDIEN.
— Ma chère lanle, répondit Félix avec l'impassibilité poliment ironique qui lui était hatiituelle, voulez-vous bien me pcnneiire une quesfion? J'admets que la conduite de ce monsieur Guibout suit aus^i monstrueuse qu'elle vous paraît l'être; mais, dans ce cas, comment se fait-il ijue monsieur de Monlespard, votre parent ainsi que moi, et votre ami depuis longtemps, no se soit pas chargé d'une admonestation que légitimerait son Sge en la rendant naturellement pacifique? Je ne pense pas qu'au fond vous veuillez la mort de personne ; el si j'en crois ma connaissance du cœur masculin, la parole d'un vieillard aurait sur ce farouche républicain une autorité qu'obtiendrait plus difticilement l'inlervenlion d'un homme de mon âge.
— D'abord monsieur de Montespard n'est pas un vieillard, répondit sèchement l'amie de l'ex-pair de France; ensuite des raisons particulières lui inlerdisenttout contact avec l'individu dont nous parlons. Ce monsieur Guibouest le neveu d'un personnage du même nom, pa5'san enrichi, libéral renforcé, acquéreur de biens nationaux, maître de forges, grand industriel, tout ce que vous voudrez, en un mol, et voisin de campagne du marquis, dans le Beaujolais. Après la révolution de juillet, monsieur de Montespard s'était retiré dans son château, sans que personne songeât à l'inquiéter, lorsqu'un beau jour votre chevalier de barricades est arrivé de Paris chez son oncle, l'esprit enfl.immé par la victoire, et avec des idées de propagande révolutionnaire dont vous devinez le résultat. Deux jours après .son arrivée, la position de ce pauvre marquis n'était plus tenable; c'était lous les jours quelque provocation nouvelle : l'arbre de la liberté planté devant le château, la MarmUahe et la Parisienne chantée-^ sous les fenêtres, les ouvriers des forges en émeute perpétuelle, les charivaris, les vexations pour la garde nationale 1 Enfin, les choses sont venues à ce point que monsieur de Montespard a cru devoir s'absenter momentanément de sa terre. Vous comprenez alors que, se retrouvant en face du sieur Guibout, le sentiment de sa dignité, le respect qu'il se doit à luimême, lui font un devoir du silence le plus dédaigneux.
— Oui, je comprends, répondit Félix en souriant :
Louis, les animant du feu de son courage,
Se plaint de sa grandeur qui l'aiiaclie au rivage.
Et vous pensez que les m^'^mes considération^ de majesté à maintenir n'existent pas pour un petit genlillàtre comme moi. Je vous remercie do celte distinction. Maintenant, une seconde et dernière question, si vous voulez bien me la permettre. Vous rappelez-vous, mon aimable tante, une petite promenade q ■lenous fîmes, il y a deux ans environ, le lonsr des boulevards, depuis le passage des Panoramas à la rue de la Paix?
Madame de Chateauvieux roucrit légèrement, pr3co devenue rare à son âge, et froissa le tapis de la table au lieu de répondre.
— Je vais réveiller vos souvenirs s'ils sont elTacés, poursuivit Cortail sans .s'émouvoir de ce svmptt^mo orageux; vous alliez faire des emplettes dans diU'érens magasins, et j'avais l'honneur de vous donner le bras. .4 l'anple des Bains Chinois, nous rencontrâmes un jeune homme qui, selon vous, el je dus vous croire, se permit de nous regarder de travers de la manière la plus iii>;olenle. S'ir voire observation, j'allai lui demander raison do ce regard; car alors, ainsi qu'CEJipe,
J'étais jouno et superbe.,
Au lieu de m'adresser dos excuses, il s'emporta, el se prélendit insulté. De tait, le seul lorl de ce pauvre diable était de loucher horriblenienl. Bref, nous nous di.-pulâmesle lendemain, nous nous Iwilimes; et. comme la cause la plus ju^te ne inoniplie pas toujours d'un coup de pistolet, jo guéris mou adversaire do sou mauvais œil ; eu sort»
CHARLES DE BERNABD.
que maintenant, & cela près qu'il est borgne, il regarde comme tout le monde. Je l'ai rcnconiré trente fois depuis, et jamais sans éprouver un remords, jamais sans me faire le serment solennel d'apporter désormais moins de légèreté dans une afifaire aussi sérieuse que l'est un duel ; car enfln, au lieu de l'éborgner, j'aurais pu le tuer, et je ne me le serais pardonné de ma vie.
— Voilà des senlimens fort chrétiens, et qui vous assu reront une vieillesse paisible, dit madame de Chaleauvieux avec un ricanement dédaigneux.
Cortail lissa ses moustaches en souriant.
— La paix, répondit-il ensuite, convient à la vieillesse des femmes au moins autant qu"à celle des hommes. Si j'étais un élève de Saint-Cyr ou do l'Ecole Polytechnique, ou seulement un étourdi comme il y a deux ans, votre moquerie me pousst'rait sans doute à quelque nouvelle sottise; mais j'ai trente-quatre ans, malheureusement ; malheureusement aussi je me suis battu cinq (ois, et mes preuves sont faites. Soyez-en sûre, je connais les devoirs que m'impose notre parenté, et pour les remplir je n'ai pas besoin de coups d'éperon. Le jour où une insulte réelle et non imaginaire sera faite à vous ou à ma cousine, vous me verrez prendre ma place entre vous et l'offenseur. Jusque-là soutirez que je garde mon épée dans le fourreau, car le donquichottisme n'est pas mon fait. Qu'y a-t-il de vraidans tout ceci? Mon-^ieur Guibout a conçu pour ma cousine un amour qu'il manifeste d'une manière gauche et puérile. Je vois là un ridicule, peut-être, mais non un outrage. Anastasie est assez bien pour causer une passion extravagante; et vous-même, ma belle tante, devez être habituée aux folies que le cœur inspire. N'ai-je pas entendu dire que, pour avoir le bonheur de faire de la musique avec vous, monsieur de Montespard avait appris à pincer de la guitare... autrefois?
Au lieu de répondre, madame de Chateauvieux foudroya son neveu d'un regard rajeuni par le courroux, et lui tournant brusquement le dos, adressa la parole à une vieille dame assise de l'autre côté de la tabl(?.
— Ma tante est encore bien quand elle se met en colère, se dit Corlail ; l'indignation lui colore le teint et lui rend l'œil brillant comme une escarboucle ; certes, il se rompt des lances pour des femmes qui ne la valent pas ; mais en conscience ceci regarde monsieur de Montespard.
ni.
La nuit étant venue pendant ce dialogue, le salon s'était rempli peu à peu. Plusieurs parties de jeu, plaisir unique des vélt^rans de la société, se formaient dans les angles réservés pour cet usage. Au milieu, autour d'une gramio table ronde, un cercle de jeunes femmes, travaillant à différens ouvrages, se livrait à une conv(Tsation futile, décousue, moqueuse d'ordinaire, quelquefois spirituelle, le plus souvent insignifiante et vide, propre, en un mot, à faire illusion aux auditeurs en leur persuadant que la scène se passait à Paris plutôt que dans un désert de la Savoie. Parmi les rares privilégiés admis près de ce groupe d'élite, Armand de Bennczons se faisait remarquer par un empressement particulier. Usant, avec l'aisance insinuante d'un homme bien élevé, des droits que lui donnait sa présentation à madame de Cliateaiivieux, il avait réu&^i à s'asseoir derrière Anastasie. La manière complaisante dont la jeune fille tournait la tf'le pour l'écouter ou lui ré,iondro, présageailunede ces intimités improvisées pourainsi din», auxquelles no se refusent pas les gens de la plus exclusive compagiiin, tant elles semblent autorisi^es par 1rs rnanirs exceptionnelles des eaux. D'ailleurs, uni' éducation plus anglaise que parisienne, le séjour do Genève, llinhilinle do voir des étrangers l'exemple de sa mère, rinilépeiidanre de son esprit , enfin l'assurance qu'inspire l'usiig» du monde joint à une instruction variée, donnaient h made-
moiselle de Chateauvieux un aplomb facile et gracieux, cause d'une méprise journalière dont elle ne se trouvait flattée qu'à demi. En la voyant pour la première fois, tout le monde lui disait : Madame.
— Je parais donc bien vieille? demanda-t-elle un jour à sa mère, avec une inquiétude mêlée de dépit.
— Tu parais charmante, répondit celle ci, qui professait un extrême dédain pour la timidité silencieuse et gauche, partie obligée de l'uniforme dans les pensionnats de Paris.
Ainsi encouragée, Anastasie était devenue, en efTet, extrêmement aimable, trop aimable même selon quelquesuns, car il est des esprits chagrins toujours prêts à chercher la cantharide dans la rose. Pleine de déférence envers les femmes âgées, polie mais prudeute avec celles de son âge, elle reservait de préférence pour la société des hommes dont le mérite lui semblait mériter cette faveur, les charmes d'un esprit que colorait un mélange d'enthousiasme artistique et d'exaltation chevaleresque. Ses succès la contraignireiiil promptement à se ranger à l'opinion générale qui la proclamait une personne accomplie. Contente d'ellemême, ell ■ se fût trouvée avare en épargnant une amabilité dont elle voyait les miettes les plus cliétives disputées à ses pieds par d'éiégans affamés. Elle était donc généreuse, parfois jusqu'à la coquetterie; écoutait en souriant, répondait des yeux ainsi que de la voix ; parlait bien, et beaucoup, et de tout. Au besoin, elle eût renouvelé la thèse de Pic de la Mirandole. L'intelligence d'une jolie femme n'équivaut-elle pas à l'omniscience?
En ce moment, Bennezons se trouvait sous le charme d'une conversation abondante, dont il avait fini par obtenir la jouissance à l'exclusion de tout autre concurrent. De son côté, pour plaire à une si diserte interlocutrice, il se ruinait en frais, selon l'usage des jeunes gens de Paris, qui mettent volontiers tout leur esprit à l'avant-garde, et ne sont jamais si aimables que la première fois. Après avoir épuisé plusieurs questions littéraires, les controverses sentimentales ne s'improvisant guère qu'avec une femme mariée, le jeune homme amena la discussion sur la peinture, car il peignait. Une fois qu'il eut laissé soupçonner son talent, il .se vil obligé d'en donner une preuve, et fut chercher un album, dont ses œuvres personnelles ne faisaient que la moindre richesse, car plusieurs dessins signés par Deveria, Decamps et Roqueplan, donnaient à ce recueil une valeur positive. Cette manœuvre, inspirée par une innocente vanité, fut une maladresse; respèco de tête-à-lêlo qu'Armand avait su se ménager jusqu'alors se trouva rompu, son album ayant attiré Tattention générale. Peutêtre fut-il consolé de ce contre-temps par la louange ; briller aux yeux d'une femme c'est lui parler encore, et l'éloipienco du triomphe est presque toujours la plus pénétrante.
Parmi les témoins de cette .scène, deux surtout contemplaient les succès de l'ofticier de la garde avec une mauvaise humeur à peine déguisée. D'abord monsieur de Montespard, qui, grâce à une disette absolue de jeunes gens, s'était trouvé jusqu'alors la fleur des pois du salon de Saint-GervaisI Fleur un peu fanée malgré .sim parfum d'exquise politesse, et que menaçait d'un delrônement imminent l'arrivée d'un homme élégant, aussi parfaitement élevé que le marquis lui -même, de plus joignant à ses autres avantages la jeunesse, le premier de tous. L'autro nK'coiilfnt était Alexandre Guibout. Assis à l'écart, derrière une table de boslon, tenant, par contenance la Qunlidienne, le seul journal français admis en Savoie, et qui devait brûler les doigts du di-c'iiré de juillet comme l'eau bénite brûle, dit-on. ceux du diable, il promenait un regard rauruneux sur le groupe aristocratique dont l'avait exclus l'intolérance de madame de Chateauvieux. Ses gros yeux, remlus plus saillans encore par la pâleur de ses joues, ainsi que par l'encidremeiit niluuiineux d'une chevelure boucleo et d'une barbe loufïiie, prenaient, surtout en se fixant sur Anastasie ou sur te jeune ofticicr, une expression d'aniertumo voisine do la menace. En traversant le salon pour
L'ANNEAU D'ARGENT
j'approcher de sa cousins, Corlail, qui possôdail une rare promptitude d'observation, intercepta au passade un de ces regards faro':ches ; en même temps, son oreille, au-^si exercée que son coup d'oeil, entendit monsieur de Montespard disant à un de ses voisins, personnage d'une haute taille et d'un aspect sévère :
— Castignon, dans noiro jeunesse nous écoutions les vieillards; aujouni'liui la modo est changée; ce sont les vieillards qui doivent écouter les jeunes gens. Ce monsieur avec son album me rappelle Oidcrot, qui, selon Voltaire, était meilleur pour le monologue que pour le dialogue.
— Mon cher, dit Félix en s'asseyant derrière Bennezons, rien ne manque à tes succès ; tu as déjà trouvé moyen do te faire deux ennemis.
— Ta cou>ine est la femme la plus ravissante que j'aie jamais vue, répondil .Armand, livré, par anticipation, à la préoccupation habituelle aux amans.
filadame de Chateauvieux, dont le visage avait ri'couvré peu à pou sa séréniié, s'approcha de la table de travail, et avec l'aisance d'une fomme supérieure, (jui dans tous les salons se regarde comme chez elle, prit une paire do ciseaux dont elle frappa deux ou trois coups sur le tapis. A ce signal, équivalent au bruit de la sonnette du président de la chambre, le silence s'établit, et tous les yeux se lixèrent sur la reine des eaux.
— Mesdames, dit-elle, la soirée se passe, et nous oublions notre vente.
— Kn effet, c'est aujourd'hui qu'elle doit avoir lieu, répondit-on de toutes parts.
Sur un signe de madame de Chateauvieux, plusieurs hommes, de ceux-là qui dans le monde adoptent l'emploi de complaisans et a dent au besoin les domesti»iues, sortirent mystérieusement du salon. Ils revinrent bientiM après chargés d'une foule de petits obiets, broderies, cartonnages, tapisseries, bourses, porte-mont res,inuiililés de toute espèce, qu'ils rangèrent iriomphalrment sur la talile.
— Avant de commencer, reprit la dame patronesse, il est une autre œuvre de bienlaisance que nous no devons pas oublier. Plusieurs personnes arrivées depuis peu à Sainl-Gervais n'ont pas encore pris part à notre souscription pour li's détenus politiques de la Vendée. Nous espérons qu'elles voudront bii'u joindre leurs ofl'randes aux nôtres. Anastasic, vous vous êtes chargée du rôle de quêteuse.
— Que la peste t'étoufl'e ! dit tout bas Félix à son ami ; sans toi, en ce moment nous fumerions tranquillement un cigare, au clair de lune, sur la route de Chamouny. au lieu do nous voir égorgés par la bienfaisance de ma tante.
A la voix do sa mère, mademoiselle de Chateauvieux s'était levée prestement. Improvisant ime bourse au moyen d-une petite corbeille empruntée à la lablo de boslon, elle commença aussitôt sa tournée avec une bonne grâce qu'eût enviée une quêteuse de Saint-Roch.
— As-tu de l'or? dit Bennezons à son voisin après avoir précipitamment bouleversé toutes ses poches.
Corlail haussa les épaules et lui gbssa dans la main une pièce de vin^^t francs.
— Donne-moi un double louis, reprit lo jeune homme, qui trouvait toute otliande mesquine en songeant à la beauté do la quèteu.se.
— Calme-toi ; nous no sommes pas au bout de nos actes de bienfai.same. Après les Vendéens tu vas voir venir les blessés de la L-arde. les pensionnaires de la liste civile, toutes les infortunes do notre parti, à la file : tu peux te reposer sur ma tante, elle te fournira roccasion de déployer ta magnificence.
Anasiasie récompensa Bennezons par un regard céleste, et s'approcha de .son cou.sui.
— Vous savez que je suis pauvre, lui dit celui-ci en couvrant d'un écu de cini) Iraiics la pièce d'or oiterie par son ami ; d'ailli'urs, poursuivit-il avec un sourire malicieux, je suis presque votre frère, et celte parenté me dispense do toute largesse chevaleresque.
Alexandre Guiboul s'était levé pour se placer sui' le pas-
sage de mademoiselle de Chateauvieux; en la voyant venir à lui, gracieuse et charmante, encore embellie par l'animation que cause un rôle quelconque joué en face du public, il prépara une ofirande destinée à éclipser toutes les autres; mais comme l'œuvre de bienfeisance à laquelle il allait prendre part avait une couleur légitimisle, le décoré de juillet crut devoir concilier l'austérité de ses principes et la faiblesse de son cœur par une sorte de profession de foi qu'il débita d'un ton dogmatique, de manière à être entendu de .ses voisins.
— Après le combat, dit-il, les ennemis sont frères, et le malheur n'a plus d'opinion.
Malgré l'anlipalhie que lui inspirait cet adorateur h bon* net rouge, Anasiasie ertt sans doute agréé son tribut, car en ce moment le petit amour-propre de quêteuse dominait en elle tout autre sentiment ; mais un impérieux regard de sa mère lui interdit une condescendance jugée inconvenante. Avertie par ce coup d'ojil, la jeune fille passa, rapide comme une gazelle, devant le décoré mis à l'index, et relira la petite corbeille vers laquelle il étendait la main. Une pluie de pièces de cinq francs s'éparpilla sur le parquet; à ce bruit tous les ycux.se fixèrent sur leré()ublicain, qui, sans songer à ramas.ser son argent, demeurait immobile, la face rouge jusqu'aux oreilles, les yeux écarquillé.s, et les cheveux hérissés en apparence plus encore que de coutume.
— Que penses-tu de la charité de ces dames? demanda Félix à son compagnon ; elles aimeraient mieux, je crois, laisser mourir de laim un malheureux que de le secourir au moyen d'un écu mal pen.sant.
— Je pense, répondit Bennezons, que ce personnage à mine patibulaire a eu raison de voler o ta cousine un morceau de son voile ; car, à coup sûr, jamais il ne l'aurait obtenu d'elle.
Corlail se contoula de sourire d'un air un peu moqueur, et s'approcha de la table où la vente allait commencer. Un monsieur de quarante ans, gros, frais, fri^é et .souriant, s'était créé commissaire-priseur, emploi qu'il remplissait à la satisfaction générale, en proclamant chaque article d'une voix claire et grasseyante.
— A quelle infortune votre philantropie destine-t-elle le produit de cette vente? demanda Félix à sa cousine en se plaçant derrière elle.
— Aux pensionnaires de la liste civile, répondil Anastasie; pour ma part, j'ai fait un cordon de montre ; j'espère, Félix, que vous serez as.sez aimable pour l'achi-ter.
— .l'ai perdu ma montre à Liusanne, répondit l'offlciPr, fort décidé à défendre son mode>to budget contre la l'ormiilable bienlaisance de ses parentes.
A|irès la mise aux encbèn's do plusieurs articles insignifiaiis. I(! commissaire amateur .sourit avec une sorte do béaliluile, et de sa voix de fausset la plus insidieuse :
— Messieurs, dit-il, voici un objet qui s'adresse à vous; un joli cordon en soie, d'un travail exquis, pouvant servir pour une montre on pour un lorgnon. Cet ouvrage a été otl'ert par mademoiselle de Chateauvieux. l'.ombien le charmant cordon? Nous disons pour commencer : cinq francs!
— Vingt francs! dit Bennezons qui prononça ces mots d'une voix timide, tout olïicier de la garde qu'il avait été.
— Un cordon de vingt sous I grommela Félix en .se renversant sur sa chaise de manière à ôler à sa cousine tout espoir de le voir surenchérir.
Malgré son intolérance aristocratique, mademoiselle de Chateauvieux était fennno; l'enchère exagénH" de son nouvel adorateur l'avait fiallée d'abord, mais < n voy inl (jue p r.sonne ne s'empressait de la rouvrir, elle eprou>"a un mouvement de dépil qui, soudainement, humanisa son orgueil, i'ar un mouvement impercepiihie. elle tourna ses beaux yeux noirs du côté d'Alexandre Guitwul, «lu'elle n'avait pas voulu voir ju>^qu'alors. cl lui jeta, plus prompt que 'éclair, un regard qui di^ait de la manière la plus «passive :
— El vous? n'avez-vo'is pas envie de mon conlon t
En toute autre circoustauce, le décoré so lût mis è g«-
CHARLES DE BERNARD
noux, maisla blessure faite à son amour-propre saignait encore. Au lieu d'obéir à un désir si clairement manifesté, il fronça le sourcil, sourit avec une sorte de dédain vindicatif, et ne dit mot. Confuse et courroucée de ce silence, Anas'tasie détourna la tête en rougissant.
— Vingt francs! clama le commissaire-priseur; personne n'en veut plus? adjugé, pour vingt francs, à monsieur de Bennezons.
En voyant la rougeur qui couvrait les joues d'Anastasie, l'officier de la garde royale se passa la tresse de soie autour de la cravate, aussi triomphalement que si c'eût été le collier du Saint-Esprit ou le grand cordon de la Légion d'honneur. Ces manières de conquérant redoublèrent le dépit de mademoiselle de Chateauvieux, qui se dit involontairemont :
— Si la vente avait eu lieu avant la quête, ce monsieur de Bennezons n'aurait pas eu, pour vingt misérables francs, un objet qui m'a coûté un jour de travail.
— Tu es adorable I vint dire Corlail à son ami; comme je m'intéresse à les succès, je te préviens qu'on va vendre des allumettes fabriquées par ma tante. Je suppose que dans cette occasion solennelle ta galanterie ne se démentira pas. Tu sais que pour plaire aux filles, il faut captiver les mères.
Plus frappé de l'axiome que sensible au persiflage, Armand ne laissa pas échapper l'occasion de faire sa cour à la mère d'Anastasie. Pour la modeste somme de quinze francs, il entra en jouissance de vinet-cinq allumettes en papier, fort agréablement découpées et charmant le regard par la variété do leurs couleurs. Ce beau trait obtint sa récompense.
— En vérité, monsieur, vous auriez dû naître au temps de la chevalerie, lui dit madame de Chateauvieux dimi il s'était approcl>é vers la fin de la vente; et, conlinua-t-elle en jetant à son neveu un regard dédaigneux, plus d'une personne ici pourrait vous choisir pour modèle. — Puis, changeant de ton et prenant un accent insmuant: — Malgré tous nos eflorts, nous ne sommes pas bien riches. J'aurai moms d'argeni à envoyer à nos pauvres Vendéens que je ne l'espérais. Tout le monde ne comprend pas aussi bien que vous le désintéressement chevaleresque, l'ependanl il me semble que, pour une œuvre de cette nature, chacun devrait s'empresser d'apporter son offrande.
— Si j'étais arrivé plus tôt à Saint-Gervais, observa Cortail, peu disposé à laisser une attaque sans riposte, n'en déplaise à Bennezons, c'est vous, ma chère tanle, que j'aurais choisie pour modèle; j'ai aussi un talent particulier pour la confection des allumettes; c'est un article qui se vend bien et ne ruine pas le labricant.
Au lieu de répondre à ce sarcasme, madame de ChateauvieuT prit sur la table l'album d'Armand et se mit à le feudleter d'un air rêveur. Avec la promptitude d'esprit particulière à quelques femmes, Annstasie devina la pensée de sa mère el se chargea do l'exprimer, sachant bien, l'aimable jeune fille, tout ce qu'acquérait de pouvoir un désir dont elle se faisait l'interprète. Elle posa donc gentiment sa main blanche sur l'album, el, regardant le peintre oflicicr avec un timide sourire :
— C'est cela, dit-elle, qui ferait honneur à notre vente, el non de pauvres ouvragi'S de femme, dont la seule valeur est d.ins l'intention.
— Anastasie, répondit la femme bienfaisante, ravie au fond de l'uitelligenco do sa tille, vous qui parlez d'inlention, songez que le scntimenl lo plus louable ne justilio pas toujours une imliscréiion. Monsieur de Bennezons doit tenir à ce superbe recueil.
— Commeni! madame, balbutia le jeune homme, un pou élourdi de cette al laque imprévue, pensez-vous (juo ces croquis sans prétention... Une pareille associalion h vos bonnes œuvres... Jo serais trop heureux... cortuinement...
— Non, répondit madame de Chateauvieux, (]uell(' (|ue soit la sainteté du motif, nous nous ferions scrupule d'abuser do votre générosité. Tenez, cachez cet objet tenlaleur.
Elle lerma le livre et le lui ofTrit. Anastasie ne dit rien; mais elle regarda Bennezons. Vaincu par ce regard, aussi doux que celui d"un ange en prières, le jeune officier prit l'album, elle passant au commissaire-priseur:
— Monsieur, lui dit-il, si cette bagatelle peut trouver quelque acquéreur, je serai heureux de contribuer...
Sans lui laisser le temps d'achever sa phrase, le gros monsieur prit le livre avec la prestesse d'un chat qui gobe une souris, et montant sa voix à sou diapason le plus aigu:
— Mesdames et messieurs, cria-t-il, voici un nouvel article sur lequel nous ne comptions pas, et qui sera une bonne fortune pour rari]uérpur. Un superbe album, renfermant des vues de Suisse, dfe Savoie el autres lieux pittoresques, ainsi que plusieurs dessins originaux de messieurs Roqueplan, Deveria, Decamps, el autres rélèhns artisies. Combien, messieurs, le superbe album? 50 francs d'abord, c'est pour rien. Monsieur de Montespard, vous qui êtes connaisseur, ceci vous regarde.
Le nouvel objel mis en vente passa de main en main, et le donateur dut être satisfait des éloges donnés à son talent ainsi qu'à sa générosité ; mais les amateurs de peinture étant rares, et les femmes achetant fort peu, personne ne disputa l'album à l'ex-pair de France, qui. sur une enchère unique, en devint propriétaire pour l'humble somme de 55 Irancs. Assez rontent de faire de la bienfaisance à 1.000 pour 100 de bénéfice, le marquis se pencha vers soa voisin :
— Caslignon, lui di(-il en souriant, ce monsieur de Bennezons est probablement quelque prince déguisé. Il y a dans son album un croquis de Roqueplan qui vaut à lui seul qu'itre fois mon argent. Bennezons? connaissezvous ça ?
— Il y avait des Bennezons en Normandie, répondit le vieux gentilhomme.
—Oui ; mais ils sont éteints. Celui-ci est sans doute d'une famille entée; cela se devine à cette manière de jeter l'argent par les fenêtres pour se faire honneur. 11 n'est telle chtre que de vilain !
— Sortons de ce coupe-gorge de charité, dit de son côté Cortail en prenant son ami par le bris. Dans l'exallalion où je te vois, si l'on te demande ton habit pour la Vendée, tu es homme à le mettre en loterie. Pardieu! saint Martin après tout ne donna que la moitié de son manteau I Un album de prix livré pour 55 francs ! et à ce vieux juii encore, qui se moque de toi en le dépouillant !
— J'avoue que mes dessins auraient pu être mieux vendus, répondit Armand un peu froissé dans son amourpropre d'arliste; mais songe qu'il s'agit de gens de noire opinion, el que leur malheur est une dette sacrée.
— Oui, les infortunes de la Vendée d'une part et les beaux yeux de ma cousine de l'autre ! Pour salislaire ces deux créanciers, il te faudrait lesappointemens 4'un maréchal de France, el non la solde d'un lieutenant en disponibilité. Attends du moins que tu aies repris du service; avec tes 1,800 francs au grand complet, tu pourras faire lo magnifique tout à ton aise.
— Du service 1 je n'en reprendrai peut-être jamaisi répondit Bennezons d'un air pensif.
— El pourquoi ce nouveau caprice, après la démarche que lu m'as laissé faire pour toi comme pour moi? demanda Cortail en legardant lixéinent son camarade.
— Je ne saisi Je pense que la cocarde tricolore ferait mauvais effet à mon front, aux yeux de cerlaine personne.
— Passe pour les allunaetles de ma tanle; nous avons tous tait de ces niaiseries-là, dit Félix avec une certaine vivacité; mais, je l'en prie, pasdesr-nlitnentalitt's chevaleresques qui comprometioiil Ion avenir : un homme doit clierclier le guide de sa conduite en lui-même el non dans le sourire d'une femme.
Au lieu de répondre, Armand regarda mademoiselle do Chaleauvioux.
L'ANNEAU D'ARGENT
Le Ipndeiriîiin, sur 1o refus que fit Bennezons de l'accompagner, Cortail partit seul pour le mont Blanc.
— Jeté quille pour (rois jours, dit-il à son ami en mon tant en voiture ; d'ici là, sois raisonnable, si c'est possible ; songe qu'une passion pour ma cousine no peut te meniT à rien, car elle a peu de fortune, et tu n'en as pas. Surtout point de discussion avec le décoré de Juillet. Hier au soir dt\jà vous vous êles regardés à plusieurs reprises comme pourraient le faire deux coqs de combat ; vous m'avez rappelé les plaideurs de la fable se querellant pour une huître dont ils ne doivent avoir que les coquilles. — Si Anasiasie savait à quelle comparaison saugrenue je la soumets en ce moment, elle ne me le pardoimerait jamais. — Ainsi donc, pour conclusion, la paix h tout prix ! Tu comprends combien me serait désagréable une affaire où le nom de ma cousine pourrait se trouver prononcé.
Le jeune homme amoureux promit de se conlormer à cette sage recommandation, mais les événemens conlrarièrent sat«bonne volonté. Devenu, par le départ de Corlail et l'absence de tout concurrent convenabh», le chevalier d'honneur do madame de Chateauvieux ainsi que de sa fdie, il fit subir, deux jours durant, au républicain le supplice des rivaux malheureux. Jusqu'alors Alexandre Guibout n'avait éprouvé que les humiliaiions d'une passion dédaignée, il connut dès ce moment les angoisses plus poignanles encore de la jalousie; exclu de la société légitimiste, no pouvant, par conséquent, mettre le pied sur le terrain où se pavanait son adversaire, ce fut dans un état d'exaspération contenue qu'il allemlit l'instant d'une revanche ou d'une vengeance. L'occasion qu'il cherchait ne tarda pas h se présenter.
Le troisième jour après le départ de Cortail, un bal eut Heu à Saint-Gervais, bal modeste, donné dans une partie de l'immense salle à manger, qui se métamorphosait en salon au moyen d'une cloison mobile , comme cela se pratique chez certains restaurateurs de Paris.Trois musiciens, dont une clarinette aveugle et une femme jouant de la basse, étaient venus de Salenches pour cette fêle hebdomadaire, et composaient un orchestre que les danseuses de vingt ans pouvaient seules entendre sans frémir Dans une réunion peu nombreuse, une contredanse est pour un homme un moyen d'intrusion que la femme la plus arisiocraliiiue ne peut pas toujours metiro en défaut. Au bal précédent, mademoiselle de Chateauvieux s'était abstenue de danser, afin de se soustraire h l'invitation inévitable de son importun adorateur Cette fois, les instances réitérées de Bennezons triomphèrent de la réserve qu'elle s'était imposée, et, vers le milieu de la soirée, elle accepta sa main. Alexandre Guibeut, qui jusqu'alors était resté immobile dans l'embrasure d'une fenrtire, s'approcha de la jeune fille dès qu'elle fut revenue à sa place, et, après une profonde révérence, lui adressa, d'une voix étranglée par l'émotion, la requête banale :
— Mademoiselle, mo ferez-vous l'honneur dem'accorder une contredanse ï
En voyant venir son cauchemar, Anastasie avait regardé madame do Chateauvieux assise à quelques pas d'elle ; un regard expressif accoinpagné d'un mouvement de tête horizontal lui manifesta la volonté maternelle. Soumise à une décision conforme d'ailleurs à son désir, elle répondit d'un air glacial par la phrase d'usage en pareille imporlunilé :
— Je suis fatiguée, monsieur, et je no danserai plus. Le décoré s'inclina en se nionlant les lèvn-s jus(iu'au
sang ; puis il retourna dans rcnihrasure de rcnêlre où il avait élu domicile, et s'appuya de nouveau contre la boiserie avec la physionomie refrognéo du ligueur qui ligure dans le tableau do Gérard.
Pendant quelque temps, mademoiselle de Chalcauvieui
fut fidèle à son excuse ; mais, à la fin, les prières d'Armand, l'amour de la dau'^e, et peut-être aussi un sentiment de bravade familier à plus d'une jolie femme, l'emportèrent sur sa résolution.
— Pourquoi ne danserais-je pas ? se dit-elle; après fout ce vilain monsieur n'a pas le droit de me faire faire tapisserie.
Sur cette réflexion, elle se leva et prit la main que Bennezons lui olfrait dans l'attitude la plus gracieusement suppliante. Au moment où ils se plaraient au quadrille, Alexandre Guibout se trouva inopinément devant eux, le visage pâle et le rejrard flamboyant.
— Vous ne danserez pas, monsieur, dit-il à l'officier avec l'accent calme d'une colère concentrée.
Bennezons rougit, et ses yeux étincelèrent ; se penchant rapidement vers son rival :
— Tout à l'heure je serai à vos ordres, lui dit-il à voix basse ; mais, en ce moment, pas de scène, je vous en prie; songez qu'il s'agit d'une femme I
— En ce moment, vous ne danserez pas, répéta le décoré en se croisant les bras sur la poitrine d'un air superbe.
Par un mouvement plus prompt que la pensée, mademoiselle de Cliaieauvieux saisit et retint avec une énergie nirveuse la main d'Armand qui l'avait effleurée en se levant sur le provocateur. Obéissant à un insiinct tout féminin, la jeune fille, malgré son trouble, avait, dès le commencement de cette scène, observé son daiisi-ur. En contemplant sa fière attitude, l'éclat de son regard et le lard do colère qui rehaussait l'expression de son visage, elle le trouva beau et bravo ; il lui plut. Dès lors elle eut peur pour lui.
— Je ne danserai plus, dit-elle avec émotion en se plaçant entre les deux adversaires -. ainsi, messieurs, cette discussion est inutile. Puis, se penchant à l'oreille do Bennezons : Suivez-moi, reprit-elle t'tut basd'une voix de syrène , je vous en conjure, je le veux.
L'oflicier interpréta en sa faveur la gradation de cette phrase commençant par une prière et finissant par un ordre, carfemmo qui implore engage celui qui l'écoute, mais femme qui ordonne s'engage elle-même. Trop amoureux pour refuser le droit d'obéir, il scella ce parte muet par une pression de main qui ne trouva point du résistance, offrit ensuite le bras ?i sa danseuse, et la conduisit près do madame de Chateauvieux, après avoir jeté à l'oreillo de son rival ces mots (lue ce dernier seul put entendre :
— A demain !
En rentrant dans sa chambre, Armand y fut surpris par Cortail, revenu du mont Blanc avec les trophées ordinaires de ce pèlerinage, dune main un long bâton ferié, surmonté d'une corne di-' chamois, de l'autre un bouquet de rhododendron cueilli pour Anasiasie, mais déjà iané à demi.
— Tu arrives à propos, lui dit Bennezons ; je me batsdo main malin avec le sieur Guibout.
Corlail enfonça la pique dans le parquet, et par un simulacre do coup de poing adressé à je ne sais quel être imaginaire, écrasa sur la table la louflb de rhododendron dont les fleurs roses jaillirent aux quatre coins de la chambre.
— Je l'aurais parié, s'écria-t-il d'une voix tonnanle ; mais voyons, do iiuoi s'agit-il?
— L'homme propose et Dieu dispose, répondit Armand; et il raconta l'événement du bal avec l'impartialité d'un homme d'honneur prêt à en appeler à son cpée. ju-^tc par conséquent, même pour son adversaire.
— Ma tanle est une folle avec sa morgue insupporl8l)lc, dit Félix, qui avait éioiité 1res altenlivcmeiil ce n>cil; Anastasie est une élourdie, niaîlre Guibout un brutal, et loi. Ui es une espèce d'Amadis plus ridicule que loul loreste. Co duel n'aura pas lieu.
— Mais je suis insulté, et la cousine aussi, cria Bennezons.
— Jo te dis que vous no vous bâtirez pas. Une femme est toujours compromise par un duel dont elle est la eau-
CHARLES DE BERNARD
se, même involontaire. Si Anastasie a été insultée, comme tu le prétends, cela me regarde seul. Tu n'es ni son mari, ni son frère ; lu n'as donc aucune qualité pour prendre sa défense. Tu ne peux te déclarer son chevalier sans nuire à sa réputa ion, cela est ériJent. Le monde ne pardonne pas ce qui blesse ses convenances. Ces dames, avec leurs idées héroïques, peuvent se croire au-dessus du ridicule, mais moi je le crains pour elles, et, tant que cela sera en mon pouvoir, je Téloignerai d'AnasIasie, qui est bonne, quoique gâtée par sa mère. C'est donc en son nom que je te demande de m'autoriser à terminer cette afl'aire à l'amiable avec le héros de Juillet.
A celle proposition Bennezons se révolta et répondit par un refus; puis il discuta, puis enfin, cédant à la considération toute puissante de la réputation d'Anastasie, intéressée à un dénouement pacifique, il consentit à ce que lui demandait son ami, qui, de son côté, lui jura de se conduire dans cette affaire comme il l'eût fait pour hii-mAme. Le lendemain matin, Cortail alla frapper à la porte du décoré de Juillet, qui, en le voyant entrer, prit un air solennel.
— Monsieur, lui dit l'officier de la garde en s'asseyant avec une aisance militaire, entre gens d'honneur les périphrases sont superflues. Monsieur de Bennezons m'a raconté ce qui s'est passé hier au soir. Je viens donc ici en son nom, et au mien avant tout. Je suis l^ cousin de mademoiselle de Chateaurieux ; c'est moi. par conséquent, qui aurai l'honneur de me battre avec vous d'abord, si nous ne nous accordons pas ; moi tué ou blessé, vous vous arrangerez ensuite avec Benne/ons comme il vous plaira. Or, je ne tiens pas du tout à votre sang ; tenez-vous beaucoup au mien î
— Je vous ferai observer que ceci est une affaire personnelle entre monsieur do Bennezons et moi, dit Alexandre Guihout d'un Ion fzravo.
— Formel lez-moi de vous faire observer à mon tour, reprit Cortail, que ma cousine se trouve en tii rs dans cette discussinn. Comme elle n'a pas d'épée, c'est à moi de prendre sa place ; et, puisqu'on France nous cédons toujours lo pas aux femmes, c'est à moi, son représen'ant, de passer le premier; ceci me paraît sans réplique. Maintenant, je dois vous faire une autre observation. La prétention d'empêcher une femme de choisir ses danseurs n'a cours que dans la société vulgaire. Mademoiselle de Chaleauvieux n'a donc blessé personne en ne se conformant pas à un usage inconnu dans le monde où elle a été élevée. Tout le reste vient de ce premier malentendu, elles choses n'ont pas été assez loin pour rendre un arrangement impraticable. J'ai assez d'expérience de ces sortes d'affaires pour penser qu'une conclusion pacifique est possible, en lais--ant sauf et inlaci l'honneur de chacun. Hier au soir, j'ai convaincu de cela Bennezons, qui a consenti à me donner plein pouvoir pour traiter avec vous. J'attends de vous une raison égale à la sienne. Ma parenté avec mademoiselle de Chaleauvieux doit jusliûer sufOsammenl à vos yeux mon désir de maintenir la paix. C'est donc la paix que je vous offre. Bref, continua Félix avec celte bonhomie qui --ied aux courages éprouvés, vous êtes Français, je suis Français, Bennezons aussi : ne pensez-vous pas que l'afl'aire peut s'arranger?
A cette ouverture inattendue, Alexandre Guiboui répéta d'abord presque mol pour mol les objections laites la veille par Armand; mais subjugué peu à peu par la franchise du négociateur, voyant d'ailleurs que son amourpropre se trouvait à couvert, puisque la démarche conciliatrice venait de ses adversaires, réfléchissant enfin (pi'un duel ne ferait que siTvir son rival, il linil par consentir à ce que l'afTaire n'allât pas plus loin. En reniraut cb(fz son •mi, ÇoiUUlui apprit que luul éUil laruiiiit^.
La scène du bal était devenue l'entretien de toute la société réunie à SainlGervais, et chacun en attendait le résultat avec une impatience mêlée d'anxiété. Les deux adversaires n'ayant pas paru dans la matinée, le bruit courut qu'ils s'étaient allés battre dès le point du jour. Troublée par cette nouvelle, Anastasie ne voulait pas sortir de sa chambre ; mais au son de la cloche du déjeuner, madame de Chaleauvieux, craignant que cette relraite ne donnât lieu à de malveillantes interprétations, la força de paraître à table. L'héroïne du duel entra dans la salle à manger d'un pas mal assuré, le visasse couvert d'une languissante pâleur, qui l'einbellissail encore. En se hicttanl à sa place, la première personne qu'elle aperçut fui Alexandre Guibout, l'œil sombre et fixé sur elle comme de coutume. A celte vue elle se laissa tomber sur sa chaise, car elle crut Bennezons tué, et le couteau que brandissait le décoré dans un but U'ès inoflensif lui parut une épée teinte de sang. ( opendant, avant de s'évanouir, elle eut la présence d'esprit de jeter un regard vers le bas de la table ; son cœur près de saigner se ferma soudainement à la vue de l'homme pour qui elle tremblait, assis tranquillement à sa place accoutumée, mangeant d'un appétl de chasseur, et jouissant en apparence de la meilleure santé du monde. De son côté, madame de Chateauvie x avait éprouvé les mômes appréhensions et fait les mêmes remartjues. La mère et la fille échangèrent un de ces regards confidentiels dont elles avaient l'habitude, puis, par une sorte de sympathie mystérieuse, leurs physionomies prirent au même instant une expression froide et réservée. La présence simultanée des adversaires, tous deux bien portans et paraissant en intelligence pacilique, sinon cordiale, avait exciié parmi les baigneurs et surtout parmi les baigneuses un tel désappointement, que plusieurs, par disiraction, oublièrent de déjeuner. Des œillades entrecroisées d'un bout de la table à l'auti'e, des signes d'intelligence, des chucholeries partielles, présagèrent un orage qui ne tarda pas à éclater. Après lo repas, la société, jusqu'alors contenue par la présence des parties intéressées, se divisa en plusieurs coteries selon son usage; et dans chacune d'elles fui agitée incontinent la quesfion suivante :
— Monsieur de Bennezons doit-il se battre avec monsieur Guiboul?
Sauf quelques malades à demi morts et par "conséquent fort attachés à la vie, celte question fui résolue par une aflirnialion unanime; les femmes surtout, «lonl la vaillance éclate d'autan' plus en paroles (ju'elles sont moins exposi'es à en faire usage, trouvèrent la conduite du jeune ofticier inexplicable : quelques-unes inAme , plus exigeantes en fait d'hi'roisme l'expliquèrent par les suppasilions les moins bienveillantes. Puis, la politique survint, qui compliqua le débat en l'aggravant. Peu à peu ce tribunal impromptu de juges du point d'honneur ne vit plus dans les parties soumises à son enquête deux jeunes gens amoureux de la même femme, mais bien deux adversaires rangés sous des bannières ennemies : d'une pari, un officier do la garde royale ; de l'autre, un décoré de Juillet , un geiihlhoiumecn lace d'un bour,:;eois; la légiiimilé, en un mol. aux prises avec le gouvernement des barricades. Arrivée à ce point, la discussion devint une tem|iôie h peine comprimée par le savoir-vivre que la bonne compagnie no viole, jamais. La société royaliste se trouva bles.see tout entière dans la personne d'un de .ses membres, et frappa d'une réprobation sans pilié le champion dont la main laissait vaciller son drapeau.
— ("astignon, dit à son contemporain le marquis de Montespard en .se prononçant un des premiers, dans notre temps nous no savions pas manier lo pinceau, mais nous tenit)ns l'epéo d'assez bonne grâce ; nous ne possédions pas les lalens des jeunes yens d'aujourd'hui, mais aussi nous a'«-
L'ANNEAU D'ABGENT.
avions pas leur longanimité. Vous rappelez-vous mon due] avec. Cursy pour un œillet qunvait laissé tomber madamo de Grigncuse? L'œillet me resla.
— Et un coup d'épée avec l'œillet, répondit monsieur do Casljgnon. Je m'en souviens à merveille. Cej cune Bennezons est vraiment d'une patience angéliiiue : on devrait attacher à son épéo lo bdiet que nous collâmes au sabre do 00 pauvre Laromière après l'attaque des lignes do VVeis- .setiinourg, et sur lequel un de nous avait écrit : Homicide point ne seras I
— Je serais curieux de connaître celui qui se chargerait d'écrire un pareil billet, dit Cortail en passant brusquement sa tête entre celle des deux interlocuteurs.
Lo vétéran de 1 armée de Condé se redressa de toute la hauteur de sa taille, et fixant sur l'offlcicr un regard sérieux :
— Celui-lh, monsieur, lui dit-il froidemenll, ce sera moi s'il en est besoin. Lorsque les jeunes gens adoptent la prudence des vieillards, c'est aux vieillards de rajeunir.
Le marquis de M'intespard prév*inl la réponse do Cortail.
— Mon cher Kélix, lui dil-il d'une voix douce, no vous faites pas le défenseur d une mauvaise cause. Quelle que soit votre amitié pour monsieur do Bennezons, il est impossible que vous ne soyez pns do noiro avis.
— J'en suis si peu, niponilit lo Jeune homme avec vivacité, que c'est moi qui l'ai etnpSché de se batlre I
— Alors, monsieur, tant pis pour lui et tant pis pour vous, reprit lo vieux monsieur de Castignon d'un Ion sévère ,' et, lui tournant le dos, il s'alla s'asseoir à l'autre extrémité do la chambre.
En voyant Félix près de s'emporter, le marquis lo retint par le bras.
— Castignon a raison, lui dit-il ; h ITigo de votre ami, une démarche équivoque est irréparable ; il faut qu'il se batte, et ce soir plutôt que demain.
Resté seul au milieu du salon, Cortail prit la pose du lion giiœrens qiiem devoret, et promena tout autour do lui un regard qui semblait chercher un adversaire <i pourfendre. N'ayant aperçu que des vieillards ou des femmes, il haussa tes épaules et sortit lentemeit. Près de la porte, en passant devant un groupe déjeunes fiiles, il entendit une discussion fort animée ; une d'elles, charmante enfant de quinze ans, froissait avec dépit sa ceinture verte semée de Heurs do hs, et disait d'une petite voix vibrante qui rappelait à l'esprit une flrttc jouant un solo de trompette :
— Oui, si j'étais un homme, cela no se serait pas passé ainsi. Maman dit qu'autrefois on aurait envoyé une quenouille à ce monsieur de Bennezons. Combien je regrette d'avoir dansé avec lui I
Cortail n'en écouta pas davantage, et no fit qu'un saut du salon h la chambre d'Armand. Il trouva son ami assis devant la fen?lre, dans une attitude mélancolique.
— Peux-tu me dire ce que j'ai fait à ta tante et à ta cousine? dit lo jeune amoureux en lo voyant entrer; hier encore elles étaient si aimables pour moi 1 Aujourd'hui, elles me traitent avec une froideur inexplicable.
— Je vais te l'expliquer, répondit Félix d'un ton brusque : on trouve que tu aurais dft te battre.
Bennezons se leva d'un bond, les joues couvertes d'une rougeur subite :
— N'est-ce pas toi qui m'en as empoché ? s'écria-t-il d'une voix éclatante.
— C'est ce que j'ai dit, mais ils ont tous la lOfe ,'i l'envers, depuis le vieux Castignon, qui prend des poses do capitan, jusqu'?t la petite Lucilo de Marillan, qui parle de t'envoycr une quenouille. No saut(^ pas au plaComl I lu le battras, Jf» mo battrai, nous nous battrons tous I [.e premier individu valide qui mo tombe sous lu main est sOr i\i>. me payer les sollises (pie je viens de sutiir Je vais trouver lo di'coré. qui me paraît un bon garçon ; cl demain, au point du jour, nous en découdrons; aujourd'hui, il est trop lard.
En aiqirenant ce changement inattendu, Alexandre Guibout l'adopia sans olisiTvalion, et raccola pourJeiuuin un commis-voyageur français, égaré à Saint-Gervais depuis
deux jours, dont il conquit l'amitié en lui payant un bol de punch. Le lendemain malin, les quaire jeunes gens se rencontrèrent dans un sentier écarté. Sans autre di-ru<sion, les adversaires mirent l'Iiabilbas et i'épée à la main. La veille, livri's à Unir volonté personnelle, ils se seraient battus avec l'ardmito anlmosiié qu'éprouvent l'un pour l'autre doux rivaux. En ce momrnt, refroidis par l'obligation qui leur était impo-éo, et obéissant à un instinct de contradiction nalurel à l'homme, ils s'altaquèrent mollement, dune manière retenue, propre à éterniser le combat. A la fin, ces làtonnemens sans résultat impatientèrent Cortail. qui sur lo terrain oubliait ses principes pacificateurs.
— Jetez-moi donc un cigare, cria-t-il au commis-\T)yagour, placé en face de lui ; j'aurai le temps de le fumer avant que ces messieurs en finissent.
A ces mots, les deux combalians prirent feu comme doux coursiers généreux piqués par le fouet du cocher. De languissante qu'elle élait, la lutie devint vive et sérieu.se. Un moment plus lard, après une parade tardive, Bennezons reçut dans le bras droit un coup qui latioura la chair au lieu d'y pénétrer profondi'ment, et lit jaillir le sang en abondance. En se sentant blessé, l'ofiicier serra son épéo avi'c un redoublement d'énergie, et se précipita sur .son aniagonisie; mais son fer (ut aussitôt rabattu par la canne de Cortail, qui, en môme temps, arrêta du geste l'autre comballant.
— Sufficil. dit le témoin du blessé. Maintenant, si l'armée de Condé n'est pas contente, c'est moi qui me charge de la satisfaire. Voilà une blessure qui se comporte à merveille; du sang et rien de dangereux.
Avec la dextérité d'un homme habitué à pareille affaire, il fendit de l'épaule au poi^mei la redingole d'Armand, et lui banda le bras, qu'il ajusta dans une cravate noire nouée autour du col. Les deux couples se séparèrent ensuite avec une mutuelle politesse, et revinrent aux bains de Saint- Gervais par des sentiers difi'érens. En approchant de la maison, Cortail aperçut plusieurs tAles de femmes aux fenêtres de la façade, et reconnut entre autres, madame do Chateauvieux, assise près d'Anastasie sur le balcon de leur appartement.
— Donne-moi le bras, et marchons lentement, dit-il alors à son ami. Puisjue lu as eu la sottise de le lai.sscr blesser, il faut du moins en tirer parti et te rendre intéressant. C'est dommage que tu ne sois pas plus pâle.
Le retour de Bennezons fut un triomphe. En apercevant l'écharpe noire qui lui soutenait le bras, toutes les femme-S se penchèrent aux fenêtres et sourirent au courage malheureux.. La peiito Marillan déclara qu'elle lui rendait son eslime, et qu'elle danserait désormais avec lui six contredanses par bal, s'il l'exigeait. Du haut de son balcon, madame de Chateauvieux agita son mouchoir, geste .^ l'usage des femmes chevaleresques. Enfin, Anaslasie détacha d'un bouquet qu'elle tenait à la main une rose qui vint tomber aux pieds de .son champion. Seul au milieu de cette ovation, le mar(|uisde Montespard. dont la .secrète jalousie ne pardonnait pas au jiuino oITicier le sucrés de sa ble.ssurp, essaya 1-e cri satirique que les insuHeurs romains (ai.saienl entendre aux triomphateurs du Capilole.
— Ce jeune guerrier, dil-il h madame de Chateauvieux, manie mieux le pinceau que l'épre.
Mais ce trait fut perdu, et la femme de quarante six ans, entriunée par l'émotion du moment, envoya son domestii]ue chercher Cortail.
— Monsieur de Bennezons. dit-elle h son neveu, m'avait promis un Shakespeare, dont il fait son compagnon do voyage ; penst>z-vous qu'il aurait la complai.-jnco de me l'aiiporter?
Félix sortit en souriant: un moment après il amena lo héros du jour, qui s'avança d'un air modeste, en irn.int, avec une gaucherie touchanie, son chapeau cl Sllake.^p^•a^o de la main giiirhe.
— J'avais envie do relire Le.^ deiir geiilihho» mes de Vérone, lui dit madame de Chateauvieux de l'air le plusgra-
CHARLES DE BERNARD
deux ; mais, maintenant, je puis m'en dispenser, puisque j'ai sous les yeux un véritable {gentilhomme.
En prononçant cette phrase prétentieuse, la femme chevaleresque tendit au jeune officier une main un peu sèche, qu'il baisa respectueusement, ain« que c'était son devoir.
— Anaslasie, reprit madame de Chaleauvieux en «e tournant vers sa fille qui se tenait à l'écart, ne devez-vous pas aussi une récompense à votre défenseur?
La jeune tille s'avança, les yeux baissés, la rougeur au front, et resta devant l'offifier, dans l'attitude pudiquement attrayante d'une femme qui n'ose offrir le prix qu'on attend d'elle, mais qui semble prête à l'accorder ; le ridicule est contagieux de sa na-lure ; ce fut donc en ployant le genou que Bennezons pressa sur ses lèvres la main blanche et satinée qu'il n'avait baisée qu'en rêve jusqu'alors; tandis que dans l'embrasure de la fenêtre, son prosaïque ami protestait par un sourire moqueur coûtre celte scène imilée du siècle d'Amadis.
La blessure ou plutôt l'écOrchure du romanesque Bennezons fit faire à sa passion une de ces giganstesques enjambées qui placent un jeune homme amoureux en dehors des restes ordinnires.
— Mon cher ami, dit-il à Cortail quelques jours après le duel, tu es mon confident naturel; ainsi, écoule-moi. J'aime ta cousine ; ne souris pas : je te le répète, j'adore ta cousine, et, d'un autre ciMé , je crois que mademoiselle Anastasic n'a pas d'aversion pour moi. Tu connais ma fortune, ma naissance, et, avant tout, mon caractère ; veux-tu parler en ma faveur à madame de Chaleauvieux?
— Je demande l'ordre du jour, car j'ai à l'entretenir d'une autre afiaire, répondit Félix ; voici une lettre que je viens de recevoir et que m'adresse le général Amirauld. Elle m'annonce que je suis nommé chef de bataillon au 39e, et toi capitaine au 7e léper. Discutons la question militaire avant de nous occuper de la question matrimoniale.
— Ces deux questions doivent marcher de front, répondit Armand ; cette nomination améliore sans doute ma position financière, mais mon désir d'entrer dans la famille de madame de Chaleauvieux me fait un devoir d'obtenir son approbation avant tout. Depuis quelques jours, ta lanle me témoigne beaucoup do confiance ; elle m'a parlé de plusieurs choses propres à me faire croire que ma rentrée au service serait vue par elle de mauvais œil. 11 est iiueslion d'une pr se d'armes dans la Vendée. Noire place à nous autres royalistes est là, et non sous le drapeau tricolore ; madi'moiselle Anastasie me le disait hier encore avec une éloquence <que je ne puis reproduire. Tu vois donc ma position, tu me connais d'ailleurs comme je me connais moi-même, et peut-être mieux ; ainsi, sois mon ambassadeur.
Fidèle à son amitié pour Armand, Cortail accepta la mission dont il était chargé ; mais à la première ouverture, madame de (.haleauvieux, <]ui gardait rancune au plénipolenliaire, l'interrompit en lui disant d'un ton bref:
— Monsieur de Bennezons peut s'adresser à moi sans intermédiaire.
O.'t le réplique no repoussait que le négociateur ; aussi, lo soir môme , l'amant se trouvant seul avec la mère d'Anastasie, lui adressa une di'inandc formelle, à laquelle la femme chevaleresque réfiondil en ces termes :
— Monsieur do Bennezons, ce que vous venez do me dire m.'honore ainsi que ma lillo ; mais je vous dois une déclaration sans arrière-pensée. Votre forlune est médiocre, la nôtre aussi votre naissance est bonne, la mienne aussi ; et, sans être illustre, celle de monsieur de Chaleauvieux so peut avouer. 'Vous aimtîz Anaslasie ; je vous lo dirai naïvement, Anastasio n'éprouve aucune répugnance à vous
donner sa main. Mais, monsieur Armand, à l'époque oîi nous vivons, il est une chose qui doit dominer toutes les questions d'arrangement, d'intérêt ou de sentiment ; cette chose, c'est l'honneur. Chacun, je le sais, explique ce mot à sa guise. Ma fille et moi l'interprétons par la constance dans les principes, par l'inviolabilité du serment, par une fidélité sans tache qui peut paraître un anachronisme à mon cousin, monsieur de Cortail, mais qui nous semble à nous la première qualité d'un gentilhomme, la vertu sans laquelle les autres ne sont rien. En un mot, nous avons la religion du malheur, et nous ne pouvons en tolérer une autre rhez nos amis : jamais un homme a< service du gouvernement actuel ne sera le mari d'Anastasie.
— Madame, répliqua Bennezons d'un ton chaleureux, Cortail a dû vous dire que j'élais prêt à déchirer mon brevet ; ma rentrée au service était dictée par une raison en désaccord av. c mes sentimens ; du moment que voire désir m'est connu, mon indécision cesse. C'est l'officier de l'exgarde qui est devant vous, et non le soldat du roi Louis- Philippe.
MaJame do Chaleauvieux secoua la tête en souriant.
— C'est déjà bien, dit-elle ; mais il faudrait encore mieux. Nous autres femmes, nous sommes plus exigeantes ou plus raffinées que vous en fait de dévouement. S'absleair ne nous suffit pas,
La foi qui n'agit pas, est-ce une foi sincère?
dit Joad dans Athalie; nous sommes de l'avis de Joad. Rejeter la cocarde ennemie n'est pas tout pour un homme ; il faut qu'il sache arborer la sienne. Une prise d'armes dans la Vendée est imminente. Madame, qui est en ce moment à Massa, doit débarquer d'un moment à l'autre à Marseille, et le coup sera électrique. Le temps des Clorinde est passé, et nous ne pouvons, ma fille et moi, prendre part à la lutte près de s'engager : mais il est juste que nous réservions pour ceux qui combattront les récompenses dont nous pouvons disposer. Anaslasie partage mes sentimens sur ce point. L'homme qui aspire à sa main doit s'en montrer digne; en un mot, monsieur de Bennezons, c'est par la Vendée qu'il faut passer pour conduire ma fille à l'autel.
A cette tirade de mélodrame héroïque, Armand répliqua d'une voix vibrante
— Madame, je pars demain pour la Vendée ; avez-vous des ordres à nie donner
— Bien, monsieur, répondit d'un air fort noble la mère d'Anastasie, je vois qu'en vous jugeant digne de vous associer à nos efforts je ne m'étais pas trompée, et je .«suis heureuse de vous trouver tel que je le désirais. Quelques lettres que j'ai pris l'engagement de faire parvenir par une main sûre, et dont vous voudrez bien vous charger, vous assureront une réception fraternelle chez nos amis ; ce sera d'ailleurs un premier service que vous rendrez à notre cause. Parlez donc, monsieur, et soyez sûr que nos vœux bien sincères vous accompagi eront dans ce voyage de dévouement. Vous reviendrnz bientôt, je l'espère, à moins que des cirronslances impossibles à prévoir ne vous retiennent ; mais enfin, vous reviendrez un jour ; vous nous retrouverez h Genève, et vous verrez alors que nous ne sommes pas ingrates.
A cette promesse, qui lui laissait tout espérer, le jeun» enlhousiastc s'inclina, et baisa, pour la seconde lois, la main que lui tendait sa future belle-mère.
— On a, je crois, arrangé pour aujourd'hui une promenade à cheval sur les bords de l'Arve, reprit madame de Chaleauvieux, après un instant de réflexion et avec un demi-sourire ; je suis un peu soulTrunte et je ne pourrai pas y prendre part, mais Anaslasie ne voudra pas sans doute renoncer à ce petit plaisir. Si vous y allez, je vous prie de veiller sur elle, car elle est parfois d'une témérité <)ui m'elfraio, et j'ai toute confiance en vos talens d'é-^uyer.
C'était un tôle-à-lête, sous la sauvegarde publique il est
L'ANNEAU D'ARGENT
vrai, qu'octroyait aux amans l'indulgence maternelle. La veille d'uh départ a des privdéges devant lesquels fléchissent les rigueurs même de la pruderie. D'ailleurs, madame do Chateauvicux n'était pas prude; ainsi que toutes les femmes qui montent à cheval, elle se trouvait un peu au dessus do cette vertu de ménage. L'austérité do ses principes annonçait moins de conviction personnelle que de soumission aux mœurs de la société où elle vivait. Plus sévère d'esprit que de cœur, elle cûtjjlâmé dans une faute la forme avant le fond, le péché moins que rinconvcnance. L'entretien devant témoins de sa fillo et d'Armand lui parut donc sans inconvéniens; peut-être pcnsa-t-ellc qu'à une aventure en si bon train de devenir chevaleresque, une scène indispensable manquerait si elle ne ménageait pas aux deux amans cotte entrevue d'adieux 1
Bennezons comprit ce qu'avaient do bienveillant pour lui les dernières paroles de son interlocutrice, mais il renferma dans son cœur une partie de sa reconnaissance. Il est des bienfaits qui ne veulent pas de remercîmcns.
L'heure do la promenade étant venue, le futur vendéen se plaça près d'Anastasie. Tous deux cheminèrent quelque temps sans se rien dire, soit qu'une pensée commune les rendît muets, soit que l'épanchement de leur tristesse se trouvât gAné par les importuns dont ils étaient entourés. Mais bientôt, à l'endroit où se trouve le confluent du Donnant et de l'Arve, le chemin, en s'éiargissant, permit à la cavalcade do rompre le peloton qu'elle avait formé jusqu'alors. Les promeneurs se dispersèrent peu à peu sur la rive gaucho du torrent, chacun adoptant l'ullurc qui lui convenait lo mieux. Par un accord tacite, en voyant leurs compagnons presser le pas, mademoiselle de Chafoauvieux et son voisin retinrent la bride de leurs chevaux et restèrent en arrière, obéissant ainsi à l'instinct des amans qui, à la promenade, s'arrangent toujours de manière à être les derniers.
Contre son habitude, Anastasie semblait vouée au silence. Suivant avec une souplesse macliinale les mouvemens assez rudes de sa monture, elle regardait fixement devant elle et ne détachait pas ses yeux du ruban argenté que l'Arvo déroulait au milieu de la vallée. Un faux pas du cheval la surprit dans sa rêverie, et l'eût désarçonnée si lo bras d'Armand ne se fût trouvé l.i pour la soutenir.
— Je vous ai fait peur, lui dit-elle en le remercia'nt par un sourire; d'ordinaire je ne suis pas si maladroite, mais aujourd'hui je ne sais à quoi je pense.
— A la rivière, peut-être, répondit Bennezons qui, par unB injustice commune aux amans, s'était senti blessé de la préoccupation de la jeune fille au lieu de l'interpréter en sa faveur.
— Vous avez deviné, reprit mademoiselle de Chateauvicux en le regardant d'un air doucement triste, mon imagination voyageait en effet sur cette eau rapide à donner le vertige...
— Rapide comme les jours de bonheur, dit Armand avec mélancolie.
— Puis-je vous dire ma pensée secrète? Je songeais quo dans quelques heures cette eau quo nous voyons ici se versera dans la mer, près do Marseille, et j'enviais son sort.
— Ah t vous aimez Marseille?
— N'est-ce pas là que Madame doit débarquer? répondit Anastasie avec un accent do reproche. Si monsieur do Montcspard n'eût pas comprimé par ses conseils la généreuse résolution do ma mère, nous serions déjà parties. Ah! les hommes sont heureux de pouvoir suivre les inspirations do leur conscience, sans quo do misérables considérations viennent glacer leur élan et les enchaîner aux Irivolités d'une vie inutile. Tous les devoirs glorieux nous sunl interdits à nous autres femmes. Les mœurs sont d'accord avec les lois pour amoindrir notre exislonce; qu'une de nous voie dans ses rêves une éjiée, le ridicule ramasse l'aiguille qu'elle laisse échapper et Ven déchire sans pitié. Pourtant Jeanne d'Arc était femme I
Anastasie leva au ciel un regard inspiré qu'elle abgissa
LB SIÈCLE. — NOEl'D CiOUUlIi^.
ensuite sur son amant avec une gracieuse résignation,
— On a pu nous interdire le combat, reprit-elle; mais ce qu'on ne nous ôtera jamais, c'est le droit de prier pour les soldats de notre cause.
— Vous prierez donc pour moi ? s'écria le nouvel enrôlé d'un ion plein d'exaltation.
— Pour tous, dit gravement mademoiselle de Châteauvieux; puis, comme si la froideur de cette réponse lui eût fait éprouver un remords : la prière pour tous, reprit-elle, la pensée pour un seul.
Après cet aveu, la jeune fille essaya de mettre son cheval au galop; mais Armand, se penchant rap'.dement, le retint par la bride.
— Je vous en supplie, s'écria-t-il, soyez généreuse et no vous reprochez pas le bonheur que j'éprouve. Je pars demain ; j'ai besoin de courage ; où en trouverai-je si vous détournez les yeux ? Anastasie, déjà j'ai avoué à madame de Chatcauvieux ce que j'oserais à peine vous répétera vous-même. Votre mère m'a accueilli avec trop de bonté pour que je murmure contre les conditions qu'elle m'impose. Oui, sans doute, plus le prix auquel on aspire est précieux, plus il exige d'efforts de celui qui l'ambitionne; je me soumets à cette loi dont mon cœur reconnaît la juslice quoiqu'il en souffre. Je pars demain pour la Vendée ; peut-être n'en reviendrai-je pas !
— Vous reviendrez, répondit Anastasie en fixant sur son amant un regard plein d'aveux et d'espérances.
— Peut-filrc I reprit Armand avec un pressentiment mélancolique ; mais si je no dois plus vous revoir, n'emporterai-jerien qui me rappelle mon bonheur d'aujourd'hui T En mourant, Bayard baisa la croix que formait le pommeau de son épée r il avait de la foi, je n'ai que de l'amour; si je suis tué, qui recevra mon dernier adieu?
— Tué ! dit la jeune fille en pâlissant.
Elle resta quelque temps irrésolue; puis, cédant 5 un irrésistible cnlraînement du cœur, elle ôta de son doigt une bague d'argent d'une tonne bizarre qu'elle avait achetée à Genève deux mois auparavant, et la glissa dans la main de Bennezons. Le jeune homme porta l'anneau à ^ ses lèvres dans un ravissement muet, qui, peut-être, lui troubla monientaiiénient la vue ; car, sans que le cheval d'Anastasie eûl renouvelé son faux pas, il avança lo bras comme pour la préserver d'une chute, et la retint ainsi pressée contre son cœur, tout en marchant, tant que dura le feuillage d'un bouquet do saules qui dérobait les deux amans aux regards des autres promeneurs.
Le galop d'un cheval qui se fit soudainement entendre derrière eux termina celte mutuelle extase. Par mi mouvement simultané, les amans s'éloignèrent l'un de l'autre; Armand se pencha pour rajuster un de ses étriers qui «^taU en fort bon état, tandis que mademoiselle de Chatcauvieiix s'approchait d'un des saules dont elle cassa une branche, quoiqu'elle eût déj'' une cravache. Bien leur prit toutefois do s'être prudemment séparés. Un homme qui se ruait'sur eux à fond do train, passa outre emporté par son cheval qui trouva lo chemin libre; mais cette furieuse galopade fit jaillir du terrain détrempé depuis plusieurs jours par la pluie, un flot de boue liquidedont queiquesgouttesatteigniren lia robe d'Anastasie; au même instant l'insolentcavalier se retourna sur sa selle, et montra au couple stupéfait la figure mélodramatique d'Alexandre Guibout. Justement courroucé de cette provocation grossière, Bennezons piqua des deux pour se melire à la poursuite de son rival. Plus prompte encore, sa jolie fiancée lui barra lo chemin en étendant devant lui, comme un symbole de paix, la branche do saule qu'elle venait de cueillir.
— Je vous défeiuls d'adresser un seul mot à cet homme avant votre départ, lui dit-elle en us.)nt do l'empire qu'une femme reçoit de l'amour ; c'est assez, c'est trop do vous êlre déjà compromis une fois avec lui. S<ingez quo votre épée ne peut plus appartenir à une querelle particulière.
— Mais c'est vous ijue ce driMo a insultée, répondit Armand, qui tourmentait son cheval pour épancher sa colère.