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[Le noeud gordien

Dans les derniers jours du mois de mars 1836, on jouait Anna Bolena au Théâtre-Italien. La fin prochaine de la saison avait convoqué l'arrière-ban de ce public d’élite, le plus éclairé de l'Europe à ce qu’il prétend, mais dont en réalité neuf membres sur dix seraient fort embarrassés d’une romance à lire ou une gamme à chanter juste. L’assemblée était donc fort nombreuse, et la salle offrait un coup d’œil aussi intéressant pour un homme du monde que pouvait l’être celui de la scène pour un artiste. Oiseaux privilégiés de cette splendide volière, les femmes, vieilles et jeunes, laides et belles, plus généralement jeunes, mais' aussi plus généralement laides, étalaient, chacune à son perchoir accoutumé, les mille variétés du plumage à la mode menacé de la mue de Longchamp. L’irréprochable élégance des nobles filles du faubourg Saint-Germain, le luxe un peu endimanché des dames de la nouvelle cour, les atours fabuleux de certaines Anglaises qui ont toujours l’air d’avoir pris un

5t OEUVRES DE CH. DE BERNARD.

bain dans l’arc-en-ciel, la roideur gommée et lustrée des notables provinciales que chaque printemps voit s’abattre sur Paris, se reconnaissaient à des signes infaillibles et fractionnaient cette réunion choisie en autant de castes exclusives.

Les hommes se trouvaient divisés en tribus non moins onstinctes, quoique peut-être moins hostiles, car la vie publique porte à la tolérance. A travers les plumes, les aigrettes, les diadèmes, les turbans, les marabouts, les bonnets ornés de fleurs, et autres coiffures exorbitantes qui ondoyaient le long du triple rang des loges, apparaissaient les mortels admis à un titre quelconque aux faveurs de l’intimité féminine : maris, pères, cousins, cavaliers servants, amis de la maison, en un mot tous les hommes en puissance de coiffe.

Aux stalles du balcon se prélassaient les lions de la ménagerie fashionable; glorieux jeunes gens à qui, pour renouveler les marquis de Molière, il ne manque qu’une petite chose : les marquisats; race superbe commençant invariablement par un toupet frisé, continuant par un binocle et finissant par une paire d’éperons. L’orchestre appartenait sans contestation, moitié aux habitués à chevrons, dont la carrière musicale compte trois campagnes, POdéon, Louvois, Favart, et qui en entendant mademoiselle Grisi , chevrotent de souvenance les cadences de madame Barilli ; moitié aux suzerains de la presse, dont pour certaine raison je ne dirai pas de mal. Enfin, sur les banquettes bleues du parterre, à part quelques bourgeois égarés, et jurant, comme le corbeau, qu’on ne les y reprendrait plus, s’entassait le véritable auditoire, le public jeune, artiste, enthousiaste, le seul de tous les théâtres de Paris qui rappelle l’intelligence et le goût des anciens parterres.

L’opéra était commencé ; les amateurs, venus ‘pour

l'entendre, imposaient despotiquement le silence, à défaut d'attention. Soumis à l'influence du sanctuaire, quelques dandis essayaient de faire acte de dilettantisme en battant la mesure à faux ; de leur côté, chaque fois que le rhythme d’un motif s'élançaifdans le domaine de la valse ou de la contredanse, la plupart des jeunes femmes, qui ont d'ordinaire le sens musical dans les jambes, dodelinaient la tête avec une mignardise toute séduisante, si elle n'eût rappelé l’oscillation burlesque des magots chinois. L’immense majorité cependant, pour qui, bien qu'elle ne veuille pas en convenir, une soirée aux Italiens équivaut à un jour de garde, prenait son plaisir en patience et écoutait la musique de Donizette à grand renfort de lorgnons et de jumelles.

Parmi les loges dont les locataires n’accordaient à la représentation qu'une attention distraite, on eût pu citer une baignoire de gauche, située près de la barre qui sépare l'orchestre du parterre. Deux femmes s’y trouvaient assises. La première, du côté du théâtre, oflraitun si harmonieux ensemble de physionomie, de maintien et de toilette, qu’en s’arrêtant sur elle, l’oeil le moins bienveillant ne savait d’abord où darder sa critique. Son front, noble et intelligent, ressortait blanc comme une coupe d’albâtrè, sous l’encadrement vaporeux d'un bonnet à la folle, dont les petiies fleurs bleues se mariaient à des cheveux d’un blond cendré, tandis que les brides, habilement disposées, dissimulaient ce que l'ovale du visage pouvait avoir d’allongé ou plutôt d'amaigri. Une robe de soie brochée grise, recouverte d’un mantelet de satin noir à demi tombé des épaules, faisait valoir sa taille svelte et sa tournure pleine de dignité. Les moindres accessoires de ce costume, si simple en apparence, attestaient le goût éprouvé et la science profonde qui avaient présidé à ses combinaisons. Assise avec une sorte de lan-

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gueur souffrante, cette femme levait parfois aux Irises du théâtre des yeux si tendrement rêveurs ; sa pâleur de blonde semblait si mate et si pure; ses mouvements, soit qu’elle s’appuyât au dos de son fauteuil, soit qu’elle s’accoudât sur le bord de la loge, étaient empreints d’une calme lenteur si aristocratique, que l’implacable lorgnon d*un observateur de profession pouvait seul la trouver un peu moins jeune que belle, et classer cette fleur de bai* gnoire parmi les violettes d’automne.

La compagne de cette séduisante personne offrait à se« côtés le plus étrange contraste. Non contente d’avoir reçu du ciel une de ces figures dont les femmes d’un âge équivoque ou d’une beauté contestée apprécient le voisinage, elle paraissait avoir pris à tâche de compléter par l’art l’œuvre de la nature. Figurez-vous un casse-noisette de Nuremberg, coiffé d’un chapeau à la Henri IV couleur coquelicot, et engainé dans un étui à parapluie de cbalis bariolé, sur lequel une incroyable profusion de magots de la Chine prenait d’assaut une collection de pagodes non moins extravagante. A côté de cette étonnante créature, une douairière eût rajeuni, une laide eût embelli, et peutêtre était-ce là le secret de l’intimité qui unissait en apparence deux personnes d’une nature si disparate.

Le fond de la loge était occupé par un jeune ‘homme d’une figure agréable et régulière, mis avec une élégance qui approchait de la recherche. Malgré ses efforts pour maintenir sur ses lèvres le sourire d’une amabilité insouciante, sa physionomie trahissait une préoccupation secrète. Chaque fois qu’il se penchait en parlant à ses voisines, ses yeux profitaient de ce mouvement pour explorer avec une inquiétude mêlée d’impatience ce qui se passait dans la salle. A la fin, cette pantomime fut remarquée de la dame blonde, derrière laquelle il était assis.

— Qui donc cherchez -vous? lui demanda -t- elle

d’une voix un peu traînante en le regardant fixement.

— J’avais cru voir monsieur de Flamareil, répondit le jeune homme, qui se retira au fond de la baignoire.

— Et depuis quand vous occupez-vous de mon mari? reprit-elle avec un sourire incrédule. Je crois plutôt que vous voulez savoir si votre oncle peut vous apercevoir. Je ne suis plus dans les bonnes grâces de monsieur de Pomenars ; et s’il vous voyait dans ma loge, vous seriez sans doute grondé. Mais rassurez-vous, mademoiselle Grisi chante, et il ne se retournera pas.

Pendant cette phrase, prononcée avec une intention de moquerie, madame de Flamareil avait désigné à son interlocuteur un petit vieillard placé à l’orchestre à quelques pas de là, et dont on n’apercevait que la tête blanchie et poudrée ; à sa droite était assis un jeune homme d’une vingtaine d’années, frisé, bichonné, gourmé comme tout débutant frais éclos du collège, et qui, le menton pittoresquement emboîté dans sa main gantée de jaune,

t s yeux écarqu illés avec une sorte de béatitude, se donit un torticolis perpétuel pour découvrir ce qui se passait dans la baignoire. En rencontrant le regard de madame de Flamareil, qui avait glissé sur lui avant de s’arrêter sur son voisin, il détourna les yeux, rougit comme une jeune fille, et se mit à mâchonner, par contenance , la pomme d’or d’une jolie canne de Verdier.

— Mon oncle ne songe pas à moi, répondit le sigisbée, mais en revanche M. de Boisgontier s’occupe beaucoup de vous. Depuis une demi-heure il n’a pas cessé de vous regarder.

Madame de Flamareil éprouva la sensation agréabh que cause toujours à une femme la jalousie dont elle st eroit l’objet ; mais par une générosité assez rare, elle ni voulut pas savourer ce plaisir aux dépens du repos de

celui qu’elle aimait. Elle reprit donc avec une flatteuse ironie : i

— Le savoir-vivre n’est pas la vertu ordinaire des écoliers, pardonnez à ce petit monsieur : si je rencontre jamais son professeur, je le prierai de lui infliger une pénitence; ainsi ne vous occupez plus de lui.

Puis, se renversant sur le dos du fauteuil, mouvement qui rapprocha son visage de celui de son voisin :

— Edouard, dit-elle tout bas, vous rappelez-vous? il y a cinq ans, cette stalle était la vôtre. Tous les samedis vous étiez là, pour moi ; vous me regardiez aussi vous, plus que vous ne le faites maintenant. Votre seule ambition, votre rêve, m’avez-vous dit souvent, était d’obtenir une place dans cette loge où vous êtes aujourd’hui. Vous m’aimiez alors.

— Mistriss Lawington écoute, dit tout bas le jeune homme, qui désirait détourner la tendance sentimentale de la conversation.

Sans changer d’attitude, madame de Flamareil jeta un regard oblique sur l’Anglaise au chapeau coquelicot qui lui servait de chaperon.

— Ecoute, peut-être, dit-elle, mais comprend, je l’en défie. — Cinq ans ! répéta-t-elle ensuite ; oh ! sans doute c’est là une éternité, et j’ai tort de me plaindre.

— Vous plaindre... de moi? demanda l’amant d’un air contraint.

— De moi plutôt, qui ne sais plus plaire, répondit-elle avec un sourire de résignation.

Edouard arma son regard du reproche le plus tendre, et saisissant à la dérobée une main qui lui fut abandonnée sans résistance, il dit le plus pathétiquement possible :

— Eudoxie î

Ce fut là tout ce que lui inspira son éloquence ; mais une femme trouve toujours son nom, prononcé d’une

certaine manière , le plus beau de tous les discours.

Lablache, qui jouait le rôle de Henri VIII, était en scène. Son imposante figure, la fidélité de son costume, sa prestance colossale, sa voix foudroyante, donnaient au personnage qu’il représentait uu cachet de vérité fort rare au théâtre. C’était bien là le volage despote, prêt à passer tout sanglant du lit d’Anne de Boleyn à celui de Jeanne Seymour. On eût dit le portrait du royal Barbe- Bleue descendu de son cadre de Westminster.

— On accuse Henri VIII, dit madame de Fiamare.il, depuis un moment silencieuse et pensive; moi, je le comprends et je l’absous. C’était un cœur généreux; lorsqu’il ne les aimait plus, il les tuait.

Edouard dégagea sa main de la pression presque convulsive qui venait de l’étreindre et s’appuya au fond de la loge en haussant légèrement les épaules, de l’air d'un homme qui ne se sent aucune vocation pour ensanglanter son inconstance.

Le silence régna quelque temps dans la baignoire. Mistriss Lawington se tenait immobile sur son fauteuil avec une roideur toute britannique; à demi ployée sur le sien, sa voisine regardait vaguement devant elle en respirant un petit flacon ; le jeune homme qui venait de montrer si peu de goût pour les débats d’une controverse sentimentale, était retombé dans sa préoccupation involontaire. Tout à coup il se froissa les doigts les uns contre les autres par un mouvement d’impatience nerveuse, et se penchant entre les deux femmes, examina attentivement les loges placées de l’autre côté de la salle ; madame de Flamareil s’avança de son côté, mais sans pou voir découvrir ce qui attirait ainsi l’attention de son amant. Par un instinct de jalousie qu’elle ne chercha pas à réprimer, elle interrogea brusquement la physionomie de celui-ci, et lui dit d’une voix sourde :

— Celle que vous attendez n’est pas encore venue ? est-elle jolie, du moins ?

— Quelle folie ! répondit le jeune homme, en se levant comme s’il eût éprouvé le besoin de locomotion qui tourmente un lion en cage.

En ce moment, la porte de la loge voisine s’ouvrit, et un affreux parfum oriental s’épandit à l’entour dès que s’y fut installée une grosse dame en robe blanche et en cachemire vert violacé.

— Quelle odeur désagréable ! s’écria mistriss Lawington avec le pur accent de Londres, et en portant son mouchoir à son nez.

— Voulez-vous mon flacon? lui demanda sa voisine.

— Oh non, merci, répondit l’Anglaise ; mais j’aimerais beaucoup une rose.

En lui-même, Edouard remercia l’insulaire de cette indiscrétion; et saisissant l’occasion par les cheveux :

— Cette odeur de musc est capable de donner la migraine : permettez-moi d’aller vous chercher des bouquets.

Sans attendre la permission, ni consulter les regards do madame de Flamareil, il ouvrit la porte et s’élança dehors, léger comme un oiseau qui s’échappe de sa prison.

— Monsieur de Mornac est véritablement fort aimable, dit mistriss Lawington, à qui la démarche du jeune homme inspirait la reconnaissance qu’une femme laide éprouve toujours pour les attentions dont elle est habituellement sevrée.

— Fort aimable ! répéta sa compagne en souriant trls-

LE NCEl’D GORDIEN.

tement; mais je crains qu'il ne vous fasse attendre votre bouquet.

Le jaloux instinct de madame de Flamareil ne s’était pas trompé en attribuant le brusque départ de son amant à un motif tout autre que la galanterie; en effet, dès qu’il eut mis le pied hors de la baignoire, Edouard parut avoir entièrement oublié les personnes qu’il y laissait et le prétexte dont il s'était servi pour justifier sa soriie. Fort insensible désormais aux répugnancesde mistriss Lawington en fait de parfums, au lieu de chercher la bouquetière, il escalada lestement deux étages, fit le tour du corridor supérieur, et, arrivé devant une loge dont il lut le numéro, appliqua un regard curieux à l’œil-de-bœuf, qu’un petit rideau vert ne couvrait qu’à demi. Il aperçut alors plusieurs femmes, mais son attention se porta d’abord sur une d’elles, assise au premier rang. C’était une jeune fille, âgée de dix-huit ans au plus, jolie dans le genre des bergères de Watteau, dont le frais embonpoint annonçai? une santé champêtre et un cœur placide que n’avait point encore altérés l’étiolement parisien. Vêtue de blanc avec toute la recherche que comporte une toilette de demoiselle, elle tenait les yeux immuablement fixés sur le théâtre sans que ses traits révélassent aucune des impressions que pouvait lui faire éprouver la musique. A côté d’elle était une femme d’un âge mûr, sa mère, si l’on en croyait une ressemblance prononcée, dont la physionomie offrait une indéfinissable expression de dépit, de mécontentement et de hauteur.

— Elle est bien, se dit Edouard, malgré sa gaucherie de pensionnaire et ses couleurs de basse Normande. Mais, en revanche, madame de Passerot à l'air diablement revêche. Sa figure de caporal autrichien promet une bellemère peu réjouissante. Je suis sûr qu’elle est furieuse contre moi, et n’a-t-elle pas raison? Ma conduite doit

passer pour une impolitesse inouïe, pour une offense pré» méditée. Mais quel caprice de venir aux Italiens à pris subitement Eudoxie, qui était malade hier ? Ses instances pour que je l’accompagne, l’anxiété qui lui l'ait épier mes moindres gestes, tout cela n’est pas naturel. Se douteraitelle de quelque chose?

Ici, le soliloque fut interrompu. Le rideau venait de baisser, et l’une des dames de la loge se retournait pour ouvrir la porte. Peu curieux d’être surpris en flagrant délit d’indiscrétion, et d’accroître ainsi les torts qu’il së reprochait déjà, le jeune homme battit précipitamment en retraite. Au moment où il allait descendre l’escalier, une grosse main se posa sur son épaule, et une voix de basse-taille l’interpella vivement.

— Parbleu ! vous êtes un aimable garçon : voilà deux heures que je monte la faction dans le foyer en vous attendant. D’où diantre sortez-vous, je vous prie?

L’individu qui parlait de la sorte était un homme de trente-six ans environ, grand, vigoureusement constitué, et doué d’une de ces tournures martiales pour lesquelles certaines femmes conçoivent une estime particulière. Sa redingote boutonnée jusqu’au menton, ses bottes éperonnées, son pantalon large comme celui d’un mameluk, annonçaient une sorte de dédain de la tenue élégante et sévère qui est d’étiquette au Théâtre-Italien. Au ruban rouge de sa boutonnière ; à la coupe de ses favoris taillés horizontalement du coin de l’oreille à la moustache, selon l’ordonnance militaire ; à la teinte cuivrée qu’avait contractée son visage, quoiqu’il fût blond, on devinait un officier de l’armée, arrivant d’Alger, selon toute apparence; car le hâle de tous les bivouacs d’Europe n’eùt pas produit cette splendide carnation qui rappelait le coloris d’un rôt brûlé.

LE NOEt’P GOHOIEN.

— Mon cher Garnier, répondit Edouard en se retournant, vous voyez l’homme le plus désespéré...

— Mon cher Mornac, interrompit l’officier, si c’est

ainsi que vGas entendez les entrevues matrimoniales, vous courez grand risque de rester garçon. Comment, mordieu î ma tante et Loïde sont à leur poste depuis le commencement de la représentation, et vous manquez au vôtre! Je n’ai pas voulu paraître au balcon sans vous, afin de vous laisser un moyen d’excuse, en prenant au besoin sur mon compte votre conduite cavalière. Ma tante est orgueilleuse et susceptible comme tous les diables, je vous en préviens ; elle est devenue Passerot de la tête aux pieds; soyez sûr qu’elle ne vous pardonnerait pas un manque d’égards. Mais voilà un sermon assez long ; nos deux stalles nous attendent : ainsi, à gauche par quatre, en avant. ' y

— C’est que, reprit Edouard avec un embarras que trahissait l’hésitation de ces paroles, j’ai eu le malheur de me laisser enchaîner... par un devoir de société... auquel il m’a été impossible de me soustraire... Je ne suis pas seul ici...

— Vous êtes avec des femmes?

— Oui, répondit le jeune homme d’un air irrésolu.

— Eh bien ! allez leur dire qu’il s’agit de votre mariage, elles comprendront cela, et vous rendront votre liberté.

— Voilà précisément ce que je ne puis pas dire.

L’officier s’arrêta, et regarda Mornac entre les deux

yeux.

— Ah! ah! nous sommes encotillonnés, dit-il ensuite avec un laisser-aller d’élocution qui sentait la caserne. Vous manquez d’usage, mon cher, la règle est de donner eongé trois mois avant le mariage. Mais vous ne m’aviez pas encore parlé de vos amours.

Edouard maîtrisa la répugnance que lui inspiraient ce langage soldatesque etees allusions brutales à un sentiment qu’il avait toujours entouré de délicatesse et de respect.

Je vous aurais fait ma confession tôt ou tard, répondit-il ; mademoiselle de Passerot n’a ni père ni frère, et je dois vous donner, à vous, son cousin, les explications que les parents d’une jeune fille ont le droit d’exiger de celui qui aspire a sa main. Nous parlerons de cela un autre jour ; en attendant, vous voyez que je me trouve dans une position embarrassante, venez à monsecours.il rti’est impossible de vous accompagner, ainsi trouvons quelque prétexte plausible à mon absence...

— Brrrrr, fit Garnier; comme vous voudrez; mais ne comptez pas sur moi pour être votre avocat auprès de ma tante. C’est donc une impératrice que votre Dulcinée? Il me semblait cependant qu’un jour d’entrevue conjugale on pouvait mettre en vacances le sentiment. Allons, entrez-vous avec moi au balcon? Oui ou non?

Les deux hommes se trouvaient alors dans le couloir des premières loges ; avant que Mornac eût pu répondre, un petit vieillard, portant haut sa tête poudrée, marchant le jarret tendu et les mains dans les poches de son pantalon, le menton englouti jusqu’aux oreilles par une cravate blanche dont la rosette rappelait les incroyables du directoire, les revers de l’habit jetés en arrière avec une audace juvénile, vint se poster entre eux en fredonnant d’une voix aigrelette un des motifs chantés par Lablache. On eût dit d’une sonnette fêlée contrefaisant le bourdon de Notre-Dame.

— Eh bien ! jeunes gens, dit le représentant des anciens jours en interrompant sa cantilène; à quoi songez-vous? je ne vous ai vus au balcon ni l’un ni l’autre. Ces dames sont là cependant. Pourquoi n’arrivez-vous qu’au second acte?

LS NCBCD GORDIEN.

— Demandez cela à votre neveu , répondit l’officies avec un accent un peu bourru. Tandis que ma tante et ma cousine se morfondent dans leur loge, M. de Mornac distille le sentiment avec la dame de ses pensées. Cela n« promet-il pas à Loïde un époux tendre et fidèle ?

— Permettez, commandant, dit M. de Pomenars, qui, prenant le bras d’Edouard, l’emmena à deux pas.

— Madame de Flamareil est ici ? lui demanda-t-il d’un ton sec.

— Oui, mon oncle, répondit le jeune homme, en contenant la mauvaise humeur que lui causait la perspective d’un interrogatoire, à subir.

— Et vous êtes avec elle ! Le petit Boisgontier me l’avait dit ; mais je ne voulais pas le croire. Vous êtes un fou , Edouard ! Vous allez manquer un mariage superbe, et pour qui ? Pour une vieille femme.

Le sensible Mornac éprouva une crispation nerveuse, comme si on lui eût promené sur la poitrine un fer rouge.

— Pour une vieille femme , répéta le petit vieillard , en accentuant impitoyablement chaque syllabe; n’a-t-elle pas quinze ans de plus que vous?

— Mon oncle...

— Oh parbleu! fâchez-vous, si bon vous semble. J’ai aimé les femmes mieux que vous ne les aimerez de votre vie; mais jamais en enfant , ainsi que vous le faites. Il est temps que ces niaiseries romanesques finissent. Une entrevue est convenue entre vous et mademoiselle de Passerot; manquer de parole serait une impertinence sans excuse. Vous allez entrer au. balcon avec le commandant; vous verrez que votre future est une fort jolie personne. Allons, quittez cet air lamentable qui ne vous va pas : il s’agit d’être beau et de plaire.

— Mon oncle , dit Edouard en affermissant sa voix ,

je suis venu avec madame de Flamareil , et il m’est impossible de la quitter ainsi : vous comprenez que l’usage du monde...

— Ta, ta, ta, répondit M. de Pomonars, nous allons arranger cela. Commandant , continua-t-il , en se rapprochant de Garnier, je vais encore abuser de votre complaisance. Ayez la bonté de faire un tour dans le foyer; avant deux minutes je vous aurai renvoyé cet étourdi.

Malgré les velléités de révolte.qu’annonçait la physionomie de son neveu , le vieillard lui reprit le bras et 1« força de s’acheminer avec lui vers l’escalier descendant aux baignoires.

— Je vais te remplacer dans la loge de madame de Flamareil, lui dit- il alors d’un ton radouci; il est fort naturel que tu me cèdes les fonctions de cavalier servant lorsque je les réclame; en cela tu ne fais que remplir ton devoir de neveu Complaisant et respectueux ; ainsi tâ belle dame n’aura rien à dire. D’ailleurs ta stalle est audessus de sa loge, elle ne pourra donc pas te voir. Joue ton rôle avec aisance et simplicité ; regarde ta future de manière à ne pas l’embarrasser; deux coups d’œil doivent suffire à un homme pour juger une fethme. Ne te tiens pas trop roide, c’est ton défaut ; ne bats pas la mesure sur le balcon, et tâche de ne pas te tortiller les cheveux à chaque instant. Tu es aujourd’hui tout à fait à ton avantage; ton habit te va fort bien, tu as un gilet magnifique et l’air véritablement gentilhomme. Courage, mon garçon, la petite Passerot aura trente mille livres de rente et je t’en assure vingt sur le contrat ; cela vaut bien le sacrifice d’un roman suranné.

Edouard avait écouté ce sermon improvisé avec unë résignation qu’on eût pu prendre pour un consentement tacite, et continuait de suivre son oncle sans trop se dé-

LE NOEUD GOUDIEN.

IS

battre, lorsqu'une jeune fille, qui traversa le corridor, les mains pleines de fleurs ainsi qu’une divinité mythologique, lui fit éprouver un assez singulier remords.

— J'étais sorti de la loge, dit-il à M. de Pomenars, afin d’acheter des bouquets pour ces dames...

— Eh bien ! prenons des bouquets. T'ai-je jamais empêché d’être galant ?

Le petit vieillard s’approcha de la Flore du Théâtre- Italien , lui frappa légèrement le menton , en accompagnant ce geste anacréontique d’une de ces phrases à quadruple entente que se permettent volontiers les sexagénaires, et dont les bouquetières ne rougissent pas, choisit les plus belles fleurs, puis, après avoir essayé une pirouette , reprit le bras de son neveu. Tous deux descendirent l'escalier.

— C'est qu’il y a deux places vacantes dans la baignoire , dit le jeune homme, qui, depuis qu’il avait vu mademoiselle de Passerot, flottait en d’étranges irrésolutions, cherchant à concilier les égards dus à une femme aimée et le secret désir de ne pa&’ompre inconsidérément un mariage dont il reconnaissait les avantages.

— Ah diantre! j’aurais besoin d’un second, répondit M. de Pomenars en comprenant l’embarras de son neveu. Il faut que ton absence paraisse forcée et non volontaire; c’est juste: On ne doit jamais blesser l’amour-propre d’une femme. Parbleu! je tiens notre homme.

Ils n’étaient plus qu’à qtielques pas de la loge. Contre la porte, le nez collé à l’œil-de-bœuf, ainsi qu’Edouard l’avait pratiqué deux étages plus haut , un moment auparavant, se tenait l’adolescent que les hommes d’uil âge mûr appelaient encore le petit de Boisgontier, et qui, en réalité, eût fait un joli grenadier, moustaches à part. M. de Pomenars alissa silencieusement jusqu'à

ŒUVRES DE f.n. DF. BERNARD.

lui sur le tapis du corridor, et lui frappa l’épaule d’un air familier.

— Eh bien ! jeune homme, dit-il, que faisons-nous là?

Boisgontier se retourna vivement , et balbutia en rougissant , une réponse inintelligible.

— 11 ne faut pas rougir pour cela, monsieur Léon, reprit le sexagénaire; les jolies femmes sont faites pour être regardées : seulement vous avez tort de vous en tenir à la contemplation ; à votre âge et avec votre figure, on est sûr d’être bien accueilli , tandis qu’au contraire , s’arrêter à la porte, c’est le moyen d’y rester. Pourquoi n’entrez-vous pas ?

— Je n’ai pas l’honneur de connaître beaucoup ma- . dame de Flamareil , répondit le petit jeune homme en jetant un regard fauve sur Edouard.

— Bah ! je vous ai vu au bal chez elle. Venez, je serai votre introducteur.

Sans attendre la réponse, le malin vieillard fit un signe à l’ouvreuse, et quand l’accès du sanctuaire fut libre, il y entra le premier, ses deux bouquets à la main. Au bruit de la porte, madame de Flamareil s’était retournée précipitamment, et son amant put juger, à l’expression de sa figure, de l'effet qu’avait produit sur elle l’escapade qu’il s’était permise.

— Madame, dit M. de Pomenars avec l’aisance imperturbable d’un diplomate de salon, permettez-moi de disputer à mon neveu la faveur dont il jouit, et d’user du privilège de mon âge en lui empruntant sa place. Pour compenser cette substitution, voici M. de Boisgontier, que j’ai pris la liberté de vous amener ; j’espère qu’à nous deux nous réussirons à faire la monnaie de l’heureux Edouard.

A ces mots, accompagnés d’un sourire respectueusement ironique , le vieillard offrit un des bouquets à madame de Flamareil, l’autre à l’Anglaise à la parure excen-

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trique, poussa sur un des sièges vacants le jeune Boisgontier tout rougissant de son bonheur, s’assit sur l’autre, et ferma la porte au nez de son neveu, qui se trouva ainsi maître de ses actions, sans trop savoir s’il était content ou fâché de sa liberté.

— Voilà un petit blanc-bec de Boisgontier qui va se croire , en bonne fortune, se dit celui-ci au bout d’un instant. Bah ! mon oncle a peut-être raison. Allons retrouver Garnier e* poser devant mademoiselle Loïde; après tout, cela ne m’engage à rien.

Mornac rejoignit le commandant, qui se promenait patiemment dans le foyer, et, sans nouveau débat , tous deux entrèrent an balcon. Leur apparition tardive causa, dans la loge où elle était attendue, un mouvement de curiosité comprimé par le décorum. Madame de Passerot, qui s’était penchée pour parler à sa fille, se redressa aussitôt, en jouant la plus superbe insouciance, et conserva pendant le reste de la représentation le maintien d’une impératrice de sous-préfecture, tandis que, fidèle à sonimmobilité de statue , mademoiselle Loïde continuait de fixer les yeux sur le théâtre avec une attention trop exclusive pour ne pas être affectée. S’il n’eût pas appris à ses dépens quelle observation incisive et scrutatrice les temmes savent cacher sous les dehors de la distraction ou de l’indifférence, Edouard eût pu se croire entièrement inaperçu; mais la jalouse sollicitude de madame de Flamareil l’avait initié dès longtemps à ces petites dissimulations diplomatiques : il demeura donc fermement persuadé, un peu de vanité aidant, que pas une boucle

de ses cheveux , pas un bouton de son habit , pap une fleur de son gilet, n'échappaient en ce moment k un examen aussi scrupuleux que celui d'un capitaine inspectant sa compagnie ; à cette idée il sentit sa contenance s’empeser comme la cravate blanche qu'il avait arborée pour cette occasion solennelle.

— Je dois avoir la grâce d’un conscrit sous les armes,* se dit-il, non pas sans quelque dépit; mon oncle est vraitfient délicieux avec ses conseils. Je voudrais le voir à ma place sous le feu de cette batterie matrimoniale. J’ai l’air, j’en suis sûr, aussi niais que ce jouvencel de Boisgontier quand il regarde Eudoxie. Cela est assez désagréable; car enfin, parce que je veux rester fidèle à mon amour et ne pas me marier, ce n’est pas une raison pour paraître ridicule aux yeux de cette petite pensionnaire.

Tandis que Mornac, luttant contre l’influence d’une situation qui donne aux hommes les moins timides un ajf gauche et emprunté , cherchait à se décuirasser dans son habit, son voisin s’abandonnait à une préoccupation à peu près semblable; seulement, la roue de paon que le premier essayait pour une seule loge, le second l’étalait pour la salle tout entière. Garnier était un de ces Lovelaces de garnison qui croient aux irrésistibles séductions de l’épaulette ; transporté à Paris, des avant-postes d’Alger où il faisait le coup de sabre avec les Kabyles quelques semaines auparavant , il avait pris naïvement au sérieux l’allégorie de Mars désarmé par Vénus, et tout en négociant le mariage de sa cousine, il méditait pour son propre compte une conquête aristocratique destinée à charmer les loisirs de ses trois mois de congé. Une duchesse faisait so; ambition; mais la duchesse étant rare, il avait résolu de se contenter d’une marquise. Au milieu du balcon du Théâtre Italien, le Mars des chasseurs d’Afrique avait donc pris position carrément, comme un pacha sur

LE NCEt D GORDIEN.

le divan de son harem; ses yeux, habitués à dépister d’une demi-lieue le burnous d’un Bédouin , se promenaient audacieusement de loge en loge, cherchant , des baignoires à l’amphithéâtre, la Vénus qui devait couronner de myrtes son front brûlé par le soleil de la Mitidja. A chaque découverte qui lui semblait d’heureux augure, il relevait héroïquement ses moustaches, souriait avec une volupté martiale, donnait à sa prunelle une expression fascinatrice et s’élargissait outre mesure les épaules par le rengorgement de son buste athlétique. Au bout d’une demi-heure de ce manège, le galant officier fut obligé de reconnaître que les grâces de sa personne ou de sa pose étaient autant de frais perdus , de perles méconnues, et que pas un seul lorgnon féminin n’avait le bon goût de s’enquérir du magnifique militaire si triomphalement assis au balcon.

— Il n’y a pas une jolie femme dans toute la salle, dit-il alors à Mornac, en faisant mine d’étouffer un bâillement, et il s’enfonça dans sa stalle, dédaigneux comme le renard qui trouvait les raisins trop verts.

Le reste de la représentation s’écoula sans nouvel incident. La chute du rideâu impatiemment attendue par tous les acteurs de cette scène fastidieuse qu’on appelle entrevue de mariage, charma surtout le commandant, qui, en fait de musique, ne goûtait que les trompettes de son escadron, et dont l’amour-propre n’avait pas trouvé la compensation qu’il espérait.

— Ouaaaaah ! dit-il à son voisin, en parodiant malhonnêtement une gamme chromatique, vous venez de faire une corvée dont je me souviendrai. C’est demain dimanche, j’irai à la salle Chantereine ; c’est là qu’on trouve des femmes aimables et plus jolies que toutes vos bégueules ; mais en ce moment il faut que je fasse mon métier de négociateur. Vous avez eu le temps de prendre

le signalement de ma cousine; eh bien, comment la trouvez-vous?

— Mon cher commandant , répondit le jeune homme, la position dans laquelle je me trouve ne me rend pas aveugle; mademoiselle de Passerot est une charmante personne, aussi bien de toutes manières que puisse le désirer un mari.

— A merveille; maintenant il s’agit de voir si vous aurez produit le même effet. Je vais accompagner ces dames, qui demeurent, comme vous savez, à l’hôtel des Princes, rue Richelieu ; c’est à deux pas d’ici. Nous avons à causer ensemble ; ainsi, allez fumer un cigare dans le passage de l’Opéra; avant vingt minutes je suis à vous.

Mornac laissa passer l’officier, puis, à travers la foule élégante qui encombrait les corridors, il se glissa secrètement sur ses pas, poussé par un sentiment de curiosité facile à comprendre. Masquée jusqu’à la ceinture par l’appui de la loge où elle était assise, mademoiselle Loïde ne s’était montrée à lui qu’en buste; cette idée le préoccupait autant que s’il eût pris complètement au sérieux son rôle de futur.

— Pourquoi, se disait-il, madame de Passerot, qui est une dévote, n’a-t-elle pas voulu que l’entrevue ait lieu à la messe, ou bien dans une promenade, ce qui m’eût convenu, car on m’accorde une tournure assez distinguée? Pour encager sa fille ainsi jusqu’au menton, elle doit avoir ses raisons. La petite jouirait-elle de quelque défectuosité qu’on cherche à dissimuler le plus longtemps possible dans l’espoir que sa jolie figure me fera passer sur le reste? Un moment! je ne me soucie pas d’un lit de fer dans mon ménage. Eudoxie a une taille si noble et si droite ! pauvre chère Eudoxie ! oh ! toi seule au monde !... Avant de chercher à savoir si le ramage de cette jeune provinciale répond à son plumage, il serait bon de m’as-

surer que le plumage lui-même ne cache pas quelque vilaine patte de paon. Il m’a semblé que son cou n’était pas attaché à ses épaules d’une manière fort logique.

Tout en ruminant, le jeune homme s’était placé sous le péristyle, au milieu des groupes qui, à la sortie du Théâtre-Italien, forment sur le passage des femmes, une haie plus épineuse que fleurie, à laquelle les blanches brebis elles-mêmes n’échappent pas toujours sans y laisser quelques-uns de ces flocons dont s’empare la médisance aristocratique pour en tisser sa chronique de chaque jour. Sourd aux propos plus ou moins irrévérencieux de ses voisins, Mornac ne tarda point à voir poindre au retour de l’escalier mademoiselle de Passerot, marchant à côté de sa mère, qui s’appuyait elle-même sur le bras de son neveu; il put alors se convaincre que celle qu’on lui destinait en mariage possédait une taille en harmonie avec sa figure, et que le fût de la colonne était digne du chapiteau.

— Vraie Normande, pur sang! se dit-il, sans trop se rendre compte de sa satisfaction intérieure ; droite comme un peuplier et fraîche comme une pêche. Mon oncle a raison; ce serait une magnifique bouture à greffer sur la souche des Mornac.

De plusen plus alléché par cet examen, le jeune homme se disposait à sortir du péristyle, à la suite de mademoiselle de Passerot, afin de la voir monter en voiture, lorsqu’une main saisit furtivement la sienne, tandis qu’une voix vibrante quoique contenue jetait à son oreilje ce seul mot :

— Ingrat !

Edouard se sentit troublé dans l’âme, comme un voleur pris en flagrant délit; avant qu’il eût fait un seul mouvement, la main qu’il avait reconnue pour l’avoir pressée bien des fois sur ses lèvres s’échappa de l’étreinte dans

laquelle il cherchait à la retenir; exalté par ce reftis, comme il arrive d’ordinaire, il se retourna vivement. Eudoxie avait passé; au lieu des longs yeux bleus dont il s’apprêtait à désarmer le courroux, il rencontra les prunelles verdâtres de M. de Pomenars, qui lui disaient aussi tyranniquement qu’un regard d'oncle peut le faire :

— Va-t-en.

Madame de Flamareil continuait de marcher sans tourner la tête, entraînant par une sorte de saccade nerveuse le sournois vieillard qui s’était emparé de son bras et constitué son gardien en dépit d’elle-même; derrière eux s’empressait Léon de Boisgontier, à qui, véritable bonne fortune de lycéen, était échue mistriss Lawington, caparaçonnée, par-dessus ses autres atours, d’une palatine dont les fourrures simulaient le pelage d’un zèbre. Le débutant se dédommageait de sa corvée en caressant du regard les blanches épaules de la dame dont il rêvait les couleurs, et il était tellement perdu dans cette contemplation, qu’au passage il n’aperçut pas celui qu’il détestait de toute l’aversion qu’inspire un rival préféré.

— Comme le petit bonhomme prend feu ! se dit Édouard, qui, tout en courant deux lièvres à la fois, n’était pas d’humeur à permettre qu’on vînt chasser sur ses terres; au lieu d’être jalouse comme une Italienne et de venir me crier dans l'oreille des mots de mélodrame, il me semble qu’elle pourrait fort bien se débarrasser de cet adolescent qui finira par lui donner un ridicule.

Entre la jeune fille et la femme encore jeune dont son esprit était presque également occupé, Mornac, qui, par une complication assez fréquente parmi les hommes de vingt-cinq ans, se trouvait en même temps chevavalier d’amour et poursuivant de mariage, resta plongé dans une irrésolution à laquelle mit fin le départ successif des deux voitures où étaient montées d’une part la fa-

mille des Passerot, de l'autre la mélancolique Eudoxie, toujours escortée de son chaperon d’outre-Manche, de l'enamouré Boisgontier, et du sexagénaire dont la cravate à l’incroyable ne cachait qu’à demi le malicieux sourire. Edouard alors se dirigea tout pensif vers le passage de l'Opéra, et pendant la demi-heure qu’il y passa en attendant Garnier, trois idées assez disparates se partagèrent ses réflexions. D’abord, une scène de reproches, de larmes, peut-être même d’évanouissement que lui ménageait, selon toute apparence, madame de Flamareil, dont il connaissait l’irritabilité nerveuse et la despotique jalousie; en second lieu, une paire de soufflets qu’il se promettait d’octroyer au petit Boisgontier à la première occasion favorable ; enfin, la jambe de Diane chasseresse que lui avait révélée le marche pied de la berline où mademoiselle Loïde s’était élancée avec une étourderie de campagnarde.

Cette méditation à trois parties à chaque instant enchevêtrées comme les fils d’un peloton, fut interrompue par le commandant, qui s’avançait d’un pas rapide, en porteur de bonnes nouvelles.

— Mon cher, dit ce dernier, il fait beau ; prenons des cigares et allons sur le boulevard, où nous serons plus libres pour notre colloque; il s’agit de traiter la matière à fond.

Les cigares allumés, Garnier prit le bras de celui qu’il regardait déjà comme son cousin ; ils sortirent du passage et tournèrent à droite ; arrivés devant Tortoni, l’officier de chasseurs entama la discussion.

— Sachez d’abord, dit-il, que j’ai réparé votre petite équipée au moyen d’un duel, qui vous a retenu jusqu’à neuf heures, et dans lequel je vous ai fait jouer un rôle héroïque. Feu noblement essuyé, et coup tiré en l’air de la manière la plus magnanime ! Les femmes aiment assez

les bretteurs, ma tante surtout, qui avait pour mari le plus grand poltron de toute laNormandie. Elle a donc pris l’historiette le mieux du monde, et une fois rassurée sur le chapitre de sa dignité compromise, elle s’est déridée à vue d’œil. Décidément, vous avez fait sa conquête, ce qui n’est pas peu de chose. — M. de Mornac a tout à fait l’air d’un homme comme il faut, m’a-t-elle dit à l’oreille; et * et la veut tout dire, car le comme il faut est son dada de prédilection : elle a refusé dix partis, parce qu’ils avaient l’air bourgeois, selon elle. Quant à Loïde, elle ne sonnait mot, comme vous pensez bien ; mais l’avis de sa mère est toujours le sien, et d’ailleurs vous aurez le temps de lui faire votre cour. Bref, l’entrevue a été favorable, vous avez plu. Je joue cartes sur table, n’est-il pas vrai? Maintenant c’est à vous de décider s’il vous convient d’aller en avant et de charger votre oncle de la demande officielle.

— Mon cher commandant, répondit Édouard, la bonne grâce et la loyauté que vous apportez dans cette affaire captivent toute ma confiance et m’obligent à une franchise égale à la vôtre. J’abats donc aussi mon jeu. Je n’ai pas besoin, je pense, de vous assurer de ma respectueuse estime pour votre famille, ni de vous dire que je regarderai toujours comme un honneur une alliance avec elle; mais je dois vous expliquer ma position personnelle, afin que vous n’interprétiez pas défavorablement l’hésitation que vous avez pu remarquer en moi. Je n’ai pas de fortune ; ainsi je suis entièrement dans la dépendance de jjion oncle ; il veut que je me marie, et il m’a déclaré que si dans trois mois j’étais encore garçon, il se remarierait lui-même ; ce qu’il ferait ainsi qu’il l’a dit, j’en suis parfaitement convaincu. Or, mon oncle a soixante-cinq ans, âge auquel on a toujours des enfants, comme vous savez. Donc, il faut que je me marie ; sinon je m’expose h devenir, peut-être avant un an, le parrain d’un cousin ou

d'une cousine qui m'enlèverait net quarante-cinq mille livres de rente dont je suis en ce moment l'héritier présomptif. D’un autre côté, je vous le répète, je n’imagine pas un mariage plus avantageux et plus honorable que celui dont il est question aujourd’hui. Et cependant, au lieu de l'empressement que vous êtes en droit d’attendre de moi, vous me voyez plongé dans une mer d’irrésolutions, de perplexités, d’inquiétudes de plus en plus pénibles et criÆslles.

— L’histoire de votre princesse des Italiens ! dit le commandant.

— De grâce, mon cher Garnier, comprenez ma position, et ne blessez pas, même par une plaisanterie à vos yeux inoffensive, un sentiment sérieux pour moi, trop sérieux sans doute si je songe à mon avenir. Cette personne à qui vous faites allusion, je l’aime depuis plus de cinq ans; je lui suis attaché par tendresse, par reconnaissance, peut-être aussi par habitude, enfin par tous les liens que peut créer une intimité sans interruption et sans partage. Rompre cette chaîne, car j’en conviens c’est une chaîne, répudier ce passé si plein de souvenirs, dire un éternel adieu à cet amour dans lequel j’ai mis mon âme tout en- . tière, depuis que je suis un homme, c’est là un sacrifice qui m’effraye. En y songeant, je doute de mon courage ; je crains pour moi, mais je crains pour elle davantage. Elle m’aime, Garnier, elle m’aime ; mon mariage serait un coup de poignard qui la tuerait peut-être.

— Bah ! fit l’officier de chasseurs, en poussant versée ciel une énorme bouffée de tabac, comme un marsouin souffle par ses évents l’eau salée.

— Ne pensez pas qu’une ridicule fatuité me fasse parler ainsi, reprit Edouard avec chaleur; puissé-je me tromper ! Mais je connais trop ce cœur dévoué, cette langueur -maladive, cette âme enthousiaste, cette femme enfin, non

moins fière que sensible, et qui, blessée par moi, ne se plaindrait point, mais....

— Mourrait, n’est-il pas vrai? interrompit Garnier. Vous êtes ieune, mon cher ; mais croyez-moi, tranquillisez-vous. — Les femmes se rendent et ne meurent pas.

A cette impertinente parodie du mot attribué à Cambropne, Edouard jeta son cigare par un geste dédaigneux auqpej le prosaïque officier ne fit pas attention.

— Commandant, dit-il ensuite d’un ton légèrement ironique, je m’aperçois que nous ne nous comprenons pas. Je conçois du reste que vos conquêtes de garnison vous aient peu disposé à apprécier ce qu’il peut y avoir de noble, de passionné, de sublime dans l’âme de quelques femmes d’élite.

— Mes conquêtes de garnison! qu’entendez-vous par }à! s’écria l’officier piqué à son tour; depuis quinze ans que je suis au service, sachez que j’ai connu vingt dames, je dis dames, plus jolies et plus aimables que toutes vos pies-grièches de ce soir. Que diantre ! discutons sans personnalités. Nous traitons de votre mariage, auquel je m’intéresse fort, et voilà qu’à propos d’une ancienne passion, vous vous envolez jusqu’au septième ciel ; ne dois-je pas, en homme raisonnable, vous ramener à terre, rétablir la question dans ses termes véritables, et la résoudre par le calcul des probabilités? Or, je vous soutiens que sur cent mille femmes, pas une ne périt d’amour. Voyez-vous, mon cher Mornac, ces métaphores-là sont connues. Nous a\ÿres nous leur disons : Si vous ne m’aimez pas, je me tuerai ; plus tard elles nous disent : Si vous ne m’aimez plus, j’en mourrai. A la fin, tant tués que mortes, on n’enterre personne. Je vous parle comme tout homme de sens le ferait à ma place, continua Garnier en changeait subitement d’intonation; je vous le répète, il y a cent mille à parier contre un que vos craintes sont chiméri-

LE NGEl’D GORDIEN. 3 T

que». Après cela ne vous figurez pas que je sois un soudard sans âme, comme vous paraissez le croire; si, au lieu de vous tenir le langage de la raison commune, j’interrogeais mes souvenirs et ma propre expérience, peutêtre serais-je de votre avis ; mais on ne doit jamais prendre l'exception pour règle.

— Comment, dit Edouard intrigué par ces paroles, avez-vous donc éprouvé dans votre vie quelque sentiment sérieux qui démente la philosophie incrédule que vous affectiez tout à l’heure ?

— Peut-être, répondit le chef d’escadron en jetant à son tour son cigare, et il laissa passer entre ses longue* moustaches un de ces soupirs péniblement bruyants , qu’exhalent les cœurs depuis longtemps roüillés.

— Confidence pour confidence, reprit Mornac, qui, passé le premier moment d’humeur, désirait rester en paix avec son interlocuteur.

L’officier secoua la tête d’un air mélancolique, étrangement dépaysé sur sa figure pleine et colorée.

— C’est une histoire à laquelle je pense le moins possible et dont je he parlé à personne, dit-il enfin ; rtiajg je ne refuse pas de vous la raconter, car, à vous entendre, on dirait que je n’aie jamais connu que les vivandières d« mon régiment , et cependant j’ai éprouvé dans ma vit une passion d’un numéro égal au moins à celui de 11 vôtre. Il y a une dizaine d’années de cela ; j’étais alors lieutenant au 7 e chasseurt en garnison à Lyon. Lyon est une sotte ville, comme vous savez peut-être, et la société de Bellecourt, qui avait accueilli quelques-uns de nous,

est bien la collection de salons la plus insipide où l'officier puisse perdre son argent à la bouillotte contre de vieilles femmes. Pour moi, qui aime à m'amuser, je commençais à en avoir assez ; ça me fatiguait d’être plumé tous les soirs par des contemporaines du roi Louis XV, et j’étais décidé à chercher fortune dans le petit commerce où il y a des minois soignés ; lorsqu’un jour, au milieu d’un de ces salons de Bellecourt, avec lesquels je voulais divorcer, j’aperçus une femme que je n’avais pas encore rencontrée dans le monde. Une femme ! un ange ! mon cher ami. Grande et faite à peindre, des épaules magnifiques, des yeux bleus dont le regard vous caressait le cœur comme avec un gant de velours, des cheveux blonds...

— Elle était blonde! interrompit Edouard; je l’aime déjà.

— La vôtre est blonde aussi ? Ce n’est pas qu’en général je préfère cette couleur ; il y a des brunes furieusement séduisantes ; mais cette fois-là, toutes les Andalouses et toutes les Africaines eussent été obligées de baisser pavillon. Je ne peux pas vous décrire ce que j’éprouvai ; ce ne fut qu’un frisson depuis la plante des pieds jusqu’à la racine des cheveux. J’étais assis à une table d’écarté, où je jouais une centaine de francs , je crois, quand ce diable de regard langoureux s’arrêta sur moi. J’avais ri jusqu’alors de ce qu’on appelle au collège les flèches de Cupidon ; mais en ce moment, je me convainquis de la ju^fesse de l’allégorte, en me sentant percé de part en part comme par un trait d’arbalète. J’écartai stupidement un ou deux atouts, et sourd aux criailleries de la galerie, je me levai pour suivre cette sirène qui venait de passer dans un autre salon.

Je n’ai pas besoin, mon cher Mornac, de vous raconter An détail les progrès et les incidents de ma passion; ces folies-là se ressemblent toutes; vous verriez qu’à vingt-

LE mWD GORDIEN.

cinq ans je n'étafs pas plus raisonnable que vous ne l'êtes aujourd'hui. Qu'il vous suffise de savoir que j'étais amoureux comme un lion : depuis ma sortie de Saint- Cyr, je n’avais rien éprouvé de pareil ; Elise demeurait...

— Elise ! c’est un des noms de la femme que j’aime, dit Édouard avec une sorte de componction.

— Un joli nom,n’est-ce pas? C’était l’été; Elise habitait une campagne à quelques lieues de Lyon, tandis que son mari était retenu à la ville par la place qu’il occupait à la tête d’une des administrations. Je fus bientôt au courant et je commençai sans retard une des vies les plus enragées que puisse mener un amoureux. Dix lieues à franc étrier presque tous les jours ! Et notez qu’il ne fallait pas flâner en route, car le colonel ne plaisantait guère, et je n’avais point envie de me faire mettre aux arrêts. J’ai crevé deux chevaux dans cette campagne, sans compter que je n’arrivais pas toujours à temps au quartier, et que, devant passer adjudant-major, je me vis souffler ma nomination sous prétexte de négligence dans le service. Mais j’avais la cervelle à l’envers, et je me moquais de la double épaulette comme de mon sabre de l’école militaire. D’ailleurs quelle agréable indemnité ! ce que je perdais en avancement d’un côté, ma belle blonde me le rendait de l’autre ; il est vrai que chaque grade me causa un tourment d’enfer ; je mis sept mois à gagner mon bâton de maréchal de France. Mais songez que c’était une femme du grand monde, spirituelle comme un démon, fière comme un chapitre d’Allemagne, et allant tous les jours à la mess ; une véritable duchesse.

A me voir aujourd’hui, Mornac, vous ne devineriez jamais quel Céladon j’étais alors ; cette femme m’avait fait subir une métamorphose dont je reste stupéfait quand j’y songe. Moi, qui ne pouvais pas regarder une écritoire sans

avoir la migraine, je lui improvisais des lettres de douze pages à calciner un rocher. Vous avez lu la Nouvelle Héloise, eh bien ! ma parole d’honneur, c'est de la neige fondue à côté de mon style de ce temps-là. Et puis, réforme complète dans mes habitudes. Plus de café, plus de billard, plus de cigares. A la pension, mescamarades, qui ti’y comprenaient rien, m’appelaient mademoiselle Garnier ; maii tout m’était égal, pourvu qu’Elise fût contente; elle avait quelques années de plus que moi, et cela lui don« naît une sorte d’autorité dont elle aimait à faire usage ; elle m’imposait ses goûts, ses volontés, quelquefois ses caprices; tout me plaisait. Elle était jalouse, j’aimais jusqu'à sa jalousie.

— C’est cependant un défaut qui cause bien des ennuis, observa Mornac, en se rappelant les épreuves auxquelles le soumettait journellement madame de Flamareil.

— Oui; mais ça flatte. Le mari ne pouvait presque jamais quitter Lyon ; il n’y avait pas de voisins de campagne, et, en y mettant de la prudence, nous jouissions d’une certaine liberté. Quand je n’étais pas obligé de rentrer pour mon service, je restais fort tard, quelquefois tout à fait. La maison était près de la Saône ; le soir, nous nous promenions en bateau, surtout quand il faisait de la lune. Elise aimait beaucoup le clair de lune, et moi, j’y prenais diablement goût aussi. Elle était si jolie, assise au gouvernail, avec sa gentille capote de paille et son câchemire bleu que je vois encore ! Elise n’avait que des cachemires. Quand j’étais fatigué de ramer, jedéclamais les Méditations de Lamartine, quelle me faisait apprendre par cœur ; oui, mon cher, les Méditations de Lamartine. Vous vous figurez que je n’ai pas été romantique tout comme un autre! Je crois que si elle l’avait voulu, j’aurais fait des vers. Ah! c’étaient là des moments qu’on n'oublie pas; non, sacredieu ! on ne les oublie pas.

*tj NCBÜD GORDIEN. SI

Le commandant Garnier se tordit la moustache à plusieurs reprises, et garda, pendant quelques secondes, un silence d’attendrissement respecté par son compagnon.

— Tout doit finir dans le monde, reprit-il ensuite d’un ton mélancolique : il y avait cinq mois à peine que durait mon bonheur, lorsqu’une catastrophe inattendue le vint détruire. Un matin, j’étais dans ma chambre, précisément occupé à écrire une de ces épîtres brûlantes dont je vous parlais tout à l'heure; on frappe, la porte s’ouvre, et je vois entrer un homme de quarante ans, droit, sec, poli, sérieux. Je vous l’avouerai, j’eus peur. C’était le mari, et j’aurais mieux aimé recevoir la visite d’un loup affamé. De charitables amis lui avaient appris ma liaison avec sa femme : il savait toul, et venait me proposer, le plus honnêtement du monde, d’aller nous couper la gorge. Je fis d’abord des difficultés, car mes principes sur cette matière sont bien arrêtés : tromper un époux, tant qu’on voudra; le tuer, merci! Pourtant, il n’y eut pas moyen de refuser : il exigeait une réparation, et j’étais dans mon tort. Nous prîmes donc chacun un témoin, et nous all&mes nous battre dans un petit chemin creux, derrière Fourrières. J’ai été prévôt de salle à Saint-Cyr, et je me croyais sûr de mon fait; je m’étais juré de ne pas le tuer, je voulais simplement le désarmer, ou, tout au plus, le blesser légèrement au bras, pour le mettre hors de combat. Après quelques passes, j’engage donc solidement en quarte, en cherchant à lier son fer, que je comptais faire sauter à dix pas d’un revers de poignet. Pstt ! voilà cette chienne d’épée, que je croyais bien tenir, qui se dégage, et frétille comme une anguille autour de la mienne; une, deux; feinte de seconde; puis, quand je la cherche en tierce, un second. -dégagement, auquel je ne vois que du feu, et une botte qui m’arrive à fond, oh ! mais à tond : six pouces de fer dans le

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côté, rien que cela. Avant d'avoir pu me rendre compte du coup, je me trouvai par terre, étendu comme un mouton qu’on vient de saigner. Mon diable d’homme, toujours avec le plus beau sang-froid du monde, me dit que nous aurions le plaisir de recommencer dès que je serais guéri; puis il me tourna les talons après m’avoir 3alué fort polimgnt.

Je restàfsix semaines dans mon lit, blasphémant le ciel et la terre, sans nouvelles d’Elise, à qui je ne pouvais pas écrire. Je savais seulement qu’elle était tombée malade le lendemain du duel, et que son mari l’avait ramenée à Lyon. Enfin, j’entrai en convalescence; ma première Visite fut pour mon colonel, à qui j’avais été recommandé par un de mes oncles, et qui me témoignait de l’intérêt.

— Garnier, me dit-il dès qu'il m’aperçut, je suis bien aise de vous voir sur pied. Vous ne faites plus partie du septième ; vous passez au régiment de chasseurs qui va en Morée, et vous partez demain pour rejoindre votre corps à Toulon. Pas d’observations; il y aura là- bas des coups de sabre à donner, ça doit vous aller ; c’est une bonne occasion de regagner la double épaulette que vous avez manquée ici par votre faute. Vous ne pouvez pas rester à Lyon. Votre aventure a fait trop de bruit. On est bégueule à Bellecourt; je sais qu’on y a déjà parlé dans plusieurs salons du danger de recevoir des militaires; votre séjour ici ferait du tort à vos camarades ; et pour moi je n’ai pas envie qu’on mette mon corps d’officiers en interdit. Ainsi donc, soyez en route demain à sept heures, et jusque-là pas de folie sentimentale; là- bas, faites honneur au septième et revenez-nous capitaine.

11 n’y avait pas le plus petit mot à répondre, car quand le colonel avait commandé : En avant ! il fallait partir du pied gauche, comme disent les fantassins. A moitié fou, j’allai chez Elise. Son mari était sorti, heureusement, et

je pus entrer. Ah! mon cher Mornac, quelle scène! je vivrais mille ans que ce tableau ne sortirait jamais de ma mémoire. Figurez-vous une femme étendue, sur un divan, pâle, amaigrie, brisée ; plus changée par le chagrin que moi par six semaines de souffrances ; et des soupirs, des étreintes, des sanglots, des désespoirs à briser le cœur quand je lui appris mon départ.

— Mon Théodule, me disait-elle en m’étouffant dans ses bras, c’est ma raison ou ma vie que tu emportes, car si je ne meurs pas, j’en deviendrai folle.

Ce fut en effet une mourante que je laissai lorsque j’eus le courage de m’arracher à cette scène cruelle. Sans voix et sans connaissance, elle n’entendit pas mon dernier adieu, elle ne sentit pas mes derniers baisers. Il n’y avait plus d’âme dans ce corps, et quand la porte se ferma sur moi, il me sembla que c’était le couvercle de sa bière dont j’entendais le bruit.

11 y a dix ans de cela, Mornac, reprit le commandant après une seconde pause causée par son émotion ; et je crois vous parler d’hier. Ces dix années, je les ai passées presque tout entières hors de France, en Morée, à Alger, partout où il y avait des coups à donner et à recevoir ; ce souvenir est un ver rongeur qui ne m’a jamais quitté.

Entraînés par l’intérêt de leur conversation, les deux amis étaient arrivés à la Madeleine. Le commandant Garnier, dont le ver rongeur avait respecté l’embonpoint, marcheur assez mauvais d’ailleurs, en sa qualité d’officier de cavalerie, s’arrêta un peu essoufflé ; et, levant les yeux au ciel, comme par réminiscence de l’âge d’or où il avait su par cœur les Méditations de Lamartine :

— Je veux vous avouer un dernier enfantillage, dit-il avec un sourire timide, destiné à désarmer la raillerie. Levez la tête. Voyez-vous cette étoile au-dessus du fronton, à gauche de la grande Ourse ?

— Eh bien ?

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— C’est la nôtre, celle qu’Elise, dont l'imagination était fort exaltée, avait choisie pour emblème de notre amour. Vous ne me croirez peut-être pas. Eh bien ! en Grèce, en Afrique, où les nuits sont presque toujours sereines, il m’est arrivé bien des fois de passer des heures entières à contempler cette étoile. Et maintenant encore, au bout de dix ans, je ne puis pas la regarder sans éprouver l’envie de pleurer comme un enfant.

Edouard écouta cette sentimentale confidence plus sérieusement qu’on n’eùt pu l'attendre d’un jeune homme de vingt-cinq ans, portant des moustaches, des gants jaunes, un lorgnon dans la poche de son gilet, et sortant des Italiens.

— C’est une douce superstition, chère à toutes les âmes tendres, dit-il le nez en l’air à son tour. Mon cher Garnier, ne rougissez donc pas d’un noble sentiment, parce que son exaltation ne saurait être comprise du vulgaire. J’ai aussi mon étoile, moi.

— Bravo ! répondit le commandant, heureux d’échapper à la moquerie qu’il redoutait. Et où êtes-vous logé là-haut? sommes-nous voisins?

— Là, au couchant, cette belle étoile isolée, plus loin que la flèche des Invalides. Ce qu’il y a de bizarre, c’est que j’avais envie de votre étoile, à vous ; mais na maîtresse n’en voulut pas, et choisit celle-ci.

— Avouez que les femmes ont des idées crânement gentilles lorsqu’elles aiment, dit Garnier d’un air attendri.

— Cette étrange coïncidence accroît encore l’intérêt que votre récit m’inspire ! répondit Mornac, qui, depuis qu’il avait découvert dans le gros commandant un frère en souffrance amoureuse, s’affermissait dans ses sentiments de fidélité, et se livrait plus résolument à la pente

élégiaque de la conversation. — Ainsi, elles ont le même cœur noble et enthousiaste.

— Elles ont, interrompit l'officier de chasseurs avec un accent douloureux; je donnerais ma croix et mon épaulette de chef d’escadron pour pouvoir dire comme vous. Mais, quand je songe à ma pauvre Elise, j’ai raison de regarder là-haut notre étoile ; car sur la terre...

— Elle est morte ?

— Elle doit l’être, j’en ai la triste persuasion. Privé de j^s nouvelles pendant longtemps, je n’osai plus chercher à en avoir à mon retour en France. Un de ces pressentiments qui ne trompent pas me disait que je ne la reverrais plus. Jamais son nom n’est sorti de ma bouche devant les personnes qui auraient pu me parler d’elle, tant je craignais de voir mes craintes confirmées ; je n’ai pas remis les pieds à Lyon, et j’ai préféré le doute du malheur à la certitude. Depuis dix ans, j’ai aimé d’autres femmes, et des plus distinguées, ajouta Garnier du ton imposant dont Ruy Gomez dénombre à Charles-Quint ses portraits de famille; mais aucune autant que celle-là. On ne trouve une Elise qu’une fois.

Involontairement, Mornac jeta sur son compagnon ce regard oblique, par lequel les jeunes gens se déprécient mutuellement comme le font les femmes entre elles. La conclusion de l’examen fut que le commandant Garnier était bien gros, bien rougeaud, bien florissant, et de tournure bien martialement bourgeoise, pour qu’une femme du monde se fût ainsi laissée aller de vie à trépas, par le seul fait de son absence.

— Et vous pensez que cette dame n’a pu survivre à votre départ? dit le jeune homme, en passant subitement de la sympathie au persiflage, car il avait sur le cœur plusieurs paroles échappées à son interlocuteur, au commencement de la conversation.

L’officier s’arrêta et roula de gros yeux, comme un taureau qui reçoit au flanc le dard d’un picador.

— Vous prétendez bien, vous, que votre mariage donnerait le coup de la mort à votre princesse ? dit-il en faisant sonner sa voix de basse.

— Je suis logique dans mes sentiments ; mais vous, n’avez-vous pas dit que les femmes ne meurent pas?

— H y a femme et femme ! dit Garnier d’un ton sec.

— Comme il y a homme et homme ! pensa Mornac, en faisant entre son compagnon et lui-même une comparaison dont le résultat fut que si l’un d’eux pouvait nourrir la prétention de mettre une femme au tombeau, c’était à coup sûr l’élégant Parisien et non le gros dandy à graine d’épinards.

— Avec tous ces bavardages, reprit le commandant, dont l’attendrissement avait été subitement glacé par l’air railleur d'Edouard, nous avons fait une étape et nonsommes tout à fait sortis de la question. Permettez-moi d’y revenir; nous avons changé de rôle, car j'ai pris l’initiative, et c’était à vous de le faire. Je vous ai dit que ma tante paraissait bien disposée en votre faveur; à votre tour, quelles sont vos intentions?

— Mon cher commandant, répondit Mornac, qui sentit se réveiller à cette question toutes les irrésolutions de son caractère; en ce moment je sais si peu moi-même ce que je veux... je redoute tellement les suites d'une détermination précipitée... c’est une chose si grave qu’un mariage... Mon oncle m'accorde trois mois pour me décider; pensez-vous qu’un pareil délai?...

— Je vous accorde, pour tout délai, vingt-quatre heures, répondit Garnier du ton d’un général assiégeant.qui impose une capitulation; car, depuis le sourire moqueur que s’était permis Edouard, il tenait beaucoup moins à l’avoir pour cousin. Vous devriez penser que ma famille

Lis NOEUD GOItDlEN.

n’est pas faite pour attendre pendant trois mois le bon plaisir de qui que ce soit. Ma tante s’est mariée à dix-huit ans, et elle a décidé que sa fille se marierait à dix-huit ans; si ce n’est pas avec vous ce sera avec un autre. Faute d’un moine l’abbaye ne chôme pas. Nous dînons demain ensemble chez monsieur de Pomenars; au dessert vous me ferez part de votre résolution définitive.

— Soit, à demain, répondit Mornac, empressé de souscrire à cet arrangement qui laissait un jour de plus à son indécision.

— Il est minuit et demi, reprit l’officier. Voici la rue delà Paix : c’est votre chemin; bonne nuit, mon cher.

A ces mots, il prit, sans la serrer très-cordialement, la main que lui offrait son compagnon, et s’éloigna d’un pas belliqueux.

— Voyez donc ce beau-fils, se disait-il en faisant sonner ses éperons sur les dalles du trottoir; ne se figure-t-il pas qu’on va mourir pour ses beaux yeux ; je gagerais que son infante est une vieille femme.

— Le chasseur d’Afrique est adorable avec ses allures de lord Byron, pensait Edouard au même instant ; quel mangeur de cœurs s’il faut l’en croire ! C’est dommage qu’il soit un peu gras pour jouer le rôle d’un vampire. Cette duchesse de Lyon qu’il a tuée est, je le parierais, quelque marchande de modes qui se porte à merveille.

Et les deux hommes s’allèrent coucher, chacun de son côté; mais non pas sans avoir contemplé une dernière fois, Mornac, l’astre d’Eudoxie qui brillait au couchant comme une étincelle jaillie de la flèche d’or des Invalides; et le commandant Garnier, l’étoile de la défunte Elise, voisine éternelle de la grande Ourse.

Le lendemain matin, M. de Pomenars et son neveu déjeunaient en tête à tête, le vieillard avec un appétit de jeune homme, le jeune homme avec ce dédain des jouissances animales qu’inspirent les soucis d’une passion contrariée. Lorsque le domestique fut sorti, après avoir servi le thé, le sexagénaire, qui jusqu’alors avait gardé le silence, comme par égard pour la tristesse de Mornac, remplit la tasse de celui-ci, la sucra lui-même, et la lui présentant avec une prévenance assez insolite d’oncle à neveu :

— Mon ami, lui dit-il d’un air gracieux, je suis trèscontent de toi. Il paraît qu’hier tu as fait des merveilles sans le vouloir ; notre agent diplomatique, madame de Lordes, m’écrit ce matin que ton maintien et ta figure ont également eu le plus grand succès. Quant à ton esprit, qu’on est, à ce qu’elle me dit, impatient d'apprécier, je ne suis pas inquiet; je sais que tu es aimable quand tu veux letre. Tu vois donc que tout va pour le mieux, et que le succès dépend de toi seul. Ce soir, nous terminerons les préliminaires avec le gros commandant ; je tâcherai de couler à fond la question financière ; en cas de discussion, j’aurai meilleur marché de lui que de la belle mère, que je crois quelque peu rapace, comme le sont du reste toutes les belles-mères ; et demain, sans plus de retard, j’irai demander à madame de Passerot la permission de te présenter à elle.

— Ainsi, mon oncle, vous tenez toujours à ce mariage, répondit le jeune homme d’une voix dolente et en repoussant la tasse de thé, comme si elle eût été l’emblème du calice conjugal.

LE PiCKl'l) GORDIEN.

— Hein? fit M. de Pomenars, dont les vertes prunelles s’allumèrent soudain.

— Vous m’aviez donné trois mois pour réfléchir, reprit Edouard.

— Propos de peureux ; trois mois ou trois jours, qu’importe, puisqu'il faut finir par sauter le fossé ?

— Mais, mon oncle, vous oubliez qu’il ne s’agit pas de moi seul. En supposant que je vous obéisse, puis-je le faire avant d’avoir préparé à l’idée d’une rupture une personne digne d'égards, et que je n’offenserais pas sans me rendre coupable d’ingratitude, une personne dont je vous ai entendu faire l’éloge souvent. Car enfin, vous n’avez pas toujours cherché à me séparer d’elle, permettez-moi de vous le dire. Dans le commencement, j’ai pu interpréter votre silence comme une approbation et non comme un blâme. Il y a plus, rappelez-vous le bai du ministre de l’intérieur, en 1830. « Edouard, me dites-vous, au moment où je venais de valser avec elle, si j’avais vingt ans, et que je voulusse avoir une passion dans le monde, je n’aimerais pas une autre femme que madame de Flamareil. » Eh bien ! mon oncle, j’avais vingt ans, moi ; ce que vous pensiez, je l’ai fait. Et maintenant vous abusez de votre autorité pour me faire rompre, avec une précipitation cruelle, une liaison qui, après tout, est votre ouvrage : sans vous je n’aurais jamais été admis dans son salon.

— Vous m’accorderez du moins, répondit M. de Pomenars avec un sourire moqueur, que je ne vous ai introduit que jusqu’au salon. Si, depuis, vous avez obtenu vos entrées dans les petits appartements, cela ne me regarde plus. Edouard, est-ce sérieusement que vous parlez? Vous avez vingt-cinq ans; vous êtes dans le monde depuis longtemps et vous n’avez pas honte de tenir en ce moment un langage d’écolier ! Ecoutez-raoi, je vous prie.

4 0 CKIYRKS UE CH. DE BKKNAKD.

et dites ensuite si je ne me suis pas conduit dans toute cette affaire comme s'il se fût agi de mon propre fils. Il y a dix ans, lorsqu’après la mort de votre mère, je vous appelai à Paris, vous arrivâtes un beau matin de Toulouse, gauche, dégingandé, ne sachant ni entrer, ni sortir, ni vous asseoir; exhalant en revanche, par tous les pores, en vrai légiste de province, une abominable odeur de cigare, et parlant gascon à faire frissonner les roseaux de la Garonne. Je ne vous le cache pas : vous me fîtes peur. Vous étiez trop jeune pour vous marier, et la révolution de juillet, qui survint, vous ferma la carrière des places. Je n’avais donc qu’une seule chose à désirer pour vous, c’était votre métamorphose en homme. Civiliser l’ours mal appris que vous étiez alors, était une bonne œuvre à laquelle une femme seule pouvait prendre goût et s’appliquer avec succès. Aussi, dès que j’eus deviné les dispositions charitables de madame de Flamareil, je m’en réjouis dans votre intérêt. Vous prêcher un sermon eût été le fait d’un anachorète ou d’un chartreux; et, à mon âge, j’ai le malheur de n'être encore qu’un homme du monde. Je ne mis donc aucun obstacle à une liaison dans laquelle je voyais pour vous beaucoup d’avantages et peu d’inconvénients. Madame de Flamareil m’offrait par sa position sociale, par la distinction de son esprit et de ses manières, par la maturité de son âge... — Ne renversez pas la théière; je conviendrai, si vous voulez, que c’est une maturité pleine de fraîcheur, de grâces, de séductions, et que vous êtes un heureux coquin ; — madame de Flamareil m’offrait, dis-je, toutes les garanties que l’on doit exiger de l’instituteur à qui l’on confie son enfant. Une femme plus jeune qu’ellp vous eût fait faire beaucoup de folies, peut-être sans bénéfice; une plus vieille vous eût rendu ridicule ; avec une bourgeoise, vous auriez perdu les traditions de la bonne compagnie; enfin, avec ces..., —

comment dirai-je... avec ces courtisanes dont je vois plusieurs de vos amis si ridiculement occupés, vous auriez escompté ma succession chez des juifs... ; autant d’écueils dangereux pour un jeune homme, dont vous êtes sorti sain et sauf, grâce à Dieu, et je dois dire aussi grâce à elle ! Oui, certes, Edouard, vous devez de la reconnaissance à cette femme ; car c'est elle qui a fait de vous ce que vous êtes aujourd’hui, un homme assez rare par le temps qui court, un homme bien élevé et que je puis avouer pour mon neveu. Par attachement, peut-être par prudence, elle ne vous a inspiré que des goûts simples et modérés quoique élégants. Son intelligence exquise de tout ce qui convient à son âge... — ne froncez pas le sourcil..., — a été pour vous, et par conséquent pour moi, une source d’économies, dont vous ne vous doutez peutêtre pas. Forcée de renoncer à la danse, ne montant plus à cheval, ne jouant pas encore, elle vous a interdit insensiblement le bal, les chevaux, le jeu, en un mot tous les plaisirs dont elle ne pouvait pas prendre sa part; et, quel qu’ait été son motif, tendresse ou calcul, je lui en suis fort reconnaissant. Depuis cinq ans, je n’ai qu’à me louer de votre conduite. Vos six mille francs de pension vous ont suffi; je ne connais pas un de vos fournisseurs; enfin, vous n’avez pas cherché à me faire jouer une seule fois le rôle ridicule d’oncle de comédie ; et, en cela, vous avez agi fort prudemment. Aimez-la donc, vous le devez; et je serais le premier à blâmer votre ingratitude. Oui, vous avez contracté une dette envers elle. — Mais, à votre âge, poursuivit M. de Pomenars avec une ineffable raillerie, on acquitte facilement ces dettes-là ; les femmes sont de si indulgents créanciers pour ceux qui peuvent payer quelque chose comptant! J’ai trop bonne opinion de vous pour croire que vous ayez manqué à cet engagement sacré. Soyez franc. Pour prix de votre éducation, dont elle

a bien voulu se charger, vous faites son bonheur depuis cinq ans, n’est-il pas vrai? Eh bien, il nie semble que voilà un compte facile à liquider, et que, mutuellement, vous pouvez vous donner quittance.

Edouard assistait avec une résignation moine à cette dissection de son amour , et, chaque fois que le scalpel de l’ironique vieillard fouillait une fibre délicate, il serrait les dents, comme un patient qui craint de trahir par un cri sa souffrance. Le roué à cheveux gris prit le silence de son neveu pour un commencement de conversion, et continua son opération en versant sur chaque plaie, en guise de baume, quelques gouttes de ce matérialisme élégamment impitoyable, par lequel les élèves du dix-huitième siècle flétrissent toutes les croyances du cœur.

— Vous craignez, dites-vous, les ennuis qui accompagnent une rupture. Eh! qui vous parle de rupture? Je ne vous comprends pas, vous autres jeunes gens ; vous apportez dans toutes vos liaisons quelque chose de cassant et de brutal. C’est votre littérature romantique qui voys fausse l’esprit. Il vous faut du mélodrame en amour ; dé mon temps, nous nous contentions de la comédie. C’était plus amusant et de meilleur goût. J’ai aimé plus d’une femme, je n’ai rompu avec aucune, et j’ai conservé pour imies toutes celles dont j’avais été l’adorateur. Voilà tomme doit se conduire un galant homme. On ne rompt pas, on dénoue, sans froissement, sans irritation, sans brouille. On modifie les termes d’une intimité, d’après les exigences nouvelles qui se rencontrent à chaque pas dans la vie. Autrefois, hommes et femmes entendaient cela à merveille. Mon mariage, par exemple, a été arrangé par une personne qui me portait un intérêt aussi tendre que celui dont vous pouvez être aujourd’hui l’objet. Si madame de Flamareil vous aime réellement, loin de s’op-

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poser au vôtre, elle doit en comprendre la nécessité et vous y engager la première.

— L’amour véritable est toujours égoïste, s’écria Mornac, fort peu convaincu par ce raisonnement.

— Comment ! reprit le vieillard d’un ton de supériorité presque méprisant, tu ne te sens pas de force à enlever son consentement par une argumentation paisible ! Si j’étais à ta place, mon garçon, je voudrais que ce fût elle qui vînt me dire : Marie-toi, et qui en cela crût me faire violence.

Le jeune homme secoua la tête sans répondre.

— Eh bien ! s’écria M. de Pomenars, à la fin irrité de semer dans une terre stérile le grain de son expérience, puisque vous ne savez pas mieux vivre l’un que l’autre, rompez donc, pour Dieu ! et que cela finisse.

— Mais je n’ai aucun prétexte, répondit Mornac avec l’accent de détresse d’un homme près d’amener son pavillon.

Le sexagénaire se renversa sur son siège comme pour rire plus à l’aise, puis il regarda son neveu en affectant l’ébahissement qu’eût pu lui faire éprouver la vue de quelque mammouth antédiluvien.

— Un prétexte ! mon pauvre Edouard ; ah ! il te faut des prétextes?... Tu me permets de rire, n’est-ce pas? C’est qu’en vérité nos quinze ans d’autrefois étaient moins candides que vos vingt-cinq ans d’aujourd’hui... Ecoutemoi ; tu vas aller chez elle, n’est-ce pas ? Eh bien ! si elle a mis une robe blanche, voilà ton prétexte trouvé. Si la robe est bleue, autre prétexte! si tu la trouves à son piano, prétexte ! si elle est gaie, prêtes^ ! si elle est triste, prétexte ! s’il y a des fleurs sur la cheminée, prétexte ! s’il n’y en a pas, prétexte ! Enfant que tu es, tout n’est-il pas prétexte pour qui en a besoin? un ruban fané, une boucle de cheveux dérangée, une mouche qui vole !

duellistes qui ont envie d’une querelle savent fort bien

faire coudoyer ou marcher sur le pied. Un prétexte!

n’as donc jamais lu la fable du loqp et de l’agneau?

— C’est un rôle odieux que le rôle du loup, dit Edouard avec un soupir.

— Quelles fadaises sentimentales vas-tu encore me bêler? s’écria M. de Pomenars, en se levant par un mouvement de colère; eh bien! à la bonne heure, choisis le rôle de l’agneau ; c’est moi qui me charge de tondre la laine. Ecoute-moi bien : si ce soir tu n’as pas tout terminé avec ta déesse, si tu n’engages pas ta parole au commandant, tu peux être sûr de ne pas toucher une 'jbole de ma succession. Non, morbleu! dussé-je épouser moi-même la petite Passerot, et lui assurer tout mon bien par contrat de mariage. Eh ! eh ! qui sait?

Sans expliquer sa pensée, le vieillard sortit de la salle à manger, la tête haute et le jarret tendu plus encore que de coutume.

— Vieux despote ! se dit Edouard en se voyant seul, si je ne craignais que tes enfants!., mais la cour des aides...! Il faut en finir; c’est avoir trop longtemps le poignard sous la gorge : ma fortune ou mon amour ! Voilà la question.

Mornac passa une partie de la matinée à débattre le pour et le contre de cette question qu’il venait de poser d’une manière si précise. Pour la millième fois, il prit la balance dans laquelle les caractères faibles pèsent leurs irrésolutions : sur l’un des plateaux il mit la succession de son oncle et la dot de mademoiselle de Passerot, qui, réunies, faisaient un total de près de quatre-vingt mille livres de rente; il plaça sur l’autre la reine de son cœur entourée des souvenirs et des espérances de leur amour, comme une Cérès mél-ancolique assise au milieu des gerbes d’un champ à demi moissonné. Pendant longtemps

l'argent et la passion s’enlevèrent alternativement, comme faisaient jadis les destinées des Troyens et des Grecs, soupesées par la main du maître de l’Olympe ; à la fin le métal l'emporta, et le plateau d’Eudoxie, lancé presque aussi haut que son étoile, ne redescendit plus.

Il y a toujours dans l’accès de courage d’un poltron quelque chose de brutal, de cruel même et surtout de pressé. Une fois décidé à sacrifier l’amour à l’intérêt, Mornac voulut mettre à profit sa résolution et brûler ses vaisseaux afin de se fermer le chemin de la retraite. 11 entra donc chez son oncle, lui fit part de sa soumission, qui désarma le courroux du vieillard; puis il sortit pour aller jouer chez madame de Flamareil la dernière scène de ce drame à péripéties trop longtemps prolongées.

Pour les caractères faibles, exécuter une détermination est plus difficile encore que de la prendre. Malgré ses efforts pour s’échauffer la tête et se glacer le cœur, Edouard ne se sentait pas de force à pratiquer dans cette circonstance la rouerie transcendante dont M. de Pomenars venait de lui exposer la théorie toute pacifique. Il s’en tint donc au système de provocation querelleuse, ressource grossière des gens inhabiles ; et faute d’adresse pour dénouer le nœud gordien, il se promit d’imiter l’expédient d’Alexandre. Tout en cheminant de la rue Bellechasse aux boulevards, il essaya de justifier sa conduite à ses propres yeux. Mécontent de lui-même, il chercha des torts à Eudoxie, afin de pouvoir s’absoudre des siens; il déprécia sa maîtresse pour s’enhardir à la frapper ; il lui fit payer alors l’adoration soumise et fidèle

iKUVRES DE CO. DE BERNARD.

qu’il lui avait prodiguée pendant cinq années; il fut pour elle injuste, cruel, ironique, impitoyable. Il flétrit l’une après l'autre des illusions jusqu’alors sacrées, comme on effeuille un'' bouquet après en avoir épuisé les parfums. Ces taches légères dont l’amour n’est pas plus exempt que le soleil, il les chercha, les étendit, les accrufc, les noircit, en fit un masque qu’il appliqua sur la face de sa passion, et cette dérision accomplie, il rougit d’avoir aimé ce masque. Les croyances du cœur ressemblent aux grains d’un chapelet : qu’une seule se détache, les autres la suivent. Honteux d’abord de ses pensées, Edouard s’y livra bientôt avec une audace de plus en plus profanatrice. Les insultes qu’il n’eût souffertes de personne, il se les permit à lui-même. Dans son enivrement blasphématoire, aucune des qualités de madame de Flamareil ne trouva grâce devant lui, ni son esprit, ni l’élégance de ses manières, ni sa beauté si remarquable encore, ni le charme de sa conversation, ni la sincérité de son attachement ; il lui créa des défauts imaginaires, il inventa des mensonges; enfin, dernier outrage, le plus sanglant de tous ! il ne contesta plus la vérité.

— Après tout, se dit-il, elle a quarante ans !

En se faisant pour la première fois cet aveu désenchanteur, en formulant nettement une pensée sous laquelle il se débattait naguère les yeux obstinément fermés, Mornac se sentit soulagé comme un homme qui, dans un rêve pénible, désarçonne son cauchemar. Il lu| sembla que sa jeunesse, car lui était jeune, verdissait soudain par l’ascension d’une sève vivace trop longtemps comprimée ; l’existence régulière et monotone dont il devait l’habitude à la prudente tendresse d’Eudoxie, lui parut un déclin aussi prématuré qu’humiliant. — Ne pouvant se faire jeune, pensa-t-il, elle a voulu me vieillir. Il se promit, en brisant les chaînes de son servage, de dépouil-

1er en même temps cette maturité factice et ridicule. En voyant passer sur le boulevard plusieurs jeunes gens qui se rendaient au bois, montés sur des chevaux de prix, il iura de les éclipser bientôt, acheta en imagination un coupé pour sa future, un tilbury pour lui-méme, et songea aux moyens de se faire admettre au jockey-club. Plus loin , ayant rencontré une jeune femme qui lui avait adressé, quelques jours auparavant, une invitation de bal, il l’arrêta pour solliciter la promesse d’une contredanse ; se réintégrant ainsi par anticipation dans ces plaisirs frivoles, privilèges de son âge, dont, au dire de M. de Pomenars, la politique de la femme de quarante ans l’avait despotiquement sevré.

Mornac arriva sur le boulevard de la Madeleine où demeurait madame de Flamareil, dans la disposition héroïque d’un soldat qui, sur le point de monter à l’assaut, s’est grisé d’eau-de-vie et de poudre à canon. A quelques pas de la maison où il allait entrer, il aperçut le jeune Boisgontier, qu’on eût pu prendre , de son côté, pour le factionnaire chargé de garder une forteresse, car il se promenait devant le logis, allant et venant d’un air grave, et, à chaque tour, lançant un regard enflammé aux fenêtres du second étage. A sa vue Edouard éprouva une satisfaction féroce.

— Mon oncle, se dit-il, n’a pas le sens commun lorsqu’il prétend qu’une robe bleue ou blanche est un prétexte suffisant pour une rupture ; mais un rival dont les extravagances compromettent la femme qu’on aime, un rival sans doute autorisé à se conduire ainsi, par quelque trahison que j’ignore, c’est là un prétexte ! oui, c’est là un prétexte !

Mornac ne s’apercevait pas qu’il argumentait dans le genre du héros de la fable contre lequel il s’était si fort indigné quelques heures auparavant, et que, condamner

une femme parce qu’un amoureux de vingt ans contemplait poétiquement les rideaux de sa chambre, était une aussi mauvaise action de la part d’un homme du monde, que pouvait l’être de la part d’un loup à jeun le fait de croquer un mouton. Chantonnant, avec une affectation ironique, l’air de Chérubin des Nozze di Figaro, il passa devant son aspirant rival, lui jeta, du bout des doigts, un de ces saluts qui ont l’air de souffleter celui qui les reçoit, puis il entra majestueusement sous la porte cochère, tandis que le petit Boisgontier, rouge jusqu’aux oreilles, et serrant sa canne à la briser, se roidissait sur les pointes de ses bottes, comme se dresse sur ses ergots un jeune coq humilié par le sultan de la basse-cour.

Sur l’escalier, la superbe contenance d’Edouard se modifia subitement à la rencontre d’un homme d’une cinquantaine d’années, droit, sec, grave, vêtu de noir, décoré du ruban rouge, et portant dans les plus petits détails de son costume, dans les moindres linéaments de son visage ce cachet politico-administratif commun aux habitués des salons ministériels. Ce personnage répondit au salut empressé, quoiqu’un peu contraint, du visiteur, avec une politesse à laquelle un sourire ambigu donnait une indéfinissable expression d’amertume ou d’ironie.

— Madame de Flamareil est un peu souffrante, dit-il, et je crois qu’elle a lait fermer sa porte; mais, sans doute, la consigne n’est pas pour vous.

Le jeune homme ne supporta pas sans embarras le coup d’œil qui servait de commentaire à ces paroles banales en apparence.

— Je venais de la part de mon oncle, répondit-il précipitamment; il a reçu d’excellentes lettres de Périgueux : à l’heure qu’il est , votre élection paraît assurée.

A cette nouvelle, lancée à l’instar des gâteaux par les-

LE NCF.t'D GORDIEN.

qnoîs Énée désarma la gueule de Cerbère, le mari se rangea contre la rampe de l’escalier, et livra le passage.

— J’espère que vous déciderez madame de Flamareil à venir à la soirée de mistriss Lawington, reprit-il avec un sourire diplomatique ; pensez-vous que j’y verrai M. de Pomenars ?

— Certainement, et il sera enchanté de vous y rencontrer pour causer de votre élection.

A ces mots, les deux hommes sc séparèrent, sans manquer à aucune des formalités dé cette civilité hypocrite qui, dans le monde, couvre de son écorce les haines les plus vivaces, les rancunes les plus invétérées.

— Jésuite tricolore ! se dit Édouard, en achevant de monter l’escalier, si tu avais dans les veines quelques gouttes du sang de l’honnête mari qui a corrigé à Lyon ce gros fat de Garnier, il y a longtemps que tu m’aurais jeté par la fenêtre. Et, ma foi, j’aimerais mieux, à l’heure qu’il est, me trouver en face de ta figure de parchemin dans quelque clairière du bois de Boulogne, que d’af- Sronter la physionomie larmoyante qui m’attend là-haut. Elle est malade, à ce qu’il paraît : sa migraine, sans doute, ou bien sa gastrite ! Quand ce n’est pas l’une, c’est l’autre. Elle va me faire subir un interrogatoire sur ma conduite d’hier-; mais qu’elle y prenne garde : à la première bordée de jalousie, je riposte par le Boisgontier, et j’arbore le drapeau révolutionnaire.

La résolution de Mornac avait atteint, lorsqu’il sonna, son apogée d’exaltation ; mais dès que la porte fut ouverte, la décroissance commença. En suivant à travers l’antichambre et le salon le domestique chargé de l’annoncer, il laissa un lambeau de son courage à chaque meuble dont la vue éveillait dans son âme quelques-uns de ces souvenirs

qui ne sont jamais plus puissants qu'aux jours de crise ou de catastrophe. Lorsque la dernière porte s'ouvrit, il se trouva dans la position d’un général , qui en arrivant devant l’ennemi, a déjà perdu, par la désertion ou les fatigues de la marche, la moitié de son armée.

La chambre où il fut introduit était un petit parloir orné dans le goût du moyen âge, à la mode depuis quelques années. Les rideaux de l’unique fenêtre n’y laissaient pénétrer qu’un demi-jour, nuancé au passage d’une teinte rose dont les reflets adoucissaient la sévérité des meubles de Boule et de la tenture gris sombre. Les fleurs étaient bannies, la sensibilité nerveuse d’Eudoxie n’en supportant pas les parfums. Leur absence, en laissant deviner sa cause, complétait le caractère mélancolique de cette chambre, dont l’aspect inspirait à la fois le recueillement et la sérénité. Involontairement on y parlait bas; on y marchait d’un pas discret, comme on fait dans une chapelle ; on s’y sentait porté à une sorte de méditation contemplative et béate, voisine du mysticisme. La métamorphose de ce parloir en oratoire eût paru naturelle et facile; de fait elle était commencée, car déjà un prie- Dieu y attendait la prière.

A côté de la cheminée, sur le grand fauteuil de forme gothique, où plus d’une châtelaine avait sans doute pris place, madame de Flamareil était assise, le coude sur le genou, le front dans la maintenant à demi ouvert un volume de Jocelyn, qu’elle ne lisait pas. Au bruit de la porte, elle tourna lentement la tête, et en entendant le domestique annoncer M. de Mornac, une rougeur légère colora son visage, qui d’abord avait paru à son amant plus pâle que de coutume. Édouard appela sur son front toute la cruauté qui commençait à sortir de son cœur, et s’avança, l’œil sombre, les sourcils froncés, du pas d’un tigre qui épie sa proie.

fil

— M. de Flamareil vient de m'apprendre que vous Hes malade, dit-il avec un accent glacial.

Malgré le langoureux assoupissement de son regard, Eudoxie avait percé le jeune homme à jour, pour ainsi dire; avec la rapidité d’intuition particulière aux femmes expérimentées, elle interpréta les plus fugitives expressions de cette physionomie qu’elle connaissait si bien ; avant qu’Édouard eût cessé de parler , elle avait compris l’imminence d’un péril imprévu, inconnu, mais terrible; secouant alors comme par enchantement la torpeur triste et jalouse dans laquelle l’avait plongée la scène de la veill^ elle fit, avec la promptitude de l’éclair, une espèce de branle-bas de combat; en une seconde elle fut prête, tandis que Mornac avait passé des jours et des nuits à méditer son ordre de bataille. Sachant qu’à l'opposé de l’homœopathie, l’amour doit employer les contraires, elle s’arma d’une amabilité improvisée capable d’émousser les traits qu’allait lui darder sans doute la farouche maussaderie de son amant. Ce fut donc en lui offrant la main, et en accompagnant ce geste du plus doux de tous les sourires, qu’elle répondit :

— Malade! vous êtes là : je ne le suis plus.

Edouard prit et laissa retomber aussitôt, sans la serrer

ni la porter à ses lèvres, la main qui lui était si tendrement livrée.

— M. de Boisgontier est aussi là, répondit-il d’une voix rauque.

Madame de Flamareil ouvrit de toute leur grandeur ses beaux yeux bleus, et resta pendant un instant plongée dans un ébahissement affecté, mais plein de grâce.

— Là! dit-elle, en secret charmée de la jalousie que semblait trahir la physionomie fauve de son amant. — * Où là T

6î (F.l'VRES DE CH. DE BERNARD.

Édouard étendit les bras vers la fenêtre par un geste de mélodrame.

— Devant la porte, répondit-il, où vous vous laissez compromettre par lui aux yeux de tous les passants.

— Aimeriez-vous mieux qu’il fût ici ? demanda Eudoxie avec un sourire doucement ironique; — tenez, continuat-elle, en prenant sur la cheminée une carte de visite où étaient gravés les noms et titres du comte Léon de Boisgontier ; — il est venu tout à l’heure et je n’ai pas voulu le recevoir: en quoi suis-je coupable? puis-je empêcher cet enfant de se promener sur le boulevard?

— Après ses assiduités d’hier, vous deviez vous attendre à sa visite, et je m’étonne fort que vous ne l’ayez pas reçu, reprit Mornac, qui, en voyant sa manifestation de jalousie menacée d’un échec complet, évoqua machiavéliquement le souvenir de la veille ; il espérait de trouver dans la rancune de madame de Flamareil le prétexte de querelle après lequel il courait : mais Eudoxie voulait la paix à tout prix, car l’âge de quarante ans est pour les femmes une époque de désarmement forcé; aussi n’eut-elle garde de donner prise aux hostilités par des récriminations inopportunes.

— Prenez -vous-en à votre oncle, dit-elle avec une sorte de câlinerie; — pensez-vous que je ne lui en veuille pas autant que vous du mauvais tour qu’il nous a joué? Vous le savez, depuis quelque temps il ne nous épargne guères et ne manque aucune occasion de nous séparer ; mais jamais il ne m’a paru si odieusement méchant qu’hier au soir. La galanterie surannée dont il enjolive toutes ses noirceurs et la muette éloquence de ce petit Monsieur qui vous rend si follement jaloux, m’avaient, à la fin, tellement impatientée, que ma migraine était inévitable pour aujourd’hui, et maintenant voici que vous me querellez au lieu de me plaindre! c’est mal, Édouard; allons, nebou-

dez plus, vous voyez que nous n’avons tort ni l’un ni l’autre. Asseyez-vous là et soyez aimable. Si vous ne voulez pas me lire un chant de Jocelyn, parlez-moi bien doucement, bien gentiment; vous savez que j’aime vos paroles plus encore que les vers de Lamartine. D’ailleurs je suis réellement souffrante, et votre voix me fait du bien. *

— C’est le diable qui s’en mêle, pensa Mornac; aujourd’hui elle ne veut pas se fâcher. — Jocelyn ! s’écria-t-il d’un ton bourru, poésie de curé constitutionnel! J’aime- . rais autant les homélies de l’abbé Grégoire. J’ai de la sacristie sentimentale par-dessus les oreilles; je ne peux pas perdre ainsi ma jeunesse. Je vais acheter des chevaux !

— Ah ! vous allez avoir des chevaux ? répondit Eudoxie, en suivant chaque soubresaut de son interlocuteur avec l’anxiété vigilante du pêcheur qui craint de voir le poisson rompre le fil de la ligne. — Comment les choisirez-vous? bai-bruns, n’est-ce pas? c’est une belle couleur, élégante et sérieuse. Vous savez, peut-être , que M. de Flamareil veut changer ma voiture. Oh ! je vais être tout-à-fait élégante et vous pourrez m’accompagner au bois sans rougir.

— Au bois certainement, et au bal aussi; ne suis-je pas votre chevalier ? reprit le jeune homme, qui, à la vue du terrain qu’il perdait à chaque pas, sentit la nécessité d’une charge décisive, et appela à son secours une ironie voisine de l’outrage. — N'allez -vous pas au roût de madame d’Alvimare ? Je viens de la rencontrer, et je lui ai demandé une contredanse. J’espère que vous m’en accorderez une aussi.

Malgré ses efforts pour se contraindre, madame de Flamareil sentit une larme sous sa paupière ; elle baissa d’abord la tête pour la cacher ; puis, épanchement involontaire d'un cœur blessé, ou calcul profond d’un esprit

consommé qui utilise tout, même les souffrances, elle releva sur son amant ses yeux humides auxquels la tristesse prêtait une éloquence inexprimable.

— Édouard , dit-elle d’une voix brisée , que t’ai-je fait?

Cette question, Mornac venait de se l’adresser, car dans les âmes naturellement généreuses, le remords suit de près l’insulte. N’y trouvant pas de réponse , il se sentit navré, comme s’il eût commis un parricide. La réaction, qui jette toujours lescaractères indécis à l’opposé de leurs résolutions, s’opéra subitement et sans résistance. Cette larme qu’il voyait briller dans les yeux d’Eudoxie, devint une mer qui submergea soudainement tous ses projets du matin. 11 oublia la succession de son oncle et la dot de sa future , il n’aperçut plus que la femme qu’il avait aimée pendant cinq ans, qu’il aimait encore, qu’il aimerait toujours ; il la vit belle, il la vit jeune, et, en songeant à la blessure qu’il venait de faire à cet ange, il ne trouva qu’un mot à lui répondre :

— Pardonne-moi !

Ce mot, il le dit à genoux ; et madame de Flamareil pardonna, car la clémence est de la grâce toujours , de l’habileté souvent.

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