‹ [Le noeud gordien (volume 3)Chapitre 2 sur 10 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

A six heures du soir, le commandant Garnier et M. de Pomenars attendaient dans le salon de celui-ci Mornac qui ne rentrait pas. Le vieillard fit servir le dîner à l’heure accoutumée, car il ne souffrait jamais aucune atteinte à sa dignité d’oncle. Le premier service se passa, le second de même, et enfin le dessert ; Édouard ne revint pas plus

que ne revient Marlborough dans la romance. Au momen oùM. de Pomenars s’apprêtait à quitter la table, furieux en secret de cette conduite qu’il ne savait comment justifier aux'yeux de son hôte, un domestique lui remit une lettre dont il brisa brusquement le cachet.

— Commandant, s’écria-t-il après l’avoir lue , y a-t-il dans votre escadron de chasseurs d’Afrique une place pour un drôle que je renie et que je déshériterai ? Si j’étais d’un tempérament sanguin je croirais qu’il veut se débarrasser de moi en me causant une attaque d’apoplexie. Et l’on a démoli la Bastîïle ! Tenez, lisez ce que ce morveux- là m’écrit.

Garnier prit la lettre que lui tendait le vieillard , dont la voix tremblait de colère, et lut à haute voix les lignes suivantes :

a Mon cher oncle,

« Il est dans la vie des destinées auxquelles doivent se soumettre les caractères les plus résolus ; permettez-moi de suivre la mienne. Quel que soit aujourd’hui votre mécontentement, plus tard, j’ose l’espérer, vous me pardonnerez d’avoir écouté les inspirations de mon cœur plutôt que les calculs d une raison égoïste et glacée. Votre fortune est à vous, et vous pouvez en disposer sans qu’un seul murmure s’échappe de ma bouche ; mais votre amitié était à moi ; de grâce ne me la retirez pas. Puissiezvous, en échange du sacrifice qu’il m’est impossible d’accomplir, m’en imposer un autre qui me mette dans le cas de vous prouver mon respectueux attachement et mon inaltérable obéissance, d ■ « Édouard. »

a P. S. Offrez, je vous prie, mes excuses et mes regrets

au commandant, qui, s’il veut bien se rappeler la ville de Lyon, ne refusera pas de les agréer. »

— Que dites-vous de cela ? demanda monsieur de Poinenars quand son hôte eut achevé la lecture de cette sentimentale épître.

— Je dis que c’est un mariage rompu, répondit Garnier d’un ton dégagé ; cela se voit tous les jours.

— Comment trouvez-vous l’impudence de ce faiseur de phrases? ma fortune e£t àmoi! .. Parbleu, jelelui prouverai ; son inaltérable obéissance... au moment même où il me désobéit; et que veut-il dire avec cette ville de Lyon ?

— Rien ; c’est une vieille histoire dont nous parlions hier au soir, et qui n’a aucun rapport avec celle d’aujourd’hui. Ainsi donc, mon cher monsieur de Pomenars, ma cousine n’aura pas l’honneur d’étre votre nièce ?

— Pensez-vous qu’elle consentirait à me dédommager en devenant ma temme ?

Le chef d’escadron regarda d’un air ébahi le petit vieillard, qui s’était levé subitement comme pour exhiber à son interlocuteur les grâces de sa personne, et lui faire ainsi apprécier les chances qu’il pouvait avoir pour toucher le cœur de mademoiselle de Passerot.

— Ma tante a des idées fort singulières, répondit-il au bout d’un instant en comprimant une violente envie de rire ; — elle avait sept ans de moins que son mari , elle désire qu’il y ait la même différence d’âge entre sa fille et son gendre ; sous ce rapport-là, votre neveu qui a précisément vingt-cinq ans, lui semblait un époux prédestiné pour Loïde.

— Eh bien ! fichtre, il l’épousera ou j’y perdrai mon nom, s’écria monsieur de Pomenars en s’oubliant au point

LE NOELD GORDIEN.

de donner un coup de poing sur la table : — C’est son Armide de quarante ans qui le retient dans ses chaînes; mais je les briserai.

Il fit plusieurs tours dans la chambre d’un pas rapide, puis, illuminé par une idée soudaine :

— Commandant, reprit-il, êtes-vous un homme?

— Je l’ai toujours cru, répondit Garnier avec un gros rire.

— J’entends par là, reprit le vieillard en jetant à son hôte le regard scrutateur d’un sergent qui prend le signalement d’une recrue, — j’entends un homme capable d’entreprendre la conquête d’une femme jeune encore, aimable, jolie, et de réussir dans un temps donné; trois mois, quatre mois, je suppose ?

— Mon siège le plus long a duré sept mois, dit Garnier d’un air imposant ; mais c’était une femme à part.

— Celle-ci est une femme comme toutes les femmes ; elle ne veut pas être quittée par son amant ; mais ce n’est point une raison pour qu’elle ne le quitte pas.

— De quoi s’agit-il? demanda l’officier, dont l’intelligence ne cheminait pas aussi vite que la pensée du sexagénaire.

— De rendre à ce fou d’Édouard le plus grand de tous les services ; un service que je ne vous demanderais certes pas si je n’avais que cinquante ans ; de lui enlever sa maîtresse, en un mot.

— Conclu ! s’écria Garnier en présentant cavalièrement sa large main, sur laquelle le vieillard ne posa qu’avec hésitation le bout de ses doigts, tant il craignait de voir se refermer sur eux cette espèce de patte de crabe.

— Bien ! reprit monsieur de Pomenars, voilà une assurance qui me rajeunit. J’étais ainsi à votre âge. Danton

avait raison : de l’audace ! toujours de l’audace ! il n’y a que cela, en amour surtout. J’avais bien songé au petit Boisgontier, que vous connaissez peut-être ; mais c’est trop jeune ; cela rougit à chaque mot, cela se décontenance ; hier j’ai voulu le lancer, j’ai cru qu’il allait pleurer de tendresse ou se trouver mal. Tandis que vous, commandant, vous devez être un loup de mer ?

— Un peu, dit le chef d’escadron en chiffonnant dans ses cheveux, tandis qu’il se rengorgeait comme pour s’élargir la poitrine, double tic auquel il se livrait volontiers lorsque sa vanité de Lovelace se trouvait mise en jeu.

— Ainsi, je puis compter sur vous comme sur moi, demanda l’oncle de Mornac.

— Un peu plus que sur ton squelette, Adonis du Père- Lachaise, pensa l’officier en laissant tomber sur le chétif vieillard un regard dont la compassion ne fut pas comprise de celui qui en était l’objet — J’ai dit : conclu ! répétat-il ensuite, c’est comme si la chose était faite.

— Hum! fit entre ses dents monsieur de Pomenars; l'assurance est une belle chose, mais un peu de modestie no gâterait rien. Ne dirait-on pas qu’il n’ait qu’à se présenter avec sa grosse prestance de carabinier pour triompher comme César? Tous ces occiseurs en paroles, qui avant le combat embouchent la trompette, sont presque toujours les premiers à tourner le dos. Se figure-t-il par hasard qu’il s’agisse ici d’une actrice ou d’une grisette ?

Tandis que du fond de son large fauteuil, le vieillard examinait son hôte d’un regard aussi peu bienveillant que celui qu’il en avait reçu lui- même un moment auparavant, Garnier, debout devant la cheminée, étudiait dans laglace l’effet d’un certain sourire sur lequel il comptait, et relevait des deux côtés ses moustaches, afin de découvrir davantage ses dents blanches et bien rangées. En même temps son imagination présomptueuse envahissait par anticipa-

LE NCEliD GORDIEN.

tion la nouvelle province du royaume de Tendre, dont il espérait la conquête. Pour s'engager aussi résolument et sans plus de réflexion dans le complot tramé par monsieur de Pomenars contre son nèveu, le chef d’escadron était poussé par un double motif, mobile de la plupart des actions humaines et que le poète a impitoyablement énoncé dans ce vers.

Son bien premièrement, et puis le mal d’autrui.

D’un côté, gardant rancune à Édouard à propos de leur conversation de la veille, il se trouvait entièrement dégagé envers lui des obligations courtoises qu’une confidence impose d’ordinaire, et se réjouissait à l’idée de lui donner une leçon; d’autre part, le projet du vieillard déloyal s’accordait, merveilleusement avec le plan de campagne anacréontique qu’il avait médité lui-même avant de rentrer en France. Pour se délasser des Bédouins, Garnier, comme nous l’avons dit, avait juré la capture d’une duchesse ou tout au moins d’une marquise, car en sa qualité de bourgeois il regardait l’écusson d’une femme avant sa figure. Sur le point de voir s’ouvrir la lice après laquelle il soupirait, sa fantaisie aristocratique s’éveilla dans toute son énergie, et la vaniteuse préoccupation de son esprit se trahit involontairement.

— J’espère que c’est une femme titrée, dit-il à son hôte en parodiant sans s’en douter la susceptibilité d’Alexandre qui ne voulait descendre dans l’arêne que pour y combattre des rois.

— Titrée, repartit le vieillard d’un air railleur; ah ! il vous faut des femmes titrées ! Sans doute, vous avez peur de déroger ?

— Mais, répondit l’officier en se mordant les lèvres, si

c’est mon idée? Vous m’avez parlé de trois ou quatre

mois ; je ne suis pas homme k perdre ainsi mon temps pour

une modiste. Quand on a connu des femmes distinguées....

— Rassurez-vous, mon cher commandant; je respecte trop vos scrupules aristocratiques pour vouloir vous encanailler, quoiqu’entre nous le mot du marquis de Moncade ne me paraisse pas applicable en amour. A la vérité, la personne dont il s’agit n’est pas une femme titrée, mais soyez sûr qu’un succès auprès d’elle n’en est pas moins fort digne d’envie, et qu’il vous rendrait aussi glorieux qu’ont jamais pu le faire vos conquêtes de garnison.

— Qu’ont-ils tous à me jeter au nez mes conquêtes de garnison ? se dit le commandant avec une humeur concentrée; il semble que ce Céladon décrépit et son blancbec de neveu se soient donné le mot. Parbleu, si la discrétion n’était pas la première vertu d’un galant homme, je pourrais citer certaines de mes aventures de garnison qui leur feraient ouvrir les oreilles. Garnison ! Ces Parisiens qui n’ont jamais perdu de vue le dôme des Invalides font pitié, ma parole d’honneur !

— Vous voilà bien rêveur, dit monsieur de Pomenars, en voyant que son hôte gardait le silence ; — est-ce que vous hésitez ?

— Non, parbleu ! je tiens à vous prouver que la garnison n’est pas une trop mauvaise école. Ainsi donc, titrée ou non, puisque vous assurez que c’est une jolie femme, je suis prêt ; et même, continua l’officier d’un ton léger, j’aime autant que ce soit une bourgeoise ; cela me changera.

— Je n’ai pas dit que ce fût une bourgeoise; reprit le vieillard en riant intérieurement de la fatuité de son interlocuteur; son mari est un homme de condition, mais non titré.

— Bien ! je n'en demande pas davantage ; princesse ou bergère, maintenant ça m’est égal ; l’essentiel pour moi

est de vous montrer que mes conquêtes de garnison.... suffit; quand entrons-nous en campagne ?

— Aujourd’hui si vous le voulez.

— Bravo ! mais comment cela !

— L’Armide en question, reprit le petit vieillard, sera ce soir au bal de mistriss Lawington,une Anglaise que je connais, et à qui je puis vous présenter sans autre préambule. Allez vous habiller; à neuf heures et demie, ma voiture sera à votre porte.

Deux heures après cette conversation, le salon de mistriss Lawinglon, où madame de Flamareil et son mari ainsi qu’Édouard de Mornac avaient pris place quelques instants auparavant, vit enter les deux conjurés, monsieur de Pomenars, les yeux pétillans d’une noire malice, tandis que son menton s’enfoncait dans sa cravate plus sournoisement que de coutume; et le commandant Garnier, droit, raide, glorieux comme s’il se fût préparé à charger à la tète de ses deux escadrons les arabes d’Abd-el- Kader.

Au milieu de la cohue moitié britannique, moitié parisienne qui encombrait l’appartement de mistriss Lawinglon , une des premières personnes qui se rencontrèrent sur le passage de M. de Pomenars et de son compagnon fut Édouard de Mornac. Saisi d’une panique soudaine, le jeune homme tenta une retraite que la cheminée contre laquelle il était appuyé, une table d’écarté à droite et un groupe de femmes à gauche, rendirent impraticable. Se voyant dans la position d’un loup pris au piège, il attendit tête basse son oncle qui venait droit à lui,

mais dont les premières paroles le rassurèrent autant qu’elles le surprirent par leur mansuétude inespérée.

— Tu seras donc toute ta vie un enfant ? lui dit le vieillard avec une sorte d’ironie indulgente. — Que signifie cette ridicule école buissonnière î

— Mon oncle...

— Tu ne veux pas te marier? N’en parlons plus. Tu sais que ta détermination contrarie mes désirs, et tu y persistes ! Soit : tu es bien averti que tu le fais à tes risques et périls ; mais cela n’était pas une raison pour nous fausser compagnie et retarder notre dîner d’une demiheure...

— Croyez que je suis désolé... Commandant, j’espère que vous ne m'en voulez pas ? répondit Édouard, en offrant la main à Garnier, qui la serra traîtreusement après avoir jeté un regard d’intelligence à M. de Pomenars.

— Dans ton billet, tu me fais de fort belles phrases sur ton obéissance, reprit ce dernier ; je vais la mettre à l’épreuve. Tu sais qu’il y a une soirée chez madame de Marsenay; y manquer tous deux serait un procédé qu’elle ne nous pardonnerait pas; il faut qne tu te dévoues, car je ne veux pas y aller. Je viens d’apercevoir ici d’Anteil, madame de Boisgne, en un mot, toute ma partie de whist, et je cède à la tentation. Ainsi donc, monsieur l’obstiné, prenez ma voiture qui vous attend, et soyez aimable pour deux.

— J’y vais à l’instant, mon oncle, s’écria Mornac, qui, dans sa joie d’en être quitte à si bon marché, se serait mis en route pour Saint-Pétersbourg.

En ce moment, la figure sérieuse et blême d’un quatrième personnage s’avança par-dessus l'épaule de Garnier, en adressant à M. de Pomenars un de ces sourires obséquieux auxquels , au moins autant qu’à la souplesse de la colonne vertébrale, se reconnaît la race des solliei-

LE NCEUD GORDIEN.

teurs. A cette intrusion qui menaçait de compromettre l’harmonie de sa coiffure, le chef d’escadron se retourna vivement, et se trouva nez à nez avec M. de Flamareil. Les deux hommes se regardèrent un instant, et restèrent mutuellement fascinés : une légère contraction des lèvres, une teinte blafarde qui sembla décolorer encore sa pâleur habituelle trahirent seules l’émotion du mari d’Eudoxie ; moins maître que lui de ses impressions, l’officier de chasseurs fit en arrière un mouvement si brusque, que le contre-coup.en fut senti à quelques pas de là dans la foule dont le groupe était entouré.

— Qu’avez-vous donc, commandant? demanda Mornac, qui avait été la première victime de ce soubresaut.

Garnier lui prit le bras sans répondre, et l’emmena dans l’embrasure d’une fenêtre.

— Vous connaissez ce monsieur qui parle à votre oncle? lui dit-il alors d’une voix émue.

— C’est M. de Flamareil, répondit Édouard, avec une indifférence affectée, — un chef de division du ministère des finances. Il a envie d’être nommé député, et mon oncle l’appuie de son crédit auprès des électeurs de Périgueux. C’est un homme de mérite.

— II.... est..., veuf? reprit le commandant, en articulant chaque syllabe comme si elle l’eût étranglé au paslage.

— Veuf! et pourquoi voulez- vous qu’il soit veuf ?.s’ëiria le jeune homme, presque troublé de cette idée.

— II est donc remarié?

— Il n’a été marié qu’une fois dans sa vie.

— Ainsi madame... de Flamareil... n’est pas morte! balbutia l’officier en s’appuyant contre la boiserie.

Préoccupé de sa position d’amant, Mornac crut que le commandant, mis au fait par M. de Pomenars, amenait la conversation sur ce chapitre délicat, dans une intention

de raillerie qu’il ne se sentit pas d’humeur à supporter.

— Je suis désolé de vous quitter, répondit-il d’un ton sec ; mais vous savez qu’il faut que j’aille chez madame de Marsenay. A propos, avez-vous fait ce soir votre prière à l’étoile d’Élise ?

Après cette petite vengeance, le jeune homme tourna sur les talons, et disparut bientôt à travers la foule, en laissant son interlocuteur immobile dans l’embrasure de la fenêtre, comme un saint dans sa niche. Celui-ci ne sortit de cette espèce de pétrification qu’en entendant à , la hauteur de son estomac la voix aigrelette de M. de Pomenars.

— Eh bien! que faites- vous là sous ces rideaux ? lui demanda le vieillard; il y a un quart-d’heure que je vous cherche. Édouard est-il parti?

— Parti, répéta Garnier, d’un air distrait.

— Bien. Maintenant, que nous sommes débarrassés de lui, ouvrons la tranchée. La dame de ses pensées, et des vôtres bientôt, est dans l'autre salon ; elle donne une soirée jeudi, et je vais vous faire inviter. Quoiqu’elle me déteste cordialement en ma qualité d’oncle barbare, elle me ménage, et je suis sûr qu’elle sera enchantée de m’obliger. Eh bien ! venez donc.

— Oui, allons, répondit le commandant avec véhémence ; j’ai besoin de m’arracher à mes souvenirs.

— Des souvenirs ! dit M. de Pomenars, c’est bon pour un vieillard comme moi : à votre âge, on doit regarder en avant, jamais en arrière. — Tenez, reprit-il lorsqu’ils furent arrivés dans l’autre salon, vous reconnaissez là, près du piano, le bonnet extravagant de mistriss Lawington, que vous venez de saluer tout à l’heure ; eh bien ! voyezvous à sa droite cette femme en robe noire et en turban?... Regardez, la voilà qui se retourne... Aihe ! vous me cassez le bras ! Prenez donc garde.

Le petit vieillard arracha son coude de l’étau dans lequel le broyait convulsivement la main de l'officier, et regardant celui-ci d’un air piteusement ébahi :

— Tenez-vous beaucoup à me prouver que vous avez un poignet de fer ? lui dit-il ; malheureusement, je ne peux pas en dire autant de mes os. Quelle frénésie soudaine ! Voilà ce qui s’appelle prendre feu à la première vue ! Est-ce d’Alger que vous avez rapporté ce tempérament africain ?

— Vous dites que c’est là... la femme... dont votre neveu est amoureux? demanda Garnier d’une yoix entrecoupée, et, il se passa la main sur le front pour en essuyer la sueur soudaine.

— Elle-même, répondit M. de Pomenars, qui continuait de se frotter le coude; modérez vos transports, et attendez-moi là ; je vais négocier votre présentation.

A ces mots, le vieillard fit un pas en avant; mais il se sentit cloué sur place par la main du chef d’escadron.

— Je me présenterai moi -même, dit ce dernier, dont la figure flamboyait comme une comète ; et il traversa le salon d’un pas qui, sans le tapis, eût ébranlé le parquet. Feuilletant avec nonchalance une partition ouverte sur le piano, madame de Flamareil ne le vit pas venir ; avant d’avoir reconnu l’homme qui se penchait vers elle, comme pour la saluer, elle reçut à bout portant ces paroles, qu’un loup, au temps où les animaux parlaient, n’eût pas prononcées d’une façon plus carnassière :

— Si je n'en meurs pas, j’en deviendrai folle ! Je vois avec plaisir que vous n’êtes ni folle, ni morte.

Eudoxie tressaillit, se retourna, et se renversa à demi sur le piano, comme si quelque choc invisible l’eût frappée. Dans ce mouvement, ses doigts, en s’accrochant aux touches du clavier, leur firent rendre une harmonie qu’il

ce OEUVRES DE CH. DE BERNARD.

eût été fort difficile de noter, et qui se perdit heureusement au milieu du bruit du roût.

— Élise, vous ne m’attendiez pas, reprit Garnier, du ton dont Othello dit : — Desdémone, avez-vous prié cette nuit?

Un salon est pour une femme du monde ce qu’est pour un homme le terrain d’un duel ; il faut vaincre ou mourir sur place. En face d’une apparition plus effrayante que celle d’un revenant, madame de Flamareil s’affermit sur ses genoux fléchissants, dompta l’émotion de son corsage, puis, lançant tout autour d’elle un regard rapide, imprima sur ses traits dociles à une puissance de volonté presque magique, l’air calme et gracieux par lequel, dans un autre moment, elle eût acoueilli les compliments d’un homme de sa société habituelle.

— M. de Flamareil ect ici, dit-elle d’une voix basse, mais distincte.

— Est-ce lui qui vous fait peur, ou M. de Mornac? répondit l’officier, en lui plongeant dans les yeux un regard furibond.

Eudoxie sentit une rougeur ardente s’étaler sur son pâle visage, et se pencha comme pour regarder son bracelet qu’elle feignit de fermer. Un moment après, lorsqu'elle releva la tête, son front était calme de nouveau, ses yeux et ses lèvres souriaient.

— Théodule, dit-elle avec un accent pénétrant, autrefois vous étiez r un homme d’honneur !

Les deux anciens amants se contemplèrent un instant en silence, étudiant plus attentivement qu’ils ne l’avaient fait jusqu’alors les changements opérés en eux par dix années de" séparation. Quoi qu’on puisse dire de la précocité du déclin chez les femmes, madame de Flamareil sortit victorieuse de cet examen, et parut au comman-

dant aussi belle qu'aux jours où elle s’appelait pour lui seul : Élise.

Une chose vraie, quoique peu remarquée jusqu’ici, c’est que les tempéraments tendres, les organisations sensibles trouvent des forces merveilleuses pour supporter les épreuves auxquelles les expose leur nature impressionnable. On dirait que l’amour, malgré le bandeau dont l’a puérilement affublé la mythologie, reconnaisse ses amis et les ménage tout en les torturant. Les souffrances du cœur enlaidissent presque toujours les êtres qui n’en ont pas l’habitude. Rien, par exemple, de ridicule ou de hideux comme un gros homme lymphatique dont les paupières bouffies et les prunelles larmoyantes trahissent la visite cruelle du dieu malin. Les femmes, au contraire, c’est-à-dire les femmes sentimentales, vivent dans les chagrins de l’amour comme dans une atmosphère naturelle, bénigne, et, l’on pourrait le croire, nécessaire ; elles se conservent dans leur mélancolie comme ces beaux fruits qui acquièrent une saveur nouvelle dans l’alcool, au lieu d’y brûler ; elles pleurent de source, sans avoir les yeux rouges, et la larme suspendue à leur paupière semble seulement une perle de plus dans leur toilette ; leur pâleur même, causée par l’insomnie, a un air de coquetterie, depuis que la pâleur est à la mode. Ces femmes- là sont très- malheureuses, cependant; captez leur confiance, si c’est possible, vous entendrez les récits les plus douloureux, qu’à leur vue vous n’auriez jamais soupçonnés; elles ont l’âme saignante,' mais le front sans rides; le cœur mort, mais le visage plein de vie. Les peintres ont bien compris ce que nous voulons exprimer ; à part Murillo, tous ceux qui ont peint la Madeleine l’ont représentée bien attrayante encore pour tant de repentir.

Madame de Flamareil était donc restée belle en dépit

des souffrances de son cœur, et le temps pour elle avait montré presque autant d’indulgence que l’amour. D’ailleurs, tout ce que le goût naturel et la science acquise peuvent inspirer de précautions conservatrices ou d’artifices réparateurs, était pratiqué par elle de manière à rendre plus imperceptible encore la trace de dix années aux doigts légers et bienveillants. D’ordinaire, les femmes achètent un diamant à chaque ride naissante, et remplacent par une fleur le moindre cheveu qui tombe. Eudoxie n’avait pas attendu les mortifiants conseils de l’âge déclinant; elle avait adopté le luxe comme fantaisie avant qu’il se fût imposé à elle comme nécessité. En la voyant dans ses grands jours, couverte de pierreries, chacun se disait qu’elle n’en avait pas besoin, et qu’une simple couronne de marguerites des champs eut suffi à sa coquetterie. Par un rare privilège, sa beauté, noble et douce à la fois, lui permettait également la magnificence et la simplicité; ce jour-là, par hasard, appartenait à ia magnificence.

En face de cette rayonnante infidèle, le chef d’escadron sentit malgré sa colère un éblouissement involontaire. En revanche, l’impression qu’elle-même reçut fut fort dittérente. A la vue de la figure enflammée et du colossal embonpoint, qui avaient remplacé la pâleur sentimentale et la tournure élancée de l’ancien lieutenant du septième chasseurs, elle se demanda par quelle indigne lâcheté de son cœur elle avait pu aimer cette manière de tambourmajor. Le résultat de cette mutuelle comparaison lut instantané. En se sentant près de redevenir amoureux comme autrefois, Garnier éprouva un redoublement de fureur, en partie dirigée contre lui-même, tandis que la femme de quarante ans dissimula, sous un redoublement de douceur conciliante, la haine subite que lui inspirait son ancien adorateur.

LF. NCEIID GORDIEN. k «8

— Mon honneur! répéta le chef d’escadron avec une amère ironie; autrefois vous me parliez du vôtre.

— Si j’ai perdu ce droit, est-ce à vous de m’en faire un crime, reprit Eudoxie en évoquant politiquement les souvenirs de sa première passion ; mais un amant se laisse difficilement ramener au chemin qu’il a ouvert, lorsqu’il sait qu’un autre l’y a remplacé.

— Oh ! je me rappelle que vous êtes fort spirituelle, répondit le gros commandant d’un ton brusque , — si nous discutons, vous finirez par me prouver que deux et deux font six ; permettez-moi de rentrer dans la question. Il ne s’agit pas ici de Lyon, mais de Paris. Voilà quatre ans que je n’y étais venu, à Paris, et je ne m’attendais pas au bonheur de vous y retrouver. Avouez que c’est une rencontre fort originale. Ah ! ah ! riez donc, madame ; est-ce que cela ne vous paraît pas comme à moi, fort original?

— Voulez-vous me perdre ? dit madame de Flamareil d’une voix suppliante. Si vous m’avez jamais aimée, ne me parlez plus. Nous nous reverrons, et je vous expliquerai tout. Mais, de grâce, laissez-moi ! on nous regarde déjà.

Garnier hésita; car cette voix, autrefois si puissante sur son cœur, y réveillait à chaque mot quelque écho depuis longtemps endormi; mais bientôt il se reprocha sa faiblesse, et répondit avec toute la férocité qui peut être permise à un amant trahi.

— Pourquoi ne pas commencer l’explication tout de suite? et d’abord dites-moi, je vous prie, pour quelle raison vous avez donné à ce séduisant M. de Mornac une étoile si éloignée de la mienne? D’ordinaire, on cherche à rapprocher ses amis ; et vous nous avez logés, l’un à la Madeleine, l’autre aux Invalides. Est-ce crainte d’un duel dansleciel ? Rassurez-vous ; monétoileetmoi sommes très-

pacifiques : je ne me bats plus pour les femmes. Et Lamartine! aimez-vous toujours Lamartine? M. de Mornac m’a-t-il remplacé dans mes fonctions de lecteur comme dans tout le reste?

L’officier eût pu continuer longtemps de la sorte sans être interrompu. Écrasée par cette tirade brutale, ne trouvant rien de prudent à répondre, n’osant plus regarder autour d’elle de peur de rencontrer des regards moqueurs, tentée de fuir mais retenue à sa place par la crainte d’un éclat, madame de Flamareil restait immobile en face de son impitoyable interrogateur, les dents serrées, les lèvres entr’ouvertes par un sourire, où s’était réfugié tout son courage, les bras croisés sur la poitrine, comme si elle eût cherché à se raffermir le cœur par cette étreinte convulsive, et implorant du fond de l’âme quelque ange sauveur qui prît pitié d’elle.

Ce sauveur arriva; ce ne fut pas un ange, ce fut son mari ; mais il ne vint point par pitié pour elle, mais par crainte du ridicule pour lui-même. Témoin depuis quelques instants de la torture infligée à sa femme, M. de Flamareil comprit qu’il était temps d’y mettre un terme; il traversa le salon d’un air calme, salua le commandant avec une politesse héroïque, et, offrant le bras à Eudoxie, lui dit de la manière la plus naturelle :

— Votre voiture est là, voulez-vous que nous partions?

Madame de Flamareil ne répondit rien, mais elle s’accrocha au bras de son mari avec l’énergie convulsive du malheureux qui se noie. En voyant sa proie près de lui échapper, Garnier se pencha vers elle et lui jeta pour adieu ces paroles :

— Monsieur de Mornac vous a-t-il fait part de son mariage avec ma cousine ?

A ce dernier coup, aussi foudroyant qu’inattendu, Eudoxie se sentit frappée d’un vertige; elle serait tombée.

sans l’appui de son mari, et elle ne se ranima peu à peu qu’en respirant l’air froid auquel donnait accès la glace de la voiture qui l’emportait rapidement.

Dans le salon de mistriss Lawmgton une seule personne avait suivi avec curiosité les moindres détails de cette scène, c’était M. de Pomenars; malgré son expérience du monde et la pénétration habituelle de son esprit, le vieillard ne put parvenir à se rendre compte de la conduite du commandant, tant elle lui parut inouïe et exorbitante.

— Quelle est cette manière bédouine de se présenter sci-même à une femme qu’on n’a jamais vue, se dit-il dans sa stupéfaction profonde : — de quel éléphant sauvage me suis-je fait le cornac ? tout-à-l’heure il me brise le bras à moitié, et maintenant il roule des yeux si féroces en lui parlant, quelle en perd contenance ; ne dirait-on pas qu’il s’apprête à l’emporter dans son antre pour la dévorer? que diantre peut-il lui rugir?

Ne pouvant résoudre lui-mème cette question, le vieillard s’empressa de rejoindre Garnier, dès qu’il le vit seul :

— Gloire à vous ! commandant, lui dit-il d’un air émerveillé. Est-ce ainsi que vous menez les Arabes ?

— Plût à Dieu que j’eusse affaire à un Arabe, répondit l’officier en fermant énergiquement la main comme s’il eût serré la poignée de son sabre.

— J’avoue que je ne comprends pas, reprit M. de Pomenars, en ouvrant de grands yeux.

Au lieu de répondre, le commandant étendit le bras, et prit sur le plateau que lui présentait un domestique un

1ï OEUVRES DE CH. DE BERNARD.

verre de sirop, qu’il avala d’un trait. Ayant ainsi porté remède à un étranglement causé par la colère, il fut sur le point de faire au petit vieillard une confidence entière ; mais comment punir Eudoxie sans parler d’Élise, et sans accepter, par conséquent, le rôle d’amant oublié ? Garnier hésita un instant entre la crainte de se rendre ridicule et le besoin d’épancher une des plus violentes fureurs qu’il eût jamais éprouvées ; car il ne pardonnait point à madame de Flamareil de n’être pas morte après leur séparation, ainsi qu’elle en avait pris l’engagement. Depdls dix ans, ce trépas imaginaire était son chagrin, son remords, son crime, son ver rongeur comme fi disait; et sans qu’il osât se l’avouer, son cœur prenait parfois un orgueilleux plaisir à se laisser ronger. Cette femme tuée par son amour lui inspirait une sorte de vénération pour lui-même. En se trouvant si fatal, il se respectait. Chaque fois qu’il venait de s’attendrir au souvenir de sa chère morte, le regard qu’il promenait ensuite sur les vivantes avait quelque chose de plus royalement exterinfïÉteur. Renoncer à cette tombe, dont sa vanité s’était fait insensiblement un piédestal, dépouiller ce deuil dans lequel se carrait depuis dix ans sa mélancolie, pour endosser le vulgaire uniforme des amants réformés et remplacés, était un désenchantement dont sa philosophie ne put supporter le choc. Le premier sentiment éclos de son indignation fut un besoin de vengeance, qui neutralisa la haine subite qu’il avait éprouvée pour Mornac en découvrant en lui son successeur.

— C’est elle qu’il faut frapper d’abord, se dit-il; le tour de ce fat viendra plus tard. En attendant, il épousera ma cousine, et je veux que cette femme sans cœur en meure de dépit puisqu’elle n’est pas capable de mourir d’amour.

Gai nier résolut donc de garder sou secret pour lui seul ;

mais dans ce parti que lui dictait, avant tout, sa vanité, il fit, selon l’usage, intervenir un motif plus généreux.

— Elle a fait un appel à mon honneur, je me tairai ; ma vengeance, pour être noble, n’en sera pas moins foudroyante.

— Voulez-vous bien me dire le mot du proverbe que vous venez de jouer, reprit monsieur de Pomenars en voyant le chef d’escadron absorbé dans ces réflexions qui projetaient sur sa large figure un reflet farouche.

— Rira bien qui rira le dernier ! répondit l’officier en souriant de la même manière qu’un autre eût grincé les dents.

— Je suppose que l’âge m’a ôté l’intelligence ou la mémoire, repartit le vieillard ; j’ai beau interroger mes souvenirs de jeunesse, je n'y trouve rien qui, de près ou de loin, ressemble à votre manière orientale d’entrer en matière. Excusez ma curiosité, mais j’ai toujours aimé à m’instruire, et quoique je ne sois plus dans le cas de profite^tevos leçons, je les recevrais avec reconnaissance. Qui^ïïable avez-vous pu lui dire pour produire un effet pareil ? En sortant elle chancelait, et j’ai remarqué pfositivement qu’elle s’appuyait sur le bras de son mari, vous voyez bien qu’elle avait un peu perdu la tête.

— Eh bien î si j’ai fait impression sur elle, n’est-ce pas d’un bon augure pour la réussite de notre projet? répondit Garnier en appelant à son aide une dissimulation étrangère à son caractère.

— Assurément! ainsi notre conjuration subsiste toujours?

— Toujours! et, s’il le fallait, je signerais mon serment de mon sang.

— Alors dites-moi...

— Je ne puis vous donner aucune explication ; mais croyez-en ma parole : le mariage de votre neveu et de

ma cousine se iera, dût Satan en personne s’y opposer ; je prends tput sur moi.

Le petit vieillard se sentit subjugué malgré lui par la solennité de cette affirmation.

— Au fait, pensa-t-il, les femmes ont parfois des caprices si étranges! 11 est possible que cet Hercule africain réussisse avec sa grosse voix, ses moustaches de Pandour et ses épaules de Cent-Suisse. Cependant, j’avais meilleure opinion d’elle !

Monsieur de Pomenars était atteint d’une faiblesse particulière aux petits hommes ; les gens de haute taille lui inspiraient une répulsion dont la cause n’était peut-être pas exempte d’une secrète envie. A ses yeux le colossal chef d’escadron passait donc pour un de ces géants ma} bâtis qui sèment la terreur dans les contes de fées ; et pour admettre qu’un pareil ogre pût plaire, le vieillard philosophe était obligé d’invoquer l’irrévérentieuse ironie qu’Arioste s’est permise dans Joconde.

— Édouard, quoiqu’un peu grand, est mille fois ijypux que ce Goliath, pensa-t-il ; mais les femmes ressemblent presque toutes à cet enfant qui disait à sa bonne : J’ai tant vu le soleil ! Si le soleil ennuie quelquefois, quel amant peut se flatter d’amuser toujours? Hum ! si je n’avais que quarante ans, ou même cinquante, je me chargerais bien de trouver cet instant propice, où l’ennui parle plus haAitque l’amour et conseille l’inconstance; mais à mon âge le rôle de spectateur est le seul qui convienne. Il faut laisser le champ libre à ce gros lion de l’Atlas.

Huit jours après, M. de Pomenars, qui s’était décidé à attendre l’effet des promesses de Garnier, le vit arriver l’oreille basse et la mine allongée.

— Cette femme là nous fera tous damner, dit le chel d’escadron, sans autre préambule : — elle a appris, n’im-

porte comment, le mariage près de se conclure entre votre neveu et ma cousine ; savez-vous ce qu’elle a fait alors ? Elle a trouvé moyen de rencontrer ma tante chez madame de Lordes, que vous croyez dans vos intérêts, mais dont la conduite me semble fort louche, et que j’accuserais volontiers de défection : là, s’est formée une liaison qui, en moins de huit jours est devenue de l’amitié, de l’intimité, de la passion 1 Ma tante se laisse mener comme un enfant lorsqu’on sait exploiter son amourpropre. A l’heure qu’il est, elle ne parle que de madame de Flamareil, ne voit que par ses yeux, n’entend que par ses oreilles.

— Bref, madame de Flamareil a perdu Édouard dans l’esprit de madame de Passerot ! s’écria le vieillard en s’agitant dans son fauteuil.

— Pas du tout : oh ! vous ne la connaissez pas encore ! elle n'a pas dit un seul mot de Mornac ; mais elle s’est prise d’une si belle tendresse pour Loïde, qu’elle la marie à on sien cousin poussé de terrortout exprès pour la circonstance, un M. d’Aiignier, un jeune homme charmant, millionnaire, et plus noble que le roi ; enfin un phénix dont ma tante raflole déjà sans l’avoir vu, et que va nous jeter sur les bras, au premier jour, la malle-poste de Marseille.

— Bien joué, dit M. de Pomenars ; cette (emme-là était née pour être ambassadrice. Mais vous, qu’avez-vous fait ? Car, après votre étourdissant début de l’autre jour, je ne pense pas que vous soyez resté les bras croisés en face d’une pareille manœuvre.

— Moi ! s’écria Garnier d’une voix tonnante, j’arrive du Hftvre où m’avait appelé la nouvelle de la mort de mon oncle, que j’ai trouvé à déjeuner mangeant sa huitième douzaine d’huitres. Il n’y a que ce démon incarné qui ait pu me jouer un pareil tour et me faire faire ce

petit voyage d’agrément pour se débarrasser de moi. Dans ma première émotion d’héritier, je n’avais pas remarqué que cette infernale lettre d’avis n’était pas même timbrée. C’est en arrivant ce matin, que j’ai appris de ma tante la révolution commencée pendant mon absence, et près de s’accomplir si nous ne montons pas à cheval.

M. de Pomenars se renversa sur son fauteuil et ne chercha pas à retenir un rire moqueur.

— Eh ! eh ! jeunes gens, dit-il, vous avez trouvé votre maître. L’autre jour, c’est Édouard qui part d’ici, déterminé comme un Spartiate, et qui revient sans son bouclier ; aujourd’hui, c’est vous à qui l’on fait courir la poste. Ah ! ah ! le tour est piquant ! et cela vous apprendra, commandant, à ne pas croire si vite au décès des oncles. — Allons, puisque les soldats en activité mettent bas les armes, je vois bien qu’il n’y a plus d'espoir que dans les invalides.

Le vieilllard sonna.

— Lapierre, dit-il Su domestique, faites mettre les chevaux à la voiture et venez m’habiller.

Une heure après, M. de Pomenars, l’œil plus vif, la taille plus droite, l’air plus vert- galant que jamais, se fit annoncer chez madame de Flamareil.

La femme de quarante ans était dans son salon. A la vue de l’homme quelle détestait le plus au monde, le commandant Garnier excepté, elle se leva en affectant un gracieux empressement, et avança elle-même un fauteuil. Le vieillard, à qui son expérience avait appris que, même en diplomatie, la ligne droite est à la fois la plus courte

et la plus sûre, s’assit, et entama aussitôt la discussion, comme une batterie, servie par des canonniers habiles, ouvre son feu dès qu’elle se met en ligne.

— Madame, dit-il avec un mélange de galanterie Respectueuse, de fermeté conciliante et de familiarité paternelle, je viens traiter avec vous une négociation si délicate, que je la regarderais comme impossible, si je m’adressais à une femme d’un caractère et d'un esprit ordinaires. Mais à vous, madame, je puis tout vous dire ; et la liberté dont je vais user est moins encore un droit de mon âge, qu’un hommage qui vous est dû. D’ailleurs, vous le savez, continua-t-il, en portant la main à sa coiffure soigneusement poudrée, qui était une de ses coquetteries de sexagénaire, les cheveux blancs d’un vieillard ont le même privilège que la robe d’un confesseur.

— Voilà un exorde qui sent les approches de Pâques, observa madame de Flamareil avec un sourire ambigu.

De quelle confession s’agit-il ? de la mienne ou de la vôtre ?

— De la mienne d’abord ; et puissiez-vous m’accorder l’indulgence que vous seriez sûre de trouver en moi, s’il était possible que vous en eussiez besoin.

— Je vous écoute, répondit Eudoxie, en se redressant sur spn fauteuil avec la dignité glaciale d’une reine forcée d’entendre les remontrances de quelque vieux conseiller dévoué et radoteur.

— Vous savez, madame, reprit le vieillard avec une aisance imperturbable, que je désire marier mon neveu, Édouard de Mornac ; c’est votre consentement à ce mariage que je viens solliciter.

— Mon consentement ! s’écria madame de Flamareil dont les yeux habituellement si doux étincelèrent soudain ; — je ne comprends pas cette plaisanterie, mon- • sieur; suis-je donc la mère de monsieur de Mornac?

— Si cela était, madame, Édouard ne vous porterait pas un attachement plus profond que celui qu’il vous a voué. De grâce ne m’interrompez pas. Je ne parle que des sentiments de mon neveu ; les vôtres sont un secret sacré pour moi et sur lequel je ne me permettrais pas même une conjecture. C’est donc à la femme pour laquelle Édouard donnerait sa vie, j'en suis certain, que je viens demander, en retour de ce dévouement sans bornes, une preuve d’intérêt véritable. Vous comprenez bien, je n’en doute pas, qu’il faut qu’Édouard se marie ; il est le dernier de sa famille et mon héritier le plus proche ; c’est donc pour lui une absolue nécessité de position. 11 refuse cependant, et, à mon tour, j’apprécie trop vivement les raisons de son refus pour lui en vouloir. Vous seule, madame, pouvez obtenir de lui le sacrifice qu’exige l’intérêt de son avenir. En réclamant cette généreuse intervention, en mettant mes désirs sous la protection des plus nobles inspirations de votre cœur, ai-je trop attendu de vous ?

— De la part de tout autre, je regarderais cet étrangla discours comme un outrage ; de la vôtre, monsieur, je veux n’y voir qu’une méprise. Je n’ai en aucune manière le droit d’offrir mes conseils à monsieur de Mornac ; permettez-moi de ne pas abuser plus long-temps de la bonté que vous mettez à me prodiguer les vôtres.

A ces mots, prononcés d’une voix calme, Eudoxie se leva comme pour mettre fin à une visite offensante et désormais sans but; mais le sexagénaire n’était pas homme à se laisser si facilement éconduire ; il resta donc cloué sur son fauteuil, et reprit, sans aucune marque d’embarras :

— Je me suis adressé à votre cœur, et c’est votre cœur qui a répondu ; j’aurais dû prévoir sa réponse. Maintenant parlons raison. Si Édouard ne se marie pas aujourd’hui*

il lé fera demain ; si ce n’est pas demain, ce sera dans un an, dans deux ans, dans dix ans si vouiez; mais enfin tôt ou tard il se mariera, et vous le savez aussi bien que moi. Alors pourquoi ne pas essayer dès à présent un effort de courage que chaque jour doit rendre plus difficile ? De grâce, madame, ne voyez plus en moi un tyran sans pitié, mais un homme dont toutes les sympathies vous sont acquises ; oui, mon cœur est de votre parti, ainsi, que votre raison se range du mien. C'est une épreuve cruelle, je le sais, et je voudrais en prendre la moitié ; mais, croyez-en mon expérience, toutes ces liaisons qui sont le seul bonheur de la vie doivent finir ainsi, quand celui qu’on aime est trop jeune pour offrir ces gages de stabilité sans lesquels l’amour n’est qu’un rêve dont il faut s’éveiller tôt ou tard ; tandis qu’avec un homme dont la position est faite, et qui joint à la maturité rassurante de l’âge la chaleur d’uno âme toujours jeune, l'intimité devient chaque jour plus douce, car aucune crainte de l’avenir n’en corrompt .e charme. »

Sans y songer, et par un effet de l’habitude, M. de Pomenars était retombé dans une de ces homélies que les anciens du diocèse de Paphos apprennent par cœur quand vient à fleurir leur cinquantième printemps. En voyant le chemin où s’engageait le vieillard toujours vert, madame de Flamareil se rassit doucement, comme si l’insidieuse éloquence des paroles qu’elle venait d’ entendre l’eût fascinée en dépit d’elle-même.

— Ces réflexions sont trop vraies, dit-elle avec un accent mélancolique ; voilà comme souvent, nous autres pauvres femmes, nous gâtons notre vie d’une manière irréparable.

— Irréparable! s’écria M. de Pomenars avec une chaleur juvénile ; à votre âge, peut-il exister quelque chose

d’irréparable T II n’est aucune blessure que le temps ne ferme, aucune douleur qu’il ne console.

— Le temps ! répéta Eudoxie en secouant tristement la tête.

— Ou, remède plus prompt et plus efficace, les charmes d’une affection nouvelle, reprit le vieillard d’une petite voix douce comme le sifflement d’une couleuvre.

— Les souffrances du cœur exhalent une amertume qui éloigne ceux qui peut-être pourraient les guérir, dit la femme de quarante ans en levant ses grands yeux, comme si elle eût cherché au plafond la figure invisible de quelque ange guérisseur.

Le sexagénaire, qui, depuis quelques instants, perdait insensiblement de vue le but de sa visite, suivit du coin de l’œil cette dolente pantomime, et l’interpréta d’après les calculs ordinaires d’un talent d’observation exercé, mais non pas infaillible.

— Je parierais, se dit-il, qu'elle n’aime pas réellement Édouard, et qu’en tout ceci sa vanité se trouve plus en jeu que son cœur. L’amour d’un très-jeune homme égaie ordinairement une femme de cet âge; or, elle me paraît mélancolique, pour ne pas dire triste. Ces blondes à tempérament anglais ont dans le caractère une foule de nuances et de raffinements, dont un écolier comme ce pauvre Édouard ne se doute seulement pas. Elle a réellement de l’esprit, de l’âme; il lui faudrait pour ami un homme qui sût la comprendre avant qu’elle eût parlé. Ah ! si je n’avais que cinquante ans, monsieur mon neveu serait marié avant un mois. Mais, à mon âge, ce serait une folie ! Ce qu’il y a de sûr, c’est que, depuis quelques instants, elle use avec moi d’une sorte de coquetterie; dans quel but ?

Avant qu’il eût résolu cette question, le regard d’Eu-

LE NCBUD GORDIEN.

doxie quitta le plafond et descendit sur lui aussi doucement que se pose une colombe.

— Achevez votre confession, lui dit-elle avec un sourire enchanteur ; répondez-moi : est-ce uniquement par intérêt pour M. de Mornac que vous tenez tant à ce mariage ?

— A-t-elle envie de se moquer de moi ? pensa M. de Pomenars, ou bien ai-je tort en refusant de comprendre un langage dont j’aurais terriblement tiré parti il y a seulement cinq ou six ans? Mais, après tout, si c’est un piège, qu’est-ce que je risque? et si elle est de bonne foi, ce qui est possible à la rigueur, pourquoi feindrais-je une inintelligence impolie?

— Si j’avais un autre motif, me le pardonneriez-vous, répondit-il alors, entraîné hors des limites de sa prudence ordinaire.

— Pour pardonner, il faudrait connaître l’offense, reprit Eudoxie, en veloutant encore l’aimant de sa prunelle.

M. de Pomenars hésita, comme un initié aux mystères de la franc-maçonnerie à qui l’on ordonne de sauter pieds nus sur un parquet hérissé de clous, sans qu’il sache si ces clous sont de feutre ou de fer. A la fin, la vanité l’emporta sur la défiance.

— Bah ! se dit-il, quel intérêt aurait-elle à se jouer de , moi ? elle n’est pas heureuse ; il est assez naturel qu’elle ait besoin d’épancher son cœur, et qu’un ami de mon âge lui inspire de la confiance ; et puis, je suis peut-être trop modeste.

A cette réflexion péremptoire, le sexagénaire ne balança plus.

— Vous voulez connaître l’offense que j’ai commise, et je lis clans vos yeux que vous l’avez déjà devinée, s’écria-t-il d'une voix pathétique. Ma raison pour marier

Édouard, c'est que depuis longtemps son bonheur m'importune, me désespère ; c’est que... je suis jaloux de lui. ,

— Jaloux! dit Eudoxie d’une voix de syrène; il me semblait que, pour être jaloux, il fallait d’abord être amoureux ?

— Et si je l’étais?

*— De moi?

— De vous.

— Quelle ironie 1

— Dites quelle vérité, s’écria le vieillard exalté par son succès, en faisant vibrer le plus possible sa petite voix fêlée.

Madame de Flamareil retira sa main que son nouvel adorateur venait de saisir, et, se penchant vers la cheminée, elle sonna. A ce geste, M. de Pomenars s’élança de son fauteuil, en se disant avec émotion :

— Que va-t-elle faire ?

— Prévenez M. de Flamareil de la visite de M. de Pomenars, dit Eudoxie au domestique ; puis, lorsqu’il eut refermé la porte, elle se leva et contempla un instant le petit vieillard, qui se tenait au milieu du salon, immobile et muet, comme si quelque fée malfaisante l’eût frappé de sa baguette.

— Je vous dois des remerciements, lui dit-elle avec une raillerie d’autant plus poignante, qu’elle semblait chercher à se contenir; — j’étais souffrante lorsque vous êtes venu, et vous m’avez guérie. Il y a bien longtemps que je n’ai passé une heure aussi amusante. Quant à l’objet de votre visite, voici ma réponse : puisque vous m’aimez, vous comprendrez qu’un autre puisse avoir aussi de l’attachement pour moi, et vous me pardonnerez mon mauvais goût, si je vous avoue que je tiens plus à uno jeune amitié qu’à une passion... patriarcale.

Après avoir coiffé M. de Pomenars de ce dernier mot,

propre à lui rappeler l’humble retenue qui sied au vieil âge, madame de Flamareil lui fit une révérence dont la grâce égalait l’ironie, et sortit du salon.

— Echec et mat ! se dit le vieillard en *c rasseyant tranquillement. Parbleu ! voilà une maîtresse femme ; à trente ans, j’en aurais été amoureux fou. Je comprends maintenant que ce pauvre Édouard se soit laissé emmail- • lotter, et que le gros commandant arrive du Hâvre ; mais

je lui prouverai qu’on ne vient pas à bout de moi comme de ces deux innocents.

La porte du salon s'ouvrit, et M. de Flamareil entra d’un air empressé.

— Je suis désolé qu’on ne m’ait pas prévenu plus tôt de votre visite, dit-il avec la politesse accomplie qui lui était habituelle.

— Mon cher monsieur de Flamareil, répondit le vieillard d’un ton un peu sec, je ne vous retiendrai pas longtemps, car je n’ai que quelques mots à vous dire. Vous savez aussi bien que moi que l’intérêt mutuel est la meilleure base pour toute espèce de négociation. Or, vous avez envie d'être député, et vous avez besoin de moi auprès des électeurs de Périgueux ; de mon côté , j’ai envie de marier mon neveu, et j’ai besoin de vous pour terminer ce mariage.

— Disposez de moi, répondit M. de Flamareil, en quoi puis-je vous servir î

— Vous allez le savoir. Madame de Flamareil, dans une intention que je ne me permettrai pas de juger, cherche à marier monsieur d’Alignier, son cousin, à mademoiselle de Passerot, dont je désire la main pour mon neveu. Je suis le premier en date, et pour aucune considération je ne renoncerai à mon projet. Je vous prie donc d’intervenir dans cette affaire, et de lever les obstacles que je rtncontre, comme je me charge de lever ceux qui pour-

raient s'opposer à votre élection. En un mot, voici mon ultimatum ; pas de mariage pour Édouard, pas de députation pour vous !

— Vous avez le droit de me demander service pour service, répondit le mari ambitieux avec un sourire mêlé d'amertume. J'accepte vos conditions.

— C’est aujourd’hui lundi, et l’élection a lieu au commencement de la semaine prochaine ; mes dernières instructions aux membres du collège sur qui j’ai du crédit doivent donc partir vendredi. J’espère que vous aurez obtenu d’ici là un résultat définitif qui dictera ma conduite.

A ces mots M. de Pomenars se leva et prit congé avec une politesse hautaine destinée à venger sur le mari la petite humiliation que la femme lui avait fait subir. Après l’avoir reconduit jusqu’à la porte d’entrée, monsieur de Flamareil, le front plus soucieux, l’œil plus sardoniquement triste que de coutume, traversa de nouveau l’appartement, et entra dans le petit parloir où s’était retirée Eudoxie.

Après l’escarmouche où son habileté de femme du monde avait mis en déroute l’expérience du vieillard anacréontique, madame de Flamareil s’était assise à son piano, dans un accès de gaieté assez étranger à ses habitudes sérieuses; mais à la vue de son mari, la joie puérile à laquelle la marche des Puritains servait de fanfare fit place à un malaise subit; instinctivement, elle comprit qu’elle s’était trop hâtée de célébrer sou triomphe, et ses doigts trahirent l’anxiété nouvelle qui venait de s’emparer

de son esprit, en abandonnant le motif martial qu’ils avaient attaqué d’abord avec une victorieuse énergie.

M. de Flamareil s’approcha lentement, et fermant la partition ouverte sur le pupitre :

— J’ai à vous parler, dit-il d’une voix grave.

— Quel air solennel! répondit Eudoxie, qui, pour dissimuler son embarras, continuait de moduler une suite d’arpèges de plus en plus incohérente.

Le futur député accueillit avec une impassibilité glaciale le sourire qui avait accompagné ces paroles.

— M. de Pomenars vous a-t-il parlé du motif de sa visite? demanda-t-il ensuite en regardant sa femme fixement.

— Sans doute; mais je ne pense pas qu’il vous ait fait part du résultat, reprit madame de Flamareil, dont le courage et le sang-froid se réveillèrent à l’approche du danger.

— Quel résultat?

— M. de Pomenars me paraît sujet à d’étranges distractions. Aujourd’hui, par exemple, il s’est figuré avoir rajeuni de quarante ans. Je lui ai rappelé que nous sommes en 1836, et qne les beaux jours du directoire sont passés. Voilà tout.

Semblable aux capricieuses divinités du paganisme, M. de Flamareil rejeta le sacrifice de la vieille victime que sa femme immolait politiquement sur l’autel conjugal.

— Si M. de Pomenars se prend pour un jeune homme, dit-il avec une dédaigneuse raillerie, il a eu tort de vouloir faire partager son illusion à une femme aussi experte que vous. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Écoutezmoi, je vous prie, et si ce que je dois vous dire me force à m’écarter de ma réserve ordinaire, songez que je n’aborde pas volontairement un sujet pénible pour tous deux ! Il y a dix ans, à Lyon, lorsque je me battis avec

cet homme que nous avons revu l’uutre jour* et qui vous a donné, en vous insultant publiquement, une nouvelle preuve de son attachement et de sa courtoisie ; il y a dix ans, dis-je, je vous aimais, assez pour être jaloux, assez pour jouer ma vie à cause de vous, assez pour vous tuer, et plus d’une fois j'ai été tenté de le faire. Malgré l'entraînement romanesque de votre caractère, vous n’aviez envie, je crois, ni de votre mort, ni même de la mienne, et vous n’avez rien épargné pour me guérir d’une susceptibilité si folle et sf mal apprise. Vous avez réussi complètement. Il n’est point de passion qui résiste aux épreuves auxquelles vous avez soumis la mienne, point de besoin de vengeance qu’un outrage réitéré ne finisse par changer en indifférence pacifique. Aujourd’hui, je ne vous aime plus et je ne vous hais plus ; j’ai compris à la fin que coudre son amour ou son honneur à la robe d’une femme était une puérilité sans excuse ; j’ai donc mis mon honneur en moi seul, pour être plus sûr de le garder, et remplacé l’amour par un autre sentiment aussi fécond peut-être en déceptions, mais dont les blessures du moins ne font pas rougir. Je suis, dit on, un ambitieux, cela est vrai, mais c’est vous qui m’avez rendu tel ; c’est vous qui, en me refusant le bonheur intime pour lequel je me sentais né, m’avez jeté dans les violentes distractions de la vie publique; et rendez grâce à mon ambition, car vous lui devez la paix que je vous accorde. Une fois entré dans ce nouveau chemin, je vous ai laissée libre dans le vôtre. Cela est-il vrai, madame! Vous ai-je jamais demandé compte de vos affections! Ai-je cherché à réprimer ce besoin d’épanchement sympathique que votre cœur éprouve à un degré si éminent! Ne me suis-je pas fait volontairement sourd et aveugle ! En un mot, n’avez-vous pas toujours trouvé en moi un mari, f ose le dire, exemplaire î

M. de Flamareil fit une pause pour attendre une réponse, mais sa femme resta muette, le regard sombre et la tête baissée.

— Pour prix de ma belle conduite, je vous demande une seule chose, reprit-il avec une ironie de plus en plus incisive : ne compromettez pas ma position comme vous avez autrefois exposé ma vie; j’ai pu me battre pour vous; mais ma longanimité n’irait pas jusqu’à supporter patiemment une destitution dont vous seriez la cause.

— Je ne vous comprends pas, dit Eudoxie d’une voix faible.

— La chose est fort simple, cependant : si je ne suis pas député, avant trois mois j’aurai perdu ma place. Je connais les intrigues qui se trament à ce sujet, et je sais que mon successeur est déjà désigné; tandis qu’une fois à la chambre, on a besoin de moi, et l’on me garde. Vous voyez donc que ma position, et par conséquent la vôtre, dépendent de mon élection, qui, à son tour, dépend de M. de Pomenars. Or, il vient de me déclarer qu’il ne m’appuierait pas si désormais vous apportiez un seul obstacle au mariage de M. de Mornac. Comprenez-vous, maintenant?

— Enfant que je suis, se dit la femme de quarante ans, j’ai sonné trop tôt.

— On m’a donné quatre jours pour prendre un parti, je vous accorde le même délai. Si vendredi tout n’est pas terminé, je vous préviens que je n’attendrai pas mon remplacement : dans ce cas je demande ma retraite, et je vous emmène à Flamareil, où nous habiterons désormais. Si la perspective d’une pareille existence vous effraie, songez qu’il dépend de vous de vous y soustraire. Votre avenir est entre* vos mains : à Paris, une vie libre et brillante, ou bien une vieille et triste maison au fond d’une gorge des Pyrénées. Il faut choisir. Quant à moi, ma décision est

irrévocable ; vous savez que je cherche fort peu à user envers vous de mon autorité, mais que, lorsque je veux une chose, il faut que cette chose se fasse.

M. de Flamareil se tut, et resta un instant immobile; mais voyant que sa femme persistait dans sa morne attitude, et ne lui répondait pas môme par un regard, il s'inclina légèrement devant elle et sortit.

Si une pareille comparaison peut être permise, après le départ de son mari, Eudoxîe se trouva dans la position de Napoléon, perdant à Waterloo une bataille à demigagnée. Les liens nouveaux dont elle avait chargé le repentant Édouard, la ruse traîtresse qui l'avait débarrassée de son ancien adorateur, son triomphe récent sur M. de Pomenars, tous ces avantages remportés pied à pied, à force d’esprit, de sang-froid et d’habileté, s’anéantirent devant le manifeste inattendu d’une volonté qu’elle savait immuable, comme s’éteignit l’étoile de l’Empereur devant le rayonnement fatal des bayonnettes prussiennes.

— Tuez-moi, s’écria-t-elle en se sentant vaincue; mais avant de pousser ce cri de désespoir, elle attendit que M. de Flamareil fût sorti de la chambre; — Oui, je l’aime, et aucune puissance humaine ne brisera cet amour; ainsi donc, par pitié, tuez-moi.

Alors elle pleura comme pleurent les femmes, avec profusion et sincérité; elle retrouva dans son cœur toutes les angoisses qui l’avaient déchiré dix ans auparavant. Peut-être même sa souffrance fut-elle plus poignante qu’elle ne l’avait été alors, car à la torture présente vinrent se joindre les âcres souvenirs du passé ; et ce rapprochement n’eut rien de consolateur : jamais une cicatrice n’a guéri d’une blessure. De plus en plus abandonnée à ses tristes réflexions, elle accueillit tour à tour, elle si accomplie en esprit de conduite, les plus extravagants

projets que puisse méditer la passion malheureuse. Tantôt elle se faisait enlever par Édouard et se sauvait avec lui en Italie ; elle combinait d’avance les moindres détails de leur fuite, y compris les diamants que les femmes n’oublient guère en pareil cas. Un moment après, elle se laissait conduire à Flamareil, mais Édouard l’y suivait déguisé en montagnard béarnais, et là, au milieu des belles Pyrénées, commençait pour eux une de ces existences pleines de danger et de mystère, dont la poésie aventureuse exerce tant de séduction sur les imaginations romanesques. Mais bientôt la raison de la femme de quarante ans chassa ces rêveries dignes d’une pensionnaire.

— Ce sont là des chimères, se dit- elle, entre deux soupirs, notre siècle prosaïque ne comprend plus ces nobles folies du cœur. D’ailleurs pourquoi lutter et me débattre? ai-je donc tant de temps à souffrir !

Madame de Flamareil se leva et s’approcha de la glace placée sur la cheminée. En y voyant sa pâleur, ses traits altérés, ses yeux rougis par les larmes, elle se sentit malade, et peut-être y eut-il de la conviction dans la révélation instantanée d’une souffrance physique jusque-là imperceptible. Alors elle se souvint de la gastrite dont elle se croyait atteinte, comme dix ans auparavant, elle avait invoqué à l’aide de son premier désespoir une ma. (adie de poitrine également imaginaire.

— Mourir ! dit-elle en retombant languissamment sur son fauteuil. Oh! oui, mourir! on oublie tout dans la tombe.

Après cette maxime un peu hétérodoxe, madame de Flamareil resta longtemps accoudée sur le piano, le front dans les deux mains, et pleurant sur sa destinée comme autrefois la fille de Jephté, mais pas par le même motif.

te

Ce soir-là se donnait le bal de madame d’Alvimare. Malgré la fièvre dont elle croyait sentir le frisson, Eudoxie voulut y aller dans l’espoir de rencontrer Édouard. Sa douleur ne lui fit oublier aucun des soins minutieux qu’elle apportait toujours dans sa toilette ; car, ainsi que toutes les femmes, elle avait la coquetterie des anciens gladiateurs, et prétendait être belle même pour mourir. Mais le chagrin, qui glisse sur les visages de vingt ans en séchant du bout de l’aile les pleurs qu’il y fait couler, laisse une empreinte moins indulgente aux fronts où ne brillent plus les premières fleurs de la jeunesse. La pâleur et l’air souffrant de madame de Flamareil furent remarqués dès son entrée dans le bal ; car le bruit du futur mariage de M. Mornac attirait sur elle l’attention générale. L’émotion de dépit qu’elle ne put dissimuler à la vue d’Édouard figurant au milieu d’une contredanse, l’embarras inaccoutumé de son maintien lorsqu’il s’approcha pour la saluer, jusqu’au redoublement d’attentions que lui prodiguait diplomatiquement son mari, tout devint le texte de commentaires peu bienveillants. Grâce à ces officieux amis, qui ont toujours le caillou à la main pour vous écraser sur la face les mouches bourdonnantes de la médisance, Eudoxie passa la nuit à recevoir, sous forme de conseils affectueux ou de condoléances sympathiques, le'ri cochet des épigrammes les plus impitoyables que lui dardaient à l’envi tous les coins du salon ; car, sans être requis et en vertu du droit de justice discrétionnaire, par lequel il châtie souvent ses favoris, le monde, en cette occasion, prenait unanimement le parti de

l’amant de vingt-cinq ans contre la femme de quarante. Toutes les petites haines qu’avait pu soulever celle-ci dans sa carrière élégante, rancunes de rivales et mécomptes de soupirants, se réveillèrent pour attiser cette réprobation publique, toujours si prompte à s’enflammer. Aux yeux des personnes graves, pour qui le mariage est chose sacrée, la conduite de madame de Flamareil approchait de l’endurcissement et de l’immoralité ; d’autres, moins austères, se contentaient de dire que l’éducation de Momac avait duré assez longtemps, et qu’il avait le droit de réclamer son émancipation ; enfin les jeunes femmes ne comprenaient pas qu’à quarante ans, on apportât dans ses sentiments une ténacité que l’âge commençait à rendre ridicule; l’avis de tous, en un mot, était qu’en s’opposant au mariage de son amant, Eudoxie n’éloignait que pour peu de temps la coupe d’amertume à laquelle sont condamnées les victimes d’un amour qui n’est plus partagé.

— C’est la femme abandonnée î telle était la sentence qui circulait de bouche en bouche.

Au milieu de toutes ces physionomies hostiles dont plusieurs ne dissimulaient qu’à peine, sous le masque de l’ürbanité, leur secrète moquerie, Eudoxie n’aperçut qu’un seul visage où se peignit l’anxiété d’une véritable sympathie ; ce fut celui de Léon de Boisgontier.

Enhardi par ce rehaussement de soi-même qu’inspire toujours le voisinage d’un malheur à consoler, l’aspirant d’amour ne quittait pas d’un long regard la dolente souveraine de ses jeunes pensées ; et, d’après l'interprétation héroïque que les femmes donnent volontiers aux sentiments qu’elles inspirent, ce regard disait en langage de paladin : *

— Madame, un seul mot, un seul geste, et mon bras va vous venger des insolents qui vous outragent.

— Pauvre jeune homme ! se dit madame deFlamareil, dont les yeux languissants ne se détournèrent pas toujours devant cette contemplation pleine de passion et de prière ; — cœur noble et généreux ! il m’aime, lui, j’en suis sûre ; il devine que je souffre, il mourrait pour moi, tandis qu’Édouard...

Édouard dansait. Par une de ces réactions familières à son caractère, depuis quelques jours il s'indignait contre les nouvelles chaînes dont l’avait chargé le pardon d’Eudoxie, et, selon l'usage des hommes indécis, au lieu de tenter le sort d’une révolte*, il exhalait son humeur hostile en puériles bravades. En voyant l’air de tristesse peint sur les traits de madame de Flamareil, il s’était imposé pour le reste de la soirée une gaîté d’emprunt; vengeance frivole de sa faiblesse contre le joug qu’il n’osait briser. Eudoxie se sentit frappée au cœur par cette conduite qui semblait s’associer à l’ironie générale, ou qui, du moins, lui donnait un aliment nouveau. Lorsque Mornac vint la saluer, au lieu de s’abandonner à l’épanchement douloureux dont elle éprouvait le besoin quelques heures auparavant, elle lui dit froidement ces seuls mots :

— Demain, à trois heures .

Un moment après, elle quitta le bal la mort dans l’âme, mais le sourire sur les lèvres. En passant devant un groupe qui encombrait la porte du premier salon, elle entendit ces paroles que monsieur de Pomenars prononçait d’une voix elaire et moqueuse.

— Que voulez-vous? les jeunes gens sont plus longs à sevrer que les enfants.

Le vieillard se vengeait de sa déconvenue du matin, et le titre de nourrisson donné à Édouard était une riposte tardive à la qualification patriarcale dont il s’était vu lui-même affublé. Madame de Flamareil le froudroya du plus magnifique regard que puisse darder l'œil d’une

femme outragée ; puis elle sortit lentement du salon, imposant aux plus railleurs par une fière contenance de lionne blessée qu’on n’ose frapper que de loin.

— Si vous ne prenez pas un parti prompt et décisif, lui dit son mari lorsqu’ils furent montés en voiture, avant trois jours vous serez la fable de tout Paris. Eh quoi ! vous qui, je le sais, me regardez comme un vieillard, quoique je n’aie que douze ans de plus que vous, ne vous êtes -vous jamais aperçue que vous en aviez quinze de plus que lui ? Si vous avez oublié de faire ce calcul, le monde le fait à votre place, je vous en préviens; et si ce monde a parfois de l’indulgence pour les fautes auxquelles la jeunesse peut servir d’excuse, en revanche, il pardonne rarement une faiblesse à la maturité.

Madame de Flamareil ne répondit rien ; mais l’insomnie qui suivit pour elle cette soirée de tortures, vit commencer une de ces révolutions mystérieuses qui s’accomplissent parfois dans le cœur des femmes avec une surprenante rapidité, quoique l’analyse la plus minutieuse n’en puisse décrire les détails infinis, les nuances disparates, les transitions imprévues et souvent inexplicables.

En ce moment la femme de quarante ans subissait une de ces souffrances complexes qui finissent par perdre en intensité ce qu’elles acquièrent en étendue, sorte de mosaïque douloureuse dont chaque fragment froisse une fibre de l'âme, mais qu’écaille la moindre résistance morale ; car, ainsi que tout autre mobile, la douleur est surtout puissante par l’unité de son action. Frappée à la fois par la société, par son mari, par l’homme qui était son amant et par celui qui l'avait été, Eudoxie trouva contre la multiplicité de ces attaques un courage qu’eût peut-être fait évanouir une blessure unique ; loin de se laisser accabler sous le nombre, elle imita Horace en divisant ses ennemis, et, plus habile encore que le champion romain,

OEUVRES DR Cil. DE BERNARD.

trouva moyen de les mettre aux prises pour s’en débarrasser.

Au commandant Garnier, dont l’importune résurrection lui rappelait sa première faute, elle opposa d’abord la prescription de dix ans aussi péremptoire en amour qu’en droit civil.

J’étais si jeune, se dit -elle ensuite ; puis, pour en finir avec ce désagréable souvenir, elle se réfugia en pensée sous la protection de son mari ; elle rappela le duel dontFourvières avait été le théâtre ; elle se dit, qu’en punissant le séducteur, monsieur de Flamareil avait entièrement effacé une tache qui avait déjà pour excus® l’inexpérience, et que se la reprocher davantage serait outrager la miséricorde conjugale ; ainsi blanchie et purifiée, elle se sentit saisie d’un bel accès de reconnaissance par son mari.

— Oui, se dit-elle, en me protégeant contre ce soldat sans âme et sans distinction, monsieur de Flamareil a montré un caractère aussi noble qu’énergique. Un père ou un frère n’aurait pu faire davantage pour moi. Oht que n’est-il en effet mon père ou mon frère ! Dieu sait que j’aurais voulu l’aimer uniquement! Pourquoi faut-il que l’austérité de son caractère, l’insociabilité de son humeur, le peu de ressources de son esprit, à mon égard du moins, la disproportion de nos deux âges, les travaux de sa place, les préoccupations absorbantes de son ambition et tant d’autres causes encore dont je suis innocente, aient créé entre nous cette mésintelligence qui m’a déjà coûté tant de larmes ! Le monde nous traite, nous autres pauvres femmes, avec une sévérité bien impitoyable. Les hommes ont mille moyens d’employer leur vie. La renommée, le pouvoir, la fortune, la gloire leur ouvrent autant de routes, où ils peuvent marcher sans blâme et sans remords; mais, nous, dont l’existence n’a qu’un seul but,

nous m'avons pas même le droit de l'atteindre. Entre le bonheur et nous, un mariage contracté sans l'aveu de notre cœur vient dresser sa barrière tyrannique; et si notre âme meurtrie sg révolte un seul jour contre la chaîne qu'elle n’a pas acceptée; si le besoin de respirer la liberté, de vivifier nos rêves, d’être heureuses, d’être aimées enfin, nous entraîne, malgré nous, vers la voie interdite ; si l'irrésistible instinct qui dit à la rose de fleurir, à l’hirondelle de voler, nous apprend que la femme a des parfums comme la fleur et des ailes comme l’oiseau, nous sommes criminelles alors, et le monde entier nous condamne ! Est ce juste, ô mon Dieu ?

Madame de Flamareil joignit les mains, leva les yeux au plafond et se trouva en ce moment beaucoup plus malheureuse que coupable. Chaque fois qu’une femme a trébuché dans l’âpre sentier du mariage, elle s’en prend ainsi au ciel et à la terre avant de se blâmer elle-même; elle accuse l’homme qui l’a épousée, les parents qui l’ont livrée, le prêtre qui l’a bénie afin de pouvoir s’absoudre au milieu de cette culpabilité générale. Se fût-elle mariée à trente ans, elle se pose en mineure dont on a extorqué le consentement ; eût-elle fait le voyage de Gretna- Green, elle justifie ses pérégrinations extra-conjugales par une primordiale antipathie pour son mari. Eudoxie épuisa en sa faveur les attendrissants sophismes de cette dialectique féminine, et finit par se dire pour conclusion que, mésalliée, incomprise, délaissée, l’esprit condamné à l’ennui et le cœur à l’isolement, elle avait eu plus que toute autre peut-être le droit de demander à l’amour la félicité que lui refusait l’hymen.

Sa seconde faiblesse se trouva donc presque justifiée à ses propres yeux ; le spectre marital, qu’elle avait évoqué pour chasser le fantôme de Garnier, à son tour, cessa de l'obséder et disparut de sa pensée en cédant la place à l’i-

mage de Mornac ; mais cette dernière vision, si chère jusqu’alors, avait perdu son charme accoutumé, et bientôt elle parut, elle aussi, plus importune que consolatrice.

L’amour pardonne tout, l'amour-propre ne pardonne rien. La récente conduite d’Édouard, sa gaîté factice, sa glaciale légèreté avaient un caractère d’offense préméditée dont l’idée réveilla soudainement dansl’âme de la femme de quarante ans l’orgueil, ce lion qui ne dort jamais que d’un œil. Par un effet analogue à cette loi physique qui veut qu’une douleur récente distraise d’une souffrance antérieure, et la guérisse pour ainsi dire en s’y substituant, les blessures de la vanité cicatrisèrent peu à peu celles de la tendresse; l’implacable ironie de la société versa sur les plaies saignantes du cœur un caustique rendu plus efficace par son âcreté même; en songeant au rôle de femme délaissée qui lui était d’avance attribué, Eudoxie éprouva un sentiment d’indignation contre Édouard, épargné, ou plutôt défendu par la médisance qui s’acharnait sur elle.

— 11 entendait comme moi, se dit-elle, et cependant il était gai, il dansait, il semblait se faire un jeu de ma peine; il mettait une sorte d’affectation à opposer h ma tristesse son air heureux et triomphant. S’il avait de l’attachement pour moi, se conduirait-il ainsi ? Égoïsme et vanité, voilà l’amour des hommes !

En formulant cette condamnation sans appel, Eudoxie ne s’apercevait pas qu’à ses côtés venaient de s’asseoir les fléaux contre lesquels se révoltait son âme ; couple royal qui gouverne le monde, car si l’égoïsme est homme, la vanité est femme, et ces êtres odieux font ensemble un très-bon ménage.

Madame de Flamareil avait toujours été de bonne foi dans ses sentiments ; abusée la première par son exaltation, elle en avait calculé la durée d'après la violence, prenant ainsi pour immuable ce qui n’était qu’exagéré. En voulant mourir, dix ans auparavant, elle avait apporté dans ce vœu toute la naïveté de la passion malheureuse ; mais le corps, ce tenace adorateur de la vie, s’était révolté contre les funèbres désirs de l’âme ; sur lui le chagrin avait coulé comme l’huile sur une belle statue de marbre, et le temps, de son souffle railleur, avait fini par sécher jusqu’aux dernières perles de ce douloureux baptême; enfin, au lieu du trépas, l’expérience était venue, et, quoique défavorablement écoutée, elle parlait trop haut parfois pour être toujours méconnue.

Les peines du premier amour sont simples dans leur amertume,, car elles ne connaissent pas les comparaisons; l’âme s’y plonge avec le fanatisme de l’homme qui se noie, sans qu’une voix ironique vienne lui dire : — On ne trouve pas la mort dans cette onde où tu veux périr ; mais celui dont le cœur est blessé pour la seconde fois, perd jusqu’à l’illusion qui croit le désespoir éternel en tombant dans l’abîme, il distingue malgré lui cette lueur lointaine qu’aperçut Dante au fond de l’enfer et qui annonce le purgatoire ; il reconnaît la porte par où déjà il est sorti de la cité dolente ; involontairement il s’attriste en songeant qu’elle peut s’ouvrir encore, et ses yeux se mouillent de larmes, car il pressent qu’un jour il ne pleurera plus.

Il est des hommes qui se tuent pour échapper à l’am-

Digi

piitation d'un membre ; il en est de même qui préféreraient l’anéantissement de l’âme à sa mutilation ; mais le plus souvent la mort manque de condescendance, et tel qui voudrait la tombe voit l’hôtel des invalides s’ouvrir devant ses béquilles.

En se trouvant presque calme après la nuit d’angoisses qu’elle venait de passer, Eudoxie éprouva tout- à-coup une torture nouvelle plus cruelle encore pour une femme que celle de l’amour malheureux.

— J’ai donc bien vieilli, pensa-t-elle, car d’où me vien drait cette insensibilité soudaine? L’apathie que j'éprouve n’est pas de la résignation, mais de la fatigue. Autrefois de pareilles émotions m’auraient tuée, elles me brisent aujourd’hui. Au Heu d’un coup de poignard, c’est une destruction lentes; je n’ai plus même l’énergie d’appeler la mort, sans doute parce je suis plus près d’elle et qu’elle pourrait m’entendre. Mourir lorsqu’on souffre, cela serait trop doux ! souffrir et vieillir, voilà la vie. La fleur qui s’effeuille doit envier le sort de celle qu’on arrache de sa tige. S’effeuiller... vieillir...

Madame de Elamareil se plaça devant la glace et s’y contempla longtemps en silence. Après avoir examiné, l’un après l’autre, les moindres détails de son visage, elle prit sur sa toilette un petit miroir afin de se voir de profil. Cette scrupuleuse étude terminée, elle sonna pour appeler sa femme de chambre et fit changer sa coiffure qui lui laissait les tempes trop à découvert.

— Je ne suis pas encore trop affreuse, se dit-elle alors avec un mélancolique sourire ; — du moins il paraît que telle est l’opinion de monsieur de Boisgontier ; mais il est temps que ces tourments continuels finissent, ma santé n’y résisterait pas.

U est probable qu’en ce moment la maladie redoutée

par madame de Flamareil se présentait à elle sous la forme d’une ride. L’effet de cette vision fut foudroyante. Dès lors la femme souffrante cessa de penser à son amant pour ne s’occuper que d’elle-même.

A l’heure où Mornac se présenta chez elle, Eudoxie avait parcouru jusqu’au bout cette route de désenchantement que les esprits forts nomment la science de la vie et qui mène les cœurs enthousiastes au calvaire de la réalité. Les illusions auxquelles se tenait cramponnée son âme avec l’énergie particulière aux femmes de son âge, s’étaient successivement envolées, en la laissant moins désolée qu’elle ne l’eût imaginé d’abord. Les paroles de M. de Pomenars bourdonnaient sans cesse à son oreille :

— S’il ne se marie pas aujourd’hui, il le fera demain.

Cette vérité, repoussée naguère par sa tendresse, fut enfin admise par sa raison. Éclairée par les récents mécomptes de son amour-propre, elle osa interpréter les changements survenus depuis quelque temps dans la conduite de Mornac ; elle devina, révélation cruelle, la cause de l’humeur irritable, des irrésolutions capricieuses, de l’esprit de révolte, et des retours pathétiques qu’elle avait souvent remarqués en lui. Elle comprit enfin qu’elle ne devait plus qu’à un sentiment de générosité la continuité d’une liaison scellée jnsqu’alors par une tendresse mutuelle. A l’idée de cette aumône d’amour, un froid subit lui glaça le cœur ; mais son orgueil révolté lui rendit à la fois la force et l'énergie.

— Je ne veux point de sa pitié, se dit-elle ; lui ai-je donc donné un pareil droit de vanité ? Sans doute il se figure que son mariage serait ma mort, et par compaslion, il ne veut pas que je meure 1

Un fier sourire effleura les lèvres d’Eudoxie : en ce

moment elle se trouva guérie de sa gastrite, et presque de son amour. Elle ne songea plus à mourir : elle voulut vivre au contraire ; vivre pour être belle, pour être jeune toujours ; peut-être, car qui sait quel rêve peut faire l’imagination d’une femme offensée, peut-être pour être aimée encore.

Madame de Flamareil reçut Édouard avec une froideur calme, sous laquelle se cachaient l’observation pénétrante d'un esprit désabusé, et la résolution d’un cœur affermi qui va au devant du calice.

— Tout le monde s’entretenait hier de votre mariage, lui dit-elle ; je suis étonnée que vous ne m’en ayez pas encore parlé ; dois-je donc n’en être instruite que par la lettre de faire part?

— Vous savez bien qu’il est impossible que je me marie, répondit le jeune homme, qui rougit d’émotion devant une attaque si directe.

— Impossible ! et pourquoi î reprit-elle en jouant l’étonnement.

— Parce que je vous aime, balbutia Mornac, plus décontenancé par cette tranquillité inattendue, qu’il n’eût été troublé par une scène de jalousie ou de larmes.

Madame de Flamareil se pencha rapidement, lui prit les mains, et, fixant sur lui deux yeux étincelants :

— Tu m’aimes? dit-elle; répète-le-moi.

Surpris par ce regard dont il se sentit pénétré comme par un fluide électrique, Mornac resta muet. Dans le premier moment, il ne trouva pas dans son cœur un seul accent de vérité pour convaincre Eudoxie, ni dans son imagination un seul mensonge pour l’abuser. Lorsqu’il sortit de sa stupeur, il essaya quelques-unes de ces protestations banales qui ne manquent jamais aux amants, mais qu’il eut besoin de chercher. Il était trop tard ; l’épreuve était faite. Madame de Flamareil avait lu dans ces

yeux, si passionnés autrefois, si décourageants aujour- . d’hui, l’avenir réservé à sa tendresse. Laissant retomber les mains qu’elle avait vainement interrogées par une étreinte éloquente, elle se leva et s’approcha de la fenêtre ; à travers la vitre où elle avait appuyé son front brûlant, elle aperçut bientôt le petit Boisgontier montant sur le boulevard sa faction accoutumée, et dont le regard, en se levant vers elle, sembla mettre à ses pieds le tribut d’amour qu’Édouard venait de lui refuser. En la rassurant sur le pouvoir de sa beauté, cette vue contribua peut-être à sa détermination soudaine.

— Être abandonnée tôt ou tard, ou rompre la première ! se dit-elle en s’enfermant dans ce dilemne comme dans le cercle de Popilius. Or, quelle femme, maltresse de choisir, se fût résignée à sortir du côté de l’abandon?

Eudoxie laissa retomber le rideau, traversa le parloir d’un pas rapide, et sonna.

— ■ Vous me permettez de ne pas vous retenir, dit-elle; il faut que je sorte, et je vais m’habiller. Votre oncle est riche; mademoiselle de Passerot l’est aussi; c’est une bonne affaire que vous ferez là, et je vous conseille de ne pas la manquer.

Stupéfait de cette conclusion, Mornac se précipita pour reprendre la main qu’il n’avait pas retenue, et qui lui fut rendue avec une indifférence plus mortifiante qu’un refus. L’entrée de la femme de chambre suspendit une scène que lui seul désormais cherchait à faire tourner au pathétique ; contraint de se retirer, il sortit triste, amoureux, et en implorant du regard un pardon qu’il ne devait plus obtenir.

Pendant deux jours, madame de Flamareil, dont la porte resta fermée pour tout le monde, s’affermit dans une résolution qui lui coûta encore plus d’une larme, mais que son orgueil lui donna la force d’accomplir. Le

* troisième jour, quand son mari vint lui demander d’un air soucieux et sombre, quelle réponse il devait faire à M. de Pomenars, elle affecta la distraction d’une personne à qui l’on parle d'une chose parfaitement indifférente.

— L'autre jour, dit-elle, vous avez profité de ma migraine pour me tourmenter beaucoup, je ne sais trop à quel propos. Pourquoi pensez-vous que je veuille m’opposer à vos désirs? Je cherchais à arranger pour mon cousin un mariage convenable; cela Contrarie vos projets, n'en parlons plus. J’ai déjà écrit à d’Alignier de rester à Marseille. Quant à M. de Mornac, qu’il se marie ou ne se marie pas, que m’importe?

M. de Flamareil sourit silencieusement, comme pour protester de son incrédulité; mais, ayant obtenu ce qu’il désirait, il n’était pas homme à engager une de ces polémiques conjugales dont les maris sortent rarement victorieux.

— Vous m’avez menacée d’une manière assez barbare de m’enfermer à Flamareil, reprit Eudoxie ; loin de m’effrayer, ce voyage me plaît, et je le demande comme une Faveur. Je me sens plus souffrante depuis quelque temps, et j’espère que le changement d’air me fera du bien : d’ailleurs, je serai là près de Baréges, dont les eaux me sont ordonnées.

M. de Flamareil acquiesça, par un second sourire, à cette proposition, dans laquelle il crut deviner un plan de retraite momentanée, dicté par la résignation et la prudence; puis il sortit pour aller sommer M. de Pomenars de tenir sa promesse.

Le mardi suivant, Eudoxie, qui avait refusé de recevoir les visites d’Edouard, et laissé sans réponse les lettres qu’il lui avait écrites, partit pour les Pyrénées, aceompa* gnée de mistriss Lawington, son chaperon habituel; quelques jours après, M. de Flamareil fut nommé député

LE NQBl'D GORDIEN.

à Périgueux ; enfin, deux mois plus tard, Mornac, soumis à la volonté de son oncle, dont rien ne balançait plus l’influence, épousa, dans l’église de saint- Germain- des- Prés, mademoiselle Loïde de Passerot.

A la fin du mois de juillet, madame de Lordes, qui avait pris une part active à la conclusion de ce mariage, donnait une soirée pour le fêter, à sa maison de campagne d’Auteuil; M. de Pomenars y montrait l’humeur allègre d’un homme qui a mené à bon port une négociation difficile, et qui rajeunit à l’idée de devenir grand oncle. Sur le point de repartir pour Alger, sans avoir conquis l’ombre d’une marquise ou d’une duchesse, le commandant Garnier se promenait en laissant tomber sur toutes les femmes le regard aigre-doux qui lui était devenu habituel depuis la chute de l’étoile d’Élise. Appuyée presque continuellement sur le bras de sa mère, par une timidité de débutante, madame de Mornac brillait du triple éclat de sa jeunesse, de sa fraîche beauté, et d’une de ces toilettes fastueuses, si chères aux nouvelles mariées, dont le goût n’est pas encore formé. Au milieu de l’animation généralè, Édouard seul paraissait triste et soucieux ; il errait mélancoliquement des salons aux jardins, sans prendre part à aucun des plaisirs de la soirée, et abusait prématurément du droit que s’arrogent certains maris, de ne pas faire de frais d’amabilité pour leurs femmes. A la fin il se laissa tomber sur une causeuse à côté de son nouveau cousin.

— Quel détestable orchestre et quelle soirée insipide ! s’écria-t-il d’un ton ennuyé.

— Vous voyez tout en jaune, parce que vous-même avez la jaunisse, répondit le chef d’escadron ; savez-vous bien que vous êtes cruellement maussade depuis quelques jours, et qu’à la place de Loïde, j’aurais pour vous moins d’indulgence qu’elle ne vous en témoigne.

— Oui, Loïde est la meilleure des femmes, et je suis trop heureux de l’avoir épousée, reprit Édouard d’un ton funèbre ; mais aujourd’hui je suis en proie à une mélancolie contre laquelle je cherche vainement à me débattre. Je le sens, mon pauvre Garnier, je suis plus vieux que mon âge ! je partage le sort de tous ceux qui ont beaucoup vécu en peu de temps.

— Pathos romantique, dit le commandant en s’étendant sur la causeuse.

— Vous ne pouvez pas comprendre cela, et je vous envie votre heureux caractère. Vous autres militaires qui changez d’amour comme de garnison...

— Garnison ! je vous ai déjà dit que ce mot-là me déplaisait.

— Mais moi, reprit Mornac sans faire attention au mécontentement de son interlocuteur, je ne sais pas briser en riant la coupe où je me suis enivré.

— Ne la brisez pas; mais versez-y d’autre vin.

— Je n’ai plus soif, dit le jeune homme d’un ton lamentable.

— Vous pouvez vous flatter d’être amusant comme un Anglais.

— Pardonnez-moi ; il est dans la vie des jours qui portent en eux une insurmontable tristesse, et aujourd’hui est un de ces jours-là ; aujourd’hui, Théodule, est pour moi un anniversaire sacré.

— Allez-vous encore retomber dans vos aberrations romanesques ? s’écria Garnier, qui, depuis la déception que lui avait fait éprouver la résurrection d’Élise, pro-

LE NCECD GORDIEN.

fessait en fait de sentiment l’athéisme le plus féroce ; — l’anniversa re de quoi ? d’Austerlitz ou de Friedland ?

— L’anniversaire du jour où je l’ai vue pour la première fois, répondit Mornac en poussant un soupir.

Le commandant se mordit les moustaches pour se contraindre, tant il se sentait disposé à faire à son compagnon une confidence propre à le culbuter de l’empirée aussi brusquement que lui-même s’en était vu précipité.

— Il y a six ans de cela ; c’était aux Tuileries, dans l’allée des Feuillants, reprit le nouveau marié d’un ton élégiaque; et maintenant savez-vous où elle est pendant que je danse ici? «- Elle est aux eaux de Baréges, où l’a conduite sa santé détruite à jamais. — Aux eaux de Baréges 1 malade î mourante peut-être !

Garnier haussa les épaules avec une colère naissante. — Je vous ferai observer, dit-il : 1° que vous ne dansez pas, ce que votre femme ne trouve pas, je crois, excessivement aimable ; 2° que la personne dont vous parlez se porte, j’en suis sûr, aussi bien que vous ou moi ; je parie, si vous voulez, quatre-vingt mille francs du côté de sa santé : c’est tout ce que je possède, et je ne serais pas fâché de doubler mon capital. Tenez- vous le pari ? il y a ici une personne en état de le juger : c’est M. de Boisgontier, qui est arrivé ces jours derniers de Baréges.

En ce moment, le jeune homme, dont l'officier de chasseurs invoquait le témoignage, se montra à l’autre bout du salon comme une apparition docile au magicien qui la conjure. Depuis son retour des Pyrénées, le petit Boisgontier avait pris l’air sérieux, important et discret d’un homme récemment initié à des mystères surhumains; il marchait d’un pas solennel, regardant hommes et femmes du haut en bas, et portant la tête à la manière de Saint-Just. En passant devant les deux cousins, il

sourit avec une ineffable supériorité, et jeta à Mornac un salut aussi leste que celui qu’il en avait reçu sur le boulevard de la Madeleine ; en un mot, il lui rendit, comme disent les Anglais un Roland pour un Olivier.

— Que veut ce drôle ? a-t-il envie que j’aille lui couper les oreilles ! s’écria Édouard en se levant ; mais ses jambes fléchirent subitement, et il retomba sur la causeuse, b la voix du domestique qui annonçait à la porte du salon :

— Madame de Flamareil.

Conduite par son mari, qui. semblait redoubler d’attentions pour elle ; mise avec l’élégance simple et noble dont la coquetterie la plus raffinée possède seule le secret; plus belle, plus séduisante, mieux portante que jamais ; offrant en un mot sur toute sa personne une aorte de rajeunissement merveilleux, propre à donner aux eaux de Baréges le renom de la fontaine de Jouvence, Eudoxie s’avança d’un pas lent, accueillit gracieusement les empressements dont elle devint l'objet, et prit possession du salon, pour ainsi dire, avec la majestueuse aisance d’une reine qui monte à son trône. Elle prévint madame de Passerot en allant la saluer, complimenta Loïde sur son mariage de l’air le plus naturel, échangea quelques mots d’une exquise ironie avec M. de Pomenars, qui, ne pouvant bouder tant d’esprit et tant de caractère, était accouru des premiers papillonner autour d’elle ; enfin, venant à passer devant la causeuse où Garnier et Mornac demeuraient assis dans une sorte d’ahurissement farouche, elle laissa tomber sur eux un regard, un seul regard pour eux deux, mais un regard si calme, si froid, si distrait, si chargé d’indifférence et d’oubli, que les deux hommes se sentirent oppressés comme si le couvercle d’un cercueil se fut appesanti sur leurs fronts.

LE NOEUD GORDIEN. t07

Au moment où madame de Fiamareil était entrée dans le salon, Léon de Boisgontier en était sorti par une autre porte. Cette manœuvre fut Remarquée par M. de Pomenars, dont l’œil de lynx ne laissait rien échapper, et qui sentait déjà sa curiosité étrangement éveillée par la béatitude inexplicable empreinte sur les traits de la femme de quarante ans.

— Voici qui est étrange^ se dit-il; ce petit bonhomme est devenu tout-à-coup bien discret, lui qui ne pouvait autrefois lui adresser la parole sans rougir jusqu’aux oreilles, lui qu’on était sûr de rencontrer successivement dans tous les coins des salons, les yeux béants, fixés sur elle, et la face effarée comme le museau d'un faquir en extase ! Il faut éclaircir cela.

Le vieillard s’approcha de Garnier et lui dit à demivqix :

— Venez faire jaser le petit Boisgontier ; je crois que c’est lui qui a recueilli la succession de votre voisin.

Le chef d’escadron se leva d’un bond, électrisé par cette insinuation machiavélique, car ce qu’il désirait le plus au monde était d’avoir pour compagnon d’infortune celui qu'il avait eu pour héritier en bonheur.

Les deux hommes trouvèrent Boisgontier sur le balcon de la salle de billard, les bras croisés sur la balustrade, les yeux levés vers le ciel, dont une large zône étoilée servait de plafond aux jardins de la villa.

— Comment, jeune homme, nous ne dansons pas? lui dit le petit vieillard en interrompant sans pitié cette sentimentale méditation ; — et il y a là une foule de demoiselles à marier qui font tapisserie!

— Je ne danSe plus monsieur, et je n’ai nulle envie de me marier, répondit le petit Boisgontier d’un air grave.

— Vous préférez, je le vois, : la contemplation de»

étoiles à la conversation des femmes. Je ne sais pas si c’est là le chemin du ciel, [mais ce n’est pas le moyen d’aller fort loin sur la terre.*

— Je n’ai pas l’ambition d’aller plus loin qu’où je suis; quant aux étoiles, je vous avouerai que je les aime beaucoup.

— C’est un amour font innocent, pensa de M. de Pomenars. Allons, j’ai fait trop d’honneur à cet agneau.

H lette encore ta mère.

— Ah ! vous aimez les étoiles, s’écria le commandant avec la soudaineté d’un cheval qui hennit; mais il y a étoiles et étoiles. Et d’abord, les aimez-vous toutes, ou n’en aimez-vous qu'une !

— Toutes, ce serait beaucoup, reprit Boisgontier, avec l’accent de moquerie par lequel les esprits exaltés cherchent à garantir leur enthousiasme des profanations du vulgaire; — une seule étoile doit suffire à l’homme, puisqu’un seul Dieu suffit au monde.

— Peste ! quelle poésie ! Est-ce tiré d’une strophe de Victor Hugo? demanda M. de Pomenars, qui, ne comprenant rien aux regards d’intelligence du chef d’escadron, trouvait que l’enquête ne marchait pas très-vite.

— Victor Hugo! un grand poète! un très-grand poète assurément! et j’ai été longtemps son admirateur enthousiaste. Mais, aujourd’hui, je lui préfère Lamartine : Lamartine est le poète du cœur, répondit le petit Boisgontier, d’un ton dogmatique.

Garnier laissa passer entre ses longues moustaches un sifflement sourd ; puis, sans en demander davantage, il tourna le dos à ses interlocuteurs, surpris d’un départ si brusque, et, se lançant à travers la foule c^fme un cerf-

volant, vint s’abattre sur la causeuse où Mornac était resté assis dans l’immobilité d’un sphynx égyptien.

— Frère, lui dit-il, donnez-moi la main, et sortez de votre humeur noire : les femmes ne méritent pas qu’on maigrisse pour elles; j’ai fait ce métier-là trop longtemps. Allons, morbleu! secouez-vous et buvez ce verre de punch. Je vous dis que nous étions frères avant d’être cousins ; comprenez- vous T

— Pas le moins du monde, répondit Édouard en repoussant le verre.

— Et en ce moment nous avons un frère cadet, qui vous a payé ce que je vous devais. Comprenez-vous ?

— Pas davantage.

— Eh bien ! puisqu’il faut parler clairement , je m’appelle Lundi, vous vous appelez Mardi et le petit Boisgontier s’appelle Mercredi : comprenez-vous , sacrebleu!

— Je comprends que le nègre de Robinson s’appelait Vendredi; quelle histoire saugrenue me contez-vous là?

— Vous pouvez vous flatter d’avoir la tête dure; je vous dis, puisqu’il faut tout vous expliquer...

Garnier vida son verre de punch d’un trait, et se pencha à l’oreille d’Édouard.

— Je vous dis qu’Élise et Eudoxie sont la même femme, et que le Boisgontier est notre successeur à tous deux. Cette fois, si vous ne comprenez pas...

— C’est faux ! s’écria Mornac en s’élançant de la causeuse.

— Tout beau, cousin ! reprit l’officier en lui serrant vigoureusement la main : je n’ai pas envie d’aller sur le pré avec vous. D’ailleurs, ma profession de foi est connue ; je ne me battrais pas pour une femme, fût-elle impé-

110 ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.

ratrice! J’ai toujours remarqué que cela portait malheur : témoin, mon duel avec le mari de cette... >

— Garnier...

— 11 paraît qu’il s’est formé depuis cette époque et qu’il est moins féroce à Paris qu’à Lyon. Allons, de la philosophie et prenez exemple sur nous deux. Vous m’aviez bien remplacé, pourquoi donc un autre ne vous supplanterait-il pas? Oui, mon cher, c’est ce petit blanc-bec de Boisgontier qui est de semaine aujourd’hui. Il ne danse plus : de mon temps c’était déjà la consigne ; on l’a mis, comme nous, au régime de Lamartine, et enfin il a aussi son étoile dans je ne sais quel coin du ciel.

Édouard, qui était devenu fort pâle pendant cette foudroyante révélation, chancela, mais son oncle se trouva fort à propos derrière lui pour le soutenir.

— Qu’as -tu donc? lui demanda le vieillard.

— Rien ; c’est l’affaire de cinq minutes, répondit Garnier; vous sentez une espèce d’étranglement, n’est-ce pas? continua-t-il en s’adressant au jeune homme; je sais ce que c’est. Buvez ce verre de sirop.

Tandis que Mornac buvait avec la docilité d’un malade, le commandant raconta brièvement la trilogie d’espèce nouvelle dont madame de Flamareil était l’héroïne. M. de Pomenars écouta ce récit, sans témoigner une très-grande surprise, avec un sourire indulgent et moqueur; mais l’indulgence était pour la femme de quarante ans, la moquerie pour ses adorateurs désappointés. Depuis le mariage de son neveu, le vieillard s’était mentalement réconcilié avec Eudoxie, pour laquelle il avait toujours éprouvé cette sorte de sympathie qu’inspire l’esprit à l’esprit. En songeant au triomphe qu’il avait remporté sur elle, il se comparait à Napoléon en face de la belle reine de Prusse, et il était trop dévoué serviteur des dames,

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pour se départir en cette occasion de la courtoisie qui sied au vainqueur.

— Vous avez tort, dit-il en imposant silence au commandant, dont le langage prenait vers le dénoûment de son histoire une allure peu respectueuse pour l’héroïne; — que lui reprochez-vous? de vous avoir oubliés? mais vous, lui avez-vous été fidèles? De n’être pas morte pour vous? mais êtes-vous morts pour elle? Est-ce cette' complication d’étoiles qui vous offense ? songez qu’il y a bien des étoiles là-haut, et qu’on doit savoir gré à un cœur tendre de n’être allé que jusqu’à trois. Je vous dis, moi, que c’est là une femme très-aimable, très-spirituelle, trèsdistinguée, et qui me rappelle tout-à-fait cette rose de la fable persane, dont le parfum se communique à tout ce qui en approche. Le petit Boisgontier a déjà beaucoup gagné depuis son retour de Baréges. C’est de la reconnaissance que vous lui devez tous et non une rancune brutale. Oui, certes, c’est une femme pleine de grâce ainsi que de mérite, et je la considère fort ; il est impossible de mieux comprendre la vie qu’elle ne le fait, et je suis sûr qu’elle ira ainsi jusqu’à la fin, rattachant courageusement chaque fil qui se brise, se modifiant selon la nécessité, soumise à toutes les lois nouvelles que les progrès de l’âge lui imposeront encore. Aujourd’hui elle s’adonne à l’enseignement; que peut faire de mieux une femme de quarante ans? Plus tard elle s’appliquera à la religion, et nous la verrons dame de charité en 18-46. Charmante femme ! je vous le répète , si je n’avais que cinquante ans, moi qui vous parle, je vous jure que je ferais tous mes efforts pour gagner aussi mon étoile.

— Dans ce cas, observa Garnier, nous pourrions faire là-haut une partie de quatre coins; mais qui metterionsnous au milieu?

— Parbleu, il marito, répondit le vieillard.

— Un lâche qui ne la tue pas ! dit Mornac avec une indignation lugubre.

— Dis un homme d’esprit, reprit monsieur de Pomenars en riant, un homme de beaucoup d'esprit, qui se réveillera un de ces jours pair ou ministre, par la grâce de sa femme, qui ne sera pas assez enfant pour s’écrier avec Châteaubriand :

Un trône ne console pu 1

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