‹ [Le noeud gordien (volume 3)Chapitre 10 sur 10 · I.E NCEl'D GORDIFN · texte numérisé non relu

I.E NCEl'D GORDIFN

ne dirait-on pas que je vous impose le plus cruel des sacrifices? est-il donc si pénible de régner?

D'un geste circulaire, qui rappelait le maréchal de Villeroy disant à Louis XV enfant: «Sire, tout ce peuple est à vous », le jeune homme montra à sa femme la brillante réunion dont ils étaient entourés et qu’il semblait mettre à ses pieds par cette muette flatterie. Il se pencha ensuite vers elle , lui murmura à l'oreille un tendre adieu, effeuilla, en un mot, à ses genoux toutes les fleurs hypocrites dont un mari de bonne compagnie a toujours l’attention de couvrir ses infidélités, et, la conscience tranquillisée par la conviction de n’avoir manqué à aucune des règles du savoir-vivre, il se disposa à partir. En se redressant, son dos heurta le nez d'un gros monsieur qui commençait une fort belle révérence.

— Mille pardons, mon cher Javerval, s’écria le jeune homme, je ne vous voyais pas ; c’est cette superbe escarboucle que vous avez à votre jabot qui m’a ébloui.

— Madame, j’ai bien l’honneur. . . Toujours belle comme un ange, dit le banquier en recommençant son salut ; puis, offrant une main à son déloyal confrère, tandis qu’il rangeait de l’autre les plis de son jabot pour mettre en évidence son épingle : c’est un assez joli petit rubis, reprit-il ; mais j’ai des pierres beaucoup plus belles. Je voulais mettre aujourd’hui un camée en onix, qui représente l’apothéose de Germanicus ; un morceau rare, vrai antique ! mais madame Javerval m’a dit : Pourquoi ne mettez- vous pas votre rubis ? et j’ai obtempéré à ce désir; car, poursuivit-il en s’adressant galamment à madame d’Épernoz, un mari doit être le premier esclave de sa femme.

D’Épernoz serra la main du groshomme avec un sérieux admirable, prit congé de Clémence par un dernier sourire , et partit pour son rendez-vous, après avoir jeté à

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son confident un de ces regards diaboliques , qu’échangeaient au passage les auguresde Rome. Plusieurs femmes s’étant levées pendant ce dialogue, un fauteuil se trouvait vacant près de là; tandis que monsieur Javerval, suant sang et eau afin de sortir d’un compliment où s’était engravée son amabilité, allongeait le bras pour en prendre ■'ossession, Sordeuil, jusqu’alors témoin muet de tout ce ^ui s’était passé, s’en empara, et s’assit à côté de madame d’Épernoz, en homme décidé à maintenir les droits du sigisbéisme, qui venait de lui être conféré. Le banquier fronça le sourcil sans rien dire, et chercha de l’œil un autre siège. La jeune femme ne se serait peut-être pas avoué qu’en ce moment un tierS’lui semblait de trop; mais sa pensée secrète se trahit malgré elle.

— N’allez-vous pas aussi à l’assemblée des actionnaires du bazar ? demanda-t-elle à l’homme au rubis.

— Quelle assemblée, madame ? répondit celui-ci en ouvrant de gros yeux.

Involontairement Clémence regarda son voisin, qui ne répondit à cette interrogation que par un sourire ironique.

— Il n’y a jamais de réunion le soir, reprit monsieur Javerval ; on vous a fait là un conte, madame.

— Cela est possible, dit froidement Sordeuil ; mais ce qui n’est pas un conte, c’est la faillite de la maison Oberlin de Bruxelles.

— Les Oberlin ont manqué ! s’écria le banquier en écarquillant de nouveau ses yeux effarés.

— On ne parle que de cela dans l’autre salon.

— Madame, voulez-vous bien permettre?.. Sans chercher cette fois à terminer sa phrase ni sa révérence, monsieur Javerval se rua à travers les groupesqui le séparaient de l’autre pièce, comme se lance dans un taillis le sanglier qui entend siffler une balle à son oreille.

■Sl

En toute autre circonstance, madame d’Épernoz n’eût pas refusé un sourire à l’habileté de son sigisbée et à la déroute de l'importun, mais l’émotion mystérieuse qu’elle éprouvait depuis le commencement, de la soirée étouffa toute étincelle de gaffé. Jouant avec son éventail, les yeux fixes, mais ne regardant rien, insouciante en apparence, quoique sa respiration irrégulière démentit ce calme affecté, elle paraissait plongée dans une de ces distractions qui servent de maintien aux femmes au moment d’une crise redoutée, et parfois désirée. D’un regard rapide. George s’assura que d’Épernoz était sorti du salon ; se penchant ensuite vers l’épouse trahie :

— Madame, lui dit-il avec un accent pénétrant, ma désobéissance est involontaire. Si l’on ne m’eût amené près de vous, je n’aurais pas enfreint votre défense ; mais vou n’avez qu’un mot à prononcer pour que je m’éloigne ; dites, le voulez-vous ?

Clémence se sentit désarmée par cette soumission inattendue, et sa physionomie, moins sévère, laissa percer la satisfaction intime qu’inspire toujours à une femme le sentiment de son autorité. D’une voix dont la douceur était déjà une récompense :

— Restez, dit-elle, etécoutez-moi. Je devrais vous haïr, mais je ne le voudrais pas. C’est moi qui suis offensée, et c’est moi qui vous demande la paix.

— Offensée ! reprit le jeune homme , suis-je donc si coupable ?

— Ne revenons pas là-dessus. J’aime mieux reconnaître que, depuis long-temps, nous avons eu tort tous deux ; vous, de me parler comme vous l’avez fait trop souvent; moi, de prendre au sérieux un langage que vous vous reprochez sans doute, et qu’expiera désormais votre conduite.

— Je ne me reproche rien, je n’expierai rien ; le ban-

nissement dont vous nie punissez depuis quinze jours ne m’a pas changé. Ce que je vous ai dit, Clémence, je le pense encore, je le penserai toujours.

— Est- ce ainsi que vous répondez à la confiance de votre ami ?

.Sordeuil saisit l’extrémité de l’éventail comme s’il en eût voulu regarder les arabesques, mais, en réalité, pour donner un prétexte à son attitude familière.

— L’amour, dit-il, autorise tout, môme la vérité. J’ai toujours méprisé l’hypocrisie, qui sert de masque aux passions mesquines. Un autre chercherait à pallier ce que vous appelez ma trahison à l'égard de votre mari. Je le hais, moi, et je vous le dis; je le hais de tout l’attachement que j'ai pour vous ; car il vous rend malheureuse...

— Je ne vous demande pas de pitié, interrompit la jeune femme avec l’accent de l’orgueil révolté.

— Et ce n’est pas de la pitié que je vous offre, mais le dévouement le plus désintéressé, le plus absolu.

— Je ne veux pas d’un dévouement qui refuse de comprendre que j’ai des devoirs à remplir.

— Des devoirs! répéta George avec ironie, et envers qui? envers un homme qui n’a jamais songé aux siens, qui vous trompe aujourd’hui comme hier, comme demain!

— Prouvez-le-moi, s’écria madame d’Épernoz, emportée par la jalousie au-delà des bornes de la prudence.

Sordeuil eut l’air d’hésiter; puis, d’une voix rendue plus incisive par une expression à la fois indignée et compatissante :

— Vous croyez votre mari en rendez-vous d’affaires, répondit-il, et il est en ce moment à l’Opéra avec madame Javerval.

— Je ne vous crois pas, s’écria Clémence, dont les yeux

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étincelèrent subitement, tandis que ses joues se couvraient d’une rougeur brûlante ; et, cela fût-il vrai, il est une chose plus odieuse peut être que l’infidélité d’un époux, c’est la trahison d’un ami. Quoiqu’on vous ait institué mon gardien, je ne suis pas, je pense, condamnée à vous écouter. Quand ma belle-mère voudra partir, nous vous ferons prévenir.

George se leva.

— J’attendrai vos ordres. Madame, dit-il, en accompagnant ces paroles d’un salut respectueux, et il s’éloigna. Au moment où il entrait dans l’autre salon, son frère, qui, depuis leur rencontre, ne l’avait pas perdu de vue, s’approcha de lui et voulut lui prendre la main ; mais cette avance fut repoussée.

— Demain, lui dit Sordeuil en passant outre d’un air soucieux et sombre.

Après le départ de son déloyal cavalier servant, madame d’Épernoz resta qnelque temps immobile, savourant dans un morne recueillement la blessure qu’elle venait de recevoir. Bientôt le dépit, l’orgueil, l’indignation, toutes les passions vindicatives qui fermentent au cœur d’une épouse outragée, lui rendirent le doute insupportable ; elle maudit l’esclavage de son sexe qui ne lui permettait pas d’aller s’assurer de la vérité ; elle tut sur le point de rappeler George pour lui demander la preuve de son accusation ; enfin, hors d’elle-même, ne sachant quel parti prendre, et obéissant à l'instinct de son impuissance, elle promena tout autour d’elle le regard d’une châtelaine persécutée qui cherche un défenseur. Ses yeux interrogèrent successivement les visages des hommes épars dans le salon, sans rencontrer sur aucun d’eux la sympathie chevaleresque dont elle éprouvait le besoin. Au moment où elle baissait la tête par un mouvement de désappointement dédaigneux, quelques paroles murmu-

rées d’une voix douce et un peu tremblante la lui firent relever; elle aperçut devant elle Léopold Trélan. Après une longue hésitation, l’étudiant s’était armé de tout son courage pour accomplir cet acte fort simple en apparence, mais assez redoutable en réalité, surtout à dixhuit ans, qui consiste à venir saluer une femme à la mode. Les joues empourprées par une timidité qui avait joint son fard aux fraîches couleurs de l’adolescence, il avait déjà dit trois fois : Madame, et deux lois : J’ai l’honneur de vous souhaiter le bonsoir. Cette gaucherie eût peut-être trouvé grftce devant une coquette à chevrons, mais Clémence était trop jeune elle-même pour apprécier le mérite d’un novice, et trop pénétrée de sa propre émotion pour songer à celle dont elle pouvait être la cause. A la vue de l’élève en droit incliné devant elle, et en apparence pétrifié au milieu de son salut, le seul sentiment qu’elle éprouva fut cette espèce de joie qu’inspire au milieu d’une foule indifférente la vue d’une personne en qui l’on a confiance.

— Monsieur Trélan, dit-elle en interrompant vivement le compliment laborieux qui lui était adressé, si je vous demande un service, me le rendrez-vous ?

— Un service, répéta Léopold, qui se redressa et parut

grandir ; parlez, Madame, et fallût-il aller au bout du monde... ,

— Je ne vous enverrai pas si loin, interrompit la jeune femme en essayant de sourire ; je ne réclamerai de votre complaisance que ce qu’il en faut pour aller d’ici à l'Opéra.

— J'y vais à l’instant, Madame... dès que j’aurai reçu vos ordres.

Clémence hésita un instant, et peut-être, en examinant la physionomie rayonnante de son nouveau servant, se

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repentit-elle de sa démarche ; mais la jalousie l’emporta sur la réserve.

— Je désire savoir si M. d’Épernoz est à l’Opéra, ditelle, en cachant son embarras sous un air d’insouciance.

En voyant un message pour lequel son imagination rêvait déjà quelque but héroïque, aboutir le plus bourgeoisement et le plus moralement du monde à un mari, Trélan sentit tomber son exaltation.

— Et que dirai-je à M. d’Épernoz? demanda-t-il d’une voix dolente.

— Rien, répondit la jeune femme, aussi mal à l’aise que son interlocuteur ; veuillez seulement vous assurer de sa présence... Vous le trouverez peut-être aux baignoires.

L’étudiant s’inclina et partit, aussi désappointé qu’autrefois un poursuivant d’armes qui, après avoir chaussé en songe l’éperon d’or de la chevalerie, se serait réveillé page comme devant.

Sordeuil avait repris sa position près de la table d’écarté, et de là il avait suivi des yeux, avec une curiosité mêlée d’impatience, la manœuvre de son frère. Pendant tout le temps que dura l’absence de celui-ci, Clémence affecta de ne pas regarder de ce côté, et se mêla à la conversation du groupe dont elle faisait partie ; mais, malgré ses efforts pour paraître calme, l’altération de ses traits attestait une émotion extraordinaire. Au bout d’une demiheure, le messager était revenu.

— Madame, dit-il en essayant une assurance cavalière, M. d’Épernoz est en effet à l’Opéra.

La jeune femme pâlit et sourit en même temps. Tout autre qu’un écolier eût compris et fût devenu muet ; le candide Léopold poursuivit résolùment :

— Je l’ai trouvé, ainsi que vous le pensiez, aux baignoires, loge n° 13.

— Seul ? demanda Clémence d’une voix à peine tincte.

— Seul ! non pas vraiment, reprit l’étudiant d’un air

fin ; il y avait dans la loge deux belles dames, madame Javerval et sa sœur.

Madame d’Épernoz ne répondit pas, mais sa main, en se contractant, brisa son éventail. Le jeune homme ne s’aperçut de rien : à dix-huit ans on regarde beaucoup san& voir.

— Lorsque je suis arrivé à l’Opéra, continua-t-il pour soutenir la conversation, on jouait le second acte de Guillaume Tell. Nourrit et madame Damoreau disaient leur duo; vous savez, Madame, le duo que vous chantez si bien, et que j’ai essayé une fois avec vous.

Tout en parlant, Léopold, persuadé que le message qu’il venait d’accomplir lui donnait droit à une récompense, et s’enhardissant à la réclamer, se penchait pour prendre possession d’un fauteuil ; avant qu’il eût eu le temps de s’asseoir, Clémence lui dit d’un ton bref :

— Je vous remercie de votre complaisance, monsieur Trélan, et je n’en veux pas abuser en vous retenant plus longtemps; d’autres ont des droits à votre amabilité. On vient de former un quadrille dans l’autre salon, et personne n’a invité mademoiselle Daligny.

— Mais elle est bossue ! répondit le jeune homme d’une voix plaintive.

— A peine. D’ailleurs où serait le mérite, si elle était jolie?

Léopold jeta un regard farouche sur la danseuse en disponibilité, mais n’osa faire aucune nouvelle objection, car il était à l’âge heureux où l’on regarde l’obéissance passive comme un moyen de succès auprès des femmes, et comme un titre à leur reconnaissance. Un moment après, l’étudiant furieux et la jeune fille radieuse tra-

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versèrent le salon pour se rendre à la contredanse.

Débarrassée de son messager, madame d’Épernoz sc tourna du côté de Sordeuil et lu» désigna, d'un regard impérieusement expressif, le fauteuil vacant auprès d'elle. George obéit en homme expérimenté ; il fit le tour du salon, adressa la parole à plusieurs personnes et finit par se trouver assis à son ancienne place, sans qu’on eût remarqué cette manœuvre.

— Qu'avez-vous donc ce soir? lui demanda la jeune femme d’une voix saccadée ; vous paraissez triste.

— Ne suis-je pas exilé? répondit-il en attachant sur elle son regard scrutateur.

— Vous ne l’êtes plus; ainsi soyez aimable et tâchez que je le devienne, car l’ennui et la maussaderie de cette soirée m’ont gagnée malgré moi.

— Croyez-vous maintenant que je vous aie dit la vérité, demanda Sordeuil, décidé à reprendre d’un seul pas le terrain qu’il avait perdu quelques instants auparavant.

— Pas un mot sur lui, interrompit Clémence avec emportement ; parlez-moi de vous, de moi, de tout ce que vous voudrez, mais de lui, jamais.

— Jamais de lui, toujours de nous ! répondit l’amant empressé d’acquiescer à cette convention.

— Vous aviez raison, il est avec cette femme; voilà trois mois que j’en veux douter. Oh ! je ne suis plus assez belle ni assez jeune, quoique vous prétendiez le contraire; ne me parlez plus de lui, vous dis-je. Comment me trouvez-vous ce soir? Vous ne remarquez seulement pas que j’ai mis une robe noire. Ne disiez-vous pas, l’autre jour, que vous préfériez le noir dans la toilette d’une femme ?

— Vous m’aimez donc?

— Je ne sais ; s’il était là, je vous répondrais : oui, devant lui. Ne trouvez-vous pas qu’il fait bien chaud ici? j’ai la tête en feu. Surtout ne me parlez jamais de lui, et

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dites-inoi de jolies choses, comme il lui en dit sans doute.

Un indifférent aurait eu pitié du sourire convulsif qui accompagna ces paroles, mais les amants ont, en certains cas, un privilège de cruauté. Au lieu de calmer la souffrance dont il était témoin, George l’exaspéra; loin de chercher à guérir la blessure qu'il venait de faire, il l’élargit, afin d’y frayer un passage à sa passion, jusqu’alors repoussée; car on ne pénètre que par violence dans le cœur d’une femme vertueuse, et toute blessure est une brèche. Avant la fin de la soirée, ce machiavélisme obtint un succès dont eût rougi peut-être un amour plus compatissant et plus généreux. En quittant madame d’Épernoz, après l’avoir reconduite chez elle, Sordeuil emporta un aveu décisif, arraché à l’indignation de l’épouse outragée, plutôt qu’à la faiblesse de la femme attendrie.

Le lendemain, bien avant l’heure qui lui avait été désignée au bal, Léopold entra dans l’appartement que son frère occupait, dans une élégante maison de l’avenue des Champs-Élysées.

— Maintenant, dit-il, explique-moi, je t’en conjure, le mystère dont tu t’environnes. Si ma curiosité seule était excitée, je la surmonterais pour ne point te paraître importun ; mais à l’étonnement que ta conduite me cause se mêle une sorte de frayeur superstitieuse dont je ne puis me rendre compte et pour laquelle je te demande de l’indulgence.

-Ai-je donc l’air d’un tyran de mélodrame? demanda George en souriant tristement.

— Que te dirai-je ? Ta vue a bouleversé toutes mes idées. Je te croyais à.Hyères ou à Nice et je te rencontre

à Paris; il n’y a pas un an que Blanche, que ta femme est morte, et tu n’es pas en deuil; et je te trouve au bal ! enfin que signifie ce faux nom que tu as pris ?

— Holà ! maître Léopold, répondit Sordeuil en fronçant le sourcil, il me semble que vous changez nos rôles et qu’en ce moment vous faites un peu trop le frère aîné. Avant de m’interroger, répondez-raoi. Comment se fait-il que vous connaissiez d’Épernoz?

L’étudiant ne chercha pas à dissimuler la surprise que lui causait cette question.

— ü’Épernoz, répondit-il, était au service avant son mariage. Je l'ai connu, il y a deux ans, à Cherbourg, où il se trouvait en garnison. En arrivant à Paris pour y faire mon droit, il y a une quinzaine de jours, je suis allé chez lui, et notre liaison s’est renouée.

— Et c’est toi qui, à Cherbourg, l’as introduit dans notre famille?

— Cela est vrai ; il avait envie de voir le monde, et comme il ne connaissait personne dans la ville, je l’ai présenté d’abord, à ma mère et à Blanche...

— Si tu n’étais pas mon frère , interrompit George d’une voix sourde, ce que tu viens de me dire serait la mort pour l’un de nous.

— Explique-toi, répondit Léopold, troublé par ce* paroles.

Sordeuil fit plusieurs tours dans la chambre comme pour maîtriser son émotion ; puis , se rapprochant de l’étudiant.

— J’ai tort, lui dit-il , d’un air plus calme. Pourquoi f accuser? Enfant que tu étais alors, pouvais-tu prévoir les suites r ' fp'es de ton imprudence ? Aujourd’hui, tu es un homme , je te dirai tout. Une affaire où se trouve engagé mon honneur et peut-être ma vie ne doit pas te rester étra ugère. D’ailleurs , j’ai besoin de ta discrétion

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et de ton obéissance ; tu en vas comprendre la nécessité, car je ne te crois pas d'humeur, non plus que moi, à laisser un outrage impuni, à tendre l’autre joue après un soufflet.

— On t'a insulté, s’écria le jeune homme avec une impétuosité digne du Cid ; s’il te faut un second, songe que je suis ton frère, et que personne avant moi n’a le droit d’être à tes côtés.

— Bien ! Léopold ; si avant peu tu deviens l’aîné de la famille , elle aura én toi un noble chef. Écoute-moi donc, et d’abord oublie que tu sors d’un bal ; chasse de ton esprit ces images de plaisir, cette musique enivrante, ces femmes plus enivrantes encore. C’est à une scène de deuil que je vais te conduire.

Sordeuil s’assit et resta quelque temps le front appuyé sur la main, évoquant ses souvenirs dans un morne recueillement.

— 11 y a dix mois, dit-il enfin, après deux ans de station aux Antilles, je revenais à Cherbourg, avec quelle joie ! tu dois le comprendre. J’allais revoir ma famille, dont j’étais séparé depuis si longtemps; ma femme, en qui j’avais placé le bonheur de ma vie! mes frères, enfantsencore; toi-même, Léopold, le plus cher d’eux tous. Nous arrivâmes dans la rade à la fin d’une nuit froide et sombre. Incapable de modérer mon impatience, je me fis débarquer aussitôt. Le mauvais temps que nous venions d’essuyer en mer régnait encore sur la ville. Une pluie glacée fouettait les dalles du port, désert en ce moment, et le vent sifflait avec violence à travers les cordages des navires. Superstition de marin, ou plutôt près sentiment trop juste, ce triste orage d’hiver qui accueillait mon retour me fit éprouver une anxiété ,usqu’alors in connue. Ce n’est point ainsi, me disais-je, que l’absenf devrait rentrer dans sa famille. J’aurais payé de n’importe

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quel prix une neure de jour, un rayon de soleil. D’un pas rendu plus rapide par une inquiétude indéfinissable, je franchis les rues qui me séparaient de notre maison; là je m’arrêtai un instant sans oser frapper. Un incident imprévu mit fin à mon irrésolution. En levant les yeux vers l’appartement de Blanche, j’aperçus des lumières à travers les rideaux. Des lumières, à cette heure de la nuit! Était-ce donc une fête? Mon arrivée était-elle devinée et attendue? Je m’avançai; la porte n’était pas fermée; je montai l’escalier; celle de l’appartement était également ouverte. Dans les premières chambres, plusieurs femmes allaient et venaient d’un air d’agitation et de trouble ; je passai au milieu d'elles sans qu’elles fissent attention à moi, et j’arrivai enfin à l’appartement de Blanche. Ce que je vis alors, je ne le compris pas d’abord, tant ce coup de foudre fut soudain et inouï. Un triste désordre avait bouleversé le calme et l’harmonie de cette chambre, où s’étaient écoulées les heures les plus belles de ma vie. Les meubles me parurent déplacés au hasard ; quelques bougies brûlaient ça et là, luttant contre les lueurs blafardes du jour naissant. Sur la commode, autel improvisé, j’aperçus un crucifix, un rameau de buis, enfin tous les apprêts d’un sacrement redoutable; en même temps, je sentis une odeur d’éther, ce parfum des mourants, et mon cœur se glaça, car je crus respirer une exhalaison de la tombe. Éperdu, j’entrai. Un cri d’effroi m’accueillit, et une femme, Antoinette, ma belle-sœur, se jeta au-devant de moi ; je la repoussai, mais sans avoir la force de faire un pas de plus , et je restai pétrifié en face du lit, dont les rideaux ouverts me laissaient voir une forme humaine étendue, pâle, immobile, expirante enfin, si déjà elle n’était pas morte. C’était Blanche!

Léopold prit la main de son frère et la serra en silence.

Ne te mets pas en frais de compassion, reprit Sordeuil

avec amertume , tu te reprocherais peut-être ta sensibilité. Un mouvement que fit la mourante m’arracha de ma stupeur; je me précipitai vers elle, je la pris dans mes bras, j’essayai de réchauffer de mes baisers ses mains et ses joues déjà glacées; en contemplant dans ma douleur avide ce visage si beau jadis, maintenant défiguré par la souffrance, je ne pleurais pas, mais je sentais mon cœur se briser et se dissoudre. ttanimée sans doute par mes étreintes désespérées, elle ouvrit les yeux et les fixa sur moi ; ne pouvant parler, je lui souris, comme on fait à ceux qui meurent ; une affreuse terreur qui se peignit aussitôt sur ses traits fut sa seule réponse. Elle retira sa main par un effort dont l’énergie l’épuisa sans doute, car sa tête, que j’avais soulevée, retomba pesamment sur # l’oreiller. Machinalement, je repris cette main que semblait me disputer quelque incompréhensible caprice de l’agonie ; je la sentis frémir et se fermer convulsivement dans la mienne ; sans savoir ce que je faisais moi-même, par une sorte de contradiction inconcevable dans un pareil moment et que la fatalité seule peut expliquer, je l'entr’ouvris de force, malgré sa crispation nerveuse. Un médaillon tomba sur le lit ; je le saisis avidement. — Mon portrait! pensai-je; elle a voulu me dire adieu et donner à mon image son dernier soupir. Je regardai. .. Écoute ceci, Léopold ; toi qui es à l’âge où toutes les femmes paraissent des anges dont la terre est indigne : ce portrait n’était pas le mien; c’était celui d'un jeune homme, d’uninconnu!

J’ignore ce se passa en moi. Blanche avait perdu connaissance, et Antoinette lui faisait respirer des sels. Sans parler, je présentai à celle-ci le médaillon dont je venais de m'emparer. Sans doute, à défaut de paroles, mon visage annonçait une résolution terrible, car elle se jeta sur moi, m’enchaîna de ses bras, et me montrant sa sœur d’un regard suppliant :

— Ayez pitié ! me dit-elle ; ne voyez-vous pa6 qu’elle va mourir ?

— Le nom de cet homme? répondis-je en me dégageant.

J’avais prononcé ces mots d’une voix très-basse, et pourtant, chose étrange ! malgré son évanouissement, Blanche les entendit. Par un surnaturel effort, elle se dressa sur son séant; je me jetai en arrière pour qu’elle ne me touchât pas ; mais elle, ouvrant péniblement ses yeux déjà vagues et obscurcis, n’eut pas l’air de songer à moi. Elle chercha sa sœur, qui s’était placée entre nous deux, se souleva vers elle, etd’unemain lui ferma la bouche ; puis, adressant à je ne sais quelle image invisible un sourire où sembla s’exhaler la dernière flamme d’un amour à peine vaincu par la mort, murmura quelques mots que je ne pus comprendre, quoique je me fusse penché pour les recueillir, et s’étendit lentement sur le lit, sur la tombe, dois-je dire, car c’en était une : Blanche se mourait.

En ce moment, le tintement d’une petite cloche se fit entendre au dehors; un bruit de pas s’y mêla bientôt. On s’arrêta devant la maison ; puis les pas retentirent dans l’escalier. Enfin la porte s’ouvrit : sur le seuil j’aperçus un prêtre, et derrière lui, dans l’autre chambre, plusieurs femmes tenant des cierges. C’était le viatique qu’on apportait à la mourante. Je ne suis pas impie ; mais à cette vue, l’enfer que j’avais dans le cœur se révolta. J’allai brusquement au devant du vieillard :

— Cette femme est à moi, Monsieur, lui dis-je en l’arrêtant ; personne ne lui parlera en ce moment.

— Cette femme est à Dieu, à qui nous sommes tous, répondit le prêtre d’une voix calme et grave ; si vous voulez vous placer entre le maître et sa créature qu’il appelle

à lui, faites-le comme un chrétien. Friez pour celle qui bientôt priera pour vous dans le ciel.

11 accompagna ces paroles d’un regard devant lequel se baissa le mien. En face d’un lit de mort, la religion est souveraine ; je l’éprouvai, car une honte soudaine se mêlant à ma fureur, je me rangeai pour laisser passer cet homme qui venait au nom d’un Dieu dont la tempête m’avait parlé plus d’une fois. Profitant d’une lueur de vie qui brillait encore au front de Blanche, il commença sans retard son ministère. Je voulais m’éloigner, je ne sentais dans mon cœur ni religion ni miséricorde, et il me semblait que ma place n’était pas là. Les femmes agenouillées dans l’autre chambre me fermèrent le passage ; je n’osai sortir. Au milieu de ces étrangères qui pleuraient et priaient, je restai seul debout, sans larmes ni prières. Une seconde fois le regard du vieillard s’arrêta sur moi ; une seconde fois je me sentis vaincu, et je me mis à genoux ; mais si mon front se courba, mon œil resta sec et ma bouche muette. Les oraisons du prêtre, les sanglots d’Antoinette, les soupirs de plus en plus étouffés de celle que j’avais tant aimée, laissèrent mon cœur aride comme font les vagues de la grève qu’ils arrosent. Dans ce cœur si cruellement éprouvé, il ne* restait plus qu’une seule veine palpitante et féconde, celle de la vengeance. A la vue du portrait que je froissais dans ma main en le dévorant du regard, mais en le cachant à tous les yeux, cette veine venait de s’ouvrir pour ne se refermer jamais.

La triste cérémonie achevée, tout le monde se leva et sortit; seul je restai à genoux, aveugle et sourd à ce qui se passait. Le prêtre s’approcha de moi. Il avait été le confesseur de Blanche; il savait tout.

— Cette heure terrible, me dit-il, doit être une heure de réconciliation et de miséricorde. Vous avez joint vos prières aux nôtres ; que i* ciel vous en récompense î Mais

sans charité,* la prière est-elle complète ? Cette pauvre femme paraîtra-t-elle devant son juge chargée de votre colère ? Lui refuserez-vous, quand elle va mourir, une parole de pardon?

Il m’avait pris la main, et je me laissai conduire près du lit. L’agonie faisait des progrès si rapides, que d’un instant à l’autre la figure de Blanche se décomposait, et revêtait une expression plus funèbre. A cet aspe.ct, je devins faible, et je sentis un flot de larmes monter de mon cœur à mes yeux. Ému d’une irrésistible pitié, je me penchai vers cette belle moitié de ma vie que j’allais perdre pour toujours. J’approchai mes lèvres de son front baigné de sueur par l’haleine de la mort, et d’un accent que brisait la douleur :

— Blanche, lui dis-je, peux-tu m'entendre ? C’est moi; c’est George.

— Henri, me répondit un souffle plutôt qu’une voix.

Je bondis en arrière.

— Que Dieu lui pardonne ! m'écriai-je, et je m’élançai hors de la chambre.

Un moment après, on vint m’annoncer la mort de Blanche, dont le dernier soupir s’était peut-être exhalé avec le nom de son amant. Sa sœur et son confesseur gardèrent fidèlement son secret ; je ne pus rien savoir. Le jour même, laissant à d’autres le soin de lui creuser une tombe, je quittai Cherbourg. La morte était à Dieu, comme avait dit le prêtre, et je ne pouvais frapper un cercueil; mais l’homme vivait sans doute encore, et lui m’appartenait. Il me fallait sa vie pour mon honneur ; je le jurai par un de ces serments qu’on ne viole pas. Où le chercher cependant, et comment l’atteindre? Son portrait et le nom de Henri étaient les seuls indices qui pussent me mettre sur Savoie, car à qui m’adresser sans publier ma honte ? Heureusement, l’instinct de la vengeance est infaillible sur le mé-

daillon était la date de Paris et le nom du 'peintre. J’accourus à Paris; je fis une tache à la miniature, et j’allai chez cet homme.

— Un de mes anus dont vous avez peint le portrait, lui dis-je, m’a chargé de vous l’apporter pour y faire une réparation.

Il jeta les yeux sur l'ivoire, et, après une seconde de réflexion, le nom que je poursuivais s’échappa de sa bouche. Ce nom, faut-il te le dire, et ne l’as-tu pas déjà deviné?

Sordeuil se leva, ouvrit un bureau, et y prit un médaillon qu’il présenta à son frère.

— D’Épemoz ! s’écria Léopold en baissant la téta.

— La trace trouvée, reprit George, le reste était facile. J’appris que depuis quelques mois d’Épernoz avait quitté le service pour se marier, et qu’il habitait Paris. J’allai l’attendre à sa porte. Il sortit enfin ; mais il n’était pas seul, sa femme l’accompagnait. A cette vue, ma main prête pour l’outrage resta paralysée. Cette femme est jeune et belle, comme tu sais. Il l’aime sans doute, me dis-je. Cette pensée illumina soudainement mon esprit et ouvrit à ma vengeance une route imprévue. Les fortes passions sont patientes, parce qu’elles sont sûres d’elles-mêmes. Mon plan fut fait aussitôt ; je le mûris nuit et jour, et j’en combinai les moindres détails avec une prudence inouie.Sous prétexte de rétablir dans le midi ma santé altérée par une campagne pénible, j’obtins du ministre un congé illimité. Tout le monde me crut parti pour Nice. Toi-même, qui étais alors à Nantes, tu fus trompé comme les autres.

LE NŒCD GORDIEN.

Ayant passé ma vie sur mer ou dans les ports, personne ne me connaissait à Paris; ainsi aucun obstacle de ce côté. Tout me servit d’ailleurs. 11 se trouva qu’un de mes amis, à qui j’ai sauvé la vie aux Antilles, fréquentait le monde que voit ici d’Épernoz. Sur ma demande, il m’y introduisit sous ce nom de Sordeuil qui a appartenu autrefois à notre famille. Bientôt j’y rencontrai l’homme pour qui je m’abaissais à cette vie de mensonge. Je me liai facilement avec lui, car la frivolité de son caractère en exclut la défiance et le rend peu réservé dans le choix de ses amis. Nous devînmes intimes, et sa maison me fut ouverte. Il y a huit mois que cela dure, Léopold , huit mois que je marche, que je rampe dans ce sentier d’embûches et de trahisons ; mais aujourd’hui je suis arrivé, demain je pourrai relever la tête et me purifier de cette boue dont je me suis volontairement souillé. Le sang lave tout.

Un triomphe sauvage éclaira la sombre figure de George. Son frère, que ce récit avait plongé dans une morne stupeur, le regarda quelque temps en silence.

— Que prétends-tu faire ? lui dit- il enfin ; je ne tecomprends pas, et pourtant tes paroles m’effraient. D’Épernoz t’a mortellement offensé; mais il n’est qu’un moyen d’effacer une pareille injure.

— Un duel, n’est-il pas vrai ? répondit Sordeuil avec un accent de dédain. Rassure-toi, je ne l’assassinerai pas. Mais, enfant, sais- tu ce que c’est qu’un duel ? c’est un coup de dé dont la vie est l’enjeu. Qui te dit que je ne perdrais pas? Oui, certes, cette partie se jouera ; mais auparavant je l’égaliserai. Je rendrai à cet homme l’outrage que j’en ai reçu, je lui tuerai l’âme en attendant le corps ; ou, si je dois mourir, je lui laisserai au cœur une de ces blessures qui ne se ferment que dans la tombe.

— Que veux-tu donc? au nom du ciel !

— Honte pour honte, déshonneur pour déshonneur, infamie pour infamie ! Ce que je veux, c’est la vengeance avant le combat et à l’abri de ses hasards. Cette vengeance si profondément conçue, mûrie avec tant d’amour, je la possède enfin. Quelques moments encore, et j’aurai accompli ma mission, implacable comme la justice, comme elle sans faiblesse ni remords. Grâce à cet homme, j’ai trouvé l’adultère dans mes foyers. A son tour maintenant.

— C'est donc Clémence que tu veux perdre ? s’écria l’étudiant en se levant impétueusement.

— Je la plains, elle est innocente ; mais elle se trouve sur ma route ; il faut reculer ou l’écraser au passage, et je ne reculerai pas.

Sordeuil tira de sa poche un éventail et le jeta sur la table avec un sourire mélancolique.

— Elle est dans ma main, reprit-il, comme cet éventail était dans la sienne, et je la briserai comme elle l’a brisé. La vie est un jeu cruel ; victime ou bourreau, voilà la seule alternative.

— Elle t’aime donc? interrompit Léopold, dont les joues se couvrirent d’une froide pâleur.

— L’abtme attire. D’ailleurs, depuis huit mois, j’ai dirigé vers ce but unique toutes les puissances de mon âme, et vouloir, c’est pouvoir. Penses-tu que beaucoup de femmes eussent résisté jusqu’à ce jour ?

L’étudiant prit l’éventail et le contempla quelque temps avec un muet désespoir, puis, par un débordement soudain des sentiments qui lui torturaient le cœur :

— Elle t’aime et tu veux la perdre, s’écria-t-il, et tu me

parles de cela froidement, comme d’une chose possible et humaine ! Cela ne sera pas. George, tu ne commettras pas cette lâcheté oui, cette lâcheté ! Celui qui frappe

LE NOELD GORDIEN.

une femme est un lâche ! Provoque tTÉpernoz ; tue-le, le ciel sera juste en cette rencontre. Mais elle, épargne-la; que t’a-t-elle fait ?

— Et toi, épargne-moi ta vertueuse indignation. Que pourrais-tu me dire que je ne me sois pas dit déjà? Oui, l’action que je médite est horrible ; mais, tout horrible qu’elle soit, je la commettrai. J’ai pitié de cette femme, mais la haine que j’ai pour lui est plus forte que cette pitié. Chaque fois qu’il m’arrive d’hésiter, je n’ai qu’à me rappeler le lit de mort de Blanche, mon cœur alors devient de fer. Tu ne sais donc pas que je l’aimais, Blanche ! et qu’il me l’a prise, et qu’il l’a tuée, car elle est morte de chagrin en apprenant son mariage ; il s'en est vanté devant moi. Tu ne sais pas qu’il a fait de celle à qui j’avais donné mon nom une créature perdue et déshonorée, dont, par mépris, je ne porte pas même le deuil. Et tu veux qu’aujourd’hui j’écouteune compassion vulgaire ! tu veux que je remette àcet homme une partie de la peine ; que, satisfait par sa mort, je lui fasse grâce delà torture ! Non : ce que j’ai souffert, il le souffrira; cela est juste. Ainsi donc, laisse cette femme subir sa destinée; car, intercéder pour elle, c’est intercéder pour lui, et je ne pense pas que tu l’oses.

— Eh bien ! reprit Léopold d’une voix brisée par l’émotion, je ne dis plus grâce pour elle, mais grâce pour moi !

— Pour toi ?

— Je l’aime !

— Enfant ! Il y a quinze jours, tu l’as vue pour la première fois.

— Je l’aime!

— A ton âge, on aime toutes les femmes.

Trélan prit les mains de son frère, et les serrant dans les siennes avec une angoisse inexprimable :

— Je l’aime, te dis-je; tue-moi, mais ne la déshonore pas.

En ce moment un bruit de pas et la voix d’une personne qui parlait au domestique se firent entendre depuis l’antichambre.

— C'est lui, dit Sordeuil, je le reconnais comme une femme devine l’approche de son amant. 11 ne faut pas qu’il te voie.

Par un mouvement instinctif aussi rapide que la pensée, Léopold saisit l’éventail, qui était resté sur la table, et s’élança dans la chambre à coucher, dont son frère lui ouvrait la porte.

D’Épernoz entra de l’air cavalier qui lui était habituel. Avec ia familiarité d’usage entre amis, il jeta son chapeau sur le divan, enfourcha une causeuse, et s’assit à la manière de Napoléon au bivouac d’Austerlitz.

— Mon cher, dit-il alors, voulez-vous suivre un sage conseil? Ne vous mariez jamais.

Rentré subitement dans son rôle, Sordeuil accueillit par un sourire complaisant ce préambule, qui d’ailleurs piqua sa curiosité.

— Quel dégoût de votre état vous a pris ? répondit-il.

— On croit épouser une jeune fille douce et bonne ; on se trouve uni à un être capricieux, fantasque, intolérant.

— Je croyais madame d’Épernoz le modèle des femmes, et je vous croyais vous-même plus heureux en mariage que vous ne le méritez, entre nous.

— Voici de l’à-propos, lorsqu’en ce moment même je viens de jouer le rôle le plus ridicule qui soit au monde, surtout pour un mari; le rôle d’amant passionné, suppliant et éconduit.

— Après votre aventure d’hier au soir...

— Oui! parlez-moi d’hier... Je ne souhaiterais pas à

mon plus mortel ennemi une soirée pareille. Décidément, mon cher, madame Javerval m’ennuie à périr. Figurezvous d’abord qu’elle avait un chapeau bleu. Connaissezvous rien d affligeant comme un chapeau bleu? De plus, sur ce chapeau, une profusion de plumes si extravagante qu’on eût dit le panache d’une mule aragonaise. Et comme elle a l’habitude de battre la mesure à faux avec sa tête, toute la soirée cette botte de plumes a valsé ou sautillé, suivant le mouvement, à deux pouces de mes yeux, si bien que j’en ai encore la migraine. Autre grief : Madame Javerval devient précieuse, intelligentielle , comme elle dit; il lui faudra bientôt des bas de la couleur de son chapeau. Ne m’a-t-elle pas demandé hier si j’aimais Klopstock? Klopstock! Comment diantre voulezvous qu’une passion résiste à cela? Enfin, ce bon Javerval me fait de la peine. Je sais par cœur son écrin ; quand je continuerais de la sorte jusqu’à la fin du monde, ce serait toujours la même chose. Bref, ce matin, après avoir ruminé longtemps sur ce chapitre, j’avais résolu pour conclusion, de rentrer exemplairement dans le giron conjugal. Au premier mot d’amende honorable, j’ai trouvé une figure glaciale, un mélange d’ironie et de sévérité qui semble prendre sa source dans quelque implacable ressentiment. Ma belle-mère était corse; je crains que sa fille n’ait hérité de son sang orgueilleux et vindicatif.

— Penseriez-vous que madame d’Épernoz, croyant trouver une justification dans votre conduite...

— Clémence est la vertu même!... Mais toutes les femmes commencent par la vertu. Que vous dirai-je? Je crains, sans savoir quoi. Je crois que je deviens jaloux.

— Allons donc! Je vous connais des principes trop larges, une philosophie trop solide.

— Riez, célibataire que vous êtes! Je vous dis que les fumées d’Orosmane me montent au cerveau. Et savez-

vous quel est mon Nérestan ? Ce jouvencel que vous avez vu hier au soir chez madame d’Argenest.

— M. T r élan, dit George en baissant la voix.

— Lui-même. Voilà quinze jours que ce petit Bas-

Normand nous est arrivé par le coche, et en voilà douze au moins qu’il est amoureux de ma femme. Il ne perd pas de temps, comme vous voyez, et il joue cartes sur table. C’est un de ces chérubins d’amour qui feraient volontiers de leur cœur une cocarde. Deux ou trois fois déjà, je l’ai surpris en extase devant Clémence comme devant une madone. L’enfant n’est pas dangereux; mais la vengeance est le plaisir des dieux, et tout instrument peut lui paraître bon. •

— Ainsi, vous êtes jaloux, dit Sordeuil avec un étrange sourire.

— C’est beaucoup d’honneur que je fais à cet écolier, n’est-ce pas? Mais ce que je prends pour de la jalousie, n’est probablement que du dépit. Mon échec de ce matin m’a piqué au jeu. Plus j’ai été rudement repoussé, et plus je tiens a une réconciliation, j’entends une réconciliation tendre et complète.

— Qui vous arrête T

— Vous ne rirez pas de moi, n’est-il pas vrai î

— Pourquoi donc?

— C’est que vous ignorez l’état des choses; le voici. M’étant marié par raison et non par amour, j’avais le désir assez naturel d’alléger mes chaînes, de conserver, mari, mon indépendance de garçon; en conséquence, j’avais adopté le système de l’appartement séparé.

— Système excellent!

— Absurde ! Vous l’allez voir. Madame d’Épernoz s’est si bien habituée à l’isolement auquel l’ont condamnée d’abord mes fantaisies de liberté, que tous les soirs son appartement se transforme en une citadelle fermée , ver-

rouillée , barricadée, je crois, et dont je suis exclu.

— Quel enfantillage ! N’avez-vous pas vos droits?

— Mes droits ! vous moquez-vous de moi ? Vous voudriez, sans doute, que je vinsse, avec renfort d’huissiers, et le code à la main, signifier à ma femme de me donne* accès dans le sanctuaire matrimonial! Quand l’orage souffle, l’homme prudent ne s’y expose pas. Les impressions féminines sont passagères comme l’orage, et je vais attendre le beau temps à Fontainebleau.

— Vous partez, demanda George.

— Ce soir. J’ai une affaire là-bas qui me retiendra quelques jours, pendant lesquels la cruauté de madame d’Épernoz s’adoucira, j’espère.

Le domestique de Sordeuil entra et remit une lettre à son maître. En jetant les yeux sur l’adresse, le marin, éprouva une émotion si vive qu’il rougit ; il se leva, s’approcha de la fenêtre, et lut ce peu de mots tracés d’une main qui avait tremblé en les écrivant :

— Je suis toile , mais je crois à votre honneur. Ce

soir ! •

— Il a raison, sé dit George , c’est le sang corse qui parle. En écrivant, elle a pensé à madame Javerval hier plus qu’à moi. Mais que m’importe?

— A quoi rêvez-vous? demanda d’Épernoz en riant, voilà un billet doux qui vous émeut furieusement. Vous venez de rougir d’une façon tout à fait sentimentale.

Sordeuil cacha la lettre dans la poche de son gilet.

— Vous partez donc ce soir pour Fontainebleau? reprit-il d’un air pensif.

— Oui. J’ai déjà annoncé chez moi mon départ. J’avais même conçu à cet égard un prçjet; mais ce serait un enfantillage.

— Quel projet ?

— Pendant mon absence, je suis sûr que madame

d’Epernoz, adoptant le pied de paix, se départira de ses précautions accoutumées ; le pont-levis restera baissé, la herse levée; en un mot, la forteresse deviendra abordable. Je voulais donc, au lieu de partir réellement, revenir au moment où l’on m’aurait le moins attendu ; cette nuit, par exemple. C’est presque aussi bête que le cheval de Troie, je le sais; mais quand on est à la porte, on voudrait se métamorphoser en mouche afin d’entrer par la serrure. D’ailleurs, bien des circonstances seraient pour moi, la nuit, le mystère, la surprise.

Sordeuil resta quelque temps avant de répondre. Ses yeux fixes, les plis mobiles de son front, annonçaient une lutte intérieure, que termina une de ces résolutions violentes par lesquelles on joue sa vie sur un coup de dé.

— Votre projet, dit-il, me semble fort bien imaginé, et je ne comprends pas que vous hésitiez.

— Sérieusement? *

— Sérieusement.

— Vous ne trouvez pas que c’est du vieux mélodrame?

— Toutes les femmes aiment ces coups de théâtre.

— C’est vrai, et puisque vous m’approuvez

— Que risquez-vous ?

— Et puis, il y a là-dedans un air d’aventure qui me plaît. Il me semble que je suis encore garçon. Clémence est bonne au fond ; ce matin elle m’a traité sévèrement ; elle se le reprochera peut-être, et je veux saisir l’instant de la réaction. C’est décidé; ce soir j’imite Henri IV, je conquiers mon royaume. Ce sera toujours aussi amusant que de lire Klopstock avec madame Javerval.

Le frivole jeune homme se leva, se mira dans la glace en rétablissant l'harmonie de sa coiffure, et prit son chapeau.

— Je sors avec vous, dit Sordeuil, qui, en voyant ap-

procher le dénouement du drame, voulut éviter un nouvel entretien avec Léopold.

Au bruit de la porte qui se fermait, l’étudiant s’élança de la chambre où il s’était caché, sortit à son tour, monta dans un fiacre et suivit le cabriolet où son frère venait de s’asseoir à côté de d’Epernoz. Arrivé au boulevart, il s’assura que là voiture dont il épiait la marche tournait à gauche et continuait sa route derrière la Madeleine. Cessant alors sa poursuite, il se fit conduire dans la rue de Provence, où demeurait madame d’Epernoz.

Les dangers extraordinaires inspirent parfois aux caractères habituellement timides des décisions dont l’énergie égale la soudaineté. La confidence que venait de recevoir Léopold , et la conversation dont il n’avait entendu qu’une partie, l’électrisèrent en le foudroyant. Au milieu du chaos de son esprit , deux sentiments rivaux , l’attachement voisin du fanatisme qu’il portait à son frère depuis l’enfance , et le culte plus récent , mais non moins exalté, qu’il avait voué à madame d’Épernoz , se dégagèrent lumineux comme deux phares qui, pendant une nuit d’orage, signalent aux marins la route à suivre et les écueils à éviter. Exagérant , selon l’usage des nobles cœurs , la faute involontaire qu’il avait commise en introduisant dans sa famille le séducteur de Blanche, il en conclut , pour lui-même , le devoir de la réparer, et de concilier cette expiation avec le dévouement dont son amour lui faisait une loi.

— Venger mon frère, sauver Clémence! se dit-il en formulant sa résolution par cette devise, comparable aux

cris d’armes qu’adoptaient les chevaliers pour marcher au combat. L’esprit calcule , le cœur improvise. Pressé par l’imminence du péril et sans prendre le temps de combiner les moyens d’atteindre son double but, le jeune homme se jeta plutôt qu’il n’entra dans la maison dont il n’avait franchi le seuil que bien peu de fois , et jamais sans une amoureuse terreur.

Madame d’Épernoz était assise dans son salon , seule et pensive ; entre le devoir et la vengeance , son âme flottait comme une barque sans gouvernail, qu’une vague éloigne du rivage, dont une autre la rapproche parfois, et qui , dans cette lutte inégale , dérive de plus en plus vers la pleine mer où l’attend la tempête. En entendant annoncer M. Trélan, elle se leva, jeta un regard de courroux au domestique qui laissait troubler sa solitude et resta debout, l’œil sombre, le Iront hautain , le maintien glacial. A la vue de celle pour qui son cœur nourrissait une passion aussi riche de désirs que pauvre d’espérances, l’amour d’Olinde pour Sophronie, l’étudiant devint immobile à son tour. 11 chercha son courage et ne le trouva plus. L’étrangeté de sa mission lui vint à l’esprit et la lui rendit formidable. Pour perdre une femme, il est des paroles banales , faciles à retenir et que tous les hommes savent de bonne heure ; pour la sauver, le vocabulaire est plusstérile, car c’est là une œuvre peu en usage. Troublé par l’accueil décourageant dont il sevoyait l’objet et qui semblait lui demander la raison de cette visite importune, Léopold balbutia quelques paroles sans suite, puis s’accrochant à une inspiration soudaine, comme l’homme qui se noie s’attache à la corde qu’on lui jette, il tirade sa poche l’éventail qu’il avait pris chez son frère, et l’offrit en silence à madame d’Épernoz. A cette vue, la jeune femme tressaillit comme si on lui eût présenté un poignard; mais domptant aussitôt son émotion , elle fixa

sur l’éléve en droit un regard plein de pensées orageuses.

— Vous l’avez perdu au bal, dit Trélan à qui une généreuse délicatesse inspira ce mensonge ; je l’ai trouvé , Madame, et je vous le rapporte.

Clémence prit l’éventail qu’elle avait oublié dans la main de Sordeuil, et l’ouvrant avec une affectation d’insouciance, qui lui coûta un effort surhumain :

— Je vous remercie, répondit-elle ; mais il était assez inutile que vous prissiez cette peine. Dans l’état où je le vois, il ne peut plus me servir.

— 11 est brisé , reprit le jeune homme avec un triste sourire, brisé comme mon cœur.

— Voilà un propos de lendemain de bal. Ces jours-là, on est toujours mélancolique. Moi-même je me sens maussade et soutirante. J’avais dit qu’on ne reçût personne.

A cette espèce de congé, Léopold rassembla toute son assurance.

— Un mot, de grâce, Madame, répliqua-t-il ; vous me renverrez ensuite ; mais je vous en conjure, écoutez-moi, et pardonnez à mon émotion l’inconvenance que vous trouverez peut-être dans mes paroles. Près de vous je me sens toujours troublé, maintenant plus que jamais. Cependant j’aurais besoin de courage ! Je donnerais ma vie pour ne pas vous déplaire, et je vais peut-être vous offenser.

— Alors je vous éviterai cette faute en ne vous écoutant pas , répondit madame d’Épernoz empressée de se dérober à une conversation dont le sujet ne pouvait être qu’embarrassant pour elle.

— Vous craignez que je ne vous parle de mon amour, s’écria Trélan en s’exaltant à ses propres paroles, comme un soldat s’enivre à l’odeur de la poudre; rassurez- vous, Madame, je ne vous dirai pas que je vous aime. Que vous importent mes rêves et mes souffrances? Je ne vous par-

si.

tes

lerai pas de moi , mais de vous , de vous seule , de vous pour qui je voudrais mourir.

. Clémence s’approcha de la cheminée, et porta la main au cordon de la sonnette , geste puéril auquel , de son côté, l’étudiant répondit par une exagération d’écolier , en se jetant à genoux, car la jeunesse se complaît aux allures romanesques ainsi qu’aux poses dramatiques; à vingt ans, un séducteur est aussi prodigue de génuflexions qu’une vieille dévote, et le cordon de la sonnette paraît d’un merveilleux secours à l’imagination cffarouchable d’une femme vertueuse.

— Sortez, Monsieur , dit madame d’Épernox, qui crut devoir corroborer de cette phrase de convention sa menaçante pantomime.

— Vous ne me comprenez pas , s’écria Léopold en étendant vers elle ses mains suppliantes. Je ne vous demande rien , Madame , je ne vous dis pas : Aimez-moi ! Votre cœur est un trône dont je suis indigne; mais un autre en est-il plus digne que moi ? Peut-être le croyezvous , et je dois vous détromper. Ne me regardez pas ainsi, vos yeux m’ôtent la force de parler.

— Expliquez-vous, répondit la jeune femme avec un mélange d’impatience et de confusion.

— Vous êtes si belle ! continua l’amoureux de dix-huit ans d’une voix tremblante ; tous ceux qui vous voient vous aiment. Eh bien î si, dans le nombre, il se trouvait un homme qui eût osé sortir de l’adoration silencieuse qu’on doit aux anges, ne l’écoutez pas , car ses paroles sont empoisonnées ; son amour est un abîme tapissé de fleurs : ne vous baissez pas pour les cueillir, le pied vous glisserait et la mort est au fond.

Ignorant qu’en certains cas les femmes pardonnent plus volontiers une offense qu’un conseil, fort d’ailleurs de son intention héroïque, le naïf jeune homme allait poursuivre

sa harangue, dont l’emphase trahissait des habitudes rhétoriciennes non encore effacées par l’usage du monde ; madame d’Épernoz l’arrêta court par un de ces sourires qui, si toutefois une comparaison anacréontique est permise aujourd’hui , sont aux lèvres d’une jolie femme ce qu’est l’épine à la rose.

— Je vous croyais élève en droit et non en théologie, dit-elle; mais votre attitude nuit à votre sermon. Un prédicateur ne se met pas à genoux ; à défaut de chaire, prenez du moins ce fauteuil.

Navré de cette raillerie, Léopold se leva brusquement, repoussant le siège que lui présentait une ironique paîi' tesse.

— Au nom du ciel, reprit-il, ne me traitez pas ainsi. Un affreux danger vous menace ; il s’agit de votre réputation, de votre bonheur, de votre vie peut-être.

Clémence contempla l’étudiant d’un air étonné.

— Le sermon se change en énigme, dit-elle. Je n’ai pas plus d’intelligence pour l’une que de goût pour l’autre.

Trélan hésita quelque temps, comme si un violent combat se fût livré dans son esprit; enfin, d’une voix entrecoupée :

— Est-il vrai, demanda-t-il, que vous aimiez M. de Sordeuil?

A cette question inouïe, madame d’Epernoz rougit et pâlit successivement ; puis, se redressant avec une majesté de reine, elle foudroya l’étudiant d’un superbe regard, et se dirigea vers la porte du salon. Au moment où elle l’ouvrait, son mari parut sur le seuil. 11 y eut un instant de silence et d’immobilité. D’un regard scrutateur et défiant, d’Épernoz interrogea la figure et le maintien des deux autres personnages : l’émotion visible de Trélan, qui paraissait cloué sur le tapis, lui inspira des appréhen-

sions que dissipèrent en partie ia contenance courroucée et ia physionomie hautaine de Clémence. Se rangeant pour la laisser sortir sans lui adresser ni en recevoir une seule parole, il referma la porte, s’avança d’un air sérieux vers le visiteur désappointé, et lui fit subir de nouveau, d<*. la tête aux pieds, un examen aussi minutieux que l’inspection à laquelle un sergent instructeur soumet une recrue ; tout-à-coup un sourire aigrtf-doux desserra ses lèvres, et ses yeux restèrent fixés, pendant un moment, sur la jambe droite de Léopold.

— M. Trélan, dit-il alors en accompagnant ces paroles d’un regard persifleur, vous êtes jeune et je vais vous donner un conseil. Une autre fois, lorsque vous voudrez vdus prosterner aux pieds d’une femme, ce qui, entre nous, est d’un goût un peu suranné, choisissez mieux votre place. Sachez qu’on ne se met jamais à genoux près d’une table à ouvrage ; il en tombe toujours mille brimborions aussi traîtres que les bijoux indiscrets.

Machinalement le jeune homme porta les yeux sur son genou auquel s 'étaient attachés plusieurs brins de laine de différentes couleurs, semblables à d’autres épars sur le tapis et à un ouvrage de femme posé sur la table; cette vue achevant de le déconcerter, il resta la tête baissée au lieu de répondre ; d’Épernoz s’approcha de la cheminée, chauffa les semelles de ses bottes l’une après l’autre, siffla un motif de Rossini, et reprit d’un ton de plus en plus provoquant :

— Il est trois heures, n’allez-vous pas à l’école aujourd’hui? Je vais précisément au faubourg Saint-Jacques; ni vous voulez, je vous mettrai devant votre classe. It ne ut pas vous faire donner un pensum.

La première surprise passée, un éclair traversa l’esprit de Léopold.

— Elle n’a pas voulu m’entendre, se dit-il; et si jo

n’ôte pas tout prétexte à la vengeance de mon frère, elle est perdue; il n’est qu’un seul moyen de la sauver, c’est de tuer cet homme.

Relevant alors ses yeux plus hardis à défier un adversaire qu’à supporter le regard d’une femme, il fit deux pas en avant, et d’une voix vibrante :

— Vous êtes un insolent, s’écria-t-il.

 son tour d’Épernoz demeura interdit. Une pareille provocation, adressée par tout autre qu’un enfant de dix huit ans, se fût attiré un prompt châtiment; mais avec un inférieur, toute querelle est embarrassante, car la vanité ne peut qu’en souftrir. L’âge de l’élève en droit impliquait une de ces inégalités devant lesquelles, plutôt qu’en face d’un ennemi redoutable, recule le courroux d’un homme d’honneur. Par respect pour lui-même, le mari se contint, et laissant tomber sur celui qui venait de l’insulter le regard de pitié qu’un lion pourrait jeter à un chevreuil belliqueux :

— Vos professeurs vous ont mal élevé, répondit-il ; si j’avais ici des vérges, je réparerais leur négligence.

— De vous à moi, répliqua l’étudiant pâle de colère, il ne doit pas être question de verges, mais d’épées ; et cela, quand vous voudrez.

— Vous mériteriez encore une féruie pour ce propos, • reprit d’Epernoz, dont le sang-froid railleur semblait s’accroître avec l’emportement de son interlocuteur; en vérité, votre éducation est tout-à-fait manquée. Apprenez, monsieur le bachelier, qu’on trompe un mari quand on peut, mais qu’on ne l’insulte jamais.

— Ce sont les lâches qui trompent. Si tel est votre usage, il ne sera pas le mien.

D’Épemoz se mordit les lèvres, comme un homme qui sent sa patience près de lui échapper. En remarquant ce synm'ôme, Trélan reprit d’un ton encore plus insultant :

— Je ne suis pas plus d’humeur à recevoir vos con-

seils qu’à supporter vos sottes plaisanteries sur mon âge. Il y a trop longtemps qu’elles me fatiguent; je vous déclare que je m’en trouve offensé et que vous m’en rendrez raison. «

— Cela sera plus facile que de vous rendre la raison, dit l’homme du monde en riant au nez de l’écolier.

— L’heure, le lieu et les armes? demanda celui-ci d’un ton solennel.

— L’heure! dès que vous aurez de la barbe; le lieu...

—Si vous ne me répondez pas sérieusement, si vous ne

fixez pas sur-le-champ une rencontre, je vous y forcerai malgré vous.

— Comment cela?

— En vous insultant publiquement.

— Il est complètement fou, se dit le mari ; la peste soit du lycéen ! me battre avec lui, c’est me couvrir de ridicule. D’un autre côté, il commence à m’échaufler les oreilles.

— J’attends votre réponse, dit Léopold immuable dans sa résolution ; si vous m’en croyez, nous terminerons cela aujourd’hui même. 11 n’est que trois heures, et il n’y a pas fort loin d’ici au bois de Boulogne.

— Aujourd’hui, cela est impossible ; j’ai pour ce soir un engagement auquel je ne veux pas manquer.

— Demain alors.

— Demain soit, et allez au diable jusque-là, s’écria brusquement d’Épernoz, dont la patience était à bout. Demain matin, à neuf heures, derrière la Muette ; puisqu’il vous laut absolument une correction, je vous la donnerai, malgré mon peu de goût pour le rôle de frère fouetteur.

Léopold prit son chapeau, et se couvrant d’un air grave ;

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— A demain? répondit-il, et songez qu un de nous ne doit pas rentrer vivant à Paris.

Cette phrase dramatique prononcée, ii salua d’un léger signe de tête son futur adversaire, tout en le défiant du regard, et sortit du salon aussi fier que dût l’être David sur le point de combattre Goliath.

— Quel étrange original ! s’écria d’Épernoz resté seul. Je le trouve aux pieds de ma femme, et à cause de cela, il veut me tuer ! Je n’ai jamais été de cette force. Voilà un duel qui va me rendre la fable de tout Paris, quel qu’en soit le dénouement. Vainqueur, je passerai pour un occiseur d’innocents; vaincu... Parbleu! ceci serait par trop ridicule. Sur mon ame, je donnerais mon meilleur cheval pour que ce blanc-bec eût dix ans de plus.

— Clémence ! je vais donc me battre pour toi, disait de son côté le jeune étudiant en regagnant son hôtel dans un état d’exaltation difficile à d’écrire. Si je tue cet homme, je t’aurai sauvé l’honneur ; si je meurs, tu m’accorderas peut-être une larme. Quoi qu’il arrive, j’aurai rempli mon devoir. Fais ce que dois, advienne que pourra!

Ce soir-là, entre onze heures et minuit, un homme s’introduisit dans la maison de madame d’Épernoz, par la porte du jardin dont le mur bordait la rue de Provence, à droite de la façade. Avec les voleurs et les architectes, les amants sont, sans contredit, les personnes qui se rendent le mieux compte de la distribution d’un logis. Le visiteur nocturne appartenait sans doute à l’une de ces trois classes, car, malgré l'obscurité, ii se dirigea sans

OEUVRES DE Cil. DE BERNAUD.

hésitation à travers les bosquets chargés de givre et sortit de ce labyrinthe en homme qui avait fait une étude approfondie des localités. L’appartement de madame d’Épernoz était au premier étage et communiquait avec le jardin par un escalier dérobé ; arrivé devant la porte de cet escalier, le mystérieux personnage tira une seconde clef de sa poche et essaya d’ouvrir ; un verrou rendit ses efforts inutiles. La contrariété que lui fit éprouver cel obstacle inattendu se trahit par plusieurs secousses imprimées à la porte, et dont la violence croissante eût fini par jeter l’alarme dans la maison, si un nouvel accident n’y eût mis fin.

Au premier bruit qu’au milieu du silence de la nuit distingua son oreille depuis longtemps attentive, madame d’Épernoz sortit de sa chambre d’un pas chancelant, et ouvrit la fenêtre de l’escalier dont l’obscurité la protégeait. Se penchant en dehors avec précaution, elle jeta au visiteur impatienté un geste énergique qui lui ordonnait de se retirer ; au lieu d’obéir, celui-ci calcula d’un regard rapide la distance qui le séparait de la fenêtre et les moyens d’y atteindre. De ce côté, la façade, que surmontait une terrasse à l’italienne, était garnie d’une treille, dont la vigne, effeuillée par l’hiver, laissait à jour les échelons perpendiculaires. Appelant à l’aide son adresse de marin, Sordeuil, car c’était lui, s’élança, comme s’il eût gravi l’échelle du grand mât, et avant que Clémence fût sortie de la stupeur où l’avait jetée ce mouvement, il se trouva près d’elle.

— Vous me faites horreur, s’écria la jeune femme en se jetant dans la chambre à coucher, mais pas assez promptement pour pouvoir en fermer la porte. George s’y précipita sur ses pas ; maître de la place, il resta immobile et silencieux, parcourant d’un œil sombre le théâtre où devait s’accomplir sa vengeance. Madame d’Épernoz

s’était laissée tomber sur un fauteuil, muette de son côlé, et haletante d’émotion.

— Personne ne vous a vu ? demanda-t-elle enfin d’une voix entrecoupée.

— Personne, répondit Sordeuil.

— Vous en êtes bien sûr? tous les domestiques ne doivent pas être couchés.

— Personne, vous dis-je.

— Vous allez partir ; je vous ouvrirai la porte de l'escalier, reprit-elle après un instant de silence ; vous m’obéirez, n’est-ce pas ?

— J’obéis à votre lettre, dit George d’un ton froid.

— Avais-je ma tête en l’écrivant ? N’auriez-vous pas dû comprendre le sentiment qui l’a dictée ?

— La vengeance, je le sais, et non point l’amour, répondit Sordeuil.

Ce doute et la manière ironique dont il fut exprimé allèrent plus avant dans le cœur de la jeune femme que ne l’eussent fait en ce moment les paroles les plus tendres, les protestations les plus ardentes. Levant sur son amant un long regard plein de reproches, elle le contempla quelque temps en silence. La contrainte qu’elle remarqua dans son attitude, l’agitation contenue qui lui parut avoir altéré ses traits, une foule d’autres symptômes attribués par elle à la passion dont elle se croyait l’objet, firent tomber pièce à pièce l’armure sévère dont l’avait couverte une dernière réaction de vertu. Soumise à l’instinct d’un sexe fort habile à résister en face d’une agression puissante, mais parfois, lorsqu’on ne l’attaque pas, tenté de se bien moins défendre, elle accorda au sourire amer de George ce qu’elle eût refusé peut-être à ses prières et ù ses larmes.

— Ingrat, dit-elle, que vous ai-je fait pour mériter des

paroles si cruelles? Je veux que vous emportiez d’ici un remords de les avoir prononcées.

Prenant alors dans son secrétaire un coffret d’ébène, elle l’ouvrit, en tira un médaillon et le lui offrit.

— Votre portrait ! s’écria George.

— Maintenant, croirez-vous? demanda-t-elle en accompagnant ces paroles d’un sourire qui doublait le prix du présent. •

Avant de répondre, Sordeuil contempla longtemps l’image qu’il avait sous les yeux, mais sans manifester aucun des transports qu’eût fait éclater un amant véritable. Laissant enfin tomber sa main par un geste morne, il leva sur Clémence un regard plein de tristesse.

— M’aimez-vous? demanda-t-il.

— C’est à vous de me dire que vous m’aimez, répondit-elle avec une bouderie enfantine; vous ne songez seulement pas à me remercier. Qu’avez-vous donc aujourd’hui? Votre air est sombre, votre voix émue. Vous est-il arrivé quelque chose?

— Non.

— Alors, pourquoi ne me dites-vous rien? Parlez-moi. Ne sentez-vous pas que j’ai besoin de vous entendre, qu’il faut me dire des paroles douces et tendres qui chassent la fièvre à laquelle je suis en proie depuis hier.

— Caprice de femme, répondit George ; hier encore, lorsque je vous adressais ces paroles de tendresse que vous me demandez aujourd’hui, ne m’avez-vous pas imposé silence ?

— Caprice, dites-vous ; oh non ! mais besoin de mon cœur.

— Madame Javerval m’ôte le droit de m’enorgueillir d’un pareil aveu, reprit le mari de Blanche en redoublant d’ironie pour s’endurcir contre une émotion involontaire.

— Vous doutez de mon amour , et c’est là ce qui répand un nuage sur votre front, répondit Clémence, entraînée par l’ardeur italienne qu’elle avait héritée de sa mère, peut-être vous ai-je donné le droit d’être incrédule, en vous avouant trop tard ma faiblesse Mais qu’était-il besoin de paroles? N’aviez-vous pas deviné mes yeux lorsque ma bouche était encore muette? Maintenant, j’ai perdu jusqu’à la force de me taire. Cette passion dont vous m’avez poursuivi sans relâche , à la fin s’est imprimée dans mon âme, elle est devenue à la fois mon bonheur et mon supplice. Toute ma vie est là. Le reste n’est plus pour moi qu’un rêve insipide ou odieux, et je m’y livre sans lutter davantage , le sort le plus affreux dùt-il en être le terme.

En face de cet amour abandonné, Sordeuil éprouva le sentiment poignant qu’inspirèrent à Tyrrel les entants d’Édouard , doucement endormis en attendant la mort.

— Le sort le plus affreux, répéta-t-il d’une voix altérée, oui, c’est souvent ainsi que cela finit.

— Pourquoi ce pressentiment? reprit madame d’Épernoz avec énergie, car la faiblesse apparente des hommes inspire toujours aux femmes un redoublement de courage; — que craignez- vous? Si quelque infortune plane sur nous, c’est moi seule qu’elle doit atteindre. Vous n’avez risqué en m’aimant ni votre avenir ni votre honneur.

— Mon honneur!. .... peut-être! s’écria George, dont la générosité naturelle, peu à peu réveillée, dissipait l’enivrement d’une vengeance sauvage.

— Ne blasphémez pas, reprit la jeune femme, et d’un geste doucement impérieux elle lui imposa silence. Devant le regard plein d’amour qui cherchait le sien, Sordeuil baissa les yeux.

— Assassiner une femme ! se dit-il. Puis, relevant brusquement la tête :

— Clémence, reprit-il, si je vous avais trompée ?

— Trompée ! dit-elle en le regardant sans le comprendre.

— Si je ne vous aimais pas?

Madame d’Épernoz ne répondit que par un orgueilleux sourire, qui attestait la perfection avec laquelle le taux amant avait joué son rôle jusqu’à ce jour.

— Si je voulais vous perdre? continua celui-ci avec une sinistre énergie; si j’avais médité votre déshonneur, votre mort peut-être ?

Clémence sourit de nouveau ; mais cette fois ce fut avec la finesse railleuse d’un entant soumis à une épreuve dont il n’est pas la dupe. Joignant les mains et ployant un genou, tandis que son charmant visage affectait la résignation d’un martyr :

— C’est la vie et non la mort qui est dans ces paroles, lui dit George avec une émotion extrême... Puis, après avoir écouté un instant : N’entendez-vous pas du bruit? demanda-t-il.

Madame d’Épernoz se redressa.

— On ouvre la porte du salon, dit-elle, tout à coup frappée de terreur.

— C’est votre mari.

— Mon mari ! je suis perdue, répondit la jeune femme foudroyée.

George lui prit la main, et l’étreignant fortement dans la sienne :

— Enfant, dit-il tout bas, ne crains rien ; ton amour t’a sauvée.

S’élançant ensuite d’un pas léger comme celui d’une ombre, il sortit de la chambre à coucher dont il referma la porte sans bruit, descendit par la ienêtre de l’escalier, aussi rapidement qu’il y était monté, et disparut un instant ;»près à travers les arbres du jardin.

LE NŒUD GORDiEN.

VU

— Léopold a raison, se dit George en rentrant chez lui; pour tuer une femme qu’on n’aime pas, il faut le courage d’un lâche, et celui-là me manque.

11 passa le reste de la nuit à mettre ordre à ses affaires, écrivit une lettre pour son frère, y renferma son testament, et joignit à ce paquet le portrait de Clémence

— Si je meurs, il le lui rendra, pensa-t-il.

Calmé par cette généreuse résolution, il dormit plusieurs heures d’un sommeil paisible qu’il n’avait pas goûté depuis dix mois. La matinée était avancée lorsqu’il se leva; sa première pensée fut d’ouvrir la fenêtre de sa chambre. Le ciel était pur, l’air vif et piquant; les arbres de l’avenue des Champs-Elysées, chargés d’une neige cristallisée sur laquelle s’épanouissaient les rayons sans chaleur du soleil de janvier, s’allongeaient à droite et a gauche, semblables aux files immobiles d’une procession de fantômes gigantesques.

— Un beau jour pour se battre, se dit George; mais la terre sera froide pour celui qui mourra.

En ce moment un fiacre, qui venait fort lentement de la barrière de l’Étoile, s’arrêta devant la maison. Un homme en descendit aussitôt et traversa la contre- allée d’un pas rapide. A sa vue, Sordeuil ne put retenir une exclamation de joie.

— D’Épernoz! s’écria-t-il, le ciel est juste, puisqu’il me l’envoie. Et il se précipita au-devant de lui, plus empressé qu’un père qui, après dix ans d’absence, retrouve son enfant. Les deux hommes se rencontrèrent sur l’escaliei .

manteau dont il était enveloppé ne laissait apercevoir qu’un figure pâle dont les yeux, quoique fermés, révélaient, par la tension douloureuse des paupières, une muette et cruelle souffrance. Sur le devant de la voiture, M. Javerval, plus pâle encore que le blessé, se tenait immobile , une boîte à pistolets sur les genoux et une paire d’épées entre les jambes.

— Ah ! monsieur de Sordeuil , quel malheur ! dit le gros banquier en jetant un regard de compassion sur l’é- • tudiant évanoui ; un enfant de dix-huit ans !

Sans répondre. George, aidé de l’autre témoin, enleva son frère du fiacre, le transporta chez lui, et le coucha dans son lit. La fermeté du marin, familiarisé de bonne heure avec les scènes de sang , domina les émotions de la tendresse fraternelle. Tous les soins que réclamait l’état de Léopold lui furent prodigués avant tout. Un médecin, appelé aussitôt , posa sur la plaie le premier appareil, déclara que la blessure, quoique grave, n’était pas mortelle, et qu’il répondait de la vie du blessé. En entendant cet arrêt, Sordeuil respira fortement, et retenant par le bras le médecin près de sortir :

— Un moment, monsieur , lui dit-il , nous aurons encore besoin de votre ministère.

Revenu de sa première surprise, d’Épernoz avait appelé à son aide l’audace habituelle de son caractère; négligemment assis dans un fauteuil , tandis que tous les autres' acteurs de cette scène s’empressaient autour de Léopold, il affectait la pose d’un homme qui s’attend à tout et ne craint rien. En voyant s’avancer vers lui le frère de celui qu’il venait de blesser, il se leva d’un air calme. La contenance de George fut également f roide et grave comme il convient à un homme prêt à jouer sa vie contre celle d’un mortel ennemi.

— Je suis le frère de Léonold et le mari de Blanche,

380 ŒUVRES DE CH. Dlf BERNAUD.

dit-il d’une voix basse et ferme, me comprenez-vous?

— Parfaitement, répondit d’Épernoz en souriant avec ironie ; je suis à vos ordres.

George revint sur ses pas, et s’adressant à l’étudiant en droit assis auprès du lit où son ami restait couché sans connaissance.

— Vous avez servi de témoin à M. Trélan, lui dit-il, voudrez-vous bien me faire le même honneur?

— Et vous, mon cher Javerval, dit à son tour d’Épernoz, il faut vous résigner à laisser refroidir votre déjeûner.

— Encore un duel ! s’écria le gros banquier en devenant verdâtre de blafard qu’il était.

— Restez près du blessé, dit George au médecin, nous vous appellerons lorsqu’il en sera temps. — Et d’un ton aussi calme que l’est celui d’un maître de maison faisant les honneurs de chez lui.

— Messieurs, dit-il, passons au salon.

Les observations de M. Javerval et celles du jeune étudiant furent arrêtées par une brève parole de d’Épernoz.

— Il n’est ni explication, ni arrangement possible, leur dit-il ; c’est un duel à mort ! Autant vaut rester ici que retourner au bois.

Pendant ce temps , Sordeuil avait rangé lui-même les meubles qui eussent pu gêner le combat. Le salon prêt comme pour un bal, il y fit entrer son adversaire. Tous deux ôtèrent leurs habits et prirent les épées, entre lesquelles George choisit celle dont son frère s’était servi. Les témoins restèrent debout aux deux portes de la chambre, ce champ- clos improvisé se trouvant trop petit pour les admettre sans danger pour eux.

Le combat fut court, mais terrible; à la quatrième passe, d’Épernoz, malgré son adresse, reçut un coup furieux, qui le perça de part en part, et l’étendit sur le

parquet. Au bruit que fit son corps en tombant, le médecin quitta le chevet de Léopold et accourut. Après avoir inspecté la plaie et suivi la direction de l’épée, il leva les yeux vers les témoins, mais sans exprimer son opinion à haute voix. A la vue du léger frémissement d’épaules qui accompagna cette muette et sinistre déclaration, d’Épernoz fit un effort, et se souleva en s’appuyant sur le tapis.

— Blessé à mort , n’est-ce pas? dit-il d’une voix assez ferme, le coup a traversé les poumons, et avant un quart d’heure je serai étouffé ; j’espqre que le lycéen aura meilleure chance que moi.

— Non, mon cher ami, vous ne mourrez pas, lui dit le banquier en se baissant pour le soutenir, tandis qu’il essuyait deux larmes qui coulaient le long de sa large figure effarée.

— C’est vous, Javerval? reprit le blessé, dont la voix sifflante annonçait l’épanchement intérieur du sang, — je vous aurai fait déjeûner bien tard ; je vous en demande pardon. Ah ! vous avez mis aujourd’hui votre émeraude ! madame Javerval sera ce soir aux Français, ayez la bonté de lui expliquer la raison qui m’empêchera d’y aller ; vous êtes témoin qu’il y a impossibilité absolue, et que je n’y mets pas de mauvaise volonté.

— Je n’y manquerai pas, répondit le gros banquier, trop attendri pour chercher à comprendre ce qu’on lui disait.

D’Epernoz garda quelque temps le silence pour reprendre sa respiration, de plus en plus pénjblç j promenant ensuite tout ajjtour de lui un regard à demi fermé qu’il arrêta sur George, et se drapant, pour mourir, dans la fatuité des gladiateurs de Rome :

— Uuant à vous, monsieur de Sordouil, dit-il, ou bien monsieur Trélan, si vous le préférez, je ne peux pas vous

charger de mes commissions pour Blanche ; c’est à moi de prendre les vôtres au contraire , puisqu’il paraît que la farce est jouée, comme disait je ne sais quel empereur.

A ce dernier outrage que lui jetait cette agonie de roué, George s’élança vers la table où il avait enfermé son testament, déchira le papier qui enveloppait le portrait de Clémence, et venant s’agenouiller à côté du mourant, lui mit le médaillon sous les yeux. Cette vision produisit l’effet d’un choc électrique. Un dernier éclair étincela dans les yeux de d’Épernoz, qui, se tordant comme un serpent blessé, voulut s’élancer sur son ennemi ; mais la vie l’abandonna dans cet effort suprême, et il retomba sur le parquet pour ne plus se relever. George était vengé.

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