‹ [Le noeud gordien (volume 3)Chapitre 9 sur 10 · LA PEINE DU TALION · texte numérisé non relu

LA PEINE DU TALION

Vers le milieu du mois de décembre 4828, madame d'Argenest, une des femmes les plus élégantes de la Chaussée-d’Antin, recevait pour la première fois depuis son retour de la campagne. Décrire la physionomie d’une soirée parisienne n’entre pas dans le plan de cette étude ; nous négligerons donc les traits communs à toutes les réunions du même genre, pour appeler l’attention sur un seul épisode du tableau : c’était une scène expressive, quoique muette, jouée par deux personnages, d’un bout du salon à l’autre; un de ces drames imprudents qui, dans la confusion d’un roût, échappent aux observateurs superficiels, mais que dépistent, avec une infaillible perspicacité, les vieilles filles, les demoiselles bossues, les dames qui ne sont pas belles, celles-là surtout qui l’ont été, en un mot toutes les femmes mises à la réforme par la passion, et, par conséquent embrigadées dans la gendarmerie de la vertu.

Le premier acteur de cette mystérieuse pantomime était un homme d’une trentaine d’années, dont l’air sérieux et les traits énergiques contrastaient avec l’enjouement officiel de ses voisins. Debout près d’une table

d’écarté, ses yeux, au lieu de suivre les chances de la partie, restaient invariablement fixés sur la glace de la cheminée; on eût pu croire qu’il éprouvait, à y savourer son image, le plaisir dont Narcisse mourut, si la pensive gravité de sa physionomie n’eût démenti une fatuité que la position diagonale de la glace rendaient d’ailleurs impraticable. Évidemment il ne pouvait se voir, mais, en revanche , il apercevait les personnes placées dans l’autre partie du salon et dont les moindres mouvements lui étaient révélés sans qu'il eût besoin de tourner la tête de leur côté.

On regarde un homme en face, on ne regarde guère une femme laide ou une matrone; il est donc facile de deviner quel devait être l’objet de cette contemplation semblable à un espionnage : c’était en effet une jeune et belle personne qui occupait ainsi l’attention de l’observateur. Par un séduisant contraste, ses traits peu caractérisés appartenaient encore à l’adolescence, tandis que sa physionomie rayonnait des lueurs d’une maturité précoce; elle avait un visage de demoiselle, mais des yeux de dame. Hasard ou intelligente harmonie, sa mise reproduisait ce caractère complexe. Une robe de velours noir, qui trahissait les récentes somptuosités de la corbeille de mariage, faisait ressortir de blonds cheveux arrangés en bandeau avec une ingénue simplicité, tradition du pensionnat. Enfin elle portait une parure de perles qu’on eût pu prendre pour un emblème, car la perle semble créée pour remplacer les boutons de l’oranger ; elle est le symbole de la jeune fille changée en femme ; la perle, c’est la fleur qui se fait diamant.

Assise au centre d’un cercle éblouissant de luxe et d’élégance, cette créature charmante paraissait isolée dans sa grâce comme l’est une reine dans sa majesté. Toutefois, malgré le calme de sa pose, un nuage fixé sur

son front démentait cette sérénité royale : indifférente à la conversation de ses voisines, elle accueillait d’un air distrait et parfois avec une impatience mal déguisée les compliments des hommes empressés de la saluer. A chaque instant, elle tombait dans une rêverie involontaire et s’affaissait sur son fauteuil, comme si elle eût ployé sous la pression d'une de ces pensées dont, malgré sa souflrance, le cœur chérit la tyrannie. Son regard, quelquefois peut-être en dépit d’elle-même, se portait vers la glace de la cheminée ; mais en y rencontrant l’œil tenace et perçant qui étincelait dans le cristal comme brille à fleur d’eau la prunelle d’un serpent, il se détournait aussitôt. Un indéfinissable mélange d’impatience, de malaise et de crainte, assombrissait alors l’expression mélancolique de son visage ; puis, attirée de nouveau par je ne sais quel charme, elle revenait se blesser à ce regard immuable qui, à travers tous les groupes ondoyant dans le salon, la poursuivait, comme dans un vol d’oiseau le fusil d’un chasseur choisit la victime qu’il veut abattre.

Depuis quelques instants, la jeune femme, insensiblement subjuguée, ne cherchait plus à se débattre. Le dépit, l’inquiétude, le mécontentement, toutes les brumes de l’âme qui avaient jusqu’alors obscurci sa physionomie, s’étaient successivement fondues sous cette ardente contemplation, comme s’évapore un brouillard d’automne aux rayons du soleil. Ses yeux, d’un bleu sombre et velouté, fixés à leur tour sur la glace tentatrice, trahissaient de plus en plus un de ces secrets que la médisance des salons est toujours prête à déflorer sans pudeur ni pitié. Heureusement un incident inattendu mit fin à cette scène dont l’imprudence touchait au danger.

— Il me manque vingt francs, dit en ce moment un jeune homme blond et fort élégant assis à la table d’éearté ; Sordeuil, pariez-vous vingt francs pour moi 1

A cette interpellation, le personnage au regard magnétique tressaillit, comme un rêveur brusquement éveillé ; au lieu de répondre, il s’approcha de la table, jeta une pièce d’or sur le tapis et vint reprendre son poste d’observation. Dans ce mouvement, il heurta, sans le vouloir, un nouvel arrivant qui cherchait à tendre la foule pour aller saluer la maîtresse de la maison. Les deux hommes se retournèrent en même temps pour s’adresser des excuses; mais, en se trouvant face à face, la politesse banale empreinte sur leurs physionomies fit place à un étonnement réciproque qui, d’un côté devint un rayonnement de joie, et se changea, de l’autre, en une expression de contrariété non moins vive.

— George, s’écria le jeune homme qui venait d’entrer, toi, ici ! à Paris ! Et, sans achever sa phrase, il s’avança vivement, les bras ouverts.

Sordeuil réprima cet oubli de l’étiquette en saisissant à la fois les deux mains de son interlocuteur ; puis , se penchant vers lui, il dit rapidement d’une voix basse :

— Je ne m’appelle plus George Trélan , mais George de Sordeuil ; tu n’es pas mon frère ; nous ne nous sommes jamais vus.

— Je ne suis pas ton frère ! répondit le plus jeune que ces paroles rendirent immobile; que veux-tu dire ?

— Rien, en ce moment. Quitte-moi , je le veux , Léopold, et souviens-toi qu’ici tu ne me connais pas.

— Quel mystère !

— Un mystère de mort; demain tu sauras tout ; voilà mon adresse. Demain à une heure. Maintenant ne me parle plus et va-t-en.

Sordeuil glissa une carte dans la main de son frère en la lui serrant avec une impérieuse énergie , et il lui tourna le dos. Ce mouvement le mit en face du jeune homme

blond qui venait de le faire parier et perdre vingt francs à l’écarté.

— Comment , dit celui-ci d’un ton enjoué, une discussion pour un coup de coude au milieu de cette cohue, des adresses échangées! Avez-vous perdii la tête? Allons, mon cher Sordeuil, et vousTrélan, calmez votre humeur belliqueuse, et permettez que je vous présente l’un à l’autre.

— Vous vous trompez , d’Épernoz , répondit le frère aîné en imposant silence à Léopold par un signe expressif; il ne s’agit pas ici d’une querelle, mais d’une reconnaissance. J’ai rencontré quelquefois dans le monde M. Trélan.

— Un cœur d’Amadis sous un frac d’étudiant en droit, reprit le joueur avec une emphase ironique; puisque nous sommes en paix, permettez- moi, vertueux Léopold, de faire une confidence au pécheur que voici. Mes paroles pourraient blesser votre candeur de dix-huit ans.

— Au revoir, monsieur Trélan , dit Sordeuil en jetant à son frère un regard qui lui prescrivait de s’éloigner.

Soumis à cet ascendant de l’âge qui survivra toujours au droit d’aînesse , ou peut-être subissant l’influence du secret dont il attendait la révélation, car tout mystère est un pouvoir, Léopold, s’éloigna en silence ; mais, à défaut de parties, ses traits, où brillaient fa franchise et l’ardeur de la première jeunesse , exprimèrent l’émotion que lui avait causée cette rencontre inattendue.

— Maintenant que le lycéen est parti, reprit d’Épernoz, voici ce dont il s’agit. D’abord pardonnez-moi d’avoir perdu votre argent; je suis d’autant plus coupable, que je n’ai pas employé tout mon talent à le défendre. Mais voilà une demi heure qu’un bonheur odieux me cloue à cette table de jeu, et j’ai affaire ailleurs; mon gros Othello vient d’arriver.

— Monsieur Javerval ?

— Lui-même. Le voilà qui salue madame d’Argenest, là, près de la cheminée.

Au premier coup d’œil, le personnage désigné par d’Épernoz n’avait rien qui justifiât le nom tragique dont il se trouvait affublé. C’était un de ces beaux gros messieurs de quarante-cinq ans , à mine somptueuse et à tournure prépondérante, dont le mérite , méconnu des femmes du monde , est en revanche fort apprécié des danseuses. Le col, captif d’un carcan de mousseline trois fois empesée, l’abdomen embreloqué d’une demi-douzaine de cachets de montre cliquetant à chaque pas comme les sonnettes d’une mule, il florissait dans un habit noir tout neuf, dont les basques écartées par un embonpoint irrespectueux, tandis qu’il s’inclinait devant la maîtresse de la maison , lui donnaient l’air d’un énorme scarabée , enr’ouvrant les ailes pour prendre son vol.

— Avez- vous remarqué l’épingle de son jabot ? demanda le joueur à son ami.

— C’est un rubis , si je ne me trompe , répondit celui-ci.

— A merveille ! et que pensez-vous de ce rubis ?

— Je ne suis pas joaillier, dit Sordeuil avec une impatience mal déguisée.

— Je le sais ; mais, d’après l’expression sournoise qu’a parfois votre regard, je vous croyais observateur. Eh bien ! mon cher confident , je vais aider votre sagacité. Le rubis de ce bourgeois signifie qu’en ce moment sa femme est à l’Opéra où elle m’attend.

— En vérité ! s’écria George dont la curiosité et l’intérêt parurent subitement éveillés.

— Puisque j’ai commencé, autant vaut tout vous dire; d’ailleurs j’ai besoin de vous. Sachez donc que cet homme replet est outrageusement jaloux, comme tous les hommes

replets. U va toujours furetant dans l’appartement de sa femme ; il fouille les tiroirs, il ouvre les lettres, il compte, je crois, les feuillets de papier à l’instar de Barlholo. Bref, cela crie vengeance, et je suis le vengeur . Mais l’espionnage marital rendant les intelligences difficiles , j’ai dù aviser à un moyen de communication prudent et commode. Or , mons Javerval , dont le grand-père était bijoutier , possède , pour sa décoration personnelle , une collection de pierreries à rendre jalouse une duchesse douairière. L’épouse opprimée m’en a donné la liste, dont j’ai composé une espèce de lexique, imité des fleurs persanes et des quipos indiens; dans cette idiome symbolique et hiéroglyphique , chaque pierre a son sens, chaque camée sa signification. Depuis qu’elle me distingue, madame Javerval préside d’elle-même à l’encravatement de son époux , qui se trouve ainsi l’agent de notre correspondance. Je vous assure que ce système est fort bon. Au lieu de perdre du temps et de commettre des imprudences en poursuivant la dame de mes pensées, je n’ai d’autre peine que d’attendre à la Bourse le mari , qui, chaque jour, a la complaisance de m’apporter à son cou un message de sa femme. Il est notre pigeon voyageur.

— Oh ! vous êtes un séducteur habile, dit Sordeuil avec un sourire contraint.

— Mon cher, vous pouvez en croire mon expérience , car, étant marié maintenant , j’ai étudié la question sous ses deux faces. Si vous avez affaire à un mari, pas de lutte, mais exploitation toute pacifique. Il n’y a que les sots qui guerroient ; l’homme d’esprit ne combat pas son ennemi, il l’utilise. Maintenant, voulez- vous me rendre un service ?

— Parlez.

— Je vais à l’Opéra porter la réponse au rubis. Il fau-

LE NOEl'I) GORDIEN.

drait que vous eussiez la complaisance d'accompagner ma mère et ma femme lorsqu’elles voudront partir.

— Ne suis- je pas tout à vous , mon cher Henri ? répondit George avec empressement.

— En bien ! venez ; que je vous fasse reconnaître en qualité de cavalier servant ; surtout quand je mentirai ne me trahissez pas. tya femme est trop jolie pour ne pas avoir droit à des égards , et je serais désolé qu’elle soupçonnât mes énormités. Depuis quelque temps sa froideur m’a fait faire plus d’une réflexion sérieuse et morale. II est certain qu’elle est cent fois mieux que madame Javerval, et souvent je me sens l’envie de devenir le plus exemplaire des époux ; mais comment résister au plaisir de ridiculiser ce gros homme qui m’a fait perdre cinquante mille francs à la Bourse ?

— La vengeance! elle justifie tout, ditSordeuil d’un ton grave.

— Vous accentuez ce mot-là d’une manière un peu corse, répondit en riant d'Épernoz ; pour moi, je ne comprends que la vengeance parisienne.

A ces mots l’époux infidèle prit le bras de son confident et traversa le salon en se dirigeant vers la jeune femme qui , un moment auparavant , avait entretenu un colloque mystérieux avec ce dernier , au moyen de la glace de la cheminée.

En voyant approcher son mari, accompagné de l’homme dont le regard semblait posséder sur elle une puissance inexplicable, madame d’Épernoz éprouva un malaise que trahit aussitôt sa contenance; elle regarda d’un

autre côté en adressant la parole à une de ses voisines ; puis, sans attendre la réponse, se redressa sur son fauteuil et respira à plusieurs reprises un flacon suspendu à son bracelet , comme si elle se fût préparée à une crise imminente. Les deux hommes arrivèrent jusqu’à elle sans qu’elle parût les avoir aperçus; à la voix de son mari, elle tourna la tête , sourit avec calme et répondit au salut de Sordeuil en affectant l’air froid et distrait par lequel les femmes cherchent à se débarrasser d’un indifférent ou d’un importun.

— Ma chère Clémence, lui dit d’Épernoz d’un ton gracieux, on vient de me prévenir qu’il y a ce soir une réunion des actionnaires du bazar. Il est nécessaire que j’y assiste pour veiller à nos intérêts, car il est question d’une mesure dont l’adoption me contrarierait beaucoup. J’y vais donc aller. Si l’assemblée se prolonge trop pour que je puisse revenir, voici monsieur de Sordeuil qui, en vrai chevalier français, se met à tes ordres et à ceux de ma mère ; je lui confie mes pleins pouvoirs.

— Si vous êtes obligé de partir, répondit la jeune femme avec vivacité, nous allons en faire autant; je ne tiens nullement à rester ici.

— Songe que ma mère a commencé son whist; l’arracher à sa partie serait attenter à la piété filiale; d’ailleurs; continua-t-il en s’appuyant sur le dos du fauteuil, il y a là trois ou quatre femmes qui seraient trop contentes si tu partais.

Clémence accueillit ce compliment par un sourire dont le dédain pouvait s’appliquer également à la galanterie de son mari et à la jalousie de ses rivales; puis, prenant brusquement son parti , mais selon l’usage des femmes, habiles à en décliner la responsabilité :

— Puisque vous le voulez, je resterai, dit-elle.

— En vérité, madame, reprit d’Épernoz en souriant.

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