UN ACTE DE VERTU
Madame,
Hier, lorsque je vous ai parlé de mes vertus, vous avee souri, et je suis resté court dès l’exorde de mon panégyrique ; car je le crains trop, ce méchant sourire, pour affronter son ironie silencieuse, sans pitié comme sans appel. Plus brave aujourd'hui, puisque je suis loin de vous, je veux vous convaincre en dépit de vous-même. Toutefois, Madame, que ce début ne vous effraie point ; je ne prétends pas infliger à votre moqueuse incrédulité le récit de toutes les belles actions qui décorent ma vie; modestie à part, la pénitence serait trop dure. Une seule petite histoire, dans laquelle j’ai joué un rôle digne, selon moi, des plus beaux âges de l’antiquité, suffira je l’espère, pour me réhabiliter dans votre estime et préserver désormais mon amour-propre de l’humiliation qu’hier vous lui ave* fait subir. Sans autre préambule, voici mon histoire.
11 y a un an, après avoir visité une partie des Pyrénées, je revenais de Saint- Gaudens à Toulouse, par une belle nuit du mois d*» septembre. Au point du jour, à mi-che-
min environ, je quittai la diligence pour en prendre une autre qui devait me conduire à C,..., où m’appelait le désir d’embrasser un de mes amis que je n’avais pas vu depuis plusieurs années, et dont je dois, avant tout, vous tracer le portrait, car il est un des principaux acteurs de mon drame, et la connaissance de son caractère est nécessaire à l’intelligence des événements que je veux vous raconter.
C’est à l’école de droit de Paris que j’avais connu Dambergeac; nous habitions le même hôtel, sur la place du Panthéon. Sans doute, Madame, vous avez quelquefois rencontré des enfants voués à la Vierge, et, pour cette cause, vêtus de blanc de la tête aux pieds; en naissant, mon condisciple avait été l’objet d’une consécration différente. Son père industriel, acquéreur de biens nationaux ; patriote par conséquent, avait voulu lui imprimer un stigmate républicain aussi indélébile qu’expressif. Au grand déplaisir du curé de la paroisse et de la marraine, bonne vieille fille aimant Dieu beaucoup et craignant le démon encore plus, Dambergeac avait été baptisé sous le nom païen d’Harmodius. C’était là une espèce de cocarde tricolore morale qui devait rayonner au front de l’enfant à travers toutes les vicissitudes des révolutions à venir.
Telle fut l’influence sous laquelle se développa mon ami. Dès l’enfance, il puisa dans l’exemple de son père et dans la chaude atmosphère de Marseille, sa ville natale, une indépendance de caractère et une exaltation de principes qui avaient atteint leur apogée à l’époque où je me liai avec lui. C’était alors un beau jeune homme de dixneuf ans, grand et svelte, à la poitrine large, à l’œil noir profondément enchâssé. Il connaissait ses avantages, et en tirait parti d’une manière que Staub eût peut-être critiquée ; mais on sait qu’il est une fashion adoptée par les
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étudiants, qui leur donne une physionomie à part. Un habit noir et juste, boutonné jusqu’au menton, faisait ressortir le buste athlétique d’Harmodius; un chapeau à forint basse, mais très-large des ailes, projetait de fortes ombres sur son visage bruni par le soléil du midi ; ses cheveux, qui eussent fait la gloire d’un Nazaréen, descendaient sur ses épaules en boucles noires et brillantes, d’après le système de coiffure à la Benjamin Constant. Ici la politique se trouvait d’accord avec la coquetterie ; mais Harmodius prouva que, dans les circonstances décisives, la patrie passait avant tout dans son cœur : le jour même où un député du centre dénonça la perruque de Sylla, il fit à l’opposition le sacrifice de ses cheveux flottants, et parvint, à force de coups de brosse, à faire prendre à ce qui lui en restait le type dictatorial proscrit, qui, dans ses idées, était devenu l’indice du plus pur libéralisme. Un de ces énormes rotins, nommés germanicus, qui donnent un faux air d’Hercule à ceux qui s’en servent, complétait habituellement son costume ; c'était là son digeste. Ainsi le cardinal de Retz portait dans sa poche un stylet en guise de bréviaire.
Quoique d’opinions différentes, une certaine sympathie de caractère et de conduite nous rendit promptement amis. L’école de Droit, c’est encore le collège ; une camaraderie franche et loyale unit facilement les jeunes gens destinés à suivre les mêmes études. Ne voyant tous deux dans ce complément de notre éducation que trois années à passer à Paris, nous étions fort décidés à effeuiller galment cette belle fleur de notre jeunesse, et à ne nous laisser asphyxier que le moins possible par le gaz narcotico-méphytique qu’exhalent le Code de procédure et les Pandectes» Je ne crois pas que pendant ces trois années il soit arrivé une seule fois à Dambergeac d’assister, du commencement à la fin, à l’un de nos cours. Suivant
l’exemple immémorial de l’immense majorité des étudiants, il venait exactement répondre à l’appel des professeurs, pour conserver ses inscriptions; et sa conscience se trouvait en paix. Quant aux examens, il se fiait à sa facilité de travail, .qui était remarquable : une semaine d’études et de veilles suffisait pour le mettre en état de soutenir la présence formidable des interrogateurs en robe rouge. D’ailleurs il n’avait aucune prétention aux boules blanches ; comme je ne sais quel dévot un peu trop attaché aux pompes de Satan, il faisait ce qui était strictement nécessaire pour entrer au ciel de la licence; rien de plus.
C’était avec une égale horreur qu’il fuyait ces horribles cabinets de lecture, capharnaüms scientifiques où pâlissaient quotidiennement ceux de nos confrères que nous appelions les estimables! En revanche, de la place du Panthéon au Pont-Neuf, et du carrefour de Bussy au Luxembourg, il n’était pas un magasin de modes ou de lingerie dont il ne fût l’oracle. Bachelier beaucoup plus expert en gaie science qu’en droit civil, il y prenait ses grades avec une grande ferveur, soutenant du matin au soir, de tout le feu de sa faconde méridionale, d'interminables thèses qui eussent fait les délices d’une cour d’amour. Ses succès en ce genre n’étaient pas toujours bornés par la rive gauche de la Seine : à différentes reprises, il nous vint un bruit vague de fabuleuses aventures accomplies par lui dans les parages lointains de la rue de la Paix et du boulevard Poissonnière. Ces récits merveilleux étaient pour nous, moins favorisés du destin, que les exploits de Bacchusdans les Indes; ils excitaient notre admiration et non notre jalousie, car la supériorité d’Harmodius était trop bien établie pour qu’il prît fantaisie à personne d’entrer en rivalité avec lui. Nul ne caracolait en casse-cou avec plus d’assurance dans l’avenue des Champs-Elysées, ou ne
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faisait un pareil massacre de poupées chez Lepage ; nul n'enlevait avec plus de grâce une partie de billard, ou n’entonnait d’une voix de basse plus foudroyante un couplet de Béranger. Il était le roi du Prado en hiver, et, en été, de la Chaumière du Mont-Parnasse ; aucun habitué n’y déployait un laisser-aller aussi séduisant que le sien dans cette espèce de danse qui offense la pudeur des gendarmes, et que les salons de bonne compagnie n’ont pas encore jugé convenable d’adopter. Harmodius, enfin, était la fleur des mauvais sujets de l’école; un type digne de Goettingue ou d’Iéna, mais embelli des grâces françaises.
Une seule chose balançait dans son esprit l’amour de la dissipation et de la galanterie : la politique, cette froide chape de plomb que toute intelligence est condamnée à porter, était chez lui une passion aussi turbulente qu’enthousiaste. La patrie était son idole, son ciel, son cauchemar; il en rabâchait le jour, la nuit il en rêvait : mais persuadé, ainsi que Joad, que la foi qui n’agit point ne saurait être une foi sincère, il ne se contentait pas d’un culte solitaire et caché. Je vous ai parlé de sa coiffure à la Sylla, je passe sous silence sa pipe d’écume de mer fermée par le buste du général Foy, ses foulards lithographiés à la Charte, ses bretelles plus séditieuses encore, sur lesquelles le vi eux drapeau étalait ses couleurs proscrites. Cette conspiration quotidienne de costume ne suffisait pas au patriotisme d’Harmodius ; il n’était, à la vérité, ni de la conférence Molé, ni de la conférence Daguesseau, mais en revanche il faisait partie d’une demidouzaine d’associations et de ventes libérales. S’agissaitil de haranguer un pair ou un député qui avait bien mérité de la patrie, au dire du Constitutionnel, ( en ce temps-là les jeunes gens lisaient le Constitutionnel ), Harmodius était l’orateur né de la députation; fallait-il porter triomphalement au cimetière du Père-Lachaise un ci-
toyen canonisé grand homme par le même Constitutionnel, l'épaule dTIarmodius était la première au brancard.
Tels étaient, Madame, ses goûts et ses passions; ses antipathies n’étaient pas moins vives. Il détestait surtout trois choses, ou plutôt trois espèces de personnes : les jésuites, les gendarmes et les claqueurs.
A cette époque des missionnaires essayaient de réchauffer le zèle des fidèles dans les différentes paroisses de Paris : — Infâmes jésuites! s’écriait Harmodius, qui, en sa qualité d’apôtre de la tolérance, ne tolérait rien ; à la tête d’une bande de philosophes de sa force, il suivait fort assidûment les exercices des révérends pères ; mais, au lieu d’un cœur contrit et pénitent, c’était l’abomination de la désolation qu’ils apportaient dans le sanctuaire: une mousqueterie de pois fulminants éclatant sous les pieds des assistants pieux ; des fioles d’assa-fœfida, mêlant leurs senteurs impures au parfum de l’encens; des refrains cyniques entonnés en répons aux cantiques du chœur, signalaient leur présence hostile et rappelaient les grotesques saturnales de la fête de l’Ane.
Le second diable bleu d’Harmodius était le gendarme; le gendarme chanté par Odry et proscrit par la révolution de juillet, immortalisé par la poésie et le malheur !
Quant aux claqueurs, ils se taisaient devant lui, comme se taisait la terre devant Alexandre ; son cri de guerre : la carte au chapeau! était si bien connu au parterre de l’Odéon, que les entrepreneurs de succès dramatiques, demandaient double paie pour faire ce théâtre, et le salaire n’était pas exagéré, car il était le plus souvent gagné sous les banquettes.
Tel fut Harmodius pendant tout le temps que nous demeurâmes ensemble. A travers les bouffées de ce volcan toujours grondant, bouillonnant, écumant, j’avais distingué des jets d’une flamme pure et brillante; je lui
LE NCEl'D GORDIEN.
croyais de l’avenir, car ses défauts, selon moi, venaient d’un luxe de force que devait tempérer l’âge et utiliser l’expérience. La fin de notre cours de droit nous sépara.
Je restai à Paris; il retourna à Marseille, où son père venait de mourir, et où des intérêts de famille réclamaient sa présence. Nous nous quittâmes donc, tendrement, mais 6ans tristesse, avec cette confiance du jeune âge qui dans . le présent aspire toujours l’avenir.
— Nous nous reverrons bientôt, me dit Dambergeac ; je le sens, mon destin est fixé ici ; Paris est la seule atmosphère où l’on puisse vivre. Si Sparte est impossible, vive Babylone !
Ce fût là son adieu.
Nous avions pris l’engagement de nous écrire; nous n’en fîmes rien, comme il est d’usage entre amis. Nous étions trop jeunes tous deux pour avoir beaucoup de temps à donner aux correspondances masculines. Plusieurs années se passèrent; la révolution de juillet arriva, et j’appris par le Moniteur la nomination de mon condisciple à une sous-préfecture dans les Pyrénées ; le crédit d’un oncle, député doctrinaire, lui avait valu cette place.
Deux ans après, Harmodius m’écrivit enfin lui-même pour m’apprendre son mariage avec une demoiselle de son arrondissement; telle fut la désignation dont il se servit. A la première de ces nouvelles, j’avais plaint les administrés; à la seconde, je plaignis la mariée, car, malgré ses bonnes qualités, mon ami ne me paraissait pas plus fait pour être un époux fidèle que pour remplir les devoirs d’un laborieux magistrat. La longueur de notre séparation et notre paresse épistolaire n’avaient pas diminué mon attachement pour Dambergeac; ce fut donc avec empressement que je saisis l’occasion de le revoir.
A chaque pas qui me rapprochait de C..., chef-lieu de sa sous-préfecture, je sentais renaître dans mon esprit les
souvenirs de notre vie commune; d’avance je savourai» le plaisir de reconstruire pour un moment, avec l’ami de ma jeunesse, ce passé d’hier déjà si loin de nous. Mille événements futiles, depuis longtemps absents de ma mémoire, y rentraient à la fois, et je saluais avec une involontaire mélancolie le retour de ces hirondelles de mon printemps. Depuis la fin de nos études, j’avais vécu comme vivent les jeunes gens, les yeux fixés vers l’avenir, et peu curieux de regarder en arrière, car la tentation d’Orphée ne tourmente guère que les vieillards ; mais en ce moment, je me sentais vieillard moi-môme, en songeant aux folles journées de ma vie d’étudiant. — Oui, c’était là le bon temps, me disais-je ; et cette pensée banale éveillait dans mon cœur je ne sais quelle tristesse rêveuse, dont les divagations auraient pu se résumer par ce vers de Béranger, le poète favori d’Harmodius :
Dans an grenier qu'on est bien à vingt ans I
Dansîa voiture où j’étais monté en quittant la diligence de Toulouse, je trouvai pour unique voyageur un personnage qui, malgré notre mutuel silence, ne tarda pas à attirer mon attention, et finit par me distraire de ma rêverie. C’était un jeune homme de vingt- cinq à trente ans, plutôt petit que grand , doué d’un embonpoint naissant qui se mariait heureusement au vermillon de ses joues, dont les contours lisses et charnus n’étaient altérés par aucun vestige de barbe. De gros yeux troubles donnaient à sa figure une expression extatique et pâmée. Rebroussés à outrance sur un front naturellement étroit, mais
agrandi par le rasoir qui avait laissé, aux tempes surtout, des traces récentes de son passage, ses cheveux, d’un blond jaune, lui retombaient sur les épaules en affectant le ruissellement désordonné d’une crinière de lion. A voir de profil ce visage rubicond accompagné de cette flamboyante chevelure, on eût dit une comète et sa queue.
La pantomime de mon nouveau compagnon ne me parut pas moins remarquable que sa physionomie. Tantôt, saisi en apparence d’un étouffement subit, il se penchait à la portière en aspirant l’air du dehors aussi bruyamment que renifle un marsouin ; tantôt s’enfonçant dans l’angle de la voiture, il laissait tomber sa tête sur sa poitrine, et demeurait long-temps ainsi, plongé dans la torpeur d’un boa qui digère. Tour à tour il se passait pesamment la main sur le front, geste familier aux hommes de pensée, tourmentait ses cheveux d’un air songeur, levait les yeux au filet de l’impériale comme si, à travers les boîtes à chapeaux et les parapluies qui s’y balançaient, il eût poursuivi quelque inspiration récalcitrante, et de temps en temps remuait les lèvres en prononçant mentalement, je ne sais quelles conjurations cabalistiques. Sans la mondanité de son costume, je l’aurais pris pour un prêtre récitant son bréviaire et entraîné à son insu aux démonstrations d'une extase fervente. Tel qu’il m’apparraissait avec sa redingote de velours bleu bien relevée de boutons guillochés, sa chemise rose à petites fleurs, son chapeau de paille et sa cravate négligemment nouée, je crus voir en lui un acteur répétant un rôle. Dans ma perspicacité, je venais de décider que mon voisin devait être quelque baryton, ce qu’on nomme en province un Martin, emploi qui, selon moi, convenait parfaitement à son physique un peu empâté, quand d’un bond inattendu, il imprima une violente secousse à la banquette, enfonça triomphalement ses dix doitgs dans sa blonde cri-
17 î OEUVRES DE CH. DE BERNARD.
nière , écarquilla les yeux en se souriant il lui-même, et tirant de sa poche un petit portefeuille, se mit à écrire malgré la trépidation de la voiture.
— Un poète ! me dis-je alors, honteux de n’avoir pas deviné plus tôt. Rimaillant quelque peu moi-môme, je connais intimement plusieurs aigles de poésie, mais depuis long- temps je n’en avais surpris aucun en flagrant délit. Par le prosaïsme qui court, il fallait venir à deux cents lieues de Paris, au milieu des rochers des Pyrénées, pour rencontrer cet oiseau rare, un homme consciencieusement occupé à composer des vers. Je me rappelai alors que nous étions dans le ressort de Toulouse, la docte ville, la cité palladienne, et je restai convaincu que je venais d’assister à l'enfantement de quelque hymne-à la Vierge ou de quelque sonnet à Clémence Isaure, destiné au concours des jeux floraux.
Curieux de vérifier cette conjecture, j’engageai la conversation avec mon voisin, qui répondit à mes avances, d’un air gracieux, inspiré peut-être par la satisfaction vaniteuse, ordinaire compagne d’une paternité récent^. A part une recherche d’expression souvent laborieuse et une prétention continuelle à l’effet, mon poétique interlocuteur parlait comme un simple mortel, et sa conversation ne manquait ni de variété ni d’intérêt. Nous effleurâmes Beaucoup de sujets sans nous fixer à aucun, ainsi que font les jeunes gens; nous parlâmes tour à tour littérature, femmes, voyages. Mon compagnon, qui venait de voir la mer à Cette, se donna pour un touriste effréné.
— Et artiste, lui dis-je d’un ton flatteur, car je voulais arriver à mon but ; on ne peut pas vous ranger dans la classe de ces touristes porte-manteaux qui font par inintelligence ce que faisait Alfiéri par originalité, et courent le monde sans rien voir, rien apprendre, ni rien retenir. Vous savez mieux le prix du temps et le profit
que l’esprit peut tirer d'un voyage. C’est là votre journal ?
Mes yeux lui désignaient le portefeuille posé sur ses genoux ; il sourit négligemment et avec un accent de moquerie où perçait une complaisance secrète :
— Ce n’est pas un memento, ce sont de petits vers, me dit-il du ton de Vadius.
— A Iris ou à Elvire ? demandai-je.
— A Marthe.
— Marthe! le nom est joli, mais ingrat pour la rime
— Carte, Parthe, Sparte , dit vivement le poète.
— Charte, écarte, Sarthe, ripostai-je avec la prestes» d’un homme qui n’est pas novice à la chasse aux rimes, et qui a demandé plus d’une inspiration au dictionnaire de Richelet.
— Anche tu sei poeta l s’écria mon interlocuteur en parodiant le Corrège. Sur mes instances, et voyant que je n'étais pas trop indigne de m’asseoir au banquet de sa poésie, il me lut son sonnet à Marthe; car il retournait sonnet. C’étaient des vers tendres et inoffensifs, tels que je sais les faire moi-même, des vers comme il est permis à tout honnête jeune homme d’en composer de semblables le matin en se faisant la barbe , ou le soir en fumant un cigare sur le boulevard des Italiens. Ces vers commençaient par celui-ci, qui, je dois l’avouer, n’était pas le meilleur :
Votre amité, madame, ah! c’est trop ou trop peu.
J’ai oublié le reste , qu’alors je me rappelai littérale-
ent pendant quelques jours. C’est à dessein que je mentionne ce fait ; plus tard, Madame, vous saurez pourquoi.
— La céleste Marthe permet donc l’amitié , mais l’amitié seulement? dis-je au poète.
— Oui, on me fait faire antichambre, reprit-il, en souriant avec fatuité.
174 OEUVRES DE Cil. DE BERNARD.
— Et certes vous méritez tous les honneurs et toutes les félicités du salon. Charmer les ennuis de l’absence en composant des vers pour l’objet aimé, c’est digne d’un Amadis.
— Heureusement l’absence va finir ; ce soir, je l’espère, cette bluette sera arrivée à son adresse.
— Votre sévère amie habite donc C...?
— C'est toi qui l’as nommé , répondit l’amant , qui affectionnait les citations poétiques.
Ce nom de C,... changea le cours de mes idées et me ramena au souvenir de Dambergeac. Voyant que, selon toute apparence, je me trouvais èîi conversation confidentielle avec un de ses administrés, la pensée me vint de profiter de l’occasion , et de m’enquérir de quelle considération jouissait mon ami dans son arrondissement. Après plusieurs questions sur la ville de C..., sur la topographie, sur les ressources que pouvait offrir à un étranger la société de ses habitants ;
— Quel homme est votre sous-préfet? demandai-je d’un air indifférent.
Le poète tourna la tête de mon côté par un mouvément brusque ; ses sourcils subitement froncés donnèrent à ses gros yeux bleus une expression presque tragique , et il me sembla que sa jaune chevelure se hérissait sur son front.
— C’est un sous-préfet , répondit-il enfin en laissant tomber chaque parole avec l’écrasant dédain d’une sentence sans appel.
Cette réponse ne m’apprenait rien, car il est det sous-préfets de toutes les espèces; j’en connais même de spirituels et d’indépendants ; mais si les paroles étaient ambiguës, l’ironie de l’accent était suffisamment explicite.
— Peste, dis-je en moi-même, il paraît que Dambergeac s’est fait des ennemis, et que je me suis adressé à
l’un d’eux... ; insistant; alors par une question insidieuse :
— On dit qu’il a une femme charmante?
Cette fois la physionomie du poète passa du grave au doux, et s’éclaira d’nn indéfinissable sourire.
— Madame Dambergeac est une femme ! dit-il avec emphase.
— Le sous-préfet est un sous -préfet, sa femme est une femme, vous avez une redingote bleue et nous sommes dans une diligence ; quatre vérités incontestables m’écriai-je du ton d’humeur que cause une curiosité désappointée.
Mon voisin secoua la tête d’un air mélancolique, et reprit avec un accent de compassion mêlée d’amertume.
— Une femme jeune et belle, unissant les grâces de l’esprit aux qualités du cœur, enchaînée à un homme vulgaire, grossier, despote, incapable de l’apprécier; c’est là une histoire bien simple, et qui peut être racontée en deux mots : Madame Dambergeac n’est pas comprise de son mari. Voilà tout.
Je restai muet. A ma connaissance, Harmodius avait compris trop de femmes pour que l’inintelligence conjugale : qui lui était attribuée ne bouleversât pas toutes mes idées. De deux choses l’unœ : le Lovelace de l’école de droit, aujourd’hui dégénéré, avait subi une complète métamorphose , ou madame Dambergeac, cette ange incomprise, selon mon voisin, devait être en réalité un hiéroglyphe indéchiffrable. Dans l’un ou l’autre cas, ma visite acquérait un intérêt que je n’avais pas prévu ; aussi, la vue des clochers de C..., que nous aperçûmes en ce moment, me causa-t-elle l’émotion involontaire qu’inspire le pressentiment d’un drame prochain.
— Ah ! Dambergeac ne comprend pas sa femme, me dis-je en descendant de voiture ; eh bien ! je la comprendrai, moi; dussé-je consacrer sept ans à cette étude;
autant de temps qu’ Alfieri en mit à apprendre le grec.
Notre arrivée avait terminé la conversation. Je pris congé de mon compagnon en lui souhaitant tous les succès imaginables en amour ainsi qu’en poésie, et, après avoir déjeûné à la hâte, je me rendis à la sous-préfecture.
— M. le sous-préfet arrive ce matin; nous l’attendons d’une minute à l'autre, me dit le concierge ; si monsieur veut repasser dans quelque temps...
— J’aime mieux attendre ici, répondis-je ; et, sur l’assurance donnée par moi que j’étais ami intime de Dambergeac, je fus introduit dans son cabinet de travail. Un bureau circulaire, entouré de fauteuils, occupait le centre de cette pièce ; des bibliothèques à casiers, dont les cartons verts portaient tous quelque étiquette administrative, masquaient les boiseries ; les intervalles étaient remplis par des cartes géographiques, parmi lesquelles brillait au premier rang celle de l’arrondissement de C...; en face des fenêtres, sur un socle de bois peint simulant le marbre, apparaissait le buste, en plâtre, du roi des Français. A cette vue et en me rappelant le républicanisme d’Harmodius, je ne pus m’empêcher de sourire ; mais avant que j’eusse le temps de poursuivre mes observations, un bruit roulant qui fit bruire les vitres et parut émouvoir la sous-préfecture tout entière, attira mon attention au dehors.
Dans la cour, dont la grille venait de s’ouvrir, 6e ruait avec un fracas solennel une calèche escortée de deux gendarmes à cheval, le sabre nu à la main. Un homme de haute taille, coiffé d’un chapeau à plumes et vêtu d’ui uniforme bleu à broderies d’argent, descendit de la voi ture; après avoir remercié et congédié son escorte par ui salut plein de gravité, il monta le perron. Un momen j après, la porte du cabinet s’ouvrit, et Dambergeac se jet dans mes bras.
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Après les premiers moments d’effusion, nous nous examinâmes tous deux avec une égale curiosité, car huit années s’étaient écoulées depuis notre dernière entrevue.
— Tu es pâle et maigre, me dit Harmodius au bout d’un instant.
— En revanche, répondis-je, je te trouve gras et rose; si je suis la satire du célibat, tu es le panégyrique vivant du mariage.
En effet, il s’était opéré en lui un changement qui devait paraître avantageux à beaucoup de gens; il avait pris de l'embonpoint et annonçait une propension décidée à devenir ce que le peuple appelle un bel homme, c’est-à-dire un gros homme. Son teint, autrefois basané, s’était éclairci et offrait à l’œil ces tons frais et reposés qui caractérisent les portraits d’homme de Largillière. Il n’y avait plus de politique dans ses cheveux, artistement frisés et roulés en conque marine au-dessus du front, comme ceux des garçons de café. Ce genre de coiffure, joint à deux minimes favoris coupés en croissant de l’oreille au nez, lui donnait une physionomie bourgeoise, pouparde, trop bien portante, à laquelle la solennité du costume préfectoral semblait ajouter je ne sais quoi de gourmé et d’important qui me déplut souverainement. Du reste, je cherchai vainement entre les sourcils d’Harmodius le froncement dur et impérieux, habituel aux tyrans domestiques, et que- je m’attendais à y trouver incrusté, d’après les confidences de mon voisin de diligence.
— Je te surprends au milieu de tes grandeurs, dis-je en me rasseyant; sais-tu que sous ce costume et avec les estafiers qui t’accompagnaient tout-à-l’heure , tu as quelque chose d’imposant et de grandiose? Tu as fait dans ton palais une entrée de pacha à trois queues.
— Tu nie trouves in fioccki en l’honneur de monsei-
gneur d’Auch, qui achève sa tournée diocésaine et que je viens de reconduire jusqu’aux limites de mon arrondissement.
— Comment ! tu te fais garder par des gendarmes et tu hantes des évêques! des archevêques!! les uns ne sont donc plus des janissaires, ni les autres des jésuites?
Le sous-préfet sourit.
— Je t’assure, dit-il, que mes gendarmes sont tous de très-honnêtes garçons ; et que parmi ces messieurs du clergé d’Auch il se trouve des hommes fort distingués ; d’ailleurs ma femme est nièce d’un des vicaires-généraux.
— Qu’as-tu fait de tes favoris à la Torquato qui étaient l’adoration de cette pauvre Armandine ? demandai-je en changeant de conversation.
— Ma femme n'aime pas la barbe, et puis ce qui est permis à un étudiant messiérait à un magistrat.
Je me mis à rire.
— Magistrat et Harmodius! m’écriai-je; je ne puis m’habituer à l’accouplement de ces deux mots. Dis-moi? comment te tires-tu de ta correspondance avec tes maires de village, de tes audiences, de tes séances aux conseils de révision? etc.; la main sur la conscience, ne t’est-il jamais arrivé de t’endormir sur une circulaire administrative ou sur une instruction ministérielle ?
— Dans le commencement, répondit mon ami, j’étais obligé pour me tenir éveillé de me piquer les jambes avec une épingle. Maintenant j’y suis fait ; je suis sûr que je ne prends pas plus de cinquante prises de tabac par séance de travail.
A propos de tabac, nous sommes près de l’Espagne,
tu dois avoir de bons cigares, donne-m’en un; cela neutralisera peut-être l’odeur de paperasses qu’exhale ton sanctuaire,
— Désolé, rhy dear ; je ne fume plus. Ma femme ne supporte pas le cigare et...
— Parbleu ! interrompis-je, impatienté de ce mot : ma femme ! qui revenait à tout propos, madame Dambergeac ne saurait être plus délicate que Juliette, à qui l’odeur de la pipe attaquait réellement les nerfs et que tu avais si bien apprivoisée, qu’elle fumait à la fin comme une véritable Andalouse.
— Juliette était ma maîtresse, madame Dambergeac est ma fomnïe, dit Harmodius d’un ton dogmatique.
— M. Pinchon ne parlerait pas mieux, pensai-je; mais où diantre mon poète de ce matin a-t-il vu que ce modèle des maris fût un second Raoul Barbe-Bleue ?
Pour satisfaire autant qu’il le pouvait ma fantaisie de tabac, Dambergeac me présenta une boîte en or dont le couvercle offrit à mes yeux une image royale, la même qui figurait en buste au milieu du cabinet, mais entourée cette fois d’une pléiade de jolis princes et d’aimables princesses, le tout délicatement peint en miniature. Dans le cabinet d’un employé du gouvernement, le buste de Louis-Philippe était un meuble obligé, mais son portrait sur une tabatière me parut appartenir à ce dévouement sentimental et personnel qui a été si souvent reproché aux royalistes de la restauration.
— Tu es donc décidément juste-milieu? demandai-je brusquement.
— Je suis sous-préfet, dit Harmodius.
Il n’y avait rien à répondre, et je me tus, émerveillé non pas du changement qu’avaient subi les habitudes, les manières, les principes de mon ami, mais de ma propre naïveté, qui avait cru retrouver dans le fonctionnaire de 1834 l’étudiant de 1826.
En ce moment la porte s’ouvrit et un domestique parut sur le seuil.
— Madame attend Monsieur, dit-il, la messe est sonnée; et il sortit.
Je fis un bond sur mon fauteuil, car ce dernier trait était le coup de grâce.
— La messe ! m’écriai-je ; tu vas à la messe; sérieusement, décemment, chrétiennement, sans boules fuirai-^ nantes, ni clef forée dans tes poches?
Toutes les impiétés commises par mon ancien condisciple à Saint-Eustache et à Sainte-Geneviève s'étaient réveillées dans mon souvenir à ces mots inoufe : la messe est sonnée.
Le sous-préfet se leva; sa figure resta sereine, et un indulgent sourire effleura ses lèvres.
— Mon arrondissement est très-dévo|, dit-il, et il est d’une sage politique de ménager les croyances des populations; le gouvernement nous donne à cet égard les instructions les plus positives. Je vais à la messe d’onze heures tous les dimanches; d’ailleurs Marthe est trèspieuse.
— Marthe ! interrompis-je vivement.
— C’est le nom de ma* femme. Viens, que je te présente à elle. Si tu tiens à lui plaire, offre-lui le bras et accompagne-nous à l’église. C’est un ancien aumônier de régiment qui dit la messe... l’aflaire d’une demi-heure, pas davantage.
Au moment ou je m’approchais d’une fenêtre pour prendre mon chapeau, j’aperçus dans la rue mon compagnon de voyage, l’homme au sonnet, marchant les yeux en l’air, sans doute en quête d’une rime rebelle ou de quelque ange invisible pour moi. A sa vue une révélation soudaine illumina mon esprit, comme en se levant une rampe de théâtre éclaire la scène où le drame va commencer.
— Madame Dambergeac, s’appelle Marthe !
le nœud Gordien.
Et dans un accès de curiosité tel que j’en avais rarement éprouvé de semblable, je me précipitai sur les pas d’Harmodius, qui, après avoir changé son uniforme de sous-préfet contre un costume entièrement noir dans lequel régnait encore une certaine majesté administrative, se dirigeait vers l’appartement de sa femme.
Nous trouvâmes madame Dambergeac dans un petit salon qui précédait sa chambre à coucher. Debout devant une fenêtre, la jeune femme tenait d’une main son livre d’heures, de l’autre le petit rideau de mousseline qu’elle avait soulevé pour regarder dans la rue, et qu’elle laissa retomber négligemment à notre approche. Lorsqu’elle se retourna, je l’enveloppai d’un de ces regards elliptiques et pressants, qui sans insolence étreignent une femme de la tète aux pieds, en s’emparant des moindres détails do sa personne avec la promptitude et la fidélité que met la cire à prendre l’empreinte d’un cachet. Du même coupd’œil j’aperçus un cachemire rouge retenu autour du cou par une épingle à camée et descendant presque jusqu’à terre, ainsi que les nouvelles mariées de la petite bourgeoisie portent triomphalement le plus beau châle de leurs corbeilles de noces; une robe verdâtre, couleur malheureusement alliée à celle du cachemire; des souliers ou plutôt des pantoufles en maroquin mordoré; un de ces engloutissants chapeaux en paille d’Italie que je déteste; sous ce chapeau une figure pâle encadrée de cheveux blonds dont le double bandeau, plus abondant que régulier dénonçait l’incorrection paresseuse d’une coiffure du matin ; enfin, pour trait principal, deux yeux bleus * n
clair, fendus en amande, allongés encore par un clignement moitié dédaigneux, moitié langoureux, familier à beaucoup de femmes dn monde, et qui, accompagné d’une imperceptible inclination de tête, répondit à mon salut d’une manière ducale assez impertinente.
Cette toilette, dont le goût équivoque eût été de la vulgarité sans la valeur réelle du cachemire, annonçait une provinciale ; l’attitude du corps légèrement ployé pouvait se prendre également pour l’eflet d’habitudes indolentes ou pour cette flexion involontaire, mais non sans grâce, qu’imprime souvent aux tailles sveltes une organisation délicate ou maladive; le visage ovale, un peu busqué, avait une distinction naturelle, gâtée à demi par son expression à la fois hautaine et élégiaque; les yeux enfin, avec leurs rayons châtoyants et le jeu expressif des paupières , étaient de ceux qu’un homme peut ne pas aimer, mais qu’il regarde plus d’une fois ; leur éclat autant que leur couleur me rappela certains saphirs dont il était question dans le sonnet à Marthe; au total, madame Dambergeac était une fort jolie femme de vingtquatre ans, et si mon compagnon de voyage avait dit vrai, son mari était inexcusable de ne pas la comprendre.
— Ma chère Marthe, dit Harmodius, voici un de mes meilleurs amis dont je t’ai souvent parlé, le comte Léopold de Cast.
Malgré ma préoccupation d’observateur, je ne pus m’empêcher de sourire à cette présentation solennelle. A l’école de droit, mon innocent titre de comte avait été mille fois l’objet des plaisanteries libérales de mon condisciple. L’accent sérieux dont il le proclamait aujourd’hui m’apprit que l’habit de sous-préfet avait réconcilié l’ex-carbonaro avec la noblesse aussi bien qu’avec le clergé.
Après quelques phrases de politesse banale, j’offrk le
bras à madarnê Dambergeac , selon la recommandation qui m’en avait été faite , et nous partîmes pour aller à la messe contre laquelle je n’avais aucune objection. Quoique l’église ne fût pas éloignée de la sous-préfecture , nous montâmes en voiture pour nous y rendre, faste inusité dans une petite ville. Je crus môme un moment que nous serions accompagnés par la gendarmerie qui avait servi d’escorte à Harmodius ; cette gloire nous manqua, mais en revanche nous eûmes celle de traverser la nef dans toute sa longueur, et de nous installer au banc réservé à monsieur le sous-préfet, immédiatement devant la grille du chœur.
Lorsque je vais à la messe, c’est à l’entrée de l’église, au rang des pauvres et des humbles , que je me place, laissant à de plus dignes que moi le haut du sanctuaire. Je fus donc presque embarrassé d’une distinction qui me parut quelque peu pharisienne, puis je m’y habituai ; mais après avoir triomphé de ma gaucherie, je fus moins heureux à l’égard d’une distraction involontaire causée par mes voisins.
Harmodius était admirable de maintien et de conduite ; les bras croisés sur la poitrine , les yeux imperturbablement fixés sur une hirondelle qui becquetait les vitraux d’une des fenêtres du chœur, il se levait quand il fallait se lever, s’asseyait quand il convenait de s’asseoir avec une intelligence et une ponctualité dont eût pu s’honorer un sous-préfet de la congrégation. Si je fus édifié de la contenance de mon ami, en revanche madame Darnbergeac, à côté de qui je me trouvais placé, me parut moins absorbée par ses prières que je ne devais m’y attendre, d’après la dévotion qui lui avait été attribuée par son mari. 11 me sembla qu’elle lisait bien longtemps la même page ; de plus je remarquai que chaque fois qu elle se levait ou s’asseyait, elle tournait la tète, mouvement qui
Hiadame Dambergeac, et ses gros yeux me lancèrent un regard de dépit et de colère concentrée. Il me traitait en rival, je ne sais pourquoi ; je ne sais pourquoi non plus j’acceptai cette position, et sans y être autorisé par la personne la plus intéressée à ce débat naissant, je relevai aussitôt le gant qui m’était jeté.
— Quel est ce gros garçon qui vient de saluer 1 demandai-je à Harmodius en regardant sa femme du coin de l'œil.
Madame Dambergeac se mordit la lèvre en faisant une petite moue dédaigneuse qui concernait évidemment le gros garçon ou moi : lequel des deux ? je n’en savais rien encore.
— C’est le receveur des contributions, répondit Harmodius; M. Aimé Morisset.
— De Morisset, dit la sous-préfète d’un ton bref.
Ce de tranchait la question ; il devenait évident que la mine méprisante était à mon adresse et destinée à venger M. Aimé de cette épithète impertinente : Gros garçon!
Que madame Dambergeac fût la Marthe du sonnet, cela n’était plus un doute pour moi ; mais quelle était réellement la nature de l’amitié dont parlait le poète dans ses vers, voilà ce que j’étais curieux de savoir. S’il se fût agi de toute autre femme que de celle de mon ami, ma curiosité m’eût paru indiscrète et puérile, ou plutôt je ne l’aurais pas éprouvée. Mais la communauté fraternelle dans laquelle j’avais longtemps vécu avec Harmodius me justifiait à mes propres yeux. 11 me sembla que mon initiation volontaire aux secrets de son ménage n’était pas une intrusion blâmable, mais une action aussi légitime que naturelle, et qui, dans une circonstance où son honneur pouvait courir quelques risques, devenait presque un devoir. Ce fut donc sans aucun remords qu’acceptant son invitation de rester à C.... jusqu’à la fin
de l’automne, et plus longtemps si cela me convenait, je résolus de poursuivre la lecture du roman dont je n’avais encore épelé que le premier chapitre.
Il y avait un bal le soir même à la sous-préfecture. Dambergeac, qui avait de la fortune et dont la femme était riche d’ailleurs, avait monté sa maison sur un pied assez brillant, et il mettait dans sa manière de représenter le gouvernement aux yeux de ses administrés, une sorte de somptuosité vaniteuse. En ce moment il était fort préoccupé des détails de sa soirée.
— Crois-tu que cette fois nous aurons quelques-uns de nos gentilshommes ? demanda-t-il à sa femme avec un sourire aigre-doux, lorsque nous fûmes rentrés.
— J’ai la promesse positive de madame de Ginévry, répondit Marthe, et madame du Dressant non-seulement m’a donné sa parole, mais m’a dit qu’elle se chargeait de décider sa belle-sœur à venir.
— Il faut que tu saches, me dit Harmodius , que nous avons ici un faubourg Saint-Germain au petit pied qui imite littéralement, à l’égard de nous autres fonctionnaires de juillet, la conduite que tient son aîné envers le château des Tuileries. Nos boudeurs sont plus têtus encore que ceux de la rue de Varennes, s’il est possible. Les femmes sont parfaitement polies pour Marthe, qui d’ailleurs est une des leurs ; ces dames se voient souvent et se rendent leurs visites avec une exactitude scrupuleuse, mais le matin seulement : le soir il semble que la sous-préfecture devienne un lazaret où est la peste. Croirais-tu que depuis près de quatre ans que je suis ici, je n’ai pas pu décider un seul de ces hobereaux à mettre le pied à mes assemblées?.. Et leurs femmes! c’est pis encore... un escadron de marquises de Pretintaille et de comtesses d’Escarbagnas !
Le sous-préfet fit entendre un rire bruyant dont l’iro-
LE NŒUD GOBDIEN.
nie ne couvrait pas entièrement son dépit secret, et entonna de sa grosse basse-taille la chanson de Béranger à laquelle il venait de faire allusion :
Vils roturiers
Respectez les quartiers. ....
C’était une réminiscence de l’Harmodius d’autrefois, mais madame Dambergeac y coupa court en se bouchant les oreilles d’un air impatienté.
— Vous pourriez, dit-elle, lorsque*cette pantomime eut imposé silence à son mari, traiter moins grossièrement mes amies; pour moi je les approuve, et à leur place je me conduirais comme elles le font ; certainement si je n’étais pas condamnée à faire les honneurs de mon salon, on ne m’y verrait pas. La cohue que vous m’obligez à recevoir n’a rien de fort attrayant pour une femme bien élevée, et sans être comtesse d’Escarbagnas on peut ne pas tenir infiniment à la société de madame Patageot, la femme du receveur de l’enregistrement, ou de madame la notairesse Capricard... Je pense que je peux médire un peu devant M. de Cast, ajouta la jeune temme en me jetant un sourire assez gracieux ; d’ailleurs, ce soir il jugera si je suis trop méchante; et sans attendre ma réponse ni celle de son mari, elle sortit.
— Marthe n’a pas tout à fait tort, me dit mon ami en sonnant; il est des exigences de position fort désagréables; tu verras à notre bal que nous sommes furieusement encanaillés, malgré toutes mes tentatives d'épuration.
Harmodius le niveleur métamorphosé en marquis de Moncade me parut une chose si bouffonne, qu.e je ne pus retenir un éclat de rire auquel l’entrée d’un domestique empêcha mon ami de faire attention.
— Toutes mes invitations pour ce soir ont-elles été exactement envoyées ? demanda-t-il.
— On a suivi la liste qu’à donnée Madame, répondit le domestique, et prenant sur une table un petit paquet de papiers : Voilà ce qui reste des lettres imprimées.
Harmodius prit lestJettres, les regarda un instant, et les froissant tout à coup dans sa main, donna sur le bureau un coup de poing capable d’assommer un bœuf.
— Vous serez donc toute votre vie un imbécile, s’écria-t-il; et cet autre animal d’imprimeur a juré de ne me faire que des sdttises. Je vous ai dit vingt fois et à lui aussi, que mon nom s’écrivait : petit d, apostrophe, A majuscule, et voilà qu’il l’estropie encore. Allez lui demander son compte ; désormais Mérignon sera l’imprimeur de la sous-préfecture.
— Je ne te savais pas si bon gentilhomme, dis-je à mon ami, quand le domestique fut sorti; depuis quand es-tu d’Ambergeac avec apostrophe ?
Harmodius essaya de sourire.
— C’est ma femme, répondit-il, qui pense que mon nom ainsi écrit a meilleur air sur ses billets de visite. D’ailleurs, c’est là sa véritable orthographe ; je l’ai trouvé moi-méme écrit de la sorte dans des titres de 1547.
— Peste ! tu as maintenant des titres de 1547, reprisje, sans pitié pour son embarras évident ; je n étais pas fâché de lui rendre en partie les moqueries dont il avait tant de fois poursuivi ce qu’il appelait autrefois ma gentilhommerie.
— Et pourquoi n’en aurais-je pas? s’écria-t-il avec l’espèce de brutalité que donne la conscience d’une mauvaise cause; il me semble que d’Ambergeac sonne aussi bien que Cast ou Castillon. — Puis, me prenant la main : Au fait, reprit-il, tu as raison de te moquer de moi, je suis ridicule ; mais le moyen de ne pas le devenir au mi-
lieu de ces hobereaux et de leurs bégueules de femmes?
— Pauvre Harmodius ! pensai-je lorsque je fus seul, le voilà fort en peine d’une apostrophe de plus ou de moins; et pendant ce temps sa femme lit ses prières à rebours sansqu’il s’en aperçoive ou s’en inquiète ! L’aveuglement est-il donc unt condition inévitable de la profession de mari ?
J’avais fait apporter mes effets à la sous-préfecture dont j’étais devenu le commensal ; le soir je fus donc le premier au bal, et j’eus le divertissement, parfois assez amusant, de voir arrivera la file les invités. J’eus lieu de reconnaître qu’en effet la femme d’Harmodius n’avait pas été trop médisante. Dans cette réunion, composée exclusivement d’employés du gouvernement, d’industriels et de membres de la petite bourgeoisie, tous solennellement vêtus ou plutôt endimanchés, car la sévérité du sous-préfet en fait d’étiquette était connue, il se trouvait plus d’une figure ridicule, plus d’une tournure empêtrée, plus d’une toilette ébouriffante ; maisoù ne s’en trouve-t-il pas ? Madame Dambergeac recevait et rendait les saluts de l’air nonchalant et hautain qui d’abord m’avait frappé dans sa physionomie, et faisait les honneurs de son salon en femme qui en eût volontiers fermé la porte aux neuf dixièmes des personnes invitées par elle. Je lui pardonnai cette maussaderie, dont pour moi d’ailleurs je n’avais pas à me plaindre, en faveur de nombreux détails de grâce et de beauté qui, le matin, m’avaient échappé, enfouis qu’ils étaient dans la passe d’un chapeau et sous les plis d’un cachemire, mais que révélait en ce moment une toilette de bal aussi fraîche qu’in-
190 ŒUVRES DE CU. DE BEhNÀRD.
discrète. Décidément madame Dambergeac était une fort jolie femme, et alors qui aurait pu lui contester le droit de jouer un peu à la duchesse ?
— Madame Capricard, annonça le domestique placé à
la porte du salon. ,
A ce nom et à la vue de la grosse bayadère empanachée qui entrait en se tortillant à outrance par manière de salut, les yeux de madame Dambergeac cherchèrent les miens, et nous échangeâmes un sourire qui eût fait tomber à la renverse la resplendissante notairesse si elle en eût compris le sens.
— Monsieur de Morisset, reprit le domestique. Cette fois ce fut moi qui cherchai le regard de Marthe, mais je ne le rencontrai pas.
Le poétique receveur des contributions fit une entrée aussi grave et aussi mélancolique que celle de madame Capricard avait été folâtre et évaporée. Il s’avança vers la maîtresse de la maison, lui adressa un salut cérémonieux propre à dérouter la médisance, et se mêla aussitôt au groupe d’hommes entassés au milieu du salon, et parmi lesquels il ne tarda pas à m’apercevoir. Sans doute il avait réfléchi depuis le matin, car au lieu de l’air hostile auquel je m’attendais, sa physionomie prit à ma vue une expression prévenante et amicale. Avec un empresement probablement tout de politique, dont je ne fus pas dupe, il vint à moi, et me frappant le bras familièrement :
— Eh ! bonsoir donc, me dit-il, Machiavel, Iago, Sixte- Quint, Talleyrand, tout ce qu’il y a de plus roué et de plus perfide au monde. N’avez-vous pas quelque pudeur du tour pendable que vous m’avez joué ce matin? et moi qui répondais à vos questions traîtresses avec une ingénuité digne de l’âge d’or ! ah ça, j’espère que si vous êtes curieux, du moins vous n’êtes pas indiscret, — Ces der-
niers mots furent dits d’un ton plus sérieux que le commencement.
— Kassurez-vous, répondis-je en riant, je vous promets de ne pas dire à notre Amphytrion que vous le trouvez grossier, despote et mauvais mari.
— Ni cela ni le reste, reprit monsieur Morisset avec un sourire qui dissimulait mal son inquiétude.
— Le reste, ce me semble, n’a rien qui puisse blesser la personne qu ? il concerne. Une femme voit rarement un crime dans l'intérêt qu’elle inspire, et dan6 cette circonstance je pourrais parler sans vous faire tort.
— Peut-être ; mais c’est votre silence que je réclame, répondit gravement le poète.
La ritournelle d’une contredanse interrompit notre dialogue. Mon interlocuteur s'élança vers madame Capricard, qui à son approche se leva par un petit bond enfantin dont gémit la banquette où elle se prélassait.- Ce couple, qu’on eût pu comparer à une galiote hollandaise traînée par un bateau remorqueur, fendit la foule au grand dam des fleurs et des rubans qui enchevêtraient la danseuse de la tête aux pieds, et prit place à l’un des quadrilles au milieu du salon. M. Morisset avait si bien combiné sa manœuvre que, sans affectation et comme par hasard, il se trouva en face de madame Dambergeac qui dansait avec
le colonel du régiment de cavalerie en garnison à C
Forcé de céder la place aux danseurs, je iùe rapprochai de la porte, mais sans perdre de vue les acteurs d’une scène qui, d’après mes observations précédentes, ne pouvait manquer de devenir intéressante, lorsque je sentis une main sur mon épaule.
— Tu verras qu’ils ne viendront pas, dit à mon oreille une grosse voix, d’un ton de mauvaise humeur. ,
Je me retournai et j'aperçus Harmodius; il regardait la
porte, et à chaque nouvel arrivant qui venait le saluer, se mordait les lèvres avec un dépit concentré.
— Qui est-ce qui ne viendra pas? demandai-je; car je ne savais ce qu’il voulait me dire.
— Nos seigneurs les vidâmes et hauts barons de C...., les Ginévry, les du Dressant, les Malescard et consorts; ils croiraient déroger s’ils venaient chez moi; pardieu ! cel» leur sied bien ! Ne voilà-t-il pas de nobles et puissants seigneurs? parce qu’ils ont un pigeonnier au milieu d’une mare à canards, ils se posent en châtelains; un tas de gentillâtres mal décrassés par la savonnette à vilain de leurs grands-pères!
— D, apostrophe Ambergeac, répondis-je, je croyais ta maison réconciliée avec celle de Montmorency.
— Enfin en voici un, reprit le sous-préfet, insensible à mon observation; et il me désigna du regard un beau vieillard qui entrait en ce moment, sans permettre que le domestique. l’annonçât. — Le comte de Ginévry, un vrai gentilhomme, celui-là : les Ginévry datent de 1300. Je viens de faire réparer la route qui passe devant son château... Mais il vient seul... Comment, sa femme n’est pas avec lui !
M. de Ginévry se glissa, avec l’aisance d’un homme du monde, à travers les personnes qui nous séparaient de lui, et salua, d’un air aussi gracieux que poli, Dambergeac, qui s’empressait à sa rencontre.
— N’aurons-nous pas l’honneur de voir madame la
comtesse? dit Harmodius en le regardant fixement; elle nous avait fait espérer cependant
— Malade, répondit le vieillard d’un ton pénétré; réellement malade et désolée de l’être aujourd’hui. Mais, vous le savez, ma femme est d’une santé si faible, si capricieuse! Après la contredanse, j’irai faire agréer ses excuses à madame Dambergeac, que j’aperçois plus belle
LE NOEl'D GORDIEN.
et plus séduisante que jamais Une toilette d’un goût
exquis
Et le comte s’approcha du quadrille, peut-être pour contempler de plus près les blanches épaules de la souspré fête, dignes en effet de l’admiration d’un vieil amateur. Harmodins fit entendre une espèce de grognement sourd*
— Malade ! dit-il, elle était ce matin à la messe. Est-ce que ce vieux marquis de Lanturlu me croit dupe de toutes ces défai'es? Maintenant que sa route est en bon état, il espère s’acquitter envers moi au moyen d’une visite. Patieqpe ! il n’a pas encore l’âge de l’exemption, et il peut
être sûr que je vais le faire pincer par la garde nationale. » Ah ! sa femme est malade ! Que dis-tu de ça?
— Je dis qu’il n’y a pas de loi qui oblige une femme à aller au bal, même au bal d’un sous-préfet. Mais répondsmoi, connais-tu beaucoup ce M. Morisset, qui figure en face de ta femme, et qui, en ce moment, à l’air d’un pingouin prêt à prendre son vol?
Le poète, en effet, la tête renversée en arrière, les cheveux au vent, les pouces dans les poches de son gilet, et les coudes arrondis eu forme d’ailes ou plutôt d’anses, balançait devant madame Dambergeac avec les grâces et le rengorgement d’un paon qui fait la roue. Au moment même où je venais d’attirer sur lui l’attention d’Harmodius, il ôta ses doigts des poches où ils semblaient emprisonnés pour recevoir, ainsi que le voulait la figure, les mains de Marthe, à laquelle il servait de vis-à-vis ; j’aperçus alors , entre le pouce et l’index du danseur , un objet presque imperceptible, car il en sortait à peine de trois ou quatre lignes, mais tranchant par sa blancheur sur la couleur jaune du gant. Après le tour de main,
M. Morisset se froissa les doigts par une sorte de'claquement triomphant, puis les réintégra dans son gilet. Le petit objet blanc avait disparu. Je regardai madame Damber-
gcac; elle s’éventait avec son mouchoir qu’elle semblait serrer fortement.
— Morisset ! me répondit mon ami, qui avait regardé sans voir, comme font les maris : garçon d’esprit, quoique ma femme le trouve prétentieux; c’est un de nos lions; il a une foule de petits talents de société ; il chUnte, il fait des vers, il joue de la clarinette, et entre nous je crois qu’il serre de près madame Capricard, pendant que le gros notaire perd son argent à la bouillotte. Époux stupide ! ils sont tous comme ça.
Je ne répondis rien à cette parodie inattendue du vers d’Hernani ; la moquerie de Dambergeac avait quelque chose de réellement affligeant.
— Époux stupide ! répétai-je en moi- même ; ta femme vient de recevoir un billet sous tes yeux, sans que tu y aies vu plus clair qu’à un tour d’escamotage de Comte ou de Bosco ; ris, tu as sujet d’être content ; ris de M. Capricard.
— M. le marquis de Montagnac ! annonça en ce moment le domestique, en jetant avec pompe ce nom gascon au milieu du bruit du bal.
— Je ne sais aucun gré à celui-ci de sa visite, me dit Harmodius. C'est un fin matois, qui par peur est resté maire de son village après la révolution, et qui maintenant fait du dévouement à l’ordre de choses pour placer ses enfants. Mais, Dieu me pardonne, n’a-t-il pas une cravate noire et des bottes?... Oui, pardieu ! des bottes... Voilà qui est sans gêne.
Harmodius fronça le sourcil et prit son attitude la plus imposante, au lieu d’aller au-devant du nouveau venu. Le marquis était un petit homme à physionomie fine et railleuse, vêtu avec l'insouciance de costume familière aux gentilshommes campagnards ; il s’avança en montrant de grandes dents blanches en manière de sourire et sans
avoir l’air embarrassé le moins du monde par l’attitude roide et gourmée de Dambergeac.
— Votre bal est charmant, monsieur le sous- préfet, dit-il en accompagnant ce compliment d’un salut dégagé, auquel le maître du logis répondit par une inclination de tête assez légère. — Dès le péristyle j’ai reconnu le goût parfait de madame Dambergeac. Je suis venu de Montagnac tout exprès pour votre soirée , et je m’applaudis de cette heureuse idée. Tout ce que je vois ici est vraiment d’une élégance, d’une distinction...
— Monsieur le marquis est sans doute venu à cheval, répondit Harmodius, sans se dérider à ces louanges ; ses yeux toisant le gentilhomme du haut en bas, s’arrêtèrent sur les bottes qui avaient blessé son amour-propre de maître de maison, et y restèrent fixés d’un air magistral.
M. deMontagnac suivit du regard la pantomime d’Harmodius, avança un pied comme pour mieux mettre en évidence la chaussure inculpée, et dit avec une bonhomie affectée :
— Je devine la cause de votre surprise, monsieur le sous-préfet ; vous êtes étonné de recevoir un pauvre maire de village en bottes ; vous vous attendiez sans doute à me voir en sabots.
— Comment donc, monsieur le marquis... je serai toujours honoré... même en sabots... balbutia le souspréfet aussi décontenancé que pourrait l’être un pédagogue recevant de la main d'un écolier la férule qu'il lui destinait.
Je laissai mon ami aux prises avec le campagnard, qui humait lentement une prise de tabac et souriait d’un mauvais sourire. La contredanse était finie et je voulais éclaircir un point plus intéressant pour moi que la petite guerre dont Harmodius me paraissait devoir payer les
frais. M’approchant de madame Dambergeac qui venait de s’asseoir , j’entamai la conversation par une de ces niaiseries qui se débitent au bal, lorsqu’on ne trouve rien de mieux à dire ; mais cette fois ma sottise avait un but.
— Quel joli mouchoir vous sert d’éventail ! comment appelez-vous ce genre de broderie? broderie au crochet ou à l’aiguille ?
— Broderie au plumetis, répondit madame Dambergeac en retenant et en roulant dans sa main le mouchoir que je faisais mine de toucher, pour mieux résoudre la grave question posée par moi. — N’allez-vous pas inviter madame Capricard? ajouta vivement la jeune femme.
J’obéis à ce changement de conversation, et je me mis à médire de la plantureuse femme de notaire, niais sans perdre de vue le mouchoir brodé que je soupçonnais, comme ïlarpagon accusait les hauts-de-chausses de La Flèche, et que la femme d’Harmodius chiffonnait d’un air préoccupé, tout en soutenant la conversation. Après une certaine manœuvre occulte dont je ne me rendis pas bien compte, elle posa le mouchoir sur ses genoux avec négligence, mais dans ce mouvement je m’aperçus que le bouton d’un de ses gants venait d’être défait. Les premières mesures d’une valse s’étant fait entendre au même instant, je saisis avec un empressement affecté la main qui me paraissait suspecte à son tour.
— Voici la valse que vous m’avez promise, dis-je pour justifier cette familiarité.
— Vous vous trompez, je vous ai donné la troisième, répondit madame Dambergeac en retirant la main plus brusquement encore qu’elle n’avait retiré le mouchoir, mais pas assez vite pour que je n’eusse pas le temps de glisser traîtreusement les doigts en dessous et de m’assurer de l’existence d’un papier entre la paume et le gant. Le valseur légitime, qui n’était autre que monsieur Mo-
risset, étant survenu, je saluai la sous-préfète avec un sourire de résignation. Lorsque mon tour de danser avec elle arriva enfin, le gant était rendu à son état d’innocence ainsi que l’avait été le mouchoir. Qu’était devenu le billet à travers tous ces voyages? je m’en doutais, mais il m’était impossible de le poursuivre davantage ; ce qu’il y avait de sùr c’est qu’il faisait son chemin.
Aucun autre incident digne d’être rapporté ne signala le reste du bal. Lorsque je rentrai dans ma chambre, je récapitulai mes observations de la journée, et je tins conseil sur ce quiil me convenait de faire.
— Le poète avau raison, dis-je en moi-même; le sonnet à Marthe est en ce moment à son adresse, et mon ami Harmodius se voit menacé (sans s’en douter, le mari qu’il est!) de la plus humiliante catastrophe qu’un homme puisse subir. Quel est mon devoir en cette occurrence ? Interviendrai-je ?
Cette question n’était pas de celles qu’on peut résoudre ex abrupto, à quatre heures du matin et au sortir du bal ; je me couchai donc sans m’en préoccuper davantage, et en disant avec l’ancien :
— A demain les affaires 1
Ici, je dois confesser un sentiment assez mauvais, que me fit éprouver, à mon réveil, la pensée de la catastrophe dont était menacé mon ami; l’intérêt que je lui portais ne fut pas exempt de moquerie : toutefois, cette petite trahison se trouvait à demi justifiée par les antécédents de notre liaison, et n’était après tout qu’une revanche. A l’école de droit, Harmodius m’avait enlevé.
avec toute la déloyauté imaginable, le cœur d’une belle personne qui, sans lui, me fût restée fidèle, peut-être ! La loi du talion légitimait donc de noires représailles auprès desquelles un sourire involontaire était la, plus pardonnable des vengeances. Je me reprochai pourtant ce sourire ; je mis quelque graudeur d'âme à oublier mes griefs passés, et, pour être sûr de ne pas laisser influencer ma décision par les couseils d’une rancune partiale, je formulai, en termes généraux, la proposition que je m’étais promis de résoudre.
— Le dévouement, qui nous fait mettre a la disposition d’un ami notre bourse, notre crédit, au besoin notre épée, nous impose-t-il aussi la loi de prévenir le malheur conjugal près de le frapper? — Telle fut la question que je m’adressai, en me promenant dans ma chambre, où je m’étais enfermé comme dans le cercle de Popilius ; question grave, ardue, propre à embarrasser les têtes les mieux organisées, les âmes les plus loyales, et à laquelle je finis par répondre affirmativement. Malgré l’autorité de Molière, qui prescrit de ne jamais mettre le doigt entre l’arbre et l’écorce, je. décidai que l’amitié créait des obligations particulières; qu’en toute adversité, matrimoniale ou autre, Pylade devait secours à Oreste; ladite loi sans exception, sauf toutefois le cas unique où Pylade serait lui-même amoureux d’Hermione.
Après avoir ainsi défini et tracé le devoir de l’amitié, le droit que j’avais de prendre la défense d’Harmodius s’établissait de lui-même ; ce n’était plus là qu’une simple question d’intervention ; chacun le sait, en intrigue d’amour aussi bien qu’en politique, rien de plus élastique que les principes de ce droit ; rebelles et parfois funestes à ceux qui les appliquent maladroitement, ils obéissent à toute main puissante ou habile. Sganarelle et sa femme, battant de compagnie le voisin officieux qui veut les ré-
, concilier, dégoûtent de l’intervention que rend attrayante, en revanche, le juge mangeant l’huître des plaideurs. L’essentiel, c’est d’être le plus fort et d’arriver à temps; ►
or, ma vanité m’empêchait de redouter la supériorité de M. Morisset, et mes observations préliminaires m’avaient appris que le débat était encore indécis.
Le droit et l’opportunité de l'intervention une iois reconnus, il restait à en déterminer le mode. Ici les difficultés se fussent compliquées pour une intelligence vulgaire, mais aux yeux d’un homme unissant à l’expérience de la vie quelque usage du monde, il n’y avait pas deux chemins à prendre. Avertir le mari, était un trait de femme de chambre congédiée ; s’adresser à l’amant, avait un caractère de donquichotisme par trop ridicule; prêcher à l’éjpouse chancelante un sermon pathétique sur la foi conjugale, eût été fort beau sans doute; mais, habitué à jouer en pareille rencontre ce qu’on appelle vulgairement le rôle de l’avocat du diable, je craignais de nuire par ma gaucherie à la cause que je voulais défendre. Un seul parti était à la fois prudent, habile et convenable.
Pour protéger le mari contre les tentatives de l’amant, il fallait de toute nécessité faire la cour à la femme; de cette manière, toutes les difficultés enfantées par une délicatesse trop scrupuleuse s’évanouissaient à la fois : amoureux de madame Dambergeac, j’avais le droit de tout lui dire; rival de M. Morisset, je me mettais vis-à-vis de lui dans les conditions d’une concurrence loyale ; Harmodius, enfin, n’avait aucune raison de se plaindre, puisque c’était pour défendre son drapeau que j’endossais l’uniforme ennemi ; en toutes choses, la fin ne justifie-t-elle pas les moyens?
Lorsque je descendis pour le déjeuner, mon parti était bien arrêté; la sous-préfète avait un soupirant de plus.
Le calme parfait de cette passion improvisée me per-
mettait de ne faire aucune faute ; aussi, loin de compromettre mes chances de succès par ces génuflexions irréfléchies et anticipées, écueil des âmes réellement éprises, je m’imposai d’abord une impénétrable réserve. Pendant trois jours entiers, j’observai avec une attention extrême et continue celle à qui je voulais plaire. Le quatrième jour, je jugeai mon étude complète, et en toute autre circonstance j’aurais cru pouvoir prendre l’offensive, mais ma position exceptionnelle me prescrivait un redoublement de mesures et de prudence. Décidé, dans l’héroïsme de mon cœur, à n’accepter aucune récompense de ma belle action, la vertueuse aridité de cette perspective jetait, malgré moi, quelque tiédeur sur mon dévouement. En amour, il faut l’avouer, on combat pour le butin. N’ayant rien de tel à prétendre, je ressemblais aux gentilshommes de l’arrière-ban qui consentaient* à servir gratis, mais pour un temps limité. En un mot, la campagne devant être à mes frais, je désirais qu’elle fût courte; mes affaires, d’ailleurs, me rappelaient à Paris. Je crus, en conséquence, ne pouvoir trop méditer mon plan ; car le temps donné à la réflexion est presque toujours autant de gagné sur la durée de l’action.
Malgré ma confiance dans mon talent d’observateur, je n’ignorais pas qu’en pareille matière personne n’est infaillible, surtout quand le sujet d’étude est une femme. Mes calculs pouvaient être faux, quoique basés sur les probabilités; je résolus donc d’appeler à mon aide les lumières de l’homme le mieux placé pour savoir la vérité. Quoi qu’on puisse dire de la cécité conjugale, un mari connaît toujours sa femme plus ou moins; ses erreurs mêmes sont utiles à consulter comme renseignements. Bref, je ne me fis aucun scrupule d’interroger Harmodius sur un chapitre si délicat et de pratiquer à son égard une manœuvre hypocrite dont j’avais pu ap-
précier l’utilité dans des circonstances moins désintéressées.
Un jour, après dîner, nous nous promenions ensemble dans le jardin de la sous-préfecture, lui chantonnant d’un ton de dépit, moi fumant un cigare. Je mentionne avec intention ces deux circonstances; d’abord la mauvaise humeur est bavarde de sa nature, et j’avais attendu celle d’Harmodius pour provoquer ses confidences; quant au cigare, je puis vous jurer, madame , que c’est là mon moindre défaut; mais, sachant que madame Dambergeac l’avait interdit à son mari , je me l’étais imposé aussitôt par esprit de contradiction systématique. Les femmes ont toutes le goût des réformes , vous me l’avez avouévous-même ; autant elles prisent peu, chez un soupirant, la perfection qui peut se passer de leurs conseils, autant elles montrent une indulgence , voisine de la tendresse, pour les mauvaises habitudes qui, en se soumettant à leur contrôle, leur permettent de faire acte de suprématie. A mon avis, un homme prudent, fût-il plus régulier et plus irréprochable qu’une pensionnaire , doit toujours se ménager une demi-douzaine de petits vices de bonne compagnie, dont, en temps opportun, il puisse faire un holocauste devant l’autel de l’Amour ; car, et ceci est une règle sans exception , le sacrifice d’un défaut rapporte toujours plus que l’exercice d’une vertu. Je fumais donc comme un traban, quoique parfois les larmes m’en vinssent aux yeux, et dans ina fatuité j’avais déjà fixé le prix de la rançon que devait me payer Marthe pour l’abolition de mon cigare.
— Mon cher Harmodius, dis-je au sous-préfet en rompant le silence , tu as reçu sans doute bien des compliments au sujet de ton mariage? Si je t’aimais moins, depuis longtemps j’aurais joint les miens aux félicitations banales dont on a dû t’étourdir ; mais tu connais ma fran*
chise, fai voulu pouvoir te complimenter du cœur aussi bien que de la bouche, et pour cela je devais m'assurer par moi-môme de la réalité de ton bonheur. Tu as dû remarquer que depuis mon arrivée j’étudiais attentivement ta femme ?
— Ah ! ah ! tu étudies ma femme ? dit Dambergeae du ton dont il eût pu me répondre si je lui avais parlé de l’empire des Birmans ou de fa colonie du Guazacoalco.
— Oui, mon ami, répondis-je, j’ai observé madame Dambergeac avec le coup d’œil exigeant et presque sévère dont mon attachement pour toi me faisait un devoir. Je suis heureux de pouvoir te le dire aujourd'hui : ta femme me paraît une personne accomplie, et si j’avais l’intention de me marier, je ne pourrais ine défendre d’une jalousie secrète; je ne te parle pas de sa famille, de sa fortune, de sa position sociale en un mot ; tous ces avantages sont des faits patents qui n’exigent pas d’examen ; sa beauté même, quoique remarquable, n’est pas ce qui m’occupe; louer une femme mariée parce qu’elle est belle, ce serait presque lui manquer de respect; ce qui a conquis mon admiration, ce qui dicte mes éloges, c’est la distinction de ses manières, la grâce de son esprit, le charme de sa conversation, ce sont les qualités plus solides encore de son caractère ; autant que j’ai pu le découvrir pendant un séjour si court, elle a le cœur le plus généreux, l’âme la plus noble...
— Tu laisses éteindre ton cigare, médit Harmodius en haussant imperceptiblement les épaules.
Cette observation et le geste dont elle fut accompagnée me prouvèrent que j’étais dans la bonne voie. On doit attaquer les femmes par leurs défauts; pour connaître ceux de madame Dambergeae , j’avais raison d’insister sur ses qualités et de piquer par mes exagérations laudatives l’esprit de contradiction dont les maris
ne sont pas plus exempts que les autres mortels.
— Mon cher Léopold , reprit le sous-préfet après un instant de silence, je vois avec plaisir que tu as conserve toutes les illusions du jeune âge. Pour toi les médailles n’ont pas de revers, les roses pas d’épines, îes cieux pas de nuages, les femmes pas de caprices ! En vérité, j’envie ta candeur baptismale.
— Que veux-tu dire? répondis-je en imprimant à ma physionomie l’innocence dont je me voyais ironiquement accusé.
— Écoute, reprit mon ami, malgré ta prétendue aversion pour le mariage, tu prendras femme un de ces jours, c’est moi qui te le prédis. Je faisais en l’honneur du célibat des prosopopées autrement éloquentes que les tiennes, et pourtant j’ai fini par passer le Rubicon. Ton tour viendra plus tôt que tu ne le crois peut-être. 11 faut que mon expérience te profite. Je veux te mettre en garde contre cet engouement irréfléchi auquel je te vois enclin. Le mariage, mon cher, n’est pas précisément le septième ciel, comme tu parais le croire.
— Comment ! me serais-je trompé ? madame Dam-
bergeac
— Madame Dambergeac, interrompit Harmodius, est une femme d’un rare mérite et je ne puis que m’applaudir de mon choix. Mais sache-le bien , les anges que tu rêves ne sont pas de ce monde. Marthe a ses imperfections, comme j’ai les miennes , comme nous avons tous les nôtres; ses défauts sont légers, j’en conviens, mais enfin ils existent, et dans l’habitude de la vie les piqûres d’épingle reviennent plus souvent que les coups de poignard.
— Assez, dis-je, afin de l’engager à poursuivre; je ne veux pas être mis dans la confidence de tes égrati-
gnures.
— Règle générale, reprit mon ami : si tu dois habiter la province, n’épouse pas une femme élevée à Paris; quelle que soit la position que tu puisses lui offrir, tu ne ♦ parviendras jamais à détruire dans son esprit l’idée d’une existence plus agréable et plus brillante. Marthe s’ennuie ici, je le vois bien; l’espèce d’importance que nous donné ma place ne suffit pas pour compenser le peu de ressources qu’offre à un esprit comme le sien la société d’une petite ville. Les femmes, vois-tu, ne ressemblent pas à César, qui aimait mieux , disait-il, être le premier dans une bourgade que le second à Rome; je suis sûr que
Marthe abdiquerait volontiers la royauté de C pour
ttre la seconde à Paris.
— Je le crois comme toi, répondis-je ^n souriant; mais un de ces jours tu seras nommé préfet, et alors madame Dambergeac trouvera un théâtre moins indigne d’elle; cet ennui dont tu te plains et dont j’ai en effet remarqué quelques symptômes dans ses yeux n’est donc qu’un mal momentané.
— En second lieu , poursuivit Harmodius, si tu te maries, épouse une femme qui n’ait plus de mère. Le conseil a l’air féroce, mais crois-en mon expérience, tu te trouveras bien de le suivre. Un beau-père et un gendre s’accommodent assez facilement l’un de l’autre. Moi, par exemple , j’ai toujours bien vécu avec monsieur de Bercier. Pourvu que je lui tienne tête à table ou à la chasse, que je me laisse battre par lui au trictrac et que j’écoute sans trop bâiller le récit des campagnes de l’armée de Condé, nous sommes les meilleurs amis du monde ; mais
quant à madame de Bercier, je ne puis la comparer qu’à ces fées malfaisantes qui, dans les contes bleus, ensorcellent les princes nouveau-nés. Sous prétexte d’adorer sa fille, elle me déteste. Du reste, il paraît que c’est une maladie de belle-mère à peu près générale. Elle habite Pau,
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fort heureusement; mais toutes les fois qu’elle vient ici, c’est une guerre sourde , continue , impitoyable, qui me rappelle la fable du lion et du moucheron ; je suis le lion, mon pauvre Léopold, le lion mis aux abois par un vieux moucheron enjuponné. Tu ne saurais te faire une idée des crimes que , sans m’en douter, je commets journellement, s’il faut l'en croire. Marthe a-t-elle l’air souffrant, ce n’est pas la faute de sa migraine, c’est ma faute ; je suis un mari grossier, je sacrifie un être frêle à mon égoïste brutalité; et cependant si je t’avouais la réserve exemplaire à laquelle je me soumets par déférence pour la délicatesse de ma femme, tu te moquerais de moi et tu m’enverrais pour étrennes le calendrier des vieillards.
— Bah ! m’écriai-je, surpris d’un pareil aveu.
— C’est comme ça, répondit Harmodius, une demoiselle n’est pas une grisette; tu apprendras cela en te mariant. Autres griefs : d’abord je suis coupable d’être sous-préfet au service du gouvernement actuel ; puis, toujours à l’occasion de ma place, plus coupable encore de n’être que sous-préfet à trente ans ; coupable de n’avoir que deux chevaux et une seule voiture, coupable des impertinences dont nous abreuvent les hobereaux de mon arrondissement, coupable des cheminées qui fument dans l’appartement de ma belle-mère, coupable des poulets trop rôtis qu’on sert sur ma table, coupable des enfants que je n’ai pas, et Dieu sait si c’est ma faute! coupable...
— Que t’importe ta belle-mère? ta femme l’aime, et pourvu que tu n’aies pas de torts à ses yeux, le reste doit t’être indifférent.
— Sans doute; malheureusement Marthe professe pour sa mère un respect et un attachement qui ne lui permettent jamais de me donner raison.
— La piété filiale est un sentiment fort louable, répondis-je gravement; mais en cas d’exagération, il
LE KŒCD GORDIEN.
nombre de maris, pour que je ne m’y arrête pas un instant.
La mauvaise opinion des femmes est un préjugé qu’apportent presque toujours en présent de noce les futurs qui ont abusé des plaisirs peu choisis du célibat. Alors de deux choses l’une : ou ils enveloppent dans leur arrêt celle qu’ils épousent, ou par orgueil ils la mettent dans une catégorie à part. Il est de ces hommes à qui sont livrées de pures jeunes filles et qui jettent de la boue aux ailes de ces anges, impuissants qu’ils sont à les suivre dans la sphère d’une chaste passion; d autres, au contraire, dépaysés et mal à leur aise en face d’une femme vertueuse, creusent autour d’elle un fossé qu'ils n’osent franchir. Tous sont également inhabiles, car un mari ne corrompt sa femme ou ne la laisse indifférente qu’au profit d’un amant futur.
D’après ce qu’il venait de me dire et mes propres observations, llarmodius appartenait à la classe des époux trop réformés par le mariage. Depuis cette époque une préoccupation fixe comme l’idée d’un monomane lui avait dicté sa conduite. Une demoiselle n’est pas une grisette, s’était-il dit ; pour obéir à cet axiome aristocratique il avait placé Marthe sur un piédestal, ne comprenant pas, l’imprudent, que plus ôn élève une statue, plus elle s’éloigne de l'adorateur. Craignant de verser le char conjugal dans les ornières fleuries d’une passion malséante, il s’était prescrit une retenue rigoureuse, capable de dompter les entraînements involontaires de sa nature énergique. Sa conduite passée comparée aux sages et pieuses habitudes de Marthe l’avait jeté dans un accès de pudibondage sans pareil. Ainsi pris à la gorge par le sentiment de son indignité, il ne trouvait jamais sa main assez bien gantée pQur caresser la blanche colombe que le ciel lui avait donnée en partage ; et, par respect pour
sa femme, il osait à peine l'aimer. Le résultat d’un pareil jansénisme est facile à deviner. Madame Dambergeac accepta le respect et désira l’amour. Sans reconnaissance pour l’un, car elle y était habituée, elle eut trop d’orgueil pour prendre l’initiative de l’autre. Insensiblement, loin d’être flattée par la réserve de son mari et d’y voir un hommage rendu à sa propre vertu, elle s’en trouva blessée comme d’un outrage fait à sa beauté. A ses yeux Harmodius devint un homme froid, indifférent, insensible, sans chaleur dans l’imagination et sans tendresse dans le cœur. Sur le brasier rancunier qui commençait à s’allumer dans l’esprit de la jeune femme, madame de Bercier avait versé largement cette liqueur corrosive qu’on pourrait appeler : huile de belle-mère. Puis enfin monsieur Morisset était survenu, au moment opportun, avec ses yeux langoureux, sa poésie compatissante, et voilà comment mon ami Harmodius était sur le point de devenir fort ridicule pour n’avoir pas compris que, demoiselle ou grisette, une femme ne trouve jamais rien de plus respectueux que l’amour.
Madame Dambergeac était une de ces femmes à caractère complexe, comme il s'en trouve beaucoup dans le monde, en province surtout. Ce n’était ni l’entrainement d’un cœur tendre, ni la fougue d’une organisation ardente, ni l’audace d’une âme corrompue qui l’avaient poussée vers ces sentiers dangereux où je la voyais prête à s’égarer ; c’était, je ne sais quel besoin d’une émotion, d’une intrigue, d’un péril peut-être qui vînt rompre la monotonie de son existenoe vide et ennuyée. Élevée à Paris, Marthe
LE RCEUD GORDIEN.
n'avait pas pu se résigner encore au séjour d’une petite ville enfouie aux pieds des Pyrénées, ni à la société aussi vulgaire qu’insipide qu’elle était obligée de recevoir. Révoltée en secret contre sa position et ne trouvant pas dans l’intérieur de son ménage ces consolations puissantes qui compensent tout, elle n’avait pas tardé à rendre son mari doublement responsable de son mécontentement féminin. Une fois lancée dans cette voie que lui avait ouverte l’humeur atrabilaire de madame de Bercier, elle y avait marché rapidement. Peu à peu et à son insu Harmodius s’était trouvé coupable d’une foule de torts le plus souvent imaginaires, mais par là même plus graves aux yeux de la jeune femme., Ce qu’il y avait de plus curieux, c’est qu’à force de se persuader qu’elle était malheureuse dans son mariage, mésalliée de cœur, incomprise en un mot, et c’était là le grand mot, madame Dambergeac avait fini par faire adopter cette opinion par la société où elle vivait. Chaque fois qu’elle entrait
dans un des salons de C , appuyée sur le bras d’Harmo-
dius; elle si pâle, si mélancolique, si languissamment ployée: lui si gras, si frais, si athlétique; une compassion universelle accueillait l’ange frêle et soulfrante , tandis qu’une réprobation non moins vive accusait le mari d’insensibilité à propos du vermillon de sesjoues, et de despotisme en raison de sa prestance colossale. Au rebours de je ne sais quel personnage de Molière, Dambergeac payait l’intérêt de sa bonne mine : coupable, pour tout délit, d’une constitution vigoureuse, il semblait que sa santé fleurît aux dépens de celle de sa femme; criminel d’embonpoint au premier chef, il passait pour un Henri VIII en costume de préfet.
Le rêve le plus cher d’une femme qui, à tort ou à raison, se trouve malheureuse et incomprise, c’estde rencontrer un cœur qui la console, une intelligence qui la devine ;
je fus donc, obligé de reconnaître qu’avec ses petits vers, ses regards mourants, son pathos doucereux , tout parfumé de mélancolie, de sympathie et autres violettes, le receveur des contributions avait suivi le bon chemin. Ordinairement il est d’habile politique de prendre le contrepied du rival qu’on veut supplanter. En toute autre circonstance j'aurais cherché à écraser la passion pleurnicheuse de M. Aimé sous les feux redoublés d’une galanterie enjouée, élégante, cavalière ; mais madame Dambergeac s’était tellement identifiée avec son rôle d’ange méconnu, ses habitudes de victime étaient si bien prises, qu'un amour vif et riant m’eût perdu d’abord dans son esprit; la plupart des femmes prétendent être amusées, celle-ci voulait avant tout être consolée. — Qu’à cela ne tienne, pensai-je : je la consolerai !
Par la force des choses, je me trouvai donc lancé, à la suite de M. Morisset, dans l’arène de l’amour élégiaque et mélancolique; pour me servir d’une comparaison de jockey dont il n’aurait pu s’offenser, puisque j’en prenais la moitié, mon rival avait l’avance et tenait la corde; mais grâce à la bonne opinion de moi-même qui mê quitte rarement, j’espérais lui enlever l’un et l’autre de ces avantages. Voici les raisons sur lesquelles s’appuyait ma présomption.
M. Morisset était petit, gros et blond, trois défauts capitaux pour jouer le rôle de jeune premier sentimental ; j’étais grand, au contraire; brun, et c’est la couleur passionnée par excellence; fort pâle, autre heureux hasard; enfin suffisamment maigre pour faire croire à une âme dévorante, d’après la règle : La lame use le fourreau. De plus, j’ai dans la physionomie quelque chose de sérieux et de réfléchi qu’il ne tient qu’à moi de tourner en attendrissement profond ou en amère tristesse ; je possède, quand je veux, la figure la plus désespérée qui se puisse
imaginer; par une petite contraction dont je ne dirai pas le secret, j’amène à volonté sur mes joues une rougeur passagère, et même dans les occasions solennelles, je sais verser jusqu’à trois larmes, ce qui est un terrible moyen de séduction auprès des femmes malheureuses. M. Morisset avait, il est vrai, plusieurs petits talents de société, mais j’ai les miens; il jouait de la clarinette, je joue du cor anglais, instrument bien autrement plaintif et insidieux ; il» faisait des vers : qui n’en fait pas? A dix-huit ans j’avais écrit une tragédie et trois chants d’un poème épique.
— Je n’ai qu’une seule chose à faire, me dis-je pour conclusion, c’est d’entonner la cantilône consolatrice que gazouille depuis un an ce beau ténébreux, et d’attaquer la tierce haute d’une si vigoureuse manière qu’on n’entende plus que moi ; et sans plus tarder, je me mis à l’œuvre.
Demeurant à la sous-préfecture, voyant madame Dambergeac chaque jour, pour ainsi dire à toute heure, j’avais pour moi les chances les plus favorables, et je pouvais mettre dans mes démarches autant de suite que de gradations. Insensiblement l’insouciante amabilité que j’avais déployée les trois premiers jours se changea en une réserve pensive accompagnée de distractions et parfois de tristesse. Ma physionomie s’imprégnit d’une expression de plus en plus compatissante et pénétrée, ainsi que fait celle d’un homme qui assiste au plus douloureux spectacle. A l’affût des innocents délits que commettait Harmodius dans l’intérieur de son ménage, mes yeux à chacun d’eux cherchaient ceux de Marthe comme pour lui dire :
— Ange qui souffrez, je porte la moitié de votre croix.
L’irritabilité fantasque et souvent assez maussade de la
jeune femme semblait avoir passé dans mon sang. Harmodius se permettait-il quelque jovialité d’un goût un peu
vulgaire, je fronçais le sourcil en réponse à l’expression de pruderie dédaigneuse qui se peignait alors sur la figure de Marthe; faisait-il craquer le parquet sous son pas prélecloral, je sentais le même agacement nerveux qu’éprouvait Marthe; chantait-il, parlait-il, riait-il, en oubliant de mettre une sourdine à sa voix de basse profonde et cuivrée, je soutirais à l’estomac, ainsi que Marthe. Enfin mon ami avait un chien appelé Médor, de mœurs aimables, mais négligé dans sa toilette comme le sont volontiers les griffons, et avec lequel j’aurais fait amitié en toute autre circonstance, nonobstant ses moustaches incultes; dès que je vis qu’il était dans la disgrâce de la sous-préfète, j’imposai silence à mon penchant, et chaque fois que le griffon venait me faire des avances, je les repoussais sans pitié.
— Sais-tu que tu es devenu furieusement petite-maîtresse? me disait Dambergeac, qui par-ci par-là s’apercevait de mon manège sans en deviner la cause.
— Encore une âme qui me comprend, encore un cœur qui sympathise avec le mien, se disait Marthe ; et parfois cette pensée se trahissait dans ses yeux.
Quant à M. Morisset, qui venait souvent à la sous-préfecture, et que nous rencontrions toujours dans les maisons où m’avait présenté Dambergeac, i| ne me disait plus rien; mais son silence même, son attitude roide et gourmée dès que nous étions en présence, l’air d’anxiété ou de courroux avec lequel il semblait épier alors mes démarches, me prouvaient assez qu’il savait à quoi s’en tenir, et qu’un rival est toujours plus clairvoyant qu’un mari. Au malheur d’être jaloux, le poète joignait le ridicule de parler de sa jalousie. Je faisais les frais de toutes ses conversations avec madame Dambergeac; au lieu de profiter d’occasions que je rendais de plus en plus rares par mes assiduités, il perdait un temps précieux en bouderies, en reproches, en importunités, en sottises de tout genre. Je
n’avais garde de suivre cet exemple et de commettre de pareilles écoles. Je ne prononçais jamais son nom devant madame Dambergeac ; on eût dit qu’à mes yeux il n’existait pas. Selon moi, un homme ne doit jamais parler à une femme que d’elle et de lui. J’entretenais Marthe d’ellemême exclusivement, jusqu’à ce que je pusse sans imprudence parler de moi ; j’attendais pour cela quelque crime notable d’Harmodius, afin d’avoir, à l’appui de ma déclaration, l’irritation nerveuse que sa femme éprouvait toujours en pareil cas. Une fois ma position de consolateur franchement abordée, j’étais décidé à en finir d’un seul coup jixec la rivalité de M. Morisset. L’occasion que je désirais ne tarda pas à se présenter.
Un matin, trois semaines environ après mon arrivée à C...., j’entendis la voix d’Harmodius qui faisait retentir la salle à manger d’éclats inaccoutumés. Je me hâtai de descendre, et je trouvai mon ami dans un accès de franche et turbulente colère qui me rappela le caractère impétueux que je lui avais connu pendant notre cours de droit. A propos de je ne sais plus quelle réprimande administrative du préfet de son département, il maugréait à outrance, donnait le métier à tous les diables, et parlait d’aller souffleter le magistrat qui s’était permis de le blâmer. Au moment où j’entrai dans la chambre, Médor, qui avait voulu mettre les pattes sur les genoux de son maître en manière de consolation, venait de rouler sous la table, culbuté par un revers de main, sans doute imaginairement destiné à l’insolent suzerain. A mon tour, je voulus intervenir et faire entendre des paroles de calme et de raison ; mais je fus réduit au silence par une phrase énergique, auprès de laquelle les gros mots de Vert-Vert eussent paru sucrés et collet-montés. Jusque-là madame Dambergeac était restée immobile sur sa chaise, muette par dédain, et contemplant son mari avec l’im- *
passibilité que cause une répugnance profonde ; à cette dernière apostrophe, qui en effet passait un peu les bornes que doit prescrire à l’emportement le plus vif la présence d’une femme, elle se leva sans dire Un seul mot, et sortit de l’air d’une reine outragée. La furie de Dambergeac tomba subitement ; à son tour il se leva inquiet et confus ; il voulut courir après Marthe, mais par ré' flexion, il s’arrêta :
— La voilà fàchée, me dit-il, et nous en avons pour quinze jours; car, malgré ses qualités excellentes, elle n'a aucune tolérance pour mes petites vivacités. Ceffendant, que diantre ! personne n’est parfait, et l’impertinence de ce stupide préfet ferai t j urer un saint. . . Si j 'essaye de lui parler, elle ne m’écoutera pas ; va la trouver, je t’en prie, et dis-lui... dis-lui tout ce que tu voudras, pourvu qu’elle ne boude pas et qu’elle quitte ses grands airs d’impératrice. Nous recevons ce soir, et je n’ai pas envie que toute la ville vienne fourrer le nez dans nos petites discussions de ménage. * -
Je descendis au jardin, où j’avais vu entrer madame Dambergeac; je la trouvai sous un berceau de charmilles ; elle marchait lentement, inclinée et languissante comme la fleur que vient de frapper un orage. En entendant le bruit de mes pas, elle se retourna ; j’aperçus alors quelques larmes suspendues aux cils de ses paupières.
— Vous pleurez ! m’écriai-je avec un accent aussi pathétique que celui d’Orosmane.
Elle porta son mouchoir à ses yeux, et ensuite essaya de me montrer une figure souriante.
— Quelle idée devez-vous avoir de nous? répondit-elle.
— De vous ou de lui? demandai-je.
— De tous deux; vous êtes moqueur, je le sais, et voici une bonne occasion de vous amuser à nos dépens. Quand vous serez retourné à Paris, vous feçez sans doute à vos
LE NCECD GORDIEN.
SU
amis de belles histoires sur tout ce que vous avez vu ici; je voudrais bien être là pour entendre ce que vous direz de moi.
J’imprimai à ma physionomie l’expression la plus compatissante qu’il me fut possible d’imaginer, et jetant à la sous-préfète un long et tendre regard qu’elle ne chercha pas à éviter, je répondis à demi-voix :
— Une femme jeune et belle, unissant les grâces de l’esprit aux qualités du cœur, enchaînée à un homme vulgaire, grossier, incapable de l’apprécier : c’est là u»e histoire bien simple, qui peut se raconter en deux mots.
Il m’avait paru plaisant de voler à mon rival la phrase pathétique qu’il m’avait débitée dans la diligence. Madame Dambergeac la trouva sans doute de bon aloi, car elle l’écouta sans sourciller et d’un air qui ne me défendait pas de poursuivre. Une fois lancé dans le pathos familier aux consolateurs de femmes affligées, l’improvisation était facile ; mon propre fonds de lieux communs me suffisait; j’aurais^arlé au besoin trois jours et trois nuits sans m’arrêter. Au lieu de remplir la mission dont Harmodius m’avait chargé, j’établis donc victorieusement, toujours dans son intérêt, premièrement : que ma belle interlocutrice était la plus méconnue et la plus infortunée des femmes, comme elle en é‘/à\t la plus ravissante; double proposition qui fut admise sans contestation; secondement, qu’un seul homme au monde était capable de comprendre cet assemblage unique de charmes, de séductions et de souffrance qui se nommait Marthe sur la terre, pour plus tard s’appeler ange dans les deux : ici je nageais en plein Morisset, -et mon éloquence risquait fort de passer pour un plagiat. Heureusement les femmes sont indulgentes pour qui les flatte ; elles accusent rarement de redites le miroir qui les montre belles, la voix qui les peint adorées. D’ailleurs, madame, ce jour-là, je
parlai fort bien, je vous jure; je brodai d’une foule d’agréments d’un goût moderne un motif aussi usé que banal ; je fis scintiller comme diamants de la plus belle eau toute la verroterie romantique ; j’en défilai le chapelet dont je ne passai pas le plus petit Ave, ni le moindre Pater; je récitai sympathie, attraction, union des cœurs, magnétisme, mysticisme, platonisme, swedenborgisme, passion idéale, angélique amitié, amour séraphique, âme jumelle, âme dépareillée, toute la litanie sans en manquer un mot. Il va sans dire que l’âme dépareillée était celle de Marthe, et la jumelle éprise de sa sœur, mon âme à moi, mon âme exaltée et dévorante, voyez-vous, qui depuis bientôt trente ans soupirait nuit et jour en demandant au ciel son autre moitié.
Madame Dambergeac s’était assise au commencement de mou discours, en femme résignée à l’écouter jusqu’au bout; de temps en temps elle m'interrompait par une de ces observations railleuses dans la forme seulement, qui, au lieu de barrer la route, ouvrent des voies nouvelles à l’orateur; malgré le démenti d’un sourire incrédule, son attention profonde me garantissait l'intérêt que lui inspirait mon hyper-amphigourique phraséologie.
— Je ne vous crois pas, me dit-elle en répondant à ma théorie sur le dépareillement des âmes ; on n'éclôt point ainsi par couple- Ce sont là des chimères, des rêveries’. Mais, pourquoi ne pas l'avouer? ces chimères me semblent douces, ces rêveries ne bercent que les cœurs élevés. Sans vouloir préoccuper mon esprit des miraculeux effets que vous attribuez à la sympathie, je ne puis nier certains de ces effets que j’ai éprouvés moi-même. Il est assurément des choses que l’on devine sans les voir, des personnes que l’on pressent avant de les rencontrer. Vous, par exemple, que je vois depuis si peu de temps, il me semble que je vous ai toujours connu.
LE N (EliU GORDIEN.
— Connu ! répétai-je en moi-même ; mais autant ma pensée était irrespectueuse et triviale, autant mes paroles se produisirent humbles et châtiées :
— Puisqu’il en est ainsi, madame ; puisque vous comprenez si bien ce que j'exprime si mal, ne m'accorderezvous pas les privilèges d'une liaison ancienne, et, de mon côté du moins, éternelle ?
— Mon amitié ! répondit Marthe sans me laisser achever et en promenant ses longs yeux bleus dans l'espace, d'un air pensif et indécis.
— Me voilà sur la même ligne que M. Aimé, me dis-je tout bas. Cette pensée et le mot que venait de prononcer la jeune femme, m'inspirèrent soudainement l’à-proposle plus machiavélique :
Voire amitié, madame, ah ! c’est trop ou trop peu,
répondis-je avec l'accent d’un homme qui, comme autrefois Olinde, désire beaucoup, mais espère peu.
Madame Dambergeac tressaillit et me jeta un regard profond, tandis qu’une rougeur ardente s'étalait sur ses joues habituellement pâles.
— Ceci doit être l’heure dernière du Morisset, pensaije ; et, reprenant avec une audace sans égale :
— Pardonnez-moi cette citation poétique; vous lt savez, quand on a le malheur de faire des vers, on es malgré soi poursuivi par les réminiscences. Si votre re gard ne m’eût pas arrêté, je vous aurais, je crois, récite tout un sonnet que je composai l’autre jour pour cet être prédestiné qui se dévoile dans nos rêves avant de se montrer à nous sous la forme vivante; si je vous disais qu’il y a trois semaines^ en venant à C...., et par conséquent avant de vous avoir jamais vue, mon imagination le douait, cet être désiré, de ces cheveux blonds, de ces yeux bieus, de cette pâleur de rose blanche, de toute
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cette physionomie suave et mélancolique que je conte. nple aujourd'hui, refuseriez-vous encore de croire aux pressentiments?
— Üites-moi vos vers, répondit la jeune femme d’une voix sourde.
Sans hésiter, sans y changer un seul mot, je récitai le sonnet du receveur des contributions.
— Avez-vous lu cela à quelqu’un? reprit madame Dambergeac, dont la figure exprimait une stupéfaction qu’elle cherchait en vain à déguiser.
— A personne... je me trompe; je l’ai récité, je crois, à M. Morisset, qui était mon compagnon de voyage. Que dites-vous de la ressemblance de ce portrait peint par moi avant que j’eusse vu le modèle ?
— Vos vers sont charmants, me répondit Marthe d’une voix rapide et entrecoupée ; ils méritent la faveur qu’ils demandent. — Et tirant de son fichu un petit papier, elle le mit dans ma main, se leva, s’enfuit, et disparut bientôt derrière les charmilles.
Stupéfait à mon tour du succès de ma fourberie, je restai un instant immobile, écoutant le frôlement de la robe à travers les feuilles, et doutant si je ne rêvais pas. Machinalement j’ouvris le papier resté dans ma main ; une boucle de cheveux s’offrit à ma vue; une jolie boucle dorée, soyeuse, récemment coupée, et, selon toute apparence, destinée à l’auteur légitime du sonnet, qui l’attendait depuis près d’un mois.
— Sic vos non vobis , dis-je en me laissant tomber sur le banc avec une hilarité d’écolier. — Ah, inessire de Moi •isset, vous serez habile si vous parez ce coup de Jarnac. Vous voilà convaincu d’avoir pillé mes vers ou de m’avoir fait le confident de votre amour; un vol ou une indiscrétion au premier chef !
Je plaçai la boucle dans la poche de mon gilet du côté
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du cœur ; je crois même qu’auparavant je ia baisai, non sans plaisir. Amour à part, les cheveux d'une jolie femme ont un charme réel et sont très-doux aux lèvres. En rentrant, je trouvai Harmodius qui venait à ma rencontre.
— Merci de ton intervention, me dit-il, Marthe ne boude plus.
VU
J’attendais avec impatience la scène qui ne pouvait manquer d’avoir lieu à la première entrevue de la souspréfète et de son poétique adorateur. Le soir même ma curiosité fut satisfaite. Les appartements étaient remplis depuis longtemps lorsqu’on annonça M. de Morisset. Madame I)ambergeac, qui dès le commencement de la soirée avait eu les yeux fixés sur la porte, donna la première à son Sigisbée l'occasion d’un entretien qu’ordinairement elle différait et qu’elle éludait parfois pour en mieux faire sentir le prix ; par un de ces regards que comprennent les amants, elle l’autorise à venir lui parler.
De l’angle du salon où j’étais assis, caché derrière le buste opulent de madame Capricard, qui passait pour la quinzième fois à l’écarté, je ne perdais aucun des mouvements des interlocuteurs, et, sans l’entendre, je pouvais deviner leur dialogue, comme on comprend des yeux le sens d’une pantomime bien jouée. Sans laisser au poète le temps d’achever son salut , madame Dambergeac lui adressa une interpellation sans doute foudroyante, car il pâlit et s’appuya contre la cheminée comme s’il eût été près de se trouver mal. Tandis qu’il balbutiait une réponse que son émotion devait rendre inintelligible, la jeune femme y coupa court d’un seul mot, renfermant selon toute apparence un congé décisif, lui jeta un regard aussi
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nous manquera pas. Allez vous mettre à l’écarté et jouez mal ; je me charge du reste.
— Jouer mal m’est facile, c’est mon habitude.
Sans autre discussion, je rentrai au salon; madame Capricard venait de renvoyer son dix-septième partner ; je pris le siège vacant sur lequel aucun joueur n’osait plus s’asseoir, et, après avoir adressé à la victorieuse notairesse mon compliment sur le goût délicieux qui avait assorti sa robe vert-pomme, son turban ventre de biche et son écharpe ponceau, j’entamai la partie. Au même instant, M. Morisset s’installa derrière moi, et me prévint de sa présence, en jetant sur le tapis une pièce de vingt francs, qu’il pariait de mon côté. Je commençai par me donner le roi et la dame d’atout, que j’écartai aussitôt, en feignant de prendre du pique pour du trèfle.
— La vole ! clama madame Capricard.
Lorsqu’on ne sait pas tenir ses cartes, on doit demander conseil, dit M. Morisset, d’un ton sec.
Je me retournai.
— Je ne reçois pas de leçon, mais j’en donne quelquefois, répondis-je, en le toisant du regard.
Le second coup, madame Capricard ne me donna pas un atout; elle n’en donnait jamais. En revanche, j’avais brelan de sept ; je jetai gaillardement sur le tapis le neuf de carreau, ma meilleure carte.
— Le roi!.... Vous avez joué sans proposer; j’en marque deux.... J’ai gagné, cria madame Capricard, enivrée de son dix-huitième triomphe, mais, pour la dixhuitième fois, désolée de n’avoir joué que dix sous par partie; et, d’un tour de main, elle fit passer notre argent de son côté aussi prestement que si elle eût manié un rateau de roulette.
— Il est impossible de jouer d’une manière plus stu-
pide, dit mon rival, d’un ton non moins provoquant que la première fois. f *
— 11 est impossible d’être plus impertinent, répondis-je, avec une aménité égale à la sienne, et en le regardant entre les deux sourcils.
Tout le monde avait les yeux sur nous ; personne ne disait mot ; Marthe, plus pâle encore que de coutume, semblait souffrir beaucoup, sans oser parler : c’est à moi seul que s’adressaient ses regards suppliants, indice qui me prouva que près d’elle, du moins, ma partie était gagnée. Madame Capricard, qui me portait quelque intérêt, eût, je crois, consenti à perdre ses dix sous si elle eût pu prévenir à ce prix la querelle que chacun jugeait inévitable. La comédie jouée, M. Morisset sortit du salon, et j’allai faire l’agréable auprès d un groupe de femmes. Un moment après, Harmodius me prit à part :
— A qui diantre en avez-vous tous deux? me dit- il d’un ton bourru. Je viens de laver la tête à Morisset. Une dispute au jeu ! Qu’est-ce que cela signifie ? Prenez-vous mon salon pour un tripot ?
— Cela signifie, répondis-je, que j’échangerai demain une balle ou un coup d’épée avec monsieur le receveur. Je compte sur toi.
— Que la peste t’étouffe ! je suis déjà en guerre avec mon préfet, il ne me manque p(us que d’être le témoin d’un duel, pour recevoir de sa main les étrivières au grand complet. Tu me laisseras arranger ça, n’est-ce pas?
Je répétai à Dambergeac les paroles qui avaient été prononcées de part et d’autre. Il se mordit les lèvres avec une mauvaise humeur croissante.
— Allons, dit-il, comme il vous plaira, coupez-vous la gorge. Puis, avec un accent où perçait une sorte d’inquiétude, il reprit :