‹ [Le noeud gordien (volume 3)Chapitre 5 sur 10 · SÎ · texte numérisé non relu

SÎ

— Es-tu moins maladroit aujourd’hui que tu ne l’étais à l’École de droit ?

— Au pistolet, répondis-je, je suis à peu près sûr de toucher un éléphant à cinq pas ; à l’épée je suis de la force de M. Jourdain : pourvu qu'on ne pousse pas en tierce avant de pousser en quarte , je ne crains rien.

— A merveille, dit Harmodius en sifflant tout bas, ce qu’il faisait chaque fois qu’il éprouvait une vive contrariété, j’ai été au tir et j’ai ferraillé avec Morisset ; ton affaire est claire Veux-tu que j’aille lui donner une paire de soufflets ? après la scène qu’il s’est permise chez moi, ce serait assez naturel, et demain je passerais le premier.

Je pris la main d’Harmodius et la lui serrai sans répondre. En ce moment je fus tenté de rendre à madame Dambergeac la boucle de çjieveux qu’elle m’avait donnée.

Mon ami voyant qu’une rencontre était nécessaire, décida qu’elle aurait lieu à l’épée et alla s’entendre à ce sujet avec M. Morisset. Le lendemain, à sept heures, nous étions sur le terrain. Sans aucune explication j’ôtai ma redingote, mon adversaire en fit autant et les témoins croisèrent nos deux lames. Le poète fondit aussitôt sur moi en me portant coup sur coup une demi-douzaine de bottes furibondes et fort variées, autant que je pus en juger dans la chaleur de l’action. J’évitai les premières tant bien que mal, mais à la dernière j’arrivai trop tard à la parade selon ma mauvaise habitude, et je reçus le coup dans le bras.

— Touché ! cr ‘ a Dambergeac , qui voyait que j’ad u pire . . ainsi que dit César dans ses Commen-

désireux- de servir plus

longtemps de plastron aux furieuses estocades du receveur des contributions.

M. Morisset essuya son épée avec son foulard, puis il rengaina d’un air fort noble ; Harmodius me banda le bras et nous rentrâmes à la ville par des chemins différents.

— Tu n’as heureusement qu’une égratignure, me dit le sous-préfet qui se connaissait en pareille matière.

— Je soutire passablement et je suis sûr d’avoir bientôt la fièvre, répondis-je, sans penser un mot de ce que je disais; mais j’avais mes raisons pour donner à ma blessure un caractère de gravité propre à me rendre intéressant.

En rentrant à la sous-préfecture, je m’installai politiquement dans ma chambre, dont j’espérais faire désormais, grâce à ma défaite propice, le quartier général de mes opérations. Mes prévisions ne furent pas trompées. Madame Dambergeac, amenée par son mari, ne tarda pas à venir me voir, afin de m’offrir ces soins féminins quç rien ne saurait remplacer, et qu’autrefois les plus chastes châtelaines prodiguaient sans scrupule aux chevaliers blessés pour elles. Une affaire administrative ayant bientôt réclamé le sous-préfet, Marthe resta seule avec moi. Le trouble et l’émotion qu’avait comprimés la présence de son mari éclatèrent alors, peut-être en dépit d’elle-même. Prenant la main que j’abandonnais sur le bras de mon fauteuil :

— Vous n’avez donc pas pensé à moi ! me dit-elle , lorsque vous avez voulu vous battre ?

— Mais au contraire, répondis-je en souriant; je crois que je me suis battu parce que je pensais à vous.

— Un duel où vous pouviez être tué, à propos d’une partie d’écarté, reprit-elle en se détournant pour me dérober une rougeur légère.

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Nous étfons devant une fenêtre ; moi languissamment assis, elle debout à mon côté, et gardant ma main dans la sienne. En ce moment le pas d’un cheval se fît entendre dans la rue ; madame Dambergeac le reconnut sans doute, car elle se pencha pour voir le cavalier qui passait; ayant imité ce mouvement, j’aperçus M. Morisset, trônant sur son coursier, avec une roideur majestueuse, digne d’un empereur romain ; ses yeux dirigés vers nous brillaient d’un éclat martial, et à chaque mouvement de la monture, ses longs cheveux dansaient sur ses épaules comme s’agite la crinière d’un lion triomphant.

— Voilà mon vainqueur, dis-je avec humilité ; il vient sans doute vous demander sa couronne.

Si tel était le but de la promenade belliqueuse de M. Morisset, il dut se convaincre à l’instant même que nous avions joud ensemble à qui perd gagne.

— Une couronne ! répondit Marthe en donnant à ses paroles cet accent d’ironie que les femmes seules savent trouver, — ce serait dommage : elle cacherait le large front de poète que se fait M. Morisset à coups de rasoir.

— Est-ce aujourd’hui seulement que vous avez découvert la petite coquetterie de M. de Morisset? dis-je sans pouvoir m’vmpôcher de sourire.

— Peut-être. Mais vous, n’enviez-vous pas son teint de rose ? Sans doute votre duel lui aura fait oublier le vinaigre qu’il boit, dit-on, pour se rendre pâle.

Le poète sembla deviner nos paroles, car en passant devant la fenêtre, ses yeux nous lancèrent un regard furieux, auquel je ripostai par un autre qui voulait dire : Tu m’as blessé, mio caro, mais en ce moment je te tue.

Madame Dambergeac, obéissant à l’instinct qui anime

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