‹ Le noeud gordien (volume 4)Chapitre 1 sur 8 · Le noeud gordien · texte numérisé non relu

Le noeud gordien

Dans les derniers jours du mois de mars i836, on jouait Anna Bolena au Théâtre-Italien. La fin prochaine de la saison avait convoqué l'arrière-ban de ce public d'élite, le plus éclairé de l'Europe à ce qu'il prétend , mais dont en réalité neuf membres sur dix seraient fort embarrassés d'une romance à lire ou d'une gamme à chanter juste. L'assemblée était donc fort nombreuse, et la salle offrait un coup-d'œil aussi intéressant pour un homme du monde que

pouvait l'élre celui de la scène pour un artiste. Oiseaux privilégiés de cette splcndidcvolièrej les femmes, vieilles et jeunes, laides ou belles, plus généralement jeunes , mais aussi plus généralement laides , étalaient , chacune à leur perchoir accoutumé, les mille variétés du plumage à la mode menacé de la mue de Longchamps. L'irréprochable élégance des nobles filles du faubourg Saint-Germain . le luxe un peu endimanché des dames de la nouvelle cour, les atours fabuleux de certaines Anglaises qui ont toujours l'air d'avoir pris un bain dans l'arcen-ciel , la raideur gommée et lustrée des notables provinciales que chaque printemps voit s'abattre sur Paris, se reconnaissaient à des signes infaillibles et fractionnaient cette réunion choisie en autant de castes exclusives.

Les hommes se trouvaient divisés en tribus jion moins distinctes , quoique peut-être moins liosliles, car la vie publique porte à la tolérance. A travei's les plumes, les aigrettes, les diadèmes, les turbans, les marabouts , les bonnets ornés de fleurs, et autres coiffures exorbitantes qui

ondoyaient le long du triple rang des loges, npparaissaient les mortels admis à un titre quelconque aux faveurs de l'intimité féminine : maris , pères , cousins, cavaliers servans , amis de la maison , en un mot tous les hommes en puissance de coëffe. Aux stalles du balcon se prélassaient les lions de la ménagerie fashionable ; glorieux jeunes gens à qui , pour renouveler les marquis de Molière, il ne manque qu'une petite chose : les marquisats; race superbe commençant invariablement par un toupet frisé , continuant par un binocle et finissant par une paire d'éperons. L'orchestre appartenait sans contestation , moitié aux habitués à chevrons , dont la carrière musicale compte trois campagnes , rOdéon , Louvois, Favart, et qui en entendant mademoiselle Grisi , chevrottent de souvenance les cadences de Madame Barilli ; moitié aux suzerains de la presse , dont pour certaine raison je ne dirai pas de mal. Enfin , sur les banquettes bleues du parterre , à part quelques bourgeois égarés , et jurant , comme le corbeau, qu'on ne les y prendrait plus, s'en-

tassait le véritable auditoire, le public jeune, artiste, enlhousiastc, le seul de tous les théâtres de Paris qui rappelle l'intelligence et le goût des anciens parterres.

L'opéra élait commencé ; les amateurs , venuspour l'entendre, imposaient despotiquement le silence, à défaut d'attention. Soumis à l'influence du sanctuaire , quelques dandies essayaient de faire acte de dilettantisme en battant la mesure h faux; de leur côté, chaque fois que le rythme d'un motif s'élançait dans le domaine de la valse ou de la contre-danse, la plupart des jeunes femmes qui ont d'ordinaire le sens musical dans les jambes, dodelinaient la tcle avec une mignardise toute séduisante , si elle n'eût rappelé l'oscillation burlesque des magots chinois. L'immense majorité cependant, pour qui, bien cju'elle ne veuille pas en convenir, une soirée aux Italiens équivaut à un jour de garde, prenait son plaisir en patience et écoutait la musique tie Donizetti à grand renfort de lorgnons et de jumelles.

Parmi les loges dont les locataires n'accor-

daicnt à la représentation qu'une attention distraite , on eût pu citer une baignoire de gauche , située près de la barre qui sépare l'orchestre du parterre. Deux femmes s'y trouvaient assises. La première , du côté du théâtre, offrait un si harmonieux ensemble de physionomie, de maintien et de toilette, qu'en s'arrêtantsur elle, l'œil le moins bienveillant ne savait d'abord où darder sa critique. Son front, noble et intelligent , ressortait blanc comme une coupe d'albâtre , sous l'encadrement vaporeux d'un bonnet à la fulle , dont les petites fleurs bleues se mariaient à des cheveux d'un blond cendré, tandis que les brides^ habilement disposées , dissimulaient ce que l'ovale du visage pouvait avoir d'allongé ou plutôt d'amaieri. Une robe de soie brochée grise, recouverte d'un mantclet de satin noir à demi tombé des épaules, faisait valoir sa taille svelle et sa tournure pleine de dignité. Les moindres accessoires de ce costume, si simple en app.irence, attestaient le goût éprouvé et la science profonde qui avaient présidé à ses combinaisons.

Assise avec une sorte de langueur souffrante, celte femme levait parfois aux frises du théràtre des yeux si tendrement rêveurs ; sa pâleur de blonde semblait si mate et si pure ; ses mouvcmens , soit qu'elle s'appuyât au dos de son fauteuil, soit qu'elle s'accoudât sur le bord de la loge , étaient empreints d'une calme lenteur si aristocratique, que l'implacable lorgnon d'un observateur de profession pouvait seul la trouver un peu moins jeune que belle , et classer cette fleur de baignoire parmi les violettes d'automne.

La compagne de celte séduisante personne offrait à ses côtés le plus étrange contraste. Non contente d'avoir reçu du ciel une de ces lîgures dont les femmes d'un âge équivoque ou d'une beauté contestée apprécient le voisinage , elle paraissait avoir pris à lâche de compléter par l'art l'œuvre de la nature. Figurezvous un cassc-noisctlc de Nuremberg, coiffé d'un chapeau à la Henri IV couleur coquelicot, et cngaîné dans un étui à parapluie de chahs bariolé, sur lequel une incroyable profusion de

Lk FEMME DE QUARANTE ANS. 9

magots de la Chine prenait d'assaut une collection de pagodes non moins extravagante. A côte de cette étonnante créature, une douairière eût rajeuni, une laide eût embelli, et peut-être était-ce là le secret de l'intimité qui unissait en apparence deux personnes d'une nature si disparate.

Le fond de la loge était occupé par un jeune homme d'une fii^ure agréable et réfrulicre, mis avec une élégance qui approchait de la recherche. Malgré ses elTorts pour maintenir sur ses lèvres le sourire d'une amabilité insouciante, sa physionomie trahissait une préoccupation secrète. Chaque fois qu'il se penchait en parlant à ses voisines^ ses yeux profitaient de ce mouvement pour explorer avec une inquiétude mêlée d'impatience ce qui se passait dans la salle. A la On , cette pantomime fut remarquée de la dame blonde, derrière laquelle il était assis.

— Qui donc cherchez-vous? lui dcmanda-telle d'une voix un peu traînante en le regardant fixement.

— J'avais cru voir monsieur de Flamareil,

lO LE NOEUD GORDIEN.

répondit le jeune homme, qui se relira au fond de la baignoire.

— Et depuis quand vous occupez-vous de mou mari? reprit-elle avec un sourire incrédule. Je crois plutôt que vous voulez savoir si votre oncle peut vous apercevoir. Je ne suis plus dans les bonnes grâces de monsieur de Pomenars; et s'il vous voyait dans ma loge, vous seriez sans doute grondé. Mais rassurezvous , mademoiselle Grisi chante , il ne se retournera pas.

Pendant cette phrase, prononcée avec une intention de moquerie , madame de Flamareil avait désigné à son interlocuteur un petit vieillard placé à l'orchestre à quelques pas de là, et dont on n'apercevait que la tète blanchie et poudrée ; à sa droite était assis un jeune homme d'une vingtaine d'années , frisé , bichonné , gourme comme tout débutant frais éclos du collège, et qui, le menlon pittoresquement emboîté dans sa main gantée de jaune , les yeux écarquillés avec une sorte de béatitude, se donnait un torticolis perpétuel pour décou-

L\ FE.MMli DE QU\R \>iTE ANS. II

vrir ce qui se passait dans la baignoire. En rcnconlrant le regard de madame de Flamareil, qui avait glissé sur lui avant de s'arrêter sur son voisin, il détourna les yeux, rougit comme une jeune fille, et se mit à màcliilier, par contenance , la pomme d'or d'une jolie canne de

Yerdier.

IMon oncle ne songe pas à moi , répondit

le sigisbée, mais en revanche M. de Boisgontier s'occupe beaucoup de vous. Depuis une demiheure il n'a pas cessé do vous regarder.

Madame de Flamareil éprouva la sensation agréable que cause toujours à une femme la jalousie dont elle se croit l'objet; mais par une générosité assez rare, elle ne voulut pas savourer ce plaisir aux dépens du repos de celui qu'elle aimait. Elle reprit donc avec une flatteuse ironie :

Le savoir-vivre n'est pas la vertu ordinaire des écoliers, pardonnez h ce petit monsieur : si je rencontré jamais son professeur, je le prierai de lui infliger une pénitence; ainsi ne vous occupez plus de lui.

— Puis, se renversant sur le dos du fauteuil, mouvement qui rapprocha son visage de celui de son voisin : — Edouard , .dit-elle tout bas, vous rappelez-vous? il y a cinq ans, cette stalle était la vôtre. Tous les samedis vous étiez Va , pour moi; vous me regardiez aussi vous, plus que vous ne le faites maintenant. Votre seule ambition, votre rêve, m'avez-vous dit souvent, était d'obtenir une place dans cette loge où vous êtes aujourd'hui. Vous m'aimiez alors.

— Mistriss Lawington écoute , dit tout bas le jeune homme , qui désirait détourner la tendance sentimentale de la conversation.

Sans changer d'attitude , madame de Flamareil jeta un regard oblique sur l'Anglaise au chapeau coquelicot qui lui servait de chaperon.

— Écoute, peut-être, dit-elle, mais comprend , je l'en défie. — Cinq ans ! répéta-t-ellc ensuite ; oh ! sans doute c'est là une éternité, et j'ai tort de me plaindre.

— Vous plaindre... de moi ? demanda l'amant d'un air contraint.

LA FEMME DE QUARANTE ANS. l3

— De moi plutôt , qui ne sais plus plaire , répondit-elle avec un sourire de résignation.

Edouard arma son regard du reproche le plus tendre , et saisissant à la dérobée une main qui lui fut abandonnée sans résistance, il dit le plus pathétiquement possible :

— Eudoxie !

Ce fut là tout ce que lui inspira son éloquence ; mais une femme trouve toujours son nom, prononcé d'une certaine manière, le plus beau de tous les discours.

Lablache , qui jouait le rôle de Henri VIII , était en scène. Son imposante figure, la fidélité de son costume, sa prestance colossale , sa voix foudroyante, donnaient au personnage qu'il représentait un cachet de vérité fort rare au théâtre. C'était bien là le volage despote, prêt à passer tout sanglant du lit d'Anne de Boleyn à celui de Jeanne Seymour. On eût dit le portrait du royal Barbe-Bleue descendu de soii cadre de \Ycstminsler.

— On accuse Henri VHl , dit madame de Flamareil, depuis un moment silencieuse et

l4 LE NOEUD GORDIEN.

pensive; moi, je le comprends et je l'absous. C'était un cœur généreux ; lorsqu'il ne les aimait plus, il les tuait.

Edouard dégagea sa main de la pression presque convulsive qui venait de l'étreindre et s'appuya au fond de la loge en haussant légèrement les épaules, de l'air d'un homme qui ne se sent aucune vocation pour ensanglanter son inconstance.

Le silence régna quelque temps dans la baignoire. MistrissLawington se tenait immobile sur son fauteuil avec une raideur toute britannique ; h demi ployée sur le sien , sa voisine regardait vaguement devant elle en respirant un petit flacon ; le jeune homme qui venait de montrer si peu de goût pour les débats d'une controverse sentimentale , était retombé dans sa préoccupation involontaire. Tout-à-coup il se froissa les doigts les uns contre les autres par un mouvement d'impatience nerveuse , et se penchant entre les deux femmes , examina attentivement les loges placées de l'autre côté de la salle ; madame de Flamareil s'avança de son

L\ FEMME DE QUARANTE ANS. lt>

coté, mais sans pouvoir découvrir ce qui attirait ainsi l'attention de son amant. Par un instinct de jalousie qu'elle ne chercha pas à réprimer , elle interrogea brusquement la physionomie de celui-ci, et lui dit d'une A^oix sourde:

— Celle que vous attendez n'est pas encore venue? est-elle jolie, du moins?

— Quelle folie ! répondit le jeune homme , en se levant comme s'il eût éprouvé le besoin de locomotion qui tourmente un lion en cage.

En ce moment , la porte de la loge voisine s'ouvrit, et un affreux parfum oriental s'épandit à l'entour dès que s'y fut installée une grosse dame en robe blanche et en cachemire vert violacé, espèce de botte d'asperges au musc.

— Quelle odeur désagréable! s'écria mistriss Lawington avec le pur accent de Londres, et en portant son mouchoir à son nez.

— Voulez-vous mon flacon ? lui demanda sa voisine.

— Oh non, merci, répondit l'Anglaise ; mais j'aimerais beaucoup une rose.

En lui-même, Edouard remercia l'insulaire

l6 LE NOEUD GORDIEN.

ôe celte indiscrétion ; et saisissant l'occasion par les cheveux :

— Cette odeur de musc est capable de donner la migraine : permettez-moi d'aller vous chercher des bouquets.

Sans attendre la permission ni consulter les regards de madame de Flamareil , il ouvrit a porte et s'élança dehors, léger comme un oiseau qui s'échappe de sa prison.

— Monsieur de Mornac est véritablement fort aimable, dit mistriss Lawington à qui la démarche du jeune homme inspirait la reconnaissance qu'une femme laide éprouve toujours pour les attentions dont elle est habituellement sevrée.

— Fort aimable ! répéta sa compagne en souriant tristement ; mais je crains qu'il ne vous fasse attendre votre bouquet.

Le jaloux instinct de madame de Flamareil

l8 LE NOEUD GORDIEN.

ne s'était pas trompé en attribuant le brusque départ de son amant h un motif tout autre que la galanterie; en effet, dès qu'il eut mis le pied hors de la baignoire, Edouard parut avoir entièrement oublié les personnes qu'il y laissait et le prétexte dont il s'était servi pour justifier sa sortie. Fort insensible désormais aux répugnances de mistriss Lawington en fait de parfums, au lieu de chercher la bouquetière, il escalada lestement deux étages , fît le tour du corridor supérieur , et., arrivé devant une loge dont il lut le numéro, appliqua un regard curieux à l'œil-de-bœuf, qu'un petit rideau vert ne couvrait qu'à demi. Il aperçut alors plusieurs femmes, mais sou attention se porta d'abord sur une d'elles, assise au premier rang. C'était une jeune fille, âgée de dix-huit ans au plus , jolie dans le genre des bergères de Walteau , dont le frais embonpoint annonçait une santé champêtre et un cœur placide que n'avait point encore altérés l'étiolement parisien. Vêtue de blanc avec toute la recherche que comporte une toilette de demoiselle , elle tenait les yeux im-

LA FEMME DE QUAP, VNTE ANS, ig

muablement fixés sur le théâtre sans que ses traits révélassent aucune des impressions que pouvait lui faire éprouver la musique. A côlé d'elle était une femme d'un :Vge mûr , sa mère , si l'on en crovait une ressemblance prononcée, dont la physionomie offrait une indéfinissable expression de dépit, de mécontentement et de hauteur.

— Elle est bien , se dit Edouard , malgré sa gaucherie de pensionnaire et ses couleurs de Basse-Normande. Mais, en revanche , madame de Passerot à l'air diantrement revéche. Sa figure de caporal autrichien promet une bellemère peu réjouissante. Je suis sûr qu'elle est furieuse contre moi, et n'a-t-eîle pas raison ? Ma conduite doit passer pour une impolitesse inouïe, pour une offense préméditée. Mais quel caprice de venir aux Italiens a pris subitement Eudoxie, qui était malade hier ? Ses instances pour que je l'accompagne, l'anxiété qui lui fait épier mes moindres gestes, tout cela n'est pas naturel. Se douterait-elle de quelque chose?

Ici, le soliloque fut interrompu. Le rideau

venait de baisser, et l'une des dames de la loge se retournait pour ouvrir la porte. Peu curieux d'être surpris en flagrant délit d'indiscrétion , et d'accroître ainsi les torts qu'il se reprochait déjà, le jeune homme battit précipitamment en retraite. Au moment où il allait descendre l'escalier, une grosse main se posa sur son épaule, et une voix de basse -taille l'interpella vivement.

— Parbleu ! vous êtes un aimable garçon : voilà deux heures que je monte la faction dans le foyer en vous attendant. D'où diantre sortezvous, je vous prie ?

L'individu qui parlait de la sorte était un homme de trente-six ans environ, grand, vigoureusement constitué, et doué d'une de ces tournures martiales pour lesquelles certaines femmes conçoivent une estime particulière. Sa reJingote boutonnée jusqu'au menton , ses bottes éperonnées , son pantalon large comme celui d'un mameluck, annonçaient une sorte de dédain de la tenue élégante et sévère qui est d'éliriuclle au Théâtre-Italien. Au ruban rouge

Page 1