‹ Le noeud gordien (volume 4)Chapitre 2 sur 8 · L\ FEMME DE QUA^.\^TL \:XS · texte numérisé non relu

L\ FEMME DE QUA^.\^TL \:XS

de sa boutonnière ; à la coupe de ses favoris taillés horizontalement du coin de l'oreille à la moustache , selon l'ordonnance militaire ; à la teinte cuivrée qu'avait contractée son visage , quoiqu'il fût blond , on devinait un officier de l'armée, arrivant d'Alger, selon toute apparence ; car le haie de tous les bivouacs d'Europe n'eût pas produit cette splendide carnation qui rappelait le coloris d'un rôt brûlé.

— Mon cher Garnier, répondit Edouard en se retournant, vous voyez l'homme le plus désespéré....

— Mon cher Mornac, interrompit l'oflicicr, si c'est ainsi que vous entendez les entrevues matrimoniales, vous courez grand risque de rester garçon. Comment, mort-dieu ! ma tante et Loïde sont à leur poste depuis le commencement de la représentation, et vous manquez au vôtre! Je n'ai pas voulu paraîtreau balcon sans vous, afin de vous laisser un moyen d'excuse, en prenant au besoin sur mon compte votre conduite cavalière. Ma tante est orgueilleuse et susceptible comme tous les diables , je vous en

préviens : elle est devenue Passerot de la lête aux pieds; soyez sur qu'elle ne vous pardonnerait pas un manque d'égards. Mais voilà un sermon assez long ; nos deux stalles nous attendent : ainsi, à gauche par quatre, en avant.

• — C'est que^ reprit Edouard avec un embarras que trahissait l'hésitation de ses paroles,

j'ai eu le malheur de me laisser enchaîner

par un devoir de société auquel il m'a été

impossible de me soustraire Je ne suis pas

seul ici

— Vous êtes avec des femmes ?

— Oui , répondit le jeune homme d'un air irrésolu.

— Eh bien! allez leur dire qu'il s'agit de votre mariage, elles comprendront cela, et vous rendront votre liberté.

— Voilà précisément ce que je ne puis pas dire.

L'officier s'arrêta, et regarda Mornac entre les deux yeux.

■ — Ah ! ah ! nous sommes encotillonnés, dit-il ensuite avec un laisser-aller d'éloculion qui scn-

tait la caserne. Vous manquez d'usage , mon cher , la règle est de donner congé trois mois avant le mariage. Mais vous ne m'aviez pas encore parlé de vos amours.

Edouard maîtrisa la répugnance que lui inspiraient ce langage .soldatesque et ces allusions brutales à un sentiment qu'il avait toujours entouré de délicatesse et de respect.

— Je vous aurais fait ma confession tôt ou tard, répondit-il ; mademoiselle de Passerot n'a ni père ni frère, et je dois vous donner, à vous^ son cousin, les explications que les parens d'une jeune fille ont le droit d'exiger de celui qui aspire à sa main. Nous parlerons de cela un autre jour ; en attendant , vous voyez que je me trouve dans une position embarrassante, venez à mon secours. Il m'est impossible de vous accompagner , ainsi trouvons quelque prétexte plausible à mon absence

— Brrrrr, fît Garnier 5 comme vous voudrez; mais ne comptez pas sur moi pour être votre avocat auprès de ma tante. C'est donc une impératrice que votre Dulcinée? II me

semblait cependant qu'un jour d'entrevue conjugale on pouvait donner congé au sentiment. Allons , entrez- vous avec moi au balcon ? Oui ou non?

Les deux bommes se trouvaient alors dans le couloir des premières loges ; avant que Mor nac eût pu répondre, un petit vieillard, portant haut sa léte poudrée, marchant le jarret tendu et les mains dans les poches de son pantalon, le menton englouti jusqu'aux oreilles par une cravate blanche dont la rosette rappelait les incroyables du directoire , les revers de l'habit jetés en arrière avec une audace juvénile, vint se poster entre eux en fredonnant d'une voix aigrelette un des motifs chantés par Lablache. On eût dit d'une sonnette fêlée contrefaisant le bocu'don de Notre-Dame.

— Eh bien! jeunes gens, dit le représentant des anciens jours en interrompant sa cantilène; à quoi songez-vous? je ne vous ai vus au balcon ni l'un ni l'autre. Ces dames sont là cependant.Pourquoi n'arrivez-vous qu'au second acte?

L\ FEMME DE QUARAxN'TE ANS. 25

— Demandez cela à votre neveu , répondit l'olficicr avec un accent un peu bourru. Tandis que ma tante et ma cousine se morfondent dans leur loge , M. de Mornac distille le sentiment avec la dame de ses pensées. Cela ne promet-il pas à Loïde un époux tendre et fidèle ?

— Permettez , commandant , dit M. de Ponienars , qui, prenant le bras d'Edouard, l'emmena à deux pas.

— Madame de Flamareil est ici ? lui demanda-t-il d'un ton sec.

— Oui, mon oncle, répondit le jeune homme, en contenant la mauvaise humeur que lui causait la perspective d'un interrogatoire à subir.

— Et vous êtes avec elle ! Le petit Boisgontier me l'avait dit ; mais je ne voulais pas le croire. Vous êtes un fou, Edouard ! Vous allez manquer un mariage superbe , et pour qui? Pour une vieille femme.

Le sensible Mornac éprouva une ci'ispation nerveuse , comme si on lui eût promené sur la poitrine un fer rouge.

— Pour une vieille femme , répéta le petit

vieillard , en accentuant impitoyablement chaque syllabe ; n'a-t-elle pas quinze ans de plus que vous?

— Mon oncle...

— Oh parbleu ! fôchez-vous si bon vous semble. J'ai aimé les femmes plus que vous ne les aimerez de votre vie ; mais jamais en enfont, ainsi que vous le faites. Il est temps que ces niaiseries romanesques finissent. Une entrevue est convenue entre vous et mademoiselle de Passerot ; manquer de parole serait une impertinence sans excuse. Vous allez entrer au balcon avec le commandant ; vous verrez que votre future est une fort jolie personne. Allons, quittez cet ail' lamentable qui ne vous va pas : il s'agit d'être beau et de plaire.

— Mon oncle, dit Edouard en affermissant sa voix, je suis venu avec madame de Flamareil , et il m'est impossible de la quitter ainsi : vous comprenez que l'usage du monde...

— Ta, ta, 13;, répondit M. dePomenars, nous allons arranger cela. Commandant , continuat-il, en se rapprochant de Garnicr , je vais en-

core abuser de votre complaisance. Ayez la bonté de faire un tour dans le loyer \ avant deux minutes je vous aurai renvoyé cet étourdi.

Malgré les velléités de révolte qu'annonçait la physionomie de son neveu , le vieillard lui reprit le bras et le força de s'acheminer avec lui vers l'escalier descendant aux baignoires.

— Je vais te remplacer dans la loge de madame de Flamareil, lui dit-il alors d'un ton radouci ; il est fort naturel que tu me cèdes tes fonctions de cavalier-servant lorsque je les réclame ; en cela tu ne fais que remplir ton devoir de neveu complaisant et respectueux ; ainsi ta belle dame n'aura rien à dire. D'ailleurs ta stalle est directement au-dessus de sa loge, elle ne pourra donc pas te voir. Joue ton rôle avec aisance et simplicité ; regarde ta future de manière à ne pas l'embarrasser ; deux coups-d'œil doivent suffire à un homme pour juger une femme. Ne te tiens pas trop raide, c'est ton défaut ; ne bats pas la mesure sur le balcon , et tâche de ne pas te tortiller les cheveux à chaque instant. Tu es aujourd'hui tout-à-fait à ton

avantage ; ton habit te va fort bien, tu as un gilet magnifique et l'air véritablement gentilhomme. Courage, mon garçon, la petite Passerot aura trente mille livres de rente et je t'en assure vingt sur le contrat ; cela vaut bien le sacrifice d'un roman suranné.

Edouard avait écouté ce sermon improvisé avec une résignation qu'on eût pu prendre pour un consentement tacite , et il continuait de suivre son oncle sans trop se débattre, lorsqu'une jeune fille, qui traversa le corridor, les mains pleines de fleurs ainsi qu'une divinité mythologique , lui fit éprouver un assez singulier remords.

— J'étais sorti de la loge , dit-il à M. de Pomenars , afin d'acheter des bouquets pour ces dames...

— Eh bien ! prenons des bouquets. T'ai-je jamais empêché d'être galant?

Le petit vieillard s'approcha de la Flore du Théâtre-Italien , lui frappa légèrement le menton , en accompagnant ce geste anacréontique d'une de ces phrases à quadruple entente que

LA FEMME DE QUARANTE ANS. 2g

se permettent volontiers les sexagénaires , et dont les bouquetières ne rougissent pas, choisit les plus belles Heurs, puis, après avoir essayé une pirouette , reprit le bras de son neveu. Tous deux descendirent l'escalier.

— C'est qu'il y a deux places vacantes dans la baignoire , dit le jeune homme , qui , depuis qu'il avait vu mademoiselle de Passerot, flottait en d'étranges irrésolutions , cherchant à concilier les égards dus à une femme aimée et le secret désir de ne pas rompre inconsidérément un mariage dont il reconnaissait les avantages.

— Ah diantre ! j'aurais besoin d'un second , répondit M. de Pomenars en comprenant l'embarras de son neveu. Il faut que ton absence paraisse forcée et non volontaire ; c'est juste : on ne doit jamais blesser l'amour-propre d'une femme. Parbleu! je tiens notre homme.

Ils n'étaient plus qu'à quelques pas de la loge. Contre la porte , le nez collé à l'œil-debœuf > ainsi qu'Edouard l'avait pratiqué deux étages plus haut , un moment auparavant , se tenait l'adolescent que les hommes d'un âge

3a LE NOEUD GORDIEN.

mùr appelaient encore le petit de Boisgontr^r , et qui, en réalité, eût fait un très-joli grenadier, moustaches à part. M. de Pomenars glissa silencieusement jusqu'à lui sur le tapis du corridor, et lui frappa l'épaule d'un air familier.

— Eh bien ! jeune homme , dit-il , que faisons-nous là?

Boisgontier se retourna vivement, et balbutia , en rougissant , une réponse inintelligible.

— Il ne faut pas rougir pour cela , monsieur Léon , reprit le sexagénaire ; les jolies femmes sont faites pour être regardées : seulement vous avez tort de vous en tenir à la contemplation ; à votre âge et avec votre figure, on est sûr d'être bien accueilli, tandis qu'au contraire , s'arrêter à la porte, c'est le moyen d'y rester. Pourquoi n'entrez-vous pas ?

— Je n'ai pas l'honneur de connaître beaucoup madame de Flamareil, répondit le petit jeune homme en jetant un regard fauve sur Edouard.

— Bah ! je vous ai vu au bal chez elle. Venez, je serai votre introducteur.

LA FEMME DE QUARANTE ANS. 3l

Sans attendre la réponse, le malin vieillard fit un signe à l'ouvreuse, et quand l'accès du sanctuaire fut libre, il y entra le premier , ses deux bouquets à la main. Au bruit de la porte, madame de Flamareil s'était retournée précipitamment, et son amant put juger, à l'expression de sa figure , de l'effet qu'avait produit sur elle l'escapade qu'il s'était permise.

— INIadame , dit M. de Pomenars avec l'aisance imperturbable d'un diplomate de salon , permettez-moi de disputer à mon neveu la faveur dont il jouit, et d'user du privilège de mon âge en lui empruntant sa place. Pour compenser cette substitution , voici M. de Boisgontier, que j'ai pris la liberté de vous amener ; j'espère qu'à nous deux nous réussirons à faire la monnaie de l'heureux Edouard.

A ces mots , accompagnés d'un sourire respectueusement ironique, le vieillard offrit un des bouquets à madame de Flamareil , l'autre à l'Anglaise à la parure excentrique , poussa sur un des sièges vacants le jeune Boisgontier tout rougissant de son bonheur, s'assit sur l'autre ,

et ferma la poite au nez de son neveu , qui se trouva ainsi maître de ses actions, sans trop savoir s'il était content ou fâché de sa liberté.

— Voilà un petit blanc-bec de Boisgontier qui va se croire en bonne fortune, se dit celuici au bout d'un instant. Bah ! mon oncle a peutêtre raison. Allons retrouver Garnier et poser devant mademoiselle Loïde ; après tout , cela ne m'engage à rien.

Mornac rejoignit lo commcTndant, qui se promenait patiemment dans le foyer, et, sans nouveau débat, tous deux entrèrent au Laicon, Leur apparition tardive causa dans la loge où elle était attendue, un mouvement de curiosité comprimé par le décorum. Madame de Passerot, qui s'était penchée pour parier à sa fille , se redressa aussitôt , en jouant la plus superbe insouciance, et conserva pendant le reste de la représentation le maintien d'une impératrice I. 3

(!e sous- préfeclure , tandis que, fidèle h son immobilité de statue, mademoiselle Loïde continuait de fixer les yeux sur le théâtre avec une attention trop exclusive pour ne pas être un peu alfeclée. S'il n'eût pas appris à ses dépens quelle observation incisive et scrutatrice les femmes savent cacher sous les dehors de la distraction ou de rindilference, Edouard eut pu se croire entièrement inaperçu ; mais la jalouse sollicitude de madame de Flamareil l'avait initié dès long-temps à ces petites dissimulations diplomatiques : il demeura donc fermement persuadé, un peu de vanité aidant, que pas une boucle de ses cheveux , pas un bouton de son habit, pas une {leur de son gilet, n'échappaient en ce moment à un examen aussi scrupuleux que celui d'un capitaine inspectant sa compagnie; à cette idée iî sentit sa contenance s'empeser comme la cravate blanche qu'il avait arborée pour cette occasion solennelle.

— Je dois avoir la grâce d'un conscrit sous les armes, se dit-il, non pas sans quelque dépit; mon oncle. est vraiment délicieux avec ses cou-

seils. Je voudrais le voir à ma place sous le feu <lc cette batterie matrimoniale. J'ai l'air, j'en suis sûr, aussi niais que ce jouvenccl de Boisgontier quand il regarde Eudoxie. Gela est as-* sez désagréable ; car enfin , parce que je veux rester fidèle à mon amour et ne pas me marier, ce n'est pas une raison pour paraître ridicule aux yeux de cette petite pensionnaire.

Tandis que Mornac, luttant contre l'induence d'une situation qui donne aux hommes les moins timides un air gauche et emprunté , cherchait à se décuirasser dans son habit, son voisin s'abandonnait à une préoccupation à peu prés semblable ; seulement, la roue de paon que le premier essayait pour une seule loge, le second l'étalait pour la salle tout entière. Garnier était un de cesLovelacesde garnison qui croient aux irrésistibles séductions de l'épaulette ; transporté à Paris, des avant-postes d'Alger où il Taisait le coup de sabre avec les Kabyles quelques semaines auparavant , il avait pris naïvement au sérieux l'allégoriçde Mars désarmé par Vénus, et tout en négociant le mariage de sa

cousine, il méditait pour son propre compte une conquête aristocratique destinée à charmer les loisirs de ses trois mois de congé. Une duchesse faisait son ambition; mais la duchesse étant rare, il avait résolu de se contenter d'une marquise. Au milieu du balcon du Théâtre- Italien , le Mars des chasseurs d'Afrique avait donc pris position carrément, comme un pacha sin^ le divan de son harem ; ses yeux, habitués à dépister d'une demi-lieue le burnouss d'un Bédouin , se promenaient audacieusement de loge en loge , cheVchant, des baignoires à l'amphithéâtre, la Vénus qui devait couronner de myrtes son front brûlé par le soleil de la Metidja. A chaque découverte qui lui semblait d'heureux augure, il relevait héroïquement ses moustaches, souriait avec une volupté martiale, donnait à sa prunelle une expression fascinatrice et s'élargissait outre mesure les épaules par le rengorgement de son buste athlétique. Au bout d'une demi-heure de ce manège , le galant officier fut obligé de reconnaître que les grâces de sa personne ou de sa pose étaient au-

tant de frais perdus, de perles méconnues, et que pas un seul lorgnon féminin n'avait le bon goût de s'enquérir du magnifique militaire si triomphalement assis au balcon.

^ 11 n'y a pas une jolie femme dans toute la salle , dit-il alors à Mornac , en faisant mine d'étouffer un bâillement , et il s'enfonça dans sa stalle, dédaigneux comme le renard qui trouvait les raisins trop verts.

Le reste de la représentation s'écoula sans nouvel incident. La chute du rideau , impatiemment attendue par tous les acteurs de celte scène fastidieuse qu'on appelle entrevue de mariage, charma surtout le commandant, qui, en fait de musique, ne goûtait que les trompettes de son escadron, et dont l'amour-propre n'avait pas trouvé la compensation qu'il espérait.

— Ouaaaaah! dit-il à son voisin, en parodiant malhonnêtement une gamme chromatique , vous venez de me faire faire une corvée dont je me souviendrai. C'est demain dimanche, j'irai à la Salle Chantereine ; c'est là qu'on trouve des femmes aimables et plus jolies que

toutes VOS bégueules; mais en ce moment il faut que je fasse mon métier de négocinteur. Vous avez eu le temps de prendre le signalement de ma cousine; eh bien! comment la trouvezvous?

— Mon cher commandant, répondit le jeune homme, la position dans laquelle je me trouve ne me rend pds aveugle; mademoiselle de Passerot est une charmante personne, aussi bien de toutes manières c|iie puisse le désirer un mari,

— A merveille ; maintenant il s'agit de voir si vous aurez produit le même effet. Je vais accompagner ces dames qui demeurent, connue vous savez, à l'hôtel des Princes, rue Richelieu; c'est à deux pas d'ici. Nous avons à causer ensemble, ainsi , allez fumez un cigaire dans le Passage de l'Opéra; avant vingt minutes je suis à vous.

Mornac laissa passer l'officier, puis à travers la foule élégante qui encombrait les corridors, il se glissa secrètement sur ses pas , poussé par un sentiment dé curiosité facile à comprendre. Masquée jusqu'à la ceinture par l'appui de la

loge OÙ elle était assise, mademoiselle Loïdc ne s'était montrée à lui qu'en buste; cette idée le préoccupait autant que s'il eût pris complètement au sérieux son rôle de futur.

— Pourquoi, se disait-i!, madame de Passerot qui est une dévote n'a-te!Ie pas voulu que l'entrevue ait lieu à la messe, ou bien dans une promenade, ce qui nreût convenu, car on m'accorde une tournure assez distinguée? Pour encager ainsi sa fille jusqu'au menton, elle doit avoir ses raisons. La petite jouirait-elie de quelque défectuosité qu'on cherche à dissimuler le plus long-temps possible dans l'espoir que sa jolie figure me fera passer sur le reste? un moment! je ne me soucie pas d'un lit de fer dans mon ménage. Eudoxie a une taille si noble et si droite! pauvre chère Eudoxie! oh! toi seule au monde!.... Avant de cherchera savoir si le ramage de cette jeune provinciale répond à son plumage, il serait bon de m'assurer que le plumage lui-même ne cache pas quelque vilaine patte de paon. Il m'a semblé que son cou n'était

4o LE NOEUD GORDIEN.

pr»s allncbc h ses épaules d'une manière fort logique.

Tout en ruminant, le jeune homme s'était |)lacé sous le péristyle, au milieu des groupes qui, à la sortie du Tliéàtre-Ilalicn, forment^ sur le passage des i'cmmcs , une haie plus épineuse que fleurie, à laquelle les blanches brebis ellesmêmes n'échappent pas toujours sans y laisser quelques-uns de ces flocons dont s'empare la médisance aristocratique pour en tisser sa chronique de chaque jour. Sourd aux propos plus ou moiiîs irrévérentieux de ses voisins, Mornac ne tarda pas à voir poindre au retour de l'escalier mademoiselle de Passerot, marchant à côté de sa mère, qui s'appuyait elle-même sur le bras de son neveu ; il put alors se convaincre que celle qu'on lui destinait en mariage possédait une taille en harmonie avec sa ligure , et que le lût de la colonne était digne du chapiteau .

— Vraie Normande , pur sang! se dlt-il, sans trop se rendre compte de sa satisfaction intérieure ; droite comme un peuplier , et fraîche comme une pêche. Mon oncle a raison ; ce serait

L\ FEMME DE QUARANTE ANS. ^l

une magnifique bouture à greffer sur la souche des Mornac.

De plus en plus alléché par cet examen, le jeune homme se disposait à sortir du péristyle, à la suite de mademoiselle de Passcrot , afin de la voir monler en voilure, lorsqu'une main saisit furtivement la sienne, tandis qu'une voix vibrante quoique contenue jetait à son oreille ce seul mot :

— Ingrat !

Edouard se sentit troublé dans l'amc, comme un voleur pris en flagrant délit; avant qu'il eût fait un seul mouvement, la main qu'il avait reconnue pour l'avoir pressée bien des fois sur ses lèvres s'échappa de l'étreinte dans laquelle il cherchait à la retenir; exalté par ce refus, comme il arrive d'ordinaire , il se retourna vivement : Eudoxie avait passé ; au lieu des longs yeux bleus dont il s'apprêtait à désarmer le courroux, il rencontra les prunelles verdàtres de M. dePomenars, qui lui disaient aussi tyranniquement qu'un regard d'oncle peut le faire :

— Va-t-en.

Madame dcFlamareil continuait do marcher sans tourner la lête , entraînant par une sorte de saccade nerveuse le sournois vieillard qui s'était emparé de son bras et conslituc son gardien en dépit d'elle-même ; derrière eux s'empressait Léon de Boisgontier, à qui, véritable bonne fortune de lycéen, était échue mistriss Lawington, caparaçonnée, par-dessus ses autres atours, d'une palatine dont les fourrures simulaient le pelage d'un zèbre. Le débutant se dédommageait de sa corvée en caressant du r ard les blanches épaules de la dame dont il rêvait les couleurs, et il était tellement perdu dans cette contemplation qu'au passage il n'aperçut pas celui qu'il détestait de toute Faversion qu'inspire un rival préiéré.

— Comme le petit bonhomme prend feu! se dit Edouard, qui, tout en courant deux lièvres à la fois, n'était pas d'humeur h permettre qu'on vînt chasser sur ses terres; au lieu d'être jalouse comme une Italienne et de venir me crier dans Toreillc des mots de mélodrame , il me semble qu'elle pourrait fort bien se débar-

rasser de cet adolescent qui finira par lui donner un ridicule.

Entre la jeune fille et la femme encore jeune dont son esprit était presque également occupé, Mornac, qui, par une complication assez fréquente parmi les hommes de vingt-cinq ans , .se trouvait en même temps chevalier d'amour et poursuivant de mariage, resta plongé dans une irrésolution à laquelle mit fin le départ successif des deux voitures où étaient montées d'une part la famille des Passerot, de l'autre la mélancolique Eudoxie , toujours escortée de son chaperon d'outre-Manche, de rénamouré Boisgontier, et du sexagénaire dont la cravate à l'incroyable ne cachait qu'à demi le malicieux sourire. Edouard alors se dirigea tout pensif vers le Passage de l'Opéra , et pendant la demi-heure qu'il y passa en attendant Garnier, trois idées assez disparates se partagèrent ses réflexions. D'abord , une scène de reproches, de larmes, peut-être même d'évanouissement que lui ménageait , selon toute apparence , madame de Flamareil; dont il connaissait l'irrilabilité ner-

veuse et la despotique jalousie ; en second lieu, une paire de soufflets qu'il se promettait d'octroyer au petit Boisgontier à la première occasion favorable; enfin, la jambe de Diane chasseresse que lui avait révélée le marche-pied de la berline où mademoiselle Loïde s'était élancée avec une élourderic de campagnarde.

Cette méditation à trois parties à chaque instant enchevêtrées comme les fils d'un peloton, fut interrompue par le commandant, qui s'avançait d'un pas rapide, en porteur de bonnes nouvelles.

— Moucher, dit ce dernier, il fait beau; prenons des cigarres et allons sur le boulevard, où nous serons plus libres pour notre colloque; il s'agit de traiter la matière à fond.

Les cigarres allumés, Garnicr prit le bras de celui qu'il regardait déjà comme son cousin ; ils sortirent du passage et tournèrent à droite; arrivés devant Tortoni , l'officier de chasseurs entama la discussion.

— Sachez d'abord, dit-il, que j'ai réparé votre petite équipée au moyen d'un duel , qui

VOUS a retenu jusqu'à neuf heures, et dans lequel je vous ai fait jouer un rôle héroïque. Feu noblement essuyé, et coup tiré en l'air de la manière la plus magnanime ! Les femmes aiment assez les bretteurs , ma tante surtout, qui avait pour mari le plus grand poltron de toute la Normandie. Elle a donc pris rhistorieltc le mieux du monde , et une fois rassurée sur le chapitre de sa dignité compromise , elle s'est déridée à vue d'œil. Décidément, vous avez fait sa conquête, ce qui n'est pas peu de chose. — M. de Mornac a tout-h-fait l'air d'un homme comme il faut , m'a-t-elle dit à l'oreille ; et cela veut tout dire , car le comme il faut est son dada de prédilection : elle a refusé dix partis, parce qu'ils avaient l'air bourgeois, selon elle. Quant à Loïde, elle ne sonnait mot, comme vous pensez bien ; mais l'avis de sa mère est toujours le sien , et d'ailleurs vous aurez le temps de lui faire votre cour. Bref, l'entrevue a été favorable, vous avez plu. Je joue cartes sur table, n'esL-il pas vrai? Maintenant c'est à vous de décider s'il vous convient d'aller en

avant et de charger votre oncle de la demande officielle.

— Mon cher commandant, répondit Edouard, la bonne grâce et la loyauté que vous apportez dans cette affaire captivent toute ma confiance et m'obligent à une franchise égale h la vôtre. J'abats donc aussi mon jeu. Je n'ai pas besoin , je pense, de vous assurer de ma respectueuse estime pour votre famille, ni de vous dire que je regarderai toujours comme un honneur une alliance avec elle j mais je dois vous expliquer ma position personnelle, afin que vous n'interprétiez pas défavorablement l'hésitation que vous avez pu remarquer en moi. Je n'ai pas de fortune; ainsi je suis entièrement dans la dépendance de mon oncle; il veut que je me marie , et il m'a déclaré que si dans trois mois j'étais encore garçon, il se remarierait lui-même; ce qu'il ferait ainsi qu'il l'a dit , j'en suis parfaitement convaincu. Or, mon oncle a soixantecinq ans, âge auquel on a toujours des enfans , comme vous savez. Donc, il faut que je me -marie; sinon je m'expose à devenir^ peut-être

avant un an, le parrain d'un cousin ou d'une cousine qui m'enlèverait net quarante-cinq mille livres de rente dont je suis en ce moment l'héritier présomptif. D'un autre côté, je TOUS le répète, je n'imagine pas un mariage plus avantageux et plus honorable que celui dont il est question aujourd'hui. Et cependant, au lieu de l'empressement que vous êtes en droit d'attendre de moi , vous me voyez plongé dans une mer d'irrésolutions , de perplexités , d'inquiétudes de plus en plus pénibles et cruelles.

— L'histoire de votre princesse des Italiens ! dit le commandant.

' — De grâce , mon cher Garnier, comprenez ma position, et ne blessez pas, même par une plaisanterie à vos yeux inoffensive , un sentiment sérieux pour moi, trop sérieux sans doute si je songe à mon avenir. Cette personne à qui vous faites allusion, je l'aime depuis plus de cinq ans; je lui suis attaché par tendresse , par reconnaissance, peut-être aussi par habitude , enfin par tous les liens que peut créer une in-

timité sans iiitorruplion et sans pnrtngc. Rompre cette clïaîne, car j'en conviens c'est une chaîne, répudier ce passé si plein de souvenirs, dire un éternel adieu h cet anniour dans lequel j'ai mis mon ame toute entière, depuis que je suis un homme, c'est là un sacrifice qui m'effraie. En y songeant , je doute de mon courage; je crains pour moi , mais je crains pour elle davantage. Elle m'aime, Garnier, elle m'aime; mon mariage serait un coup de poignard qui la tuerait peut-être.

— Bah ! fit l'officier de chasseurs , en poussant vers le ciel une énorme bouffée de tabac, comme un marsouin souffle par ses évents l'eau salée.

— Ne pensez pas qu'une ridicule fatuité me fasse parler ainsi, reprit Edouard avec chaleur; puisse -je me tromper! Mais je connais trop ce cœur dévoué, cette langueur maladive, cette ame enthousiaste, celte femme enfin, non moins fière que sensible , et qui , blessée par moi, ne se plaindrait point, mais

■ — Mourrait, n'cst-il pas vrai? interrompit

LA FEMME DE QUARANTE ANS. /[g

Garnier. Vous êtes jeune , mon cher ; mais croyez-moi, tranquillisez -vous. — Les femmes se rendent et ne meurent pas.

A cette impertinente parodie du mot attribué à Cambronne, Edouard jeta son cigarre par un geste dédaigneux auquel le prosaïque officier ne fit pas attention.

— Commandant, dit-il ensuite d'un ton légèrement ironique, je m'aperçois que nous ne nous comprenons pas. Je conçois du reste que vos conquêtes de garnison vous aient peu disposé à apprécier ce qu'il peut y avoir de noble, de passionné, de sublime dans l'ame de quelques femmes d'élite.

— Mes conquêtes de garnison! qu'entendezvous par là ? sécria l'officier piqué à son tour; depuis quinze ans que je suis au service, sachez que j'ai connu vingt dames, je dis dames, plus jolies et plus aimables c[ue toutes vos pics-gricches de ce soir. Que diantre ! discutons sans personnalité. iNous traitons de votre mariage , auquel je m'intéresse fort, et voilà qu'à propos d'une ancienne passion, vous vous envolez jus-

qu'au septième ciel ; ne dois-je pas , en homme raisonnable, vous ramener à terre, rétablir la question dans ses termes véritables , et la résoudre par le calcul des probabilités? Or, je vous soutiens que sur cent mille femmes, pas une ne périt d'amour. Voyez-vous , mon cher Mornac, ces métaphores - là sont connues. Nous autres nous leur disons : si vous ne m'aimez pas, je me tuerai; plus tard elles nous disent: si vous ne m'aimez plus , j'en mourrai. A la fin, tant tués que mortes, on n'enterre personne. Je vous parle comme tout homme de sens le ferait à ma place, continua Garnier on changeant subitement d'intonation ; je vous le répète, il y a cent mille à parier contre un que vos craintes sont chimériques. Après cela ne vous figurez pas que je sois un soudard sans ame, comme vous paraissez le croire; si, au lieu de vous tenir le langage de la raison commune, j'interrogeais mes souvenirs et ma propre expérience, peut-être serais-je de votre avis ; mais on ne doit jamais prendre l'exception pour règle.

LA FEMME DE QUARANTE ANS. 5l

— Comment, dit Edouard intrigué par ces paroles, avez-vous donc éprouvé dans votre vie quelque sentiment sérieux qui démente la philosophie incrédule que vous affectiez toutà-l'heure ?

— Peut-être , répondit le chef d'escadron en jetant à son tour son cigarre, et il laissa passer entre ses longues moustaches un de ces soupirs péniblement bruyans, qu'exhalent les cœurs depuis long-temps rouilles.

— Confidence pour confidence, reprit Mornac, qui, passé le premier moment d'humeur, désirait rester en paix avec son interlocuteur.

L'officier secoua la tète d'un air mélancolique, étrangement dépaysé sur sa figure pleine et colorée.

— C'est une histoire à laquelle je pense le moins possible et dont je ne parle à personne, dil-il enfin; mais je ne refuse pas de vous la raconter, car, à vous entendre, on dirait que je n^aic jamais connu que les vivandières de mon régiment, et cependant j'ai éprouvé dans ma vie une passion d'un numéro égal au moins

à celui de la vôtre. 11 y a une dizaine d'années de cela ; j'étais alors lieutenant au 7' chasseurs, en garnison à Lyon, Lyon est une sotte ville , comme vous savez peut-être, et la société de Bellecourt, qui avait accueilli quelques-uns de nous, est bien la collection de salons la plus insipide où l'officier puisse perdre son argent à la bouillotte contre de vieilles femmes. Pour moi, qui aime à m'amuser^ je commençais à en avoir assez; ça me fatiguait d'être plumé tous les soirs par des contemporaines du roi Louis XV, et j'étais décidé à chercher fortune dans le petit commerce où il y a des minois soignés; lorsqu'un jour, au milieu d'un de ces salons de Bellecourt, avec lesquels je voulais divorcer, j'aperçus une fsmmc que je n'avais pas encore rencontrée dans le monde. Une femme! un ange 1 nnon cher ami. Grande et fiite à peindre , des épaules magniliques, des yeux bleus dont le regard vous caressait le cœur comme avec un gant de velours, des cheveux blonds —

— Elle était blonde ! interrompit Edouard ; je l'aime déjà.

— La votre est blonde aussi ? Ce n'est pas qu'en générai je préfère celle couleur; il y a des brunes furieusement séduisantes; mais cette fois-là, toutes les Andalouses et toutes les Africaines eussent été obligées de baisser pavillon. Je ne peux pas vous décrire ce que j'éprouvai; ce ne fut qu'un frisson depuis la plante des pieds jusqu'à la racine des cheveux. J'étais assis à une table d'écarté, où je jouais une centaine de francs, je crois, quand ce diable de regard langoureux s'arrêta sur moi. J'avais ri jusqu'alors de ce qu'on appelle au collège les flèches de Cupidon ; mais en ce moment , je me convainquis de la justesse de l'allégorie , en me sentant percé de part en part comme par un trait d'arbalète. J'écartai stupidement un ou deux atouts, et sourd aux criailleries de la galerie, je me levai pour suivre cette syréne qui venait de passer dans un autre salon.

Je n'ai pas besoin, mon cher JMornac, de vous raconter en détail les progrès et les incidcns de ma passion ; ces folies-là se ressemblent toutes; vous verriez qu'à vingt-cinq ans

je n'étais pas plus raisonnable que vous ne l'êtes aujourd'hui. Qu'il vous suffise de savoir que j'étais amoureux comme un lion ; depuis ma sortie de Saint-Cyr,je n'avais rien éprouvé de pareil; Elise demeurait

— Élise ! c'est un des noms de la femme que j'aime, dit Edouard avec une sorte de componction.

— Un joli nom , n'est-ce pas ? C'était l'été ; Elise habitait une campagne à quelques lieues de Lyon, tandis que son mari était retenu h la ville par la place qu'il occupait à la tète d'une des athninistrations. Je fus bientôt au courant et je commençai sans retard une des vies les plus enragées que puisse mener un amoureux. Dix lieues à franc étrier presque tous les jours ! Et notez qu'il ne fallait pas flâner en route , car le colonel ne plaisantait guère, et je n'avais point envie de me faire mettre aux arrêts. J'ai crevé deux chevaux dans cette campagne, sans comp 1er que je n'arrivais pas toujours à temps au quartier, et que, devant passer adjudant-major, je me vis souffler ma nomination sous prétexte

de négligence dans le service. Mais j'avais la cervelle à l'envers, el je me moquais de la double épaulelle comme de mon sabre de l'école militaire. D'ailleurs quelle agréable indemnité ! ce que je perdais en avancement d'un côté, ma belle blonde me le rendait de l'autre; il est vrai que chaque grade me causa un tourment d'enfer ; je mis sept mois à gagner mon bâton de maréchal de France. Mais songez que c'était une femme du grand monde, spirituelle comme un démon , licre comme un chapitre d'Allemagne, et allant tous les jours à la messe; une véritable duchesse.

A me voir aujourd'hui , Mornac , vous ne devineriez jamais quel Céladon j'étais alors; cette femme m'avait fait subir une métamorphose dont je reste stupéfait quand j'y songe. Moi 5 qui ne pouvais pas regarder une écritoire sans avoir la migraine, je lui improvisais des lettres de douze pages à calciner un rocher. Vous avez lu la?^"ouvelle Héloise; eh bien! ma parole d'honneur , c'est de la neige fondue h côté de mon style de ce Icmps-là. Et puis, ré-

forme complète dans mes habitudes. Plus de café , plus de billard , plus de cigarre. A la pension, mes camarades, qui n'y comprenaient rien, m'appelaient mademoiselle Garnier; mais tout m'était égal, pourvu qu'Élise fût contente; elle avait quelques années de plus que moi , et cela lui donnait une sorte d'autorité dont elle aimait à faire usage ; elle m'imposait ses goûts, ses volontés, quelquefois ses caprices; tout me plaisait. Elle était jalouse, j'aimais jusqu'à sa jalousie.

— C'est cependant un défaut qui cause bien des ennuis , observa Mornac, en se rappelant les épreuves auxquelles le soumettait journellement madame de Flamaieil.

— Oui ; mais ça flatte. Le mari ne pouvait presque jamais quitter Lyon ; il n'y avait pas de voisins de campagne , et, en y mettant de la prudence,nous jouissions d'une certaine liberté. Quand je n'étais pas obligé de rentrer pour mon service , je restais fort tard , quelquefois lout-à-fait. La maison était près de la Saône ; le soir, nous nous promenions en bateau , sur-

LA FEMME DE QUARANTE ANS. 5g

tout quand il faisait de la lune. Élise aimait beaucoup le clair de lune , et moi , j'v prenais diantrement goût aussi. Elle était si jolie, assise au gouvernoil, avec sa gentille c^ipoîe de paille et son cachemire bleu que je vois encore! Élise n'avait que des cachemires. Quand j clais fatigué de ramer, je déclamais les Méditations de Lamartine , qu'elle me faisait apprendre par cœur; oui, mon cher, les Méditations de Lainarlinc. Vous vous figurez que je n'ai pas été romantique tout comme un autre. Je crois que si elle l'avait voulu, j'aurais fait des vers. Ah ! c'étaient là des momens qu'on n'oublie pas; non, sncredieu ! on ne les oublie pas.

Le commandant Garnicr se tordit la moustache à plusieurs reprises, et garda, pendant quelques secondes, un silence d'attendrissenKînt respecté par son compagnon.

— Tout doit finir dans le monde, j-eprit-il ensuite d'un ton mélancolique : il v avait cinq mois à peine que durait mon bonheur, lorsqu'une catastrophe inattendue le vint détruire. Un matin, j'étais dans ma chambre, précisé-

6ô LE NOEUD GOr.DIEN.

ment occupe à écrijc une de ces épitres brûlantes dont je vous parlais toul-à-l'heure; on frappe , la porte s'ouvre, et je vois entrer un homme de quarante ans, droit , sec , poli , sérieux. Je vous l'avouerai , j'eus peur. C'était le mari, et j'aurais mieux aimé recevoir la visite d'un loup affamé. De charitables amis lui avaient appris ma liaison avec sa femme : il savait tout , et venait me proposer, le plus honnêtement du monde, d'aller nous couper la gorge. Je fis d'abord des difficultés , car mes principes sur cette matière sont bien arrêtes : tromper un époux , tant qu'on voudra; le tuer, merci ! Pourtant, il n'y eut pas moyen de reiuscr: il exigeait une réparation, et j'étais dans mon tort. Nous prîmes donc chacun un témoin , et nous fûmes nous battre dans un petit chemin creux, derrière Fourvières. J'ai élé prévôt de salle à Saint-Gyr, et je me croyais sûr de mon fait ; je m'étais juré de ne pas le tuer, je voulais simplement le désarmer, ou , tout au plus , le blesser légèrement au bras , pour le mettre hors de combat. Après quelques passes, j'engage

donc solidement en quarte , en cherchanl h lier son fer , que je comptais faire sauter à dix pas d'un revers de poignet. Pstt ! voilà cette chienne d'épée , que je croyais bien tenir , qui se dégage, et frétille comme une anguille autour de la mienne ; une , deux ; feinte de seconde ; puis , quand je la cherche en tierce, un second dégagement, auquel je ne vois que du feu, et une botte qui m'arrive à fond, oh ! mais à fond ; six pouces de fer dans le côté, rien que cela. Avant d'avoir pu me rendre compte du coup, jo me trouvai par terre , étendu comme un mouton qu'on vient de saigner. Mon diable d'homme, toujours avec le plus beau sang-froid du monde, inédit que nous aurions le plaisir de recommencer dès que je serais guéri ; puis il me tourna les talons après m'avoir salué fort poliment.

Je restai six semaines dans mon lit, blasphémant le ciel et la terre , sans nouvelles d'Élisc , à qui je ne pouvais pas écrire. Je savais Êculement qu'elle était tombée malade le lendemain du duel, et que son mari l'avait ramenée à Lyon. Entin , j'entrai en convalescence ;

ma première visite fut pour mon colonel , h qui j'avais été recommandé par un de mes oncles, et qui me témoignait de l'intérêt.

— Garnier , me dit-il dès qu'il m'aperçut, je suis bien aise de vous voir sur pied. Vous ne faites plus partie du septième ; vous passez au régiment de chasseurs qui va en Morée, et vous partez demain pour rejoindre votre corps à Toulon. Pas d'observations ; il y aura là-bas des coups de sabre à donner, ça doit vous aller ; c'est une bonne occasion de regagner la double épaulette que vous avez manquée ici par votre faute. Vous ne pouvez pas restera Lyon. Votre aventure a fait trop de bruit. On est bégueule à Bellecourt; je sais qu'on y a déjà parlé dans plusieurs salons du danger de recevoir des militaires; votre séjour ici ferait du tort à vos camarades; et pour moi je n'ai pas envie qu'on mette mon corps d'officiers en interdit. Ainsi donc, soyez en route demain à sept heures, et jusque-là pas de folie sentimentale ; làbas, faites honneur au septième et reveneznous capitaine.

Il n'y avait pas le plus petit mot à répondre, car quand le colonel avait commande : en avant ! il fallait partir du pied gauche , comme disent les fantassins. A moitié fou , j'allai chez Élise. Son mari était sorti heureusement , et je pus entrer. Ah ! mon cher Mornac, quelle scène! je vivrais mille ans que ce tableau ne sortirait jamais de ma mémoire. Figurez -vous une femme étendue sur un divan , pâle , amaigrie , brisée ; plus changée par le chagrin que moi par six semaines de souffrances; et des soupirs, des étreintes, des sanglots, des désespoirs à briser le cœur quand je lui appris mon départ.

— Mon Théodule, me disait-elle en m'élouffant dans ses bras , c'est ma raison ou ma vie que tu emportes , car si je ne meurs pas, j'en deviendrai folle.

Ce fut en effet une mourante que je laissai lorsque j'eus le courage de m'arracher à celte scène cruelle. Sans voix et sans connaissance, elle n'entendit pas mon dernier adieu , elle ne sentit pas mes derniers baisers. Il n'y avait plus d'arae dans ce corps , et quand la porte se

64 l-E NOEUD GORDIEN.

ferma sur moi, il me sembla que c'était le couvercle de sa bière dont j'entendais le bruit.

11 Y a dix ans de cela^ Mornac, reprit le commandant après une seconde pause causée par son émotion ; et je crois vous parler d'hier. Ces dix années , je les ai passées presque tout entières hors de France, en Morée , à Alger, partout où il y avait des coups à donner et à recevoir; ce souvenir est un ver rongeur qui ne m'a jamais quitté

Entraînés par l'intérêt de leur conversation, les deux amis étaient arrivés h la Madeleine. Le commandant Garnier, dont le ver rongeur avait respecté l'embonpoint, marcheur assez mauvais d'ailleurs, en sa qualité d'officier de cavalerie , s'arrêta un peu essoufflé ; et , levant les yeux au ciel , comme par réminiscence de l'âge d'or où il avait su par cœur les Méditations de Lamartine :

, — Je veux vous avouer un dernier enfantillage, dit-il avec un sourire timide, destiné à désarmer la raillerie. Levez la tcle. Voyez-vous

cette étoile au-dessus du fronton, à gauche de la Grande-Ourse ?

— Eh bien ?

— C'est la nôtre , celle qu'Élise, dont l'imagination était fort exaltée, avait choisie pour emblème de notre amour. Vous ne me croirez peut-être pas. Eh bien ! en Grèce , en Afrique, où les nuits sont presque toujours sereines, il m'est arrivé bien des fois de passer des heures entières à contempler cette étoile. Et maintenant encore , au bout de dix ans^ je ne puis pas la regarder sans éprouver l'envie de pleurer comme un enfant.

ÉJour.rd écouta cette sentimentale confidence plus sérieusement qu'on n'eut pu l'attendre d'un jeune homme de vingt-cinq ans , portant des moustaches , des gants jaunes , un lorgnon dans la poche de son gilet , et sortant des Italiens.

— C'est une douce superstition , chère à toutes les âmes tendres ;, dit-il , le nez en l'air à son tour. Mon cher Garnier, ne rougissez donc pas d'un noble sentiment, parce que son

exaltation ne saurait être comprise du vulgaire. J'ai aussi mon étoile, moi.

— Bravo! répondit le commandant, heureux d'échapper à la moquerie qu'il redoutait. Et où êtes-vous logé là-haut ? sommes-nous voisins ?

— Là, au couchant, cette belle étoile isolée, plus loin que la flèche des Invalides. Ce qu'il y a de bizarre , c'est que j'avais envie de votre étoile, à vous; mais ma maîtresse n'en voulut pas, et choisit celle-ci.

— Avouez que les femmes ont des idées diantrement gentilles lorsqu'elles aiment , dit Garnier d'un air attendri.

— Cette étrange coïncidence accroît encore l'intérêt que votre récit m'inspire ! répondit Mornac, qui , depuis qu'il avait découvert dans le gros commandant un frère en souffrance amoureuse, s'affermissait dans ses sentimens de fidélité , et se livrait plus résolument à la pente élégiaque de la conversation. — Ainsi, elles ont le même cœur noble et enthousiaste.

— Elles ont , interrompit l'officier de chasseurs avec un accent douloureux ; je donnerais

nia croix et mon épaulette de cbef-dV 'î^adron pour pouvoir dire comme vous. Mais , (^s.'^ind je songe a ma pauvre Llise, j ai raison u .

garder là-haut notre étoile ; car sur la terre/..

— Elle est morte ?

— Elle doit l'être, j'en ai la triste persu.-jsion. Privé de ses nouvelles pendant lon^Çrtemps, je n'osai plus chercher à en avoir à mon retour en France. Un de ces pressentin-iens qiii ne trompent pas me disait que je ne la reverrais • plus. Jamais son nom n'est sorti de ma bon-che devant les personnes qui auraient pu m&^ parler d'elle, tant je craignais de voir mes craîa»-. tes confirmées; je n'ai pas remis les pied g ^ Lyon, et j'ai préféré le doute du malhe\jj, ^ g^ certitude. Depuis dix ans , j'ai ainK\ d'autres femmes, et des plus distinguées, a-jouta Garnier du ton imposant dont Rui Gor^^ez dénombrait à Charles-Quint ses portraits de famille • mais aucune autant que celle-là. On ne trouve une Elise qu'une lois.

Involontairement, xMornac jeta sur son compagnon ce regard oblique, par lequel les jeunes

gens s e déprécient mutuellement comme le font 1 es femmes entre elles. La conclusion de -1 exrjijïien fut que le commandant Garnier était l^'.en gros, bien rougeaud, bien florissant, et <îe tournure bien martialement bourgeoise , pour qu'une femme du monde se fût ainsi laissée aller de vie à trépas, par le seul fait de son absence.

— - Et vous pensez que celte dame n'a pu survivre à votre départ? dit le jeune homme^ en passant subitement de la sympathie au per^siflagc, car il avait sur le cœur plusieurs paroles échappées à son interlocuteur, au commencei^ent de la conversation.

L'oiTicier s'arrêta et roula de gros yeux , comme ui; taureau qui reçoit au flanc le dard d'un picador.'

— Vous prétendez bien, vous, que votre mariage donnerait le coup de la mort à votre princesse? dit-il en faisant sonner sa voix de basse.

— Je suis logique dans mes scntimens ;

LA FEMIME DE QUARANTE ANS. 6g

mais VOUS , n'avei'.-vous pas dit que les femmes ne meurent pas?

— Il y a femrcie et femme • dit Garnier d'un ton sec.

— Comme il y a homme et homme ! pensa Mornac, en faisant entre son compagnon et luimême une comparaison dont le résultat fut que si l'un d'eux pouvait nourrir la prétention de mettre une maîtresse au tombeau, c'était à coup sur l'élégant parisien et non le gros dandy à graine d'épinards.

— Avec tous ces bavardages, reprit le commandant, dont l'attendrissement avait été subitement glacé par Fair railleur d'Edouard, nous avons fait une étape et nous sommes tout-à-fait sortis de la question. Permettez-moi d'y revenir ; nous avons changé de rôle, car j'ai pris l'initiative, et c'était à vous de le faire. Je vous ai dit que ma tante paraissait bien disposée en votre faveur : à vot re tour , quelles sont vos intentions?

— Mon cher commanda nt , répondit iNIornac, qui sentit se réveiller à cette question tou.

rjo LE NOEUD GORDrEN.

tes les irrésolutions de son «caractère ; en ce moment je sais si peu moUméme ce que je veux... je redoute tellement les suites d'une détermination précipitée... c'est une chose si grave qu'un mariage... Mon oncle m'accorde trois mois pour me décider; pensez-vous qu'un pareil délai?..

— Je vous accorde , pour tout délai , vingtquatre heures, répondit Garnier du ton d'un général assiégeant qui impose une capitulation ; car , depuis le sourire moqueur que s'était permis Edouard , il tenait beaucoup moins à l'avoir pour cousin. Vous devriez penser que ma famille n'est pas faite pour attendre pendant trois mois le bon plaisir de qui que ce soit. Ma tante s'est mariée à dix-huit ans, et elle a décidé que sa fille se marierait à dix-huit ans; si ce n'est pas avec vous ce sera avec un autre. Faute d'un moine l'abbaye ne chôme pas. Nous dînons demain ensemble chez monsieur de Pomenars; au dessert vous me ferez part de votre résolution déQnitive.

— Soit, à demain, répondit Mornac, cm-

pressé de souscrire à cet arrangement qui laissait un jour de plus à son indécision,

— Il est minuit et demi, reprit l'officier. Voici la rue de la Paix : c'est votre chemin ; bonne nuit, mon cher.

A ces mots , il prit , sans la serrer très-cordialement, la main que lui offrait son compagnon, et s'éloigna d'un pas belliqueux.

— Voyez donc ce beau-fils , se disait-il en faisant sonner ses éperons sur les dalles du trottoir; ne se figure-t-il pas qu'on va mourir pour ses beaux yeux; je gagerais que son infante est une vieille femme.

— Le chasseur d'Afrique est adorable avec ses allures de lord Byron, pensait Edouard au même instant ; quel mangeur de cœurs s'il fart l'en croire! C'est dommage qu'il soit un peu gras pour jouer le rôle de vampire. Cette duchesse de Lyon qu'il a tuée est , je le parierais, quelque marchande de modes qui se porte à merveille.

Et les deux hommes s'allèrent coucher, chacun de son côté; mais non pas sans avoir cou-

temple une dernière fois, Mornac, l'astre d'Eudoxie qui brillait au couchant comme une étincelle jaillie de la flèche d'or des Invalides ; et le commandant Garnier , l'étoile de la défunte Élise , voisine éternelle de la Grande- Ourse.

Le lendemain matin , M. de Pomenars et son neveu déjeûnaient en tète à tète , le vieillard avec un appétit de jeune homme j le jeune homme avec ce dédain des jouissances animales qu'inspirent les soucis d'une passion contrariée. Lorsque le domestique fut sorti, après avoir servi le thé , le sexagénaire , qui jusqu'alors avait gardé le silence , comme par égard pour la tristesse de Mornac, remplit la tasse de celui-ci, la sucra lui-même, et la lui présentant

avec une prévenance assez insolite d'oncle à neveu :

— Mon ami , lui dit-il d'un air gracieux , je suis très-content de toi. 11 parait qu'hier tu as fait des merveilles sans le vouloir; notre agent diplomatique, madame de Lordes , m'écrit ce matin que ton maintien et ta figure ont également eu le plus grand succès. Quant h ton esprit, qu'on est, à ce qu'elle me dit , impatient d'apprécier, je ne suis pas inquiet ; je sais que tu es aimable quand tu veux l'être. Tu vois donc que tout va pour le mieux , et que le succès dépend de toi seul. Ce soir, nous terminerons les préliminaires avec le gros commandant; je tâcherai de couler à fond la question financière ; en cas de discussion , j'aurai meilleur marché de lui que de la belle-mère , que je crois quelque peu rapace , comme le sont du reste toutes les belles-mères ; et demain , sans plus de retard , j'irai demander à madame de Passerot \? permission de te présenter à elle.

— Ainsi , mon oncle , vous tenez toujours à ce mariage, répondit le jeune homme d'une

LA FEMME DE QUAKANTE ANS. 'jS

voix dolente et en repoussant la tasse de thé , comme si elle eût été reniblème du calice conjugal.

— Hein ? lit iNl. de Pomenars , dont les vertes prunelles s'allumèrent soudain.

-T- Vous m'aviez donné trois mois pour réfléchir, reprit Edouard.

— Propos de peureux ; trois mois ou trois jours j qu'importe^ puisqu'il faut finir par sauter le fossé ?

— Mais , mon oncle , vous oubliez qu'il ne s'agit pas de moi seul. En supposant que je vous obéisse , puis-je le faire avant d'avoir préparé à l'idée d'une rupture une personne digne d'égards , et que je n'offenserais pas sans me rendre coupable d'ingratitude ; une personne dont je vous ai entendu faire l'éloge souvent. Car enfin , vous n'avez pas toujours cherché à me sép;irer d'elle, permettez-moi de vous le dire. Dans le commencement, j'ai pu interpréter votre silence comme une approbation et non comme un blâme. Il y a plus , rappelez-vous le bal du ministre de l'intérieur, en i83o.

(( Edouard , me dites-vous , au moment où je venais de valser avec elle , si j'avais vingt ans , et que je voulusse avoir une passion dans le monde , je n'aimerais pas une autre femme que madame de Flamareil. » Eh bien! mon oncle , j'avais vingt ans, moi; ce que vous pensiez , je l'ai fait. Et maintenant vous abusez de votre autorité pour me faire rompre , avec une précipitation cruelle, une liaison qui, après tout, est votre ouvrage : sans vous je n'aurais jamais été admis dans son salon.

— Vous m'accorderez du moins , répondit M. de Pomenars avec un sourire moqueur, que je ne vous ai introduit que jusqu'au salon. Si , depuis, vous avez obtenu vos entrées dans les petits appartemens , cela ne me regarde plus. Edouard , est-ce sérieusement que vous parlez ? Vous avez vingt-cinq ans; vous êtes dans le monde depuis long-temps et vous n'avez pas honte de tenir en ce moment un langage d'écolier! Écoutez-moi , je vous prie , et dites ensuite si je ne me suis pas conduit dans toute cette affaire comme s'il se fût agi de mon propre fils.

Il y a six ans , lorsqu'après la mort de votre mère , je vous appelai à Paris , vous arrivâtes un beau matin de Toulouse, gauche, dégingandé 5 ne sachant ni entrer , ni sortir , ni vous asseoir ; exhalant , en revanche , par tous les pores, en vrai légiste de province, une abominable odeur de cigarre , et parlant gascon à faire frissonner les roseaux de la Garonne. Je ne vous le cache pas : vous me fites peur. Vous étiez trop jeune pour vous marier , et la révolution de juillet, qui survint, vous ferma la carrière des places. Je n'avais donc qu'une seule chose à désirer pour vous, c'était votre métamorphose en homme. Civiliser l'ours mal appris que vous étiez alors, était une bonne œuvre à laquelle une femme seule pouvait prendre goût et s'appliquer avec succès. Aussi , dés que j'eus deviné les dispositions charitables de madame de Flamareil , je m'en réjouis dans votre intérêt. Vous prêcher un sermon eût été le fait d'un anachorète ou d'un chartreux ; et , à mon âge, j'ai le malheur de n'être encore qu'un homme du monde. Je ne mis donc aucun obs-

taclc à une liaison dans laquelle je voyais pour vous beaucoup d'avantages et peu d'inconvéniens. Madame de Flamareil m'offrait, par sa position sociale , par la distinction de son esprit et de ses manières, par la maturité de son âge. . . Ne renversez pas la théière ; je conviendrai , si vous voulez, que c'est une maturité pleine de fraîcheur , de grâces , de séductions , et r.ue vous êtes un heureux coquin. Madame de Flamareil m'offrait , dis-je . toutes les garanties que l'on doit exiger de l'instituteur à qui l'on confie, son enfant. Une femme plus jeune qu'elle vous eût fait faire beaucoup de folies, peut-être sans, bénéfice ; une plus vieille vous eût rendu ridicule ; avec une bourgeoise , vous auriez perdu les traditions de la bonne compagnie ; enfin , avec ces. . . , — comment dirai-je. . . avec ces courtisanes dont je vois plusieurs de vos amis si ridiculement occupés, vous auriez escompté ma succession chez des juifs...; autant d'écueîîs dangereux pour un jeune homme , dont vous êtes sorti sain et sauf, grâce à Dieu , et je dois dire aussi grâce à elle ! Oui , certes, Edouard ,

VOUS devez de la reconnaissance à cette femme ; car c'est elle qui a fait de vous ce que vous êtes aujourd'hui , un homme assez rare par le temps qui coûtât, un homme bien élevé et que je puis avouer pour mon neveu. Par attachement, peutêtre par prudence, elle ne vous a inspiré que des goûts simples et modérés quoique élégants. Son intelligence excjuise de tout ce qui convient à son âge... — ne froncez pas le sourcil..., a été pour vous, et par conséquent pour moi , une source d'économies, dont vous ne vous doutez peut-être pas. Forcée de renoncer à la danse , ne montant plus à cheval , ne jouant pas encore , elle vous a interdit insensiblement le bal , les chevaux , le jeu , en un mot tous tes plaisirs dont elle ne pouvait pas prendre sa part; et, quel qu'ait été son motif, tendresse ou calcul , je lui en suis fort reconnaissant. Depuis cinq ans, je n'ai qu'à me louer de votre conduite. Vos six mille francs de pension vous ont suffi ; je ne connais pas un de vos fournisseurs ; enfin , vous n'avez pas cherché à me faire jouer une seule fois le rôle ridicule

d'oncle de comédie ; et , en cela, vous avez agi fort prudemment. Aimez-la donc, vous le devez ; et je serais le premier à blâmer votre ingratitude. Oui, vous avez contracté une dette envers elle. — Mais, à votre âge, poursuivit M. de Pomenars avec une ineffable raillerie, on acquitte facilement ces dettes-là; les femmes sont de si indulgens créanciers pour ceux qui peuvent payer quelque chose comptant! J'ai trop bonne opinion de vous pour croire que vous ayez manqué h cet engagement sacré. Soyez franc. Pour prix de votre éducation, dont elle a bien voulu se charger , vous faites son bonheur depuis cinq ans, n'est-il pas vrai? Eh bien, il me semble que voilà un compte facile à liquider 5 et que , mutuellement , vous pouvez vous donner quittance.

Edouard assistait avec une résignation morne à cette dissection de son amour ; et chaque fois que le scalpel de l'ironique vieillard fouillait une fibre délicate , il serrait les dents , comme un patient qui craint de trahir par un cri sa souffrance. Le roué à cheveux gris prit le si-

leiice de son neveu pour un commcncemenl de conversion , et continua son opération en versant sur chaque plaie, en guise de baume, quelques gouttes de ce matérialisme élégamment impitoyable , par lequel les élèves du dixhuitième siècle flétrissent toutes les croyances du cœur.

— Vous craignez, dites-vous , les ennuis qui accompagnent une rupture. Eh 1 qui vous parle de rupture? Je ne vous comprends pas, vous autres jeunes gens ; vous apportez dans toutes vos liaisons quelque chose de cassant et de brutal. C'est votre littérature romantique qui vous fausse l'esprit. 11 vous faut du mélodrame en amour; de mon temps nous nous contentions de la comédie. C'était plus amusant et de meilleur goût. J'ai aimé plus d'une femme , je n'ai rompu avec aucune , et j'ai conservé pour amies toutes celles dont j'avais été l'adorateur. Voilà comme doit se conduire un galant homme. Ou ne rompt pas , on dénoue y sans froissement , sans irritation, sans brouille. On modifie les termes d'une intimité, d'après les exigences I. 6

82 LE JNOEUD GORDIEN.

nouvelles qui se rencontrent h chaque pas dans la vie. Autrefois, hommes et femmes enten (laient cela à merveille. Mon mariage , par exemple , a été arrangé par une personne qu me portait un intérêt aussi tendre que celu dont vous pouvez être aujourd'hui l'objet. Si madame de Flamareil vous aime réellement , loin de s'opposer au vôtre , elle doit en comprendre la nécessité et vous y engager la première.

— L'amour véritable est toujours égoïste , s'écria Mornac^ fort peu convaincu par ce raisonnement.

— Comment ! reprit le vieillard d'un ton de supériorité presque méprisant , tu ne te sens pas de force h enlever son consentement par une argumentation paisible! Si j'étais à ta place, mon garçon , je voudrais que ce (iît elle qui vint me dire : Marie-toi^ et qui en cela crut me l'aire violence.

Le jeune homme secoua la tête sans répondre.

— Eh bien ! s'écria M. de Pomenars, à la

fin irrité de semer dans une terre stérile le grain de son expérience , puisque vous ne savez pas mieux vivre l'un que l'autre , rrrompez donc, pour dieu! et que cela finisse.

— INIais je n'ai aucun prétexte, répondit Mornac avec l'accent de détresse d'un homme prés d'amener son pavillon.

Le sexagénaire se renversa sur son siège comme pour rire plus h l'aise , puis il regarda son neveu en affectant Tébahissement qu'eût pu lui faire éprouver la vue de quelque mammouth antédiluvien.

— Un prétexte ! mon pauvre Edouard ; ah! il te faut des prétextes ?. . . ïu me permets de rire, n'est-ce pas? C'est qu'en vérité nos quinze ans d'autrefois étaient moins candides que vos vingt-cinq ans d'aujourd'hui... Écoute-moi; tu vas aller chez elle , n'est-ce pas ? Eh bien , si elle a mis une robe blanche , voilà ton prétexte trouvé. Si la robe est bleue , autre prétexte ! si tu la trouves à son piano , prétexte ! si elle est gaie , prétexte ! si elle est triste , prétexte ! s'il y a des fleurs sur la cheminée , prétexte! s'il n'y

en a pas 5 prétexte ! Enfant que tu es, tout n'estil pas prétexte pour qui en a besoin ? un ruban fané , une boucle de cheveux dérangée, une mouche qui vole ! Les duellistes qui ont envie d'une querelle savent fort bien se faire coudoyer ou marcher sur le pied. Un prétexte ! tu n'as donc jamais lu la fable du loup et de l'agneau ?

— C'est un rôle odieux que le rôle du loup, dit Edouard avec un soupir.

— Quelles fadaises sentimentales vas-tu encore me béler? s'écria M. de Pomenars, en se levant par un mouvement de colère ; eh bien , à la bonne heure , choisis le rôle de l'agneau ; c'est moi qui me charge de tondre ta laine. Écoute-moi bien : si ce soir tu n'as pas tout terminé avec ta déesse , si lu n'engages pas ta parole au commandant, tu peux être sûr de ne pas toucher une obole de ma succession. Non morbleu ! dussé-je épouser moi-même la petite Passerot, et lui assurer tout mon bien par contrat de mariage. Eh ! eh ! qui sait?

Sans expliquer sa pensée, le vieillard sortit de

la salle à manger, la lête haute et le jarret tendu plus encore que de coutume.

— Vieux despote ! se dit Edouard en se voyant seul, si je ne craignais que tes cnfans!.. mais la cour des aides...! Il faut en finir ; c'est avoir trop long-temps le poignard sous la gorge: ma fortune ou mon amour! Voilà la question.

Mornac passa une partie de la matinée à débattre le pour et îe contre de cette question qu'il venait de poser d'une manière si précise. Pour la millième fois, il prit la balance dans laquelle les caractères faibles pèsent leurs irrésolutions ; sur l'un des plateaux il mit la succession de son oncle et la dot de mademoiselle de Passerot , qui , réunies, faisaient un total de près de quatre-vingt mille livres de rente ; il plaça sur l'autre la reine de son cœur entourée des souvenirs et des espérances de leur amour ^ comme une Gérés mélancolique assise au milieu des gerbes d'un champ à demi moissonné. Pendant long-temps l'argent et la passion s'enlevèrent alternativement, comme faisaient jadis les destinées des Troyens et des Grecs , soupesées

par la main du maître de l'Olympe; à la fin le métal l'emporta , et le plateau d'Eudoxie, lancé presque aussi haut que son étoile , ne redescendit plus.

II y a toujours dans l'accès de courage d'un poltron quelque chose de brutal, de cruel même et surtout de pressé. Une fois décidé à sacrifier l'amour à l'intérêt, JNlornac voulut mettre à profit sa résolution et brûler ses vaisseaux afin de se fermer le chemin de la retraite. Il entra donc chez son oncle , lui fit part de sa soumission, qui désarma le courroux du vieillard ; puis il sortit pour aller jouer chez madame de Flamareil la dernière scène de ce drame à péripéties trop long-temps prolongées.

Pour les caractères faibles, exécuter une détermination est plus dirricile encore que de la prendre. Malgré ses efforts pour s'échauffer la tétc et se glacer le cœur, Edouard ne se sentait pas de Ibrce à pratiquer dans cette circonstance la rouerie transcendante dont M. de Pomenars venait de lui exposer la théorie toute pacifique. Il s'en tint donc au système de provocation querelleuse, ressource grossière des gens inliabiles : et faute d'adresse pour dénouer le nœud

88 LE NOEUD GOnDTEN.

gordien , il se promit d'imiter l'expédient d'Alexandre. Tout en cheminant de la rue Bellechasse aux boulevards, il essaya de justifier sa conduite à ses propres yeux. Mécontent de luimême, il chercha des torts à Eudoxie, afin de pouvoir s'absoudre des siens; il déprécia sa maîtresse pour s'enhardir à lu frapper; il lui fit payer alors l'adoration soumise et fidèle qu'il lui avait prodiguée pendant cinq années; il fut pour elle iiijuste, crtiel, ironique, impitoyable. Il ilélrit Tune après l'autre des illusions jusqu'alors sacrées, comme on effeuille un bouquet après en avoir épuisé les parfums. Ces taches légères dont Tamour n'est pas plus exempt que le soleil, il les chercha , les étendit . les accrut, les noircit, en fit un masque qu'il appliqua sur la face de sa passion , et cette dérision accomplie , il rougit d'avoir aimé ce masque. Les crovancesducœur ressemblent aux crains d'un chapelet: qu'une seule se détache , les autres la suivent. Honteux d'abord de ses pensées, Kdouard s'y livra bientôt avec une audace de plus en plus profanatrice. Les insultes (ju'il

L\ FEMME DE QU\r.\NTF. ANS, 89

li'c'ût soLilfertes cie personne, il se les permit h lui-même. Dans son enivrement blasphémateur, ancime des qualités tle madame de Flamarei! ne trouva grâce devant lui , ni son esprit , ni l'élégance de ses manières, ni sa beauté si remarquable encore , ni le charme de sa conversation, ni la sincérité de son attachement; il lui créa des défiiuls imaginaires, il inventa des mensonges; enfin, dernier outrage, le plus sanglant de tous! il ne contesta plus la vérité,

— Après tout , se dit-il , elle a quarante ans !

En se faisant pour la première fois cet aveu désenchanteur , en formulant nettement une pensée sous laquelle il se débattait naguère les yeux obstinément fermés, Mornac se sentit soulagé comme un homme qui , dans un rêve pénible, désarçonne son cauchemar. Il lui sembla que sa jeunesse, car lui était jeune , verdissait soudain par l'ascension d'une sève vivacc trop long-temps comprimée ; l'existence régulière et monotone dont il devait l'habitude à la prudente tendresse d'Eudoxie, lui parut un déclin aussi prématuré qu'humiliant. — ■ Ne pouvant se faire

jeune , pcnsa-t-il , elle a voulu nie vieillir. Il se promit, en brisant les chaînes de son servage , tle dépouiller en même temps celte maturité factice et ridicule. En voyant passer sur le boulevard plusieurs jeunes gens qui se rendaient au bois, montés sur des chevaux de prix, il jura de les éclipser bientôt , acheta en imagination un coupé pour sa future, un tilbury pour luimême, et songea aux moyens de se faire admettre au jockey-club» Plus loin , ayant rencontré une jeune femme qui lui avait adressé, quelques jours auparavant , une invitation de bal , il l'arrêta pour solliciter la promesse d'une contredanse; se réintégrant ainsi par anticipation dans ces plaisirs frivoles ^ privilèges de son âge, dont, au dire de M. de Pomenars, la politique de la femme de quarante ans l'avait despotiquement sevré.

Mornac arriva sur le boulevard de la Madeleine où demeurait madame deFlamareil, dans la disposition héroïque d'un soldat qui , sur le j)oint de monter à l'assaut, s'est grisé d'eau-devic et de poudre à canon. A quelques pas de la

LA FEMME DE QUARANTE ANS. gi

maison où il allait, entrer, il aperçut le jeune Boisgontier, qu'on eût pu prendre, de son coté, pour le factionnaire chargé de garder une forteresse , car il se promenait en long devant le logis, allant et venant d'un air grave, et, à chaque tour, lançant un regard enflammé aux fenêtres du second étage, A sa vue , Edouard éprouva une satisfaction féroce.

— Mon oncle , se dit-il , n'a pas le sens commun lorsqu'il prétend qu'une robe bleue ou blanche est un prétexte suffisant pour une rupture ; mais un rival dont les extravagances compromettent la femme qu'on aime, un rival sans doute autorisé à se conduire ainsi , par quelque trahison que j'ignore , c'est là un prétexte! oui, c'est là un prétexte!

Mornacne s'apercevait pas qu'il argumentait dans le genre du héros de la fable contre lequel il s était si fort indigné quelques heures auparavant, et que, condamner une femme parce qu'un amoureux de vingt ans contemplait poétiquement les rideaux de sa chambre, était une aussi mauvaise action de la part d'un homme

du monde, que pouvait l'être de la part d'un loup à jeun le fait de croquer un mouton. Chanteronnant, avec une affectation ironique, l'air de Chérubin des Nozze. dl Figaro^ i! passa devant son aspirant-rival, lui jeta , du bout des doigts, un de ces saluts qui ont l'air de souffleter celui qui les reçoit , puis il entra majestueusement sous ia porte-cochère, tandis cjue le petit Boisgontier, rouge jusqu'aux oreilles, et serrant sa canne h la briser, se raidissait sur les pointes de ses bottes, comme se dresse sur ses ergots un jeune coq humilié par le sultan de la basse-cour.

Sur l'escalier, la superbe contenance d'Edouard se modifia subitement à la rencontre d'un homme d'une cinquantaine d'années , droit, sec, grave, vêtu de noir, décoré du ruban rouge, et portant dans les plus petits détails de son costume, dans les moindres linéamens de son visage ce cachet politico-administratif commun aux habitués des salons ministériels. Ce personnage répondit au salut empressé , quoiqu'un peu contraint, du visiteur, avec une politesse à laquelle un sourire ambigu donnait i\ne

indétinissable expression d'amertume ou d'ironie.

— Madame de Flamareil est un peu souffrante, dit-il , et je crois qu'elle a fait fermer sa porte; mais, sans doute, !a consigne n'est pas pour vous.

Le jeune homme ne supporta pas sans embarras le coup-d'œil qui servait de commentaire à ces paroles banales en apparence.

— Je venais de la part de mon oncle , répondit-il précipitamment; il a reçu d'excellentes lettres de Périgueux : à l'heure qu'il est , votre élection paraît assurée.

A cette nouvelle, lancée h l'instar des gâteaux par lesquels Enée désarma la gueule de Cerbère , le mari se rangea contre la rampe de l'escalier, et livra le passage.

— J'espère que vous déciderez madame de Flamareil à venir à la soirée de mistriss Lawini^ton, reprit il avec un sourire diplomatique; pensez-vous que j'y verrai M. de Pomenars?

— Certainement, et il sera enchanté de vous y rencontrer pour causer de votre élection.

A ces mots , les deux hommes se séparèrent, sans manquer à aucune des formalités de cette civilité hypocrite qui , dans le monde , couvre de son écorce les haines les plus vivaces , les rancunes les plus invétérées.

— lésuite tricolore ! se dit Edouard, en achevant de monter l'escalier , si tu avais dans les veines quelques gouttes du sang de l'honnête mari qui a corrigé à Lyon ce gros fat de Garnier , il y a long-temps que tu m'aurais jeté par la fenêtre. Et, ma foi, j'aimerais mieux, à l'heure qu'il est, , me trouver en face de la figure de parchemin dans quelque clairière du bois de Boulogne , que d'affronter la physionomie larmoyante qui m'attend là-haut. Elle est malade, h ce qu'il paraît : sa migraine, sans doute, ou bien sa gastrite ! Quand ce n'est pas l'une, c'est l'autre. Elle va me faire subir un interrogatoire sur ma conduite d'hier ; mais qu'elle y prenne garde : à la première bordée de jalousie ;, je riposte par le Boisgontier, et j'arbore le drapeau révolutionnaire.

La résolution de Mornac avait atteint, lors-

LA FEMME DE QUARA>TE A>S. qo

qu'il sonna, son apogée d'exaltallon ^ mais cîès que la porte fut ouverte, la décroissance commença. En suivant à travers l'antichambre et le salon le domestique chargé de l'annoncer , il laissa un lambeau de son courage à chaque meuble dont la vue éveillait dans son ame quelques-uns de ces souvenirs qui ne sontjamais plus puissans qu'aux jours de crise ou de catastrophe. Lorsque la dernière porte s'ouvrit, il se trouva dans la position d'un général qui , en arrivant devant l'ennemi , a déjà perdu , par la désertion ou les fatigues de la marche, la moitié de son armée.

La chambre où il fut introduit était un petit parloir orné dans le goût du moyen-àge , à la mode depuis quelques années. Les rideaux de l'unique fenêtre n'y laissaient pénétrer qu'un demi-jour, nuancé au passage d'une teinte rose dont les reflets adoucissaient la sévérité des meubles de Boule et de la tenture gris-sombre. Les fleurs étaient bannies, la sensibilité nerveuse d'Eudoxie n'en supportant pas les parfums. Leurabsence, enlaissant deviner sa cause,

<j6 LIi ISOLVli GOKDIElN.

complctail le caractère niclancolique de celle chambre, dont l'aspect inspirait à la fois le re- CLieiliement et la sérénité. Involontairement on y parlait bas; on y marchait d'un pas discret, comme on fait dans une chapelle ; on s'y sentait porté à une sorte de méditation contemplative et béate, voisine du mysticisme. La métamorphose de ce parloir en oratoire eût paru naturelle et facile ; de fait elle était commencée, car déjà un prie-dieu y attendait la prière,

A côté de la cheminée, sur un grand fauteuil de forme gothique où plus d'une châtelaine avait sans doute pris place, madame de Fiamarcil était assise, le coude sur le genou, le front dans la main, tenant à demi-ouvert un volume de Jocelyn, qu'elle ne lisait pas. Au bruit de la porte, elle tourna lentement la tète, et en entendant le domestique annoncer M. de Mornac, une rougeur légère colora son visage, qui d'abord avait paru à son amant plus pâle que de coutume. Edouard appela sur son front toute la cruauté qui commençait à sortir de son cœur^

et s'avança, l'oeil sombre, les sourcils froncés, du pas d'un tigre qui épie sa proie.

— M. de Flamareil vient de in'apprendrc que vous êtes malade , dit-il avec un accent glacial.

Malgré le langoureux assoupissement de son regard, Eudoxie avait percé le jeune homme à jour , pour ainsi dire ; avec la rapidité d'intuiion particulière aux femmes expérimentées, elle interpréta les plus fugitives expressions de cette physionomie qu'elle connaissait si bien ; avant qu'Edouard eût cessé de parler, elle avait compris l'imminence d'un péril imprévu , inconnu, mais terrible; secouant alors comme par enchantement la torpeur triste et jalouse dans laquelle l'avait plongée la scène de la veille, elle fit, avec la promptitude de l'éclair, une espèce de branle-bas de combat ; en une seconde elle fut prête , tandis que Mornac avait passé des jours et des nuits à méditer son ordre de bataille. Sachant qu'à Topposé de l'homœopathie , l'amour doit employer les contraires , elle s'arma d'une amabilité improvisée capable

gS LE NOEUD GORDIEN.

d'émousser les traits qu'allait lui darder sans doute la farouche maussaderie de son amant. Ce fut donc en lui offrant la main, et en accompagnant ce geste du plus doux de tous les sourires, qu'elle répondit:

— Malade ! vous êtes là : je ne le suis plus. Edouard prit et laissa retomber aussitôt ,

sans la serrer ni la porter à ses lèvres , la main qui lui était si tendrement livrée,

— Monsieur de Boisgontier est aussi là , répondit-il d'une voix rauque.

Madame de Flamareil ouvrit de toute leur grandeur ses beaux yeux bleus, et resta pendant im instant plongée dans un ébahissement affecté, mais plein de grâce.

' — Là ! dit-elle , en secret charmée de la jalousie que semblait trahir la physionomie fauve de son amant. — Où? là !

Edouard étendit le bras vers la fenêtre par un geste de mélodrame.

— Devant la porte, répondit -il, où vous vous laissez compromettre par lui aux yeux de tous les passans.

— Aimeriez -VOUS mieux qu'il fut ici? demanda Eudoxie avec un sourire doucement ironique ; — tenez , continua-t-elle, en prenant sur la cheminée une carte de visite où étaient gravés les noms et titres du comte Léon de Boisgontier ; — il est venu tout-à-l'heure et je n'ai pas voulu le recevoir : en quoi suis-je coupable? puis-je empêcher cet enfant de se promener sur le boulevard ?

— Après ses assiduités d'hier , vous deviez vous attendre à sa visite , et je m'étonne fort que vous ne l'ayez pas reçu , reprit Mornac , qui , en voyant sa manifestation de jalousie menacée d'un échec complet, évoqua machiavéliquement le souvenir de la veille ; il espérait de trouver dans la rancune de madame de Flamareil le prétexte de querelle après lequel il courait : mais Eudoxie voulait la paix à tout prix, car l'âge de quarante ans est pour les femmes une époque de désarmement forcé ; aussi n'eulelle garde de donner prise aux hostilités par des récriminations inopportunes.

— Prenez -vous -en à votre oncle, dit-elle

avec une sorte de calinerie ; — pensez-vous que je ne lui en veuille pas autant que vous du mauvais tour qu'il nous a joué? Vous le savez, depuis quelque temps il ne nous épargne guères et ne manque aucune occasion de nous séparer ; mais jamais il ne m'a paru si odieusement méchant qu'hier au soir. La galanterie surannée dont il enjolive toutes ses noirceurs et la muette éloquence de ce petit Monsieur qui vous rend si follement jaloux , m'avaient , à la fin, tellement impatientée, que ma migraine était inévitable pour aujourd'hui , et maintenant voici que vous me querellez au lieu de me plaindre ! c'est mal , Edouard ; allons , ne boudez plus, vous voyez que nous n'avons tort ni l'un ni l'autre. Asseyez-vous là et soyez aimable. Si vous ne voulez pas me lire un chant de Jocelyn , parlez-moi bien doucement , bien gentiment; vous savez que j'aime vos paroles plus encore que les vers de Lamartine. D'ailleurs je suis réellement souffrante, et votre voix me fait du bien.

— C'est le diable qui s'en môle , pensa Mor-

LA. FEMME DE QUARANTE ANS. lOl

nac ; aujourd'hui elle ne veut pas se fâcher. — • Jocelyn ! s'écrîa-t-il d'un ton bourru , poésie de curé constitutionnel! J'aimerais autant les homélies de l'abbé Grégoire. J'ai de la sacristie sentimentale par-dessus les oreilles; je ne peux pas perdre ainsi ma jeunesse. Je vais acheter des chevaux !

— Ah ! vous allez avoir des chevaux ? répondit Eudoxie , en suivant chaque soubresaut de son interlocuteur avec l'anxiété vigilante du pêcheur qui craint de voir le poisson rompre le

fil de la hffne. — Comment les choisirez-vous?

bai-bruns, n'est-ce pas ? c'est une belle couleur , élégante et sérieuse. Vous savez , peut-être , que M. de Fiamareil veut changer ma voiture. Oh! je vais être tout-à-fait élégante et vous pourrez m'accompagner au bois sans rougir.

— Au bois certainement , et au bal aussi; ne suis-je pas v©tre chevalier ? reprit le jeune homme, qui , à la vue du terrain qu'il perdait à chaque pas , sentit la nécessité d'une charge décisive, et appela à son secours une ironie voisine de l'outrage. — N'allez-vous pas au roû|; de

madame d'Alvimare ? Je viens de la rencontrer, et je lui ai demandé une contredanse. J'espère que vous m'en accorderez une aussi.

Malgré ses efforts pour se contraindre , ma dame de Flamareil sentit une larme sous sa paupière; elle baissa d'abord la tête pour la cacher ; puis , cpanchement involontaire d'un cœur blessé, ou calcul profond d'un esprit consommé qui utilise tout, même les souffrances , elle releva sur son amant ses yeux humides auxquels la tristesse prétait une éloquence inexprimable.

— Edouard , dit-elle d'une voix brisée ^ que t'ai-je fait?

Cette question, Mornac venait de se l'adresser, car dans les amcs naturellement généreuses, le remordssuit de prèsl'insulte. N'y trouvant pasdc réponse, il se sentit navré, comme s'il eût commis un parricide. La réaction, qui jette toujours les caractères indécis à l'opposé de leurs résolutions 5 s'opéra subitement et sans résistance. Cette larme qu'il voyait briller dans les yeux d'Eudoxie , devint une mer qui submergea sou-

L\ FEMME DE QUARANTE ANS. 1 o3

(lainement tous ses projets du malin. Il oublia la succession de son oncle et la dot de sa future ; il n'aperçut plus que la femme qu'il avait aimée pendant cinq ans, qu'il aimait encore, qu'il aimerait toujours; il la vit belle, il la vit jeune , et, en songeant à la blessure qu'il venait de faire à cet ange, il ne trouva qu'un mot à lui répondre :

— Pardonne-moi !

Ce mot, il le dit à genoux ; et madame de Flamarcil pardonna, car la clémence est de la grâce toujours, de l'habileté souvent.

A six heures du soir, le commandant Garnier et M. de Pomenars attendaient dans le salon de celui-ci Mornac qui ne rentrait pas. Le vieillard fit servir le dîner à l'heure accoutumée , car il ne souffrait jamais aucune atteinte à sa dignité d'oncle. Le premier service se passa , le second de même , et enfin le dessert ; Edouard ne revint pas plus que ne revient ]Marlborough dans la romance. Au moment où jNL de Pomenars s'apprêtait h quitter la table, furieux en

lo6 LE NOEUD GORDIEN.

secret de celle conduite qu'il ne savait comment justifier aux yeux de son hôte, un domestique lui remit une lettre dont il brisa brusquement le cachet.

— Commandant, s'écria-t-il après l'avoir lue, y a-t-il dans votre escadron de chasseurs d'Afrique une place pour un drôle que je renie et que je déshériterai? Si j'étais d'un tempérament sanguin je croirais qu'il veut se débarrasser de moi en me causant une attaque d'apoplexie. Et l'on a démoli la Bastille! Tenez^ lisez ce c|ue ce morveux-lk m'écrit.

Garnier prit la lettre que lui tendait le vieillard, dont la voix tremblait de colère, et lut à haute voix les lignes suivantes :

(c Mon cher oncle ,

» Il est dans la vie des destinées auxquelles doivent se soumettre les caractères les plus résolus; permettez-moi de suivre la mienne. Quel que soit aujourd'hui votre mécontentement, plus tard , j'ose l'espérer, vous me pardonnerez d'avoir écouté les inspirations de

mon cœur plutôt que les calculs d'une raison égoïste et glacée. Votre fortune est à vous, et vous pouvez en disposer sans qu'un seul murmure s'échappe de ma bouche ; mais votre amitié était à moi ; de grâce ne me la retirez pas. Puissiez-vous , en échange du sacrifice qu'il m'est impossible d'accomplir, m'en imposer un autre qui me mette dans le cas de vous prouver mon respectueux attachement et mon inaltérable obéissance. »

« Edouard. »

(( P. S. Offrez , je vous prie, mes excuses et mes regrets au commandant, qui , s'il veut bien se rappeler la ville de Lyon , ne refusera pas de les agréer. »

— Que dites-vous de cela? demanda monsieur de Pomenars quand son hôte eut achevé la lecture de cette sentimentale épitre.

— Je dis que c'est un mariage rompu, répondit Garnier d'un ton dégagé; cela se voit tous les jours.

— ■ Gomment trouvez-vous l'impudence de

ce faiseur de phrases ? ma fortune est à moi !. . . Parbleu, je le lui prouverai; son maltérable obéissance — au moment même où il me désobéit; et que veut-il dire avec cette ville de Lyon ?

— Rien; c'est une vieille histoire dont nous parlions hier au soir, et qui n'a aucun rapport avec celle d'aujourd'hui. Ainsi donc, mon cher monsieur de Pomenars , ma cousine n'aura pas l'honneur d'être votre nièce ?

— Pensez-vous qu'elle consentirait à me dédommager en devenant ma femme ?

Le chef d'escadron regarda d'un air ébahi le petit vieillard , qui s'était levé subitement comme pour exhiber à son interlocuteur les grâces de sa personne , et lui faire ainsi apprécier les chances qu'il pouvait avoir pour toucher le cœur de mademoiselle de Passerot.

— Ma tante a des idées fort singulières, répondit-il au bout d'un instant en comprimant une violente envie de rire; — elle avait sept ans de moins que son mari, elle désire qu'il y ait la même différence d'âge entre sa fille et son

gendre; sous ce rapport-là votre neveu , qui a précisément vingt-cinq ans, lui semblait un époux prédestiné pour Loïdc.

— Eh bien ! fichtre , il l'épousera ou j'y perdrai mon nom , s'écria monsieur de Pomenars en s'oubliant au point de donner un coup de poing sur la table : — C'est son Armide de quarante ans qui le retient dans ses chaînes ; mais je les briserai.

Il fit plusieurs tours dans la chambre d'un pas rapide, puis, illuminé par une idée soudaine :

— Commandant, reprit -il, êtes -vous un homme ?

— Je l'ai toujours cru, répondit Garnier avec un gros rire.

— J'entends parla, reprit le vieillard en jetant à son hôte le regard scrutateur d'un sergent qui prend le signalejnent d'une recrue, — j'entends un homme capable d'entreprendre la conquéled'unefemme jeune encore, aimable, jolie, et de réussir dans un temps donné; Irois mois , quatre mois, je suppose ?

— Mon siège le plus long a duré sept mois ,

dit Garnier d'un air imposant ; mais c'était une femme à part.

— Celle-ci est une femme comme toutes les femmes; elle ne veut pas être quittée par son amant; mais ce n'est point une raison pour qu'elle ne le quitte pas.

— De quoi s'agit-il? demanda l'officier, dont l'intelligence ne cheminait pas aussi vite que la pensée du sexagénaire.

— De rendre à ce fou d'Edouard le plus grand de tous les services ; un service que je ne vous demanderais certes pas si je n'avais que cinquante ans ; de lui enlever sa maîtresse , en un mot.

— Conclu ! s'écria Garnier en présentant cavalièrement sa large main , sur laquelle le vieillard ne posa qu'avec hésitation le bout de ses doigts , tant il craignait de voir se refermer sur eux cette espèce de pâte de crabe.

— Bien ! reprit monsieur de Pomenars, voilà une assurance qui me rajeunit. J'étais ainsi à votre âge. Danton avait raison : de l'audace ! toujours de l'audace ! il n'y a que cela, en amour

surtout. J'avais bien songé au petit Boisgontier, que vous connaissez peut-être ; mais c'est trop jeune ; cela rougit à chaque mot , cela se décontenance ; hier j'ai voulu le lancer, j'ai cru qu'il allait pleurer de tendresse ou se trouver mal. Tandis que vous , commandant, vous devez être un loup de mer ?

— Un peu , dit le chef d'escadron en chiffonnant dans ses cheveux , tandis qu'il se rengorgeait comme pour s'élargir la poitrine, double tic auquel il se livrait volontiers lorsque sa vanité de lovelace se trouvait mise en jeu.

— Ainsi , je puis compter sur vous comme sur moi, demanda l'oncle de Mornac.

■ — Un peu plus que sur ton squelette, Adonis du Père-Lachaise , pensa l'officier en laissant tomber sur le chétif vieillard un regard dont la compassion ne fut pas comprise de celui qui en était l'objet. — J'ai dit : conclu ! répéta-t-il ensuite , c'est comme si la chose était faite.

— Hum ! fit entre ses dents monsieur de Pomenars; l'assurance est une belle chose, mais un peu de modestie ne gâterait rien. Ne dirait-

on pas qu'il n'ait qu'à se présenter avec sa grosse prestance de carabinier pour triompher comme César? Tous ces occiseurs en paroles, qui avant le combat embouchent la trompette , sont presque toujours les premiers à tourner le clos. Se lîgure-t-il par hasard qu'il s'agisse ici d'une actrice ou d'une grisette ?

Tandis que du fond de son large fauteuil , le vieillard examinait son hôte d'un regard aussi peu bienveillant que celui qu'il en avait reçu lui-même un moment auparavant , Garnier, debout devant la cheminée, étudiait dans la glace l'effet d'un certain sourire sur lequel il comptait , et relevait des deux côtés ses moustaches , afin de découvrir davantage ses dents blanches et bien rangées. En même temps, son imagination présomptueuse envahissait par anticipation la nouvelle province du royaume de Tendre , dont il espérait la conquête. Pour s'engager aussi résolument et sans plus de réflexion dans le complot tramé par monsieur de Pomenars contre son neveu , le chef d'escadron était poussé par un double motif, mobile de la plu-

LA FEMME DE QUARANTE ANS. Il3

part des actions humaines et que le poète a impitoyablement énoncé dans ce vers :

Son bien premièrement, et puis le mal d' autrui.

D'un côté 5 gardant rancune à Edouard à propos de leur conversation de la veille , il se trouvait entièrement dégagé envers lui des obligations courtoises qu'une confidence impose d'ordinaire, et se réjouissait à l'idée de lui donner une leçon ; d'autre part, le projet du vieillard déloyal s'accordait merveilleusement avec le plan de campagne anacréontique qu'il avait médité lui-même avant de rentrer en France. Pour se délasser des Bédouins , Garnier, comme nous l'avons dit, avait juré la capture d'une duchesse ou tout au moins d'une marquise , car en sa qualité de bourgeois il regardait l'écusson d'une femme avant sa figure. Sur le point de voir s'ouvrir la lice après laquelle il soupirait , sa fantaisie aristocratique s'éveilla dans toute son énergie , et la vaniteuse préoccupation de son esprit se trahit involontairement.

Il4 LE NOEUD GORDIEN.

— J'espère que c'est une femme titrée, ditil à son hôte, en parodiant sans s'en douter la susceptibilité d'Alexandre , qui ne voulait descendre dans l'arène que pour y combattre des rois.

— Titrée , repartit le vieillard d'un air railleur; ah! il vous faut des femmes titrées! Sans doute , vous avez peur de déroger ?

— Mais , répondit l'officier en se mordant les lèvres, si c'est mon idée ? Vous m'avez parlé de trois ou quatre mois ; je ne suis pas homme à perdre ainsi mon temps pour une modiste. Quand on a connu des femmes distinguées....

— Rassurez-vous, mon cher commandant; je respecte trop vos scrupules aristocratiques pour vouloir vous encanailler , quoiqu'entrc nous le mot du marquis de Moncadc ne me paraisse pas applicable en amour. A la vérité , la personne dont il s'agit n'est pas une femme titrée , mais soyez sûr qu'un succès auprès d'elle n'en est pas moins fort digne d'envie , et qu'il vous rendrait aussi glorieux qu'ont jamais pu le faire vos conquêtes de garnison.

LA FEMME DE QUARANTE ANS. Il5

— Qu'ont-ils tous à me jeter au nez mes conquêtes de garnison, se dit le commandant avec une humeur concentrée ; il semble que ce céladon décrépit et son blanc-bec de neveu se soient donné le mot. Parbleu , si la discrétion n'était pas la première vertu d'un galant homme , je pourrais citer certaines de mes aventures de garnison qui leur feraient ouvrir les oreilles. Garnison! Ces Parisiens qui n'ont jamais perdu de vue le dôme des Invalides font pitié , ma parole d'honneur !

— Vous voilà bien rêveur , dit monsieur de Pomenars , en voyant que son hôte gardait le silence ; — est-ce que vous hésitez ?

— Non , parbleu ! je tiens à vous prouver que la garnison n'est pas une trop mauvaise école. Ainsi donc , titrée ou non , puisque vous assurez que c'est une jolie femme, je suis prêt, et même , continua l'officier d'un ton léger , j'aime autant que ce soit une bourgeoise j cola mç changera.

— Je n'ai pas dit que ce fût une bourgeoise , reprit le vieillard en riant intérieurement de la

Il 6 LE NOEUD GOP.DIEN.

fàluité de son interlocuteur ; son mari est un homme de condition , mais non titré.

— Bien ! je n'en demande pas davantage ; princesse ou bergère , maintenant ça m'est égal ; l'essentiel pour moi est de vous montrer que mes conquêtes de garnison... suffit; quand entrons-nous en campagne?

— Aujourd'hui si vous le voulez.

— Bravo ! mais comment cela ?

— L'Armide en question , reprit le petit vieillard , sera ce soir au bal de mistriss Lawington , une Anglaise que je connais, et à qui je puis vous présenter sans autre préambule. Allez vous habiller ; à neuf heures et demie , ma voiture sera à votre porte.

Deux heures après cette conversation, le salon de mistriss Lawington, où madame de Flamareil et son mari, ainsi qu'Edouard de Mornac, avaient pris place quelques instans auparavant , vit entrer les deux conjurés , monsieur de Pomenars, les yeux pétillans d'une noire malice, tandis que son menton s'enfonçait dans sa cravate plus sournoisement que de

LA FEMME DE QUARANTE AXS. I I -y

coutume; et le commandant Garnier, droit, raide, glorieux comme s'il se fût préparé à charger à la tète de son escadron les Arabes d'Abd-el-Rader.

YIJI.

Au milieu de la cohue moitié britannique, moitié parisienne qui encombrait l'appartement de mistriss Lawington , une des premières personnes qui se rencontrèrent sur le passage de M. de Pomenars et de son compagnon fut Edouard de Mornac. Saisi d'une panique soudaine, le jeune homme tenta une retraite que la cheminée contre laquelle il était appuyé, une table d'écarté à droite et un groupe de femmes à gauche rendirent impraticable. Se voyant dans

la position d'un loup pris au piège, il attendit tête basse son oncle qui venait droit à lui, mais dont les premières paroles le rassurèrent autant qu'elles le surprirent par leur mansuétude inespérée.

— Tu seras donc toute ta vie un enfant ? lui dit le vieillard avec une sorte d'ironie indulgente.— Que signifie cette ridicule école buissonnière ?

— Mon oncle. . .

— Tu ne veux pas te marier ? N'en parlons plus. Tu sais que ta détermination contrarie mes désirs , et tu y persistes ! Soit ; tu es bien averti que tu le fais à tes risques et périls ; mais cela n'était pas une raison pour nous fausser compagnie et retarder notre dîner d'une demi-heure...

— Croyez que je suis désolé... Commandant, j'espère que vous ne m'en voulez pas? répondit Edouard , en offrant la main à Garnicr, qui la serra traîtreusement après avoir jeté un regard d'intelligence à M. de Pomenars.

— Dans ton billet, tu me fais de fort belles phrases sur ton obéissance, reprit ce dernier ; je vais la mettre à l'épreuve. Tu sais qu'il y a une soirée chez madame de Marsenay ; y manquer tous deux serait un procédé qu'elle ne nous pardonnerait pas; il faut que tu te dévoues^ car je ne veux pas y aller. Je viens d'apercevoir ici d'Anteil, madame de Boisgne, en un mot, toute ma partie de Avisth , et je cède à la tentation. Ainsi donc, monsieur l'obstiné, prenez ma voiture qui vous attend , et soyez aimable pour deux.

— J'y vais à l'instant , mon oncle , s'écria Mornac , qui , dans sa joie d'en être quitte à si bon marché, se serait mis en route pour Saint- Pétersbourg-,

En ce moment , la figure sérieuse et blême d'un quatrième personnage s'avança par-dessus l'épaule de Garnier , en adressant à M. de Pomenars un de ces sourires obséquieux auxquels, au moins autant qu'à la souplesse de la colonne vertébrale, se reconnaît la race des solliciteurs. A cette intrusion qui menaçait de compromet-

tre l'harmonie de sa coiffure , le chef d'escadron se retourna vivement , et se trouva nez à nez avec M. de Flamareil. Les deux hommes se regardèrent un instant , et restèrent mutuellement fascinés : une légère contraction des lèvres , une teinte blafarde qui sembla décolorer encore sa pâleur habituelle trahirent seules l'émotion du mari d'Eudoxie ; moins maître que lui de ses impressions, l'officier de chasseurs fil en arrière un mouvement si brusque, que le contre-coup en fût senti à quelques pas de là dans la foule dont le groupe était entouré.

— Qu'avez -vous donc, commandant? demanda Mornac , qui avait été la première victime de ce soubresaut.

Garnier lui prit le bras sans répondre , et l'emmena dans l'embrasure d'une fenêtre.

— Vous connaissez ce monsieur qui parle à votre oncle? lui dit-il alors d'une voix émue.

— C'est M. de Flamareil, répondit Edouard, avec une indifférence affectée , — un chef de division du ministère des finances. Il a envie

d'être nommé député , et mon oncle l'appuie de son crédit auprès des électeurs dePérigueux. C'est un homme de mérite.

— II.... est.... veuf? reprit le commandant, en articulant chaque syllabe comme si elle l'eût étranglé au passage.

— Veuf ! et pourquoi voulez-vous qu'il soit veuf? s'écria le jeune homme , presque troublé de cette idée.

— Il est donc remarié ?

— Il n'a été marié qu'une fois dans sa vie.

' — Ainsi madame... de Flamareil... n'est pas morte ! balbutia l'officier en s'appuyant contre la boiserie.

Préoccupé de sa position d'amant, Mornac crut que le commandant, mis au fait par INI. de Pomenars, amenait la conversation sur ce chapitre délicat, dans une intention de raillerie qu'il ne se sentit pas d'humeur à supporter.

— ■ Je suis désolé de vous quitter^ répondit-il d'un ton sec ; mais vous savez qu'il faut que j'aille chez madame de Marsenay. A propos,

avez-vous fait ce soir votre prière à l'étoile d'Élise ?

Après cette petite vengeance , le jeune homme tourna sur les talons , et disparut bientôt à travers la foule , en laissant son interlocuteur immobile dans l'embrasure de la fenêtre , comme un saint dans sa niche. Celui-ci ne sortit de cette espèce de pétrification qu'en entendant à la hauteur de son estomac la voix aigrelette de M. de Pomenars.

— Eh bien ! que faites-vous là sous ces rideaux ? lui demanda le vieillard ; il y a un quartd'heure que je vous cherche. Edouard est-il parti ?

— Parti, répéta Garnier , d'un air distrait.

— Bien. Maintenant, que nous sommes débarrassés de luij ouvrons la tranchée. La dame de ses pensées , et des vôtres bientôt , est dans l'autre salon; elle donne une soirée jeudi, et je vais vous faire inviter. Quoiqu'elle me déteste cordialement en ma qualité d'oncle barbare , elle me ménage et je suis sûr qu'elle sera enchantée de m'obliger. Eh bien ! venez donc.

— -Oui, allons, répondit le commandant avec véhémence; j'ai besoin de m'arracher à mes souvenirs.

— Des souvenirs! dit M. de Pomenars^ c'est bon pour un vieillard comme moi : à votre âge , on doit regarder en avant, jamais en arrière. — Tenez , reprit-il lorsqu'ils furent arrivés dans l'autre salon , vous reconnaissez là , près du piano , le bonnet extravagant de mistriss Lawington que vous venez de saluer toutà-l'heure ; eh bien ! voyez-vous à sa droite cette femme en robe noire et en turban?.,. Regardez, la voilà qui se retourne... Aihe ! vous me cassez le brasî Prenez donc garde !

Le petit vieillard arracha son coude de l'étau dans lequel le broyait convulsivement la main de l'officier, et regardant celui-ci d'un air piteusement ébahi.

— Tenez-vous beaucoup à me prouver que vous avez un poignet de fer ? lui dit-il ; malheureusement , je ne peux pas en dire autant de mes os. Quelle frénésie soudaine ! Voilà ce qui s'appelle prendre feu à la première vue ! Est-ce

d'Alger que vous avez rapporté ce tempérament africain ?

— Vous dites que c'est là. . . la femme. . . dont votre neveu est amoureux ? demanda Garnier d'une voix entrecoupée, et il se passa la main sur le front pour en essuyer la sueur soudaine.

— Elle-même , répondit M. de Pomenars, qui continuait de se frotter le coude ; modérez vos transports, et attendez-moi là j je vais négocier votre présentation .

A ces mots , le vieillard fit un pas en avant ; mais il se sentit cloué sur place par la main du chef-d'escadron.

— Je me présenterai moi-même , dit ce dernier, dont la figure flamboyait comme une comète ; et il traversa le salon d'un pas qui , sans le tapis, eût ébranlé le parquet. Feuilletant avec nonchalance une parution ouverte sur le piano , madame de Flamareil ne le vit pas venir ; avant d'avoir reconnu l'homme qui se penchait vers elle, comme pour la saluer , elle reçut, à bout portant, ces paroles, qu'un loup,,

au temps où les animaux parlaient, n'eût pas prononcées d'une façon plus carnassière.

— Si je rCen meurs pas^fen deviendrai folle! Je vois avec plaisir que vous n'êtes ni folle, ni morte.

Eudoxie tressaillit , se retourna , et se renversa à demi sur le piano , comme si quelque choc invisible l'eût frappée. Dans ce mouvement , ses doigts , en s'accrochant aux touches du clavier , leur firent rendre une harmonie qu'il eût été fort difficile de noter, et qui se perdit heureusement au milieu du bruit du roût.

— Élise , vous ne m'attendiez pas, reprit Garnier , du ton dont Othello dit : — Desdcmone, avez-vous prié cette nuit ?

Un salon est pour une femme du monde ce qu'est pour un homme le terrain d'un duel : il faut vaincre ou mourir sur place. En face d'une apparition plus effrayante que celle d'un revenant, madame de Flamareil s'affermit sur ses genoux fiéchissans, dompta l'émotion de son corsage, puis, lançant tout autour d'elle un regard rapide, imprima sur ses traits dociles à une

puissance de volonté presque magique , l'air calme et gracieux par lequel dans un autre moment elle eût accueilli les complimens d'un homme de sa société habituelle.

— M. de Flamareil est ici, dit-elle d'une voix basse, mais distincte.

— Est-ce lui qui vous fait peur , ou M. de Mornac? répondit l'officier, en lui plongeant dans les yeux un regard furibond.

Eudoxie sentit une rougeur ardente s'étaler sur son pâle visage , et se pencha comme pour regarder son bracelet qu'elle feignit de fermer. Un moment après, lorsqu'elle releva la tête, son front était calme de nouveau , ses yeux et ses lèvres souriaient.

— Théodule , dit-elle avec un accent pénétrant, autrefois vous étiez un homme d'honneur !

Les deux anciens amans se contemplèrent un instant en silence , étudiant plus attentivement qu'ils ne l'avaient fait jusqu'alors les changemens opérés en eiij: par dix années de séparation. Quoi qu'on puisse dire de la précocité

du déclin chez les femmes, madame de Flamareil sortit victorieuse de cet examen, et parut au commandantaussi belle qu'aux jours où elle s'appelait pour lui seul : Élise.

Une chose vraie, quoique peu remarquée jusqu'ici , c'est que les tempéramens tendres , les organisations sensibles trouvent des forces merveilleuses pour supporter les épreuves auxquelles les expose leur nature impressionnable. On dirait que l'amour^ malgré le bandeau dont l'a puérilement affublé la mythologie , reconnaisse ses amis et les ménage tout en les torturant. Les souffrances du cœur enlaidissent presque toujours les êtres qui n'en ont pas l'habitude. Puen , par exemple , de ridicule ou de hideux comme un gros homme lymphatique dont les paupières bouffies et les prunelles larmoyantes trahissent la visite cruelle du dieu malin. Les femmes, au contraire, c'est-à-dire les femmes sentimentales vivent dans les chagrins de l'amour comme dans une atmosphère naturelle, bénigne , et l'on pourrait le croire , nécessaire j elles se conservent dans leur mé-

iSo LE NOEUD GOUDIEN.

lancolie comme ces beaux fruits qui acquièrent une saveur nouvelle dans l'alcool , au lieu d'y brûler ; elles pleurent de source , sans avoir les yeux rouges, et la larme suspendue à leur paupière semble seulement une perle de plus dans leur toilette; leur pâleur même, causée par l'insomnie, a un air de coquetterie, depuis que la pâleur est à la mode. Ces femmes-là sont très-malheureuses, cependant ; captivez leur confiance, si c'est possible, vous entendrez les récits les plus douloureux , qu'à leur vue vous n'auriez jamais soupçonnés; elles ont l'ame saignante mais le front sans rides; le cœur mort mais le visage plein de vie. Les peintres ont bien compris ce que nous voulons exprimer ; à part Murillo, tous ceux qui ont peint la Madeleine , l'ont représentée bien attrayante encore pour tant de repentir !

Madame de Flamareil était donc restée belle en dépit des souffrances de son cœur, et le temps pour elle avait montré presque autant d'indulgence que l'amour. D'ailleurs , tout ce que le goût naturel et la science acquise peu-

LA FEMME DE QUARANTE ANS. l3l

vent inspirer de précautions conservatrices ou d'artifices réparateurs, était pratiqué par elle de manière à rendre plus imperceptible encore la trace de dix années aux doigts légers et bienveillans. D'ordinaire, les femmes achètent un diamant à chaque ride naissante et remplacent par une fleur le moindre cheveu qui tombe ; Eudoxie n'avait pas attendu les mortifians conseils de l'âge déclinant ; elle avait adopté le luxe comme fantaisie avant qu'il se fût imposé à elle comme nécessité. En la voyant dans ses grands jours , couverte de pierreries , chacun se disait qu'elle n'en avait pas besoin et qu'une simple couronne de marguerites des champs eût suffi à sa coquetterie. Par un rare privilège, sa beauté , noble et douce à-la-fois , lui permettait également la magnificence et la simplicité ; ce jour- là, par hasard, appartenait à la magnificence.

En face de cette rayonnante infidèle , le chef d'escadron sentit malgré sa colère un éblouissement involontaire. En revanche, l'impression qu'elle-même reçut fut fort différente. A la

i32 LE NOEUD GORDIEN.

vue de la figure enflammée et du colossal embonpoint;, qui avaient remplacé la pâleur sentimentale et la tournure élancée de l'ancien lieutenant du septième chasseurs , elle se demanda par quelle indigne lâcheté de son cœur elle avait pu aimer cette manière de tambour-major. Le résultat de cette mutuelle comparaison fut instantané. En se sentant près de redevenir amoureux comme autrefois , Garnier éprouva un surcroît de fureur, en partie dirigée contre lui-même, tandis que la femme de quarante ans dissimula, sous un redoublement de douceur conciliante , la haine subite que lui inspirait la vue de son ancien adorateur.

— Mon honneur 1 répéta le chef-d'escadron avec un amère ironie ; autrefois vous me parliez du vôtre.

— Si j'ai perdu ce droit ^ est-ce à vous de m'en faire un crime , reprit Eudoxie en évoquant politiquement les souvenirs de sa première passion ; mais un amant se laisse difficilement ramener au chemin qu'il a ouvert , lorsqu'il sait qu'un autre l'y a remplacé.

L\ FEMME DE QUARANTE ANS. l33

— Oh ! je me rappelle que vous êtes fort spirituelle , répondit le gros commandant d'un ton brusque , — si nous discutons , vous finirez par me prouver que deux et deux font six ; permettez-moi de rentrer dans la question. Il ne s'agit pas ici de Lyon , mais de Paris. Voilà quatre ans que je n'y étais venu , à Paris , et je ne m'attendais pas au bonheur de vous y retrouver. Avouez que c'est une rencontre fort originale. Ah ! ah! riez donc, madame; est-ce que cela ne vous paraît pas comme à moi, fort original ?

— Voulez -vous me perdre? dit madame de Flamareil d'une voix suppliante. Si vous m'avez jamais aimée , ne me pariez plus. Nous nous reverrons , et je vous expliquerai tout. Mais, de grâce, laissez-moi! on nous regarde déjà.

Garnier hésita; car cette voix, autrefois si puissante sur son cœur , y réveillait à chaque mot quelque écho depuis long-temps endormi ; mais bientôt il se reprocha sa faiblesse, et ré-

i34 LE N0ET3D GORDIEN.

pondit avec toute la férocité qui peut être permise h un amant trahi.

— Pourquoi ne pas commencer l'explication tout de suite? et d'abord dites-moi, je vous prie, pour quelle raison vous avez donné à ce séduisant M. de Mornac une étoile si éloignée de la mienne ? D'ordinaire, on cherche à rapprocher ses amis ; et vous nous avez logés , l'un à la Madeleine, l'autre aux Invalides. Est-ce crainte d'tïn' duel dans le ciel? Rassurez-vous; mon étoile et moi sommes très-pacifiques : je ne me bats plus pour les femmes. Et Lamartine ! aimez-vous toujours Lamartine? M. de Mornac m'a-t-il remplacé dans mes fonctions de lecteur comme dans tout le reste?

L'officier eût pu continuer long-temps de la sorte sans être interrompu. Ecrasée par cette tirade brutale , ne trouvant rien de prudent à répondre, n'osant plus regarder autour d'elle de peur de rencontrer des regards moqueurs, tentée de fuir mais retenue à sa place par la crainte d'un éclat, madame de Flamareil restait immobile en face de son impitoyable interrogateur,

L\ FEMME DE QUARANTE ANS. l35

les dents serrées, les lèvres entr'ouvertes par un sourire, où s'était réfugié tout son courage, les bras croisés sur la poitrine, comme si elle eût cherché à se raffermir le cœur par cette étreinte convulsive, et implorant du fond de Famé quelque ange sauveur qui prît pitié d'elle.

Ce sauveur arriva ; ce ne fut pas un ange , ce fut son mari; il ne vint point par pitié pour elle, mais par crainte du ridicule pour lui-même. Témoin depuis quelques instans de la torture infligée à sa femme, iNl. de Flamareil comprit qu'il était temps d'y mettre un terme ; il traversa le salon d'un air calme, salua le commandant avec une politesse héroïque, et, offrant le bras à Eudoxie, lui dit de la manière la plus naturelle :

— Votre voiture est là, voulez-vous que nous partions ?

Madame de Flamareil ne répondit rien, mais elle s'accrocha au bras de son mari avec l'énergie convulsive du malheureux qui se noie. En voyant sa proie près de lui échapper, Garnier

ï36 LE NOEUD GORDIEN.

se pencha vers elle et lui jeta pour adieu ces paroles :

— Monsieur de Mornac vous a-t-il fait part de son mariage avec ma cousine ?

A ce dernier coup, aussi foudroyant qu'inattendu , Eudoxie se sentit frappée d'un vertige ; elle serait tombée sans l'appui de son mari, et elle ne se ranima peu à peu qu'en respirant l'air froid auquel donnait accès la glace de la voiture qui l'emportait rapidement.

Dans le salon de mistriss Lawington une seule personne avait suivi avec curiosité les moindres détails de cette scène, c'était M. de Pomenars; malgré son expérience du monde et la pénétration habituelle de son esprit , le vieillard ne put parvenir à se rendre compte de la conduite du commandant , tant elle lui parut inouïe et exorbitante.

— Quelle est cette manière bédouine de se présenter soi - mémo à une femme qu'on

l38 LE NOEUD GORDIEN.

n'a jamais vue, se dit-il clans sa stupéfaclion profonde : — de quel éléphant sauvage me snis-jc fait le cornac? tout-à-l'heure il me brise le bras à moitié, et maintenant il roule des yeux si tëroces en lui parlant, qu'elle en perd contenance; ne dirait-on pas qu'il s'apprête h l'emporter dans son antre pour la dévorer? que diantre peut-il lui rugir ?

Ne pouvant résoudre lui-même cette question, le vieillard s'empressa de rejoindre Garnier, dès qu'il le vit seul :

— Gloire à vous! commandant, lui dit-il d'un air émerveillé. Est-ce ainsi que vous menez les Arabes ?

— Plût à Dieu que j'eusse affaire à un Arabe, répondit l'officier en fermant énergiquement la main comme s'il eut serré la poignée de son sabre.

— J'avoue que je ne comprends pas, reprit M. de Pomenars , en ouvrant de grands yeux.

Au lieu de répondre, le commandant étendit le bras, et prit sur le plateau que lui présentait un domestique un verre de sirop , qu'il

L\ FEMME DE QUARANTE ANS. l39

avala d'un trait. Ayant ainsi porté remède h un clranglenrent cause par la colère , il fut sur le point de faire au petit vieillard une confidence entière ; mais comment punir Eudoxie sans parler d'Élise, et sans accepter, par conséquent, le rôle d'amant oublié? Garnier hésita un instant entre la crainte de se rendre ridicule et le besoin d'épancher une des plus violentes fureurs qu'il eût jamais éprouvées ; car il ne pardonnait point h madame de Flamareil de n'être pas morte après leur séparation , ainsi qu'elle en avait pris l'engagement. Depuis dix ans, ce trépas imaginaire était son chagrin , son remords, son crime, son ver rongeur comme il disait ; et sans qu'il osât se l'avouer, son cœur prenait parfois un orgueilleux plaisir à se laisser ronger. Cette femme tuée par son amour lui inspirait une sorte de vénération pour luimême. En se trouvant si fatal, il se respectait. Chaque fois qu'il venait de s'attendrir au souvenir de sa chère morte , le regard qu'il promenait ensuite sur les vivantes avait quelque chose de plus royalement exterminateur. Re- -

l4o LE NOEUD GORDIEN.

noilcer à cette tombe, dont sa vanité s^étaitfait insensiblement un piédestal , dépouiller ce deuil dans lequel se carrait depuis dix ans sa mélancolie , pour endosser le vulgaire uniforme des amans réformés et remplacés , était un désenchantement dont sa philosophie ne put supporter le choc. Le premier sentiment éclos de son indignation fut un besoin de vengeance , qui neutralisa la haine subite qu'il avait éprouvée pour Mornac en découvrant en lui son successeur.

— C'est elle qu'il faut frapper d'abord, se dit-il; le tour de ce fat viendra plus tard. En attendant, il épousera ma cousine, et je veux que cette femme sans cœur en meure de dépit puisqu'elle n'est pas capable de mourir d'amour.

Garnier résolut donc de garder son secret pour lui seul; mais dans ce parti que lui dictait^ avant tout , sa vanité , il fit , selon l'usage , intervenir un motif plus généreux.

— Elle a fait un appel à mon honneur , je me tairai ; ma vengeance , pour être noble , n'en sera pas moins foudroyante.

LA FEMME DE QUARANTE ANS. l4l

— Vouiez-vous bien me dire le mot du proverbe que vous venez de jouer, reprit monsieur de Pomenars en voyant le chef d'escadron absorbé dans ces réflexions qui projetaient sur sa large ligure un reflet farouche.

— Rira bien qui rira le dernier ! répondit l'officier en souriant de la même manière qu'un autre eût grincé les dents.

— Je suppose que l'âge m'a ôté l'intelligence ou la mémoire, repartit le vieillard; j'ai beau interroger mes souvenirs de jeunesse, je n'v trouve rien qui , de prés ou de loin , ressemble à votre manière orientale d'entrer en matière. Excusez ma curiosité, mais j'ai toujours aimé à m'instruire, et quoique je ne sois plus dans le cas de profiter de vos leçons, je les recevrais avec reconnaissance. Que diable avez-vous pu lui dire pour produire un effet pareil ? En sortant e!le chancelait, et j'ai remarqué positivement qu'elle s'appuyait sur le bras de son mari; vous voyez bien qu'elle avait un peu perdu la tète.

— Eh bien ! si j'ai fait impression sur elle ,

l42 LE NOEUD GORDIEN.

n'est-ce pas d'un bon augure pour la réussite de notre projet? répondit Garnier en appelant à son aide une dissimulation étrangère à son caractère.

— Assurément ! ainsi notre conjuration subsiste toujours ?

— Toujours! et, s'il le fallait, je signerais mon serment de mon sang.

— Alors dites-moi...

— Je ne puis vous donner aucune explication; mais croyez en ma parole : le mariage de votre neveu et de ma cousine se fera, dût Satan en personne s'y opposer; je prends tout sur moi.

Le petit vieillard se sentit subjugué malgré lui par la solennité de cette afflrmation.

— Au fait , pensa-t-il , les femmes ont parfois des caprices si étranges! Il est possible que cet Hercule africain réussisse avec sa grosse voix , ses moustaches de Pandour et ses épaules de Cent-Suisse. Cependant, j'avais meilleure opinion d'elle!

Monsieur de Pomenars était atteint d'une

faiblesse particulière aux petits hommes; les gens de haute taille lui inspiraient une répulsion dont la cause n'était peut-être pas exempte d'une secrète envie. A ses yeux le colossal chef d'escadron passait donc pour un de ces géans mal bâtis qui sèment la terreur dans les contes de fées ; et pour admettre qu'un pareil ogre pût plaire , le vieillard philosophe était obligé d'invoquer l'irrévérentieuse ironie qu'Arioste s'est permise dans Joconde.

— Edouard, quoiqu'un peu grand , est mille fois mieux que ce Goliath , pensa-t-il ; mais les femmes ressemblent presque toutes à cet enfant qui disait à sa bonne : J'ai tant vu le soleil ! Si le soleil ennuie quelquefois, quel amant peut se flatter d'amuser toujours ? Hum ! si je n'avais que quarante ans , ou même cinquante , je me chargerais bien de trouver cet instant propice , où l'ennui parle plus haut que l'amour et conseille l'inconstance; mais à mon âge le rôle de spectateur est le seul qui convienne. Il faut laisser le champ libre à ce gros lion de l'Atlas.

Huit jours après, M. de Poraenars , qui s'é-

l44 LE NOEUD GORDIEN.

lait décidé à attendre l'effet des promesses de Garnier^ le vit arriver l'oreille basse et la mine allongée.

— Cette femme-là nous fera tous damner, dit le chef d'escadron, sans autre préambule : — elle a appris, n'importe comment, le mariage près de se conclure entre votre neveu et ma cousine; savez-vousce qu'elle a fait alors? Elle a trouvé moyen de rencontrer ma tante chez madame de Lordes , que vous croyez dans vos intérêts, mais dont la conduite me semble fort louche , et que j'accuserais volontiers de défection : là , s'est formée une liaison qui , en moins de huit jours, est devenue de l'amitié, de l'intimité, de la passion! Ma tante se laisse mener comme un enfant lorsqu'on sait exploiter son amour-propre. A l'heure qu'il est, elle ne parle que de madame de Flamareil , ne voit que par ses yeux, n'entend que par ses oreilles.

— Bref , madame de Flamareil a perdu Edouard dans l'esprit de madame de Passerot ! s'écria le vieillard en s'agitant dans son fauteuil.

' — Pas du tout : oh ! vous ne la connaissez

LA FEMME DE QUARANTE ANS. l^S

pas encore ! elle n'a pas dit un seul mot de Mornac ; mais elle s'est prise d'une si belle tendresse pour Loïde , qu'elle la marie à un sien cousin poussé de terre tout exprès pour la circonstance , un M. d'Alignier , un jeune homme charmant , millionnaire , et plus noble que le roi ; enfin un phénix dont ma tante raffole déjà sans l'avoir vu, et que va nous jeter sur les bras, au premier jour, la malle-poste de Marseille.

— Bien joué, dit M. de Pomenars; cette temme-là était née pour être ambassadrice. Mais vous , qu'avez-vous fait? Car , après votre étourdissant début de l'autre jour, je ne pense pas que vous soyez resté les bras croisés en face d'une pareille manœuvre.

— Moi ! s'écria Garnier d'une voix tonnante, j'arrive du Havre , où m'avait appelé la nouvelle de la mort de mon oncle, que j'ai trouvé à déjeuner mangeant sa huitième douzaine d'huîtres. Il n'y a que ce démon incarné qui ait pu me jouer un pareil tour et me faire faire ce petit voyage d'agrément pour se débarrasser de

l46 LE NOEUD GORDIEN.

moi. Dans ma première émotion d'héritier , je n'avais pas remarqué que cette infernale lettre d'avis n'était pas même timbrée. C'est en arrivant ce matin , que j'ai appris de ma tante la révolution commencée pendant mon absence , et près de s'accomplir si nous ne montons pas à cheval.

M. de Pomenars se renversa sur son fauteuil et ne chercha pas à retenir un rire moqueur.

— Eh ! eh ! jeunes gens , dit-il , vous avez trouvé votre maître. L'autre jour, c'est Edouard qui part d'ici , déterminé comme un Spartiate, et qui revient sans son bouclier ; aujourd'hui , c'est vous à qui l'on fait courir la poste. Ah ! ah ! le tour est piquant ! et cela vous apprendra, commandant , à ne pas croire si vite au décès des oncles, — Allons , puisque les soldats en activité mettent bas les armes , je vois bien qu'il n'y a plus d'espoir que dans les invalides.

Le vieillard sonna.

— Lapierrc, dit-il au domestique, laites mettre les chevaux à la voiture et venez m'habiller.

Une heure après, M. de Pomenars, Fceil plus vif, la taille plus droite, l'air plus vertgalant que jamais, se fit annoncer chez madame de Flamareil.

La femme de quarante ans était dans son salon. A la vue de l'homme qu'elle détestait le plus au monde, le commandant Garnier excepté, elle se leva en affectant un gracieux empressement, et avança elie-mème un fauteuil. Le vieillard , à qui son expérience avait appris que, même en diplomatie, la ligne droite est à la fois la plus courte et la plus sure, s'assit, et entama aussitôt la discussion , comme une b;tt-

l50 LE NOEUD GORDIEN.

teric , servie par des canonniers habiles , ouvre son feu dès qu'elle se met en ligne.

— Madame , dit-il avec un mélange de galanterie respectueuse , de fermeté conciliante et de familiarité paternelle , je viens traiter avec vous une négociation si délicate, que je la regarderais comme impossible , si je m'adressais à une femme d'un caractère et d'un esprit ordinaires. Mais à vous, madame , je puis tout dire; et la liberté dont je vais user est moins encore un droit de mon âge , qu'un hommage qui vous est dû. D'ailleurs^ vous le savez^ continua-t-il , en portant la main à la coiffure soigneusement poudrée , qui était une de ses coquetteries de sexagénaire , les cheveux blancs d'un vieillard ont le même privilège que la robe d'un confesseur.

• — Voilà un exorde qui sent les approches de Pâques , observa madame de Flamareil avec un sourire ambigu. De quelle confession s'agitil ? de la mienne ou de la vôtre ?

— De la mienne d'abord ; et puissiez-vous m'accorder l'indulgence que vous seriez sûre

LA FEMME DE QUARANTE ANS. l5l

de trouver en moi , s'il était possible que vous en eussiez besoin.

— Je vous écoute , répondit Eudoxie , en se redressant sur son fauteuil avec la dignité glaciale d'une reine forcée d'entendre les remontrances de quelque vieux conseiller dévoué et radoteur.

— Vous savez, madame , reprit le vieillard avec une aisance imperturbable ^ que je désire marier mon neveu , Edouard de Mornac j c'est votre consentement à ce mariage que je viens solliciter.

— Mon consentement ! s'écria madame de Flamareil dont les yeux habituellement si doux étincelèrent soudain; — je ne comprends pas cette plaisanterie 5 monsieur; suis- je donc la mère de monsieur de Mornac ?

— Si cela était , madame , Edouard ne vous porterait pas un attachement plus profond que celui qu'il vous a voué. De grâce ne m'interrompez pas. Je ne parle que des sentimens de mon neveu; les vôtres sont un secret sacré pour moi et sur lequel je ne me permettrais pas même

l5a LE NOEUD GORDIEN.

une conjecture. C'est donc à la femme pour laquelle Edouard donnerait sa yîc, j'en sais certain , que je viens demander , en retour de ce dévouement sans bornes, une preuve d'intérêt véritable. Vous comprenez bien , je n'en doute pas, qu'il faut qu'Edouard se marie; il est le dernier de sa famille et mon héritier le plus proche ; c'est donc pour lui une absolue nécessité de position. Il refuse cependant , et, à mon tour , j'apprécie trop vivement les raisons de son refus pour lui en vouloir. Vous seule , madame, pouvez obtenir de lui le sacrifice qu'exige l'intérêt de son avenir. En réclamant cette généreuse intervention , en mettant mes désirs sous la protection des plus nobles inspirations de votre cœur , ai-je trop attendu de vous?

— De la part de tout autre , je regarderais cet étrange discours comme un outrage ; de la vôtre, monsieur , je veux n'y voir qu'une méprise. Je n'ai en aucune manière le droit d'offrir mes conseils à monsieur de Mornac : permettez-i^ioi t|q pç pîi§ abusQr plus long-terpps de

la bonté que vous mettez à me prodiguer les vôtres.

A ces mots, prononcés d'une voix calme, Eudoxie se leva comme pour mettre fin à une visite offensante et désormais sans but ; mais !e sexagénaire n'était pas homme à se laisser si facilement éconduire ; il resta donc cloué sur son fauteuil , et reprit , sans aucune marque d'embarras :

— Je me suis adressé à votre cœur , et c'est votre cœur qui a répondu ; j'aurais dû prévoir sa réponse. Maintenant parlons raison. Si Edouard ne se marie pas aujourd'hui , il le fera demain ; si ce n'est pas demain , ce sera dans un an j dans deux ans , dans dix ans si vous voulez ; mais enfin tôt ou tard il se mariera , et vous le savez aussi bien que moi. Alors pourquoi ne pas essayer dès à présent un effort de courage que chaque jour doit rendre plus difficile? De grâce, madame, ne voyez plus en moi un tyran sans pitié , mais un homme dont toutes les sympathies vous sont acquises ; oui, mon cœur est de votre parti, ainsi que votre raison se range du

l54 LE NOEUD GORDIEN.

mien. C'est une épreuve cruelle, je lésais, et je voudrais en prendre la moitié ; mais, croyezen mon expérience , toutes ces liaisons qui sont le seul bonheur de la vie doivent finir ainsi , quand celui qu'on aime est trop jeune pour offrir ces gages de stabilité sans lesquels l'amour n'est qu'un rêve dont il faut s'éveiller tôt ou tard ; tandis qu'avec un homme dont la position est faite , et qui joint à la maturité rassurante de l'âge la chaleur d'une ame toujours jeune, l'intimité devient chaquejour plus douce, car aucune crainte de l'avenir n'en corrompt le charme.

Sans y songer , et par un effet de l'habitude, M. de Pomenars était retombé dans une de ces homélies que les anciens du diocèse de Paphos apprennent par cœur quand vient à fleurir leur cinquantième printemps. En voyant le chemin où s'engageait le vieillard toujours vert , madame deFlamareil se rassit doucement, comme si l'insidieuse éloquence des paroles qu'elle venait d'entendre l'eût fascinée en dépit d'ellemême.

L\ FEMME DE QUARANTE ANS. l55

— .Ces réflexions sont trop vraies, dit-elle avec un accent mélancolique; voilà comme souvent nous autres pauvres femmes, nous gâtons notre vie d'une manière irréparable.

— Irréparable ! s'écria monsieur de Pomenars avec une chaleur juvénile ; à votre âge peutil exister quelque chose d'irréparable ? Il n'est aucune blessure que le temps ne fermc^ aucune douleur qu'il ne console.

— Le temps ! répéta Eudoxie en secouant tristement la tète.

. — Ou , remède plus prompt et plus efficace, les charmes d'une affection nouvelle , reprit le vieillard d'une petite voix douce tomme le sifflement d'une couleuvre.

— Les souffrances du cœur exhalent une amertume qui éloigne ceux qui peut-être pourraient les guérir, dit la femme de quarante ans en levant ses grands yeux, comme si elle eût cherché au plafond la figure invisible de quelque ange guérisseur.

Le sexagénaire, qui, depuis quelques instans, perdait insensiblement de vue le but de sa vi-

l56 LE NOEUD GORDIEN.

site , suivit du coin de l'œil cette dolente pantomime , et l'interpréta d'après les calculs ordinaires d'un talent d'observation exercé , mais non pas infaillible.

— Je parierais, se dit-il , qu'elle n'aime pas réellement Edouard , et qu'en tout ceci sa vanité se trouve plus en jeu que son cœur. L'amour d'un très-jeune homme égaie ordinairement une femme de cet âge ; or, elle me paraît mélancolique pour ne pas dire triste. Ces blondes à tempérament anglais ont dans le caractère une foule de nuances et de raffine mens, dont un écolier comme ce pauvre Edouard ne se doute seulement pas. Elle a réelle ment de l'esprit, de l'ame; il lui faudrait pour ami un homme qui sût la comprendre avant qu'elle eut parlé. Ah ! si je n'avais que cinquante ans , monsieur mon neveu serait marié avant un mois. Mais, à mon âge , ce serait une folie ! Ce qu'il y a de sûr, c'est que depuis quelques instans elle use avec moi d'une sorte de coquetterie; dans quel but?

Avant qu'il eût, résolu cette question , le re-

LA FEM-ME DE QUARANTE ANS. l5n

gard d'Eudoxie quitta le plafond et descendit sur lui aussi doucement que se pose une colombe.

-— Achevez votre confession , lui dit-elle avec un sourire enchanteur; répondez-moi; est-ce uniquement par intérêt pour monsieur de Mornac que vous tenez tant à ce mariage ?

— A-t-elie envie de se moquer de moi, pensa monsieur de Pomenars , ou bien ai-je tort en refusant de comprendre un langage dont j'aurais terriblement tiré parti il y a seulement cinq ou six ans? Mais après tout j si c'est un piège, qu'est-ce que je risque ? et si elle est de bonne foi , ce qui est possible à la rigueur , pourquoi feindrais-je une inintelligence impolie ?

— Si j'avais un autre motif, me le pardonneriez-vous? répondit-il alors, entraîné hors des limites de sa prudence ordinaire.

— Pour pardonner , il faudrait connaître , l'offense , reprit Eudoxie , en veioutant encore

l'aimant de sa prunelle.

M. de Pomenars hésita, comme un initié aux mystères de la franc-maçonnerie à qui l'on

l58 LE NOEUD GORDIEN.

ordonne de sauter pieds nus sur un parquet hérissé de clous , sans qu'il sache si ces clous sont de feutre ou de fer. A la fin la vanité l'emporta sur la défiance.

— Bah! se dit-il , quel intérêt aurait-elle à se jouer de moi ? elle n'est pas heureuse ; il est assez naturel qu'elle ait besoin d'épancher son cœur , et qu'un ami de mon âge lui inspire de la confiance ; et puis , je suis peut-être trop modeste.

A cette réflexion péremptoire , le sexagénaire ne balança plus.

— Vous voulez connaître l'offense que j'ai commise , et je lis dans vos yeux que vous l'avez déjà devinée , s'écria-t-il d'une voix pathétique. Ma raison pour marier Edouard , c'est que depuis long-temps son bonheur m'importune, me désespère ; c'est que — je suis jaloux: de lui.

— Jaloux ! dit Eudoxie d'une voix de syréne ; il me semblait que, pour cire jaloux , il fallait d'abord êlre amoureux?

— Et si je l'étais ?

— De moi?

— De vous.

— Quelle ironie !

■ — Dites quelle vérité , s'écria le vieillard exalté par son succès , en faisant vibrer le plus' possible sa petite voix fêlée.

jNIadame de Flamareil retira sa main que son nouvel adorateur venait de saisir , et se penchant vers la cheminée , elle sonna. A ce geste, M. de Pomenars s'élança de son fauteuil , en se disant avec émotion :

— Va-t-elle me faire jeter par la fenêtre ?

— Prévenez M. de Flamareil de la visite de M. de Pomenars, dit Eudoxie au domestique; puis, lorsqu'il eut refermé la porte , elle se leva et contempla un instant le petit vieillard , qui se tenait au milieu du salon, immobile et muet, comme si quelque fée malfaisante l'eût frappé de sa baguette.

— Je vous dois des reraercîmens , lui dit-elle avec une raillerie d'autant plus poignante , qu'elle semblait chercher à se contenir; — j'étais souffrante lorsque vous êtes venu , et vous

l6o LE NOEUD GORDIEN.

m'avez guérie ; il y a bien long-temps que je n'ai passé une heure aussi amusante. Quant à l'objet de votre visite , voici ma réponse : puisque vous m'aimez, vous comprendrez qu'un autre puisse avoir aussi de l'attachement pour moi, et vous me pardonnerez mon mauvais goût, si je vous avoue que je tiens plus à une jeune amitié qu'à une passion... patriarcale.

Après avoir coiffé monsieur de Pomenars de ce dernier mot , propre à lui rappeler l'humble retenue qui sied au vieil âge, madame de Flamareil lui fit une révérence dont la grâce égalait l'ironie , et sortit du salon.

— Échec et mat ! se dit le vieillard en se rasseyant tranquillement. Parbleu ! voilà une maîtresse femme; à trente ans, j'en aurais été amoureux fou. Je comprends maintenant que ce pauvre Edouard se soit laissé emmaillotter, et que le gros commandant arrive du Havre ; mais je lui prouverai qu'on ne vient pas à bout de moi comme de ces deux innocens.

La porte du salon s'ouvrit , et monsieur de Flamareil entra d'un air empressé.

LA FEMME DE QUARANTE ANS. l6l

— Je suis désolé qu'on ne m'ait pas prévenu plus tôt de votre visite , dit-il avec la politesse accomplie qui lui était habituelle.

— Mon cher monsieur de Flamareil, répondit le vieillard d'un ton un peu sec , je ne vous retiendrai pas long-temps, car je n'ai que quelques mots à vous dire. Vous savez aussi bien que moi que l'intérêt mutuel est la meilleure base pour toute espèce de négociation* Or, vous avez envie d'être député, et vous avez besoin de moi auprès des électeurs de Périgueux ; de mon côté, j'ai envie de marier mon neveu , et j'ai besoin de vous pour terminer ce mariage.

— Disposez de moi, répondit M. de Flamareil , en quoi puis-je vous servir ?

— Vous allez le savoir. Madame de Flamareil , dans une intention que je ne me permettrai pas de juger, cherche à marier monsieur d'Alignier, son cousin , à mademoiselle de Passerot, dont je désire la main pour mon neveu. Je suis le premier en date, et pour aucune considération je ne renoncerai à mon pro-

Page 1