II
gré l'obscurité, il se dirigea sans hésitation à travers les bosquets chargés de givre et sortit de ce labyrinthe en homme qui avait fait une étude approfondie des locaUtés. L'appartement de madame d'Épernoz était au premier étage et communiquait avec le jardin par un escalier dérobé; arrivé devant la porte de cet escalier, le mystérieux personnage tira une seconde clé de sa poche et essaya d'ouvrir ; un verrou rendit ses eiforts inutiles. La contrariété que lui fit éprouver cet obstacle inattendu se trahit par plusieurs secousses imprimées à la porte , et dont la violence croissante eût fini par jeter Falarme dans la maison , si un nouvel incident n'y eût mis fin.
Au premier bruit qu'au milieu du silence de la nuit distingua son oreille depuis long-temps attentive , madame d'Épernoz sortit de sa chambre d'un pas chancelant, et ouvrit la fenêtre de l'escalier dont l'obscurité la protégeait. Se penchant en dehors avec précaution , elle jeta au visiteur impatienté un gcsle énergique qui lui ordonnait de se retirer j au lieu d'obéir.
celui-ci calcula d'un regard rapide la distance qui le séparait de la fenêtre et les moyens d'v atteindre. De ce côté , la façade, que surmontait une terrasse à l'italienne, était garnie d'une treille, dont la vigne, effeuillée par l'hiver, laissait à jour les échelons perpendiculaires. Appelant à l'aide son adresse de marin, Sordeuil , car c'était lui , s'élança comme s'il eût gravi l'échelle du grand mât , et avant que Clémence fût sortie de la stupeur où l'avait jetée ce mouvement, il se trouva près d'elle.
— Vous me faites horreur , s'écria la jeune femme en se jetant dans la chambre à coucher, mais pas assez promptement pour pouvoir en fermer la porte. George s'y précipita sur ses pas ; maître de la place , il resta immobile et silencieux, parcourant d'un œil sombre le théâtre où devait s'accomplir sa vengeance. Madame d'Épernoz s'était laissée tomber sur un fauteuil muette de son côté, et haletante d'émotion.
— Personne ne vous a vu? demanda-t-elle enfin d'une voix entrecoupée.
— Personne , répondit Soideuil.
— Vous en êtes bien sûr ? tous les domestiques ne doivent pas être coucliés.
— Personne , vous dis-je.
— Vous allez partir ; je vous ouvrirai la porte de l'escalier, reprit-elle après un instant de silence ; vous m'obéirez , n'est-ce pas ?
— J'obéis à votre lettre, dit George d'un ton froid.
— Avais-je ma têle en l'écrivant? N'auriezvous pas du comprendre le sentiment qui l'a dictée ?
— La vengeance, je le sais, et non point l'amour, répondit SordeuiL
Ce doute et la manière ironique dont il fut exprimé allèrent plus avant dans le cœur de la jeune femme que ne l'eussent fait en ce moment les paroles les plus tendres, les protestations les plus ardentes. Levant sur son amant un long regard plein de reproches , elle le contempla quelque temps en silence. La contrainte qu'elle remarcjua dans son altitude, l'agitation contenue qui lui parut avoir altéré ses traits, une foule d'autres symptômes attribués par elle à la
Lk PEINE DU TALION. 35^
passion dont elle se croyait l'objet , firent tomber pièce à pièce l'armure sévère dont l'avait couverte une dernière réaction de vertu. Soumise à l'instinct d'un sexe fort habile à résister en face d'une agression puissante, mais parfois, lorsqu'on ne l'attaque pas , tenté de se moins bien défendre , elle accorda au sourire amer de George ce qu'elle eût refusé peut-être à ses prières et à ses larmes.
— Ingrat, dit-elle, que vous ai-je fait pour mériter des paroles si cruelles? Je veux que vous emportiez d'ici un remords de les avoir prononcées.
Prenant alors dans son secrétaire un coffret d'ébéne, elle l'ouv.nt, en tira un médaillon et le lui offrit.
— Votre portrait! s'écria George,
— Maintenant, croirez-vous ? demanda-t-elle en accompagnant ces paroles d'un sourire qui doublait le prix du présent.
Avant de répondre , Sordeuil contempla long-temps l'image qu'il avait sous les veux , mais sans manifester aucun des transports
qu'eut fait éclater un amant véritable. Laissant enfin tomber sa main par un geste morne , il leva sur Clémence un regard plein de tristesse.
— M'aimez-vous ? demanda-t-il.
— C'est à vous de me dire que vous m'aimez, répondit-elie avec une bouderie enfantine ; vous ne sQngez seulement pas à me remercier. Qu'avez-vous donc aujourd'hui ? Yotrc air est sombre, votre voix émue. Vous est-il arrivé quelque chose ?
— Non.
— Alors , pourcjuoi ne me dites-vous rien ? Parlez-moi. Ne sentez-vous pas que j'ai besoin de vous entendre, qu'il faut me dire des paroles douces et tendres qui chassent la fièvre à laquelle je suis en proie depuis hier.
— Caprice de femme^ répondit George; hier encore, lorsque je vous adressais ces paroles de tendresse que vous me demandez aujourd'hui , ne m'avez-vous pas imposé silence ?
— Caprice , dites-vous ; oh non ! mais besoin de mon cœur.
— Madame Javerval m'ote le droit de m^en-
LA PEIiNE DU TALIO.N. .'îog
orgueillir d'un pareil aveu , reprit le inari de Blanche en redoublant d'ironie pour s'endurcir contre une émotion involontaire.
— Vous doutez de mon amour, et c'est là ce qui répand un nuage sur votre front, répondit Clémence^ entraînée par l'ardeur italienne qu'elle avait héritée de sa mère; peut-être vous ai-je donné le droit d'être incrédule, en vous avouant trop tard ma faiblesse. Mais qu'était-il besoin de paroles? N'aviez-vous pas deviné mes yeux lorsque ma bouche était encore muette? Maintenant 5 j'ai perdu jusqu'à la force de me taire. Cette passion dont vous m'avez poursuivie sans relâche , à la fin s'est imprimée dans mon ame ; elle est devenue à la fois mon bonheur et mon supplice. Toute ma vie est là. Le reste n'est plus pour moi qu'un rêve insipidaou odieux, et je m'y livre sans lutter davantage, le sort le plus affreux dût-il en être le terme.
En face de cet amour abandonné, Sordeuil éprouva le sentiment poignant qu'inspirèrent à ïyrrel les enfans d'Edouard, doucement endormis en attendant la mort.
36o LE NOEUD GORDIEN.
— Le sort le plus affreux , répéta-t-il d'une voix altérée;ouijC'eslsouventainsi que cela finit.
■ — Pourquoi ce pressentiment ? reprit madame d'Épernoz avec énergie, car la faiblesse apparente des Iiommes inspire toujours aux femmes un redoublement de courage ; — que craignez- vous? Si quelque infortune plane sur nous, c'est moi seule qu'elle doit atteindre. Vous n'avez risqué en m'aimant ni votre avenir ni votre honneur.
— -Mon honneur! peut-être! s'écria
George, dont la générosité naturelle^ peu à peu réveillée , dissipait l'enivrement d'une vengeance sauvage.
— Ne blasphémez pas, reprit la jeune femme, et d'un geste doucement impérieux elle lui imposa silence. Devant le regard plein d'amour qui cherchait le sien, Sordeuil baissa les yeux.
— Assassiner une femme ! se dit-il. Puis, relevant brusquement la tête :
— Clémence, reprit-il, si je vous avais trompée ?
— Trompée ! dit-elle en le regardant sans le comprendre.
— Si Je ne vous aimais pas ?
Madame d'Épernoz ne répondit que par un orgueilleux sourire qui attestait la perfection avec laquelle le faux amant avait joué son rôle jusqu'à ce jour.
— Si je voulais vous perdre? continua celuici avec une sinistre énergie; si j'avais médité votre déshonneur, votre mort , peut-être ?
Clémence sourit de nouveau ; mais cette fois ce fut avec la finesse railleuse d'un enfant soumis à une épreuve dont il n'est pas la dupe. Joignant les mains et ployant un genou, tandis que son charmant visage affectait la résignation d'un martyr :
— ]Me voici prête , dit-elle, tuez-moi!
— C'est la vie et non la mort qui est dans ces paroles , lui dit George avec une émotion extrême... Puis^ après avoir écouté un instant: N'entendez-vous pas du bruit? demanda-t-il.
Madame d'Épernoz se redressa.
362 LE NOEUD GOP.DIEN.
— On ouvre la porte du salon , dit-elle, loutà-coup frappée de terreur.
— C'est votre mari.
— Mon mari! je suis perdue, répondit la jeune femme foudroyée.
George lui prit la main et l'étreignant fortement dans la sienne :
— Enfant, dit-il tout bas , ne crains rien; ton amour t'a sauvée.
S'élançant ensuite d'un pas léger comme celui d'une ombre , il sortit de la chambre à coucher dont il referma la porte sans bruit , descendit par la fenêtre de l'escalier, aussi rapidement qu'il y était monté, et disparut un instant après à travers les arbres du jardin.
YII.
• — Léopoîd a raison , se dit George en rentrant chez lui ; pour tuer une femme qu'on n'aime pas , il faut le courage d'un lâche , et cehii-là me manque.
Il passa le reste de la nuit à mettre ordre à ses affaires, écrivit une lettre pour son frère, y renferma son testament , et joignit à ce paquet le portrait de Clémence.
— Si je meurs, il le lui rendra, pensa-t-il.
Calmé par cette généreuse résolution , il doi -
mit plusieurs heures d'un sommeil paisible qu'il n'avait pas goûté depuis dix mois. La matinée était avancée lorsqu'il se leva ; sa première pensée fut d'ouvrir la fenêtre de sa chambre. Le ciel était pur, l'air vif et piquant; les arbres de l'avenue des Ghamps-Élysées, chargés d'une neige cristallisée sur laquelle s'épanouissaient les rayons sans chaleur du soleil de janvier 5 s'allongeaient à droite et à gauche , semblables aux files immobiles d'une procession de fantômes gigantesques.
— Un beau jour pour se battre , se dit George ; mais la terre sera froide pour celui qui mourra.
En ce moment un fiacre , qui venait fort lentement de la barrière de l'Étoile, s'arrêta devant la maison. Un homme en descendit aussitôt et traversa la contre-allée d'un pas rapide. A sa vue , Sordeuil ne put retenir une exclamalion de joie.
— D'Épernoz ! s'écria-t-il ; le ciel est juste , puisqu'il me l'envoie. Et il se précipita au-devant de lui j plus empressé qu'un père qui ,
après dix ans d'absence , retrouve son enfant. Les deux hommes se rencontrèrentsur l'escalier.
— Je viens vous demander un service , dit d'Épernoz, dont les vétemens paraissaient en désordre tandis que sa figure portait les traces d'une vive agitation.
— J'ai aussi quelque chose à vous demander, répondit George en le dévorant du regard.
— Tout ce que vous voudrez ; mais écoutezmoi d'abord. Je viens de me battre,
— Vous battre ! s'écria le mari de Blanche d'une voix tonnante ; vous battre ! mais vous n'êtes pas blessé , j'espère?
Avec une sanguinaire sollicitude, il ouvrit la redingote de celui qu'il regardait comme sa proie légitime , et frissonna de fureur à la vue de quelques gouttes de sang dont le gilet était tacheté.
— Merci de votre intérêt , répondit d'Epernoz ; non , je ne suis pas blessé ; c'est le sang de mon adversaire que vous voyez là. Il est en bas dans un fiacre. Le mouvement de la voiture lui a fait perdre connaissance , et, comme il y
aurait du danger à le transporter jusqu'à la rue Saint-Jacques , j'ai pensé que vous voudriez bien le recevoir chez vous.
— La rue Saint-Jacques !
— Oui , c'est là qu'il demeure ; c'est ce petit jeune homme dont je vous parlais hier,Léopold Trélan. .
— Mon frère ! s'écria George qui jeta ce cri comme rugit un lion. Attendez-moi là; dans un moment je suis à vous.
Sans laisser à d'Epernoz le temps de sortir de la stupeur où Pavait plongé cette foudroyante révélation ;, il le poussa violemment dans l'appartement et l'y enferma. Il se précipita ensuite dans l'escalier et courut jusqu'au fiacre dont il ouvrit la portière d'une main tremblante. Sur la banquette du fond, Léopold était couché à demi , soutenu par l'étudiant qui lui avait servi de témoin ; le manteau dont il était enveloppé ne laissait apercevoir qu'une figure pâle dont les yeux , quoique fermés , révélaient, par la tension douloureuse des paupières , une muelte et cruelle souffrance. Sur
le devant de la voilure , M. Javerval , plus pâle encore que le blessé , se tenait immobile , une boite à pistolets sur les genoux et une paire d'cpées entre les jambes.
— Ah! monsieur de Sordeuil , quel malheur ! dit le gros banquier en jetant un regard de compassion sur l'étudiant évanoui ; un enfant de dix-huit ans !
Sans répondre , George , aidé de l'autre témoin , enleva son frère du fiacre , le transporta chez lui , et le coucha dans son lit. La fermeté du marin , familiarisé de bonne heure avec les scènes de sang, domina les émotions de la tendresse fraternelle. Tous les soins que réclamait l'état de Léopold lui furent prodigués avant tout. Un médecin ., appelé aussitôt , posa sur la plaie le premier appareil , déclara que la blessuie , quoique grave , n'était pas mortelle , et qu'il répondait de la vie du blessé. En entendant cet arrêt , Sordeuil respira fortement , et retenant par le bras le médecin près de sortir :
Cn moment , monsieur , lui dit-il , nous
aurons encore besoin de voire ministère.
Revenu de sa première surprise , d'Épernoz avait appelé à son aide l'audace liabituelic de son caractère ; négligemment assis dans un fauteuil , tandis que tous les autres acteurs de cette scène s'empressaient autour de Léopold , il affectait la pose d'un homme qui s'attend à tout et ne craint rien. En voyant s'avancer vers lui le frère de celui qu'il venait de blesser, il se leva d'un air calme. La contenance de George fut également froide et grave comme il convient à un homme prêt h jouer sa vie contre celle d'un mortel ennemi.
— Je suis le frère de Léopold et le mari de Blanche , dit-il d'une voix basse et ferme , me comprenez-vous ?
— Parfaitement, répondit d'Épernoz en souriant avec ironie ; je suis à vos ordres.
George revint sur ses pas, et s'adrcssant à l'éludiant en droit assis auprès du lit où son ami restait couché sans connaissance.
— Vous avez servi de témoin à M. Ti'élan , lui dit-j! , voudrez- vous bien me h\vQ le même honneur?
— Et VOUS , mon cher Javerval , dit à son tour d'Épernoz , il faut vous résigner à laisser refroidir votre déjeûner.
— Encore un duel ! s'écria le gros banquier on devenant verdàtre de blafard qu'il était.
— Restez près du blessé, dit George au médecin, nous vous appellerons lorsqu'il en sera temps. — Et d'un ton aussi calme que l'est celui d'un maître de maison faisant les honneurs de chez lui :
— Messieurs , dit-il, passons au salon.
Les observations de M. Javerval et celles du jeune étudiant furent arrêtées par une brève parole de d'Épernoz.
■ — Il n'est ni explication , ni arrangement possible, leur dit-il ; c'est un duel à mort! Autant vaut rester ici que retourner au bois.
Pendant ce temps, Sordeuil avait rangé luimême les meubles qui eussent pu gêner le combat. Le salon prêt comme pour un bal , il y fit entrer son adversaire. Tous deux ôtèrent leurs habils et prirent les épées , entre lesquelles George choisit celle dont son frère s'était servi. II. 24
S-yO LE NOEUD GORDIEN.
Les témoins restèrent debout aux deux portes de la chambre , ce champ-clos improvisé se trouvant trop petit pour les admettre sans danger pour eux.
Le combat fut court , mais terrible ; à la quatrième passe , d'Epernoz , malgré son adresse , reçut un coup furieux , qui le perça de part en part, et retenait sur le parquet. Au bruit que fît son corps en tombant , le médecin quitta le chevet de Léopold et accourut. Après avoir inspecté la plaie et suivi la direction de l'épée, il leva les yeux vers les témoins , mais sans exprimer son opinion à haute voix. A la vue du léger frémissement d'épaules qui accompagna cette muette et sinistre déclaration , d'Epernoz fit un effort , et se souleva en s'appuyant sur le tapis.
— Blessé h mort, n'est-ce pas? dit-il d'une voix assez ferme , le coup a traversé les poumons, et avant un quart-d'heure je serai étouffé ; j'espère que le lycéen aura meilleure chance que moi.
— Non , mon cher ami , vous ne mourrez
pas, lui dit le banquier en se baissant pour le soutenir, tandis qu'il essuvait deux larmes qui coulaient le long de sa large figure effarée.
— C'est vous , Javerval? reprit le blessé , dont la voix sifflante annonçait l'cpanchenneni intérieur du sang, — je vous aurai fait déjeuner bien tard ; je vous en demande pardon. Ah ! vous avez mis aujourd'hui votre émeraude ! madame Javerval sera ce soir aux Français ; avez la bonté de lui expliquer la raison qui m'empêchera d'y aller; vous éies témoin qu'il v a impossibilité absolue , et que je n'v met? pas de mauvaise volonté.
— Je n'v manquerai pas , répondit le gros banquier , trop attendri pour chercher à comprendre ce qu'on lui disait.
D'Épernoz garda quelque temps le silence pour reprendre sa respiration , de plus en plus pénible ; promenant ensuite tout autour de lui un regard à demi fermé qu'il arrêta sur George, et se drapant , pour mourir, dans la fatuité des gladiateurs de Rome :
— Quant à vous ^ monsieur de Sordeuil ,
dit-il, OU bien monsieur Trélan, si vous le préferez , je ne peux pas vous charger de mes commissions pour Blanche ; c'est à moi de prendre les vôtres au contraire , puisqu'il paraît que la farce est jouée , comme disait je ne sais quel empereur.
A ce dernier outrage que lui jetait cette agonie de roué , George s'élança vers la table où il avait entermé son testament, déchira le papier qui enveloppait le portrait de Clémence , et venant s'agenouiller h côté du mourant , lui mit le médaillon sous les yeux. Cette vision produisit l'efïet d'un choc électrique. Un dernier éclair étinceladans les yeux ded'Épernoz, qui , se tordant comme un serpent blessé, voulut s'élancer sur son ennemi; mais la vie l'abandonna dans cet elïbrt suprême , et il retomba sur le parquet pour ne plus se relever. George était vengé !
FIN DU SECOiND ET DERMEU VOLUME.
PQ 219d
Bernard, Charles de Le noeud gordien