‹ Le noeud gordien (volume 4)Chapitre 7 sur 8 · II · texte numérisé non relu

II

3o6 LE NOEUD GORDIEN.

discrétion et de ton obéissance ; tu en vas comprendre la nécessité, car je ne te crois pas d'humeur, non plus que moi, à laisser un outrage impuni, à tendre l'autre joue après un soufflet.

— On t'a insulté ! s'écria le jeune homme avec une impétuosité digne du Gid; s'il te faut un second , songe que je suis ton frère , et que personne avant moi n'a le droit d'être à tes côtés.

■ — Bien ! Léopold ; si avant peu tu deviens l'aîné de la famille , elle aura en toi un noble chef. Écoute-moi donc , et d'abord oublie que tu sors d'un bal ; chasse de ton esprit ces images de plaisir , cette musique enivrante, ces femmes plus enivrantes encore. C'est à une scène de deuil que je vais te conduire.

Sordeuil s'assit et resta quelque temps le front appuyé sur la main , évocjuant ses souvenir dans un morne recueillement.

— Il y a dix mois, dit-il enfin , après deux ans de station aux Antilles , je revenais h Cherbourg, avec quelle joie! tu dois le comprendre. J'allais revoir ma famille , dont j'étais séparé

LA PEINE DU TALION. ^Qn

depuis si long-temps; ma femme; on qui j'avais placé le bonheur de ma vie ! mes frères, enfans encore ; toi-même, Léopold, le plus cher d'eux tous. Nous arrivâmes dans la rade à la fin d'une nuit froide et sombre. Incapable de modérer mon impatience, je me fis débarquer aussitôt. Le mauvais temps que nous venions d'essuyer en mer régnait encore sur la ville. Une pluie glacée fouettait les dalles du port, désert en ce moment , et le vent sifflait avec violence à travers les cordages des navires. Superstition de mann , ou plutôt pressentiment trop juste, ce triste orage d'hiver qui accueillait mon retour me fit éprouver une anxiété jusqu'alors inconnue. Ce n'est point ainsi, me disais-je, que l'absent devrait rentrer dans sa famille. J'aurais payé de n'importe quel prix une heure de jour, un rayon de soleil. D'un pas rendu plus rapide par une inquiétude indéfinissable , je franchis les rues qui me séparaient de notre maison ; là, je m'arrélai un instant sans oser frapper. Un mcident imprévu mit fin h mon irrésolution. En levant les yeux vers l'appartement de Blan-

3o8 LE NOEUD GORDIEN.

che, j'aperçus des lumières à travers les rideaux. Des lumières, à cette heure de la nuit! Etiit-ce donc une fètc ? Mon arrivée était-elle devinée et attendue ? Je m'avançai ; la porte n'était pas fermée; je montai l'escalier; celle de l'appartement était également ouverte. Dans les premières chambres, plusieurs femmes allaient et venaient d'un air d'agitation et de trouble ; je passai au milieu d'elles sans qu'elles fissent attention à moi, et j'arrivai enfin à l'appartement de Blanche. Ce que je vis alors, je ne le compris pas d'abord , tant ce coup de foudre fut soudain et inoui. Un triste désordre avait bouleversé le calme et l'harmonie de cette chambre, où s'étaient écoulées les heures les plus belles de ma vie. Les meubles me parurent déplacés au hasard ; quelques bougies brûlaient çà et là, luttant contre les lueurs blafardes du jour naissant. Sur la commode, autel improvisé, j'aperçus un crucifix, un rameau de buis, enfin, tous les apprêts d'un sacrement redoutable ; en même temps, je sentis une odeur d'éther, ce parfum des mourans, et mon cœur se glaça,

car je crus respirer une exhalaison de la tombe. Éperdu, j'entrai. Un cri d'effroi m'accueillit, et une femme, Anloinetle, ma belle-sœur, se jeta au-devant de moi ; je la repoussai , mais sans avoir la force de faire un pas de plus , et je restai pétrifié en face du lit, dont les rideaux ouverts me laissaient voir une forme humaine étendue , pâle , immobile , expirante enfin , si déjà-elle n'était pas morte. C'était Blanche !

Léopold prit la main de son frère et la serra en silence.

— Ne te mets pas en frais de compassion , reprit Sordeuil avec amertume, tu te reprocherais peut-être ta sensibilité. Un mouvement que fit la mourante m'arracha de ma stupeur ; je me précipitai vers elle, je la pris dans mes bras, j'essayai de réchauffer de mes baisers ses mains et ses joues déjà glacées ; en contemplant dans ma douleur avide ce visage si beau jadis , maintenant défiguré par la souffrance , je ne pleurais pas, mais je sentais mon cœur se briser et se dissoudre. Ranimée sans doute par mes étreintes désespérées, elle ouvrit les yeux et les

lixa sur moi ; ne pouvant parler , je iul souris , comme on fail. à ceux qui meurent; une affreuse terreur qui se peignit aussitôt sur ses traits fut sa seule réponse. Elle retira sa main par un effort dont l'énergie l'épuisa sans doute, car sa tcle, quej'avais soulevée, retomba pesamment sur l'oreiller. Machinalement, je repris cette main que semblait me disputer quelque incompréhensible caprice de l'agonie ; je la sentis frémir etsc fermer convulsivement dans la mienne ; sans savoir ce que je faisais moi-même, par une sorte de contradiction inconcevable dans un pareil moment et que la fitalité seule peut expliquer, je l'entr'ouvris de force, malgré sa crispation nerveuse. Un médaillon tomba sur le lit ; je le saisis avidement. — Mon portrait! pensai-je ; elle a voulu me dire adieu et donner à mon image son dernier soupir. Je regardai... Écoute ceci, Léopold; toi qui es à l'âge où toutes les femmes paraissent des anges dont la terre est indigne : ce portrait n'était pas le miet! ; c'était celui d'un jeune homme, d'un inconnu !

J'ignore ce qui se passa en moi. Blanche avnit perdu connaissance, et Antoinette lui faisait respirer des sels. Sans parler, je présentai à celle-ci le naédaillon dont je venais de m'emparer. Sans doute , à défaut de paroles, mon visage annonçait une résolution terrible , car elle se jeta sur moi, m'enchaîna de ses bras, et me montrant sa sœur d'un regard supphant :

— 'Ayez pitié! me dit-elle; ne voyez-vous pas qu'elle va mourir?

— Le nom de cet homme? répondis-je en me désjao'eant.

J'avais prononcé ces mots d'une voix trèsbasse, et pourtant, chose étrange! malgré son évanouissement, Blanche les entendit. Par un surnaturel effort , elle se dressa sur son séant ; je me jetai en arriére pour qu'elle ne me touchât pas ; mais elle , ouvrant péniblement ses veux déjà vagues et obscurcis , n'eut pas l'air de songer à moi. Elle chercha sa sœur, qui s'était placée entre nous deux, se souleva vers elle, et d'une main lui ferma la bouche ; puis , adressant à je ne sais quelle image invisible un

3l2 LE NOEUD GORDIEN.

sourire où sembla s'exhaler la dernière flamme (l'un amour à peine vaincu par la mort , murmura quelques mots que je ne pus comprendre, quoique je me fusse penché pour les recueillir, et s'étendit lentement sur le lit , sur la tombe, dois -je dire , car c'en était une : Blanche se mourait.

En ce moment, le tintement d'une petite cloche se fit entendre au dehors ; un bruit de pas s'y mêla bientôt. On s'arrêta devant la maison ; puis les pas retentirent dans l'escalier. Enfin la porte s'ouvrit : sur le seuil j'aperçus un prêtre, et derrière lui, dans l'autre chambre, plusieurs femmes tenant des cierges. C'était le viatique qu'on apportait à la mourante. Je ne suis pas impie ; mais à cette vue, l'enfer que j'avais dans le cœur se révolta. J'allai brusquement au devant du vieillard :

— • Cette femme est à moi , monsieur , lui dis-je en l'arrêtant ; personne ne lui parlera en ce moment.

— Celte femme est à Dieu, à qui nous sommes tous , répondit le prêtre d'une voix calme

LA PEINE DU TALION. 3l3

et grave ; si vous voulez vous placer entre le maître et sa créature qu'il appelle à lui, faites-le comme un chrétien. Priez pour celle qui bientôt priera pour vous dans le ciel.

11 accompagna ces paroles d'un regard devant lequel se baissa le mien. En face d'un lit de mort , la religion est souveraine ; je l'éprouvai , car une honte soudaine se mêlant à ma fureur , je me rangeai pour laisser passer cet homme qui venait au nom d'un Dieu dont la tempête m'avait parlé plus d'une fois. Profitant d'une lueur de vie qui brillait encore au front de Blanche , il commença sans retard son ministère. Je voulais m'éloigner , car je ne sentais dans mon cœur ni religion ni miséricorde , et il me semblait que ma place n'était pas là. Les femmes agenouillées dans l'autre chambre me fermèrent le passage ; je n'osai sortir. Au milieu de ces étrangères qui pleuraient et priaient^ je restai seul debout , sans larmes ni prières. Une seconde fois le regard du vieillard s'arrêta sur moi 5 une seconde fois je me sentis vaincu , et je me mis à genoux 5 mais si mon front se

3i4 le' noeud gordien.

courba, mon œil resta sec et ma bouche muette. Les oraisons du prêtre , les sanglots d'Antoinette , les soupirs de plus en plus ctouffcs de celle que j'avais tant aimée, laissèrent mon cœur aride comme font les vagues de la ^rève qu'ils arrosent. Dans ce cœur si cruellement éprouvé, il ne restait plus qu'une seule veine palpitante et féconde, celle de la vengeance. A la vue du portrait que je froissais dans ma main en le dévorant du regard, mais en le cachant à tous les yeux , cette veine venait de s'ouvrir pour ne se refermer jamais.

La triste cérémonie achevée , tout le monde se leva et sortit; seul je restais à genoux, aveugle et sourd à ce qui se passait. Le prêtre s'approcha de moi. Il avait été le confesseur de Blanche ; il savait tout.

— Cette heure terrible , me dit-il , doit être une heure de réconciliation et de miséricorde. Vous avez joint vos prières aux nôtres; que le ciel vous en récompense! Mais sans la charité, la prière est-elle complète? Cette pauvre femme paraîtra-t-elle devant son juge chargée de votre

LA PKl.NE DU TALION. 3l5

colère? Lui refuserez - vous , quand elle va mourir, une parole de pardon?

Il m'avait pris la main , et je me laissai conduire prés du lit. L'agonie faisait des progrès si rapides, que d'un instant à l'autre la figure de Êlanche se décomposait, et revêtait une expression plus funèbre. A cet aspect^ je devins faible , et je sentis un flot de larmes monter de mon cœur à mes veux. Ému d'une irrésistible pitié, je me penchai vers cette belle moitié de nia vie que j'allais perdre pour toujours. J'approchai mes lèvres de son front baigné de sueur par l'haleine de la mort, et d'un accent que brisait la douleur :

— Blanche , lui dis-je^ peux-tu m'entendre ? C'est moi ; c'est George.

— Henri , me répondit un souffle plutôt qu'une voix.

• Je bondis en arrière.

— Que Dieu lui pardonne! m'écriai-je, et je m'élançai hors de la chambre.

Un moment après, on vint m'annoncer la mort de Blanche, dont le dernier soupir s'était

3l6 LE NOEUD GORDIEN.

peut-être exhalé avec le nom de son amant. Sa sœur et son confesseur gardèrent fidèlement son secret ; je ne pus rien savoir. Le jour même, laissant à d'autres le soin de lui creuser une tombe, je quittai Cherbourg. La morte était à Dieu , comme avait dit le prêtre , et je ne pouvais frapper un cercueil ; mais l'homme vivait sans doute encore, et lui m'appartenait. Il me fallait sa vie pour mon honneur ; je le jurai par un de ces sermons qu'on ne viole pas. Où le chercher cependant, et comment l'atteindre? Son portrait et le nom de Henri étaient les seuls indices qui pussent me mettre sur sa voie , car à qui m'adresser sans publier ma honte ? Heureusement, l'instinct de la vengeance est infaillible. Sur le médaillon était la date de Paris et le nom du peintre. J'accourus à Paris; je fis une tache à la miniature, et j'allai chez cet homme,

— Un de mes amis dont vous avez peint le portrait, lui dis-je, m'a chargé de vous l'apporter pour y faire une réparation.

Il jeta les yeux sur l'ivoire, et, après une se-

LA PEINE DU TALION. 3l7

coude de réflexion , le nom que je poursuivais s'échappa de sa bouche. Ce nom, faut-il te le dire , et ne l'as-tu pas déjà deviné ?

Sordeuil se leva , ouvrit un bureau , et y prit un médaillon qu'il présenta à son frère.

— D'Épernoz ! s'écria Léopold en baissant la tête.

— La trace trouvée , reprit George, le reste était facile. J'appris que depuis quelques mois d'Eperjioz avait quitté le service pour se marier, et qu'il habitait Paris. J'allai l'attendre à sa porte. Il sortit enfin ; mais il n'était pas seul, sa femme l'accompagnait. A cette vue, ma main prête pour l'outrage resta paralvsée. Cette femme est jeune et belle , comme tu sais. Il l'aime sans doute, me dis-je. Cette pensée illumina soudainement mon esprit et ouvrit à ma

vengeance une route imprévue. Les fortes passions sont patientes, parce qu'elles sont sûres d'elles-mêmes. Mon plan fut fait aussitôt; je le mûris nuit et jour, et j'en combinai les moindres détails avec une prudence inouie. Sous prétexte de rétablir dans le midi ma santé altérée par une campagne pénible, j'obtins du ministre un congé illimité. Tout le monde me crut parti pour Nice. Toi-même, qui étais alors à Nantes, tu fus trompé comme les autres. Ayant passé ma vie sur mer ou dans les ports , personne ne me connaissait à Paris; ainsi aucun obstacle de • ce côté. Tout me servit d'ailleurs. Il se trouva qu'un de mes amis, à qui j'ai sauvé la vie aux Antilles, fréquentait le monde que voit ici d'Epernoz. Sur ma demande, il m'y introduisit sous ce nom de Sordeuil qui a appartenu autrefois à notre famille. Bientôt j'y rencontrai l'homme pour qui je m'abaissais à cette vie de mensonge. Je me liai facilement avec lui, car la frivolité de son caractère en exclut la défiance et le rend peu réservé dans le choix de ses amis. Nous devînmes intimes, et sa maison me fut ouverte.

Il y a huit mois que cela dure , Léopold ; huit mois que je marche , que je rampe dans ce sentier d'embûches et de trahison ; mais aujourd'hui je suis arrivé , demain je pourrai relever la tête et me purifier de cette boue dont je me suis volontairement souillé. Le sang lave tout. Un triomphe sauvage éclaira la sombre figure de George. Son frère, que ce récit avait plongé dans une morne stupeur, le regarda quelque temps en silence.

— Que prétends-tu faire? lui dit-il enfin ; je ne te comprends pas , et pourtant tes paroles m'effraient. D'Épernoz t'a mortellement offensé; mais il n'est qu'un moyen d'effacer une pareille injure.

— Un duel , n'est-il pas vrai ? répondit Sordeuil avec un accent de dédain. Rassure-toi, je ne l'assassinerai pas. Mais, enfant, sais-tu ce que c'est qu'un duel? c'est un coup de dé dont la vie est l'enjeu. Qui te dit que je ne perdrai pas ? Oui, certes, cette partie se jouera ; mais auparavant je l'égaliserai. Je rendrai à cet homme l'outrage que j'en ai reçu, je lui tuerai l'anie en

attendant le corps; ou, si je dois mourir, je lui laisserai au cœur une de ces blessures qui ne se fernaent que dans la tombe.

— Que veux-tu donc? au nom du ciel !

— Honte pour honte , déshonneur pour déshonneur, infamie pour infamie! Ce que je veux, c'est la vengeance avant le combat et à l'abri de ses hasards. Cette vengeance si profondément conçue, mûrie avec tant d'amour, je la possède enfin. Quelques momens encore , et j'aurai accompli ma mission , implacable comme la justice , comme elle sans faiblesse ni remords. Grâce à cet homme, j'ai trouvé l'adultère dans mes foyers. A son tour maintenant.

— C'est donc Clémence que tu veux perdre ? s'écria l'étudiant en se levant impétueusement.

— Je la plains, elle est innocente 5 mais elle se trouve sur ma route ; il faut reculer ou l'écraser au passage, et je ne reculerai pas.

Sordeuil tira de sa poche un éventail et le jeta sur la table avec un sourire mélancolique.

— Elle est dans ma main, reprit-il, comme

tk PEn'E DU TALION. 323

cet éventail était dans la sienne , et je la briserai comme elle l'a brisé. La vie est un jeu cruel ; victime ou bourreau , voilà la seule alternative.

— Elle t'aime donc ? interrompit Léopold^ dont les joues se couvrirent d'une froide pâleur.

— L'abîme attire. D'ailleurs, depuis huit mois, j'ai dirigé vers ce but unique toutes les puissances de mon ame , et vouloir, c'est pouvoir. Penses-tu que beaucoup de femmes eussent résisté jusqu'à ce jour ?

L'étudiant prit l'éventail et le contempla quelque temps avec un muet désespoir , puis, par un débordement soudain des sentim.ens qui lui torturaient le cœur :

— Elle t'aime et tu veux la perdre , s'écriat-il, et tu me parles de cela froidement, comme d'une chose possible et humaine! Cela ne sera pas, George, lu ne commettras pas cette lâcheté oui , celte lâcheté ! Celui qui frappe

une femme est un lâche! Provoque d'Épernoz; tue-le, le ciel sera juste en cette rencon-

tre. Mais elle, épargne-la; que t'a-t-elle fait ? — Et toi, épargne-moi ta vertueuse indignation. Que pourrais-tu me dire que je ne me sois pas dit déjà? Oui, l'action que je médite est horrible ; mais, toute horrible qu'elle soit, je la commettrai. J'ai pitié de cette femme, mais la haine que j'ai pour lui est plus forte que cette pitié. Chaque fois qu'il m'arrive d'hésiter, je n'ai qu'à me rappeler le lit de mort de Blanche, mon cœur alors devient de fer. Tu ne sais donc pas que je l'aimais , Blanche! et qu'il me l'a prise, et qu'il l'a tuée , car elle est morte de chagrin en apprenant son mariage ; il s'en est vanté devant moi. Tu ne sais pas qu'il a fait de celle à qui j'avais donné mon nom une créature perdue et déshonorée, dont, par mépris, je ne porte pas même le deuil. Et tu veux qu'aujourd'hui j'écoute une compassion vulgaire ! tu veux que je remette à cet homme une partie de la peine ; que, satisfait par sa mort, je lui fasse grâce de la torture ! Non : ce que j'ai souffert, il le souffrira; cela est juste. Ainsi donc , laisse cette femme subir sa desti-

née ; car, intercéder pour elle, c'est intercéder pour lui, et je ne pense pas que tu l'oses.

— Eh bien ! reprit Léopold d'une voix brisée par l'émolioM, je ne dis plus grâce pour elle, mais grâce pour moi !

— Pour toi ?

— Je l'aime !

— Enfant ! Il Y a quinze jours , tu l'as vue pour la première fois.

— Je l'aime !

— A ton âge, on aime toutes les femmes.

Trélan prit les mains de son frère, et les serrant dans les siennes avec une angoisse inexprimable :

— Je l'aime^ te dis-je; tue-moi, mais ne la déshonore pas.

En ce moment un bruit de pas et la voix d'une personne qui parlait au domestique se firent entendre depuis l'antichambre.

— C'est lui, dit Sordeuil, je le reconnais comme une femme devine l'approche de son amant. Il ne faut pas qu'il te voie.

Par un mouvement instinctif aussi rapide

que la pensée, Léopold saisit l'évcntai!, qui était resté sur la table , et s'élança dans la chambre à coucher , dont son frère lui ouvrait la porte. D'Épernoz entra de l'air cavalier qui lui était habituel. Avec la familiarité d'usage entre amis^ il jeta son chapeau sur le divan , enfourcha une causeuse , et s'assit à la manière de Napoléon au bivouac d'Austerlitz.

— Mon cher, dit-il alors, voulez-vous suivre un sage conseil ? Ne vous mariez jamais.

Rentré subitement dans son rôle , Sordeuil accueillit par un sourire complaisant ce préambule, qui d'ailleurs piqua sa curiosité.

— Quel dégoût de votre état vous a pris? répondit-il.

— On croit épouser une jeune fille douce et bonne ; on se trouve uni à un être capricieux, fantasque, intolérant.

— Je croyais madame d'Épernoz le modèle des femmes, et je vous croyais vous-même plus heureux en mariage que vous ne le méritez, entre nous.

' — Voici de l'à-propos, lorsqu'on ce moment

même je viens de jouer le rôle ie plus ridicule qui soit au monde , surtout pour un mari ; le rôle d'amant passionné , suppliant et éconduit.

— Après votre aventure d'hier au soir...

— Oui î pariez-moi d'hier... Je ne souliaiterais pas à mon plus mortel ennemi une soirée pareille. Décidément, mon cher, madame Javerval m'ennuie à périr. Figurez-vous d'abord qu'elle avait un chapeau bleu. Connaissez-vous rien d'affligeant comme un chapeau bleu ? De plus, sur ce chapeau , une profusion de plumes si extravagante qu'on eût dit le panache d'une mule aragonaise. Et comme elle a l'habitude de battre la mesure à faux avec sa tète, toute la soirée cette botte de plumes a valsé ou sautillé;, suivant le mouvement, à deux pouces de mes yeux, si bien que j'en ai encore la migraine. Autre grief : Madame Javerval devient précieuse, iiitelligentielle , comme elle dit: il lui faudra bientôt des bas de la couleur de son chapeau. Ne m'a-t-ellc pas demandé hier si j'aimais Rlopstock ? Klopstock ! Comment

diantre voulez-vous qu'une passion résiste à cela ? Enfin, ce bon Javerval me fait de la peine. Je sais par cœur son écrin ; quand je continuerais de la sorte jusqu'à la fin du monde, ce serait toujours la même chose. Bref, ce matin, après avoir ruminé long-temps sur ce chapitre, j'avais résolu, poiu' conclusion, de rentrer exemplairement dans le giron conjugal. Au premier mot d'amende honorable , j'ai trouvé une figure glaciale , un mélange d'ironie et de sévérité qui semble prendre sa source dans quelque implacable ressentiment. Ma belle-mèrc était corse ; je crains que sa fille n'ait hérité de son san<î orCTueilieux et vindicatif.

— Penseriez-vous que madame d'Épernoz^ croyant trouver une justification dans votre conduite...

— Clémence est la vertu même!... Mais toutes les femmes commencent par la vertu. Que vous dirai-je? Je crains, sans savoir quoi. Je crois que je deviens jaloux.

— Allons donc ! Je vous connais des principes trop larges, une philosophie trop solide.

— Riez , célibataire que vous êtes ! Je vous dis que les fumées d'Orosmanc me montent au cerveau. Et savez-vous quel est mon Nérestan ? Ce jouvencel que vous avez vu hier an soir chez madame d'Argenest.

— M. Trélan , dit George en baissant la voix.

— Lui-même. Voilà quinze jours que ce petit Bas-Normand nous est arrivé par le coche, et en voilà douze au moins qu'il est amoureux de ma femme. Il ne perd pas de temps , comme vous voyez , et il joue cartes sur table. C'est un de ces chérubins d'amour qui feraient volontiers de leur coeur une cocarde. Deux ou trois fois déjà, je l'ai surpris en extase devant Clémence comme devant une madone. L'enfant n'est pas dangereux; mais la vengeance est le plaisir des femmes comme celui des dieux , et tout instrument peut lui paraître bon.

— Ainsi j vous êtes jaloux , dit Sordeuil avec un étrange sourire.

— C'est beaucoup d'honneur que je fais à cet écolier , n'est-ce pas ? Mais ce que je prends pour de la jalousie , n'est probablement que du

33o LE NOEUD GORDIEN.

dépit. Mon échec de ce matin m'a piqué au jeu. Plus j'ai été rudement repoussé, et plus je tiens à une réconciliation , j'entends une réconcilialion tendre et complète.

— Qui vous arrête ?

— Vous ne rirez pas de moi , n'est-il pas vrai ?

— Pourc|Uoi donc?

— C'est que vous ignorez l'état des choses ; le voici. M'étant marié par raison et non par amour, j'avais le désir assez naturel d'alléger mes chaînes, de conserver, mari, mon indépendance de garçon ; en conséquence , j'avais adopté le système de l'appartement séparé.

— Système excellent !

- — Absurde ! Vous l'allez voir. Madame d'Épernoz s'est si bien habituée à l'isolement auquel l'ont condamnée d'abord mes fantaisies de liberté , c|ue tous les soirs son appartement se transforme en une citadelle fermée , verrouillée , barricadée, je crois, et dont je suis exclus.

— Quel enfantillage ! N'avez-vous pas vos droits?

— Mes droits ! vous moquez-vous de moi? Vous voudriez > sans doute , que je vinsse, avec renfort d'huissiers et le code à la main , sij?nifier à ma femme de me donner accès dans le sanctuaire matrimonial ! Quand l'orage souffle, l'homme prudent ne s'y expose pas. Les impressions féminines sont passagères comme l'orage, et je vais attendre le beau temps à Fontainebleau.

— Vous partez, demanda George.

— Ce soir. J'ai une affaire là-bas qui me retiendra quelques jours, pendant lesquels la cruauté de madame d'Épernoz s'adoucira, j'espère.

Le domestique de Sordeuil entra et remit une lettre à son maître. En jetant les yeux sur l'adresse , le marin éprouva une émotion si vive qu'il rougit ; il se leva , s'approcha de la fenêtre, et lut ce peu de mots tracés d'une main qui avait tremblé en les écrivant :

— Je suis folle, mais je crois à votre honneur. Ce soir I

— Il a raison , se dit George, c'est le sang

332 LE NCfEUD GORDIEN.

corse qui parle. En écrivant , elle a pensé à madame Javerval bien plus qu'à moi. Mais que m'importe ?

— A quoi révez-vous ? demanda d'Épernoz en riant ; voilà un billet doux qui vous émeut furieusement. Vous venez de rougir d'une façon tout-à-fait sentimentale.

Sordeui! cacha la lettre dans la poche de son gilet.

— Vous partez donc ce soir pour Fontainebleau ? reprit-il d'un air pensif.

— Oui. J'ai déjà annoncé chez moi mon départ. J'avais m.ême conçu à cet égard un projet ; mais ce serait un enfantillage.

— Quel projet ?

— Pendant mon absence, je suis sûr que madame d'Épernoz , adoptant le pied de paix, se départira de ses précautions accoutumées ; le pont-levis restera baissé, la herse levée 5 en un mot, la forteresse deviendra abordable. Je voulais donc, au lieu de partir réellement, revenir au moment où l'on m'aurait le moins attendu ; cette nuit , par exemple. C'est presque

aussi béte que le cheval de Troie , je le sais ; mais quand on est à la porte, on voudrait se métamorphoser en mouche afin d'entrer parla serrure. D'ailleurs ;, bien des circonstances seraient pour moi , la nuit , le mystère , la surprise,

Sordeuil resta quelque temps avant de répondre. Ses yeux fixes, les plis mobiles de son front, annonçaient une lutte intérieure, que termina une de ces résolutions violentes par lesquelles on joue sa vie sur un coup de dé,

— Votre projet , dit-il , me semble fort bien imaginé, et je ne comprends pas que vous hésitiez.

— Sérieusement?

• — Sérieusement.

— Vous ne trouvez pas que c'est du vieux mélodrame ?

— Toutes les femmes aiment ces coups de théâtre.

— C'est vrai , et puisque vous m'approuvez...

— Que risquez-vous?

— Et puis , il y a là-dedans un air d'aventure qui me plaît. Il me semble que je suis encore garçon. Clémence est bonne au fond; ce matin elle m'a traité sévèrement ; elle se le reprochera peut-être, et je veux saisir l'instant de la réaction. C'est décidé ; ce soir j'imite Henri ÏV, je conquiers mon royaume. Ce sera toujours aussi amusant que de lire Klopstock avec madame Javerval.

Le frivole jeune homme se leva , se mira dans la glace en rétablissant l'harmonie de sa coiffure, et prit son chapeau.

— Je sors avec vous , dit Sordeuil, qui, en voyant approcher le dénouement du drame, voulut éviter un nouvel entretien avec Léopold.

Au bruit de la porte qui se fermait, l'étudiant s'élança de la chambre où il s'était caché , sortit à son tour, monta dans un fiaci c et suivit le cabriolet où son frèi'e venait de s'asseoii" à côté de d'Épernoz. Arrivé au boulevart, il s'assura que la voiture dont il épiait la marche tournait

à gauche et continuait sa route derrière la Madeleine. Cessant alors sa poursuite, il se fit conduire dans la rue de Provence , où demeurait madame d'Epernoz.

Les dangers extraordinaires inspirent parfois aux caractères habituellement timides des décisions dont l'énergie égale la soudaineté. La confidence que venait de recevoir Léopold, et la conversation dont il n'avait entendu qu'une partie, l'électrisèrent en le foudroyant. Au milieu du chaos de son esprit, deux sentimens rivaux, l'attachement voisin du flinatisme qu'il portait à son frère depuis l'enfance , et le culte plus récent, mais non moins exalté^ qu'il avait

-voué à madame d'Épernoz , se dégagèrent lumineux comme deux phares qui , pendant une nuit d'orage, signalent aux marins la route à suivre et les écueils à éviter. Exagérant, selon l'usage des nobles cœurs , la faute involontaire qu'il avait commise en introduisant dans sa famille le séducteur de Blanche, il en conclut, pour lui-même , le devoir de la réparer , et de concilier cette expiation avec le dévouement dont son amour lui faisait une loi.

— Venger mon frère, sauver Clémence ! se dit-il en formulant sa résolution parcette devise, comparable aux cris d'armes qu'adoptaient les chevaliers pour marcher au combat. L'esprit calcule, le cœur improvise. Pressé par l'imminence du péril et sans prendre le temps de combiner les moyens d'atteindre son double but, le jeune homme se jeta plutôt qu'il n'entra dans la maison dont il n'avait franchi le seuil que bien peu de fois, et jamais sans une amoureuse terreur.

Madame d'Épernoz était assise dans son salon, seule et pensive ; entre le devoir et la ven-

LA PEINE DU TALIOX. SSq

geance, son ame flottait comme une barque sans gouvernail , qu'une vague éloigne du rivage, dont une autre la rapproche parfois , et qui, dans cette lutte inégale, dérive de plus en plus vers la pleine mer où l'attend la tempête. En entendant annoncer M. Trélan, elle se leva, jeta un regard de courroux au domestique qui laissait troubler sa solitude et resta debout, l'œil sombre, le front hautain, le maintien glacial. A la vue de celle pour qui son cœur nourrissait une passion aussi riche de désirs que pauvre d'espérances, l'amour d'Olinde pour Sophronie, l'étudiant devint immobile à son tour. Il chercha son courage et ne le trouva plus. L'étrangeté de sa mission lui vint à l'esprit et la lui rendit formidable. Pour perdre und femme, il est des paroles banales, faciles à retenir et que tous les hommes savent de bonne heure ; pour la sauver , le vocabulaire est plus stérile, car c'est là une œuvre peu en usage. Troublé par l'accueil décourageant dont il se voyait l'objet et qui semblait lui demander la raison de cette visite importune, Léopold balbutia

Ù^a LE NŒUD GORDIEN.

quelques paroles sans suite , puis, s'accrochant h une inspiration soudaine, comme l'homme qui se noie à la corde qu'on lui jette, il tira de sa poche l'éventail qu'il avait pris chez son frère, et l'offrit en silence à madame d'Épernoz. A cette vue , la jeune femme tressaillit comme si on lui eût présenté un poignard ; mais domptant aussitôt son émotion , elle fixa sur l'élève en droit un regard plein de pensées orageuses.

— Vous l'avez perdu au bal , dit Trélan à qui une généreuse délicatesse inspira ce mensonge; je l'ai trouvé, madame, et je vous le rapporte.

Clémence prit l'éventail qu'elle avait oublié dans la main de Sordeuil , et l'ouvrant avec une affectation d'insouciance, qui lui coûta un effort surhumain :

— Je vous remercie , répondit-elle ; mais il était assez inutile que vous prissiez cette peine. Dans l'état où je le vois , il ne peut plus me servir.

— Il est brisé, reprit le jeune homme

avec un triste sourire , brisé comme mon cœur.

— Voilà un propos de lendemain de bal. Ces jours-là , on est toujours mélancolirjue. Moi-même je me sens maussade et souffrante. J'avais dit qu'on ne reçût personne.

A cette espèce de congé, Léopold rassembla toute son assurance.

— Un mot, de grâce, madame, répliqua-t-il; vous me renverrez ensuite ; mais je vous en conjure, écoutez-moi, et pardonnez à mon émotion Tinconvenance que vous trouverez peut-être dans mes paroles. Près de vous je me sens toujours troublé.^ maintenant plus que jamais. Cependant j'aurais si besoin de courage ! Je donnerais ma vie pour ne pas vous déplaire, et je vais peut-être vous offenser.

— Alors je vous éviterai cette faute en ne vous écoutant pas, répondit madame d'Épernoz empressée de se dérober à une conversation dont le sujet ne pouvait être qu'embarrassant pour elle.

— Vous craignez que je ne vous parle de

mon amour, s'écria Trélan en s'exaltant à ses propres paroles, comme un soldat s'enivre à l'odeur de la poudre ; rassurez-vous , madame, je ne vous dirai pas que je vous aime. Que vous importent mes rêves et mes souffrances? Je ne vous parlerai pas de moi, mais de vous, de vous seule , de vous pour qui je voudrais mourir.

Clémence s'approcha de la cheminée , et porta la main au cordon de la sonnette , geste puéril auquel , de son côté, l'étudiant répondit par une exagération d'écolier , en se jetant à genoux, car la jeunesse se complaît aux allures romanesques ainsi qu'aux poses dramatiques; à vingt ans, un séducteur est aussi prodigue de génuflexions qu'une vieille dévote, et le cordon de la sonnette paraît d'un merveilleux secours à l'imagination effarouchable d'une femme vertueuse.

— Sortez , monsieur , dit madame d'Épernoz, qui crut devoir corroborer de cette phrase de convention sa menaçante pantomime.

— Vous ne me comprenez pas, s'écria Léo-

LA PEmE DU TALION. 343

pold en étendant vers elle ses mains suppliantes. Je ne vous demande rien, madame, je ne vous dis pas : Aimez-moi! Votre cœur est un trône dont je suis indigne; mais un autre en est-il plus digne que moi ? Peut-être le croyezvous, et je dois vous détromper. Ne me regardez pas ainsi, vos yeux m'ôtent la force de parler.

— Expliquez-vous, répondit la jeune femme avec un mélange d'impatience et de confusion.

— Vous êtes si belle ! continua l'amoureux de dix-huit ans d'une voix tremblante; tous ceux qui vous voient vous aiment. Eh bien ! si, dans le nombre, il se trouvait un homme qui eût osé sortir de l'adoration silencieuse qu'on doit aux anges^ ne l'écoutez pas, car ses paroles sont empoisonnées ; son amour est un abîme tapissé de fleurs : ne vous baissez pas pour les cueillir, le pied vous glisserait et la mort est au fond.

Ignorant qu'en certains cas les femmes pardonnent plus volontiers une offense qu'un con-

seilj fort d'ailleurs de son intention héroïque, le naïf jeune hommeallait poursuivre sa harangue, dont l'emphase trahissait des habitudes rhéloriciennes non encore effacées par l'usage du monde ; madame d'Epcrnoz l'arrêta court par un de ces sourires qui, si toutefois une comparaison anacréontique est permise aujour- ' d'hui , sont aux lèvres d'une jolie femme ce qu'est l'épine à la rose.

— Je vous croyais élève en droit et non en théologie, dit-elle ; mais votre attitude nuit à votre sermon. Un prédicateur ne se met pas à genoux ; à défaut de chaire , prenez du moins ce fauteuil.

Navré de cette raillerie, Léopold se leva brusquement , et repoussant le siège que lui présentait une ironique politesse :

— Au nom du ciel, reprit-il, ne me traitez pas ainsi. Un affreux danger vous menace ; il s'agit de votre réputation , de votre bonheur , de votre vie peut-être.

Clémence contempla l'étudiant d'un air étonné.

— Le sermon se change en énigme, dit- elle. Je n'ai pas plus d'intelligence pour Tune que de goût pour l'autre.

Trélan hésita quelque temps, comme si un violent combat se fût livré dans son esprit; enfin, d'une voix entrecoupée :

— Est-il vrai, demanda-t-il, que vous aimiez M. de Sordeuil ?

A cette question inouie , madame d'Épernoz rougit et pâlit successivement ; puis, se redressant avec une majesté de reine , elle foudrova l'étudiant d'un superbe regard, et se dirigea vers la porte du salon. Au moment où elle l'ouvrait, son mari parut sur le seuil. II y eut un instant de silence et d'immobilité. D'un regard scrutateur et défiant, d'Épernoz interrogea la figure et le maintien des deux autres personnages : l'émotion visible de Trélan, qui paraissait cloué sur le tapis, lui inspira des appréhensions que dissipèrent en partie la contenance courroucée et la physionomie hautaine de Clémence. Se rangeant pour la laisser sortir sans lui adresser ni en recevoir une seule parole , il

referma 1^ porte , s'avança d'un air sérieux vers le visiteur désappointé , et lui fit subir de nouveau, delà tête aux pieds, un examen aussi minutieux que l'inspection à laquelle un sergent instructeur soumet une recrue ; tout-à-coup un sourire aigre-doux desserra ses lèvres , e 5s yeux restèrent fixés, pendant un moment, sur la jambe droite de Léopold.

— M. Trélan , dit-il alors en accompagnant ses paroles d'un regard persifleur, vous êtes jeune et je vais vous donner un conseil. Une autre fois, lorsque vous voudrez vous prosterner aux pieds d'une femme , ce qui , entre nous , est d'un goût un peu suranné, dioisissez mieux votre place. Sachez qu'on ne se met jamais à genoux près d'une table à ouvrage ; il en tombe toujours mille brimborions aussi traîtres que les bijoux indiscrets.

Machinalement le jeune homme porta les yeux sur son genou auquel s'étaient attachés plusieurs brins de laine de différentes couleurs, semblables à d'autres épars sur le tapis et à un ouvrage de femme posé sur la table; cette vue

achevant de le déconcerter , il resta la tête baissée au lieu de répondre ; d'Épernoz s'approcha de la cheminée , chauffa les semelles de ses bottes l'une après l'autre , siffla un motif de Rossini , et reprit d'un ton de plus en plus provoquant :

— • Il est trois heures, n'allez-vous pas à l'école aujourd'hui ? Je vais précisément au faubourg Saint-Jacques ; si vous voulez , je vous mettrai devant votre classe. Il ne faut pas vous faire donner un pensum.

La première surprise passée , un éclair traversa l'esprit de Léopold.

— Elle n'a pas voulu m'entendre , se dit-il ; et si je n'ôte pas tout prétexte à la vengeance démon frère, elle est perdue; il n'est qu'un seul moyen de la sauver, c'est de tuer cet homme.

Relevant alors ses yeux plus hardis à défier un adversaire qu'à supporter ^e regard d'une femme, il fit deux pas en avant , et d'une voix vibrante :

— - Vous êtes un insolent, s'écria-t-ii.

A son tour d'Épernoz demeura interdit. Une pareille provocation , adressée par tout autre qu'un enfant de dix-huit ans^ se fût attiré un prompt châtiment; mais avec un inférieur, toute querelle est embarrassante^ car la vanité ne peut qu'en souffrir. L'âge de l'élève en droit impliquait une de ces inégalités deyant lesquelles, plutôt qu'en face d'un ennemi redoutable, recule le courroux d'un homme d'honneur. Par respect pour lui-même, le mari se contint, et laissant tomber sur celui qui venait de l'insulter le regard de pitié qu'un lion pourrait jeter à un chevreuil belliqueux ;

— Vos professeurs vous ont mal élevé , répondit-il ; si j'avais ici des verges, je réparerais leur négligence.

— De vous à moi , répliqua l'étudiant pâle de colère, il ne doit pas être question de verges, mais d'épées ; et cela , quand vous voudrez.

— Vous mériteriez encore une férule pour ce propos , reprit d'Épernoz^ dont le sang-froid railleur semblait s'accroître avec l'emportement de son interlocuteur ; en vérité , votre éduca-

LA pei:ne du talion. 349

tioo est tout-à-fait manquée. Apprenez , monsieur le bachelier, qu'on trompe un mari quand on peut, mais qu'on ne l'insulte jamais.

— Ce sont les lâches qui trompent. Si tel est votre usage, il ne sera pas le mien.

D'Épernoz se mordit les lèvres, comme un homme qui sent sa patience près de lui échapper. En remarquant ce symptôme , Trélan reprit d'un ton encore plus insultant :

— Je ne suis pas plus d'humeur à recevoir vos conseils qu'à supporter vos sottes plaisanteries sur mon âge. Il y a trop long-temps qu'elles me fatiguent ; je vous déclare que je m'en trouve offensé et que vous m'en rendrez raison.

— Gela sera plus facile que de vous rendre la raison, dit l'homme du monde en riant au nez de l'écolier.

— L'heure, le lieu et les armes? demanda celui-ci d'un ton solennel.

— L'heure ! dés que vous aurez de la barbe ; le lieu....

— Si vous ne me répondez pas sérieusement,

35o LE NOEUD GORDIEN.

si VOUS ne fixez pas sur-le-champ une rencontre, je vous y forcerai malgré vous.

— Gomment cela ?

- — En vous insultant publiquement.

— Il est complètement fou , se dit le mari ; la peste soit du lycéen ! me battre avec lui, c'est me couvrir de ridicule. D'un autre côté , il commence à m'échauffer les oreilles.

— J'attends votre réponse , dit Léopold immuable dans sa résolution ; si vous m'en croyez, nous terminerons cela aujourd'hui même. Il n'est que trois heures , et il n'y a pas fort loin d'ici au bois de Boulogne.

— Aujourd'hui , cela est impossible ; j'ai pour ce soir un engagement auquel je ne veux pas manquer.

— Demain alors.

— Demain soit , et allez au diable jusque-là , s'écria brusquement d'Épernoz , dont la patience était à bout. Demain matin, à neuf heures, derrière la Muette ; puisqu'il vous faut absolument une correction , je vous la donnerai ,

malgré mon peu de goût pour le rôle de frère fouetteur.

Léopold prit son chapeau , et se couvrant d'un air grave :

— A demain ! répondit-il , et songez qu'un de nous ne doit pas rentrer vivant à Paris.

Cette phrase dramatique prononcée, il salua d'un léger signe de tête son futur adversaire, tout en le défiant du regard , et sortit du salon aussi fier que dut l'être David sur le point de combattre Goliath.

— Quel étrange original ! s'écria d'Épernoz resté seul. Je le trouve aux pieds de ma femme, et à cause de cela , il veut me tuer ! Je n'ai jamais été de cette force. Voilà un duel qui va me rendre la fable de tout Paris, quel qu'en soit le dénouement. Vainqueur , je passerai pour un occiseur d'innocens; vaincu... Parbleu! ceci serait par trop ridicule. Sur mon ame , je donnerais mon meilleur cheval pour que ce blancbec eût dix ans de plus.

— Clémence ! je vais donc me battre pour toi, disait de son côté le jeune étudiant en re-

352 LE NCffilJD GORDIEN.

gagnant son hôtel dans un état d'exaltation difficile à décrire. Si je tue cet homme, je t'aurai sauvé l'honneur ; si je meurs, tu m'accorde- , ras peut-être une larme. Quoi qu'il arrive , j'aurai rempli mon devoir. Fais ce que dois y advienne que pourra !

Ce soir-là , entre onze heures et minuit , un homme s'introduisit dans la maison de madame d'Épernoz , par la porte du jardin dont le mur bordait la rue de Provence , à droite de la façade. Avec les voleurs et les arcliitcctes , les amans sont, sans contredit, les personnes qni se rendent le mieux compte de la distribution d'un logis. Le visiteur no:::turne appartenait sans doute à l'une de ces trois classes, car, maî-

Page 1