Le Noeud gordien
Dans les derniers jours du mois do mars 18MG, on jouait Anna Bolena au Théâtre-Italieii. La iin prochaine de la saison avait convoqué Tarriùre-ban de ce public d'élit<', le plus éclaire de l'Europe à ce qu'il prétend, mais dont en réalité neuf membres sur dix seraient fort embarrassés d'une romance à lire ou une gamme à chanter juste. L'jissemblée était donc fort nombreuse, et la salle offrait un coup d'œil aussi intéressant pour un homme du monde que pouvait Tétrc celui de la scène pour un artiste. Oiseaux privilégiés de celte splrndide volière, les fennnes, vieilles et jeunes, laides et belles, plus généralement jeunes, mais aussi plus généralement laides, étalaient, chacune à son perchoir accoutumé, les mille variétés dn plumage à la mode menacé de la mue de Lo:iç;ehanip. L'irréprocliable élégance des nobles filles du faubourg Saint-Genii.iin, le luxe un peu endimanché es dauies de la nouvelle cour, les atours fabuleux de ertuines Anglaises qui ont toujours Tair d'avoir pris un
t OELVRES DE Cil. DE HrRÎSÂÎlD.
bain dans rarc-en-cicl, ia roi({('in' i^oriiinée et lustrée des notables provinciales que chaque printem[)s voit s'abattre sur Paris, s(^ reconnaissaient à des signes infaillibles et fractionnaient cette réunion choisie en autant de castes exclusives.
Les honniies se trouvaient divisés en tribus non moins crrstinctes, quoique peut-être moins hostiles, car la vie publique j)orte à la tolérance. A travers les plumes, les aigrettes, les diadèmes^ les turbans, les marabouts, les bonnets ornés de fleurs, et autres coiffures exorbitantes qui ondoyaient le long du triple rang des loges, apparais- -«aient les mortels admis à un titre quelconque aux faveurs de l'intimité féminine : maris, pères, cousins^ cavaliers servants, amis de la maison, en un mot tous les hommes en puissance de coiffe.
\ux stalles du balcon se prélassaient les lions de la méfiagerie fashionable; glorieux jeunes gens à qui, pour renouveler les marquis de Molière, il ne manque qu'une petite chose : les marquisats; race superbe commençant invariablement par un toupet frisé, continuant par un binocle et finissant par une paire d'éperons. L'orchestre appartenait sans contestation, moitié aux habitués à chevrons, dont la carrière musicale compte trois campagnes, rOdéon, Louvois, Favart, et qui en entendant mademoiselle Grisi, chevrotent de souvenance les cadences de madame Barilli ; moitié aux suzerains de la presse, dont pour certaine raison je ne dirai pas de mal. Enfin, sur les banquettes bleues du parterre, à pai't quelques bourgeois égarés, et jurant, comme le corbeau, qu'on ne les y reprendrait plus, s'entassait le véritable auditoire, le public jeune, artiste, enthousiaste, le seul de tous les ihrâtres de Paris qui rajjpelle l'intelligence et le goût des anciens parterres.
L'o;^^ra était commencé; les amateurs, venus pour