I.E NCELD GORDIEN. f
l'eutendre, imposaient desputiqiienient le silence, à défaut d'attention. Soumis à l'inlluence du sanetuaire, quelques dandis essayaient de faire acte de dilettantisme en battant la mesure à faux ; de leur côté, chaque fois que le rhyi lune d'un niotifs'élançait dans le domaine de la valse oud<' la contredanse, la plupart des jeun«*s femmes, qui ont d'ortlinaire le sens musical dans les jambes, dodelinaient la tête avec une mignardise toute séduisante, si elle n'eût rappelé l'oscillation burlesfjue des magots chinois. L'immense majorité cependant, pour qui, bien qu'elle ne veuille pas en convenir, une soirée aux Italiens équivaut à un jour de garde, prenait son pl;iisir en patience et écoutait la unisique de Donizette à grand renfort de lorgnons et de jumelles.
Parmi les loges dont les locataires n'accordaient à la représtMitation (prune attention distraite, on eut pu citer une baignoire de gauche, située près de la barre qui sépare l'orchestre du parterre. Deux fenuues s'y trouvaient assises. La première, du côté du théâtre, otirait un si harmonieux ensemble de physionomie, de mauitien et de toilette, qu'en s'arrétant sur elle, l'œil le moins bienveillant ne savait d'abord où darder sa criticpie. Son front, noble et intelligent, ressortait blanc comme une coupe d'albAtre, sous l'encadrement vaporeux d'un bonnet à la folle, dont les petites fleurs bleues se mariaient à des clKJveux d'un blond cendré, tandis que les brides, habilement (lisj)osées, dissimulaient ce que l'ovale du visage pouvait avoir «l'allonçé ou plutôt d'amaigri. Cne robe de soie brochée grise, recouverte d'un mantelet de satin noir à demi U)ml)é des épaules, faisait valoir sa taille svelte et sa tournure pleine de dignité. Les moindre! access(jires de ce costume, si simple en apparence, attestaient le goût éprouvé et la science profonde qui avaient préside à ses comijinaisuns. Asbi^c avec une sorte do lau-
4 OEUVRES DE Cil. DE BERNARD.
^uewY souffrante, cette femme levait parfois au;, ."rises (lu théâtre des yeux si fendrement rèveur.s; !>n. pkleni: de l)londe semblait si mate et si pure; sw mouvements^ soit qti'ollc s'appnyàtau dos de son fauteuil, soit qu'elle s'accoudât sur le bord de la loge, étaient empreints d'une caime lenteur si aristocratique, que l'implacable lorgnon d'un observateur de profession pouvait seul la trouver un peu moins jeune que belle, et classer cette fleur de bai* gnoire parmi les violettes d'automne.
La compagne de cette séduisante personne offrait à se» côtés le plus eu ange contraste. î-ion contente d'avoir reçu du ciel une de ces figures dont les femmes d'un âge équivoque ou d'une beauté contestée apprécient le voisinage, elle paraissait avoir pris à tâche de compléter par l'art l'œuvre de la nature. Figurez-vous un casse-iioiselte de Nuremberg, coilté d'un chapeau à la Henri IV couleur cof/uelicot, et engaîné dans un étui à parapluie de chaiis bariolé, sur lequel une incroyable profusion de magots de la Chine prenait d'assaut une collection de pagodes non moins extravagante. A côté de cett(3 étonnante créature, une douairière eût rajeuni, une laide eut embelli, et peutêtre était-ce là le secret de l'intimité qui unissait en apparence deux personnes d'une nature si disparate.
Le fond de la loge était occupé par un jeune homme d'une figure agréable et régulière, mis avec une élégance qui approchait de la recherche. Malgré ses elTorts pour naintenir sur ses lèvres le sourire d'une amabilité insouciante, sa physio'M)mie trahissait une préoccupation secrète. Chaque fois (ju'il se penchait en pariant à ses voi» sincs. ses yeux |)rofitaientdecemouvemenl pour explore? avec une inquiétude mêlée d'impatience ce qui so passait dans la salle. A la fin, cette pantomime fut remarquée de la dame blonde, derrière laquelle il était assis.
— Qui donc cherchez -vous? lui deujanda - t-elh
LE NCEL'D (JOKDIK.N. S
d'une voix un peu traînante en le regardant fixement.
— J'avais cru voir monsieur de Flaniareil, répondit le jeune lionnne, qui se relira au fond de la baiimoii'e.
— Kt d^'Duis quand vous occupez-vous de mon mari? reprit-ellG a.'<^c U!i sourire incrédule. Je crois plutôt que vous voulez savo:^ si votre oncle peut vous apercevoir. Je ne suis plus dans les bonnes grAces de monsieur de Ponienars ; et s'il vous voyait dans ma loge^ vous seriez sans doute grondé. Mais rassurez-vous, ujadeniuiselle Grisi chante, et il ne se retournera pas.
Pendant cette phrase, prononcée avec une intention de moquerie, madame de Flamaroil avait désigné à son interlocuteur un petit vieillard placé à l'urclieslre à quelques pas de là, et dont on n'apercevait (jue la télé blaucliie et poudrée; à sa droite était a^sis un jeune Iionune d'une vingtaine d'années, frisé, bichonné, gourmé lomme tout débutant tVais éclos du collège, et qui, le menton pittoresquement emboîté dans sa main gantée de jaune, les yeux écarcpiilles avec un(î sorte dv béatitude, se donnait un torticolis perpétuel pour découvrir ce qui se passait dans la l)aignoire. En rencontrant le regard de madame de Flamareil, qui avait glissé sur lui avant de s'arrêter sur son .oisin, il détourna les yeux, rougit connue une jeune fiile, et se mit à uiàrhonui'r, {>ar contenance , la pomme d'or d'une jolie canne de Verdier.
— Mon oncle ne songe pas à moi, répondit le sigisbée, mais en revanche M. do Boisgontier s'occupe beaucoup lU' vous. Depuis une demi-heure il n'a pas cessé de vous reirarder.
Madame c*"^ Flamareil éprouva la sensation agréable que cause 1 auj-jars \ une femme 1» jalousie dont elle a troit l'objet ; nuiis j)ar une générosité a.ssez rare, elle ni voulut pas savourer ce plaisir aux dépens du rcpoîi de
% CEI'VÎIES DK en. DE BERNARD.
celui qu'elle aimait. Elle reprit donc avec une flatteuse ironie :
Le savoir-vivre n'est pas la vertu ordinaire des
écoliers, pardonnez à ce petit monsieur : si je rencontre jamais son professeur , je le prierai de lui infliger une pénitence ; ainsi ne vous occupez plus de lui.
Puis, se renversant sur le dos du fauteuil, mouvement qui rapprocha son visage de celui de son voisin : — Edouard, dit elle tout bas, vous rappelez-vous? il y a cinq ans, cette stalle était la vôtre. Tous les samedis vous étiez là, pour moi; vous me regardiez aussi vous, plus que vous ne le faites maintenant. Votre seule ambition^ votre rêve, m'avez-vous dit souvent, était d'obtenir une place dans cette loge où vous êtes aujourd'hui. Vous m'ai niez alors
— iMistriss Lav^^ington écoute, dit tout bas le jeune homme, qui désirait détourner la tendance sentimentale de la conversation.
Sans changer d'attitude, madame de Flamareil jeta un regard oblique sur l'Anglaise au chapeau coquelicot qui lui servait de chaperon.
— Ecoute, peut-être, dit-elle, mais comprend, je l'en iléfip. — Cinq ans ! répéta-t-elle ensuite ; oh ! sans doute t'est là une éternité, et j'ai tort de me plaindre.
— Vous plaindre... de moi? demanda l'amant d'un air contraint.
— De moi plutôt, qui ne sais plus plaire, répondit-elle avec un sourire de résignation.
Edouard arma son regard du reproche le plus tendre, cl saisissant h la dérobée une main qui lui fut abandonnée sans résistance, il dit le plus pathétiquement possible :
— Eudoxic !
Ce fut là tout ce que lui inspira son cAoquence; mais une femme trouve toujours son nom, prononcé d'une
LE NdLD GORDIEN. T
certaine mani«''rc , le plus beau de tous les discours.
Lablarhe, qtii jon.iit le rôle de Henri. VIII, était en 8cène. 3)n imposante figure, la fidélité de son costume, sa prestance colossale, sa voix foudroyante, donnaient an poisonnnge qu'il repiésontait un caclKtt de vérité fort rare an tliéàlr-o. C'était bien la le volage despote, prêt à passer tout sanglant du lit d'Anne de Boleyn à celui de Jeanne Seyniour. On eut dit le portrait du royal Barbe- Bleue descendu de son cadre de Westminster.
— On accuse Henri VIII, dit madame de Flamareil, depuis un moment silenci<MiS(* et pensive; niui, je le comprends et je l'absous. C'était un cœur généreux ; lorsqu'il ne les aimait plus, il les tuait.
Edouard déga-^ea sa main de la pression presque convulsive qui venait de l'élreindre et s'appuya au fond de la loiTC en baussant légèrement les é[»aules, de l'air d'un honmie qui ne se sent aucune vocation pour ensanglanter son inconstance.
Le silence régna quelque temps dans la baignoire. Mistriss Lawington se tenait immobile sur son fauteuil avec une roideur toute britannique; à demi ployée sur le sien, sa voisine regardait vaguement dcvaiil elle en respirant un petit flacon ; le jeune lionnne qui venait de montrer si peu degont pour les débats d'une controverse sentimentale, était relond)é dans sa préoccupation involontaire. Tout à couj» il se froissa les doigts les uns contre ts autres par un mouvement d'impatience nerveuse, et se penchant entre les deux femmes, examina attentivement les loges placées de l'autre côté de la salle ; ma- Jamc de flamarril s'avança de son C()té, mais sans pou voir découvrir ce qui attirait ainsi rallenlion dtî 'son amant. J*ar un instinct de jalou.sic qu'elle no chercha pai à réprimer, elle interrogea brnscpicnieiit la |)hysioni>mie de celui-ci, et lui dit d'une voix sourde :
i GEUVRES DE CH. DE BERNARD.
— Celle aue vous attendez n^'est pas encore venue î est-elle jolie, du moins ?
— Quelle folie ! répondit le jeune homme, en se levant comme s'il eût éprouvé le besoin de locomotion qui tourmente un lion en cage.
En ce moment, la porte de la loge voisine s'ouvrit, et un affreux parfum oriental s'épandit à Tentour dès que s'y fut installée une grosse dame en robe blanche et en cachemire vert violacé.
— Quelle odeur désagréable ! s'écria mistriss Lawington avec le pur accent de Londres, et en portant son mouchoir à son nez.
— A^oulez-vous mon flacon? lui demanda sa voisine.
— Oh non, merci, répondit l'Anglaise ; mais j'aimerais beaucoup une rose.
En lui-même, Edouard remercia l'insulaire de cette indiscrétion ; et saisissant l'occasion par les cheveux :
— Celte odeur de musc est capable de donner la migraine : permettez-moi d'aller vous chercher des bouquets.
Sans attendre la permission, ni consulter les regards de madame de Flamareil, il ouvrit la porte et s'élança dehors, léger comme un oiseau qui s'échappe de sa prison.
— Monsieur de Mornac est véritablement fort aimable, dit mistriss Lawington, à qui la démarche du jeune liomme inspir.'iit la reconnaissance qu'une femme laide éprouve toujours pour les attentions dont elle est habituellement sevrée.
— Fort aimable ! répéta sa compagne en souriant tris-
tenient; mais je crains qu'il ne vous lasse attendre votie bouquet.
Le jaloux instinct de madame de FlîKiiareil ne s'était pas trompé en allribiiant le brusque départ de son amant à un motif tout autre que la ^ralaiiterie; en efUet, dès qu'il eut mis le pied hors de la baignoire, Edouard parut avoir entièrement oublié les personnes qu'il y laissait et le prétexte dont il s'était servi pour justifier sa sonie. Fort insensible désormais aux répugnances de mistrissLawington en tait de partums, au lieu de chercher la bouquetici c, il escalada lestement deux étages, fil le tour du corridor supérieur, et, arrivé devant une loge dont il lut le numéro, appliqua un regard curieux à r(L'iI-d(;-bœuf, qu'un petit rideau vert ne couvrait qu'à demi. Il aperçut alors Itiusieurs femmes, mais son attention se porta d'abord sur une d'elles, assise au premier rang. C'était une jeune fi!!e, agé(» fie di\-huit aih^ au plus, jolie dans le genre des bergères de Watteau, dont le frais end)nnpoiut annonçai* une santé champêtre et un cœur pi uide que n'avait point encore altérés l'étiolement parisien. Véiue de blanc avec toute la recherche que comporte une toilette de demoiselle, elle tenait les yeux immuablcmrut fixés sur le théâtre sans que ses traits révélassent aucune des impressions que pouvait lui faire éprouver la nmsicjue. A côté d'elle était une femme d'un âge mùr, sa mère, si l'on en croyait une ressemblance prononcée, dont la physionomie otîrait une indéfinissable expression de dépit, de mécontentement et de hauteur.
— Elle est bien, se dit Edouard, m;dgré sa gaucherie de pensionnaire et ses couleurs de bis^i* Normande. Mais, en revanche, madame de Passerot • l'air diablement revéche. Sa figurtrde caporal autricbi- n proiiK't une !)ellemère peu réjouissante. Je suis si'n 'ju'elh* e^L furieuse contre moi, et na t-çl!c pa:? raison".' .Ma cunduilo doit
passer pour une impolitesse inouïe, pour une offense préméditée. Mais quel caprice de venir aux Italiens a prissubitemerr. Eudoxie, qui était malade hier? Ses instances pour que je l'accompagne, Tanxiété qui lui fait épier mes moindres gestes, tout cela n'est pas naturel. Se douteraitelle de quelque chose?
Ici, le soliloque fut interrompu. Le rideau venait de baisser, et l'une des dames de la loge se retournait pour ouvrir la porte. Peu curieux d'être surpris en flagrant délit d'indiscrétion, et d'accroître ainsi les torts qu'il se reprochait déjà, le jeune homme battit précipitamment en retraite. Au moment où il ahait descendre l'escalier, une grosse main se posa sur son épaule, et une 'voix de basse-taille l'interpella vivement.
— Parbleu ! vous êtes un aimable garçon : voilà deux heures que je monte la faction dans le foyer en vous attendant. D'où diantre sortez-vous, je vous prie?
L'individu qui parlait de la sorte était un homme de tronle-six ans environ, grand, vigoureusement constitué, et (loué d'une de ces tournures martiales pour lesquelles certaines femmes conçoivent une estime particulière. Sa redingote boutonnée jusqu'au menton, ses bottes éperonnées, son pantalon large comme celui d'un mameluk, annonçaient une sorte de dédain de la tenue élégante et sévère qui est d'étiquette au Théâtre-Italien. Au ruban rouge de sa boutonnière; à la coupe de ses favoris -taillés horizontalement du coin de l'oreille à la moustache, selon l'ordonnance militaire ; à la teinte cuivrée qu'avait contractée son visage, quoiqu'il fut blond, on devinait un oflirier de l'armée, arrivant d'Alger, selon toute apparence; •^ar le hâle Ae tous les bivouacs d'Europe n'eût pas produit celte splendide c>**'nation qui rappelait le coloris d'un r6L brûlé.
LE KCl^lW GORDIEN. Il
— Mon cher Garnier, repondit Edouard en se relourtiant, vous voyez l'homme le phis désespéré...
— Mon cher Mornac, interrompit l'officier, si c'esl ainsi que vons entendez les entrevues matrimoniales, vous courez grand lisque de rester garçon. Comment, mordieu ! ma tantc' et l.oïde sont à leur poste depuis le commencement de la représentation, et vous manquez au vôtre ! Je n'ai pas \ oulu paraître au balcon sans vous, afin de vous laisser un moyen d'excuse, en prenant au besoin sur mon compte votre conduite cavalière. Ma tante est orgueilleuse et susceptible comme tous les diables, je vous en préviens ; elle est devenue Passerot de la tête aux pieds; soyez sur qu'elle ne vous pardormerait pas un manque d'égards. Mais voilà un sermon assez long; nos deux stalles nous attendent : ainsi, à gauche par quatre, en avant.
— C'est que, reprit Edouard avec un embarras que trahissait Tliésilation de ces paroles, j'ai eu le malheur de me laisser enchaîner... par un devoir de société... auquel il m'a été impossible de me soustraire... Je ne suis pas seul ici...
— Vous êtes avec des femmes?
— Oui, répondit le jeune homme d'un air irrésolu.
— Eh bien ! allez leur dire qu'il s'iigit de votre mariage, elles comprendront cela, et vous rendront volrt liberté.
— Voilà précis4'ment ce que je ne puis pas dire. L'officier s'arrêta, t.t regarda Mornac entre les deux
yeux.
— Ah! ah! nous sommes encotillonnés. dit-il ensuite avec un laisser-aller d'clocution qui sentait la caserne. Vous manquez d'usage, mon cher, la règle est de donner fongé trois mois avant le mariage. Mais vous ne m'aviez pas encore parlé de vos amours.
15 OEUVRES DE CH. DE UEilNARD.
Edouard maîtrisa la répugnance que lui inspiraient ce langage soldatesque et ces allusions brutales à un sentiment qu'il avait toujours entouré de délicatesse et de respect.
— Je vous aurais fait ma confession tôt ou tard, répondit-il ; mademoiselle de Passerot n'a ni père ni frère, et je dois vous donner, à vous, son cousin, les explications que les parents d'une jeune fille ont le droit d'exiger de celui qui aspire à sa main. Nous parlerons de cela un autre jour ; en attendant, vous voyez que je me trouve dans une position embarrassante, venez à monsecours.il m'est impossible de vous accompagner, ainsi trouvons quelque prétexte plausible à mon absence...
— Brrrrr, fit Garnier ; comme vous voudrez ; mais ne comptez pas sur moi pour être votre avocat auprès de ma tanle. C'est donc une impératrice que votre Dulcinée? II me semblait cependant qu'un jour d'entrevue conjugale on pouvait mettre en vacances le sentiment. Allons, entrez-vous avec moi au balcon? Oui ou non ?
Les deux hommes se trouvaient alors dans le couloir des premières loges ; avant que Mornac eût pu répondre, un petit vieillard, portant haut sa tête poudrée, marchant le jarret tendu et les mains dans les poches de son pantalon, le menton englouti jusqu'aux oreilles par une cravate blanche dont la rosette rappelait les incroyables du directoire, les revers de l'habit jetés en arrière avec une audace juvénile, vint se poster entre eux en fredonnant d'une voix aigrelette un des motifs chantés par Lahiache, On eût (lit d'une sonnette fêlée contrefaisant le bourdon de Notre-Dame.
— Eh bien ! jeunes gens, dit le représenta it des anciens jours en interrom[)ant sa cantilène; à quoi songez vous? je ne vous ni vus au balcon ni l'un ni l'autre. Ces dames sont là cependant. Pourquoi n'arrivez-vouii au'au second acte?
LE NCELD GORDIEN. U
— Demandez cela à votre neveu , répondit rofficier avec un accent un peu bourru. Tandis que ma tante et ma cousine se morfondent dans leur loge, M. de Mornac diitille le sentiment avec la dame de ses pensées. Cela n"» promet-i; pas à Loïde un époux tendre et fidèle?
— Permettez, commandant, dit M. de l*omenars, qui, prenant le bras d'Edouard, rnnniena à di-ux pas.
— Madame de Flamareil est ici ? lui demanda-t-il d*UD ton sec.
— Oui , mon oncle, répondit le jpune homme, en coiitenaiiî la maiivaise humeur que lui causait la perspecl've d'un interrogatoire à subir.
— Et vous êtes avec elle ! Le petit Boisgontier me l'avait dit ; mais je ne voulais pas le croire. Vous êtes un fou, Edouard! Vous allez manquer un mariage superbe, et pour qui ? Pour une vieille femme.
L«; sensible Mornac éprouva une crispation nerveuse, connue si on lui eût promené sur la poitrine un fer rouge.
— Pour une vieille femme, répéta le petit vieillard, en accentuant impitoyablement chaque syllabe; n'a-t-elle {)as quinze ans de plus que vous?
— Mon on 'h . ..
— Oh parbleu! fâchez-vous, si bon vous semble. J'ai aimé les lemraes mieux que vous ne les aimerez de votre vie; mais jamais en enfant , ainsi que vous le faites. Il est teinps qu«M;es niaiseries romanesques finissent. Une entrevue est convenue entre vous »M madeinoiselle de Passerot; manquer de parole serait une nnpeilinence sans excusai. Vous allez entrer au balcon avec le commandant; vous verrez que votre future est uno fort jolie persoime. Allons, quittez cet air lamentable qui ne vous va pas: il s'agit d'être beau et de plaire.
— '! !i o clo, dit Edouard en all'rrmissanl sa voix,
je suis venu avec madame de Flamareil, et il m'est impossible de la quitter ainsi : vous comprenez que l'usage du monde...
— Ta, ta, ta, répondit M. de Pomonars, nous allons arranger cela. Commandant, continua-t-il , en se rapprochant de Garnier, je vais encore abuser de votre co:nplaisance. Ayez la bonté de faire un tour dans le foyer i avant deux minutes je vous aurai renvoyé cet étourdi.
Malgré les velléités de révolte qu'annonçait la physio* nomie de son neveu , le vieillard lui reprit le bras et k força de s'aclicminer avec lui vers i escalier descendant aux baignoires.
— Je vais te remplacer dans la loge de madame de Flamareil, lui dit-il alors d'un ton radouci; il est fort naturel que tu me cèdes tes fonctions de cavalier servant lorsque je les réclame; en cela tu ne fais que remplir ton devoir de neveu complaisant et respectueux ; ainsi ta belle dame n'aura rien à viire. D'ailleurs ta stalle est audessus de sa loge, elle ne pourra donc pas te voir. Joue ton rôle avec aisance et simplicité; regarde ta future de manière à ne pas l'embarrasser; deux coups d'œil doivent suffire à un honune pour juger une femme. Ne te tiens pas trop roide, c'est ton défaut ; ne bats pas la mesure sur le balcon, et tâche de ne pas te tortiller les dieveux à chaque instant. Tu es aujourd'hui tout à fait à ton avantage ; ton habit te va fort bien , tu as un gilet magnifique et l'air véritablement gentilhomme. Courage, mon garçon, la petite E*asserot aura tiente mille livres de rente et je t'en assure vingt sur le contrat ; cela vaut bim le sarrifice d'un roman suranné.
fJdoufird avait écouté ce sermon improvisé avec une résignation qu'on efit pu prendre pour un consenloment tacite, et continuait de suivre son oncle sans trop se dé-
LE NŒUD GOr.DIF.N.
Lattre, lorsqu'une jeune fille, qui traversa le corridor, les mains pleines df fleurs ainsi qu'une divinité uiylhologique, lui fit éprouver un assez sinj^'ulier remords.
— J'étaih sorti de la loge, dit il à M. de Pomenars, afin d'acheter des bouquets pour ces dames... r^
— Eii bien! prenons des bouquets. T'ai-je jamais empêché d'être galant ?
Le petit vieillard s'approcha de la Flore du Tlicâlre- Italien , lui frappa légèrement le menton , en arrompagnant ce ge>te anacréontique d'une de ces phrases à quadruple entente que se permettent volontiers les sexagénaires, et dont les bouquetières ne rougissent pas, choisit les plus belles fleurs, puis, après avoir essayé une pirouette , reprit le bras de son neveu. Tous deux descendirent l'escalier.
— C'est qu'il y a deux places vacantes dans la baignoire, dit le jeune homme, qui, depuis qu'il avait vu mademoiselle de Passerot, flottait en d'étranges irrésolutions, cht rchant à concilier les égards dus à une femme aimée et le secret désir de ne pas rompre inconsidérément un mariage dont il reconnaissait les avantages.
— Ah d antre! j'aurais besoin d'un second, répondit M. de IN)menars en comprenant l'embarras de son neveu. Il faut que ton absence paraisse forcée et non volontaire; c'est juste: on ne doit jamais blesser l'amour-propre d'une femme. Parbleu! je tiens notre homme.
Ils n'étaient plus qu'à quelques pas de la loge, ('outre la porte, le nez collé à rueil-de-bœuf , ainsi (pTEilouard l'avait pratiqué deux étages plus haut, un moinint auparavant , sf» tenait l'adolescent que les hommes d'un âi;e nu*ir apj)el;iient encore le petit de Joisgontier, et qui, en réalité, eût iait un joli grenadier, inousl.iches 4 "art. M. de Pomenars glisj^a silencieusement jusqu't
te ŒUVRES DE en. i)V. LERaAÏID.
lui sur ie tapis du corridor, et lui frappa Tépaule cViin air familier.
— Eh bien ! jeune homme, dit-il , que faisons-nous là? Boisgontier se retourna vivement , et balbutia en rougissant , une réponse inintelligible.
— 11 ne faut pas rougir pour cela, monsieur Léon, reprit le sexagénaire; les jolies femmes sont faites pour être regardées : seulement vous avez tort de vous en tenir à la contemplation; à votre âge et avec votre figure, on est sijr d'être bien accueilli, tandis qu'au contraire, s'arrêter à la porte, c'est le moyen d'y rester. Pourquoi n'entrez-vous pas?
— Je n'ai pas l'honneur de connaître beaucoup madame de Flamareil, répondit le petit jeune homme en jetant un regard fauve sur Edouard.
•^^ Bah ! je vous ai vu au bal chez elle. Venez, je serai votre introducteur.
Sansaîtcndre la réponse, le malin vieillard fit un signe à l'ouvreuse, et quand l'accès du sanctuaire fui libre, il y entra le premier, ses deux bouquets à la main. Au bruit de la porte, madame de Flamareil s'était retournée précipitaniinent, et son amant put juger, à l'expression de sa figure, de l'ellct qu'avait produit sur elle Tescapade qu'il s'était permise.
— Madame, dit M. dePomenars avec l'aisance imperturbable d'un diplomate de salon, permettez-moi de disputer à mon neveu la faveur dont il jouit, et d'user du privilège de mon âge en lui empruntant sa place. Pour compensercette substitution, voici M. de Boisgontier, que i'ai pris la libeiié de vous amener; j'espère qu'à nous deux lous réiissiiuns à faire la monnaie de l'heur' ux i'douard.
A ces lU'jls, accompagnés d'r.n sourire respeeliienscment ironique, le vicilhird oli'rit un des bouquets à madame de Flamareil, l'autre à l'Anglaise à la parure exccn-
LE NQEID GORDIEN. 17
tnqne, poussa sur un des sièges vacants le jeune BoisgonlifT tout rougissant de son bonheur, s'assit sur l'autre, et leiina (a porte au nfzdesou neveu, qui se trouva ainsi maître de ses actions, sans trop savoir s'il était content ou facile de sa liberté.
— Voilà un pet i t blanc-bec de Boisgontier qui va se croire en bonne fortune, se dit celui-ci au bout d'un instant. Bah! mon oncle a peut-être raison. Allons retrouver Garnier e* poser devant rruuk'moiselle Loïde; après tout, cela ne m'engage à rien.
Mornac rejoignit le commandati', qui se promenait patienunent dans le foyer, et, sans nouveau flébat , tous deux entrèrent au balcon. Leur apparition tardiv(; causa, dans la loge où «'lie était attendue, un liiouvemcnt de curiosité comprimé par le décorum. Madame de Passerot, qui s'était penchée pour parler à sa fille, se redressa aussit(*>t, en jouant la plus superbe insouciance, et conserva pendant le reste de la représentation Ut maintien d'une impt'ialrice de sous-préfecture, tandis (pie, fidèle à son immobilité de statue, mademoiselle Loïde continuait de fixer les yeux sur le théâtre avec une attention trop exlusive pour ne pas être afïectée. S'il neût pas appris à ms dépens quelle observation incisive et scrutatrice les lenuncs savent cacher sous les (hîhors de la distraction ou de l indifférence, Edouard eût pu se croire entièrement inaperçu; mais la jalouse sollicitude de madame de riamareil l'avait initié dès longtemps h ces petites dissimulatioii.s diplomatiques : il demeura donc Vermement pcrsuad»', un peu de vanité aidant, (pie [)as une boucle
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de SCS cheveux, pas un bouton de son habit, pa? une fleui de son gilet, n'échappaient en ce moment à un examen aussi scrupuleux que celui d'un capitaine inspectant sa compagnie ; à cette idée il sentit sa contenance s'empeser comme la cravate blanche qu'il avait arborée pour celte occasion solennelle.
— Je dois avoir la grâce d'un conscrit sous les armes, se dit-il, non pas sans quelque dépit; mon oncle est vraiment délicieux avec ses conseils. Je voudrais le voir à ma place sous le feu de cette batterie matrimoniale. J'ai l'air, j'en suis sur, aussi niais que ce jouvcncel de Boisgontier quand il regarde Eudoxie. Cela est assez désagréable; car enfin, parce que je veux rester fidèle à mon amour et ne pas me marier, ce n'est pas une raison pour paraître ridicule aux yeux de celte petite pensionnaire.
Tandis que Mornac, luttant contre l'influence d'une situation qui donne aux hommes les moins timides un air gauche et emprunté, cherchait à se décuirasser dans son habit, son voisin s'abandonnait à une préoccupation à peu près semblable; seulement, la roue de paon que le premier essayait pour une seule loge, le second l'étaîaitpour la salle tout entière. Garnier était un de ces Lovelaces de garnison qui croient aux irrésistibles séductions de l'épaulette; transporté à Paris, des avant-postes d'Alger où il faisait le coup de sabre avec les Kabyles quelques semaines auparavant , il avait pris naïvement au sérieux l'allégorie de Mars désarmé par Vénus, et tout en négociant le mariage de sa cousine, il méditait pour son propre compte une conquête aristocratique dcstint^e à charnier les loisir de ses trois mois de. congé. Une duchesse faisait soi ambition; mais la duchesse étant rare, il avait résolu (Ut rcrontcnler dune marquise. Au n^ilieu du balcon du Théâtre Italien, le Mars des chas.-eurs d'Afrique avait donc pris position carrément, comme un pacha sur
LE NOELD GORDIEN. If
le divan de son harem; ses yeux, habitués à dépister d'une (l<ini-li(Mie le burnous d'un Bédouin , se promenaient audacicusenicnt de loge en loge, cherchant, des baignoires à rainpliilliéâtre, la Vénus qii, devait couronner de myrtes son front brûlé par le soleil de la Mitidja. A chaque découverte qui lui semblait d'heureux augure, il relevait héroïquement ses moustaches, souriait avec une Nolupté martiale, donnait à sa j)runelle u!ie expression fascinatrice et s'élargissait outre mesure les épaules par le rengorgement de son buste athleti(|ue. Au bout d'une demi-heure de ce manège, le galant officier fut obligé de recuimaîfre que les grâces de sa personne ou de sa pose étaient autant de frais perdus, de perles méconnuo6, et que pus un seul lorgnon féminin n'avait le bon goût de s'enquérir du raiignifique militaire si triomphalement assis au balcon.
— 11 n'y a pas une jolie femme dans toute la salle, dit-il alors à Mornac, en faisant mine d'élouder un bâillement, et il seiiionça dans sa stalle, dédaigneux connue le renard qui trouvait les raisins trop verts.
Le reste de la représentation s'écoula sans nouvel incident. La chut^' du rideau impatiennnent attendue par tous les acteurs de cette scène fastidieuse qu'on appelle entrevue de mariage, charn)a surtout le conunandant, qui, en fait de musujue, ne goûtait que les trompetas de son escadron, et dont l'amour-propre n'avait pas trouvé la compensiilion qu'il esi)érait.
— Ouaaaaah' dit-il à son voisin, en parodiant malhonnêtement une gamme, chromatique, vous venez de faire une corvée dont je me souviendrai. C'est de:nain dimanche, j'irai à \d salle Chantereine; c'est là qu'on trouve des tenunes aimables et plus jolies que ^)utes vos \uSgucules; mais en ce moment il faut (pie je fasse mon métier de négociateur. Vous avez eu le lenq>s de prendra
le signalement de ma cousine; eh bien, comment la trouvez-vous?
— iMon cher commandant, répondit le jeune homme, la position dans laquelle je me trouve ne me rend pas aveugle; mademoiselle de Passerot est une charmante personne, aussi bien de toutes manières que puisse le désirer un mari.
— A merveille; maintenant il s'agit de voir si vous aurez produit le même effet. Je vais accompagner ces dames, qui demeurent, comme vous savez, à l'hôtel des Princes, rue Richelieu; c'est à deux pas d'ici. Nous avons à causer ensemble; ainsi, allez fumer un cigare dans le passage de l'Opéra; avant vingt minutes je suis à vous.
Mornac laissa passer l'officier, puis, à travers îa foule élégante qui encombrait les corridors, il se glissa secrètement sur ses pas, poussé par un sentiment de curiosité facile à comprendre. Masquée jusqu'à la ceinture par l'appui de la loge où elle était assise, mademoiselle Loïde ne s'était montrée à lui qu'en buste; cette idée le préoccupait autant que s'il eut pris complètement au sérieux son rôle de futur.
— Pourquoi, se disait-il, madame de Passerot, qui est une dévoie, n'a-t-elle pas voulu que l'entrevue ait lieu à la nies.se, ou bien dans une promenade, ce qui m'eût convenu, car on m'accorde une tournure assez distinguée? Pour encager sa fille ainsi jusqu'au menton, elle doit avoir ses raisons. La petite jouirait-elle de quelque défectuosité qu'on cherche à dissimuler le plus longtemps possible dans l'espoir que sa jolie figure me fera passer sur le reste? Un moment î je ne me soucie pas d'un lit de fer dans moii ménage. Eudoxie a une taille si /loble et si droite ! pauvre chère Eudoxie ! oh ! toi seule s a monde ! . .. Avant (le chercher à savoir si le ramage di cette jeune pio\iuciaie répond ù son plumage, il serait bon do m'as-