I.E ISiiLlD GORDIEN. 2k!t
— Paihleu! dit Dennezons à son ami tandis que le char à bancs se rcmetlait en marche, tu peux te Ihlter d'être le njortel le plus heureux de France et de Navarre. Je te connais une demi-do"'~ine de cousines toutes plus jolies Tune que l'autre. QucUj est celle-ci, la plus charmante de toutes, et que je n'avais pis encore vue î Une cousine ! C'est mon rôveà moi, et le sort veut que je n'aie que des cousins î
— Cela ne revient-il pas au même? répondit Félix d'un ton bourru.
— Tu te moques de moi ; on aime sa cousine, on i'cpouse quelquefois; tandis qu'un cousin est un ennemi donné par la nature.
Au lieu de répondre, Cortail mit la tôle à la portière, et s'adressant au conducteur :
— Le chemin est-il assez large pour que vous puissiez tourner ?
— Oui ! si ça vous est égal de verser dans le Donnant, répondit le flcgmaticpie Cénevois.
— Mt^rci. Coiitimuz donc ; mais à la premif'^re place favorable, faites demi-tour à gauche. Nous n'allous plus h Saint-Gervais.
Le cocher baissa la tête en signe d'acquiescement ; mais l'autre vovap-ur prit moins complaisainment celte proposition inattendue.
— Comment! s'i'cria-t-il, nous n'allons plus à Sainl- Cervais ! Et po'ir quelle raison, s'il te plaît?
— Que t'ir.porte Saint-Gervais? répondit Cortail. Je ne pense pas que tu tiennes lieaucoup à visiter quelques nu'chanles baraques en s;ipin penhirs au fond «le ce mau dit entonnoir. Quant aux natiucls i\c l'endroit, tu vien^» d'en vo'T un é^ hanlillon (|ui doit te sufiire.
— r/eèt précisément cet échantillon qui me donne envie de h'ive i)lus uuqile conniiis.saiice. Je te déclare que ta
cousine a des yeux noirs auxquels je sacrifierais au besoin ia Savoie et les vingt-deux cantons. Couiment s'appellet^Ile?
— Anastasie.
— Je le sais; mais son nonri de famille?
— Chateauvieux ; Pourtois de Chateauvieux. Son père, mort il y a six ans, était frère utérin de ma mère, et président de chambre à la cour royale de Lyon. Madame de Chateauvieux est donc bien incontestablement ma tante par alliance, quoiqu'elle veuille que je l'appelle ma cousine. Elle trouve sans doute que c'est assez d'une grande fille de vingt-trois ans, et ne se soucie pas d'avoir un neveu de trente-quatre.
— Cette rencontre n'a pas l'air de te plaire infiniment. Je crois qu'elle n'est pas étrangère à ton antipathie soudaine pour Saint-Gervais, dont tu me faisais ce matin encore le tableau le plus pittoresque?
— Tu n'as donc pas entendu que ma tante, car, elle a beau s'en défendre, elle est ma tante, me menaçait d'une confidence?
— Eh bien ! qu'y a-t-il là de si terrible ?
— Les confidences d'une femme de quarante-six ans !
— J'avoue qu'avec mademoiselle Anastasie la tâche serait plus agréable.
— D'ailleurs j'ai des raisons particulières pour être peu désireux de cet entretien.
En parlant de la sorte, les voyageurs arrivèrent au détour du sentier où mademoiselle de Chateauvieux leur avait appar". Machinalement Bennezons leva les yeux vers le hetro qui avait menacé la belle écuyère du sort d'Absalon. A travers les rameaux d'une branche presque horizontale, il aperçut un lambeau de gaze verte.
— Je ne m'étonne plus, dit-il, de l'accroc que j'avais remarqué à son voile; mais ce qui a touché une si jolie
tête ne doit pas servir dépouvantail aux moineaux.
A cps nioti Ir jt'uup homme ouvrit le tablier du charà-banr^ et s elauça dehors. Au moment ou ses pieds atteignaient la terre, il se trouva face à face avec uu cavalier dont l'appiu-itiou fut si soudaine, qu'où eût pu croire qu'il sortait du fond du torrent, comme autrefois le spectre de l'Argail venant redem;uKler son casque a Ferragiis. Cet inconnu, âgé en apparence d'une trentaine d'années, était doué d'une telle pmfusion de cheveux, de barl)e et de moustaches, qu'au premier coup d'œil on ne distinguait de sa figure que deux gros yeux noirs couverts d'épais sourcils joutant l'un contre l'autre. Son vêtement consistiiit en une courte redingote de velours verdàtrc, boutonnée jusquau menton. Pour coillure, il port.iit une casquette rouge, dont la forme coniq«ie et contournée affectiiit une réminiscence du bonnet phrygien. Ce symbole républicain était coniplété piff un ruban bleu, à liseré amarante passé à la boutonnière, dans lequel il était facile (le rceomiaître la décoration de juillet, alors dans la fleur de sa nouveauté, et par conséqutMit de sa gloire.
A\ant que Bennezons eût pu faire un mouvement pour exécuter son projet, létranger, dont les yeux s'étaient aussi fixés sur le feuillage du hêtre, se dressa sur les étriers, s'empara du morceau de gaze qu il mit à sa boutoruiiére, à coté de son nibiin; puis, laissant toiubi-r sur les deux amis un regard sérieux, éperonna son cheval, et disparut en deux sauts du côté ou s éloignait la cavalcade des baigneurs.
A la vue de son compagnon ébahi et immobile au milieu du sentier, (Portail partit d'un r( lat de rire.
— Il piuait, dil-il, cpie tu n'as pas .srul le goût des reliques. Voici un |M*lerin aussi dévùt (pie toi vi pliis alerte. Si du moins il a «ait eu la générosité (lt> p irtagiT !
— Alerte! ^ràce h son cheval, réiwaidil Armand avec
24 8 CEUVUES DE Cil. DE BERNARD.
un peu d'humeur. Mais je reverrai cet homme des bois. S'il est leste, en revanche il n'est ma foi pas beau, avec sa face à tous crins ! Il est impossible que mademoiselle Chateauvieux soit très-flattée de voir figurer un échantillon de son voile à la boutonnière d'un pareil orangoutang.
— Propos de vaincu, reprit son ami. Allons, remonte en voiture, et retournons sur nos pas. En partant tout de suite, nous risquerons moins de rencontrer ma tante.
— Retourne si tu veux, quant à moi, je continue ma route. Je suis trop curieux de voir ce qui adviendra de ce voile déchiré et métamorphosé en décoration. Que crainstu, après toutï D'être contraint par la présence de ta tante à ces frais de petits soins et d'attentions, apanage obligatoire des neveux! Eh bien! si la corvée te fait peur nous la partagerons.
— Tu ne sais pas ce que c'est que ma tante !
— Une femme qui a du être fort bien. Quand je te dis que je serai ton adjudant, ton remplaçant s'il le faut.
— En considération des beaux yeux d'Anastasie?
— Que t'importe, pourvu que je prenne pour moi les épines du rôled'écuyer? Sois tranquille, je sais comment on captive une femme d'un âge respectable. Madame de Chateauvieux joue-t-cUe le boston? je ferai sa partie; at-elle un polil ciiien ? je serai l'ami d'Azor II y a des gimblcllcs partout.
— D'abord, sache qu'à une femme de quarante-six ans on ne doit jamais parler carlin, ni boston, ni lunettes, ni tabac, ni chapeaux jaunes, ni de rien, en un mot, qui sente la douairière.
— Je paiicrai bals et spectacle, musique et poésie, ainour et ni'intcmps; première connnunion, s'il le faut.
— A la boiuKi heure ! [>uisque tu l'exiges, je me résigne; mais je te déclare qu'après diner je fais une Dré-
LE NOBLD GORDIEN. ?«ft
sentalion solennelle de ton aimable personne, et qu'à partir de là, le bras de madame de Chateanvieiix devient ta propriété exclusive. Je ne m'en mole plus. Souvienstoi qu'elle donne toujours le bras droit ; offre-lui le gauche, par conséquent. Ma tante a des idées fort chevaleresques: elle préfend qu^, même en accompagnant une femme, un cavalier doit toujours conserver libre la main <lont il tient son épée.
Cette discussion terniiuée, les deux, amis continuèrent leur roule et arrivèrent bientôt aux bains de Saint- (iervais.
Apn\s avoir pourvu à leur installation et donné un coiip d'œil aux curiosités fort peu curieuses de l'établissement, les voyageurs quitlj'ienl leurs blouses, en entendant sonner la cloche du dluer, pour endosser un costume plus convenable. A la porte de la salle à mnnger, ils rencontrèrent madame et mademoiselle de ('hateanvieux, qui avaient également échangé leurs redingotes d'amazone contre des robes de demi toilette dont la fr; îf^heur rivale send)lait annoncer deux sœurs plutôt qu'ime miTc accompagnée de sa fille.
— Ma chère tante, dit Cortail en les abordant, puisq»ie je dois'avoir le plaisir de pa.sser quelques jours près »le Yous, permetlez-moi de vous présenter mon ami, M. Armand de IJennezons, un de mes cau)aradesd(; lex garde.
— ('<• fi'rr est, pour monsieur amsi que jjour \ous, la m' ilh'urn i\v> recommandations, répondit madame de Chateauvicux tTec courtoisie, la garde royale est sûre
tô& ŒUVRES DE CH. DE BERNARD.
— Même devant les héros des glorieuses journées? demanda Bennezons en désignant d'un regard expressif le décoré de juillet qui s'avançait gravement, sa casquette rouge enfoncée sur Toreille.
— Surtout en face de ces messieurs^ repartit vivement la femme de quarante-six ans; car vous ne pouvez que gagner à la comparaison. Mais on se met à table, il nou? faut entrer.
A ces mots elle prit le bras d'Anastasie et franchit le geuîl d'un parallélogramme démesuré, plutôt semblable à un réléctoire qu'à une salle à manger, où une soixantaine de baigneurs avaient déjà pris place en observant pour unique loi de classement la date de leur arrivée respective. D'après ce règlement inviolable, en leur qualité de derniers venus, les deux amis s'assirent au bout de la table, tandis que madame de Chateauvieux et sa fille s'allèrent placer du même côté, mais à quelque distance, près d'un monsieur à cheveux gris, fashionable sexagénaire, portant la tête droite, regardant avec affabilité, quoique de haut en bas, souriant souvent, ne riant jamais; d'ailleurs parfaitement brossé, peigné, lustré, offrant en un mot, dans sa personne comme dans ses manières, une de ces physionomies à la fois patriarcales et aristocratiques qu'on ne rencontre guère en France que parmi les membres de l'ancienne noblesse. Au premier coup d'œil, on devinait en lui le gentilhomme; au second, on reconnaissait ce que les Anglais nomment, dans un sens exclusif, le gentleman.
— Vois-tu, entre ma tante et ma cousine, cette tête gracieusement respectable? demanda Félix à son voisin; C'est un représentant de la vieille France qui fera de noire rôle do cavaliers servants une véritable sinécure. Le connais-tu?
— (iuclque chevalier de Coblcntz, répondit Bennezons.
LE ^GBLD GORDIFN. SM
-^ Tu n'y es pas. C'est le marquis de MontespaTd.
— Le pair de France?
— C'est-à-dire l'ex-pair, car la nvolution de juillet lui t enlevé son manteau lleurdulisé, ainsi qu'à nous deux nos niodestes épaulettes. Il est un peu le parent et beaucoup l'ami de ma respectable tante. Du vivant de monsieur de Chateauvieux, les médisants se permettaient de gloser sur cette amitié plus intime, en eflét, que ne le comporte d'ordinaire un arrière -cousina^^e; mais depuis que l'amie est veuve et que Tami a soixante ans, les mauvaises langues ont fait silence : le monde finit toujours par consacrer ce qu'il a Uâmé d'abord, et son approbation manque rarement à qui sait l'attendre. Qu'as-tu donc ? tii ne m'écoutes pas !
— Tu |)arles fort bien cependant ; mais c'est ce héros (!♦• juillet qui me cause des distractions ; il a trouvé moyen de s'asseoir précisément en face de ta cousine.
— Cela prouve seulement qu'il e^t arrivé en même temps qu'elle, car celte table a l'air d'un bureau d'oinni- Ini5 ; ( liacun s'y assied d'après son nuu»éro d'ordre. Il ni<* semble (jue le décoré a supprimé la gaze verte à sa boutonnière?
— Il aurait aussi bien fait de supprimer sa redingote râpée, n'[)()ndit Armand avec la doulile ironie d'un bomme du monde bk'ssé d'un njaiujik' d'usai^e, et «l'un amoureux naissant, toujours prêt à ridiculiser son rival. — 11 est le seul qui ne se soit pus habillé jMjur dîner. Et pui<, Dieu me pardoime ! le voilà qui coupe son pain. Je >«»rs sûr maintenant qu'il a mange le potage à l'aide de su lour» betlt;. C'est un bonune jugé.
Cet arrêt prononcé, l'ex oflicier de la garde royale rentra dans un silence dédaigneux et peut-être jaloux, qu'inlerronqVirent à peine de loin en loin les vulgaires incidente du repas. Apn^ dîner, les baigneurs, profitant d'une
belle soirée d'août, se disséminèrent par groi:<*ies sur une étroite esplarade, fermée,, d'un côté, par le Bovmant, de Tautre, par plusieurs petits logis en pierre, luxc'rnouï,qiH servaient d'aile au bâtiment principal. Laissant sa liiie au milieu d'un groupe féminin qu'égayait l'amabilité sénile du marquis de Montespard, madame de Chateauvieux rejoignit Cortail, qui s'esquivait sur cette espèce de préau, dans l'espoir promptement déçu d'y fumer en liberté. A la vue de sa tante, qui lui prit le bras d'un air sérieux, celui-ci jeta, par un geste d'humeur, le cigare qu'il était près d'allumer, et attendit en silence la confidence à laquelle il ne pouvait se soustraire.
— Mon cher Félix, lui dit madame de Chateauvieux, ce n'est pas sans raison que j'ai insisté pour que vous vous arrêtiez à Saint-Gervais. Nous nous trouvons, Anastasie et moi, dans une position propre à nous faire désirer la présence, peut-être même l'appui d'un membre de notre famille. En un mot, j'ai un service à vous demander.
— J'espère, ma tante, que vous ne doutez pas de mon dévouement, répondit Cortail d'un ton assez froid.
— D'abord, interrompit la veuve du président avec un sourire forcé, quittez donc cette habitude de m'appeler votre tante à chaque propos ; cela vous donne un air petit garçon, passablement ridicule pour un homme de votre âge.
— Qu'à cela ne tienne , ma tante , répondit l'incorri^ gible officier; je vous appellerai ma nièce, pow peu quft cela puisse vous plaire.
— Il ne s'agit pas de cela. Parlons sérieusement. Avez-vous remarqué un individu , porteur d'une physionomie sinistre et de la croix de juillet, qui se trouvait assis à table en 5ace de moi?
— Vous voulez dire en face d'Anastasie?
— Précisément. Je vois que vos Oï/servations ont pré-
LE NŒUD GORDIEN. ibl
cédé ma confidence; elles m'épargneront la moitié du chemin. Vous l'avez deviné, c'est au sujet de cet homme que je veux tenir avec vous un conseil de famille. Vous savez qut depuis la ré\olution j'ai presque^toujours habité la Suisse, où plusieurs de nos amis, chassés de Paris par les événements de 1830, ont cherché un asile. Nous avions passé fort tranquillement une partie de Tété à Genève avec M. de Montespard, les Castignon, les d'Haute court et plusieurs autres familles légitimistes, lorsque, un l)eau matin, ce personnage est tombé du ciel à VÉcu de Ccnève, où nous logiims. Quand je dis du ciel, il est impie do supp^oser qu'un décoré de juillet puisse venir de là; mais c'est une manière de parler. Quoi qu'il en soit, depuis le jour de son arrivée , ce monsieur, sans en être |)rié le moins du monde, s'est constitué notre garde du corps. Aux promenades, aux spectacles , aux concerts, f ur le lac, partout enfin, nous étions sûres de le ti ouver sur nos pas. Je n'ai pas besoin de vous dire ce qu'une pareille obsession , de la part d'un être à bonnet rouge, à d'impatientant et d insupportable. Anastasie, qu'il se peri.ietlait de poursuivre de ses regards passionnés (il a de fTOs yeux farouches qu'il croit peut-être ex[)ressifs), Anastasie en avait les nerfs tellement agacés, que j'ai craint un instant qu'elle ne tombât malade. C'est en partie pour nous soustraire à cette persécution que nous sommes venues à Sainl-Cervais. Eh bien ! s;ivez-vous qielle est la première personne que nous avons aperçue h table, en face de nous, le lendemain de notre arrivée î Le héros do juillet, avec son immuable redini^'ote vertolive, sa barl>e négligée et son regard impitoyable. Depuis quinze ji)urs, il nous continue le supplice qu'il nous ;iit infligé à C«nève. Anastasie ne peut pas faire un pas, r iilc ou accompagnée, sans voir sor'iir tout h coup de «Jjclqiie buisson cette figure de sauvage qui lui fait une
is
5ij4 OEUVRES DE CIL DE BERNARD.
peur horrible. Heureusement vous voici. Jusqu'à présent, ce monsieur^ voyant qu'il avait affaire a deux femmes sans défense /s'est cru en pleines barricades; mais votre présence lui imposera^ je Tespère.
— Maintenant, ma belle tante, qu'attendez-vous de moi? demanda Félix, qui avait écouté ce récit sans manifester la moindre émotion.
— De la part d'un militaire et d'un gentilhomme la question peut paraître singulière , répondit madame de Chateauvieux avec un sourire ambigu ; ce que j'attends le vous, mon cousin, c'est que vous signifiez à cet fndividu d'avoir à cesser sur-le-champ une conduite dont je me trouve offensée , surtout à cause d'Anastasie.
— Il est possible , observa froidement l'officier , qu'à une injonction de cette nature il réponde en m'envoyant promener, et c'est ce que je ferais à sa place; dans ce cas, il en résultera probablement un duel.
— Eh bien ! n'avez-vous pas votre épée ? demanda d'un ton superbe la femme à sentiments chevaleresques.
— Sans doute, et tout à votre service, s'il m'estprouvé que vous en ayez réellement besoin. Veuillez donc , je vous prie, me citer quelque insulte, quelque impertitinence, ou seulement quelque inipolilcsse dont ce monsieur se soit rendu coupable envers vous; la moindre chose qui me mette dans mon droit ; par exemple , un propos déplacé, adressé par lui à ma cousino.
— Vous êtes fou. Jamais cet homme n'a) purlc à ma fille ni à moi. Ici notre société est en majorité et fait lu loi; malgré ses efforts pour y être admis, nous l'avons, en raison do sa croix et de ses manières, frappé d'un ostracisme sans pitié; la \h qu'il mène ici est celle d'un pana que nul ne fréquente et que chacun re|,:L»usse.
— Alors je vois que ses crimes se réduisent à jouer ie
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rAîe du S(^)litaire, à se poster sur le p:»ssap:e d'Anastasi<»^ à la contempler sentimentalement h travers le feuillage et. pour nK'fait supr^^me, h dîner en face, mais séparé d'elle par une table larpe de six pieds. Cela est sans doute fort ridicule, mais ne me donne pas le droit d'intervenir-raisoniiahlement à main armée.
— Puisqu'il vous faut des raisons raisounablc^ , suivezmoi , répondit madame de Chatcauvieux avec une sorte d'aiirreur mal déguisée.
Elle se diriprea, en parlant ainsi , vers un petit pavillon dont le rez-de-cliaussée servait de salon de compagnie. Hedoutant l'humidité du soir que rendaient plus ftcre le voisina;ze du torrent et la portion môme de l'établissement qui , fermé de toutes parts par une montagne perpendiculaire, semble construit aii fond d'un puits, plusieurs baipTieurs s'étaient déjà réfugiés dans cet asile sans feu et presque sans lumit>re;^''orte d'antre inbospitalier dont rougirait un cabaret de village. Madame de Châteauvieux traversa ce soi-disant salon sans parler à personne, et ne daigna pas accorder un regard au décoré de juillet, qui s'était levé avec empressement pour lui faire place. Le maintien roide, la physionomie sévère , elle s'approcha d'une table placée prés de la ch«'minée , et sur laqjielle s»' trouvait le registre où les voyageurs ont riiabilude d'écrire leurs noms ; elle ouTril ce livre, posa l'index dans le haut d'une page ; puis, se retournant vers son neveu , lui jeta un regard qu'efit fidèlement traduit la célèbre interrogation de Manlius : — Qu'en dis-tu ?
Cortail . e pencha vers le registre et y lut, au-dessus du doigt de sA tante, plusieurs lignes dont la preuiiere, qui était imprimée, renfermait les indications suivantes, séparées par autant de file ts :
ROM. — î*n*:50M<;. — OUALITÉI. — I^OU L ON TIIWT.
Immédiatement au-dessous, une main évidemment féminine avait écrit avec un certain grossoiement à intention majestueuse :
Madame de ChateauvieuXj — Jeanne, — noble, — Genève. Mademoiselle de Chateauvieux, — Anastasie, — id., — id.
Enfin, sous cette dernière ligne, une plume dont M. Prudhomme eût pu s'enorgueillir avait buriné les mots que voici :
Guibout, — Alexandre, — décoré de la croix de juillet. — France^
Puis venaient d'autres noms sans intérêt.
— Eh bien î vous ne dites rien ? demanda la femme entre deux âges d'un ton vif et un peu sec.
— Je dis, répondit Félix, qu'il se nomme Alexandre Guibout et qu'il possède une magnifique écriture contre laquelle j'échangerais volontiers mes pattes de mouche ; quant au délit, j'avoue que je ne le découvre pas.
— Vous ne voyez pas l'impertinence préméditée de ce paraphe par lequel votre héros s'est permis d'accoler son nom à celui de ma fille ?
Hasard ou intention, l'E final du mot Alexandre se terminait par une sorte de volute ascendante, admirable sous le rapport calligraphique, et dans laquelle se trouvait amoureusement enlacé le nom d' Anastasie, placé précisément au-dessus. En se posant de nouveau sur cet audacieux enroulement, le doigt de la veuve indignée semblait près de trouer le papier. L'officier de la garde avança la lèvre inférieure et hochant la tête avec un sérieux iffecté :
— Ceci devient grave, en effet, répondit-il , mais avant de décider si ce trait de plume mérite un c^up d'épée> il me semble qu'une expertise d'écrivains juréf serait indis-
LE NCEID GORDIEN. 25 7
pensable. L'affaire est du ressort de Brard et de Saint- Omer plus que du mien ; car enfin, cette accolade peut être innocente; chacun signe à sa guise; les uns paraphent en dessous, les autres en dessus, et s'il était prouvé que ce M. Guibout a l'habitude d'embellir son écriture de serpentin^, de tire-bouchons, ou autres arabesques^ que pourrait on lui dire ?
Madame de Chateauvieux ferma brusquement le registre et s'assit près de la table, dont sesdoij^ts, entraînés dans une sorte de galopade nerveuse, martelèrent le tapis comme s'il eût été le clavier d'un piano.
— Vous avez sans doute beaucoup d'esprit, et je sais que vous plaisantez à ravir, dit-elle enfin avec une colère concentrée ; mais il est des questions de délicatesse, des ihoses de tact et de convenance au sujet desquelles votre esprit lui-mt^me peut se montrer en défaut. Je n'ai pas besoin de votre avis sur un fait jugé dans mon opinion ; ce que je vous demande, c'est un service sans i»hrases. Que votre sentiment dilïère du mien, peu importe, ce me semble. Les hommes d'autrefois obéissaient aux femmes sans les contredire. Aujourd'hui , au lieu de servir, on argumente, et la discussion dispense du dévouement.
— Ma chère tante, répondit Félix avec l'inipassibilité poliment ironique qui lui était habituelle, voulez-vous bien me permettre une question? J'admets que la conduite de ce M. Guibout soit aussi monstrueuse qu'elle vous partiit lélre ; mais, dans ce cas, comment se fait- il que M. de Montespard, votre parent ainsi que niui, et votre ami depuis longtemps, ne se soit pas chargé d'une admonestation que légitimerait son Age en la rendant naturelhmrnl pacifique? Je ne pense pas (ju'au fond vous veuilles la n»ort de personne; et si j en crois \u:\ connaissance du cœur masculin, la parole d'un vie illard auruil ;:iur ce iuroucho républicain une autorité qu'ublien-
is.
258 ŒLVUiîS DZ Cil. DE BEIINA:.D.
drait plus dilTicilement Fintervention d'un homme de mon âge.
— D'abord M. de Montespard n'est pas un vieillard, répondit sèchement Tamie de l'ex-pair de France; ensuite des raisons particuhères lui interdisent tout contact avec nnd-îvidu dont nous parlons. Ce M. Guibout est le neveu d'un personnage du même nom, paysan enrichi, libéral renforcé , acquéreur de biens nationaux , maître de forges, grand industriel, tout ce que vous voudrez, en un mot, et voisin de campagne du marquis, dans le Beaujolais. Après la révolution de juillet, M. de Montespard s'était retiré dans son château , sans que personne songeât à l'inquiéter, lorsqu'un beau jour votre chevalier de barricades est arrivé de Paris chez son oncle , l'esprit enflammé par la victoire, et avec des idées de propagande révolutionnaire dont vous devinez le résultat. Deux jours après son arrivée, la position de ce pauvre marquis n'était plus tenable; c'était tous les jours quelque provocation nouvelle : l'arbre de la liberté planté devant le château, la Marseillaise et la Parisienne chantées sous les fenêtres, les ouvriers des forges en émeute perpétuelle, les charivaris, les vexations pour la garde nationale ! enfin 'les choses sont venues à ce point que M. de Montespard a cru devoir s'absenter momentanément de sa terre. Vous comprenez alors que, se retrouvant en face du sieur Guibout , le sentiment de sa dignité , le respect qu'il se doit à lui-même, lui font un devoir du silence le plus dédaigneux.
— Oui, je comprends, répondit Félix en souriant :-
Louis, les animant du feu de son courage,
Se plaint de sa grandeur qui l'attache au rivage.
Et vous pensez que les mêmes considérations de ma-
LE NOEID GORDIEN. h9
jesté à maintenir n'exislfnt pas pour un petit gentillàire comme moi. Je vous remercie de cette distinction. Maintenant, une seconde et dernière question, si vous voulez bien me la permettre. Vous rappelez-vous, mon aimable tante, une petite promenade que nous Hmes, il y a deux ans environ, le long des boulevards, depuis le passage des Panoramas jus<|u'à la rue de la Paix?
Madame de Chateauvieux rougit légèrement, grAce devenue rare à son Age, et froissa le tapis de la table au lieu de répondre.
— Je vais réveiller vos souvenirs s'ils sont effacés, poursuivit Cortail sans s'émouvoir de ce symptôme orageux ; vous alliez faire des cmpkttes dans différents magasins, et j'avais l'honneur de vous donner le bias. A l'angle des Bains-Chinois^ nous rencontrâmes un jeune homme qui, selon vous, et je dus vous croire, se permit de nous regarder de travers de la manière la plus insolente. Sur votre observation, j'allai lui demander raison de ce regard; car alors, ainsi qu'OEdipe,
J'étais jeune et »U{ erbe.
Au lieu de m'adresser des excuses, il s'emporta, et se prétendit insulté. De fait, le seul tort de ce pauvre diable était (le loucher horriblement. Bref, nous nous disputâmes; le lendemain, nous nous battîmes; et, comme la cause la plus jiibte ne triomphe pas toujours, d'un coup de pistolet je guéris mon adversaire de son uiauvais œil ; en sorte que maintenant, à cela près qu'il est borgne, il regarde comme tout le monde. Je l'ai rencontré trente fois depuis,* et jamais sans éprouver un remords, jamais sans me faire le serment solennel d'apporirr désormais moins de légèreté dans une affaire aussi sérieuse que l'est un duel ; car enfm, au lieu de l'éborgner, j'aurais pu le tuer, et je ne me le serais pardonné de ma vie.
— Voilà des sentiments fort chrétiens, et qui vous assureront ^une vieillesse paisible, dit madame de Château vieux avec un ricanement dédaigneux.
Cortail lissa ses moustaches en souriant.
— La paiXj répondit-il ensuite, convient à la vieillesse des femmes au moin:« autant qu'à celle de» hommes. Si j'étais un élève de Saint-Cyr ou de FÉcole polytechnique, ou seulement un étourdi comme il y a deux ans, votre moquerie me pousserait sans doute à quelque nouvelle sottise; mais j'ai trente-quatre ans, malheureusement; malheureusement aussi je me suis battu cinq fois, et mes preuves sont faites. Soyez-en sûre, je connais les devoirs que m'impose notre parenté, et pour les remplir je n'ai pas besoin de coups d'éperon. Le jour où une insulte réelle et non imaginaire sera faite à vous ou à ma cousine, vous me verrez prendre ma place entre vous et l'offenseur. Jusque-là, souffrez aue je garde mon épée dans le fourreau, car le donquicfjottisme n'est pas mon fait. Qu'y a-t-ii de vrai dans tout ceci ? M. Guibout a conçu pour ma cousine un amour qu'il manifeste d'une manière gauche et puérile. Je vois là un ridicule, peutêtre, mais non un outrage. Anastasie est assez bien pour causer une passion extravagante; et vous-même, ma belle tante, devez être habituée aux folies que le cœur inspire. N'ai-je pas entendu dire que, pour avoir le bonheur de faire de la musique avec vous, M. de Montespard avait appris à pincer de la guitare... autrefois?
Au lieu de répondre, madame de Chateauvieux foudroya son neveu d'un regard rajeuni par le courroux, et lui tournant brusquement le dos, adressa la parole à une vieille daine assise de l'autre côté de la table.
— Ma tante est encore bien quand elle se met en colère, se dit Cortail; l'indignation lui colore le teint et lui rend l'œil brillant comme une escarDoucie ; cerics, il
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te rompt des lances pour des femmes qui ne I.i v;tlent pas; mais en conscicuc« ceci regarde &1. de Monl^^pa^d.
La nuit étant venue pendant ce dialogue , le salon s'était rempli peu à peu. Plusieurs parties de jeu, plaisir unique des vétérans de la société, se formaient dans les angles réservés pour cet usage. Au milieu, autour d'une glande table ronde, un cercle de jeunes femmes, tra- \ aillant à ditleienls ouvrages, se livraient à une conversation futile, décousue, moqueuse d'ordinaire, quelquefois spirituelle, le plus souvent insignifiante et vide, propre, en un mot , à faire illusion aux auditeurs en leur persuadant que la sc(*ne se passait à Paris plutôt que dans un désert de la Savoie. Painii les rares pri\il«'^iés admis prés de ce groupe d'élite, Armand de Bemiezuns se faisait remarquer par un empressement particulier. Usant, avec l'aisance insinuante d'un honmie bien élevé, des droits que lui donnait sa présentation à madame de Cliateauvieux , il avait réussi à s'asseoir derrière Anastasie; la niaiiit-re coniplaisante dont la jeune fille tournait la léte pour l'écouler ou lui répondre présageait une de ces intimités improvisées pour ainsi dire, auxquelles ne se refusent pas les gens de la plus exclusive compagnie, tant elles semblent autorisées par les niœurs txerptionnelles des eaux. D'ailkurs, une éducation plus anglaise que parisienne*, le Si-jour de Genève, riiabitnd»; de voir des étrangers, l'exemple de sa mère , l'iiidrjrîndance de son esprit, enfin l'assurance qu'inspire l'usage du monde jointe à une instruction variée, domiaienl à mndemoiscllo de Cli;'.lcau\ieu\ un aplonib facile et gracieux, causa
d'une méprise journalière dont elle ne se trouvait flattée qu'à demi. En la voyant pour la première foi?, tout le monde lui disait : Madame.
— Je parais donc bien vieille ? demanda-t-elle un jour à sa mère, avec une inquiétude mêlée de dépit.
— Tu parais charmante , répondit celle-ci, qui professait un exlrême dédain pour la timidité silencieuse et gauche,- partie obligée de l'uniforme dans les pensionnats de Paris.
Ainsi encouragée, Anastasie était devenue, en effet, extrêmement aimable , trop aimable même selon quelques-uns; car il est des esprits chagrins toujours prêts à chercher la cantharide dans la rose. Pleine de déférence envers les femmes âgées, polie mais prudente avec celles de son âge , elle réservait de préférence pour la société des: hommes dont le mérite lui semblait digne de cette faveur , les charmes d'un esprit que colorait un mélange d'enthousiasme artistique et d exaltation chevaleresque. Ses succès la conlraigniïont promptement à se ranger à l'opinion générale qui la proclamait une personne accomplie. Contente d'elle-même, elle se fût trouvée avare en épargnant une amabilité dont elle voyait les miettes les plus chétives disputées à ses pieds par d'élégants afEamés. Elle était donc généreuse, parfois jusqu'à la coquetterie ; écoutait en souriant, répondait des yeux ainsi que de la voix ; parlait bien, et beaucoup, et de tout. Au besoin, elle eût renouvelé la thèse de Pic de la Mirandole. L'intelligence d'une jolie femme n'équivaut-elle pas à romnisclence?
En ce moment, Bennezons se trouvait sous le charme d'une conversation abondante , dont il avait fini par obtenir la jouissance à l'exclusion de tout autre concurrent. De son côté , pour plaire à une si diserte interlocutrice , il se ruinait en (rais , selon l'usage des jeunes gens de
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Paris, qui mettent volunticrs tout leur esprit à Tavaiitf^Hvda et ne sont januiis si aimables que la preinière fois. Après avoir épuisé plusieurs questions littéraires, les controverses sentimentales ne s'improvisant guère qu'avec une teninie mariée, le jeune homme amena la discussion sur la peinture, car il pei{^'nait. Une fois qu'il eut laissé soupçoi./ier son talent, il se vit oLli-é d'en donner une preuve, et alla chercher un album, dont ses œuvres personnelles ne faisaient que la moindre richesse , car plusieurs dessins sij^nés par Deveria, Decamps et Ro<iu('plan donnaient à ce recueil une valeur positive. Cette manœuvre, inspirée par une innocente vanité , fut une maladresse; l'espt'ce de tête-à léte qu'Armand avait su se iHénajj'er jusqu'alors se trouva rompu , son album ayant attiré Tattention générale. Peut-être fut- il consolé de ce contre-temps par la louange; briller aux yeux d'une femme c'est lui parler encore, et l'éloquence du triomphe est presque toujours la plus pénétrante.
Parmi les témoins de cette scène , deux surtout contemplaient les succès de l'officier de la giirde avec une mauvaise humeur à peine déguisée. D'abord M. deMontespard, qui, grâce à une disette absolue de jeunes gens, s'était liouvé jusipi'alors la Heur des pois du salon de Saint- Gervais ! Fleur un peu fanée mal^M'é son parfum d'exquise |M)lilesse, et que menaçait d'un détronement imminent l'arrivée d'un homme élégant , aussi parfaitement élevé que le niarcpiis lui-même , de |)lus joignant à ses ai Mes avantages la jeunesse, le premier de tous. L'autre ^léeonîent était Alexandre Guilnjut. Assis à l'écart, derrière une table de boslon, teiianl, par contenance, lu Quulidicnne , le seul journal Iranvais admis en Savoie, et qui devait biùler les doigts du décoré de juillet comme l'eau iNMiite brûle, dit-on, ceux du diable, il promenait un regard rancuneux sur le groupe aiistucratiqae
dont Tavait exclu Tintolérance de madame de Chateauvieux. Ses gros yeux, rendus plus saillants encore par la pâleur de ses joues, ainsi que par Fencadrenient volumineux d'une chevelure bouclée et d'une barbe touflue, prenaient, surtout en se fixant sur Anastasie ou sur le jeune officier, une expression d'amertume voisine de la menace. En traversant le salon pour s'approcher de sa cousine , Cortail , qui possédait une rare promptitude d'observation, intercepta au passage un de ces regards farouches; en même temps, son oreille, aussi exercée que son coup d'oeil, entendit M. de Montespard, disant à un de ses voisins , personnage d'une haute taille et d'un aspect sévère :
— Castignon, dans notre jeunesse nous écoutions les vieillar<ls: aujourd'hui la mode est changée; ce sont les vieillards qui doivent écouter les jeunes gens. Ce monsieur avec son album me rappelle Diderot, qui, selon Voltaire, était meilleur pour le monologue que pour le dialogue.
— Mon cher, dit Félix en s'asseyant derrière Bennezons, rien ne manque à ton succès; tu as déjà trouvé moyen de te faire deux ennemis.
— Ta cousine est la femme la plus ravissante que j'aie jamais vue, répondit Armand, livré par anticipation à la préoccupation habituelle aux amants.
Madame de Chateauvieux, dont le visage avait recouvrai peu à peu sa sérénité, s'approcha de la table de travail, et avec l'aisance d'une femme supérieure, qui, dans tous les salons, se regarde comme chez elle, prit une paire de ciseaux don; elie frappa deux ou trois coups sur le tapis. A ce >ignaL é(|ui valent au bruit de la sonnette du président de la chambre, le silence s'établit et tous les yeux se Axèrent sur la reine des eaux.
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— Mesdames, dit-elle, la soirée se passe, et nous oublions nuire vente.
— En etiet, c'est aujourd'hui qu'elle doit avoir lieu, répondit-on de toutes parts.
Sur un signe de madame de Chateauvieux, plusieurs hommes, de ceux-là qui dans le monde adoptent l'emploi de complaisants et aident au besoin les domestiques, sortirent mystérieusement du salon. Ils revinrent bientôt après charjj'es d'une foule de petits objets, broderie, cartonnante, tapisserie, bourses, porte- njontres, inutilités de toute espèce qu'ils rangèrent triomphalement sur la table,
— Avant de commencer, reprit la dame patronnesse, il est une autre œuvre de bienfaisance que nous ne devons pas oublier. Plusieurs personnes airi\ees depuis peu à Saint-Ciervais n'ont pas encore pris paît à notre souscription pour les détenus politiques de la Vendée. Nous espérons qu'elles voudront bien joindre leurs ollrandes aux nôtres. Anastasie, vous vous êtes chargée du rôle de quêteuse.
— Que la peste t'étouffe ! dit tout bas Félix à son ami; sans toi, en ce moment nous fumerions tranquillement un cigare, au clair de lune, sur la roule de Cliamouny, au lieu de nous voir égorgés par la bienfaisance de ma tante.
A la voix de sa mère, mademoiselle de Chatoau\ieux s'était levée prestement. Improvisant une bourse au moyen d'une petite corbeille empruntée à la table de boston, elle commença aussitôt sa tournée avec une bonne grâce qu'eùi enviée une quêteuse de Saint-Rocli.
— As-tu de l or? «lit Bennezons à son voisin après avoir précipitajument bouleversé toutes s» s poches.
Cortail liaus<;a les épaules et lui glissa dans la main une pièce de vingt francs.
— Donne-moi un double louis, reprit le jeune homme.
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qui trouvait toute offrande mesquine en songeant à la beauté de la quêteuse.
— Calme toi; nous ne sommes pas au bout de nos actes de bienfaisance. Après les Vendéens tu vas voir venir les blessés de la garde, les pensionnaires de la liste civile, toutes les infortunes de notre parti, à la file : tu peux te reposer sur ma tante, elle te fournira roccasion de déployer ta magnificence.
Anastasie récompensa Bennezons par un regard céleste et s'approcha de son cousin.
— Vous savez que je suis pauvre, lui dit celui-ci en couvrant d'un écu de cinq francs la pièce d'or offerte pav son ami ; d'ailleurs, poursuivit-il avec un sourire malicieux, je suis presque votre frère, et cette parenté me dispense de toute largesse chevaleresque.
Alexandre Guibout s'était levé pour se placer sur le passage de mademoiselle de Chateauvieux ; en la voyant venir à lui, gracieuse et charmante, encore embellie par l'animation que cause un rôle quelconque joué en face (lu public, il prépara une offrande destinée à éclipser toutes les autres ; mais comme l'œuvre de bienfaisance à laquelle il allait prendre part avait une couleur légitimiste, le décoré de juillet crut devoir concilier l'austérité de ses principes et la faiblesse de son cœur par une sorte de profession de foi qu'il débita d'un ton dogmatique, de manière à être entendu de ses voisins.
— Après le combat, dit-il, les ennemis sont frères, et le malheur n'a plus d'opinion.
Malgré l'antipathie que lui inspirait cet adorateur à bonnet rouge, Anastasie eut sans doute agréé son tribut, car en ce moment le petit amour- propre^ de quêteuse dominait en elle tout autre sentiment; mais un impérieux regard de sa mère lui interdit une condescendance jugée inconvenante. Avertie par ce coup d'œil, la jeune fille
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passa, rapide comme une gazelle, devant le décoré mis à rindfx- et relira la petite corbeille vers laquelle il étendait la main. Udc pluie de pièces de cinq irancs s'éparpilla sur le parquet ; à ce bruit tous l»s ytux se fixèrent sur le républicain, (jui, sans songer à ramasser son argent, demeurait immobile, la face rouge jusqu'aux oreilles, les yeux écarquillés, et les cheveux hérissés en i'ppaicnte plus encore que de coutume.
— Que penses-tu de la charité de ces dames? demanda Félix à son compagnon ; elles aimeraient njieux, je crois, laisser mourir de f.iim un malheureux que de le secourir au moyen d'un écu mal [)ensant.
— Je pinse, répondit Bennezons, que ce personnage h mine patibulaire a eu raison de voler à ta cousine un morceau de scm voile ; car, à coup sûr, jamais il ne l'aurait obtenu d'elle.
Cortail se contenta de sourire d'un air un peu moqueur, et s'approc ha de la table où h» vente allait commencer. Tn monsieur de quarante ans, gros, frais. Irisé et suurian^, s'était créé coiunii&.>^ire-pri£eur, emploi qu'il rcnq^lissait ;\ la satisfaction générale, en proclamant chaque article d'une voix claire et grasseyante.
— A quelle infortune voire philaiithropie destine-t-ellc le produit de cette vente ? demanda Félix u sa cuUi>ii:0 en se plaçant derrière elle.
— Aux pensionnaires de la liste civile, n^pondit Anas- 4asie; pour ma part, j'ai fait un cordon dr montre ; j'espiTC, Félix, que vous s<^Tez assez aimable pour l'acheter.
— J'a/ Dcnlu ma montre à LaiLsanne, re()ondit l ofli cier fort decidt; à défendre son modeste bmlget contre hi formidable hienfaisimce de ses parentes.
Après la mise aux enchères de plusieurs «iilicles in-i- ^nifianls, le c<»inmisiaire amateur souiil a\e<- une^orle do béatitude, et de sa voix de fausset la plus in^idleu:ic :
— Messieurs, dit-il, voici un objet qui s'adresse à vous ; un joli cordon en soie, d'un travail exquis, pouvant servir pour une montre ou pour un lorgnon. Cet ouvrage a été offert par niademoiselle de Chateauvieux. Combien le charmant cordon? Nous disons pour commencer : cinq francs !
— Vingt francs ! dit Bennezons qui prononça ces mots d'une voix timide, tout officier de la garde qu'il avait été.
— Un cordon de vingt sous ! grommela Félix en se renversant sur sa chaise de manière à ôter à sa cousine tout espoir de le voir surenchérir.
Malgré son intolérance aristocratique, mademoiselle de Chateauvieux était femme; l'enchère exagérée de son nouvel adorateur Tavait flattée d'abord, mais en voyant que personne ne s'empressait de la couvrir, elle éprouva un mouvement de dépit qui, soudainement, humanisa son orgueil. Par un mouvement imperceptible ; elle tourna ses beaux yeux noirs du côté d'Alexandre Guibout, qu'elle n'avait pas voulu voir jusqu'alors, et lui jeta, plus prompt que l'éclair, un regard qui disait de la manière la plus expressive :
— Et vous ? n'avez-vous pas envie de mon cordon ? En toute autre circonstance, le décoré se fût mis à
genoux, mais la blessure faite à son amour-propre saignait encore. Au lieu d'obéir à un désir si clairement manifesté, il fronça le sourcil, sourit avec une sorte de dédain vindicatif, et ne dit mot. Confuse et courroucée de ce silence, Anastasie détourna la tête en rougissant.
— Vingt francs ! clama le commissaire-priseur; personne n'en veut plus? adjugé, pour vingt francs^ à M. de Bennezons.
En voyant la rougeur qui couvrait les joues d'Anaslasie, l'officier de la garde royale se passa la tresse de soie autour de la cravate, aussi triomphalement que si c'eût
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été le collier du Saint-Esprit ou le grand cordon de la Légion d'honneur. Ces mani»'Tes de cunquéiant redoublèrent le dépit de mademoiselle de Chaleauvieux, qui se dit involontairement :
— Si h vente avait eu lieu avant la quête, ce M. de Bennezons n'aurait pas eu, pour vingt misérables francs, un objet qui m'a coûté un jour de travail.
~^ Tu es adorable ! vint dire Cortail à son ami ; comme je m'intéresse à tes succès, je te préviens qu'on va vendre des allumettes fabriquées par ma tante. Je suppose que dans celte occasion solennelle ta galanterie ne se démentira pas. Tu sais que pour plaire aux filles , il faut captiver les mères.
Plus frappé de l'axiome que sensible au persiflage, Armand ne laissa pas échapper l'occasion de faire sa cour à la mère d'Anastasie. Pour la modeste somme de quinze francs, il entra en jouissance de vingt-cinq allumettes en papier, fort agréablement découpées et charmant le regard par la variété de leurs couleurs. Ce beau trait obtint sa récompense.
— En vérité, monsieur, vous auriez dû naître au temps de la chevalerie, lui dit madame de Châteaux ieux dont il s'était approché vers la fin de la vente; et, conlinuat-elle en jetant h son neveu un regard dédaigneux, plus d'une personne ici pourrait vous chui>ir pour modèle. — Puis, changeant de ton et prenant un accent insinuant : — Malgré tous nos efforts, nous ne sonnucs pas tien riches. J'aurai moins d'argent h envoyer h nos pauvres Vendéens que je ne l'espérais. Tout le monde ne comprend pas aussi bien que vous le débinléressement chevalerescjuc. Cependant il me semble que.|.jX)ur une œuvre de cette nature, chacun devrait s'empresser d'ap porter s<jn offrande.
— Si j'éiais arrivé plus tôt à Saint- Gervais, ubscr\a
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Cortail^ peu disposé à laisser une attaque sans riposte n'en déplaise à Bennezons , c'est vous^ ma chère tante , que j'aurai? choisie pour modèle ; j'ai aussi un talent particulier pour la confection des allumettes; c'est un article qui se vend bien et ne ruine pas le fabricant.
Au lieu de répondre à ce sarcasme^ madame de Chateauvieux prit sur la table l'album d'Armand et se mit à le feuilleter d'un air rêveur. Avec la promptitude d'esprit particulière à quelques femmes, Anastasie devina la pensée de sa mère et se chargea de l'exprimer, sachant bien, l'aimable jeune fille, tout ce qu'acquérait de pouvoir un désir dont elle se faisait l'interprète. Elle posa donc gentiment sa main blanche sur l'album, et, regardant le peintre officier avec un timide sourire :
— C'est cela, dit-elle, qui ferait honneur à notre vente, et non de pauvres ouvrages de femme, dont la seule valeur est dans l'intention.
— Anastasie, répondit la femme bienfaisante, ravie au fond de l'intelligence de sa fille, vous qui parlez d'intention, songez que le sentiment le plus louable ne justifie pas toujours une indiscrétion. M. de Bennezons doit tenir à ce superbe recueil.
— Comment! madame, balbutia le jeune homme, un peu étourdi de cette attaque imprévue, pensez vous que ces croquis sans prétention... Une pareille association à vos bonnes œuvres... Je serais trop heureux... certainement....
— Non, répondit madame de Chateauvieux, quelle que soit la sainteté du motif, nous nous ferions scrupule d'abuser de votre générosité. Tenez, cachez cet objet tentateur.
Elle ferma le livre et le lui offrit. Anastasie ne dit rien ; mais elle regarda Bennezons. Vaincu par ce regard, aussi
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doux que celui d'un ange on piières, lu 'jcuuc oiTicier prit l'album, et le passant au comuiissaire-priseur :
— Monsieur, lui dit-il, si cette bagatelle peut trouver quelque acquéreur, je serai heureux de contribuer...
Sans lui laisser le temps d'achever sa phrase, le gros monsieur prit le livre avec la prestesse d'un chat qui gobe une souris, et montant sa voix à son diapason le plus aigu :
— Mesdames et messieurs, cria-t il, voici un nouvel article sur lequel nous ne comptions pas, et qui sera une bonne fortune pour Tacquéreur. Un superbe album, renfermant des vues de Suisse, de Savoie et autres lieux pittoresques, ainsi que plusieurs dessins originaux de MM. Roqueplan, Dtvcria, Decamps, et autres célèbres artistes. Combien, mes;>ieiii s, le superbe album ? oO francs d*alK)rJ, pour rien. Monsieur de MonU. >pard, vous qui 6 les connaisseur, ceci vous regarde.
Le nouvel objet mis en vente passa de main en main, et le donateur dut èivc satisfait des élog«^s donnés à son talent ainsi qu'à sa générosité; mais les amateurs de peinture étant rares, et les femmes achetant fort pou, personne ne disputa l'album à Tex-pair de France, qui, sur une enchère unique, en devint propriétain; po'jr l'humble somme de 55 francs. Assez rontenl de hiire de la bienfaisance à 1,000 pour 100 do bénélice, le marquis -"îe pencha vers son voisin :
— Castigfion, lui dit-il en souriant, ce M. de Bennezons est probablement quelque prince déguisé. 11 y a da! s son album un crof]uis de Uoqui'plan (|ui vaut à lui seul quatre fois mon argent. Bennezons ! connaissezvous ça ?
— Il y avait «les Buraezons en Nonuaiidie, répondit le vieux^cntillHimoie.
— Oui; mais ils sont éleiats. Cclui-i:i est sans do d'une famille CDtéc ; cela se devine à cetlo manière
jeter l'argent par les fenêtres pour se faire honneur. Il n'est telle chère que de vilain !
— Sortons de ce coupe-gorge de charité, dit de son côté Cortail en prenant son ami par le bras. Dans Texaltation où je te vois^ si l'on te demande ton habit pour la Vendée, tu es homme à le mettre en loterie. Pardieu ! saint Martin, après tout, ne donna que la moitié de son manteau ! Un album de prix livré pour 55 francs ! et à ce vieux juif encore, qui se moque de toi en te dépouillant !
— J'avoue que mes dessins auraient pu être mieux vendus, répondit Armand un peu froissé dans son amourpropre d'artiste; mais songe qu'il s'agit de gens de notre opinion, et que leur malheur est une dette sacrée.
— Oui, les infortunes de la Vendée d'une part et les beaux yeux de ma cousine de l'autre ! Pour satisfaire ces deux créanciers, il te faudrait bs appointements d'un maréchal de France, et non la suide d'un lieutenant en disponibilité. Attends du moins que tu aies repris du service ; avec tes i ,800 francs an grand complet, tu pourras faire le magnifique tout à ton aise.
— Du service! je n'en reprendrai peut-être jamais! répondit Bennezons d'un air pensif.
— Et pourquoi ce nouveau caprice, après la démarche que tu m'as laissé faire pour toi comme pour moi? demanda Cortail en regardant fixement son camarade.
— Je ne sais! Je pense que la cocarde tricolore ferait mauvais eftet à mon front, aux yeux de certaines personnes.
— Passe pour les allumettes de ma tante ; nous avons tous fait d--^ ces niaiseries-là, dit Félix avec une certaine vivacité; mais, je t'en prie, pas de sentimentalités chevaleresques qui compromettent ton avenir ; un homme doit
chercher le guide de sa conduite en lui -môme et non dans le sourire d'une femme. *
Au lieu d" répondre, Armand regarda mademoiselle de Chaleauvieux.
Le lendemain, sur le refus que fit Bennezons de raccompagner, Cortail partit seul pour le mont Blanc.
-- Je te quitte pour trois jours, dil-il à son ami en montant en voiture; d'ici là, sois raisonnable, si c'est possible; songe qu'une passion pour ma cousine ne peut te mener à rien, c.ir elle a peu de fortune et tu ne n'en as pas. Surtout point de discussion avec le décoré de juillet. Hier au soir déjà vous vous êtes regardés à plusieurs reprises comme pourraient le faire deux coqs de combat ; vous m'avez rappelé les plaideurs de la fable se querellant pour une huître dont ils ne doivent avoirque les coquilles. — Si Anastasie savait à quelle comparaison saugrenue je la soumets en ce moment, elle ne mr^ le pardonnerait jamais. — Ainsi donc, pour conclusion : la paix à tout prix! Tu comprends combien me serait désagréable une affaire où le nom de ma cousine pourrait se trouver prononcé.
Le jeune homme amoureux promit de se conformer à celte sage recommandation, mais les événements contrariiTcnt sa bonne volonté. Devenu, par le départ de Cortail et l'absence de tout concurrent convenable, le chexalier''^!i()nneur de madame de Château vieux ainsi que de sa liUle, il (il subir, deux jours durant, au républieain le supplice des rivaux malheureux. Jusqu'alors Alexandre Guibout n'avait éprouvé que les humiliations dune pas- »ion dédaignée, il connut d^^'s ce moment les an^joisse*
plus poignantes encore de la jalousie. Exclus de la société légitimiste, ne pouvant par conséquent mettre le pied sur le terrain où se pavanait son adversaire^, ce fut dans un état d'exaspération contenue qu'il attendit l'instant d une revanche ou d'une vengeance. L'occasion qu'il cherchait ne tarda pas à se présenter.
Le troisième jour après le départ de Cortail, un bal eut lieu à Saint-Gervais, bal modeste, donné dans une partie de l'immense salle à manger qui se métamorphosait en salon au moyen d'une cloison mobile, comme cela se pratique chez certains restaurateurs de Paris. Trois musiciens, dont une clarinette aveugle et une femme jouant de la basse, étaient venus de Salenches pour cette fête hebdomadaire, et composaient un orchestre que les danseuses de vingt ans pouvaient seules entendre sans frémir. Dans une réunion peu nombreuse, ime contredanse est, pour un homme, un moyen d'in trusion que la femme la plus aristocratique ne peut pas toujours mettre en défaut. Au bal précédent, mademoiselle de Chateauvieux s'était abstenue de danser, afin de se soustraire à l'invitation inévitable de son importun ado rateur ; cette fois, les instances réitérées de Bennezons triomphèrent de la réserve qu'elle s'était imposée, et, vers le milieu de la soirée, elle accepta sa main. Alexandre Guibout, qui jusqu'alors était resté immobile dans l'embrasure d'une fenêtre, s'approcha de la jeune fille, dûs qu'elle fut revenue à sa place, et, après une profonde révérence, lui adressa d'une voix étranglée par l'émotion, la requêle banale :
— Mafkunoiielle, nie ferez-vous l'honneur de m'accorder une contredanse ?
En voyant venir son cauchemar, Anastasie avait regardé madame d'^ Chateauvieux assise à quelques pas d'elle; un regard expressif accompagné d'un mouvement
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de tôte tioriîonlal lui manifesta la volonté mafernelle. Soumise à unf d.''cision conforme d'ailleurs à son dé^ir-, elle répondit d'un air glacial par la phrase d'usafîe en pareille iulport unité : ^■
-^ Je suis fatiguée, monsieur, et je ne danserai plus.
Le décoré s'inclina en se mordant les lèvres jusqu'au sang; puis il retourna dans l'embrasure de fenéfre où il avant élu domicile, et s'appuya de nouveau contre la boiserie avec I.i physionomie rcfrognée du ligueur qui figure dans le tableau de Gérard.
Pendant quoique temps, mademoiselle de Châteauvieux fut fidMe à son excuse; mais, à la fin, les prières d'Armand, TaniOur de la danse, et peut-être aussi un sentinir-nt de bravade familier à plus d'une jolie femme, r< mportèrent sur sa résolution.
— Pourquoi ne danserais je pas? se dit-elle; après tout, ce vilain monsieur n'a pas le droit de me faire faire tapisserie.
Sur cette réOexion, elle se leva et prit la main que Bennezons lui ofTiait dans l'attitude la plus giacieusement suppliante. Au moment où ils se plaçaient au quadrille, Alexandre Guil)0ut se trouva inopinément devant eux, le visage pftle et !e regard flamboyant.
— Vous ne danserez pas, monsieur, dit-il à l'officier avec l'arcent cmIuio d'une colère concentrée.
B<'nnezons ruugit, et ses yeux étincelèrent ; se penchant rapidement vers son rival :
— Tout h l'heurcje serai à vos ordres, lui dit-il k \o.\ basse; mais, en ce moment, pas de scène, je vous en prie; songez qu'il s'agit d'une fenmieî
— f^n ce moment vous ne dan^cr<'z pas, répéta le décoré en se croisant les bras sur la poitrine d un air superbe
Par un mouvement plus prompt que la pensée, made-
nioiselle de Chateauvieux saisit et retint avec une énergie nerveuse la main d'Armand qui l'avait effleurée en se levant sur le'provocateur. Obéissant à un instinct tout féminin, la jeune fille, malgré son trouble, avait dès le commencement de cette scène observé son danseur. En contemplant sa fière attitude, Téclat de son regard, et le fard de colère qui rehaussait l'expression de son visage, elle le trouva beau et brave; il lui plut. Dès lors elle eut peur pour lui.
— Je ne danserai plus, dit-elle avec émotion en se plaçant entre les deux adversaires ; ainsi, messieurs, cette discussion est inutile; puis se penchant à Toreille de Bennezons : Suivez-moi, reprit-elle tout bas d'une voix de
yrène ; je vous en conjure, — je le veux.
L'officier interpréta en sa faveur la gradation de celte phrase commençant par une prière et finissant par un ordre, car femme qui implore engage celui qui l'écoute, mais femme qui ordonne s'engage elle-même. Trop amoureux pour refuser le droit d'obéir, il scella ce pacte muet par une pression de main qui ne trouva point de résistance, offrit ensuite le bras à sa danseuse, et la conduisit près de madame de Chateauvieux, après avoir jeté à l'oreille de son rival ces mots que ce dernier seul put entendre :
— A demain !
En rentrant dans sa chambre, Armand y fut surpris par Cortail, revenu du mont Blanc f f «c les trophées ordinaires de ce pèlerinage : d'une main un long bâton fc rré, surmonté d'une corne de chamois, de l'autre un bouquet de rhododendron cueilli pour Anastasie, mais déjà fané à demi.
— Tu arrives à propos, lui dit BennQzons; je me bats domain matin avec le sieur Guibout.
Cortail enfonça la pique dans le parquet, et par un si-
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muîacre de coup de poing adressé à je ne sais quel être imaginaire, écrasa sur la table la touffe de rhododendron dont les fleu^ roses jaiilirenl aux quatre coins de la chambre.
— Je l'auî^Is parié, s'écria-t-il d'une voix tonnante ; mais voyons, de quoi s'agitil ?
— L'homme propose et Dieu dispose, répondit Armand, et il raconta l'événement du bal avec l'impartialité d'un homme d'honneur prêt à en appeler à son épée, juste par conséquent, même pour son adversaire.
— Ma tante est une folle avec sa morgue insupportable, dit Félix, qui avait écoulé très-altenlivenK'nt ce récit; Anastasie est une étourdie, maître Guiboui un brutal, et toi, tu es une espèce d'Amadis plus ridicule que tout le reste. Ce duel n'aura pas lieu.
— Mais je suis insulté, et ta cousine aussi, cria Bennezons.
— Je te disque vous ne vous battrez pas. Une femme est toujours compromise par un duel dont elle est la cause, même involontaire. Si Anastasie a été insultée, comme tu le prétends, cela me regarde seul. Tu n'es ni son mari, ni son frère; tu n'as donc aucune qualité pour prendre sa défense. Tu ne peux te déclarer son chevalier sans nuire à sa réputation, cela est évident. Le monde ne pardonne pas ce qui blesse ses convenances. Ces dauics, avec leurs idées héroïque -, peuvent se croire au-dessus du ridicule, mais moi je le crains pour elles, et, tant que cela sera en mon pouvoir, je Téloignerai d'Anastasie, (jui pst bonne, quoique gAlée par sa mère. C'e:*t donc en son nom que je te di-niande de m'auloriser h terminer celt4 affaire à Tamiablc avec le héros de juillet.
A cette proposition Dennezons se révolta et répondit par un refus; puis il discuta, puis enfin, cédant à la coûsidératioD toute-puissante de la réputation d'Anastasie,
intéressée à un dénoûmenl pacifique^, il consentit à ce que lui demandait son ami, qui, de son côté, lui jura de se conduire dans cette affaire comme il l'eût fait pour lui-même.
Le lendemain matin, Cortail alla frapper à la porte du décoré de juillet, qui, en le voyant entrer, prit un air solennel.
— Monsieur, lui dit Tofficier de la garde en s*asseyant avec une aisance militaire, entre gens d'honneur les périphrases sont superflues. M. de Bennezons m'a raconté ce qui s'est passé hier au soir. Je viens donc ici en son nom, et au mien avant tout. Je suis le cousin de mademoiselle de Chateauvieux; c'est moi, par conséquent, qui aurai l'honneur de me battr? avec vous d'abord, si nous ne nous accordons pas ; moi tué ou blessé, vous vous arrangerez ensuite avec Bennezons comme il vous plaira. Or, je ne tiens pas du tout à votre sang; tenez-vous beaucoup au mien ?
— Je vous ferai observer que ceci est une affaire personnelle entre M. de Bennezons et moi, dit Alexandre Guibout, d'un ton grave.
— Permettez-moi de vous faire observer à mon tour, reprit Cortail, que ma cousine se trouve en tiers dans cette discussion. Comme elle n'a pas d'épée, c'est à moi de prendre sa place ; et, puisqu'en France nous cédons toujours le pas aux femmes, c'ei à moi, son représentant, de passer le premier ; ceci me paraît sans réplique. Maintenant, je dois vous faire une autre observation. La prétention d'empocher une femme de choisir ses danseurs n'a cours que dans la société vulgaire. Mademoiselle de Chateauvieux*n'a donc blessé personne en ne se conformant pas à un usage inconnu dans le monde où elle a été élevée. Tout le reste vient de ce premier malentendu, et les choses n'ont pas été assez loin pour rendre
LE NOEUD GORDIEN. 21 f
un arrangement impraticable. J'ai assez d'expérience de ces sortes d'aftivires pour penser qu'une conclusion pacifique at possible, en laissant sauf et intact J 'honneur de chacun. Hier au soir, j'ai convaincu de cela Dennezons, qui a consenti à me donner plein pouvoir pour traiter avec vous. J'attends de vous une raison égale à la sienne. Ma parenté avec mademoiselle de Chateauvieux doit justifier suffisamment à vos yeux mon désir de maintenir la paix. C'est donc la paix que je vous oftre. Bref, continua Félix avec cette bonhomie qui sied aux courages éprouvés, vous êtes Français, je suis Français, Bcnnezons aussi : ne pensez-vous pas que l'affaire peut s'aiTanger ? A cette ouverture inattendue, Alexandre Guibout répéta d'abord presque mot pour mot les objections faites la veille par Armand; mais subjugué peu à peu par la franchise du négociateur, voyant d'ailleurs que son amourpropre se trouvait à couvert, puisque la démarche conciliatrice venait de ses adversaires, réfléchissant enfin qu'un duel ne ferait que servir son rival, il finit par consentir à ce que l'ailaire n'allât pas plus loin. En rentrant chez son ami, Cortail lui apprit «jue tout était tcrlijiné.
La sc''nc du bal était devenue l'enlretien de toute U yQcléic réunie ^ Saiut-Gervais, et chacun en attentlail le résultat avec une impatience môlée d'anxiété. Les deux adversaires n'ayant pas paru dans la nialinée . le bi'uit onurut qu'ils s'rtairnl allés battre drs W. point du joui. Troublée par ci-lle nou^c'lle, AnastaMc ne voulait pas sortir de sa rhanibre ; mais au son de la i loche du dé-
:ner, madame de Chateauvieux, craignant que c«tl«
retraite ne donnât lieu à de malveillantes interprétations, la força de paraître à table. L'héroïne du duel entra dans ia salle à manger d'un pas mal assuré, le visage couvert d'une languissante pâleur, qui l'embellissait encore. En se mettant à sa place, la première personne qu'elle aperçut fut Alexandre Guibout, l'œil sombre et fixé sur elle comme de coutume. A cette vue elle se laissa tomber sur sa chaise, car elle crut Bennezons tué , et le couteau que brandissait le décoré dans un but très-inoffensif lui parut une épée teinte de sang. Cependant, avant de s'évanouir, elle eut la présence d'esprit de jeter un regard vers le bas le la table; son cœur près de saigner se ferma soudainement à la vue de l'homme pour qui elle tremblait, assis tranquillement à sa place accoutumée, mangeant d'un appétit de chasseur, et jouissant en apparence de la meilleure santé du monde. De son côté, madame de Chateauvieux avait éprouvé les mêmes appréhensions et fait les mêmes remarques. La mère et la fille échangèrent un de ces regards confidentiels dont elles avaient l'habitude, puis, par une sorte de sympathie mystérieuse, leurs physionomies prirent au même instant une expression froide et réservée. La présence simultanée des adversaires, tous deux bien portants et paraissant en intelligence pacifique, sinon cordiale, avait excité parmi les baigneurs et surtout parmi les baigneuses un tel désappointement, que plusieurs, par distraction, oublièrent de déjeuner. Des œillades entre-croisées d'un bout de la table à l'autre, des signes d'intelligence, des chuchoteries partielles, présagèrent un orage qui ne tarda pas à éclater. Après le repas , la société , jusqu'alors contenue par la présence dos parties intéressées , se divisa en plusieurs coteries selon son usage; et dans chacune d'elles fut agitée incontinent la question suivante : — M. de Bennezons doit-il se battre avec M. Guibout î
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Saut quelques malades à denii morts et par conséquora fort attachés à la vie, cette question fut résolue par uho affirmation 'inanime: les femmes surtout, dont h vaillance éclate u autant plus en paroles qu'elles sont iuoins exposées à en faire usage, trouvèrent la conduite du jeune oflicier inexplicable; quelques-unes niéme, plusexi^jcautes en fait d'héroïsme, l'expliquèrent par les suppositions les moins bienveillantes. Puis la politique survint, qui compliqua le débat en l'aggravant. Peu à peu ce tribunal impromptu de juges du point d'honneur ne vit plus dans les parties soumises à son enquête deux jeunes gens amoureux de la même fcnmie, ujais bien deux adversaires rangés sous des bannières ennemies: d'une part, un officier de la garde royale; de l'autre, un décoré de juillet; un gentilhomme en face d'un bourgeois; la légitimité, en un mot, aux prises avec le gouvernement des barricades. Arrivée à ce pomt, la discussion devint une tempête à peine coii.priméc par le savoir-vivre que la bonne compagnie ne viole jamais. La société royaliste se trouva blessée tout entière dans la personne d'un de ses membres et frappa d'une réprobation sans pitié le champion dont la main laissait vaciller son dra[)eau.
— Castij^non, dit à son contempoiain le marquis de Montespard en se prononçant un des premiers,, rlans notre» temps nous ne savions pas manier le pinceau, mais nous tenions l'épée d'assez bonne grâce; nous ne possédions pas les talents des jeunes gens d'aujourd'hui, mais aussi nous n'avions pas leur longanimité. Vous rappelez-vous mon duel avec (]ursy pour un œillet qu'avait laissé toml>er madame de Grigneuseî L'œillet me resta. *
— Va un coupd'é|>ée avec l'œillet, ré|>ondil M. de €mtignon. Je m'en souviens à merveille. Ce jeune Bennezons e&t vraiment d'une patience ang«li(|ue; on devrait attacher à son épce le billet que nous collAines au sabre de ce
pauvre Laromière après l'attaque des lignes de Weissembourg, et sur lequel un de nous avait écrit : Homicide point ne seras î
' — Je sf^rais curieux de connaître celui qui se chargerait d'^.rire un pareil billet^ dit Cortail en passant brusquement sa tête entre celles des deux inkrlocuteurs.
Le vétéran de l'armée de Condé se redressa de touto la hauteur de sa taille , et fixant sur l'officier un regard sérieux :
— Celui-îà , monsieur , lui dit-il froidement , ce sera moi s'il en est besoin. Lorsque les jeunes gens adoptent la prudence des vieillards, c'est aux vieillards de rajeunir.
Le marquis de Montespard prévint la réponse de Cortail.
— Mon cher Félix, lui dit-il d'une voix douce/ ne vous faites pas le défenseur d'une mauvaise cause. Quelle que soit votre amitié pour M. de Bennezons, il est impossible que vous ne soyez pas de notre avis.
— J'en suis si peu, répondis le jeune homme avec vivacité, que c'est moi qui l'ai empêché de se battre !
— Alors, monsieur, tant pis pour lui et tant pis pour vous, reprit le vieux M., de Castignon d'un ton sévère; et, lui tournant le dos, il alla s'asseoir à l'autre extrémité de la chambre.
£n voyant Félix près de s'emporter, le marquis le retint par le bras.
— Castignon a raison, lui dit-il; à l'âge de votre ami, une démarche équivoque est irréparable ; il faut qu'il se batte, et ce soir plutôt que df^main.
Resté seul au milieu du salon, Cortail prit la pose du lion quœrens quem devoret, et promena tout autour de lui un regard qui semblait chercher un adversaire à pourfendre. N'ayant aperçu que des vieillards ou des femmes, il Iiaussa les épaules, et sortit lentement. Près de la
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porte, en passant de v-nnt un groupe de jeunes filles, il en- Icndit une discussion fort animée; une d'elles, charmante enfant de cininz'* ans, froissait avec dépit^ia ceinture verte, semée de fleurs de lis, et disait d'une petite voix vibrante qui rappelait à l'esprit une fliîle jouant un solo de trompette :
— Oui, si j'étais un hon?>me, ccîa ne se serait pas passé ainsi. Maman dit qir'aulrefois on aurait envoyé une quenouille à ce M. de Bcnnezons. Combien je regrette d'avoir dan^é avec lui !
Cortail n'en écouta pas davantage, et ne fit qu'un saut dn salon à la ci)aml)re d'Armand. Il trouva son ami asris devant la fenêtre dans une altitude mélancolique.
— Peux-tu me dire ce que j'ai fait à ta tante et à ta cousine? dit le jeurîe anioureux en le voyant entrer; hier encore elles étaient si aimables pour moi ! aujouvdliui, elles me traitent avec une froideur inexplicable.
— Je vais te l'expliquer, répondit Félix d'un ton brusque : on trouve que tu aurais dû te battre.
Benn< zo!is se leva d'un bond, les joues couvertes d'une rougeur subite :
— N'est-ce pas toi qui m'en as empêché? s'écria-t-il d'ime voix éclatante.
— C'fst ce que j'ai dit, mais ils ont tous la tôle à l'envers, depuis le vieux Gis'ignon , qui prend des poses de capitan, jus(]u*à la petite Lucile de M trillan. qui parle de t'envoyer une (pieuouille. Ne saute pas au plafond ! tu te battras, je me battrai, nous nous battrons tous ! Le premier individu valide qui me tombe sous la main est s6r de me payer les sottises que je viens de subir. Je vais trouver le dérwé, qui me parait un bon garçon , et domain, au point du jour, noiLs en découdrons; aujourd'hui, d est trop tard.
Ea appicnant ce chang'^iuent inattendu, .Vlexaudre
Guibout Tadopta sans observation et racola pour témoin un commis voyageur français, égaré à Saint-Gervais de* puis deux jours, dont il conquit l'amitié en lui payant un bol de punch. Le lendemain matin, les quatre jeunes gens se rencontrèrent dans un sentier écarté. Sans autre discussion , les adversaires mirent l'habit bas et l'épée à la main. La veille , hvrés à leur volonté personnelle , il» se seraient battus avec Tardente animosité qu'éprouvent l'un contre l'autre deux rivaux. En ce moment, refroidis par l'obligation qui leur était imposée , et obéissant à un instinct de contradiction naturel à Thomme, ils s'attaquèrent mollement , d'une manière retenue , propre à éterniser le combat. A la fin, ces tâtonnements sans résultat impatientèrent Cortail, qui sur le terrain oubliait ses principes pacificateurs.
— Jetez-moi donc un cigare , cria-t-il au comniis- ' oyageur, placé en face de lui; j'aurai le temps de le lumer avant que ces messieurs en finissent.
A ces mots , les deux combattants prirent feu comï*\e deux coursiers généreux piqués par le fouet du cocher. De languissante qu'elle était, la lutte devint vive et sérieuse. Un moment plus tard, après une parade tardive, Bennezons reçut dans le bras droit un coup qui laboura la chair au lieu d'y pénétrer profondément , et fit jaillir le sang en abondance. En se sentant blessé, Tofficier serra son épée avec un redoublement d'énergie, et se précipita sur son antagoniste ; mais son fer fût aussitôt rabattu par la canne de Cortail, qui, en môme temps, arrêta du geste l'autre combattant.
— Sltficit, dit le témoin du blessé. Maintenant, si l'armée de Condé n'est pas contente , c'est m(*' qui me charge de la satisfaire. Voilà une blessure qui se comporte à merveille; du sang et rien de dangereux.
Avec la dextérité d'un homme habitué à pareilles
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affaires, il fendit de l'épaule au poijrnel la redingoîe d'Armand, e( lui banda le Iras, qu'il ajusta dans une ravale noire nouée autour du col. Les deux couples se éparèrent ensuite avec une mutuelle politesse, et revinrent aux bains de Saint-Gcrvais par des sentiers différents. En approchant de la maison , Cortail aperçut plusieurs tôtes de femmes aux fenêtres de la façade, et reconnut, entre autres, madame de Chatcauvieux, assise près d'Anastasie sur le balcon de leur appartement.
— Donne-moi le bras , et marchons lentement , dit-il ilors à son ami. Puisque tu as eu la sottise de te laisser l'iesser, il faut du moins en tirer parti et le rendre intéressant. C'est donmiape que lu ne sois pas plus pâle.
Le retour de Bennezons tut un triomphe. En apercevant réchappe noire qui lui soutenait le bras, toutes les lemmesse penchèrent aux fenêtres et sourirent au coulage malheureux. La petite Marillan déclara qu'elle lui lendail son estime, et qu'elle danserait désormais avec lui .Nix contredanses par bal, s'il l'exigeait. Du haut de son I alcon, madame de Chateauvieux agita son mouchoir, ^.este à l'usage des femmes chevaleresques. Enfin, Anasl isie détacha d un bouquet qu'elle tenait à la main une lose qui vint tomber aux pieds de son champion. Seul , au milieu de cette ovation, le marquis de Montespard , dont la secrète jalousie ne pardonnait pas au jeune officier l'î succès de sa blessure, essaya le cri satirique que les iisulteurs romains taisaient entendre aux triomphateuri ( u Capitole.
— Ce jeune guerrier, dit-il à madame de Chateauvieux, manie mieux le pinceau que l'épée.
Mais ce trait fut perdu , et lu femme de quarante-six jiDS, entraînée par l'émolion du moment, envoya son doi:ieslique ;luTcher Cortail.
— M. de Uennczons, dit-cllo à son nevou , m'avait
promis un Shakespeare^ dont il fait son compagnon de voyage; pensez-vous qu'il aurait la complaisance de me I apporter ?
Félix sortit en souriant ; i»n moment après il amena le héros du jour, qui s'avança d'un air modeste, en tenant, avec unep^auchsrie touchante, son chapeau et Shakespeare de la main gauche.
— J'avais envie de relire les Deux Gentilshommes de Vérone, lui dit madame de Chateauvieux de i'air le plus
gracieux ; mais, maintenant , je puis m'en dispenser, puisque j'ai sous les yeux un véritable gentilhomme.
En prononçant cette phrase prétentieuse . la femme chevaleresque tendit au jeune officier une main un peu sèche, qu'il baisa respectueusement, ainsi que c^était son devoir.
— Anastasie . reprit madame de Chateauvieux en se tournant vers sa fille qui ae tenait à l'écart, ne devez-vous pa$ aussi une récompense à votre défenseur ?
La jeune fille s'avança, les yeux baissés, la rougeur au front , et resta devant l'officier, dans l'attitude pudiquement attrayante d'une femme qui n'ose offrir le prix qd'on attend d'elle, mais qui semble prête à l'accorder; le r/dicule est contagieux de sa nature; ce fut donc en ployant le genou que Bennezons pressa sur ses lèvres la main blanche st satinée qu'il n'avait baisée qu'en rêve jusqu'alors ; tandis que dans l'embrasure de la fenêtre, son prosaïque ami protestait par un sourire moqueur contre cette scène imitée du siècle d'Amadis.
LB NOeiD GOItUIENk 28)
Lrf blessure ou plutôt récordiure mi romanesque iJÊnnezoïis fit faire à sa passion une de ces gi{j:anlesques enjambées qui placent un jeune homme amoureux en dehors des règles ordinaires.
— Mon cher ami, dit-il à Coftail quelques jours après le duel , lu es mon confident naturel ; ainsi, écoute-moi. J'aime ta cousine ; ne souris pas, je te le répète, j'adore t.i cousine, et, d'un autre coté, je crois que mademoiselle Anastasie n'a pas d'aversiou pour moi. Tu connais ma fortune, ma naissance, et, avant tout, mon caractère; venx-tu parier en ma faveur à madame de Chateauvieux?
— Je demande l'ordre du jour, car j'ai ii l'enlretenir d'une autre adaire, répondit Félix ; voici une lettre que je viens de recevoir et que m'adresse le général Ami rauld. Elle m'annonce que je suis nommé chef de ba taillon au 39*, et toi capitaine au 7* léger. Discutons le question militaire avant de nous occuper de la questior matrimoniale.
— Ces dt.'ux questions doivent marcher de front , ré pon<iit Armand ; cette nomination améliore sans doute luu position financière , mais mon désir d'entrer dans la famille de madame de Chateauvieux me fait un devoir d'obtenir son aiiprobation avant tout. Depuis quelque? jours ta tiulr me témoigne Ixiaucoup de cordiafice; cll< m'a parlé de plusieurs choses pruiire:- à me faire croiri .•uo ma rentrée au service serait vue par elle de mnuvaii <iil. Il est question d'une prise d'annes dans la Vendée. Notre place à nous autres royalistes est là, et non sous le • li*îineau tritolore; mal'rn liwlli» Anastasie me le dirait
hier encore avec une éloquence que je ne puis reproduire. Tu vois donc ma position^ tu me connais d'ailleurs comme je me connais moi-même^ et peut-être mieux ; ainsi , sois mon ambassadeur.
Fidèle à son amitié pour Armand, Cortail accepta la mission dont il était chargé; mais à la première ouverture, madame de Chateauvieux, qui gardait rancune au plénipotentiaire , Tinterrompit en lui disant d'un ton bref :
— M. de Bennezons peut s'adresser à moi sans intermédiaire.
Cette réplique ne repoussait que le négociateur; aussi; le soir même, Tamant se trouvant seul avec la mère d'Anastasie, lui adressa une demande formelle, à laquelle la femme chevaleresque répondit en ces termes :
— M. de Bennezons, ce que vous venez de dire m'honore ainsi que ma fille ; mais je vous dois une déclaration sans arrière-pensée. Votre fortune est médiocre, la nôtre aussi ; votre naissance est bonne, la mienne aussi; et sans être illustre, celle de M. de Chateauvieux se peut avouer. Vous aimez Anastasie; je vous le dirai naïvement, Anastasie n'éprouve aucune répugnance à vous donner sa main. Mais, monsieur Armand, à l'époque où nous vivons, il est une chose qui doit dominer toutes les questions d'arrangement, d'intérêt ou de sentiment ; cette chose, c'est l'honneur. Chacun, je le sais, explique ce mot à sa guise. Ma fille et moi Tinterpréions par la constance dans les principes, par l'inviolabilité du serment, par une fidélité sans tache qui peut paraître un anachroïiisme à mon cousin, M. de Cortail, mais qui nous semble à nous la première qualité d'un gentilhomme, la vertu sans laquelle les aulres ne sont rien. En un mot, nous avons la religion du malheur, et nous ne pouvons en tolérer une autre chez nos amis : jamais un homme au
LE NCEID GORDIEN. 28f
service du gouvernement actuel ne sera le mari d'Anastasie.
— Madame, répliqua Bennezons d'un ton chaleureux, Cortail a dù'^vous dire que j'étais prôt à déchirer mon brevet; ma rentrée au service était dictée par une raison en désaccord avec mes sentiments; du moment que votre désir m'est connu, mon indécision cesse. C'est l'officier de l'ex-garde qui est devant vous, et non le soldat du roi Louis-Philippe.
Madame de Chateauvieux secoua la tête en souriant.
— C'est déjà bien, dit-elle; mais il faudrait encore mieux. Nous autres femmes, nous sommes plus exigeantes ou plus raflinées que vous en fait de dévouement. S'ab»t^^nir ne nous suffit pas.
La foi qui n'&git pas, e«t-ce uoe foi sincère 7
dit Joad dans Athalic ; nous sommes de l'avis de Joad. Rejeter la cocarde ennemie n'est pas tout pour un homme; il faut qu'il sache arborer la sienne. Une prise d'armes dans la Vendée est imminente. Madame, qui est en ce moment à Massa, doit débarquer d'un moment à l'autre à Marseille, et le coup sera électrique ; le temps des Clorinde est passé, et nous ne pouvons, ma fille et moi , prendre part à la lutte prés de s'engager ; mais il est juste (jue nous réservions, pour ceux qui combattront, les ré- ( ompenses dont nous pouvons disposer. Anasiiisie partage mes sentiments sur ce point. L'homme qui aspire à >a main doit s'en montrer digne; en un mot, inonbieur de Bennezons, c'est par la Vendée qu'il faut passer pour conduire ma fille à l'autel.
A "cette tirade de mélodrame héroïque, Armand ré- [iliqua d'une voix \ibrante :
— Madame, je pars demain pour la Vendée ; avez-vou« des' ordres à me donner t
5*0 CEUVlUiS DE CH. DE BJiUNARD.
— Bîen, monsieur, répondit d'un air fort noble la mère d'Anastasie, je vois qu'en vous jugeant digne de vous associer à nos efforts je ne m'étais pas trompée, et ]e suis heureuse de vous trouver tel que je»le désiraïs. Quelques 'ettres que j'ai pris l'engagement de faire parvenir par une main sûre, et dont vous voudrez bien vous ./charger, vous assureront une réception fraternelle chez
'iOs amis; ce sera d'ailleurs un premier service que voias Tendrez à notre cause. Partez donc, monsieur, et soyez sûr que nos vœux bien sincères vous accompagneront dans ce voyage de dévouement. Vous reviendrez bientôt, je l'espère, à moins que des circonstances impossibles à prévoir ne vous retiennent; mais enfin vous reviendrez un jour, vous nous retrouverez à Genève, et vous verrez alors que nous ne sommes pas ingrates.
A cette promesse, qui lui laissait tout espérer, le jeune enthousiaste s'inclina, et baisa, pour la seconde fois, la main que lui tendait sa future belle-mère.
— On a, je crois, arrangé pour aujourd'hui une promenade à cheval sur les bords de TArve , reprit madame de Chateauvieux, après un instant de réflexion et avec un demi-sourire ; je suis un peu souffrante et je ne pourrai pas y prendre part, mais Anastasie ne voudra pas sans doute renoncer à ce petit plaisir. Si vous y allez, je vous prie de veiller sur elle, car elle est parfois d'une témérité qui m'effraye, et j'ai toute confiance en vos ta- <cnts d'é'cuyer.
C'était un tête-à-tête, sous la sauvegarde publique il ost vrai, qu'octroyait aux amants l'indulgence maternelle. La veille d'un départ a des privilèges devant lesquels fléchissent les rigueurs même de la pruderie. D'ailleur s, madame de Chateauvieux n'était pas prude ; ainsi que toutes les femmes qui montent à cheval , elle le trouvait un peu au-dessus de cette vertu de ménage.
LE MailLU GUUDIEN. 39 \
L'austérité de ses pi incipt's annonçiiit moins de conviction personnelle que de soumission aux mœurs de la sociétéoù '-lie Nivait. Plus sévère d'esprit que de cieur,eUe eût Llâmr dans une faute la forme avant le fond, le péché moins que l'irRonvenance. L'entretien, devant témoins de sa fille et a'Armand lui parut donc sans incon?énients; peut-être pensa-t-elle qu'à une aventure en si tx)n train de devenir chevaleresque une scène imlispensable manquerait si elle ne ménageait pas aux deux amants cette entrevue d'adieux !
Bennezons comprit ce qu avaient ae bienveillant pour lui les dernières paroles de son interloeutrice, mais il renferma dans son cœur une partie de sa reconnaissance. Il est des bienfaits qui ne veulent p.is de lemerclmenUs.
L'heure de la promenade étant venue, le futur Ven- «!é^n se plaça [)rès d'Anastasie. Tuns di-nx cheminèrent i'uelque temps sans se rien dire, soit (ju'unt; pensée commune les rendît muets soit que répamhement de leur iiistesse se trou\&t gêné par les importuns dont ils étaient eutourés. M;iis bientôt, à l'endroit où se trouve le con- Ouent du lîonnanl et de l'Arve, le chemin, v.n s'élargis- >mif permit à la cavalcade de rompre le peloton qu'elle iivait formé jus^ju'alors. Les promeneurs se dispersèrent peu à peu sur l.i rive gauche du torrent, chacun a<loptant l'allure (jui lui convenait le niieiix. Par un acconl liiciLe, en voyant leurs compa;;nons presMT le f>as, madamoiselle «ic Chateauvieux et son voi>in retinrent la iide de leurs chevaux et restèrent en an lère, obéissant
nsi h l'in.stinct des amants qui, à la promenaile, s'arrangent toujours de itianière à être les derniers.
Contre son habitude, Anastasie sendJait vouée au silence. Suivant avec une soujtlesse macinnaie les mouvements as.s« z rudes de sa monture, i'.lU' re»;. r'ait lixemenl devant elle et ne détachait pas ses yeux du i ultaii argenté
t9t (EUVRES DE €H. DE BERNARD.
que TArve déroulait au milieu de la vallée. Un faux pas de cheval la surprit dans sa rêverie et Teût désarçonnée si le bras d'Armand ne se fût trouvé là pour la soutenir.'
— Je vous ai fait peur, lui dit-elle en le remerciant par un souriie; d'ordinaire je ne suis pas si maladroite^ mais aujourd'hui je ne sais à quoi je pense.
— A la rivière, peut-être, répondit Bennezons qui, par une injustice commune aux amants, s'était senti blessé de la préoccupation de la jeune fille au lieu de rinterpréler en sa faveur.
— Vous avez deviné, reprit mademoiselle de Chateauvieux en le regardant d'un air doucement triste, mon imagination vovageait en effet sur cette eau rapide à donner le vertige...
— Rapide comme les jours de bonheur, dit Armand avec méliincoiie.
— Puis-jc vous dire ma pensée secrète? Je songeais que dans quelques heures cette eau que nous voyons ici se versera dans la mer, près de Marseille, et j'enviais son sort.
— Ah! vous aimez Marseille?
— N'est-ce pas là que Madame doit débarquer? répondit Anastasie avec un accent de reproche. Si monsieur de Montespard n'eut pas coniprimé par ses conseils la généreuse résolution de ma mère, nous serions déjà parties. Ah! les hommes se ut heureux de pouvoir suivre les inspirations de ieui' conscience, sans que de misérables considérations viennent glacer leur élan et les enchaîner aux frivolités d une vie inutile. Tous les devoirs glorieux nous son-* interdits à nous autres femmes. Les lî.œurs sont d'accord avec les lois pour amoindrir notre existence; qu'une de nous voie dans ses rêves une épée, le ridicule ramasse l'aigu i Ile qu elle iaisse échapper et len déchire sans pitié. Pourtant Jeanne d'Arc était femme!
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Anastasie leva au ciel un regard inspiré qu'elle abaissa isuite s!ir son amant avec une gracieuse résignation.
— On a jju nous interdire le combat, reprit-elle ; mais c qu'on ne nous ôlera jamais, c'est le droit de prier pour
les soldats de notre cause.
— Vous prierez donc pour moiî s'écria le nouvel enrôlé d'un ton plein d'exaltation.
— Pour tous, dit gravement mademoiselle de Chateauvieux; puis, comme si la froideur de cette réponse lui eût fait éprouver un remords : la prière pour tous, reprit-elle, la pensée pour un seul.
Après cet aveu, la jeune fille essaya de mettre son cbeval au galop ; mais Armand, se pencbant rapidement . le retint par la bride.
— Je vous en supplie, f'écria-t-il, soyez généreuse et ne vous reprochez pas le bonheur que j'éprouve. Je pars demain ; j'ai besoin de couragQ,; où en trouverai-je si vous détournez les yeux? Anastasie, déjà j'ai avoué à madame de Chatcauvieux ce que j'oserais à peine vous répéter à vous-même. Votre mère m'a accueilli avec trop de bonté pour que je murmure contre les conditions qu'elle m'impose. Oui, sans doute, plus le prix auquel on aspire est précieux, plus il exige d'elJurts de celui qui rambitionne ; j.' me soumets à cette loi dont mon cœur reconnaît la justice qu-)iqu'il en souflre Je pars demain pour la Vendée, peut-être n'en reviendrai-je pas!
— Vous reviendrez, répondit Ana-sta<;ie en fixant sur »»n amant un regard plein d'aveux et d'espérances.
— Peut-être ! reprit Armand avec un pressentiment niélancoliqu<; , mais si je ne dois plus vous revoir, n'emporterai je rien qui me rappelle mon bonheur d'aujourd'hui? Cn mourant, Baynrd bai:»;» la croix que formait le pommeau de son é[Mic : il avait de la foi, je n*ai
que de l'amour; si je suis tué, qui recevra mon dernier adieu t
— Tué ! dit la jeune fille en pâlissant.
Elle resta quelque temps irrésolue; puis, cédant à un irrésistible entraînement du cœur, elle ôta de^son doigt une bague d'argent d'une forme bizarre qu'elle avait achetée à Genève deux mois auparavant, et la glissa dans la main de Bennezons. Le jeune homme porta l'anneau à ses lèvres dans un ravissement muet qui, peut-être, lui troubla momentanément la vue ; car, sans que le cheval d'Anastasie eût renouvelé son faux pas, il avança le bras comme pour la préserver d'une chute et la retint ainsi, pressée contre son cœur, tout en marchant, tant que dura le feuillage d'un bouquet de saules qui dérobait les deux amants aux regards des autres promeneurs.
Le galop d'un cheval qui se fit soudainement entendre derrière eux termina cette, mutuelle extase par un mouvement simultané, les amants s'éloignèrent l'un de l'autre ; Armand se pencha pour rajuster un de ses étriers qui était en fort bon état, tandis que mademoiselle de Chateauvieux s'approchait d'un des saules dont elle cassa une branche quoiqu'elle eût déjà une cravache. Bien leur prit toutefois de s'être prudemment séparés. Un homme qui se ruait sur eux à fond de train passa outre emporté par son cheval qui trouva le chemin libre ; mais cette furieuse galopade fit jaillir du terrain détrempé depuis plusieurs jours par la pluie, un flot de bouc liquide dont quelques gouttes atteignirent la robe d'Anastasie; au môme instant l'insolent cavalier se retourna sur sa selle et montra au couple stupéfait la figure mélodramatique d'Alexandre Guibout. Justement courroucé de cette provocation grossière, Bennezons piqua des deux pour se mettre à (a. poursuite de son rival. Plus prompte encore, sa jolie fiancée lu barra le chemin en étendant devant lui, comme un
LE NCECD GORDlEIf. 29 i
symbole de paix, la branche de saule qu'elle venait de • Mci.Hir.
— Je vous défen Is d'adresser un seul mol à cet ho unie avant votre, iépart, lui dit-elle en usant de l'empire qu'une femme reçoit de l'Amour; c'est assez, c'est trop de vous être déjà compromis une fois avec lui. Son^^ez qui' votre épée ne peut plus appartenir à une querelle j»articuliôre.
— Mais c'est vous que ce drôle a insultée, répondit Aimand qui tourineulait sou cheval pour épancher sa colère.
— Eh bien ! je lui pardonne. Qu'est-ce d ailleurs qu'une jiaieille offense? Dans les rues de Paris un cabriolet m'aurait plus mal arrangée. Deux cûu^)s de brosse et l'on n'y verra rien. Allons, laissez en paix cette pauvre béte qui n'est nullement coupable de l'Impolitesse de ce monsieur et répondez-moi : Ne me disiez-vous pas tout à l'heur que j'avais toutes vos j>cnsées? Vous occuper d'un autre quand je vous parle, c'est m'avouerque vou< me trompiez
— Vous tromper, Anastasie !
— 11 n'est qu'un moyen de vous faire croire.
— Lequelî Parlez, je vous en conjure. Que faut-il faire?
— M 'obéir.
— Toujours! N'étes-vous pas mon ang».* prolecteur? ma reine adorée? Cet anneau, qui ne m»» quittera qu'à la moit, n'est que le premier d'une chaîne invisible, dont lexlréinité reste en votre main et roc rend ainsi votre ♦'lernel esclave.
Uamcnéc à son premiei sujet, la conversation ne l'abandonna plus, et, au milieu de lieux commun^ toujours nouveaux pour les amants quoique répétés mille fois, le décoré de juillet finit par être complètement oublié.
2f6 OEUVRES DU GH. DE OËRNARD.
Pendant le reste de la journée la conduite d'Armand à 1 égard de madame de Chateauvieux et de sa fille offrit autant de réserve qu'il lui avait été permis de mettre d'abandon dans Tentretien autorisé par sa future bellemère. La surveillance, on pourrait dire Tespionnage de la société réunie à Saint-Gervais, exigeait de lui cette prud jnce, et si son cœur en souffrit, il dut se consoler en se rappelant la compensation qu'il venait d'obtenir. Assis à l'écart dans un coin du salon, tandis qu'Anastasie brodait le plus mélancoliquement du monde près de la table à ouvrage, un doux regard. «^'thangé rapidement était le seul témoignage qu'osât risquer leur tendresse. Malgré cette mutuelle discrétion, leur intelligence secrète fut remarquée de Cortail, qui observait avec une sorte de sollicitude paternelle les progrès de la passion de son ami. L'officier quitta la table d'écarté où il s'était fait battre par M. de Montespard et vint s'asseoir à côté d'Armand.
— A qui en as-tu avec ta physionomie douloureuse ? lui dit il; tu as l'air de poser pour un martyr de saint Sebastien. Et puis tu as contracté depuis ce matin un \iouveau tic ; que signifie cette manière de te baiser la îiain à chaque instant en regardant ma cousine ? si c'était la sienne, je comprendrais.
Tout en parlant, Cortail continuait ses observations ; un mouvement involontaire de son ami lui fit anercevoir l'anneau a'argent dont celui ci avait sentimentalement orné son petit doigt, le seul où d'ordinaire un homme puisse placer la bague qu'a portée la main mignonne de BU maîtresse.
LE NCEID GOnlîTEK. 597
— Hum ! fit le cousin d'An;istasie h cette découverte inaticndue, en sommes-nous là ? Je sais depuis ionglemps que ma tante est folle ; mais je ne la croyais pas dveugle. Si j'avais-' revu cela, c'est moi qui aurais fait le métier de duègne, sacrebleu ! .. ,
— Ne te fâche pas, mon cher Félix, répondit l'amant en rougissant malgré lui.
— Et lu lui as sans doute donné aussi quelque brimborion dans le même genre?
— Quand je me permettrai d'offrir une bague à ta cousine, cVst n)adamc de Bonnezons qui la recevra.
— A la bonne heure ! Si cela arrange tout le monde, je ne demande pas mieux que de l'avoir pour cousin. Mais, en attendant, vous êtes deux enfants, trois enfants, dirais-je sans le respect que je dois à la maturité de ma tante. Allons, voilà que tu suces encore ton doigt ? Veuxtu bien me faire le plaisir d(î mettre tes gants. Toutes les femmes qui sont ici ont vu cette bague à la main d'Anastasie; si Ton savait que tu en es devenu propriétaire, ce serait demain un toile universel, qui nous obligerait peutêtre tous deux à mettre encore flamberge au vent, et tu sais qu'il n'est rien au monde que je déteste comme un duel à propos de jupes.
Armand reconnut la justesse de l'observation et s'y conforma malgré l'aimant qui attirait sans cesse son doigt à ses lèvres. M.idame de Chateauvieux et sa fdle ft'étant retirées un moment après, il se leva, non pas pour leur parler, ses adieux étaient faits, mais pour obli nir un dernier regard. Cette faveur lui fut refusée, car ce moment était un de ceux où le monde fait sentir son despofi-ime aux cœurs sensibles. Kègle générale : lu femme l..^,)lus passionnée ne se retourne jamais en sortant d'un Sillon, et n'a plus d'yeux pour son amant, à dater de l'instant où elle a remis son ch&lc ou son Ih)».
Sans prévenir son ami^ dont il redoutait la raison désenchanteresse, Armand avait déjà demandé une voiture pour le lendemain matin. En rentrant dans sa chambre il acheva ses préparatifs de départ avec la consciencieuse ponctualité d'ug^ie dè^^^ P^^^ <î"i tout engagement est sacré. 11 était à genoux devant sa malle, lorsque la porte s'ouvrit ; Cortail parut sur le seuil, en robe de chambre et un bougeoir à la main ; à la vue des hardes éparses sur toutes les chaises, il resta un instant immobile.
— Oii vas-tu ? dit-il enfin sévèrement comme Guillaume Tell à Arnold.
Évidemment contrarié de cette visite, Bennezons se leva et referma la porte; puis s'arrêtant devant son ami et le regardant fixement à son tour :
— Je vais en Vendée, répondit-il d'un ton froid. L'officier se mordit les lèvres et posa le bougeoir sur
la cheminée, si rudement qu'il sembla vouloir Ty briser.
— Je sais ce que tu peux me dire sur un pareil sujet, reprit Armand avec vivacité pour couper court à toute remontrance; je te préviens que ma résolution est prise et que rien au monde ne m'en fera changer. Je pars au point du jour ; si tu n'as pas plus envie de dormir que moi, je vais faire monter du punch et nous passerons le reste de la nuit ensemble. Qui sait si nous retrouverons j-iiaais l'occasion de boire à notre santé?
— Ainsi lu partais sans me dire adieu, reprit Félix, que laissait, (loidla gaieté factice de son compagnon.
— J'allais t'écrire; les adieux de vive voix sont une triple chosLî qu'il est raisonnable d éviter.
— Les«as-t»' tous évités, aujouid'hui ?
Ai unnd ne répondit pas, mais ses yeux se portèrent niacl. .?.iement sur sa bague et y restèrent fixés avec une expansion mélancolique.
— Écoute, reprit Cortail d'un ton grave, mais affeci-
Ls. . J-'D GORDIEN. 39»
tueux; quoique tu agisses souvent comme un enfant, de lait tu es un hommo. Personne n'a le droit de régenter les actiuns ou de t'en deminder coiuple. Je ne veux pas invoquer l'ascendant que devraient peut-être me donner :;ur toi mon «^e et mon expérience. Je ne me reconnais d'autorité que celle de ramilié, mais celie là j'en usen\i, 'lussé-je te déplaire. Depuis que nous servons ensemble je me suis attaché à toi, et tu sais que moins j'éparpille mes allections, plus en revanche elles sont femies et sincère». Je me regarde coraine ton frère aîné ; à ce titre j'ai droit à ta contianœ, et je la veux. Que si^Tiifie c« mystère à mon regard? te défios-tu de moi? Si ce que tu médites est honorable, pourquoi me le cacher ? Depuis quand manqué-je d'intelligence pour compiendre ce qui est bien, et de cœur pour l'approuver? Armand, ne sommes-noui plus amis?
Bennezons serra la main 'jue lui tendait son frère darmes, et la laissa retomber aussitôt par un mouvement empreint de tristesse.
— Amis jusqu'à la mort, répondit-il; mais ne m'interroge plus. Que pourrais je te répondre ? Te prendre pour confident désormais serait un tort pour tous deux. Oublies-tu que tu entres au service du gouvernement, et que j'emporte en Vendée ma cocarde de la garde royale?
— Àli>o vuus a nutnmé, je w vous cuniiais plus
C'est là ce que tu veux due, n'est-il pas vrai? Fais-moi grâce, je t'e<j prie, de rhéroïsme rouiam; il m'inspire plus de mépris que d'admiration. Le (hap(>au do cet geos-là était une louve, et Us out toujours été dignes d'un paieil symbole. Crois-tu que si le sort nous mettaii un jijur en face l'uu de l'autre, dons quoique champ
clos du Morbihan, tu aurais Théroïsme de faire feu sur moi ? le crois-tu ?
A sonjlour Armand prit la main de son ami et Tétreignit avec énergie. ^
— Pourquoi ne viens-tu pas avec moi, dit-il ensuite; au fond tu partages mes opinions, je le sais.
— Oui, mais non tes illusions. Il y a un an la Vendée était possible. Bien d'autres avec moi y avaient marqué leur place et s^y fussent rendus au premier appel. En ce moment, il est trop tard, et en politique Toccasion perdue ne se retrouve pas. La prise d'armes dont Tespoir vous berce tous n'aboutira qu'à quelque échauftourée dont le seul résultat sera de perdre les imprudents qui s'y seront compromis.
— Dis les braves.
— Les braves, soit; quoique la recherche d'un péril inutile annonce plus de folie que de vrai courage. Je suis soldat comme toi, certes je n'estime pas ma vie plus précieuse que la tienne ; mais dans un combat, je veux pour moi une chance, si faible qu'elle soit, ne fût-ce que la chance d'une balle contre un boulet. A moins d'avoir entièrement perdu la tête, ce que je crains, tu ne t'es pas engagé sans recevoir quelque garantie ? A un homme comme toi on a dû montrer de la confiance 1 enfin tu es sans doute au fait de ce qui se prépare ? Je ne t'interroge pas, je ne te demande aucune preuve, et je m'en rapporte à ta seule parole. As-tu, je ne dis pas l'espoir, mais la certitude que nous trouverons au rendez-vous des armes et des hommes? qu'une fois l'épée à la main, nous serons mu contre deux, un contre trois, n'importe; mais enfin que nous formerons un noyau d'armée suffisant, sinon pour vaincre, du 'moins pour lutter? Juremoi que tu as cette certitude : j'envoie ma démission au général Amirauld, et je pars avec toi.
LB NQEID GORDIEN. 101
• Bennczon> garda un instant le silence.
— Tu m'en (Umandes plus que je n'en ai demande moi-m(?m(',x'lit-il ensuite avec quelque embairas; je n'ai pas l'habitude de soumettre une question de dévouement à une démonstration mathématique.
— J en étais sûr, s'écria Félix en modérant aussitôt un emportement involontaire ; ainsi tu ne sais rien et lu ayis de confiant e. On te dit : Allez là. Cela te suflit et tu y vas. Ce qu'il y a de plus boulîon, c'est qu'en faisant ce métier de commissaire tu te prends pour un héros.
— Cortail....
— ParMuu ! fAche toi si bon te semble; tu entendras la vérité. Tout à l'hi'ure tu me parlais de di'vouement : penses tu m'éblouir par de grands mots? Un'a de commun le dévouement politique avec le sentiment qui le fait agir en ce moment? Tu n'es pas un Larochcjaquelein, mon pauvre Armand, tu es un amoureux, pas autre chose. Dieu me garde de médire de l'amour, cela me serait moins [)crmis qu'à tout autre ; mais je n^ puis souffrir son intervention dans de sérieuses entreprises qui ne doivent relever que de ta conscience.
— Ma conscience est d'accord avec mon cœur.
— Dis que tu veux plaire à ma tante ; car c'est elle, j'en suis sûr, qui te pousse à cette exiravagance. Si ton projol n'avait été concerté qu'entre ma cousine et toi, je pourrais t'absoudre. Anastasie a crrtainrment d'aussi beaux yeux que la duthessede Longueville, et Ion ne doit pas te demander plus de sagesse qu'à Larochefoucauld. Mais, ce qui me courrouce malgn' moi, c'ist que vous ^tt'S tous diux des instruments dans la niain d'une ffumic (jui a passé l'àgr de i4n>on sans di'vrnir raisonnable. U > a lon-t«iiips (|u.' j'ai jugé midanu- oc Cha- Icauvieux, <l lu peux m'en croire, quand jr te dis que si
lu te lai^^scs m» ner par elle lu es un homme perdu.
Gomme à toutes les personnes qui ont plutôt de l'activité dans l'esprit que de Tesprit même, il lui faut un dada qu'elle puisse enfourcher du matin au soir, ^sauf à s'en dégoûter et à le réformer pour en prendre un autre. Je l'ai connue successivement bel-esprit, dévote, artiste/ joueuse. Il lui est resté un peu de tout cela, mais dans ces derniers temps la philanthropie avait prévalu. Depuis la révolution, c'est sur la politique qu'elle chevauche de préférence ; fidèle à son habitude d'imposer aux autres ses préoccupations, elle t'envoie aujourd'hui en Vendée, comme il y a deux ans elle voulait m'envoyer à Tunis.
— A Tunis?
— Oui, à Tunis. En ce temps-là, entre autres actes d'humanité, ma tante rachetait des captifs à raison de cinq francs par mois. C'était de la vertu à bon marché comme tu vois; mais c'est toujours celle-là que préfèrent ceux qui en font leur état. Un jour ne lui prit-il pas fantaisie de me faire faire ^e voyage d'Afrique pour m'assurer de la fidélité avec laquelle était employé l'argent de cette magnifique rançon? Elle ne m'a jamais pardonné mon refus. A ma place tu serais parti, n'est-ce pas?
— Eh bien, oui ! j'aime Anastasie, et pour l'obtenir il n'est rien que je ne fasse; il n'est aucune condition que je n'accepte, fût-elle, comme tu le dis, folle ou téméraire. D'ailleurs, j'aurais choisi par goût l'épreuve qui m'est imposée Peu importe qui est le premier dans mon cœur, de l'aûour ou du dévouement, pourvu que ces deux sentiments s'accordent et me poussent au même but. Je te le répète, ma résolution est inébranlable ; ainsi, pas un mot de plus sur ce sujet, je t'en supplie, et no troublons pas par une discussion inutile le peu d'instants qu'il nous reste à passer ensemble.
— Soit, répondit Cortail en lui tournant le dos.
Il fit plusieurs tours d'un air pensif, sortit ensuite de
LE NCEL'D GORDi£i\. 302
la chambre, et y rentra un moaieut apr^ en portant une botte d'acajou.
— Voiti mes pistoL-Ls, dit-il à son inflexible compagnon^ ils sont meilleurs que les tiens et tu en auras peutêtre besom.
— Merci, j'aime mieux cela que tes cemontrances, répondit BL-niiezoïis en acceptant ce cadtau avec autant de cordialité' que son ami en mettail à l'uUrir.
— Il est une autre chose à laquelle tu n'as pas pensé, reprit Félix après un instant d'hésitation ; la nécessité de Wnir ton rang dans la garde t'a fait dépenser d'avance plusieurs années de ton revenu. Forcé maintenant de liquider cet arriéré, tu ne dois pas avoir d'argent disponible; je sais que tu n'en as pas.
— Qu'ai-je besoin d'argent? interrompit Armand; j'ai de quoi payer mon voyage, cela me suilit. Je ne vais pas en Vendée pour doniier des b.-xls ou tenir table ouverte ; je vais choummer. Un fusil de chasse sur le dos, à la ceinture tes pist>olcti et mon poignard; voilà tout ro qu'il me faut.
— Mais en cas de malheur, si tn es forcé de sortir de Fi-ance, il le faudra de l'argent sous peine de mourir de faim, ou d'éprouver, (onuno Dante, raniertume du pain de l'étraiigcT. Tu stus qu'en conmienç uit notre voyage, nous avions le pr»)j 'l de visiter toute la Suisse ft m^me d "al 1er jiisiju'a Milan Notre caisse est eiKwrf jrssez bien garnie; pour moi, j'jii Uisoin de fort pnu de chose, puisque je dois rejoindre dans la quinzaine mon nouvcjui rej^'imont qui est en garnison à l.yon. Tu vas donc pr«MMlre le fonds social : capital» cent louis à ce que j«' suppose, ajouta Girtail en riant, ci il mit sur la chemuKv une bourse verte pleine d'or.
— M.iis ces deux mille francs sont à toi seul, ei je suis déjà ton débiteur, s'écri;i Bennesons.
— Tu me devras cela de plus.
— Et si je suis tué !
— Est-ce qu'on est tué? tu m'as imposé silence tout à l'heure; à ton tour, pas d'observation. Et puis, nevais-ie pas devenir ton cousin? Nous réglerons nos%mptes quand tu auras touché la dot de ta future.
Les deux amis passèrent ainsi le reste de la nuit se rappelant Fun à l'autre mille circonstances de leur' vie passée, auxquelles l'approche d'une séparation peut-être éternelle donnait un intérêt nouveau ; et causant de l'a vemr avec un mélange d'espoir, de mélancolie et d'insouciance. Au point du jour, Cortail conduisit Armand à la voiture, qui attendait celui-ci devant la façade des bains.
-- Adieu, lui dit-il alors, en cachant sous un calme affecte une émotion réelle; je ne te dis pas comme le fils de Procida, dans les Vêpres Siciliennes :
Va mourir pour ton prince et moi pour mon pays. J'espère bien, au contraire, que nous ne mourrons ni l'un m Pautre; du reste. Dieu est le maître. Mon pauvre Ar mand, quand nous servions tous deux dans notre beau cmquième de la garde, qui eût dit que nous nous quittenons ainsi ! C'est cette maudite révolution... Allons ne pensons pas à cela. S'il y a un mouvement là W et quon y envoie mon régiment... nous allons peut-être nous rencontrer... Dans ces infernales guerres civiles on a vu des frères se tuer avant de se reconnaître .. Bah ' sensiblerie de femme... tu ne m'écoutes pas.
En eliet, au lieu de répondre, Armand contemplait Ja fenêtre de la chambre où reposait en ce moment mademoiselle de Ciiatcauvieux. Cortail suivit de l'œii^e regard qui restait fixé d'un air de désappointement sur les volets obstinément fermés.
- Je comprends, dit-il avec un mélange de compassion
LE WGBUn GORDIEH. 305
et d'ironie; mais tu espères en vain; le jour commence à peine, et Anastasie ne se lève jamais avant neuf heures.
— Eli' ^ort, répondit Bennezons, en essayant un pénible souàiie; iant mieux, je serais maineureux de troubler son repos. Tuas veillé. V)i!... adieu!... elle dort!
Sans dire un mot de plus, Armand serra la main de son ami avec une énergie où se peignait la violente agitation de son ame, et s'élança dans la voiture, qui un moment plus tard l'entraîna rapidement vers Genève.
Mil
Le jour m<^me du départ de Bennezons, une lettre k large enveloppe et à cachet noir fut remise au décoré de juillet qui, depuis le duel où il avait été vainqueur, se trouvait condamné à un isolement de plus en plu? pénible pour son cœur et humiliant pour sa vanité. Témoin de5 progrès de son rival, impitoyablement repoussé par l'espèce de cordon sanitaire dans lequel madame de Chateauvieux le tenait emprisonné, enfin ayant subi toutes les phases de la passion malheureuse, il était arrivé graduellement à cet état d'exaspération qui ne rêve plus l'aniour, mais la vengeance, et auquel doit être attribuée la brutale équipée qu'il s'était permise à la promonade.
Après avoir lu la lettre à cachet noir, Alexandre Guibout sortit de sa chatnbrc-dans une a;:iiation inexprimable, et se lança, comme un cerf qu'une meute poursuit, à travers les rudes sentiers de la montagne. Le soir, il revint h 'f»tant, harass«'», les yeux brillant d'un feu sombre et la p.iysionomie empreinte J'une expression machiavélique. &ms songer à dîner, sans repnfidri' naleine, il pa!t>a un créjKi à son ch:qM'au, improvisa un deuil dont sa position de v<»yageur justifiait Thrégularité, puis il se
rendit chez M. de Montespard^ qui, dans sa chambre uni que, conservait l'habitude de Fétiquette. En entendant son valet de chambre qui lui annonçait la visite du décoré de juillet, le marquis éprouva une vive surprise, mais sans en rien manifester, car Tétonnenient, quelle qu'en soit la cause, messied aux gens d'esprit. Il se leva donc, accueillit, dans une attitude aussi froide que polie, le visiteur inattendu, et resta debout pour éviter de lui offrir un siège.
— Monsieur le marquis, lui dit Alexandre Guibout en le saluant avec une déférence respectueuse, ma démarche vous étonne sans doute, et je le conçois. Permettezmoi une explication franche qui convient à mon caractère comme au vôtre. J'ai eu des torts envers vous; je les reconnais et je viens vous prier de les oublier. L'an dernier, lorsque je revins à Montespard, j'avais la tête échauffée par les événements de Paris, et cette exaltation que tant d'autres partageaient alors m'a entraîné à des <î)lies que je regrette aujourd'hui.
Le décoré fit une pause comme pour attendre l'effet de son exorde; mais, au lieu de répondre, l'ex-pair de France inclina légèrement la tête et la releva aussitôt en regardant fixement son interlocuteur.
— Ma nouvelle position, reprit celui-ci avec une sorte de câlinerie diplomatique, m'impose comme un devoir la satisfaction que je désire vous offrir. M. Guibout, mon oncle, vient de mourir après m'avoir institué son légataire universel.
Le décoré prononça ces derniers mots d'un^'^'oix plus sonore et ch-'^cha de l'œil un fauteuil, persuadé sans doute que les quatre-vingt mille livres de rente, apportées par la lettre à cachet noir, lui donnaient le droit de s'asseoir même en présence d'un pair de France; mais le marquis était trop gentilhomme pour ployer le genou devant le
veau (l'or; loin de ïà, il porta la tête nn cran plus haut et se contenta de dire d'un air indififérent :
— Ah! M. Guibout est mort. Tant pis; c'était un honnête homme.
— Le modMe des pens de bien, et je le pK'uierai toute ma vie, reprit Alexandre déjà familiarisé avec le langage d'héritier. Mais la mort est la destinée commune. La perte douloureuse que je viens d'éprouver me rend propriétaire des forges de Montespard ; je deviens donc, monsieur le marquis, votre ])lus proche voisin, et c'est en cette qualité que je me présente devant vous. Je crois savoir, continua le décoré en héi-itant un peu, que des OOWiiérations indépendantes de votre volonté, et auxquelles j'ai le tort de n'avoir pas été étranger, vous éloignent en ce moment de votre terre. Fi^r i>a position industrielle, mon oncle jouissait dans notre pays, d'un^ intluence dont j'hériterai, je l'espère. Veuillez donc me pennettre, monsieur le marquis, de vous oifrir mes sci vices. Si vous pe.isez que mon intervention oflicieuse puisse avoir quehpie |)oids auprès d'une poj)ulation un peu ellcrvdscente, disposez -en, je vous en prie; je serai trop iieureux de répiu-cr, en cette occjision, mes extravagances do l'année dernière.
Le \m\' de France se redressa de nouveau.
— Le inan|uisd(- Montespard, dit il avec une ccrtarfld hauteur, îi'a besoin de la protection de personne [»our hii* biter son château d.*s qu'il le jugi-ra convenable. Vous vous tromf>ez, monsieur; je suis ici pour des raisons de santé et noji pour aucune de celles que vous supposer..— Sa di^'niW» nv*»* à rouvert, le vieux gentilhomme reprit d'nn air plu.**gra<!ien\ : — Du r^'sle, njniNieur, je vomh sais gré de votn* dtMiiarche. Du tort avouv d um» pail doit titre oublie de raulre; ainsi ne i»arlons plus de er qui s'est pa>s- lun (Ujrnh.'fv X mon rotom à Montespard je scrui
charmé de vous recevoir. Entre nous, continua le marquis en^t^ouriant finement, ce que la forge et le château ont de mieux à taire, c'est de vivre en bonne intelligence. Songez qu'après avoir pillé Tun, nos petits Mazuniello du Beaujolais pourraient bien se chaufïér de Tautre. Mais, 3*en suis sûr, je parle à un homme converti, et désormais convaincu comme moi que tout charivari peut finir par le tocsin.
— Un charivari ! ah ! monsieur le marquis, il y a de la rancune dans ce mot, observa le jeune homme d'un air doucereux.
— Cette petite vengeance ne pourrait plus vous atteindre, répondit M. de Montespard. Quand on a comme vous quatre- vingt mille livres de rentes, on ne donne plus de charivaris, on en reçoit.
Le décoré de juillet se prêta de bonne grâce à cette plaisanterie, et, profitant de la disposition favorable de son interlocuteur, reprit, non sans quelque embarras ;
— Maintenant que vous avez bien voulu signer la paix, permettez-moi, monsieur le marquis, de vous entretenir d'uneafiaireà laquelle j'attache la plus haute importance, et qui, je le crois, ne sera pas sans intérêt pour vous même.
Le pair de France offrit une chaise au jeune visiteur, prit pour lui l'unique fauteuil de la chambre et s'assit le premier, maintenant ainsi, malgré sa politesse parfaite, la prééminence de son âge et de son rang. Quoique sa susceptibilité bourgeoise fut en secret irritée de cet arrangement, Alexandre Guibout entra en matière avec un redoublement de déférence.
— ^Mci confession sera courte, dit-il, je ne veux pas vous inif)orluner. Depuis que j'ai rencontré à Genève mademoiselle de Chateauvieux, j'ai conçu pour elle une passion dont la manifestation irréfléchie lui a déplu sans doute, car à plusieurs reprises j'en ai été cruellement
LE NOBLD GORDIEN. Iù9
puni. Cependant, peut-être me fais-je illusion, je n'ai pas perdu tout espoir; niais jusqu'ici j'avais dii nrinterdire une démarche à laquelle m'enhardit aujourdluii le changement de mon sort. Les différents avaiitagr • ociaux peuvent se compenser, du moins je le pense. Ma fortune me permet d'otfrir à mademoiselle de Chateauvieux une position digne d'elle. Ma naissance n'est pas noble, il est vrai, mais elle est honorable. Ma m^rc était une demoiselle de Saint-Gorgon, famille ancienne et modérée. Enfin, monsieur le marquis, c'est avons, ami de madame de Chateauvieux, que j'ose adresser une demande d'où dépend mon bonheur. Si vous me faisiez l'hoimeur de l'accueillir et de devenir mon protecteur auprès de ces dames, j'en éprouverais uii« éternelle reconnaissance.
Cachant sous une inditférence aiïectée l'intéièt que lui inspirait une pareille démarche, le marcjuis garda quelque temps le silence.
~~ Vous comprenez, dit-il enfin, qu'avant de vous réj)0ndre, j'ai besoin de réiîéchir. Accepter la mission dont vous me chargez, c'est prendre l'engagiMiicnt de vous servir de tout mon crédit; or, je ne m'engage jamais légèrement. Revenez demain; d'ici là j'aurai pris un parti.
Ce délai n'était qu'un acte de convenance, car la décision du marquis fut iIl^tanta^éc. Avec l.i pio;ii|»titude de jugement particulière aux hommes spirihi.js, il traça de l'amoureux solliciteur une sorte de signalemeut raaînmonial, formule à peu près en ces termes :
— Age convenable, physique ass<'Z bien pour un mari, manières vulgaires, éducation bourgeoise, prin- «ipcs^ politiques détestables, nom absurde, fortune superbe.
— Le nom peut so changer, pensa le marquis on concluant ; Anaslasic, qui est l)icn élevée, se chargera de ré-
former Téducation, et la fortune de corriger les ^ principes : le jeune homme est déjà dans le bon chemin ; pour venir me voir, il avait ôté son ruban.
Le vieillard se décida donc à protéger le postulant; l'antipathie qu'il avait conçue pour Bennezons le poussant d'ailleurs à cette résolution. Ce fut de Tair le plus affable et avec un sourire d'heureux présage, qu'il accueillit le lendemain le décoré de juillet.
— Mon cher monsieur Guibout, lui dit-il avec une familiarisé de grand seigneur, je suis à vous, comptez sur moi. 11 est quelques petits arrangements nécessaires et dont nous conviendrons plus tard. Vous êtes un homme intelligent et raisonnable * ainsi je suis siar que nous nous entendrons à merveille. Madame de Chateauvieux retourne à Genève dans deux jours ; il est inutile que j'entame la négociation avant son départ. Vos intérêts doivent vous appeler dans le Beaujolais ; allez-y, mais soyez dans un mois à Genève. D'ici là j'aurai, je l'espère, mené l'affaire à bon port.
Alexandre se confondit en remerciements et en protestations de reconnaissance ; mais, dès qu'il eut quitté son noble protecteur, l'expression obséquieuse de sa physionomie se changea soudain en un épanouissement ricaneur.
— Ah ! vieux Polignac, se dit-il en employant une métaphore politique fort à la mode alors parmi le populaire de Paris, tu as mordu à l'hameçon parce qu'il est d'or ! J'espère que ces deux princesses seront aussi avides que toi. Oui, dans un mois je serai à Genève. S'il faut manger la moitié de ma fortune pour éblouir cette orgueilleuse créature, je la mangerai ; et quand j'aurai son consentement, quand elle m'aura dit : « Je serai votre temme, » je lui répondrai : « Je ne veux pas de vous. » Oui, sacrebleu ! je lui dirai : « Je ne veux pas de vous 1 »
*t cela le jour de 'a si^niaturedu contrat, en présence ao i'impéralrice sa nwvf et de toute son •.ugiiste tamilkî. Ces .ieux Veniiik.'s-l.i m'ont trop vexé ; je serais un lâche sj je n'en tirais pas une vengeance éclatante.
'gnorant if) projet diabolique, inspiré peut-Ôfre au décoré par l'histoire du marquis de Krunoy, M. de Montespard tint fidt'Iement sa promesse. De retour à Genève ivec ses deux compagnes, il laissa passer politiquement une quinzaine de jours, afin de donner à l'absence, ce vent destructeur, le temps de souffler sur le souvenir de Bennezons. Ce délai écx>ulé, un jour que madame de Chateauvieux lui parlait du mariage d'Anastasie en faisant lVlof»e d'Armand , il trouva l'occasion opportune et entama la discussion.
— Sans vos engagements envers ce jeune homme , dit-il d'un air de regret, j'aurais eu un autre parti à vous proposer.
— Proposez toujours , répondit madame de Chateauvieux ; vous savez qu'une femme aime assez à causer mariage.
— C'est tout simplement un parti de 80,000 livres de rente, reprit le négociateur, qui mit ce prof»os colossal en tète de son attaque, ainsi que, pour combattre l<s Romain^, Pyrrhus, roi d'Épire, rangeait des éléphants devant son front de bandière.
La femme vhevaleresque tressaillit sur son fauteuil, comme si cet éléphant d'or, qui a nom 80,000 livres de rente, IVût touché île sa trompe.
— Voilii un parti di^ne d'une duchesse, dit-elle en se
s 12 ŒUVRES DE CH. DE BERNARD.
remettant fie son énnotion. De qui voulez vous oarîer?
— D'jii homme que vous connaissez ^déjà^ quoique peut-être il ait été mal apprécié de vous; d'un homme dont le nom va vous surprendre.
— Quel préambule ! Mais parlez donc.
— D'Alexandre Guibout, puisqu'il faut l'appeler par son nom , répondit le marquis en parodiant le vers de Lafontaine au sujet de la peste.
Madame de Chateauvieux fit un second soubresaut. Sans lui donner le temps de prendre la parole , le pair de France lui expliqua Tatïaire dans tous ses détails, et conclut sa harangue en demandant formellement la main d'Anastasie pour son protégé. La promesse faite à Bennezons, les mots sonores d'honneur, de délicatesse , de loyauté, les répugnances inspirées par les opinions, la naissance et les manières du nouveau prétendant, furent opposés à l'orateur, comme il s'y attendait et sans qu'il s'en inquiétât beaucoup. Ayant prévu toutes les objections, sa réponse à chacune d'elles était prête.
— Ma chère amie , dit-il à son interlocutrice en usant du langage familier qu'autorisait de sa part une longue intimité, parlons raison. La richesse, je le sais, existe souvent sans le bonheur; mais lui, en revanche, ne se rencontre que bien rarement sans elle. Dans notre classe surtout, la fortune est une nécessité. Vous n'êtes pas ïiche, Bennezons l'est moins encore; en unissant ces deux médiocrités, vous arrivez tout droit à la gêne pour Anastasie. Je dis la gêne; si elle a plusieurs enfants, je dirai : la pauvreté. Ce projet de mariage a été conçu sans me consulter, et dans un de vos moments d'engouement romanesque. Mais aujourd'hui que j'en appelle à votre bon sens et à votre sollicitude pour ix)tre fille, vous avouerez qu'il ne peut pas supporter une discussion sérieuse.
— M. de Bonnczons n'est pas riche, j'en conviens ; mais sa naissance est excellente, et, à mes yeux, c'est une considération capitale.
— D'at)nrd les Bennezons sont éleinls , et celui-ci est d'une famille greffée sur l'ancienne on ne sai! •'•ommcnt.
— Il est Bennezons véritable , j'en suis certaine. Savez-vous que les Bennezons sont la fleur de la noblesse nownande , et qu'i's datent de Charlcs-le-Chaiivo?
— Et quand ils dateraient de Charles-le- Chauve ! ce n'est, après tout, que de la seconde race, ré[iondit le vieux gentilhnmm<î avec le superbe sourire qu'eiàt pu se permettre un Mérovin^'ien ressuscité.
— C'est quelque chose, dit en riant à son tour madame de Chatrauvicux.
— Quelque chose, mais peu de chose. Voyez-vous, ma chère amie, en France il y a une trentaine de familles historiques dont le nom possède une importance réelle. Tout le reste, petite noblesse ou bourpnoisie, doit ^tre placé au même ranj;. Pdur moi, entre Bennezons et Guibout je ne lais aucune dillérence; et vous nièine, vous vous êtes montrée un jour de mon avis. Entre nous, votre mari s'appelait M. Pourtois.
— Il ne s'agit pas de cela; je me nomme madame de Chateauvieux. (Comment pensez-vous que ma fille puisse s'appeler CuilK)ut ?
— Ce serait d autant plus déplorable , dit le marquis avec un sérieux allccté, que de Guibuut on fait facilement (iibou.
— Et alors , chaque fois qu'Ana«;tasie recevrait du monde, on dirait : Nous allons prendre le thé de madame Cibou. Vous le premier.
— J'en suis capable, mais comme vous le disiez tout-àl'heure, il ne s'agit pas de cela. Un nom ridicule se quille; je ne pense pas que le jeune homme lieime au sien le
moins du monde. C'est l'affaire d'un pourvoi devant le garde-des-sceaiix ; pas autre chose.
— S'il avait une terre? observa madame de Chateauvicux d'un air pensif.
— Une terre ! Je ne crois pas. Mais il possède près de Montespard des étangs magnifiques.
— Où cela mène-t-il?
— Droit à votre but. Jetez dans un étang dix bourgeois, je me charge de repécher dix nobles. Monsieur de l'Étang d'abord; à tout suzerain tout honneur; ensuite monsieur de Lamare, monsieur de Leau, monsieur du Jonc, monsieur de Labonde, monsieur de Lîle...
— Monsieur du Brochet, dit à son tour madame de Chateauvieux; faites-moi grâce du reste de la pêche. Mais tout cela n'est qu'une plaisanterie.
— Voici qui n^est pas une plaisanlente. La mère de M. Guibout était une demoiselle de Saint-Gorgon, d'une bonne famille du Beaujolais: qui empêche notre jeune homme d'en relever le nonv et les armes? Madame de Saint-Gorgon ! Trouvez-vous que ce nom ferait un trop mauvais effet à la porte d'un salon?
— Je ne dis pas cela; au contraire, il a quelque chose de chevaleresque qui ne me déplaît pas; Saint- Gorgon ! je crois que cela irait assez bien à Anastasie, qui est grande et brune.
Madame de Chateauvieux se laissa vaincre de la sorte, article par article ; mais, à la fin de la discussion, elle réitéra le refus par où elle avait débuté, et déclara que, tout en reconnais.^ant les avantages de l'alliance qu'on lui proposait, elle était décidée à tenir la parole donnée à M. de Bennezuns. Le marquis n'insista pas, comptant sur les réflexions de son ancienne amie plus encore que sur sa propre éloquence. Il ne fut pas déçu dans ce calcul. La femme à principes héroïques et religieux, qui, en face
LE NŒUD GOHDIEN. 31$
<lii vieux pair de France avait pris la défense d' Arma ,1,
I assa à l'ennemi, c'esl7à-dire au Guibout, ava ïit d'avoir i -'joint sa fille.
La soudaineté d'im pareil changement n'a pas besoin de commentaire. Les sentiments ordinaires ^s'insinuent dms ^ coeur gradn elle ment ^ comme naissent les rayons dt,' l'atrbe; fesiortes [mssioiis, au contraire sea emparent de fcfce et d'un seul coup, ainsi que le soleii inonde d(^ sa lumière une chambre dont les volets s'ouvrent à mi(ii. Lor, ce soleil monmiyé, possède, autant que l'astre s«i l- \Tiram Ini-môme, celle puissance d'irniption et d'ébtoui s<'nicnl a latiiicllc les Cciractères \(^ plus sU>ï«iuem«"it
II empés ne résistent {ms toujours et qui d«*vait Irwr t-r sans défense une femme dont la vanité surpassait la tune. Dans les rêves les plus ambiti -ux dont sa tilie eici l'objet, madame d<^ Chateauvieux n'avait jamais rie péré d'aussi splendide que rétablissement prop')54 , i son vieux conseiller. A ses yeiix, les fermes, les forg«:s, les maisons de ville et de campagne d'Alexancire Guibo ^t se dressèrent subitement, en s'empilant les unes sur ie> autres dans un ordre imposant et grandiose. Pendant qu<'lque temps, il est vrai, une crevasse de cette Babel dorée laissa voir l'image irritée de Bennezons; mai.^ le ferme esprit de la femme entre deux âges chassa bieniiU cette vision importune comme on ellraie du pied un lézin d mal appris qui s'aventure dans un monument consacré.
Les conversions récentes inspirent toujours à ceux qui les subissent une rare feneur de pi'o>elytisine. Ouvaincue de la divinité de la Fortune , madame de Cuateauf'«mx ne perdit pas de temps pour p!*éclier :>a croyance à la personne la plus interressée i^ ce déiMi: et dont le cou nt était inr) :iMe à sa solulion. A st">n retour ti iiiif piumenade sur m- i' * "^ '■ ' -
saillie par une do ces uiumuea muici.. ^ .... i-
bles, qui vont droit et raide comme une charge de cava* lerie, en sabrant au profit de l'intérêt tous les liens, tou? les sermentsf tous les droits de Tamour. La jeune fille se révolta d'abord contre Tidée de rompre ralliance dont son anneau d'argent était le gage.
-^ Il est impossible que vous parliez sérieusemerit, ditelle en regardant sa mère avec un sourire d'incrédulité; sans doute vous voulez m'éprouver, et ceci est une plaisanterie concertée entre vous et M. de Montespard?
— Ai-je l'habitude de plaisanter lorsqu'il s'agit de ton avenir, répondit madame de Château vieux d'un ton grave; je ne t'ai pas dit un seul mot qui ne soit sérieux et vrai. La plus importante action de ta vie, de la mienne, par conséquent, doit se décider en ce moment. Un parti, tel que mon am our pour toi n'aurait jamais osé en espérer un semblable, se présente aujourd'hui; toutes mes sympathies lui sont acquises, je ne te le cache pas; car je veux être frai iche avec toi. Mon consentement est donc prêt, mais c'e st le tien qu'il faut avant tout. Voyons : quelles objectio as peux- tu faire contre ce projet qui me rendrait si heur(;use?
— Mais, maman... et Armand? dit Anastasie.
— Tu veux dire M. de Bennezons, reprit la femme de quarante-six ans; eh bien?
Cette inintelligence affectée blessa la jeune fille et lui inspira un accès d'énergie.
— 11 m'aime, s'écria-t-elle.
— Cela ne m'étonne pas; tu es assez bien pour mspirer une passion.
— Mais je l'aime aussi, moi, et vous ne F' xioicz pas. L'attachement que j'ai conçu pour lui est né sous vos yeux; vous l'avez vu se développer jour par jour sans y mettre ol)staclc; vous connaissez aussi bien que moimême l'engagement qi'i nous lie, et, quand je prononce
LE >CELD GORDIUN. 317
son nom, H scmb!e que je parle d'un étranger. Je vous le répète, je l'aime î Prétendrez- vous maintenant que ce soit sans votre aveu?
— Accuse-moi, tu en as le droit, répondit madame de Chateauvi^ux avec une douceur hypocrite. Les reproches que tu me fais, je me les suis adressés déjà plus d'une fois ; mais dans ta bouche ils me semblent bien durs. J'ai eu tort, sans doute, de ne pas rompre dus son origine ime liaison qui ne pouvait aboutir à rien de sensé. Mais pouvais-je prévoir ce qui arrive aujourd'hui? Toutefois, j'ai manqué de prudence, et voilà ce que je ne me pardonne pas. Allons, chère enfant, tu vois que je reconnais mes torts; à ton tour, avoue quu tu n'es pas raisonnable.
— Je le serais sans doute si je manquais à ma parole?
— Toujours de l'exagération. S'il fallait donner une interprétation aussi rigoureuse à toutes les promesses qu'il est impossible de tenir, la vie tout entière ne serait qu'un parjure. Tu m'aimes trop, n'est-il pas vrai, pour le marier sans mon consentement? Comment donc pcux- 'u te regarder comme engagée quand je ne le suis pas
— Mais vous-même, n'avez-vous pas promis...
— Uien. J'ai toléré des assiduités auxquelles je ne voyais ancun inconvénient, n'y attachant pas d'importance. Que s'est-il passé? une chose qui arrive tous les jours clans le monde, aux eaux surfout. Au milieu d'une .société assez ennuyeuse, un jeune homme inoccupé l'a remarquée parce que tu étais en effet la plus remarquable; comme il faut au bal des danseurs et dans un concert des musiciens, tu as dansé, tu as chanté avec lui; mais ne l'aurais-tu pas Tût avec tout autre hr^mme de l>onne ronmagnic qui eùV"eu des jambes ou ùe îa voix? L'inleiêl [)lus ou moins vif que tu as pu prentlro à une connaissance de qneUjues jours n'a donc qu'une gravité éphéiuèrc. Les liaisons conliactées aux eaux sont d'une
lU ŒUVRES DE CD. DE BERKARD.
nature teïferpent exceptionnelle, qu'elles ne sauraient engas:er pour Tavenir. On se rencontre à Spa ou à Baréges, on se voit cOus les jours comme si Ton était amis intimes; la saison finie^ <:hacun part de son côté et Ton ne se connaît plus. Nous voici en Suisse, M. de Bennezons est en Vendée ;, qui peut dire seulement si vous vous reverrez jamais ?
— S'il est en Vendée, qui Ty a envoyé? dit Anastasie d'un ton de reproche et d'amertume.
— Moi, répondit la femme chevaleresque en levant orgueilleusement la têtC;, et s'il fallait recommencer, je lui tiendrais encore le même langage. Je rends justice à monsieur de Bennezons ; il a des idées d'honneur et de loyauté, mais son caractère est faible, irrésolu : en Tarrachant à l'influence de Félix, en réchauffant ses sentiments attiédis, en lui montrant enfin le chemin du dé» vouement, j'ai accompli un devoir, tout en lui rendant un inappréciable service. La place de monsieur de Bennezons est en Vendée ; si nous le revoyons jamais, ce sont des remerciements que j'attends ie lui et non des reproches. Mais ceci est une question toute politique, reprit madame de Chateauvieux d'une t oix insinuante, et nous devons, avant tout, nous occuper de toi. Ma bonne Anastasie, il m'en coûte, sois-en bien sûre, de contrarier le moindre de tes caprices ; mais mon amour de mère ne me permet pas une faiblesse qui compromettrait ton sort et dont toi-même, un jour, serais la première à gémir. Puis-je avoir d'autre désir que celui de ton bonheur? Sois donc raisonnable, je t'en supplie. Au fond, tu dois comprendre que monsieur de Bennezons n'est paf un parti pour toi. Nou« ne sommes pas riches, il l'es/ moins encore; en unissant ces deux médiocrités, nous arrivons tout droit à ia gêne, et, en admettant la possibilité d'un pareil mariage, si vous aviez plusieurs enfants, il faudrait
LB KOEID GOKDIEN. tl^
dire : La panTreté. Quand tu seras m^re, Arms'asie» tu verras que dans notre cœur de feinine le r)nnnf»nr ife nos enfants aJiS(irl)b tout autre sentiment. Muis songes-v donc : cpjatre-Tingt mille livres de rente!
— Si Armand n'est pas riche, du moins son nom est beau, et l'on peut se passer de fortune lorsqu'un s'appelle Bennezons, répondit la jeune lilie avec un accent de fierté.
— D'ubord, est-il réellement de l'ancienne famille des Bennezons? Ri^n n'est plus douteux, à ce qu'assure monsieur de Montespard, ?i qui tu accorderas bien quelques connaissances en fait de généalojîies. Et puis, voistu, mon enfant, en France il n'y a qu'une trentaine de familles historiques dont le nom possède une importance réelle. Si tu devais t'appeler madame de Rohan ou de Montmorency, je passerais sur tout le reste; on ne s'en quiert jamais de la boiusi d'un prince. Mais entre Benneiîons, Cht\t('atrrieu\ on Vairt-Gorg^on, je ne vois, moi, aucune difltTenre, et alors il est tout simple que la fortune fosse pencher la balance. Quatre-viiigt nrille livres de rente 1
— Mais mon cœur...
— Qunlre-vinpt mille livres de rente! c'est-h-<lire uur^ fortune sufli^anlr pour \ons inctlic d-' pair avec ce qu'il V a de plus aiistorialiqîw» à Paris.
— Surtout quand on s'appelle Guibmit.
— SainMior^on ! de Saint-Gorgon ! c'est une alïaire 'cran;,'fe. Les Siiiul Corpon étarerit ime des premières CwïiiiUs du Ii4'aiij()li»is Pt cr nom a fort f;ntnd air.
Ainsi que l'avait fait sa m^re avec fll(Ml^ieu^ de Monlespard, Anastasie attnqua ikins tous ses articles le projet soumis à son ap|>r<»balion; elle diseuta, ritisoima, urgnmenta, puis parlerurnta ; mais auparavant versa (*es larmes nui tranouiUbont la conscience, car toute feninra
s'absout lorsqu'elle a pleuré. Enfin, après avoir épuisé ses arguments et ses sanglots, elle se soumit, et^ reconnut peu à peu dans ses méditations particulières qu ^lle avait raison de se soumettre. Cortail, qui, seul, eût pu plaider la cause de son ami, était rentré en France, où l'appelait son service dans son nouveau régiiiient. Aucune lettre venue de la Vendée n'apporta à mademoiselle de Châteauvieux un de ces remords qui réveillent les nobles instincts du cœur, ou peut-être la prudence maternelle supprima-t-elle une correspondance qui eût contrarié ses projets. Dès lors, Bennezons fut perdu, quoiqu'il ne fût pas encore oublié.
Quelques jours après, une lettre du marquis de Montespard apprit à son protégé que le champ-clos matrimonial lui était ouvert. De son côté, le nouvel héritier n'avait pas perdu de temps pour endosser le Saint-Gorgon par-dessus le Guibout, afin de lever d'avance les obstacles qu'aurait pu lui opposer la morgue aristocratique de 8a future belle-mère.
Par une belle matinée d'octobre, M. Alexandre Guibout de Saint-Gorgon, ex-décoré de juillet, car il n'était plus question du ruban bleu à liseré amaranthe, fit son entrée à Genève dans un coupé magnifique dont le cabriolet d'arrière-train contenait deux laquais en grand deuil , et qui off'rait sur chaque panneau Técusson des Saint-Gor^'on : d'azur, à trois têtes de gorgones d'argent, arrachées^de gueules ; armes parlantes et terribles que madame de Chateauvieux proclama souverainement chevaleresques. Présenté officiellement par le marquis, le
LE NGEID GORDIEiN. 321
prétendu reçut un accueil gracieux qui déconcerta ses projets de venp:eance. Peu h peu les sct^'nes de Saint-Gcrvais furent adroitement rappelées par les deu\ femmes, et reçurent une explication dont la douce moquerie devenait flatteuse, loin de blesser.
— Avouez que vous me délestiez, lui dit d'un air de bonhomie madame de Chateauvieux , et moi-même, je dois en convenir, je ne vous aimais guère. Je suis un peu intolérante en politique, c'est lii mon défaut; et puis, pourquoi vous y être pris si m:*'. ? puisque vous connaissiez monsieur de Monlespard, pourquoi ne pas vous faire présenter par lui?
— Mademoiselle me détestait sans doute aussi ? dejnanda le jeune homme en se tournant assez gauchement du côté d'Aiiastasie.
— Moi... j'avais peur de vous, répondit-elle en levant sur lui un regard quelle baissa aussitôt.
Il est des hommes qui sont extrêmement flattés d'être trouvés terribles par les femmes. Alexandre (Juil)out était du nombre. Cet aveu lui fut donc très-agréable et acheva de le désarmer.
— Au fait, se dit-il , je crois bien que j'ai dû lui faire peur. Avec ma vieiller edingote de velours et ma casquette rouge, j'avai> l'air d'un Robert-Macaire.
En faisant celte réflexion, le jeune homme glissa un regard com[)laisant le long de son individu , dont, selon lui, un costume de deuil entièrement neuf rehaussait singulièrement la bonne grAce.
— De quoi puis-je me plaindre? reprit-il en lui-même; si je n'ai nas réussi à Saint Gorvais, c'v>{ que, il faut l'avouer, Je 11 avais rien de fort séduisant. M'aiiner tel que j'étais alors eût été de sa part la preuve d'un a^st'z mauvais gofit. Madame de Thateauvieux a raison ; je m'y étaii ma) pri*;.
— Je vous ai paru bien maussade, n'est-ce pas ? lui dit Anastasie un autre soir; mais vous-même n'étiez pas toujours fort aimable pour moi. Vous rappelez-vous le jour où vous m'avez si bien éclaboussée au bord de TArve ?
La jeune fille n'eut pas plutôt prononcé ces paroles qu'elle rougit et baissa les yeux, car Timage d'Armand s'offrit à elle, et sembla lui graver au front avec un fer brûlant le baiser qu'elle avait reçu le jour même dont elle venait d'évoquer le souvenir.
Guibout ne remarqua pas cette émotion ou s'en crut ia cause.
— J'avais perdu la tête, répondit-il d'un ton passionné, et l'on doit être indulgent pour la folie. Puisque vous vous rappelez si bien mes torts, aviez-vous remarqué ceiui-ci?
A ces mots, il montra te iambeau de gaze verte auquel, depuis deux mois, il avait donné pour reliquaire la poche de son gilet.
— Peut-être n'avais-je pa^" touIu le voir, répondit mademoiselle de Chateauvieux entraînée à cette petite fausseté par le besoin de s'étourdir en imposant silence à des souvenirs importuns.
— Comment garder rancune à tantd'esprit et de grâce? pensa maître Guibout, qui, pour s'excuser à ses propres yeux en voyant sa vengeance s'en aller par morceaux à cfiaque nouveau sourire d' Anastasie, finit par se dire :
— Bah ! après tout, elle est charmante ; j'en suis amouieux, elle commence à m'aimer et je serais un niais de songer à aulrr-^ciiose qu'à être heureux; et puis enfin ce n'est pas au roi de France de venger les injures du duc d'Orléans.
Les arrangements du mariage suivirent donc le cours ordinaire.
Deux mois après, lorsque le contrat fut signé en pré-
LE NOELD GORDIEN. .^2»
lence d'une brillante réunion, l'ex-décoré de juillet, loin d'imiter le marquais de Brunoy, moula sur le papier, dans le ravissement de son cœur, le nom -de Guibout emmanché de Saint-Gorgon et illustré d'un prodigielix paraphe auquel, alte fois, madame de.Chateauvieux ne troma rien à f^prendre; puis, le lendemain, devant l'église catholique de Genève, il prononça le oui sacranieitL-l avec l'énergie qu'il déployait quelque temps auparavant en chantant la Marseillaise.
Quinze jours environ après ce mariage, M de Montespard fut accoslé dans la rue des Allemands, naguère la plus pittoresque de Genève, par un jeune homme qui vint à lui avec empressement. C'était lîennczoïis, pâle et amaigri, l'air fatigué, la barbe longue, les vêtements en désordre. Malgré son usage du monde, le marquis resta Uii moment interdit.
— Comment se porte madame de Chateanvieux? lui (iit pour première parole U ]• une homme sans remarquer son embarras; il me tarde tant de la voir, que, si j'écoutiiis mon désir, j'irais chez elle tout de suite en costume de voyageur.
Le pair de France avait recouvré son sang-froid habituel ; n'ayant aucune raison de ménager l'amant abandonné, il lui jeta sans préparation ces toudroyanles paroles :
— Vous aurez un compliment à faire à Anastasie. Vous savez sans doutt^ qu'elle est mariée?
— Mariée 1 s'écria Bennezons devenu pâle comme un mourant.
— l)cpui.« quinze jours, à M. de Saint-Gorgon : vous le connai*.:>ez, vous vous êtes l»allu avec lui h Saint-Gervais ; et lencz, «li vous voulez les voir tous deux, lournei U tùtc, les vuilà qui passent.
£d ce moment, en effet, la voiture Jes nouvemix ^poux
^2 4 CELVRES DE CH. DE BERNAllD.
iraversait la rue. Ils saluèrent le marquis; mCîs, en reconnaissant Armand^ Anastasie retira précipitamment la tête.
Bennezons s'était appuyé contre la porte d'une maison ; peu à peu il dompta son émotion, et levant sdr le vieillard un "égard plein d'amertume :
— Si cette^iemme vous parle de moi, lui dit-il, répondez-lui que je suis condamné à mort en Vendée, et que j'y retourne.
Et, sans ajouter un mot, il s'éloigna.
Le 6 juin de Tannée suivante, dans une triste clairière de la Vendée une maison dont M nom ne périra pas brûlait au bruit d'une fusillade (\i'i couvrait de ses détonations acharnées les sirOeinents de l'incendie : c'était le château de la Pénissière ! Plusieurs compagnies de pantalons rouges, pour employer l'expression du pays, attaquaient ce logis héroïque défendu par une poignée de Vendéens; le feu sur la tête, le feu sous les pieds, criblés d'une grêle de balles, les assiégés se battaient sans crainte comme sans espoir, tandis que deux clairons, placés à chaque étage, sonnaient leur fanfare de mort <\ rappelaient les icmpliers chantant sur le biicher. A la fin les clairons se turent comme s'étaient tus les chevaliers ; le feu triomphait. Le toit enflammé terminait le combat en s'effondranl sur les Vendéens, ainsi que s'abat U couvercle d une bière. Un3 partie de la garnison se fit jour, toutefois par une trouée victorieuse ; le reste demeura, non pas vaincu ni prisonnier, mais mort et défi enseveli.
Parmi les assiégeants, un oflicier se **:nait immobile
LE NCKLD GORDIEH. lîfe
devant le château, la tête tristement baissée, appuyé sur son sabre dont il trouait la terre par un mouvement convulsif; il contemplait d'un œil morne plusieurs corps reconnus à la blancheur de leurs mains pour corps de genlilsnummcs, ainsi que s'exprimtTent les jc^unaux du temps, et que des soldais tiraient un à un de dessous les décombres. Tout à coup il se pencha en pâlissant vers un de ces cadavres à demi-consumés, lui souleva la main gauche, et à la vue d'un anneau d'argent dont il reconnut la forme élrange, jeta un cri qui se perdit dans lesautre.* clameurs de celte scène de carnage :
— Armand !
Cortail, car c'était lui que l'impitoyable loi de la guerre avait amené en présence de son ancien frère d'armes, se mit à genoux et pleura. 11 fit creuser ensuite une fosse qu'il ouvrit lui-même, et après avoir pris Tanncau, seul signe auquel il eut pu reconnaître un corps detigiirô par les llammes, coucha son ami dans cette tombe de soldat, pensant qu'il ne saurait lui en trouver une plua glorieuse.
Plusieurs mois après, le régiment de Cortail vint à Paris. La première visite de l'ami d'Armand ("ut j)our madame de S.iintGorgon, rentrée en France depuis quelque temps avec sa mère et son mari. A la vue de son parent, Anastasie rougit un peu, mais l'usage du monde lui fit promptement dompter cet embarras causé par les .souvenirs de Saint-Gei vais. S'approchant de la cheminée, la jeune femuie prit dans une coupe un-» bague ornée do brillants, qu'»*lle choisit parmi plusieurs autres, et l'offrant à son cousin avec un geste gracieux :
— Félix, lui dit-elle, vous n'étiez pas à mon mariage, et depuk je ne vous ai pas vu ; mais ne croyez pas (|ue je vous aie oublié. Voiri qui vous attend depuis lun^ temps, r'e>t mon présent de noce.
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— J'ai aussi une bague à vous offrir, répondit Cortail d'un ton sévère; cl il hd présenta l'anneau d'argenl.
Madame {le Saint-Gorgon rougit et pâlit presque en même temps. »
— Qui vous a remis cet anneau? dit-elie ensuite d'une voix faible.
— La mort^ répondit gravement Tofficier; je Tai pris au doigt d'Armand de Bennezons, tué, il y a trois inoiS;, au château de la Pénissière.
Anastasie tomba sur un iauteuil en se bouchant les yeux; sa douleur, réelle en ce moment, sepancha par des larmes abondantes autant qu'amères; selon l'usage des jeunes filles qui se laissent marier, elle justitia sa conduite aux dépens de sa mère qu'elle accusa de despotisnic; et, de plus en plus abandonnée à son chagrin, elle finit par confesser à son cousin i'antipalhie que lui inspirait son mari.
— Je n'ai jamais aimé qu'Armand, dit-elle en sangloltant; au nom du ciel, donnez-moi sa bague! elle ne me quittera qu'à la mort.
A la vue d'un désespoir si profond, Cortail ému et presque repentant, passa au doigt d' Anastasie l'anneau d'argent, ainsi devenu le symbole de fiançailles étranges entre une florissante ieune femme du faubourg Saint- Germain et un cadavre couché bien loin, au fond d'un bois de la Vendée. Jusqu'à présent madame de Saint- Gorgon a tenu son serment. L'anneau d'argent brille à sa main gauche, à l'exclusion de tout autre, car, par un ravinement de fennne, elle a exilé à la main droite tous les autres joyaux de son baguier, .même l'alliance de son mariage. Cette conduite est motivée, selon l'usage, aux yeux d'Alexandre Guibout, par une imaginaire fidélité au souvenir d'une amie ; mais le monde, moins crédule que les maris à l'égard des bagues données par les compa
LE NOEID GORDIEN. 327
^es de pensionnat, a déjà calomnié plus d'une fois la main jjauche de madame de Saint-Gorj^on. De leiircôlé, plusieurs jeunes fïens des [>lus beaux, des plus élégants, ou des plus spirituels de Taristocratie parisienne, ont juré guerre à mort à Tanneau d'argent. L'un veut le conquérir, l'autre le remplacer; Tun Ou l'autre réussira-t-il?qui peut le dire ? Anaslasie portera-t-elle jusqu'à la mort, ainsi qu'elle l'a juré, la bague du romanesque et malbeureu\ l>(!nnezoiis? Aiioste et Boecace en eussent douté; pour n:oi, je le crois. Sans doute je ne voudrais pas assuni l'anneau d'argent contre une rivalité que l'avenir lui réserve peut-être; il est exposé à rencontrer un jour un voisin, mais un remplaç^int, je ne veux pas le supposer ; car enlin une main a eiiKj duigls : les défunts cl lus vivants ne se gênent guère nmtuellement ; et d'ailleurs (juelle fenmie douée d'une ûme chevalerescjue pourrait, même pour obéir aux exigences d'une nouvelle passion , réjuidit' r le aouvcnir d'un amant de vingt-cinq ans, mort ftu tombal de la Pénis.-^ière î