‹ Le Noeud gordienChapitre 5 sur 6 · N ACTE DE VERTU · texte numérisé non relu

N ACTE DE VERTU

Ma DAM R,

Hier, lorsque je vous ai parlé de mes vertus, vous avt'i souri, et je suis resté court dès Texorde de mon panépi»'rique ; car je le crains tron. o^ Miéchant sourire, pour aflïontLT son ironie silencieuse, sans pitié comme sans appel. Plus brave aujourd'hui, puisque jo suis loin de vous, je vtHix VOUÉ» convaincre en depil de vous-nuViie. Toutefois, Madame, que ce début ne vous efïraie point ; je ne prétends pas inlli^'er à votre moqueuse incrédulité le récit de toutes les belles actions qui décorent ma vie; modestie à part, la pénitence serait trop dure, l'ne seule petite histoire, dans laquelle j'ai joué un r(Me(li<»ue, selon moi, des plus beaux Ages de l'antiquité, sutlira je l'espère, pour me réhabiliter dans votn^ estime et f)réserver désormais mon amour-propre de l'humiliation qu'hier vous lui avez fait subir. Sans autre préambule, voici mon histoire.

Il y a un «n, après avoir visité une ]V'irtie des Pyrénées, je reven&'S de Saint (iaudens h Toulouse, par une Mie nuit du mois d** sculcmbre. \u [)oiut du jour, à mi-che-

min environ, je quittai la diligence pour en prendre une autre qui devait me conduire à C,..., oij m'appelait le désir d'embrà. jer un de mes amis que je n'avais pas vu depuis plusieur:s années^ et dont je dois, avant tout, vous tracer le portrait, car il est un des principaux acteurs de mon drame, et la connaissance de son caractère est nécessaire à rintelligence des événements que je veux vous raconter.

C'est à l'école de droit de Paris que j'avais connu Dambergeac ; nous habitions le même hôtel, sur la place du Panthéon. Sans doute, Madame, vous avez quelquefois rencontré des enfants voués à la Vierge, et, pour cette cause, vêtus de blanc de la tête aux pieds; en naissant, mon condisciple avait été l'objet d'une consécration différente. Son père industriel, acquéreur de biens nationaux ; patriote par conséquent, avait voulu lui imprimer un stigmate républicain aussi indélébile qu'expressif. Au grand déplaisir du curé de la paroisse et de la marraine, bonne vieille fille aimant Dieu beaucoup et craignant le démon encore plus, Dambergeac avait été baptisé sous le nom païen d'Harmodius. C'était là une espèce de cocarde tricolore morale qui devait rayonner au front de l'enfant à travers toutes les vicissitudes des révolulions à venir.

Telle fut l'influence sous laquelle se développa mon ami. Dès l'enfance, il puisa dans Texemple de son père et dans la chaude atmosphère de Marseille, sa ville natale, une indépendance de caractère et une exaltation de principes qui avaient atteint leur apogée à l'époque où je me liai avec lui. ^"^/était alors un beau jeune homme de dixr:cuf ans, grand et svelte, a la poitrine large, à l'œil noir jirofondément enchâssé. Il connaissait ses avantages, et on tirait parti d'une manière que Staub eût peut-être critiquée; mais on sait qu'il est une fashion adoptée par les

étudiants, quileiir donne une physionomie à part. Un habit noir et juste, boutonné jusqu'au menton, faisait ressortir le buste athlétique dllarmodius; un chapeau à formi basse, mais très-lar^'e des ailes, projetait de loi tes ombres sur soq visage bruni par le soleil du midi ; ses cheveux, qui eussent fait la gloire d'un Nazaréen, desceu' daient sur ses épaules en boucles noires et brillantes, d'après le système de coiffure à la Benjamin Constant. Ici la politique se trouvait d'accord avec la coquetterie; mais liarmodius prouva que, dans les circonstances décisives, la patrie p;issait avant tout dans son cœur : le jour m^me où un député du centre dénonça la perruque de Sylla, il fit à l'uppijsition le sacrifice de ses cheveux flottants, et parvint, à force de coups de brosse, n faire prendre à ce qui lui en restait le type dictatorial proscrit, qui, dans ses idées, était devenu l'indice du plus pur libéralisme. Un de ces énormes rotins, nommés gernianicus, qui donnent un faux air d'Hercule à ceux qui s'en servent, comph'tait habiluelleuient son costume ; c'ét.ut là son digeste. Ainsi le cardinal de Uetz portait dans sa poche un stylet en guise de !)réviaire.

Quoique d'opinions dillérentes, une certaine sympathie de caractère et de conduite nous rendit promptement amis. L'école de Droit, c'est encore le collège ; une camaraderie franclio et loyale unit facilement les jeunes gens de.stiriés à suivre les mêmes études. Ne voyant tous deux dans ce complément de notre éducation (|ue trois années à passer ii Paris, nous étions fort décidés à elTeuiller gaiment cette belle fleur de notre jeunesse, et à ne nous laisser asphyxier (pie le moins possible par le gaz nirrotico-méphytiquc qu'exhalent le Code de procédure et les Pandectes. ie ne crois pas que pendant ces trois années il soit arrivé une seule fois à Dan»l>crgcac d'assister, du cunuuenccment à la fin, à l'un de nos cours. Suivant

l'exemple immémorial de Timmense majorité des étudiants, il venait exactement répondre à Tappel des professeurs, pour conserver ses inscriptions; et sa conscience se trouvait en paix. Quant aux examens, il se ^lait à sa facilité de travail, qui était remarquable : une semaine d'études et de veilles suffisait pour le mettre en état de soutenir la présence formidable des interrogateurs en robe rouge. D'ailleurs il n'avait aucune prétention aux boules blanches ; comme je ne sais quel dévot un peu trop attaché aux pompes de Satan, il faisait ce qui était strictement nécessaire pour entrer au ciel de la licence; rien de plus.

C'était avec une égale horreur qu'il fuyait ces horribles cabinets de lecture, capharnaûms scientifiques où pâlissaient quotidiennement ceux de nos confrères que nous appelions les estimables ! En revanche, de la place du Panthéon au Pont-Neuf, et du carrefour de Bussy au Luxembourg, il n'était pas un magasin de modes ou de lingerie dont il ne fût l'oracle. Bacheher beaucoup plus expert en gaie science qu'en droit civil, il y prenait ses grades avec une grande ferveur, soutenant du matin au soir, de tout le feu de sa faconde méridionale, d'interminables thèses qui eussent fait les délices d'une cour d'amour. Ses succès en ce genre n'étaient pas toujours bornés par la rive gauche de la Seine : à différentes reprises, il nous vint un bruit vague de fabuleuses aventures accomplies par lui dans les parages lointains de la rue de la Paix et du boulevard Poissonnière. Ces récits merveilleux étaient pour nous, moins favorisés du destin,que les exploits de Bacchusdans les Indes; ils excitaient notre admiration et non notre jalousie, car la supériorité d'IIarmodius était^trop bien établie pour <[u'il prît fantaisie à personne d'entrer en rivalité avec lui. Nul ne car-'vcolait en casse-cou avec plus d'assurance dans l'avenue" des Champs-Elysées, ou ne

faisait un pareil massacre de poupées chez Lepage ; nul n'enlevait avec plus de grâce une |)artie de billard, ou n'entonnait d'une voix de has^e plus foudroyante un couplet de Bcranger, Il était le roi du Prado en lii>or,et, en été, de la Chaumière du Mont-Parnasse ; aucun habitué n'y déployait un laisser-aller aussi séduisant que le sien dans cette espèce de danse qui otrtnse la pudeur des gendarnies, et que les salons de bonne conq>agnie n'ont pas encore jugé convenable d'adopter. Ilarniudius, enfui, était la fleur des mauvais sujets de l'école; un type digne de Gœttingue ou d'Iéna, mais embelli des grâces françaises. Une seule chose balançiiit dans son esprit l'amour de la dissipation et de la galanterie: la politique, cette froide chape de plomb que toute intelligence est condanmée à porter, était chez lui une passiun auiii lurbulunlc (ju'enthousiaste. La patrie était son idole, son ciel, son cauchemar; il en rabâchait le jour, la nuit il en rêvait : mais persuadé, ainsi que Joad, que la foi qui n'agit point ne saurait être une foi sincère, il ne se contentait pas d'un culte solitaire et caché. Je vous ai parlé de sa coilfure à la Sylla, je passe sous silence sa* pipe d'écume de mer fermée parle buste du général Foy, ses foulards lithographies à la Charte, ses bretelles plus séditieuses encore, sur lesquelles le vieux drapeau étalait ses couleurs proscrites. Celte conspiration (piotidiennc de coatume ne sufhsait pas au patriotisme dliariiiodius; il n'était, à la vérité, ni de la conférence Mole, ni de la conférence Daguciseau, mais en revancb" il faisait partie d'une demidouzaine d'associations et r/e ventes libérales. S'agissiiitil de harangu^^r un pair ou un député qui ^vait bien mérité de la patrie, au dire du ConstitutKwndy ( en r« temps-là les jeunes gens lisaient le CunstHutwnnil), Harmodius était l'orateur né de la députalion ; fallait-il porter tiiomphalement au cimetière du Père-Lachaise un ci-

toyen canonisé grand homme par le même Constitutionnel, répaule d'Harmodius était la première au brancard.

Tels étaient, Madame, ses goûts et ses passions; ses antipathies n'étaient pas moins vives. Il détestait surtout trois choses, ou plutôt trois espèces de personnes : les jésuites, les gendarmes et les claqueurs.

A cette époque des missionnaires essayaient de réchauffer le zèle des fidèles dans les différentes paroisses de Paris : — Infâmes jésuites! s'écriait Harmodius, qui, en sa qualité d'apôtre de la tolérance, ne tolérait rien; à la tête d'une bande de philosophes de sa force, il suivait fort assidûment les exercices des révérends pères ; mais, au lieu d'un cœur contrit et pénitent, c'était l'abomination de la désolation qu'ils apportaient dans le sanctuaire: une mousqueterie de pois fulminants éclatant sous les pieds des assistants pieux; des fioles d'assa-fœtida, mêlant leurs senteurs impures au parfum de l'encens; des refrains cyniques entonnés en répons aux cantiques du chœur, signalaient leur présence hostile et rappelaient .les grotesques saturnales de la fête de VAne.

Le second diable bleu d'Harmodius était le gendarme; le gendarme chanté par Odry et proscrit par la révolution de juillet, immortalisé par la poésie et le malheur !

Quant aux claqueurs, ils se taisaient devant lui, comme se taisait la terre devant Alexandre ; son cri de guerre : la carte au chapeau/ était si bien connu au parterre de rOdéon, que les entrepreneurs de succc:; dramatiques, demandaient double paie pour faire ce théâtre, et le salaire n'était i)as exagéré, car il était le plus souvent gagné sous les baiiqueltes.

Tel fut Harmodius pendant tout le temps que nous demeurâmes ensemble. A travers les bouffées de ce volcan toujours- grondant, bouillonnant, écumant j'avais distingué dos jets d'une flamme pure et l:( vile; je lui

LE NOEID GORDIEN. 169

croyais de l'avenir, car ses défauts, selon moi, venaient d'un luxe de force que devait tempérer l'âge et utiliser expérience. La fin de notre cours de droit nous sépara. Je restai à Paris; il retourna à Marseille, où son père ve nait de mourir, et où des intérêts de famille réclamaient sa présence. Nous nous quittûmcsdonc, tendrement, mais sans tristesse, avec cette confiance du jeune Age qui dans ie présent aspire toujours l'avenir.

— Nous nous reverrons bientôt, me dit Dambergeac ; je le sens, mon destin est fixé ici ; Paris est la seule atmosphère où l'on puisse vivre. Si Sparte est impossible, vive IJ.ibylone!

Ce fût \h son adieu.

Nous avions pris l'engagement de nous écrire; nous n'en fîmes rien, comme il est d'usage entre amis. Nous étions trop jeunes tous deux pour avoir beaucoup de temps à donner aux correspondances masculines. Plusieurs années se passèrent; la révolution d«' juillet arriva, et j'appris par le Moniteur la nomination de mon condisciple à une sous-préfecture dans les Pyrénées; le crédit d'un oncle, député doctrinaire, lui avait valu cette place.

Deux ans après, Ilarmodius m'écrivit enlin lui-même pour m'apprendre son mariage avec une demoiselle de son arrondissement; telle fut lu désignation dont il se serNit. A la première de ces nouvelles, j'avais plaint lei administrés; à la seconde, je plaignis la mariée, car, malgré ses bonnes qualités, mon ami ne me paraissait pas plus fait i)()ur être un époux lidele que pour remplir les devoirs d'un laborieux magistrat. La longueur de noir** séparation et notre paresse épistolairc n'avaient pas (îiminué nion attachement pour Dambergcac ; cp lui donc avec empressement que je saisis l'occasion de U* revoir. A chaque pas qui me rai»j)rochait de C.., chef-lieu de sa î»^iL>T4»fofct:ture, je st-iilaii renallxe dons mu] eéj»ril le»

souvenirs de notre vie commune; d'avance je savourai» le plaisir de reconstruire pour un moment^ avec Tami de ma jeunesse, ce cassé d'hier déjà si loin de nous. Mille événements futiles^ depuis longtemps absent^rle ma mémoire, y rentraient à la fois, et je saluais avec une involontaire mélancolie le retour de ces hirondelles de mon printemps. Depuis la fm de nos études, j'avais vécu comme vivent les jeunes gens, les yeux fixés vers Tavenir, et peu curieux de regarder en arrière, car la tentation d'Orphée ne tourmente guère que les vieillards ; mais en ce moment, je me sentais vieillard moi-même, en songeant aux folles journées de ma vie d'étudiant. — Oui, c'était là le bon temps, me disais-je ; et cette pensée banale éveillait dans mon cœur je ne sais quelle tristesse rêveuse, dont les divagations auraient pu se résumer par ce vers de Béranger, le poëte favori d'Harmodius ;

Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans I

Dans la voiture où j'étais monté en quittant la diligence de Toulouse, je trouvai pour unique voyageur un personnage qui, malgré notre mutuel silence, ne tarda pas à attirer mon attention, et finit par me distraire de ma rêverie. C'était un jeune homme de vingt cinq à trente ans, plutôt petit que grand, doué d'un embonpoint naissant qui se mariait heureusement au vermillon de ses joues, dont les contours lisses et charnus n'étaient altérés par aucun vestige do barbe. De «^ros yeux troubles donnaient à sa figure une expression extatique et pâmée. Rebroussés à outrance sur un front naturellement étroit, mais

LE NCEID GORPIEN. 17 I

agrandi par le rasoir qui avait laissé, aux tempes surtout, des traces récentes de son passage, ses cheveux, d'un Muiid jaune, lui retonibairT^i sur les épaules en affectant le ruissellement désordonné d'une crinière de lion. A voir de profd ce vi^age rubicond accompagné de cette flamboyante chevelure, on eût dit une comète et sa queue.

La pantomime de mon nouveau compagnon ne me paiiit pas moins remarquable que sa physionomie. Tantôt, saisi en apparence d'un étouffement subit, il se penchait à la portière en aspirant Tair du drhors aussi bruyamment que renifle un marsouin ; tantùl ^'enfonçant dansl'angk' de la voilure, il laissait 'ombf-r sa tète sur sa poitrine, et demeurait long-temps ainsi, plongé dans la torpeur d'un boa qui digère. Tour à tour il se passait pesamment la main sur le front, geste familier aux hommes de pensée, luurmentait ses cheveux d'un air soni'eur, levait les youx EU filet de l'impériale connue si, h travers les boîles à chapeaux et les para[)liiies qui s'y balançaient, il eût I)Oursuivi quelque inspiration récalcitrante, et de temps en temps remuait les lèvres en prononçant mentalement, je ne sais quelles conjurations cabalistiques. Sans la mont' ,' ■ '.• -1 ,'(-Sune, j«' l'amais ur\< noi;" m; - *' .1 récitant son bréviaire et entrcMné à son insu aux • Irations d'une extase fervente. Tel qu'il m apparia issait avec sa redingote de velours bleu bien relevée de boutons ^'ui Hochés, sa chemise rose à petites Heurs, son chapeau le p.iille et sa cravate néu;ligemnu*nl nouéty. je crus voir jn lui un acteur répétant un rôle. Dans ma pei-spicacilé, e venais de décider que mon voisin devait être quelque baryton, ce qu'on nomme en province un Martin, emploi qui, selon moi, convenait parfaitement à son phvsicpie un peu empAté, quand d'un bond inattendu,

il iniprimi iuie violente s"c )usse à la ba ' "", en-

funç.i !riomplialernefit ses dix doit^^s d ais s crir

nière , écarquilla les yeux en se souriant à lui-même, et tirant de sa poche un petit portefeuille, se mit à écrire malgré la trépidation de la voiture.

— Un poète! me dis-je alors, honteux de n'avoir p.^s deviné plus tôt. Rimaillant quelque peu moi-même, |e connais intimement plusieurs aigles de poésie, mais depuis long temps je n'en avais surpris aucun en flagrant délit. Par le prosaïsme qui court, il fallait venir à deux cents lieues de Paris, au milieu des rochers des Pyrénées, pour rencontrer cet oiseau rare, un homme consciencieusement occupé à composer des vers. Je me rappelai alors que nous étions dans le ressort de Toulouse, la docte ville, la cité palladienne, et je restai convaincu que je venais d'assister à l'enfantement de quelque hymne à la Vierge ou de quelque sonnet à Clémence Isaure, destiné au concours des jeux floraux.

Curieux de vérifier cette conjecture, j'engageai la conversation avec mon voisin, qui répondit à mes avances, d'un air gracieux, inspiré peut-être par la satisfaction vaniteuse, ordinaire compagne d'une paternité récente. A part une recherche d'expression souvent laborieuse et une prétention continuelle à l'effet, mon poétique interlocuteur parlait comme un simple mortel, et sa conversation ne manquait ni de variété ni d'intérêt. Nous effleurâmes beaucoup de sujets sans nous fixer à aucun, ainsi que font les jeunes gens; nous parlâmes tour à tour littérature, femmes, voyages. Mon compagnon, qui venait d(? voir la mer à Cette, se donna pour un touriste effréné.

— Et artiste, lui dis-jc d'un ton flatteur, car je voulais arriver à mon but; on ne peut pas vous ranger dani îa classe *le ces touristes porte-manteaux qui font par mnilelligjînce ce que faisait Alfiéri par originalité, et courent le monde sans rien voir, rien ap[)rendre, ni rien retenir. Vous savez mieux le prix du temps et le profit

LE NŒUD GORDIKN. 1 7 i

que l'esprit peut tirer d'un voyage. C'est là votre journal ? Mes yeux lui désignaient le portefeuille posé sur sc3 genoux ; il sourit nt'giijjjeniment et avec un accent de moquerie où perçait mie C'»-'*.y)laisance seei^'e :

— Ce n'est pas un nienidio, ce sont de petits ^ers, me dit-il «lu ton de Vadius.

— A Iris ou à Elviro? demandai-je.

— A Marthe.

— Marthe! le nom est joli, mais inprat pour la rime

— Caile, Part lie, Sparte, dit vivement le poëte.

— Charte, éearle, Sarthe, ripostai-je avec la prestesse d'un homme qui n'est pas novice à la chasse aux rimes, et qui a demandé plus d'une inspiration au die ionnaire lie Uiehelet.

— Anclw tu set poetal s'écria mon interlocut» ur en parodiant le Currt-ge. Sur mes instances, et voyant que je n'étais pas trop indigne de m'asseoir au banquet de sa poésie, il me lut son sonnet à Marthe; car il retournait sonnet. C'étaient des vers tendres et inofiensifs, tels que je saisies faire moi-ménie, des vers connue il est permis a tout horuïètc jeune hunime d'en composer de senjhlaj»!os le matin en se faisant la barbe, ou le soir en fumant un cigare; sur le boulevard des Italiens. Ces vers commençaient par celui-ci, qui, je dois l'avouer, n'était pas le meilleur :

Votre omilé, madame, ah! c'est trop ou trop [eu.

J ai oublié le rf-ste, qu'alors je me rappelai liltérale-

ent pen<lant quel(|ues jours. C'est àd<îssein quejcmen-

t'onne ce fait ; plus tard, Madame, vous saurez pourquoi.

— La crirsfe Maillu; pt rmet donc l'amilié, mais l'amitié s«'ulfnienl ? dis-je au porte.

— Oui, un \\\v luit laiic unliihambre, reprit-il, ea souriant avec laïuilé.

(EUVRES DE CIL DE BliUNARD.

— Et certes vous méritez tous les honneurs et toutes les félicités du salon. Charmer les ennuis de l'absence en composant des vers pour l'objet ainié, c'est digne d'un Amadis.

•— Heureusement Tabsence va finir ; ce soir^ je Tespère cette bluette sera arrivée à son adresse.

— Votre sévère amie habite donc C...?

— Cest toi qui l'as nommé , répondit Tamant , qui affectionnait les citations poéliqu^es.

Ce nom de C ... changea le cours de mes idées et me ramena au souvenir de Dambergeac. Voyant que, selon toute apparence, je me trouvais en conversation confidentielle avec un de ses administrés, la pensée me vint de profiter de l'occasion, et de m'enquérir de quelle considération jouissait mon ami dans son arrondissement. Après plusieurs questions sur la ville de C..., sur la topographie, sur les ressources que pouvait offrir à un étranger la société de ses habitants ;

— Quel homme est votre sous-préfet? demandai-je d'un air indifférent.

Jl-c poète tourna la tête de mon coté par un mouvement brusque; ses sourcils subitement froncés donnèrent à ses gros yeux bleus une expression presque tragique , cl il me sembla que sa jaune chevelure se hérissait sur son front.

— C'est un sous-préfet, répondit-il enfin en laissant tomber chaque parole avec l'écrasant dédain d'une sentence sans appel.

Cette rép>r-.r i:e ne m'apprenait rien , car il est dei sous-préfels de toutes les espèces; j'en connais même de spirituels et d'indépendants ; mais si les parol';s étaient ambiguës, l'ironie de l'accent était suffisamment, explicite.

— Peste, dis-je en moi-même, il paraît que Dambergeac s'est fait des ennemis, et que je me suis adressé à

LE NCIiLD GORDIEN. 17 5

'un d'eux... ; insistant alors par une question insidieuse :

— Oïl dit qu'il a une femme charniaule?

Cette fuis la physionomie du poète pa^rsa du '^rà\e au doux, et s'cciaira d'nn indélinissable ^«mrire.

— Madame Dauibeigeac est une Itnmie î dit-il avec L'UipIiase.

— Le sous-prt'fet est un sous préfet, sa femme est une femme, vous avez une reding<jle bleue et nous sommes

wiMi une diligence ; quatre vérités intonlesiables m'éci.u'i je du ton d'iiumeur que cause une curiosiié désapj);ji liée.

Mon voisin secoua la tête d'un air m«'lancolique, et reprit avec un accent de compassion mêlée d'amertume. ' se femuic jeune et belle, unissant les {^nices de

!U COMU". •■ !ie

.lJI«', j l<.^ :«i, ileSpOte, mC.ij .li'n >.C 1 .;;iju »r<l' •

. Ut là une histoire bien simple, et qui peut être racunlée eu deux mots : Madame Dambergeac n'est |>as comprise de son mari. Voilà tout.

Je restai muet. A ma connaissance, Ilarmodius avait (•omi>ris trop de feunne* pourcjue l'iuiiilelhi^enee conju- ^mIc : (pii lui était attrib.ice ne buiiie\erdàl pas toutes mes idées. De deux chos. s l'une : le Lu\e!ace de l'école de di'oit, aujourd'hui dégénéré, avait subi une complète métamorphose , ou madaïue Dam! . celte ange

il vuiain, devait lUc tn réalité im ;,.. . ^i,i > ,,..> .i .iabl»î. Dans l'un ou l'autre ca*^, ma \isile acquérait un intérêt (jue je n'a\ais pasfirevu; aussi, la vue de;> clochers de C..., que nous apiTçùmes en ce hjomenl, m< vaasa-t-c''jerémo>'.on involontaire qu'inspire le pressentiu'.«nt d'un drame prochain.

— Ah : *>aiiibergeac ne compn nd pas sa femme, nie dis je en d«*sC4'udanl de voiture ; eh bien ! je la coiupioftdiai, moi; (hHsé-je consacrer sept uns à cctl^i etuda;

autant de temps qu'Alfieri en mit à apprendre le grec. Notre arrivée avait terminé la conversation. Je pris congé de mon compagnon en lui souhaitant tous les succès imaginables en amour ainsi qu'en poésie, et, après avoir déjeûné à la hâte, je me rendis à la sous-préfecture.

— M. le sous-préfet arrive ce matin; nous l'attendons d'une minute à l'autre, me dit le concierge; si monsieur veut repasser dans quelque temps...

— J'aime mieux attendre ici, répondis-je ; et, sur l'assurance donnée par moi que j'étais ami intime de Dambcrgeac, je fus introduit dans son cabinet de travail. Un bureau circulaire, entouré de fauteuils, occupait le centre de cette pièce ; des bibliothèques à casiers, dont les cartons verts portaient tous quelque étiquette administrative, masquaient les boiseries ; les intervalles étaient remplis par des cartes géographiques, parmi lesquelles brillait au premier rang celle de l'arrondissement de C...; en face des fenêtres, sur un socle de bois peint simulant le marbre, apparaissait le buste, en plâtre, du roi des Français. A cette vue et en me rappelant le républicanisme dlïarmodius, je ne pus m'empêcher de sourire; mais avant que j'eusse le temps de poursuivre mes observations, un bruit roulant qui fit bruire les vitres et parut émouvoir la sous-préfecture tout entière, attira mon attention au dehors.

Dans la cour, dont la grille venait de s'ouvrir, se ruait avec un fracas solennel une calèche escortée de deux gendarmes n cheval, le sabre nu à la main. Un homme de haute taille, coiffé d'un chapeau à plume* et vêtu d'un uniforme bleu à broderies d'argent, descendit de la voiture; après avoir remercié et congédié son escorte par un salut plcii*de gravité, il monta le perron. Un moment après, la porte du cabinet s'ouvrit, et Damborgeacsojeta dans mes bras.

LE NOEUD GOUDIC.V. Ï-T

Après les premiers moments d'eftusion, no'is rio^n f.xaininâines tous deux avec une égale curiosité, car huit années s'étaient écoulées depuis notre dernière entrevue.

— Tu es pâle et maigre, me dit Harmodius au bou'. d'un instant.

— En revanche, répondîr ;e, je le trouve gras et rose; si je iiuis la satire du célibat, tu es le panégyrique vivant du mariage.

En etlet, il s'était opéré en lui un changement qui devait paraître avantageux à beaucoup de gens; il avait pris de Tembonpoint et annonçait une propension décidée à devenir ce que le peuple appelle un bel homme, c'est-à-dire un gros homme. Son teint, autrefois basané, s'était éclairci et (jtlrait à l'œil ces tons frais et reposés qui caractérisent les portraits d'homme de Largillirre. Il n'y avait plus de politique dans ses cheveux, artistement frisés et roulés en conque marine au-dessus du front, comme ceux des garçons de café. Ce genre de coiffure, joint à deux minimes favoris coupés en croissant de Toreille au nez, lui donnait une physionomie bourgeoise, pouparde, trop bien portante, à laquelle la solennité du costume préfectoral semblait ajouter je ne sais quoi de gourmé et d'important qui me déplut souverainement. Du reste, je cherchai vainement entre les sourcils d'IIarniudius le froncement dur et impérieux, habituel aux l\raiis domestiques, et (juc je m'attendais à y trouver incrusté, d'après les confidences de mon voisin de diligence. «

— Je te surprends au milieu de tes grandeurs, dis-je en me rasseyant; sais-tu que sous ce costume et avec les cstafiers qui raccompagnaient tout-à-l'heure , tu as quelque chose d'imposant et de graixliose? Tu as fait dans ton palais une entrée de pacha à trois (|ueues. •

— Tu me trouves in fînccht en l'honneur de monsei-

gneur d'Auch^ qui achève sa tournée diocésaine et que je viens de reconduire jusqu'aux limites de mon arrondissement.

— Comment ! tu te fais garder par des gendarmes et tu hantes des évoques ! des archevêques ! ! les uns ne sont donc plus des janissaires, ni les autres des jésuites?

Le sous-préfet sourit.

— Je t'assure, dit-il, que mes gendarmes sont tous de très-honnêtes garçons; et que parmi ces messieurs du clergé d'Auch il se trouve des hommes fort distingués ; d'ailleurs ma femme est nièce d'un des vicaires-généraux.

— Qu'as-tu fait de tes favoris à la Torquato qui étaient Tadoration de cette pauvre Armandine ? demandai-je en changeant de conversation.

— Ma femme n'aime pas la barbe, et puis ce qui est permis k un étudiant messiérait à un magistrat.

Je me mis à rire.

— Magistrat et Harmodius! m'écriai-je; je ne puis m'habiluer à l'accouplement de ces deux mots. Dis-moi? comment te tires-tu de ta correspondance avec tes maires de village, de tes audiences, de tes séances aux conseils de révision? etc. ; la main sur la conscience, ne t'est-ii jamais arrivé de t'endormir sur une circulaire administrative ou sur une instruction ministérielle?

— Dans le commencement, répondit mon ami, j'étais obligé pour me tenir éveillé de me pic^uer les jambes avec une épingle. Maintenant j'y suis fait ; je suis sur que je.ne prends pas plus de cinquante prises de tabac par séance de travail.

— A propos de tabac, nous sommes près de l'Espagne, tu dois avoir de bons cigares, donne-m'en un; cela neutralisera peut-être l'odeur de paperasses qu'exhale ton sanctuaire.

LE NCCUD OORDIEX. 17^

— Désolé, my dear ; je ne fume plus. Ma femme ne supporte paâ le ciçare et...

— Pai bk'u î interiompis-je, impatienté de ce mot : ma femme 1 qiii revenait à tout propos, mad.inK- Dambergear ne saurait être plus délicate que Juliette, èi qui l'odeur de la pipe attaquait réellement 1» s nerfs et que tu avais si bien apprivoisée, qu'elle fuiiait à la fm comme une véri table Andalouse.

— Juliette était ma maîtresse, madame Dambergeac est ma femme, dit Harmodius d'un ton dogmatique.

— M. Pinchon ne parlerait pas mieux, pensai-je; mais où diantre mon poète de ce matin a-t-il vu que ce modèle des maris fût un second Raoul Barbe-Bleue?

Pour satisfaire autant qu'il le pouvait ma fantaisie de tabac, Dambergeac me présenta une boîte en or dont le couvercle offrit à mes yeux une image royale, la même qui figurait en buste au milieu du cabinet, mais entourée cette fois d'une pléiade de jolis princes et d'aimables princesses, le tout délicatement peint en miniature. Dans le cabinet d'un employé du gouvernement, le buste de Louis-Philippe était un meuble obligé, mais son portrait sur une tabali«Te nie parut a|)partenir à ce dévouement sentimental et personnel qui a été si souvent reproché aux royalistes de la restauration.

— Tu es donc décidément juste-milieu? demandai-je brusquement.

— Je suis sous-préfet, dit Harmodius.

11 n'y avait rien à répondre, et je me tus, émen'eillé non pas du changement qu'avaient subi les habitudes, les manières, les principes de mon ami, mais de ma propre naïveté, qui avait cru retrouver dans le fonctionnaire de I83i l'étudiant de 18-2(;.

Eu ce moment la |)orle s'ouvrit et un domestique parut sur le seuil.

— Madame attend Monsieur^ dit-il^ la messe est sonnée; il sortit.

Je fis un bond sur mon fauteuil^ car ce dernier trait était le coup de grâce.

— La messe ! m'écriai-je ; tu vas à la messe; sérieusementj décemment^ chrétiennement, sans boules fulmînantes, ni clef force dans tes poches?

Toutes les impiétés commises par mon ancien condisciple à Saint-Eustache et à Sainte- Geneviève s'étaient réveillées dans mon souvenir à ces mots inouis : la messe est sonnée.

Le sous-préfet se leva; sa figure resta sereine, et un indulgent sourire effleura ses lèvres.

— Mcïi arrondissement est très-dévot, dit-il, et il est d'une sage politique de ménager les croyances des populations; le gouvernement nous donne à cet égard les instructions les plus positives. Je vais à la messe d'onze heures tous les dimanches; d'ailleurs Marthe est trèspieuse.

— Marthe ! interrompis-je vivement.

— C'est le nom de ma femme. Viens, que je te présente à elle. Si tu tiens à lui plaire, offre lui le bras et accompagne-nous à l'église. C'est un ancien aumônier de rcgi:nent qui dit la messe... l'affaire d'une demi-heure, pas davantage.

Au moment où je m'approchais d'une fenêtre pour prendre mon chapeau, j'aperçus dans la rue mon compagnon de voyage, l'homme au sonnet, marchant les youx en l'air, sans doute en quête d'une rime rebelle ou de quelque ange invisible pour moi. A sa vue wne révéla'ion soudaine illumina mon esprit, comme en se levant une rampe de théâtre éclaire la scène où le drame va com:nenccr.

— Madame Dambergcac, s'appelle Marthe !

LE yCElD GOBDIE^C. ] (t t

ït dans un accès de curiosité ttl que j'en avais rarement éprouvé de semblaMo, je me précipitai sur les pas d'Harmodius, qui, après avoir changé son uniforme de sous-préfet contre un costume enticrenient noir dans lequel régnait encore une certaine majesté administrative, se dirigeait vers Tappartement de sa femme.

Nous trouvâmes madame Dambergeac (Jans un petit salon qui précédait saclianibre à coucher. Debout devant une fenêtre, la jeune Amme tenait d'une main son livre d'heures, de l'autre le petit rideau de mousseline qu'elb,' avait soulevé pour regarder dans la rue, et qu'elle laissa retomber négligemn^nt à iiotre approche. Lorsqu'elle se retourna, je l'envt loppai d'un de ces regards elliptiques et pressants, qui sans insolence étreignent une femme de la tête aux pieds, en s'emparant des moindres détalK de sa personne avec la promi)ti(ude et la lldélifé que met la cire à prendre l'enqjreinte d'un cachet. Du nu'^me coupd'œil j'aperçus un ca( hemire rouge r» tenu autour du cou par une épingle à camée et descenfîant [)resque jusqu'il terre, ainsi que les nouvelles mariées de la petite bourgeoisie portent trionq)halement le plus beau chftie de leurs corbeilles de noces; une robe verdàlre, couleur malheureusement alliée à celle du cat hemire; des souliers ou plutôt des pantoufles en maroquin mordoré; un de ce« engloutissants chapeaux en paille d'Italie que j» déteste; 'sous ce chapeau une figure jiAle em adr» e de chr veux blonds dont le (!ouble bandeau, plus uboiwlanl qu régulier dénonçait liiicorrection paresseuse d'une ccilf ure du malin ; ? nfin, |)Our trait principal, deux ycux Itleis i 1 1

clair, femlusen amande, allongés ciicoi'-e par un clignement moitié dédaimieux, moitié lani^oureux, familier à beaucoup de femmes dn monde, et qui, accompagné d'une imperceptible inclination de tête, répondit à mon salut d'une manière ducale assez impertinente.

Cette toilette, dont le. goût équivoque eût été de la vulgarité sans la valeur réelle du cachemire, annonçait une provinciale ; l'attitude du corps légèrement ployé pouvait se prendre également pour l'eftet d'habitudes indolentes ou pour cette' flexioTi involontaire, mais non sans grâce, qu'imprime souvent aux tailles sveltes une organisation délicate ou maladive; le visage ovale, un peu busqué, avait une distinction naturelle, gâtée à demi par son expression à la fois hautaine et élégiaque; les yeux enfin, avec leurs rayons chatoyants et le jeu expressif des paupières , étaient de ceux qu'un homme peut ne pas aimer, mais qu'il regarde plus d'une fois ; leur éclat autant que leur couleur me rappela certains saphirs dont ii était question dans le sonnet à Marthe; au total, madame Dambergeac était une fort jolie femme de vingtquatre ans, et si mon compagnon de voyage avait dit vrai, son mari était inexcusable de ne pas la comprendre.

— Ma chère Marthe, dit Harmodius, voici un de mes meilleurs amis dont je t'ai souvent parlé, le comte Léopold de Cast.

Malgré ma préoccupation d'observateur, je ne pus m'empêcher de sourire à cette présentation solennelle. A récoîe de droit, mon innocent titre de comte avait été mille fois l'objot des plaisanteries libérales de mon condisciple. L'accent sérieux dont il le proclaniait aujourd'hui m'apprit que l'habit de sous-préfet avait réconcilié l'ex- carbonaro avec la noblesse aussi bien qu'avec le clergé.

Après quelques phrases de politesse banale, j'offris le

LE N(ELD GORDIE??. 18»

bras à madame Dambergeac, selon la recommandation qui m'en avait été faite, et nous partîmes pour aller à la messe contre laquelle je n'avais aucune objection. Quoique l'église ne fût pas éloi^mée de la scus- préfecture, nous montùmca en voiture pour nous y rendre, faste inusité dans une petite ville. Je crus même un moment que nous serions accompagnés par la gendarmerie qui avait servi d'escorte à Harmodius; cette gloire nous manqua, mais en revanche nous eûmes celle de traverser la nef dans toute sa longueur, et de nous installer au banc réservé à monsieur le sous-préfet, immédiatement devant la grille du chœur.

Lorsque je vais à la messe, c'est à l'entrée de l'église, au rang des pauvres et des humbles , que je me place, laissant à de plus dignes que moi le huut du sanctuaire. Je fus donc presque embarrassé d'une distinction qui me parut quel(pie peu pharisienne, puis je m'y habituni; mais après avoir triomphé de ma gaucherie, je fus moins heureux à l'égard d'une distraction involontaire causée par mes voisins.

H.Tmodius était admirable de maintien et de conduite; les bras croisés sur la poitriiie , les yeux iniprrturbablement fixés sur une hirondelle qui becupietait les vitraux d'une des fenêtres du chœur, il se levait quand il fallait se lever, s'asseyait quand il convenait dtî s'asseoir ayec une intelligeure et une ponctualité dont eût pu s'honwf»r itfi sous-pii'fet de lu congrégation. Si je fus p»!ihe de la contciumce de mon ami, en revaurhe madame Damlnrgeac, à côté de qui je me trouvais placé, me punit moiïis .dieorbée par ses pri^^es que je tu; devwh» m'y attendre, d'après la dévotion qui lui avait été attribuée par ftOn mari. Il mefteudtla qu'elle lisait bien lon^truip^-; la n»éme page; de plus je remnr<juai que rbafjue lois (|u'elkî W levait ou s'a>seyait, elle tournait la ti^te^ mouvement qui

n'était nullement nécessaire, et qui me parut un peu hétérodoxe, car je me suis toujours défié des femmes qui regardent derrière elles. A la première occasion je me retournai en même temps que ma voisine. Mon œil traversa sans s^y arrêter la mer de bonnets et de chapeaux de femmes qui ondoyait au milieu de Téglise , et sonda d'un regard aussi raj)ide qu'infaillible un groupe de jeunes gens, encombrant la porte dans des intentions plus ou moins pieuses. Au premier rang, debout contre un pilier, ïQ front ceint d'une auréole prismatique dont le couronnait le soleil perçant à travers les vitraux colories, je reconnus mon compagncm de voyage. A la béatitude empreinte sur sa physionomie ainsi qu'à sa blonde chevelure et à la rotondité de son visage , je crus voir un gros chérubin ; les yeux bran s et dirigés de mon côté, il semblait dire : Ave, comme ces petits anges de marbre dont parle Dante dans son naïl et subii'me langage ; mais en rencontrant mon regard le sien changea subitement d'expression, et sa bouche se contracta par une assez laide grimace que je conq>a?('rai , puisque nous étions à l'église, à celle que tait, dil-oi), Satan lorsqu'on le plonge dans un bénitier. Je m'assis, et sans affectation, j'examinai madame Dambcrgcac ; cette fois elle lisait son livre à rebours. Harmodiiîs, de son côté, semblait compter fort attentivement les \ases de fleurs symétriquement rangés sur la corniclif d 'ravées qui entouraient le chœur. Le moyen, Mad;u>i<-. -iMre attentif à la messe lorsqu'on a sous les yeux i ii 'ifame semblable à celui dont je mo trouvais inopiné m, nt le spectateur?

En sortant <\' • -;ise, au milieu d'un»"' double haie ù'j jeunes fi-ldis i; -^ nr le passage des j litvs dévotes do l]l....,et(|i!ii!.."- ■ rent les habituées (1 S.iiut Thomasd'Aqiiin, j;i ■ :iouvcau le poèt^^. (»n>.sa'uaau

uiomeiit (^ii cydiS dans la vou -o a côté (11*

madame Dambcrgoac, cl ses gros \tu\ m.i lanctTonl un r garJ de dr[>:\ »-t du colère con ".entrée. Il m-j îraitait en rival, je ne siis pjurquoi; je àc sais |> )unjuoi non plus j "acceptai ce'Je position, et in.iï» y èire autorisé par la pcrsonae la plus intéressée à ce dobal naissan', je relevai 3'.;i>.>ilôt b'garil qui m'était jelé.

— Qiifl c-st ce gros garçon qui vient de saluer ? demandai-jc a Ilarmodius en regardant sa femme du coin de l'œil.

Madame Damberpreac se mordit la lèvre en faisant une I lite moue dédaigneuse qui concurnait évidemment le gro- garçon on moi : lequel des deux? je n'en savais rien cnx^re.

— C/esl le receveur des contributions, répondit Ilarmodius; M. Aimé Morisset.

— De Morisset, dit la sous-préfète d'un ton bref.

Ce de tranchait la question ; il devenait évident que la mine m '-prisante était à mon adiesse et destinée à venger M. Aimé de cette épilliMe nnpertinente : Gros garçon!

Que madame Dambergeac fût la Marthe du sonnet, cela n'éUiit plus un doute pour moi ; mais quelle était réellement la nature de l'amitié dont parlait le poète dans ses vers, voilà ce que j'étais curieux de savoir. S'il se fût agi d«5 toute autre feunne que de cc\W de mon ami, ma curiosité m'eût paru indiscrète et puérile, ou plutôt je ne l'aurais pas éprouvée. Mais la counnunauté fraternelle a ins laquelle j'avais longtemps vécu avec Ilarmodius UM* ju>titiail à lUi-s |)ropre3 yeux. Il me sembla que mon initiation volontaire aux secrets de son ménage n'était pas une intrusion blâmable, mais une action aussi légitime que DaUirelle, et qui, dans une circonstance où son honneur pouvait courir «pielques risques, devenait presque lui devoir. Ce ftil donc sans aucun remords qu'aeceptanl son invitation d. ventera C... jus^jua la fin

de- l'automne^ et plus longtemps si cela me co'; ^^enait, je résolus de poursuivre la lecture du roman doi.: je n'avais encore épelé que le premier chapitre.

Il y avait un bal le soir même à la sous-préfecture. Dambergeac, qui avait de la fortune et dont la femme était riche d'ailleurs^ avait monté sa maison sur un pied assez brillant, et il mettait dans sa manière de représenter le gouvernement aux yeux de ses administrés, une sorte de somptuosité vaniteuse. En ce moment il était fort préoccupé des détails de sa soirée.

— Crois-tu que cette fois nous aurons quelques-uns de nos gentilshommes? demanda-t-il à sa femme avec un sourire aigre-doux, lorsque nous fûmes rentrés.

— J'ai la promesse positive de madame de Ginévry, répondit Marthe, et madame du Dressant non-seulement m'a donné sa parole, mais m'a dit qu'elle se chargeait de décider sa belle-sœur à venir. <i

— Il faut que tu saches, me dit Hàrmodîus , que nous avons ici un faubourg Saint-Germain au petit pied qui imite littéralement, à l'égard de nous autres fonctionnaires de juillet, la conduite que tient son aîné envers le château des Tuileries. Nos boudeurs sont plus têtus encore que ceux de la rue de Varennes, s'il est possible. Les femmes sont parfaitement polies pour Marthe, qui d'ailleurs est une des leurs ; ces dames se voient souvent et se rendent leurs visites avec une exactitude scrupuleuse, mais le matin seulement ; le soir il semble que la sous-préfecture devienne un lazaret où est la peste. Croirais-tu que depuis près de quatre ans que je suis ici, je n'ai pas pu décider un seul de ces hobereaux à mettre le pif'^L'^ mes assemblées ?..'£t leurs femmes ! c'est pis en^-oic... un escadron de marquises de Pretintaille et de oomtesscs d'Escarbagnas !

Le sou:j-préfet fit entendre un rire bruyant dont l'iro-

LE ^CECD GoamEN. m

•:it' ne couvrait pas entièrement son dépit secret,, et cnoima de sa grosse basse-taille la chanson de Béranger k laquelle il venait de faire allusion :

Vils roturiers Respectez les quartiers. . . .

C'était une réminiscence de lilarmodius d'autreiois, mais madame Danjbergtac y coupa court en se bouchant les oreilles d'un air impatienté.

— Vous pourriez;, dit-elle, lorsque cette pantomime eut imf)Osé silence à son mari, traiter moins grossièrement mes amies; pour moi je les approuve, et à leur place je me conduirais comme elles le font; certainement si je n'étais pas condamr.ée à faire les honneurs de mon salon, on ne m'y verrait pas. La cohue que vous m'obligez à recevoir n'a rien de fort attrayant pour une femme bien élevée, et sans être comtesse d'Escarbagnas on {Mnit ne pas tenir infiniment à la société de madame Patageot, la femme du receveur de Tenregistrement, ou de madame la Ttotaireise Capricard... Je pense que je peux médire un peu devant M. de Ca^t, ajouta la jeune temmo en me jetant un sourire assez gracieux; d'ailleurs, ce soir il jugera si je suis trop méchante; et sans attendre ma réponse ni celle de son mari, elle sortit.

— Marthe n'a pas tout à fait tort, me dit mou ami eu «onnant ; il est des exigences de position fort désagréabl(,'s; tu verras à notre bal que nous sommes furieusement encanaillés, malgré toutes mes tentatives d'épuration.

Harmodius le niveleur métamorphosé en marquis de Moncade me parut une chose si boullonuo, que je n»' pus retenir nu ériat oe rire auquel l'entrée d'un domcstiipie emi>écha mon ami de faire attention.

— Toutes mes invitations pour ce soir ont-elles été exactement envoyées ? demanda-t-il.

— On a suivi la liste qu'à donnée Madame^ répondit le domestique^, xii prenant sur une table un petit paquet de papiers : Voilà ce qui reste des lettres imprimées.

Harmodiuïs prit les lettres^ les regarda un instant^ et les froissant tout à comp dans sa main^ donna sur le bureau un coup de poing capable d'assommer un bœuf.

— Vous serez donc toute votre vie un imbécils^ s'écria-t-il; et cet autre animal d'imprimeur a juré de ne me faire que des sottises. Je vous ai dit vingt fois et à lui aussi^ que mon nom s'écrivait : petit d, apostrophe^, A majuscule, et voilà qu'il Testropie encore. Allez lui demander son compte ; désormais Mérignon sera l'imprimeur de la sous-préfecture.

— Je ne te savais pas si bon gentilhomme, dis-je à mon ami, quand le domestique fut sorti; depuis quand es-tu d' Ambergeac avec apostrophe ?

Harmodius essaya de sourire.

^- C'est ma femme, répondit il, qui pense que mon nom ainsi écrit a meilleur air sur ses billets de visite. D'ailleurs, c'est là sa véritable orthographe ; je l'ai trouvé moi-même écrit de la sorte dans des titres de 1547.

— Peste ! tu as maintenant des titres de 1547, reprisje, sans pitié pour son embarras évident ; je n'étais pas fâché de lui rendre en partie les moqueries dont il avait tant de fois poursuivi ce qu'il appelait autrefois ma gentilhommeric.

— Et pourquoi n'en aurais je pas? s'écria-t-il avec l'espèce de brutalité que donne la conscience d'une mau« vaise cause: il me semble que d' Ambergeac sonne aussi bien que Cast ou Gastiiion. — Puis, me prenant la main : Au fait, reprit-it, tu as raison de te moquer de moi, je îuis ridicule ; mais le moyen de ne pas le devenir au mi-

LE KrciD GORDIEN. Igp

lieu de ces hobereaux et de leurs bégueules de femmes? — Pauvre Hanuodiiisî pensai-je lorsque je fus seul, le voilà fuifjMî peine d'une apostrophe de plus. ou de moins; et pendant ce temps sa femme lit ses priCres à rebours sans qu'il s'en aperçoive ou s'en mquiète ! LV veuirlement est-il donc une condition inévitable de la pr< ifession do mari ?

J'avais fait apporter mes effets à la sous-préfecture dont j'étais devenu le commensal ; le soir je fus donc le premier au bal, et j'eus le divertissement, parfois assez amusant, de voir arrivera la file les invités. J'eus lieu de reconnaître qu'en efllet la femme d'IIarmodius n'avait pas été trop médisante. Dans cette réunion, composée exclugivement d'employées du gouvernement, d'industriels et de membres de la petite bourgeoisie, tous solermellement vêtus ou plutôt endim mcbt's, car la sévérit»* du sous-pretet en fait d'étiquette était connue, il se trouvait plus d'une figure ridicule, plus d'une tournure empêtrée, plus d'une toilette ébouriffante ; maisoù ne s'en trouve-t-il pas ? Madame Dambergeac recevait et ren<Iait les saints de l'air nonchalant et hautain qui dalx^rd m'avait frappé dans s^i physionomie, et faisait les honneurs de son salon en femme qui en eût volontiers fermé la porte aux neuf dixièmes des personnes invitées par elle. Je lui pardonnai cette maussnckrie, dont pour moi d'ailleurs je n'avais pas à me plaindre, en faveur de nombreux d.'tails de grâee et de béante qui. I«^ matin, m'avaient échappé, enfouis qu'ils étaient dans la pa»«* d'un chai>eau et sous les plis d'un cachemire, mais que révélait en ce moment une toilette d»» bal aussi fraîche qu'in-

discrète. Décidément maciame Dambergeac était une fort jolie femme, et alors qui aurait pu lui contester le droit déjouer un peu à la duchesse?

— Madame Capricard, annonça le doin6Stii|ae pîacé à

la porte du salon.

A ce nom et à la vue de la grosse bayadère empanachée qui entrait en se tortillant à outrance par manière de salut, les yeux de madame Dambergeac cherchèrent les miens, et nous échangeâmes un sourire qui eût fait tomber à la renverse la resplendissante notairesse si elle en eût compris le sens.

— Monsieur de Morisset, reprit le domestique. Cette fois ce fut moi qui cherchai le regard de Marthe, mais je ne le rencontrai pas.

Le poétique receveur des contributions fit une entrée aussi grave et aussi mélancolique que celle de madame Capricard avait été folâtre et évaporée. Il s'avança vers la maîtresse de la maison, lui adressa un salut cérémonieux propre à dérouter la médisance, et se mêla aussitôt au groupe d'hommes entassés au milieu du salon, et parmi lesquels il ne tarda pas à m'aperce voir. Sans doute il avait réfléchi depuis le matin, car au lieu de l'air hostile auquel je m'attendais, sa physionomie prit à ma vue une expression prévenante et amicale. Avec un empresement probablement tout de politique, dont je ne fus pas dupe, il vint à moi, et me frappant le bras familièrement :

— Eh ! bonsoir donc, me dit-il, Machiavel, lago, Sixte- Quint, Talleyrand, tout ce qu'il y a de plus roué et de plus perfide au monde. N'avez-vous pas quelque pudeur du tour pendable que vous m'avez joué ce matin ? et moi qui répondais à vos questions traîtresses avec une ingénuité digne de l'âge d'or ! ah ça, j'espère que si vous êtes curieux, du moins vous n'êtes pas indiscret, — Ces der-

LE N(JRl'I) GOUWEîy. 19 1

tàeis mois furent dits d un ton plus sérieux que le commence inenl.

— liassiiree-vous, r»^pondîs-je en riant, je vous promets d«' ne pas dire à notre Ainphytriun que vous le tromez grossier, despote et mauvais mari.

— Ni cela ni le reste^ reprit monsieur Morisset avec un sourire qui dissimulait mal son inquiétude.

— Le reste, ce me semble, n'a rien qui puisse blesser la personne qu'il concerne. Une femme voit rarement un crime dans l'intérêt qu'elle inspire, et dans cette circonstance je pourrais parler sans vous faire tort.

— Peu'-ôtre ; mais c'est votre silence que je réclame, Tcpundit ^Tavenient le poète.

La ritournelle d'une contredanse interrompit notre dialogue. Mon interlocuteur s'élança vers madame Cupricard, qui à son approche se leva par un petit bond enfantin dont gémit la kinquetle où elle se préliussait. Ce couple, qu'on eût pu comparer à une jj'aliotc iiollandaise traînée pai un bateau remoiqusur, fendit la foule au grand dam des llturs et des rubans cjui enchevôlraient la danseuse de la léte aux pieds, et prit place à l'un des quadrilles au milieu du salon. M. Morisset avait si bien combiné sa manœuvre que, sans alléctation et comme par hasard, il se trouva en face de m idame Dambcrgeac qui dansait avec

h colonel du réginu'iit d«j cavalerie en garnison à C

Forcé de céder la [)lace aux danseurs, je me rapprochai de la porte, mais sans perdre de vue les acteurs d'une ëcèneqiii, d'après mes obsenations précédentes, ne pouvait manquer de devenir intéressante, lorsque je sentis une m lin sur mon épaule.

— Tu verras qu'ils ne viendront pas, dit à mon oreille uiif grosse voix, d'un ton de mauvaise humeur.

ie me retouinai et j'aperçus Harmodius; il regardait li

porte^ et à chaque nouvel arrivant qui venait le saluer, se mordait les lèvres avec un dépit concentré.

— Qui est-ce qui ne viendra pas? demandai-je; car je ne savais et qu'il voulait me dire.

— Nos seigneurs les vidâmes et hauts barons de C...., les Ginévry, les du Dressant^ les Malescard et consorts; ils croiraient déroger s'ils venaient chez moi; pardieu! cela leur sied bien ! Ne voilà-t-il pas de nobles et puissants seigneurs? parce qu'ils ont un pigeonnier au milieu d'une mare à canards,, ils se posent en châtelains; un tas de gentillâtres mal décrassés par la savonnette à vilain de leurs grands-pères !

— D, apostrophe Ambergeac, répondis-je, je croyais \a maison réconciliée avec celle de Montmorency.

— Enfin en voici un, reprit le sous-ptéfet, insensible à mon observation; et il me désigna du regard un beau vieillard qui entrait en ce moment, sans permettre que le domestique l'annonçât. — Le comte de Ginévry, un vrai gentilhomme, celui-là : les Ginévry datent de i300. Je viens de faire réparer la route qui passe devant son château... Mais il vient seul... Comment, sa femme n'est pas avec lui !

M. de Ginévry se glissa, avec l'aisance d'un homme du monde, à travers les personnes qui nous séparaient de lui, et salua, d'un air aussi gracieux que poli, Dambergeac, qui s'empressait à sa rencontre.

— N'aurons nous pas l'honneur de voir madame la comtesse? dit Harmodius en le regardant fixement; elle nous avait fait espérer cependant

— Malade, répondit le vieillard d'un ton pénétré; réellement malade et désolée de l'être aujourd'hui. Mais, vous le savez ma femme est d'une santé si faible, si capricieuse! Après la contredanse, j'irai faire agréer ses excuses à ma(i»me DambergeaC; que j'aperçois plus belle

tE NŒLD GORDIEN. 193

et plus séduisarle que jamais Une toilette d'un goiit

exquis

Et le comte s'approcha du quadrille, peut-être pour contempler de plus près les blanches épaules de la souspV/f'/e 'M;;nes en effet de l'admiration d'un vieil amateur. HarnuxiHis fit entendre une espèce de gro^rnement sourd.

— Malade! dit-il, elle était ce matin à la messe. Est-ce que ce vieux marquis de Lanturlu me croit dupe de toutes ces défaites? Maintenant que sa route est en bon état, il espère s'acquitter envers moi au moyen d'une visite. Patience! il n'a pas encore l'âge de l'exemption, et il peut être sûr que je vais le faire pincer par la garde nationale. Ah ! sa femme est malade ! Que dis-tu de ça?

— Je dis qu'il n'y a pas de loi qui oblige une femme à aller au bal, même au bal d'un sous-préfet. Mais répondsmoi , connais-tu beaucoup ce M. Morisset, qui figure en face de ta femme, et qui, en ce moment, à l'air d'un pingouin prêt à prendre son vol?

Le poêle, en eflrt, la téic renversée en arrière, les cheveux au vent, les pouces dans les poches de son gilet, et les coudes arrondis en forme d'ailes ou plutôt danses, balançait devant madame Dambergeac avec les grâces et le rengorgement d'un paon qui fait la roue. Au moment même où je venais d'attirer sur lui l'attention d'Ilarmodius, il ôla ses doigts d<'S poches où ils semblaient emprisonnés pour recevoir, ainsi que le voulait la figure, les mains de Marthe, à laquelle il servait de vis-à-vis; j'aperçus alors , entre le pouce et l'index du danseur , un objet presque imperceptible, car il en sortait à |)eine de trois ' • quitre li^'iies, mais tranchant par sa blancheur sur !.. couleur jaune du gant. A[>r«'s le tc'T de main, M. Morisset se froissa les doigts par une sorte de claquement triomphant, puis les réintégra dans sou gilet. Le petit «•bjet blanc avait disparu. Je regardai madame l>aml>er-

geac ; elle s'ëventait avec son mouchoir qu'elle semblait serrer fortement.

— Môrisset ! me répondit mon ami^ qui avait regardé sans voir, comme font les maris : garçon d'esprit, quoique ma femme le trouve prétentieux; c'est un^de nos lions; il a une foule de petits talents de société; il chante, il fait des vers, il joue de la clarinette, et entre nous je crois qu'il serre de près madame Capricard, pendant que le gros notaire perd son argent à la bouillotte. Époux stupide î ils sont tous comme ça.

Je ne répondis rien à cette parodie inattendue du vers d'Hernani ; la moquerie de Dambergeac avait quelque chose de réellement affligeant.

— Époux stupide ! répétai-je en moi-même ; ta femme vient de recevoir un billet sous tes yeux, sans que tu y aies vu plus clair qu'à un tour d'escamotage de Comte ou de Bosco; ris, tu as sujet d'être content; ris de M. Capricard.

— M. le marquis de Montagnac ! annonça en ce moment le domestique, en jetant avec pompe ce nom gascon au milieu du bruit du bal.

— Je ne sais aucun gré à celui-ci de sa visite, me dit Harmodius. C'est un fin matois, qui par peur est resté maire de son village après la révolution, et qui maintenant fait du dévouement à Tordre de choses pour placer ses enfants. Mais, Dieu me pardonne, n'a-t-il pas une cravate noire et des bottes?... Oui, pardieu ! des bottes... V^ilà qui est sans gêne.

Harmodius fronça le sourcil et prit son attitude la plus <tnposante, au lieu d'aller au-devant du nouveau venu. ..a marquis était un petit homme à physion^^niie fine et railleuse, vêtu avec l'insouciance de costume i..A:ilière aux gentilshommes campagnards ; il s'avança en montrant de grandes dents blanches en manière de sourire et sans

lE NŒUD GORDIEN. If S

avoir l'air embarrassé le moins du monde par l'atlitude roide et gourmée de Dambergeac.

— Voire bal est charmant, monsieur le sous-préfet, dit-il en a<"coinpagnant ce compliment d'un >alut dég.'gé, auquel le maître du lofiis répondit par une inclination de tète assez légère. — Dès le péristyle j'ai reconnu le goût parfait de madame Dambergeac. Je suis venu de Montagnac tout exprès pour votre soirée , et je m'applaudis de cette heureuse idée. Tout ce que je vois ici est vran ment d'une élégance, d'une distinction...

— Monsieur le marquis est sans doute venu à cheval, répondit Hainiodius, sans se dérider à ces louanges; ses yeux toisant le gentilhomme du haut en kis, s'arrêtèrent sur les bottes qui avaient blessé son amour -propre de maître de maison, et y restèrent lixcs d'un air ma gistral.

M. deMuntagnac suivit du «-egardla pantoniime d'Ilarmodius, avança un pied comme pour niieux mettre en évidence la chaussure inculpée, et dit avec une bonhomie affectée :

— Je devine la cause de votre surprise, monsieur le sous-préfet ; vous êtes étonné de recevoir un pauvre maire de village en bottes ; vous vous attendiez sans doute à me voir en sabot>.

— Comment donc, monsieur lo marriuis... je serai oujours honoré... même en sabots... balbutia le sous-

l^rélét aussi décontenancé que pourrait l'être un péd»i gogue recevant de la main d'un écolier la férule qu'il lui destinait.

Je laiss^ii mon ami aux prises avec le cain|)agiiar(i, (jui humait i^ufcment une prise de tabac et souriait d un ui.u; vais sourire. La contredanse était linic et je voulais ./claircir un point plus intéressant pour moi que la petite guerre dont llarmodius me paraissait devoir payer les

frais. M'approchant de madame Dambergeac qui venait de s'asseoir, j'entamai la conversation par une de ces niaiseries qui se débitent au bal, lorsqu'on ne trouve rien de mieux à'dire ; mais cette fois ma sottise avait un but.

— Quel joli mouchoir vous sert d'éventail ! comment appelez-vous ce genre de broderie? broderie au crochet ou à Taiguille ?

— Broderie au plumetis, répondit madame Dambergeac en retenant et en roulant dans sa main le mouchoir que je faisais mine de toucher, pour mieux résoudre la grave question posée par moi. — N'allez-vous pas inviter madame Capricard ? ajouta vivement la jeune femme.

J'obéis à ce changement de conversation, et je me mis à médire de la plantureuse femme de notaire, mais sans perdre de vue le mouchoir brodé que je soupçonnais, comme Harpagon accusait les hauts-de-chausses de La Flèche, et que la femme d'Harmodius chiffonnait d'un air préoccupé, tout en soutenant la conversation. Après une certaine manœuvre occulte dont je ne me rendis pas bien compte, elle posa le mouchoir sur ses genoux avec négligence, mais dans ce mouvement je m'aperçus que le bouton d'un de ses gants venait d'être défait. Les premières mesures d'une valse s'étant fait entendre au même instant, je saisis avec un empressement affecté la main qui me paraissait suspecte à son tour.

— Voici la valse que vous m'avez promise, dis~je pour justifier cette familiarité.

— Vous vous trompez, je vous ai donné la troisième, répondit madame Dambergeac en retirant la main plus brusquement encore qu'elle n'avait retirée e mouchoir, mais pas assez vite pour que je n'eiîg8S pas le temps de glisser traUreusoment les doigts en dessous et de m'assurer de l'existence d'un papier entre la paume et le gant. Le valseur légitime, qui n'était autre que monsieur Mo-

lE NOEUD GOUDIEN. lȔ

rissot, étant Rurvcnu, je saluai la sous-préfète avec un sourire de résij,niation. Lorsque mon lour de danser avec elle arriva oufiu, le gant était rendu à son '^'uit d'innocence ainsi que l'avait été le mouchoir. Qu'était devenu le liillel à Iravors tous ces voya^^'cs? je nreii doutais, mais il m'était impossible de le poursuivre davantage; ce qu'il y avait de sur c'est qu'd faisait son chemin.

Aucun autre incident digne d'être rapporté ne signala le reste du bal. Lorsque je rentrai dans ma chambre, je récapitulai mes observations de la journée, et je tins conseil sur ce qu'il me convenait de faiie.

— Le poëte avaa raison, dis-je en moi-même ; le sonnet à Marthe est en ce moment à son adresse, et mon ami Harmodius se voit menacé (sans s'en douter, le mari qu'il est!) de la plus humiliante catastrophe qu'un homme puisse subir. Quel est mon devoir en cette occurrence? Interviendrai-je ?

Cette question n'était pas de celles qu'on peut résoudre es abruptOy à quatre heures du matin et au sortir du bal; je me couchai donc sans m'en préoccuper davantage, et en disant avec l'ancien :

— A demain les affaires!

Ici, je dois confesser un sentiment assez mauvais, que nie fît éprouver, ù mon réveil, la pensée de la catastro- I>he dont était menacé mon ami; rintorél que je lui portais ne lUt pas exempt de moquerie : toutefois, .îotto 1 -tite Iraliison sc trouvait à demi juslifn'C par hs antécé- (l'-nts de notre liaison, et n'était apr-'s tout qu'une re- Nauche. A l'école de droit, Harmodius m'avait enlevé.

avec toute la déloyauté imaginable, le cœur d'une belle personne qui, sans lui, me fût restée fidèle, oe ut-être ! La loi du talion légitimait donc de noires représailles auprès desquelles un sourire involontaire était la plus pardonnable des vengeances. Je me reprochai pourtant ce sourire ; je mis quelque grandeur d âme à oublier mes griefs passés, et, pour être sûr de ne pas laisser influencer ma décision par les conseils d'une rancune partiale, je formulai, en termes généraux, la proposition que je m'étais promis de résoudre.

— Le dévouement, qui nous fait mettre à la disposition d'un ami notre bourse, notre crédit, au besoin notre épée, nous impose-t-il aussi la loi de prévenir le malheur conjugal près de le frapper? — Telle fut la question que je m'adressai, en me promenant dans ma chambre, où je m'étais enfermé comme dans le cercle de Popilius ; question grave, ardue, propre à embarrasser les têtes les mieux organisées, les âmes les plus loyales, et à laquelle je finis par répondre affirmativement. M ilgré l'autorité de Molière, qui prescrit de ne jamais mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce, je décidai que l'amitié créait des obligations particulières; qu'en toute adversité, matrimoniale ou autre, Pylade devait secours à Oreste; ladite loi sans exception, sauf toutefois le cas unique où Pylade serait lui-même amoureux d'Hermione.

Après avoir ainsi défini et tracé le devoir de l'amitié, le droit que j'avais de prendre la défense d'Harmodius s'établissait de lui-même ; ce n'était plus là qu'une simple question d'intervention; chacun le sait, en intrigue, d'amour aussi bien qu'en politique, rien de pluo élastique que les principes de ce droit ; rebelles et parfois funestes à ceux qui les appliquent maladroitement, ils obéissent à toute main puissante ou habile. Sganarelle et sa femme, battant de compagnie le voisin officieux qui veut les ré-

LE NOELD GORDIEN. 199

roncilîer, dégoûtent de Tintervention que rend attrayante, en revanche, le juge mangeant l'iiuîtic des plaideurs. L'essentiel, c'est d'être le plus fort et d'arriver à temps; or, ma vanité m'empêchait do redouter la supériorité de M. Morisset, et mes observations préiiuiinA>rp^ m'avaient appris que le débat était encore indécis.

Le droit et l'opportunité de l'intervention une lois reconnus, il restait à en déterminer le mode. Ici les difficultés se fussent compliquées pour une intelligence vulgaire, mais aux yeux d'un homme unissant à l'expérience de la vie quelque usage du monde, il n'y avait pas deux chemins à prendre. Avertir le mari, était un trait de femme de chanil)re congédiée ; s'adr<>sscr à l'amant, avait un caractère de donquichotisme par trop ridicule ; prêcher à l'épouse chancelante un sermon pathétique sur la foi conjugale, eût été fort beau sans doute; mais, habitué à jouer m pareille rencontre ce qu'on appelle vulgairement U- r(Me de l'avocat du diable, j»' craignais de nuire par ma gaucherie à la cause que je voulais défendre. Un seul parti était à^a fois prudent, halule et convenable. Pour protéger le mari contre les tentatives de l'amant, il fallait de toute nécessité faire la cour à la femme; de cette manière, toutes les difficultés enfantées par une délicatesse trop scrupuleuse s'évanouissaient à la fois : amoureux de madame Dambergeac, j'avais le droit de tout lui liire; rival de M. Morisset, je me mettais vis-à vis de lui dans lesconditions d'une concurrence loyale; Ilarmodius, fnfin. n'avait aucune raison de se plaiiidie, piiistjue c'é lait poui' défendre son drapeau que j'eii(lo>sais l'uniformo eimemi : en toutes choses, la tin ne justilic-l-elle pas les moyens ?

Lorsque je descendis pour le déjeuner, mon parti était bien arrêté; la sous préfète avait un M)U[»irar.v 'e plus. Le calnu parfait de celte passion impru\iiée me per-

mettait de ne faire aucune faute; aussi, loin de compromettre mes chances de succès par ces génuflexions irréfléchies et anticipées, écueil des âmes réellement éprises, je m'imposai d'abord une impénétrable réserve. Pendant trois jours entiers, j'observai avec une attention extrême et coD'ânue^celle à qui je voulais plaire. Le quatrième jour^ je jugeai mon étude complète, et en toute autre circonstance j'aurais cru pouvoir prendre l'offensive, mais ma position exceptionnelle me prescrivait un redoublement de mesures et de prudence. Décidé, dans l'héroïsme de mon cœur, à n'accepter aucune récompense de ma belle action, la vertueuse aridité de cette perspective jetait, malgré moi, quelque tiédeur sur mon dévouement. En amour, il faut, l'avouer, on combat pour le butin. N'ayant rien de tel à prétendre, je ressemblais aux gen« tilshommes de l'arrière-ban qui consentaient à servir gratis, mais pour un temps limité. En un mot, la campagne devant être à mes frais, je désirais qu'elle fût courte; mes affaires, d'ailleurs, me rappelaient à Paris. Je crus, en conséquence, ne pouvoir trop méditer mon plan ; car le temps donné à la réflexion est presque toujours autant de gagné sur la durée de l'action.

Malgré ma confiance dans mon talent d'observateur, je n'ignorais pas qu'en pareille matière personne n'est infaillible, surtout quand le sujet d'étude est une femme. Mes calculs pouvaient être faux, quoique basés sur les probabilités; je résolus donc d'appeler à mon aide les lumières de l'homme le mieux placé pour savoir la vérité. Quoi qu'on puisse dire de la cécité conjugale, un mari connaîtf toujours sa femme plus ou moins; ses erreurs mêmo<^ <;ont utiles à consulter comme renseignernents. Crcl, je ne me fis aucun scrupule d'interroger Ilarmodius sur un chapitre si délicat et de pratiquer à £on égard une manœuvre hypocrite dont j'avais pu ap-

précier i'utilité dans des circonstances moins désintéressées.

Un jour, après dîner, nous nous promenions ensemble dans le jardin de la sous-préfecture, lui chantonnant d'un ton de dépit, moi fumant un cigare. Je inenlioniie avec intention ces deux circonstances; d'abord la mauvaise humeur est bavarde de sa nature, et j'avais atlt-iidu celle d'Harmodius pour provo(|uer ses confidences; quant au cigare, je puis vous jurer, madame , que c'est là mor> moindre défaut; mais, sachant que madame Dambergeac l'avait interdit à son mari , je me l'étais impose aussitôt par esprit de contradiction systématique. Les femmes ont toutes le goijt des réformes , vous me l'avez avoué vous-même ; autant tW^* prisent peu, chez un soupirant, la perfection qui peut se passer de leui-s conseils, autant elles montrent une indulgence , voisine de la tendresse, pour les mauvaises habitudes qui, en se soumettant à leur contrôle, leur permettent de faire acte de si:premalie. A mon avis, un homme prudent, fùt-il plus régulier et plus irréprochable qu'une pensionnaire , doit toujours se ménager une demi-douzaine de petits vices de bonne compagnie, dont, en temps opportun, il puisse faire un holocauste de\ant l'autel de 1 Amour; car, et ceci est une règle sans exception , le sacrifice d'un défaut rapporte toujours plus que l'exercice d'une vertu. Je fumais donc comme un traban, quoique partois les larmes m'en vinssent aux yeux, et dans ma fatuité j'avais di'j.i fixé le prix de la lanvon que devait me {)ayer Marthe pour l'abolition de mon cig.ire.

— Mon cher llarmodius, dis-je au sous-préfet en rompant le Mfence , tu as reçu sans doute bien des compliments au sujet de ton mariage? Si je t*aim;r ^noins, depuis longtemps j'aurais joint les miens au -licitations banales dont on a dû t'étuuidir ; mais tu connais ma fiau-

chise, j^ai voulu pouvoir te complimenter du cœur aussi bien que de la bouche, et pour cela je devais m'assurer par moi-même de la réalité de ton bonheur. Tu as dû remarquer que depuis man arrivée j^'étudiais attentivement ta femme ?

— Ah ! ah ! tu étudies ma femme ? dit Dambergeac du ton dont il eût pu me répondre si je lui avais parlé de l'empire des Birmans ou de la colonie du Guazacoalco.

— Oui, mon ami, répondis-je, j'ai observé madame Dambergeac avec le coup d'œil exigeant et presque sévère dont mon attachement pour toi me faisait un devoir. Je suis heureux de pouvoir te le dire aujourd'hui : ta femme me paraît une personne accompHe, et si j'avais l'intention de me marier, je ne pourrais me défendre d'une jalousie secrète; je ne te parle pas de sa famille, de sa fortune, de sa position sociale en un mot; tous ces avantages sont des faits patents qui n'exigent pas d'examen; sa beauté même, quoique remarquable, n'est pas ce qui m'occupe; louer une femme mariée parce qu'elle est belle, ce serait presque lui manquer de respect; ce qui a conquis mon admiration, ce qui dicte mes éloges, c'est la distinction de ses manières, la grâce de son esprit, le charme de sa conversation, ce sont les qualités plus solides encore de son caractère; autant que j'ai pu le découvrir pendant un séjour si court, elle a le cœur le plus généreux, l'âme Ja plus noble...

— Tu laisses éteindre ton cigare, médit Harmodius en haussant imperceptiblement les épaules.

Cette observation et le geste dont elle fut accompagnée me prouvèrent que j'étais dans la bonne voie. On doit attaquer Tes femmes par leurs défauts; pour connaître ceux de madame Dambergeac , j'avais raison d'insister suf ocs qualités et de piquer par mes exagérations laudatives l'esprit de contradiction dont les maris

LE SŒVD GORDIEN. )0t

ne sont pas plus exempts que les autres mortels.

— Mon cher Léopold , reprit le sous préfet après un instant de silence, je vois avec plaisir que tu as conservé toutes If? illusions du jeune âge. Pour toi les médailles n'ont piiï? dt' revers, les roses pas d'épines, les cicux pas de nuages, les femuies pas de caprices ! En vérité, j'envie ta candeur baptisniale.

— Oue veux-tu dire? répondis-je en imprimant h ma physionomie l'innocence dont je me voyais ironiquement accusé.

— Écoute, reprit mon ami, malgré ta prétendue aversion pour le mariiige, tu prendras femme un de ces jours, c'est moi qui te le prédis. Je faisais en l'honneur du célibat des pros^jpopées autrement éloquentes que les tiennes, et p(^^)urtant j'iii fini par passer le Rubicon. Ton tour viendra plus tût que tu ne le crois peut-être. Il faut que mon expérience te profite.* Je veux te mettre en garde contre cet engouement irréfléchi auquel je te vois enclin. Le mariage, mon cher, n'est pas précisément le septième ciel, comme tu parais le croire.

— Comment! me strais-je trompé? madame Dambergeac

— Mailame Dambergeac, interrompit lïarmodius, est une femme d'un rare mérite et je ne puis que m'applaudir de mon choix. Mais &ache-le l)ien, les anges que lu rêves ne sont pas de ce monde. Marthe a ses imperfections, comme j'ai les miennes, comme nous avons tous les nôtres; ses dcfauts sunt légers, j'en conNÏens, mais enfin ils existent, et dans l'habitude de la vie les piqûres d'épingle reviennent plus souvent que les coups de poignard. ^

— Atsez, tlisje, afin dé l'engagera poursuivre; je ne veux pas être mis «lans la confidence de tes tgralignures.

204 ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.

— Règle générale^, reprit mon ami : si tu dois habiter la province, n'épouse pas une femme élevée à Paris; quelle que soit la position que tu puisses lui offrir, tu ne parviendras jamais à détruire dans son esprit l'idée d'une existence plus agréable et plus brillante. Marthe s'ennuie ici, je le vois bien, l'espèce d'importance que nous donne ma place ne suftit pas pour compenser !e peu de ressources qu'offre à un esprit comme le sien la société d'une petite ville. Les femmes, vois-tu, ne ressemblent pas à César, qui aimait mieux, disait-il, être le premier dans une bourgade que le second à Rome; je suis sûr que

Marthe abdiquerait volontiers la royauté de G pour

Itre la seconde à Paris.

— Je le crois comme toi, répondis-je en souriant; mais un de ces jours tu seras nommé préfet, et alors madame Dambergeac trouvera un théâtre moins indigne d'elle; cet ennui dont tu te plains et dont j'ai en efïet remarqué quelques symptômes dans ses yeux n'est donc qu'un mal momentané.

— En second lieu, poursuivit Harmodius, si tu te maries, épouse une femme qui n'ait plus de mère. Le conseil a l'air féroce, mais crois-en mon expérience, tu te trouveras bien de le suivre. Un beau père et un gendre s'accommodent assez facilement l'un de l'autre. Moi, par exemple, j'ai toujours bien vécu avec monsieur de Ber« cier. Pourvu que je lui tienne tgte à table ou à la chasse que je me laisse battre par lui au trictrac et que j'écoute sans trop bâiller le récit des campaiines de larmée de Condé, nous sommes les meilleurs amis du monde; mais quant à madame de Bercier, je ne puis la comparer qu'à ces fées malfaisantes qui, dans les contes bleus, ensorcellent les princes nouveau-nés. Sous prétexte d'adorer sa fille, elle me déteste. Du reste, il paraît que c'est une maladie de belle-mère à peu près générale. Elle habite Pau,

LE NGEID GORDIEN. 2o»

fort heureusement; mais toutes les fois qu'elle vienl ici, c'est une guerre sourde , continue , impitoyable, qui lae rappelle la fable du lion et du moucheron; je suis le lion, mon painie Lropold. le lion mis aux abois par un vieux moucheron enjiipijiiné. Tu ne saurais te faire mit; idée des frimes que , sans m'en douter, je commets journellement, s'il faut l'en croire. Marthe a-t-elle l'air soutirant, ce n'est pas la faute de sa migraine, c'est ma faute; je suis un mari grossier, je sacrifie un être fr»'le à mon «'•goîste brutalité; et cependant si je t'avouais la réserve exemplaire à laquelle je me soumets par déférence pour la délicatesse de ma femme, tu te moquerais de moi et tu m'enverrais pour étrennes le calendrier des vieillards.

— Bah ! m'écriai-je, surpris d'un pareil aveu.

— C'est comme ça, répondit IIarmo<lius, une demoiselle n'est pas une griselle; lu apprendras cela en te mariant. Autres griets : d'abord je suis couj)al)le d'être sous-prefet au service du gouverneme^»( actuel ; puis, toujours à l'occasion de ma place, plus coupable encore de n'être que sous-préfet à trente ans; coup ible de n'avoir que deux (hi'vaux et une seule voiliw<*, coupable des impertinences don! nous abreuvent les hobereaux démon arrondissement, coupable des cheminées qui fument dans l'appartement de ma belle-mère, coupable des poulets trop rôtis qu'on sert sur ma table, coupable des enlints (jue je n'ai pas. et Dieu sait si c'est nui faute! coupable...

— Que t'icnjuirte ta belle-mère? ta femme l'aime, et pourvu que tu n'aies pas de torts à ses yeux, le reste doit l'être indilh'ietil.

— Sans doute; malheureusement Marthe professe pour sa mère un respect et un attachement qui ne li:, permettent jamais de me donner raison.

— La piété filiale est un sentiment fort louable , repondis-je gravement; mais en cas d'exagération, il

5ff OEUVRES DE CH. DE BERNARD.

me semble que l'amour doit lui servir de contre-poids.

— Voilà où je t'attendais,, dit Harmodius en hochant la lete ; avec ce grand mot d'amour tu crois avoir répondu à tout ; une fois marié, tu verras qu'il ne prévient aucune des petites tracasseries qui peuvent survenir dans le meilleur des ménages. J'aime beaucoup Marthe ; elle-même, j'en suis certain, a pour moi un attachement véritable, mais entre cette affection mutuelle, fondée sur une union légitime, et les passions extravagantes de la vie de garçon, il y a une différence qui ne peut être comprise que de ceux qui l'ont éprouvée. On n'aime pas sa femme comme sa maîtresse, retiens cela, Léopold, et l'on ne doit pas non plus attendre d'elle ces frénésies sentimentales qui mettent les grisettes au tombeau. Une jeune fille bien née et religieusement élevée insriire à celui qui l'épouse un respect d'où résulte nécessairement un peu de contrainte. Si j'étais à mon aise avec Marthe, comme je l'étais autrefois avec Léontine ou Euphrasie, par exemple, je lui dirais : Ma bonne amie, adore ta mère par correspondance tant qu'il te plaira^ mais, je t'en prie, qu'elle ne vienne plus mettre sa griffe entre ta main et la mienne.

— Ainsi, par considération pour ta femme, tu n'ose« pas lui dire ce que tu penses?

. — Pas toujours, répondit le prétendu tyran domestique. L'annonce d'une visite interrompit notre conversation, mais j'en savais assez; une confidence plus détaillée ne m'eût rien appris qui ne pût se deviner par induction; car la position de monsieur et de madame Dambergeac se trouvait expliquée au moyen des antécédents que je venais d'eiiM-evoir. Les crimes reprochés à mon ami par ga belIe-mèrc étaient sans doute de misérables puérilités; h mon avis il n'avait qu'un seul tort, mais fort grave et presque irréparable; tort commun à un trop grand

LE NCECD GORDIEN. J#»

nombre de maris, pour que je ne m'y arrête pas' un instant.

La mauvaise opinion dcsiemmes est un pn^jugé qu'apportent jresque toujours en présent de nor,^ les futurs qui ont abusé des plaisirs peu choisis du céliimt. Alors de deux choses l'une : ou ils cnvelo\)p('nt dans leur arrôt celle qu'ils épousent, ou par orgueil ils la mettent dans une catégorie à part. Il est de ces hommes à qui sont livrées de pures jeunes tilles et qui jettent de la boue aux ailes de ces anges, impuissants qu'ils sont à les suivre dans la sphère d'une chaste passion; d autres, au contraire, dépaysés et mal ii leur aise en face d une femme vertueuse, creusent autour d'elle uu fossé qu'ils n'osent Irancliir. Tous sont également inhabiles, car uu mari ne coiTompt sa fenmie ou ne la laisse indilleixinle qu'au profit d'un amant futur.

D'après ce qu'il venait de me dire et mes propres obsen'ations, Harmodius appartenait à la classe des époux trop reformés par le ïuariai^'e. Depuis celte époque une préoccupation lixe comme l'idée d'un monouianc lui avait dicté sa conduite. Une demoiselle n'est pas une grisette, s'élait-il dit; pour obéir à cet axiome aristocratique il avait placé Marthe sur un piédestal, ne comprenant pas, l'inipiudeiit, que j)lus ou élève une statue, plus elle s'éloigne de l'adorateur. Oaignaut de verser le char conjugal dans les ornières lleuries d'une passion malséante, il s'était prescrit une retenue rigoureuse, capable de dompter les entraînements involontaires de sa natui^e énergique. Sa conduite passée comparée aux sages et pieuses habitudes de .Marthe l'avait jeto dans in accès de pudiboudagc sans pareil. Ain>i pris à la gorg** par le sentiment de son indignité, il ne trouvait jamais sa nmin assez bien gantée pour caresser la blanche coloud)e que U ciel lui avait donnée en partage ; et, par res[»cct pour

sa femme, il osait à peine Taimer. Le résultat d'un pareil jansénisme est facile à deviner. Madame Damber^reac accepta le respect et désira Tamour. Sans reconnaissance pour Tun, car elle y était habituée, elle eut trop d'orgueil pour prendre l'initiative de l'autre. Insensiblement, loin d'être flattée par la réserve de son mari et d'y voir un hommage rendu à sa propre vertu, elle s'en trouva blessée comme d'un outrage fait à sa beauté. A ses yeux Harmodius devint un homme froid, indifférent, insensible, sans chaleur dans l'imagination et sans tendresse dans le cœur. Sur le brasier rancunier qui commençait à s'allumer dans l'esprit de la jeune femme, madame de Ber-cier avait versé largement cette liqueur corrosive qu'on pourrait appeler : huile de belle-mère. Puis enfin monsieur Morisset était survenu, au moment opportun, avec ses yeux langoureux, sa poésie^ compatissante, et voilà comment mon ami Harmodius était sur le point de devenir fort ridicule pour n'avoir pas compris que, demoiselle ou grisette, une femme ne trouve jamais rien de plus respectueux que l'amour.

Madame Dambergeac était une de ces femmes à caractère complexe, comme il s'en trouve beaucoup dans le monde, en province surtout. Ce n'était ni l'entraînement d'un cœur tendre, ni la fougue d'une organisation ardente, ni l'audace d'une âme corrompue qui l'avaient poussée vers ces senMers dangereux où je la voyais prête à s'égarer ; c'était, je ne sais quel besoin d'une émotion, d'une intrigue, d'un péril peut-être qui vînt rompre la monotonie de son existence vide et ennuyée. Élevée à Paris, Marthe

n'avait pas pu se résigner encore au séjour d'une peliLe ville enfouie nux pieds des Pyrénées, ni à la société aussi vulgaire (|u'insi[)iiie qu'elle était obligée 'le recevoir. Ilévoltée en secret contre sa position et ne trouv.tnt pas dans l'intérieur de son ménage ces consol.jtions puissantes qui compensent tout, elle n'avait pas tardé à rendre son mari doublement responsable de son mécontentement féminin. Une fois lancée dans cette voie que lui avait ouverte l'humeur atrabilaire de madame de Berrier, elle y avait marché rapidement. Peu à peu et à son insu Harmodius s'était trouvé coupable d'une foule de torts le plus souvent imaginaires, mais par là môme plus graves aux yeux de la jeune femme. Ce qu'il y avait de plus curieux, c'est qu'à force de se persuader qu'elle était malheureuse dans son mariage, mésalliée de cœur, incomprise en un mot, et c'était là le grand mot, madame Dambergeac avait fini par., faire adopter cette opinion par la société où elle vivait. Chaque fois qu'elle entrait

dans un des salons de C , appuyée sur le bras d'il irmo-

dius; elle si pâle, si mélancoli^iue, si languissauuneiit ployée: lui si gras, si frais, si athlétique; une compassion universelle accueillait l'ange frêle et souffrante , tandis qu'une réprobation non moins vive accusait le mari d'insen:>ibilité à propos du vermillon de sesjoues, et de despotisme en raison de sa prestance coloss de. Au rebours de je ne Siiisquel personnage de Molière, Daud)ergeac payait l'intérêt de sa bonne mine : coupable, pour tout délit, d'une constitution vigoureuse, il semblait que sa santé fleurit aux dépens de celle de sa femme; criminel d'embonpoint au premier chef, il passait pour un Henri VIII en costume de préfet.

Le rêve le plus cher d'une femme qui, à iovt m à raison, se trouve malheureuse et incomprise, c'eslde rcuccnirer un cœur qui la console, une intelligence qui la devine;

2 ta OEUVRE» DE CH. DE BERNARD.

je fus donc obligé de reconnaître qu'avec ses petits vers, ses regards mourants^, son pathos doucereux, tout parfumé de mélancolie, de sympathie et autres violettes, le receveur des contributions avait siiki le bon chemin. Ordinairement il est d'habile politique de prendre le contrepied du rival qu'on veut supplanter. En toute autre circonstance j'aurais cherché à écraser la passion pleurnicheuse de M. Aimé sous les feux redoublés d'une galanterie enjouée, élégante, cavalière ; mais madame Dambergeac s'était tellement identifiée avec son rôle d'ange méconnu, ses habitudes de victime étaient si bien prises, qu'un amour vif et riant m'eût perdu d'abord dans son esprit; la plupaw^t des femmes prétendent être amusées, celle-ci voulait avant tout être consolée. — Qu'à cela ne tienne, pensai-je : je la consolerai !

Par la force des choses, je me trouvai donc lancé, à la suite de M. Morisset, dans l'arène de l'amour élégiaque et mélancolique; pour me servir d'une comparaison de jockey dont il n!aurait pu s'offenser, puisque j'en prenais la moitié, mon rival avait l'avance et tenait la corde; mais grâce à la bonne opinion de moi-même qui me quitte rarement, j'espérais lui enlever l'un et l'autre de ces avantages. Voici les raisons sur lesquelles s'appuyait ma présomption.

M. Morisset était petit, gros et blond, trois défauts capitaux pour jouer le rôle de jeune premier sentimental ; j'étais grand, au contraire; brun, et c'est la couleur passionnée par excellence; fort pâle, autre heureux hasard; enfin suffisamment maigre pour faire croire à une âme dévorante , d'après la règle : La lame use le fourreau. De plus, j'ai dans la physionomie quelque chose de sérieux et de réfléchi qu'il ne tient qu'à moi de tourner ' n attendrissement profond ou en amère tiistesse; je possède^ quand je veux, la figure la plus désespérée qui se puisse

imaginer; par une petite contraction dont je ne dirai pas le secret, j'amène i\ volonté sur mes joues une rougeur passagère, 'jt môme dans les occasions solennelles, je sais verser jusqu'à trois larmes, ce qui est un terrih'e nîoyen de séduction auprès des femmes malheureuse.s. M. Morissel avait, il est vrai, plusieurs petits talents de société, mais j'ai les miens; il jouait de la clarinette, je joue du cor anglais, instrument bien autrement plaintif et insidieux; il faisait des vers : qui n'en fait pas? A dix huit ans j'avais écrit une tragédie et trois chants d'un poërne é[>ique.

— Je n'ai qu'une seule chose à faire, me dis-je pour conclusion, c'est d'entonner la cantilène consol.itrico que fijazouille depuis un an ce beau ténébreux, et d'attaquer la tierce haute d'une si vigoureuse manière qu'on n'entende plus que moi ; et sans plus tarder, je me mis à l'œuvre.

Demeurant h la sous-préfecture, \oyant madame Dambergeac chaque jour, pour ainsi dire à toute heure, j'avais pour moi les chances les plus favorables, et je pouvais mettre dans mes démarches autant de suite que de gradations. Insensiblement l'insouciante amabilité que j'avais déployée les trois premiers jours se changea en une réserve ptnsive accompagnée de distractions et parfois de tristesse. Ma physionomie s'imprégnit d'une expression de plus en plus compaliss;mle et pénétrée, ainsi que fait celle d'un homme qui assiste au plus douloureux spectacle. A l'airùl des innoceiits délits (pie coumullait Harmodius «lans l'intérieur de son ménage, mes yeux à ehacun d'eux cherchaient ceux de Marliie comme pour lui dire ;

— Ange qui souflrez, je porte la moitié do votre croix. L'in ilabililé fantîisfjue et souvent assez man^isade de la

jeune femme senibLiit a\oir passé dans mon sang. Ilar- Diodius i/Q |;)ermol tait-il (jucique jovialité d'un goût uu peu

212 ŒUVRES DE CH. DE BElcNARD.

vulgaire, je fronçais le sourcil en réponse à l'expression de pruderie dédaigneuse qui se peignait alors sur la figure (•0 Marthe; faisait-il craquer le parquet sous son pas prélectoral, je seritais le même agacement nerveux qu'éprouvait Marth e; chantait-il, parlait-il, riait -il, en oubliant de mettre une sourdine à sa voix de basse profonde et cui-. vrée, je sou ffrais à Testomac, ainsi que Marthe. Enfin mon r.mi avait un chien appelé Médor, de mœurs aimables, mais négli gé dans sa toilette comme le sont volontiers les griffons, et avec lequel j'aurais fait amitié en toute autre circonstan ce, nonobstant ses moustaches incultes; dès que j.3 vis qu'il était dans la disgrâce de la sous-préfète, j'imposai silen ce à mon penchant, et chaque fois que le grifion venait me faire des avances, je les repoussais sans pitié.

— Sais- tu que tu es devenu furieusement petite-maîtresse? me disait Dambergeac, qui par-ci par -là s'apercevait de mon manège sans en deviner la cause.

— Encore une âme qui me comprend, encore un cœur qui sympathise avec le mien, se disait Marthe; et parfois cette pensée se trahissait dans ses yeux.

Quant à M. Morisset, qui venait souvent à la sous-préfecture, et que nous rencontrions toujours dans les maisons où m'avait présenté Dambergeac, il ne me disait plus rien; mais son silence même, son attitude roide et gourmée dès que nous étions en présence, l'air d'anxiété ou de courroux avec lequel il semblait épier alors mes démarches, me prouvaient assez qu'il savait à quoi s'en tenir, et qu'un rival est toujours plus clairvoyant qu'un mari. Au malheur d'être jaloux, le poëte joignait le ridicule de yviiler de sa jalousie. Je faisais les frais de toutes ses conversations avec madame Dambergeac; au lieu de profiter d'occasions que je rendais de plus en plus rares par mes assiduités, il perdait un temps précieux en bouderies, en reproches, en importunités, en sottises de tout genre. Je

n'avais i^arde de suivre cet exemple et de commetlre de pareilles écoles. Je ne prononçais jamais son nom devant madame Damherj^'eac ; on eût dit qu'à mes yeux il n'existait pas. Selon moi, un homme ne doit jamais parler à une femme que d'elle et de lui. J'entretenais Marthe d'ellemême exclusivement, jusqu'à ce que je pusse sans imprudence parler de moi ; j'attendais pour cela quelque crime notable d'ilaruiodius, atin d'avoir, à l'appui de ma déclaration, l'irritation nerveuse que sa femme éprouvait toujours en pareil cas. Une fois nja position de consolateur franchement abordée, j'étais décidé à en finir dun seul coup avec la rivalité de M. Morissct. L'occasion que je désirais ne tarda pas à se présenter.

Un matin, trois semaines environ après mon arrivée à C...., j'entendis la voix d'Harmodius qui faisait retentir la salle à man^'er d'éclats inaccoutumés. Je me hâtai de descendre, et je trouvai mon ami dans un accès de franche et turbulente colère qui me rappela le caractère impétueux que je lui avais connu pendant notre cours de droit A propos de je ne sais plus quelle réprimande administra tive du préfet de son département, il maugréait à outrance, donnait le métier à tous les diables, et parlait d'aller souni<*ter le magistrat qui s'était permis de le blâmer. Au moment où j'entrai dans la chambre, Médor, qui avait voulu mettre les pattes sur les genoux de son maître en manière de consolation, venait de rouler sous la table, culbuté par un revers de main, sans doute imaginairemcnt drstii.é à l'insolent suzerain. A mon tour, je voulus int«Tvenir et faire entendre des paroles de calme et de raison ; mais je fus réduit au silence par une pnrase énergique, auprès de laquelle les gros mois de Vert-V eussent paru sucrés et collet-montés. Jusque-là dame Dainbrrgcac était rest<'c inunobile sur sa ch muette par dédain, et conte;iq)lant son mari avec

Î14 vaiUVRES DE CH. D« j&ERNARD.

passibililé que cause une répugnance profonde ; à cette dernière apostrophe, qui en effet passait un peu les bornes que doit prescrire à Temportement le plus vif la présence d'une femme, elle se leva sans dire un seul mot, et sortit de l'air d'une reine outragée. La furie de Dambergeac tomba subitement ; à son tour il se leva inquiet et confus; il voulut courir après Marthe, mais par réilexion, il s'arrêta :

— La voilà fâchée, me dit-il, et nous en avons pour quinze jours; car, malgré ses qualités excellentes, elle n'a aucune tolérance pour mes petites vivacités. Cependant, que diantre ! personne n'est parfait, et l'impertinence de ce stapide préfet ferait jurer un saint. . . Si j'essaye de lui piuJer, elle ne m'écoutera pas ; va la trouver, je t'en prie, et dis-lui... dis-lui tout ce que tu voudras, pourvu qu'elle ne boude pas et qu'elle quitte ses grands airs d'impératrice. Nous recevons ce soir, et je n'ai pas envie que toute la ville vienne fourrer le nez dans nos petites discussions de ménage.

Je descendis au jardin, où j'avais vu entrer madame Dambergeac; je la trouvai sous un berceau de charmilles ; elle marchait lentement, inclinée et languissante comme la fleur que vient de frapper un orage. En entendant le bruit de mes pas, elle se retourna ; j'aperçus alors quelques larmes suspendues aux cils de ses paupières.

— Vous pleurez ! m'écriai-je avec un accent aussi pathétique que celui d'Orosmane.

Elle porta son mouchoir à ses yeux, et ensuite essaya de me montrer une figure souriante.

— Quelle idée devez-vous avoir de nous? répondit-elle.

— De^ ous ou de lui? demandai-je.

— De tous deux; vous êtes moqueur, je le sais, et voici une bonne occasion de vous amuser à nos dépens. Quand vous serea retourné à Paris^ vous ferez sans doute à vos

LE NOELD GORDIEN. 2Ii

amis de belles histoirps sur tout ce que vous avez vu ici ; je voudrais bien être là pour entendre ce que vou:^ direz de moi.

J'imprimai à ma physionomie IVxprcssion la plu? compatissante qu'il me fut possible d'imacriiier, et jetant à la sous-préfcte un long et tendre regard qu'elle ne chercha pas à éviter, je répondis à demi-voix :

— Une femme jeune et belle, unissant les grâces de Tesprit aux qualités du cœur, enchaînée h un homme vulgaire, grossier, incapable de l'apprécier : c'est là une histoire bicnsiniple, qui peut se raconter en deux mot>.

il m'avait paru plaisant de voler à mon rival la phrase pathétique qu'il m'avait débitée dans la diligence. Madame Dambergeac la trouva sans doute de bon aloi, car elle récoula sans sourciller et d'un air qui ne me défendait pas de poursuivre. Une fois lancé dans le pathos familier aux consolateurs de femmes affligées, Timprovisation était facile; mon propre fou'ls de lieux communs me suffisait; j'aurais parlé au besoin trois jours et trois nuits sans m'arréter. Au lieu de remplir la mission dont Harmodius m'avait chargé, j'établis donc victorieusement, toujours dans son intérêt, premièrement : que ma belle interlocutrice était la plus méconnue et la plus infortunée des femmes^ comme elle en était la plus ravissante; double proposition qui fut admise sans contestation ; «îcondeinent, qu'un seul homme au monde était capable de comprendre cet assemblage uni(iue de charmes, de séductions et de souffrance qui se nommait Marthe sur la terre, pour [)lus tard s'appeler ange dans les cicux ; ici je nageais en plein Morisset, et mon éloquence risquait fort de passer pour un plagiat. Heureustîment les fennnef sont indulgentes pour qui les flatte ; elles accusent rarement dtî redites le miroir qui les montre belles, la voix qui les peint adorées. D'ailleurs, madame, ce jour-là, je

2 i 6 OEUVRES DE CO. DE BERNARD.

parlai fort bien, je vous jure ; je brodai d'une foule d'agréments d'un goût moderne un motif aussi usé que banal; je lîs scintiller comme diamants de la plus belle eau toute la verroterie romantique; j'en '''""filai le chapelet dont je ne passai pas le plus petit Ave, .a le moindre Paie?'; je récitai sympathie, attraction, union des cœurs, magnétisme, mysticisme, platonisme, swedenhorgisme, passion idéa'.e, angélique amitié, amour séraphique, âme jumelle, âme dépareillée, toute la litanie sans en manquer un mot. Il va sans dire que l'âme dépareillée était celle de Marthe, et la jumelle éprise de sa sœur, mon âme à moi, mon âme exaltée et dévorante, voyez-vous, qui depuis bientôt trente ans soupirait nuit et jour en demandant au ciel son autre moitié.

Madame Dainbergeac s'était assise au commencement de mou discours, en femme résignée à l'écouter jusqu'au bout; de temps en temps elle m'interrompait par une de ces observations railleuses dans la forme seulement, qui, au lieu de barrer la route, ouvrent des voies nouvelles à Torateur; malgré le démenti d'un sourire incrédule, son attention profonde me garantissait l'intérêt que lui inspirait mon hyper-amphigourique phraséologie.

— Je ne vous crois pas, me dit-elle en répondant à ma théorie sur le dépareillement des âmes; on n'éclùt point ainsi par couple. Ce sont là des chimères, des rêveries l Mais, pourquoi ne pas Tavouer? ces chimères me semblent douces, ces rêveries ne bercent que les cœurs élevés. Sans vouloir préoccuper mon esprit des miraculeux etiets que vous attribuez à la sympathie, je ne puis nier certains de ces effets que j'ai éprouvés moi-même. Il est assurément des choses que l'on devine sans les voir, des pensionnes que Ton pressent avant de les rencontrer. Vous, par exemple, que je vois depuis si peu de lempS; il uie semble que je vous ai toujours connu.

LE NlEID gordien. Ji 7

— Connu ! r»^p«''la'-je en nioi-niôme; mais autant lu» pensée était irres[)t'ctueuse et triviale, autant mes parolen Re proilui-^iiml liuinl»Ies et cliilliées :

— l*uis(]u'il en est ainsi, madame ; |)uis(|Me vous comprenez si liK-n ce que j'exprime si mal, ne m'acctidcrezvous pas les privilèges rrune liaison ancienne, et, de mon « (Mé du moins, éternelle?

— Mon amitié ! répondit Marthe sans me laisser achever et en promenant ses lont,'S yeux bleus dans l'espace, d'un \\v pt-nsif ei indécis.

— Me voilà sur la mt^me ligne que M. Aimé, me dis-jc tout bas. Cette pensée et le mot que venait de prononcer la jeune fernme. m'inspirèrent soudainement rà-pro|K)sle plus machiavélique :

Volrc amitié, madame, ah ! c'est Ifop ou trop peu,

répondis-je avec Taccent d'un homme qui, comme autrefois Olinde, désire beaucoup, mais espère peu.

Madame D;im!)ergoac tressaillit et me jela un regard profond, tandis qu'une rougeur ardente s étalait sur ses joues habit u<*lleme!it pâles.

— Ceci doit étriî Iheurc dernière du Morisset, pensaije ; et, reprenant avec une audace sans égale :

— Pardonnez-moi cette citation poétique; vous if savez, quand on a le malheur de faire drs vers, on e* njalgré sui pouibuivi par les réminiscences. Si votre regard ne m'eût [)as arrêté, je vous aurais, je crois, récitt tout un sonnet que je conq>osai l'autie jour pour cet être prédestiné (pii se dévoile dans nos rêves avant de se montier à non» ^ous la foruiC \i\ante; si y vous disais qu'il y a tn»is semaines, en venant à C. .., et par conséquen» avant de \ous avoir jamais vue,''mon imagination le douait, cet être désiré, de ces cheveux blonds, de cet yeux bieui, de celte pûlcur de rose blanche, de loula

cette .physionomie suave et mélancolique que je contemple aujourd'hui^ refuseriez-vous encore de croire aux pressentiments?

— Diles=aioi vos vers^ répondit la jeune femme d'une voix sourde.

Sans hésiter^ sans y changer un seul mot, je récitai le sonnet du receveur des contributions.

— Avez-vous lu cela à quelqu'un? reprit madame Dambergeac, dont la figure exprimait une stupéfaction qu'elle cherchait en vain à déguiser.

— A personne... je me trompe; je l'ai récité, je crois, à M. Morisset, qui était mon compagnon de voyage. Que dites-vous de la ressemblance de ce portrait peint par moi avant que j'eusse vu 1"^ modèle ?

— Vos vers sont charmants, me répondit Marthe d'une voix rapide et entrecoupée; ils méritent la faveur qu'ils demandent. — Et tirant de son fichu un petit papier, elle le mit dans ma main, se leva, s'enfuit, et disparut bientôt derrière les charmilles.

Stupéfait à mon tour du succès de ma fourberie, je restai un instant immobile, écoutant le frôlement de la robe à travers les feuilles, et doutant si je ne rêvais pas. Machinalement j'ouvris le papier resté dans ma main; une boucle de cheveux s'offrit à ma vue ; une jolie boucle dorée, soyeuse, récemment coupée, et, selon toute apparence, destinée à l'auteur légitime du sonnet, qui l'attendait depuis près d'un mois.

— Sic vos non vobis, dis-je en me laissant tomber sur le banc avec une liilarité d'écolier. — Ah, messire de Morisset, vous serez habile si vous parez ce coup de Jarnac. Vous voilà convaincu d'avoir pillé mes vers ou de m'avoir fait le confident de votre amour; un vol ou une indiscrétion au premier chef !

Je plaçai la boucle dans la poche de mon gilet du côté

LE NGEID G0RD1E>. 210

du cœur; je crois même qu'auparavant je lu baisai, non sans plaisir. Amour k part, les cheveux d'une jolie femme ont un charme réel et sont très-doux aux lèvres. En ren trant, je trouvai Harmodius qui venait à ma rencontre.

— Merci de ton intervention, me dit-il, Marthe ne bonde plus.

J'attendais avec impatience la scène qui ne pouvait manquer d'avoir lieu à la première entrevue de la souspréfète et de son poétique adorateur. Le soir même ma curiosité fut satisfaite. Les appartements étaient remplis depuis longtemps lorsqu'on annonça M. de Morisset. Madame Damberj^'cac, qui dès le commencement de la soirée avait eu les yeux fixés sur la porte, donna la première à son Sigisbée l'occasion d'un entretien qu'ordinairement elle différait et qu'elle éludait parfois pour en mieux faire sentir le prix ; par un de ces regards que comprennent les amants, elle l'autorisa h venir lui parler.

De l'angle du salon où j'étais assis, caché derrière le buste 0[)ulent de madame Capricard, qui passait pour la quinzième fois à l'écarté, je ne perdais aucun des mouvements des interlocuteurs, et, sans l'entendre, je pouvais deviner leur dialogue, comme on comprend des yeux le sens d'une pantomime bien jouée. Sans laisser au poète le temps d'achever son salut , madame Danibergeac lui adressa une interpellation sans doute foudroyante, car il pftht et s'ijppuya contre la cheminée comme s'il eût été près de se trouver mal. Tandis qu'il balbutiait une rt-ponse que son émotion devait rendre inintelligible, la jeune femme y coupa court d'un seul mot, renfermant selon toute apparence un con(^é décibif, lui jeta un regard aussi

220 (EUYRKS DE CH. DE BERNAttD.

dédaigneux que despotique, s'approcha d'un groupe de aames assises en cercle au milieu du salon, et prit un fauteuil, de Tair dont Junon devait monter sur son trône. M. iMorisset resta quelque temps le dos contre la cheminée, menaçant d'une catastrophe imminente la pendule et les candélabres qui y étaient posés, et rongeant ses gants l'un après l'autre. Tout à coup il secoua sa consternation par un violent effort sur lui-même, parcourut l'appartement d'un regard sombre et inquisitorial, et, m'ayant aperçu derrière le turban démesuré de madame Capricard, qui gagnait en ce moment sa seizième partie d'écarté, il vint à moi par une marche en biais, comparable à la tortueuse manœuvre d'un serpent.

— Je désire vous parler, me dit-il d'un ton grave.

Je me levai, nous sortîmes du salon, et nous entrâmes dans la salle de Liiîctrù, v^a ïiOâS pOùviùns causer dans l'embrasure d'une fenêtre, sans être écoutés ni dérangés.

— Monsieur de Cast, me dit le poëte, en fixant sur moi ses gros yeux, plus saillants encore que de coutume, et qui, certes, m'auraient donné la mort, s'ils eussent pu darder l'eflluve empoisonnée que lance, dit-on, la prunelle du crapaud. — Il y a dans votre conduite envers moi une ruse, une rouerie, une noirceur diabolique que je ne peux deviner qu'à demi, car je ne suis pas sorcier; il faut m'en donner l'explication ou m'en rendre raison.

— Expliration, non ; raison, oui ; et quand vous voudrez, répondib-je.

— Demain, reprit M. Morisset, d'un ton tragique.

— Demain soit; mais vous penserez sans doute, ainsi que moi, qu'il convient de donner un prétexte quelconque à une rencontre qui, sans cette précaution, serait une bonne fortune pour la médisance

— La réputation d'une coquette mérite-t-elle tant de soins? Cependant, qu'à cela ne tienne; le prétexte ne

LE NOEID GORDIBîf. Î5J

nous manquera pas. Allez vous mettre à l'écarté et jouei mal; je me charge du reste.

— Jouer mai ui'est facile, c'est mon liabitude.

Sans autre discussion, je rentrai au salon ; madame Capricard venait de renvoyer son dix-spp(i»'me partner ; je pris le sié^e vacant sur lequel aucun joueur n'osait plus s'asseoir, et, après avoir adressé à la victorieuse notairesse mon compliment sur le goût délicieux qui avait assorti sa robe vert-pomme, son turban ventre de biche et son écharpe ponccau, j'entamai la partie. Au môme instant, M. Morisset s'installa derrit-re moi, et me prévint de sa présence, en jetant sur le tapis une pièce de vingt francs, qu'il pariait de mon côté. Je commençai par me donner le roi et la dame d'atout, que j'écarlai aussitôt, en feignant de prendre du pique pour du trèlle.

— La vole ! clama madame Capricard.

Lorsqu'oîi ne Siiil pas tenir ses cartes, on doit demander conseil, dit M. Morisset, d'un ton sec. Je me retournai.

— Je ne reçois pas de leçon, mais j'en donne quehjuefois, répondis-je, en le toisant du regard.

Le second coup, niadame Capi'icard ne me donna pas Bn atout; elle n'en donnait jamais Kn revancbo, javais brelan de sept; je jetai gaillardement sur le lapis !«' iviif de carreau, ma meilleure carte.

— Le roi!.... Vous avez joué sans proposer; j'en nianjuedeux.... J ai gagné, crih madaiin"! Capri^^ard, enivrée de son dK-huiti»';me triomi)he, mais, pour la dixhuitièuie fois, désoh'e de n'avoir joué que dix sous par partie; îl, d'un tour de main, elle fit passer luiire argent de son cOté au'^si prestement que si elle eût manié un raUuiii dt< roiiii'ho.

— 11 est impossible de jouer d'un^ manière plus fin-

pide, dit mon rival, d'un ton non moins provoquant que la première fois.

— Il est impossible d'être plus impertinent, répondis-je, avec une aménité égale à la sienne, et en le regardant entre les deux sourcils.

Tout le monde avait les yeux sur nous ; personne ne disait mot; Marthe, plus pâle encore que de coutume, semblait souffrir beaucoup, sans oser parler : c'est à moi seul que s'adressaient ses regards suppliants, indice qui me prouva que près d'elle, du moins, ma partie était gagnée. Madame G;îpricard, qui m^ portait quelque intérêt, eût, je crois, consenti à perdre ses dix sous si elle eût pu prévenir à ce prix la querelle que chacun jugeait inévitable. La comédie jouée, M. Morisset sortit du salon, et j'allai faire l'agréable auprès d'un groupe de femmes. Un moment après, Harmodius me prit à part :

— A qui diantre en avez-vous tous deux? me dit- il d'un ton bourru. Je viens de laver la tête à Morisset. Une dispute au jeu ! Qu'est-ce que cela signifie ? Prenez-vous mon salon pour un tripot?

— Cela signifie, répondis-je, que j'échangerai demain une balle ou un coup d'épée avec monsieur le receveur. Je compte sur toi.

— Que la peste t'étouffe ! je suis déjà en guerre avec mon préfet, il ne me manque plus que d'être le témoin d'un duel, pour recevoir de sa main les étrivières ai grand complet. Tu me laisseras arranger ça, n'est-ce pas?

Je répétai à Dambergeac les paroles qui avaient été i)rononcées de part et d'autre. Il se mordit les lèvres avec une mauvaise humeur croissante.

— Allons, dit-il, comme il vous plaira, coupez-vous la gorge. Puis, avec un accent où perçait une sorte d'inquiétude, il reprit :

LE N(ELD GORDIEN. 2 21

— Es-tu moins maladroit aujourd'hui que tu ne lélais h lÉcole de droit ?

— Au pistolet, répondis-je, je suis à peu près sur de toucher un éléphant à cinq pas ; à 1 epée je suis de la force de M. Jourdain : pourvu qu'on ne pousse pns en tierce avant de pousser en quarte, je ne crains rien. •

— A merveille, dit Harmodius en sifflant tout bas, c( qu'il faisait chaque fois qu'il éprouvait une vive contrariété, j'ai été au tir et j'ai ferraillé avec Morisset ; ton affaire est claire Veu\-tu qtie j'aille lui donner une paire de soufflets ? après la scène qu'il s'est permise chez moi, ce serait assez naturel, et demain je passerais le premier.

Je pris la main d 'Harmodius et !a lui serrai sans répondre. En ce moment je fus tenté de rendre à madame Dambcrgcac la boucle de cheveux qu'elle m'avait donnée.

Mon ami voyant qu'une rencontre était nécessaire, dérida qu'elle aurait liei\ à l'épée et alla s'entendre à ce suj<'l avec M. Morisset. Le lendemain, à sept heures^ nous étions sur le terrain. Sans aucune explication j'ôtai ma redingote, mon adversaire en fit autant et les témoins croisèrent nos deux lames. Le po^te fondit aussitôt sur moi en me portant coup sur coup une demi-douzaine de bottes furibondes et fort variées, autant que je pus en ju;:er dans la chaleur de l'action. J'évitai les j^reniières tant bien cpie mal, mais à la dernière j'arrivai trop tard à la parade selon ma mauvaise habitude, et je reçus le coup dans le bras.

— ToicIk' ! cria Damberpeac, qui voyait que favaii du pire, ainsi (juc dit (vsir dans ses Coininenla»^es.

— Touché 1 répélai-jc, peu désireux de servir plus

longtemps de plastron aux furieuses estocades du receveur des contributions.

M. Morisset essuya son épée avec son foularc]^ puis il rengaina d'un air fort noble; Harmodius me banda le bras et nous rentrâmes à la ville par des chemins différents.

— Tu n'as heureusement qu'une égratignure, me dit le sous-préfet qui se connaissait en pareille matière.

— Je souffre passablement et je suis sûr d'avoir bientôt Ja fièvre, répondis-je, sans penser un mot de ce que je disais ; mais j'avais mes raisons pour donner à ma blessure un caractère de gravité propre à me rendre intéressant.

En rentrant à la sous-préfecture, je m'installai politiquement dans ma chambre, dont j'espérais faire désormais, grâce à ma défaite propice, le quartier général de mes opérations. Mes prévisions ne furent pas trompées. Madame Dambergeac, amenée par son mari, ne tarda pas à venir me voir, afin de m'offrir ces soins féminins que 1 ien ne saurait remplacer, et qu'autrefois les plus chastes cliâtelaines prodiguaient sans scrupule aux chevaliers blessés pour elles. Une affaire administrative ayant bientôt réclamé le sous-préfet, Marthe resta seule avec moi. Le trouble et l'émotion qu'avait comprimés la présence de son mari éclatèrent alors, peut-être en dépit d'elle-même. Prenant la main que j'abandonnais sur le bras de mon fauteuil :

— Vous n'avez donc pas pensé à moi ! me dit-elle , lorsque vous avez voulu vous battre ?

— Mais au contraire, répondis-je en souriant; je crois (|ue je me suis battu parce que je pensais à vous.

— Un duel où vous pouviez être tué, à propos d'une partie d'écarté, repril-elle en se détournant pour me dérober uue rougeur légère.

LE NCEID GORDIEN. 525

Xous f'ifons devant une fenêtre; moi languissaniivirnt fl-is, elle (lobcnil à mon côté, et gardant ma mam dans Il sienne. En ce moment le pas d'un cheval se fit en- It^ndre dan^' la rue ; madame DiinditTgeat le reconnut sans doute, car elje se pencha pour voir le cavalier qui lassait; ayant imité ce mouvement, j'aperçus M. Morissct, trônant sur son coursier, avec une roidcur majestueuse, digne d'un empereur romain ; ses yeux dirigés vers nous brillaient d'un éclat martial, et à chaque mouvement de la monture, ses longs clieveux dansaient sur s^'s épaules comme s'agite la crinière d'un lion triomjî.int.

— Voilà mon vnîiiqueur, di>'-j<' avec humilité; il vient sans doute vous demander sa couronne.

Si tel était le but de la j)romenade belliqueuse de M. Moi issct, il dut se convaincra à l'instiiut même que nous . \ions joué ensemble à qui perd gagne.

— Une couroiuie! réj)on(lit Mailiie en donnant à ses paroles cet accent d'ironie que les femmes seules savent trouver, — ce serait dommage : elle caciirrail le large fr«»nt de poêle que se fait M. Morissel à coups de rasoir.

— Est-ce aujourd'hui .soulomont que vous avez découvert la prtii»* C(>(jiiettt'rii' de M. de Morissel? dis-je sans pouvoir mVmpéiher de sourire.

— IN'ut être. Mais vous, n'enviez-vous pas son teint do rose? Sans doute votre duel lui aura fait oublier le vinaigre qu'il boit, dit-on, pour se* ri'udrc [lAle.

Le poëU; sembla deviner nos paroles, car en passant devant la ffiiêlie, ses yeux nous lanci'icut un rc;:ard furieux , auquel je ripostai par im autre qui voul lil dire : Tu m'as bleisé, mio caro, mais en ce moment je le tue.

Madame Daml)crgeac, obéii-aiu a i uiiUiK i (jui uuii:ie

les femmes alors qu'elles n'aiment plus, compléta la catastrophe de son ancien adorateur par une pantomime aussi agréable pour moi qu'elle dut être cruelle pour lui. Aux yeu^ de mon rival^ elle me prit la tote entre les deux mains, et l'appuya contre le dgs du fauteuil, en employant une contrainte douce et gracieuse dans laquelle un témoin devait lire les soins attentifs de l'amour ; puis^ comme si cette victoire n'eût pas dû me suffire :

— J'ai prévenu mon mari, me dit-elle, qu'après la scène d'hier, je croyais ne plus devoir admettre chez moi ce monsieur ; nous ne le recevrons plus.

— Le Morisset a vécu ! m'écriai-je lorsque je fus seul, ainsi ma tâche est accomplie : Harmodius est sauvé. Maintenant il faut partir, et demain sans plus tarder. Madame Dambergeac a réellement les cheveux trop soyeux, les mains trop blanches, la voix trop douce, les yeux trop lents à fuir les miens : oui, je partirai ! Encore ce sacrifice à ton autel, amitié sainte ! et celui-là sera plus douloureux peut-être que ne l'est celui de mon sang qui coule en ce moment pour toi.

11 est sans doute mutile de vous le dire, madame, après cette journée romanesque je ne pus fermer les yeux; mais ce qu'il me faut avouer, non pas sans confusion, c'est que ma blessure n'entra pas pour moitié dans mon insomnie. Plus cuisante encore que la douleur, une préoccupation imprévue fit de mon lit un brasier sur lequel je me retournai huit heures durant, sans trouver le côté du repos. Vainement j'appelai à mon secours mes

narcotiqnes accoutumés ; je multipliai deu\ chiffres par deux autres, ce qui est le plus prodigieux tour de force d'arithmétique qu'il me soit donné d'accomplir ; je détilai la chronolor^ie (If^s rois de France depuis Pharamond, exercice mnémotechnique dont l'effet ordinaire est de me laisser profondément endormi au beau milieu des rois fainéants, mais que je conduisis celte fois en enrageant jusqu'à Louis-!*hiIippe ; enfin, ressource dt'rnii're, opirtn jusqu'alors infaillible, je récitai une ode de ma compOiition, dans le goiV des harmonies de Lamartine ; j'eus un moment d'espoir promptement déçu; je baillai, mais je ne donnis pas.

A la lueur de la veilleuse qui brûlait dans ma chambre, une vision obstinée voltigeait devant moi, sonii)lable à cos papillons noctun.es qu'au clair de la lune l'œil entrevoit dans ta pénombre. Cette apparition n'avait rien d'eflirayant ni de fuuM)re, comme l'heure eût paru l'exiger; elle n'offrait pns non plus les monstruosités qu'enfante le délire de la fièvre : HoOmann et Anne Radcliffe, ces grands experts en fantasr.»agorie, y eussent désiré sans doute plus de terreur ou d'extravagance. En un mot, ce n'était ni un fantôme ni un cauchemar ; mais Tun ou l'autre eut mieux valu pour mon repos. C'était, déjà vous l'avez deviné, madatne, une figure de femme, jeune cl gracieuse couiui^ la votre, un visage pâle et charmant couronné d'un diadème de cheveux blonds, appuyé sur des mains divinement blanches, comme pose sur ses deux ailes une tôle de petit ange, et dont les yeux bleus restaient fixés sur les miens avec une ténacité si douce, que la trembl.Mïle lueur des étoiles est soûle comparable à la mollesse de ce regard. Un autre eût remercié le ciel et donne eon àme à ce songe doré; mon vœu de vertu me le fit repousser d'abord, comme s'il fût sorti de l'euTer, é* m'inspira pendant quelque temps un courage digne dk

saint Antoine. Mais, ô fragilité! je dus bientôt me convaincre que la cour de Rome a raison de se montrer rigoureuse et ^our ainsi dire inexorable sur le chapitre des canonisations. Il n'y a plus de sainls, madame, de saintes, je ne dis pas ! Pour moi, il le faut avouer, l'épreuve me trouva moins fort à la fin qu'au commencement. Malgré mes exorcismes, le séduisant démon restait à mon chevet en souriant d'un air moqueur; si je me retournais afin de ne plus le voir, il passait dans la ruelle; levais-je les yeux au ciel en implorant du secours, je l'apercevais bientôt coquettement drapé dans les rideaux et laissant tomber sur moi son regard plus pénétrant que jamais; enfin, pour me soustarire à cette fascination, essayais je de fermer les paupières, il me semblait qu'un souffle magnétique les entr'ouvrait malgré moi, et la Proserpine de ma tentation, soudamement réduite à la taille de la reine Mab ou de la fée Urgande, venait se coller sur ma prunelle comme pour se faire admirer de plus près.

Ce rêve, ennemi de mon repos, cet ange sans pitié, ce démon souriant , ai-je besoin de vous le nommer , madame? C't^tait l'image de Marthe.

Après m'être longtemps débattu contre ma vision comme autrefois iacob, je me sentis terrassé tout à coup, ainsi que l'avait été le patriarche; seulement, au lieu de me tordre le jarret, la main de mon surnaturel antagoniste me prit au cœur, et à la fin de la lutte je me trouvai, non pas boiteux, mais amoureux. Amoureux de la femme de mnn ami!

A cette idée, j'entrai dans une profonde indignation

contre moi même.

— Kh quoi î me dis-je, une pareille délauyanfé seraitelle poNS.bh'J Tromper Hermodms! Trahir à la lois l'aniitKi et I iio 1» ti iiliié!

L'aimiié ci riio.-pitalité! Quand j'eus répété ces deux

LE NŒID GORDIEN. 2 29

grands mots avec une sainte emphase, je leur donnai un corps, j'en fis deux êtres vivants pour les rendre plus forts contre moi ; je les armai de plaives flamlmyants et les mis en laction l'un vis-à-vis d(* l'antre, à la porte de l'Eden où, en dépit de moi-même, jobrùiais de pénétrer. Mais à peine ens-je vertueusement posé ces deux sentinelles, en leur prescrivant pour consijj^ne de me chasser sans pitié, quentre leurs faces rébarbatives je vi- apparaître la d()H( e figure de Marthe, dont les yeux bleus semblaient me dire :

— Entrez et ne craignez point leurs grands sabres qui ne coupent pas; entrez : ici est le paradis.

Alors je ne m'indi^mai plus contre moi, mais contre celle dont l'image tentatrice s'obsiinait à me persécuter ainsi.

— Moi, Léo])old de Cast, amoureux de cette beauté dolente, précieuse, senliment.ile et incomprise î m'écriai je avec de|)iL; d'al)ord quand même elle ne serait pas la fenune d'ilarmodius, c'est-à-dire sacrée pour moi, il me serait impossible de l'aimer. 0" a-t-elle et: ellét pour plaire? Elle est blonde, couleur lade; en second lieu, elle a les yeux bleus et je n'ai jaujais pu les souffrir; ensuite elle est pûle, et la [)âleur ne sied qu'aux brunes. Je ne parle pas de l'expression liabiiuelle de son visage, on dirait d'une colombe de maiivai>e humeur; enfin elle se tient mal; elle aflecte des |KJ^es lan^'uis.sanles ou maladives (pii ne l'empêchent pas de déjeuner à la fourchette, et toutes ces mignardises mélancoliques me sont insupportables; et puis quelle prétention dans l'esprit, quelle atleterie dans les manières, (piel jt'suilisuie dans le cœur! Aimei' («Ite Araminlhe de Gascogne! Bon pour monsieur Moris.'-el, mais moi ! Ce serait à ne pas ')aer reparaUre à l'avnnt-scêne de l'opi'ra.

Lorsque j'eus tout dit, j'allunjai une bougie et je pris

SOUS mon oreiller la boucle de cheveux que madame Dambergeac m'avait donnée, décidé à faire de ce gage sentimental un auto-da-fé symbolique et à brûler ainsi mon amour en effigie. Par je ne sais quelle nouvelle ruse du malin esprit, le papier de soie s'ouvrit dans me»s doigts et les cheveux tombèrent sur le lit. Malgré l'anathème dont je venais de frapper les blondes chevelures en général et celle de Marthe en particulier, Téchantillon que je possédais me parut d'une finesse, d'une douceur, d'une beauté merveilleuse. Pour le mieux voir je le mis sur la paume de ma main ; sa spirale dorée sembla s'y rouler d'ellemême d'une manière toute mignonne et m'envoya, comme par caresse, une senteur si suave que je ne pus résister au désir de la respirer de plus près ; mais ma main se trompa et ce fut ma bouche qui but le parfum.

— Au diable ! m'écnai-je en jetant la boucle de cheveux au milieu de la chambre; je suis amoureux fou de cette femme, cela paraît certain, ^ue faire maintenant et comment sortir de là ?

Alors s'établit en moi la lutte des deux principes qui, de toute éternité, se partagent le monde, selon les manichéens. 11 me sembla qu'à mes oreilles se suspendaient simultanément, pendeloques étranges, deux anges, l'un blanc, l'autre noir, qui me parlaient tour à tour, chacun en sens contraire de sa couleur ; car les paroles du blanc étaient sombres, celles du noir rayonnantes.

— Pars, me disait d'un ton austère la voix honnête ; tu as vaincu ton rival, il faut te vaincre maintenant. Le plus noble triomphe auquel l'homme puisse aspirer est celui qu'il roiripuite sur lui-même, ainsi l'ont décidé toutes les religions et tous les philosophes. L'amitié qui te lie à Dambergeac est une fraternité volontaire. Après en avoir rempli les devoirs, de quel front oserais-tu les violer? —

Puis le vertueux conseiller me coulait dans l'oreille les noms de Damon et de Pytliias, d'Hippolyte et de Scipion l'Africain.

— Reste, clamait à son tour le mauvais jrénie ; par quel niais scrupule, par quelle pruderie stiipide refuserais-tu le trésor qui appelle la main! On t'aime, tu ùois aimer; ne pas comprendre une femme est plus qu'une faute, c'est une sottise.

— Déloyal! criait l'un.

— Imbocile ! reprenait l'autre.

— Rappelle-toi le coup d'épée dont, à l'école de droit, Harmodius gratifia Mosl>ourg à ton intention, tandis que tu étais cloué dans ton lit par la fièvre.

— Rappelle toi Carolin(?, dont Harmodius le déroba ie cœur à l'occasion de cette même fièvre.

— Sois reconnaissant et paye ta dette.

— Sois homme et venge-toi.

Ainsi parlaient l'ange blanc et l'ange noir ; mais, i! faut l'avouer, les raisons du dernier acquéraient à chaque instant plus d'énergie à mesure (jue baissait la voix et, selon moi, la logique de son advei^saire. En vérité, madame, je ne saurais vous dire où l'avocat du fruit défendu allait che^her ses arguments, tant ils arrivaient drus et abondants, captieux et subtils ; sans doute ils lui étaient échus dans l'heiitag»» de son grand-père le serpent. Insensiblement, l'oreille où prêchait ce maudit s'ouvrit plus grande que l'autre, émerveillé** des choses éloquentes que peut contenir une mauvaise cause.

— Et pounpioi, dis-je à la fin, briderais-je mon désir par un M)i raltinement de délicatesse? Supposons Harmodius il ma plaro et moi h la sienne; (UTfes, comme je le connais, il chercherait à m'enlever ma fetume ainsi qu'il m'a déjà enlevé ma inaUrci^e. Alors ma probité n'est qu'une duperie.

Convaincu par ce dernier raisonnement, je me levai dans une détermination hostile etinmiorale propre à compromet're à jamais le bonheur domestique de mon ami. Un arrêt imprévu me retint sur la pente glissante ; la première personne qui entra dans ma chambre pour s'informer de l'état de ma blessure fut Harmodius lui-même. En le voyant paraître, drapé en toute sérénité dans sa robe de chambre à ramages rouges et verts, un remords subit réveilla la vertueuse moitié de mon cœur.

— Non, je ne te demanderai pas dent pour dent et œil pour œil, dis- je en moi-même; sois absous de Caroline; demain je partirai sans que tu connaisses jamais le danger que tu as couru et la grâce que t'accorde mon amitié.

Lorsque Marthe vint me voir, j'étais décidé à lui apprendre ma résolution et à lui faire partager mon héroïsme. Après une demi-heure d'entretien, je ne sais comment cela se fit, ce fut elle qui se trouva assise dans mon fauteuil de malade, cC fut moi qui me trouvai devant elle, à genoux ; je ne lui avais pas dit un seul mot de mon départ, je lui parlais, au contraire , de rester à jamais à C..., d'y vivre près d'elle, pour elle; en un mol de toutes ces folies qu'improvise la passion et qu'écoute la faiblesse. Au milieu d'une période de plus en plus coupable envers la sainte amitié que j'attestais un moment auparavant, j'entendis un bruit de pas presque imperceptible, venant de la chambre qui précédait la mienne. Mes yeux se portèrent aussitôt vers la porte 'placée en face de moi ; au fond du trou de la serrure, qu'éclairait un large rayon de soleil, j'aperçus distinctement le plus effroyable objet que puisse découvrir un amant en tentative ôa^rirninal conversation, j'aperçus un œil. Je dois le dire, un frisson me courut par toutes les veines. Il me sembla que cet œil inconnu était un pistolet braqué con-

LE NGEID GOISDinN. 23>

tro nous, et que j'allais sentir sa balle dans mon cœur lorsqu'elle aurait eu traversé le corps de la jeune temme asiisc devant nioi. L'excès du danger me donna la présence d'espru dont j'avais besoin : sans me lever, sans chanîîer de maintien , conservant au contraire la physionomie et le geste pathétique de l'homme qui sollicite et n'obtient pa<î. je dis tout bas h Marlhe :

— Ne vous troublez point et conservez votre sangfroid; ne tournez pas la tête, ne rejjardez pas la porte ; quelqu'un nous écoule, mais il n'a encore rien entendu. Je prends tout sur moi ; traitez-moi durement; soyez la femme d Harmodius.

Madame Dambergeac se leva avec la rapidité de l'éclair, étendit le bras vers moi par un geste souverain, arma ses yeux de leur plus majestueux regard et dit d'une voix haute et ferme :

— Mi)nsieur de Cast, si je n'a!lribuais pas à la fièvre de vuUe blcisure la folie de volrc laii^^age, je ne vous reverrais de ma vie; je veux bien oublier ce qui vient de se passer, à condition que vous n'oublierez plus vousmt'^me que je suis la femme de votre ami.

A ces mots, elle s'éloigna d'un pas aussi imposant que son langage ; et moi, en voyant cet admirable sang-froid, c<- subliuie courage, je iikî sentis épris dtî cette lénune plus que y ne me l'étais avoué jll^qu'alor^. Au moment OÙ (lie ouvrit la[)orte, j a[)erçus Harmodius au milieu de l'autre cliaud)r(? ; lorsque sa feuuue passa devant lui, il lui prit lu main qu'il p(»iia à ses lèvres, puis il entra, rclorma la porte et s'as>it près de moi.

— Quand cspères-lu être guéri? me dit -il en me regardant avec attention.

— Dans huit jours, répondis-jfc fr*)idement.

— laul mieux : jusque-là je le dcmand • de ne cher-

cher querelle à personne; lorsque tu pourras tenir un pistolet ou une épée^, c'est à moi que tu aurais attairc.

— A toi ! dis-je en jouant Tétonnement.

— Tu es amoureux de ma femme, reprit Dambergeac, et tu cherches à la séduire. Une lettre ma prévenu ce matin.

— Une lettre de monsieur Morisset...

— C'est possible , mais de lui ou d'un autre^ peu importe. Je sais le cas que l'on doit faire d'une lettre sans signature, mais j'en crois un témoignage plus digne que celui-là; ce témoignage, c*est le mien. Je viens de te voir et de t'entendre, tout à l'heure, là, derrière cette porte; rends grâce au ciel de n'avoir pas réussi, car si je n'avais pas acquis par moi-même la preuve de l'innocence de Marthe, en ce moment vous ne vivriez plus ni l'un ni l'autre.

Pour donner plus d'autorité à ses paroles, Harmodius tira de sa poche un magnifique liandgiar d'un aspect impitoyable.

— Il est heureux que j'aie vu ton œil à temps, pensai-je ; une minute plus tard, c'eût été une seconde édition de Françoise de Rimini.

— Harmodius, dis-je ensuite avec sang-froid, car mon thème était fait, tu sais tout, il serait donc inutile de te rien déguiser. Ta femme est jeune, belle, charmante; depuis près d'un mois, je la vois à chaque instant; pour vivre ainsi près d'elle sans danger, il eût fallu être un samt et je suis un homme; tu l'as dit, je l'aime.

Dambergeac fit un mouvement ; je l'arrêtai d'un geste, et je repris : — Je l'aime, mais je ne le \\i[ aurais jamais dit, car je t'aime aussi, toi. Hier je voulais partir quoiquo souffrant et blessé. Aujourd'hui la fièvre a été plus forte que ma raison , un instant j'ai oublié notre amitié et j'ai été coupable envers toi ; j'ai eu tort, pardonne-moi.

Harmodius refusa la niain que je lui présentais.

— Tu devines bien, ajoutai-je, que je ne me battrai pas avec toi ; je ne me défendrais point, et sans doute tu h'as pas envie de m'assassiner ; tu es sûr de l'attachement et de la fidélité d,n madame Dambergeac, que te faut-il de [lus? Crois-tu (1 ailleurs que je veuille de nouveau m'exposer à être traité par elle comme je l'ai été aujourd'hui?

— Oui, on t'arrangeait assez mai à ce que j'ai vu, répondit Harmo lius que désarmait en ce moment la vanité satisfaite; — il paraît que tu as eu ton Waterloo.

— Complet et irréparable, répondis-je en souriant d'un air résijjné; ainsi envoie-moi à Sainte-Hélène, mais ne me tue pas avec ton grand couteau.

Ilarniudius rit comme moi et prit ma main.

— Allons, dit-il, puisque tu es Napoléon, je serai I oiiis XVI 11. — Union et oubli! — Mais si tu veux m'en c oire, suis ta vertueuse détermination d'hier. Pars; tu i' viendras nous voir quand ta seras raisonnable et guéri (i : ta passion... C'est qu'il faut en convenir, Marthe est h'mable et jolie, k ta place j'aurais peut être faMli comme t .i... quoique la femme ou la maîtresse d un ami soient sacrées...

— Témoin Caroline , répondis-je en faisant allusion à mon ancienne mésaventure de l'École de droit.

— Ah! oui, Caroline... Parbleu! j'avais oublié Caroline, s'écria Dambcrgeac, qui soudain éclata de son plus gros rire, en m'écrasant sans pitié de sa supériorité en lait de galanterie.

Ma blessure n'était rien; il fallait partir: mon séjour à C..., au lieu de servir mon ami, ne pouvait [)Uis que compromettre son l>unheur : la destinée de Marthe dc- [>ondait de ma raison. A plusieurs reprises, depuis la \eille, ma détermination avait été bien arrêtée; en ce moment, j'éprouvais» à l'exécuter un regret invincible. Je

236 ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.

n'étais pas réellement amoureux , mais ma tête s'exaltait par les risques actuels de ma position. Il y avait là, sous ma mair/, un roman si bien commencé et qui promettait des scènes si pittoresques ! Peut-être l'irritation soudaine que portent au cerveau, sinon au cœur, les obstacles et les périls inattendus , agit-elle alors sur Tcsprit impressionnable de madame Dambergeac comme elle agissait sur moi-même. Le soir, au moment où j'étais loin d'attendre une pareille visite, la porte s'ouvrit, et la femme de mon ami entra dans ma chambre.

— Vous partez ? me dit-elle d'une voix un peu tremblante.

— Demain , répondis-je avec une émotion égale à la sienne.

Se fiant à la foi des traités, Harmodius avait dîné en ville, et il passait la soirée dehors. Je m'assis près de Marthe et pris sa main. La nuit tombait sans que nous la vissions venir ; je me sentais troublé de plus en plus, et brûlé d'une autre fièvre que celle de ma blessure. Elle était triste, et belle dans sa tristesse. Voyant que je ne lui disais plus mon amour, elle m'avouait le sien. Peut-être était-il vrai. En parlant de notre séparation, elle pleurait. Et nous étions seuls, et Fœil menaçant n'était plus là. Oh ! sans doute un autre regard, un œil divin et tutélaire veillait sur nous ,' car en sortant de cette chambre tentatrice, Marthe put embrasser son mari sans rougir, je pus serrer sans remords la main d'Harinodius.

Le lendemain je partis; un mois plus tard, M. Morisset, piqué sans doute de sa déconvenue, sollicita son change meiit et quitti. C... pour une autre résidence. Un an s'est écoulé depuis ce temps ; je n'ai pas revu madame Dambergeac, peut-être ne la reverrai -je jamais. Nous nous écrivons à i'insu d'IlarmodluH, q'.i: c'G&rxcrÀÏC î-àr.c dvjute de cette correspondance; il ne comprendrait pas, l'époux

LB NŒLD GOROrEN. 2 37

rancunier et inintelligent, l'inappréciable service que lui rend mon ainilié sous une apparence déloyale. Mes lettres, si niattiielienu'nt innocentes, sont, depuis un an, la sauvegarde, de Marthe, et la protègent contre les dangers nouveaux qu'elle peut courir, mieux que ne saurait le faire la surveillance de son mari ; elles jettent dans sa vie oisive une distraction, une attente, un intérêt qui l'empéchent de (Kîmander à de plus périlleux atta( hements les émotions dont les femmes sont avides. I^eul élie noîr^ petit péché en détournera-t-il un bien plus grand ; peutêtre, sans cette minime efiraction de sa cage, par où elle peut passer en dehors la télé seulement, la colombe qui se croit esclave finirait-elle f)ar en briser les barreaux. Mes lettres, d ailleurs, oi:^ })our Marthe plus d'un genre d'intérêt; iiidependannnenl dos pâles violettes de l'amour nialheui eux que j'y sème avec profusion, je butine pour mon amie tes lîeurs parisiennes, toujours avidement respirées par une exilée en province. Je lui parle des livres qu'elle doit lire , des étoiles nouvelles, des petites médisances de salon, hier de GuiLlaume Tell, demain «le / J^urilaniy par où débute ce soir l'opéra italien; mes lettres sont à la fois un feuilleton, un bulletin de modes, quelquefois un premier Paris, un journal complet entin; c'est quatre-vingts francs par an (lu'économise llarmodius, et dont sans doute il ne m'.iuiait aucune recoimaibsance.

Voila, madame, la belle action dont je voulais vous entretenir. Maintenant , lors^pi'il m'arrivera de parler de mon mérite en termes resj)ectueux, sourirez-vous encore> De grâce, appl.iudis^ez-moi un peu ; (jue ce suit là ma réconq)eiise, car je n'en ai pa^ eu d autre, e* cela me décourage. Oui, souvent, en songeant à mon néroïsme qui restera toujours sans louange ni salaire , t-t surtout loiùque je me rappelle les blanches mains de Mai ihc,

prisonnières dans les miennes pendant tout un long soir d'automne , l'éprouve un sentiment blâmable peut-être, mais que je veux avouer, car ceci est une confession générale ; j'éprouve, vous le dirai-je, madame ?.•• le repentir de ma vertu*

L'ANNEAU D'AUGENT.

En i83ï, à la fin du mois d'aofit, un de ces chars h bancs dont on se sert eu Suisse à cause de l'élroitesse des chemins et où l'on se trouve assis de côlé comme dans un omnibus, quittait 1 1 route de Salenches a (^liamouny, poursen^a^erà droite dans la gorge, non moins agreste, au fond de laquelle, humble rival de Vichy, de Baden et de Bai'éges, est enfoui l'établissement des bains de Saint- Gervais. Deux jeunes gens occupaient celle voiture qui cheminait lenti-ment, ouverte au soleil, au vent et à la pluie, avec une simplesse helvélitjue. Le costume de ces voyageurs était celui de la plupart des touristes qui entreprennent le pi'lerinage du mont Blanc : une blouse de toile écrue, un chapeau de paille à larges bords, un pantalon de coutil, de gros souliers et des guêtres. Ainsi accoutrés avec une» fraternelle uniformité, l'un fumait un cigare, l'iiutre dormait , a()puyé dans l'angle du ehai* à bancs.

— Cortail, dit tout h coup le plus jeune en secouant son compa^'non par le liras , rinlluence du terroir m- Toyard l'a-t-elle métamorphosé en marmotte !

Le dormeur s'enfonça les poings dans les yeux en écartant les coudes, et après un bâillement immodéré :

— Que faire en voyage à moins que Voii ne dorme î répondit-il.

— Mais regarde donc; quel site pittoresque! Pour rester aveugle devant un pareil spectacle, il faut n'avoir aucune poésie dans le cœur.

Cortail, dont Tépaisse encolure, la figure rubiconde et la physionomie égayée annonçaient plutôt un tempérament rabelaisien qu'une nature portée à l'exaltation, promena autour de lui un regard nonchalant.

— Nous avons enfin quitté l'Arve, dit-il; ce gros ruisseau à notre droite doit être le Donnant ; ainsi dans quelques minutes nous seron? arrivés; je suppose qu'à Saint- Ôervais on dîne à six heureà.

— Mangiar , dormir e berl reprit son compagnon en riant; tu aurais figuré à merveille dans le corps des Papatacci,

— Papafacci tant que tu voudras, mon cher Bennezons; je n'ai pas l'honneur d'être doué comme toi d'un de ces estomacs contemplatifs qui se repaissent en admirant un beau paysage. 11 me faut le pain des forts. En ce moment je donnerais toutes les aiguilles du mont Blanc pour la plus vulgaire côtelette accompagnée d'une bouteille de vin de Mont méfiant.

L'admirateur de la nature haussa légèrement les .'paules, puis il se pencha en dehors d^ char à bancs, pour mieux examiner le chemin tortueux que bordait à droite le ruisseau du Bonnant, tandis qu'ir gauche un escarpement boisé projetait sur la tête des voyageurs une voûte de feuillage, rafraîchie par le voisinage de l'eai^ et fiémissanl aii gré du vent.

— Ce site, reprit-il, serait un théâtre merveilleux poiC une scène de roman 5 il est de cem viue Waiter-Scott

LE NCEU) liUUUIEN. :il

aime à dnrrire. No lo ra|)pc'lle-t-il |»as le piu; où lu ^ame blanche lit laire un si beau plont,'LOn au sacrislaiw du jdonaslcre ?

— Ou plutôt, répondit Cortail , l'endroit où Francis Osl.aldistone aperçut pour la première fois Diana Vernon.

— Parbleu ! c'est toi qui dis vrai, s'écria tout à coup Bermezons en laisant un soubresiiut ; que je meure si ce n'est pas Diana el'e-méme qui se lend à ton évocation et vient au-devant de nous !

A son tour, Cortail sortit la tête de Tespèce de buffet où il était emprisonné à côté de son ami, et, comme lui, fixa les yeux sur une femme à cheval, qui se tenait immobile à un détour du sentier.

Limag:ination d'un artiste eut pu prendre en effet cette apparition pour l'esprit de la belle chasseresse écossaise. Ombre ou réalité, sa présence imprévue dans ce lieu solitaire avait un charme mystérieux, qui, pendant un instant, rendit muets les deux spectateurs. Occupée h degu^'er son voile qu'une branche de hêtre avait accroché au passa^'o, l'inconnue s'offrait à eux de profil, sans qu'ils vissent de sa figure autre chose qu'un large bandeau de cheveux noirs, encadrant la joue jusqu'au menton, et relevé en tresse derrière l'oreille ; mais l'élégance de sa taille , dont une robe de drap brun faisait ressortir la Uniuc svelte et cambrée, ainsi que la manière aisée dont elle tenait les bras levés en arrangeant Sii coilluie, semblaient des indices certains de jeunesse , que la bienveillance d'un homme de vingt-cinq ans devait accepter comme autant de promesses de l)eauté.

— UiH'lle charmante fenune ! dit Bennezons en se per>» chant h droite de manière à se donner un torticolis.

— Et quel vilain cheval de charrue ! répondit son compagnon, dont l'Age plus mûr im|)liquait une opinion moins enlhou^ia^ïlc.

242 lEUVRES DE CH. DE BERNARD.

Au bruit des roues du char à bancs sur le sol caillouteux du sentier, la jeune amazone tourna la tête avec la vivacité d'un oiseau effarouché,, et tirant la bride de son paleiroi, mi fit faire un mouvement rétrograde.

— Conducteur^ est-ce que vous voulez nous faire coucher ici? s'écria Bennezons en voyant cette gracieuse apparition près de s'évanouir.

Le cocher réveilla d'un coup de fouet l'ardeur de ses chevaux, qui, sortant de leurs habitudes par un élan soudain, menacèrent l'étrangère d'une poursuite à laquelle la lourde allure de son propre coursier eut pu difficilement la soustraire. Mais en ce moment, semblable à une troupe militaire qui vient au secours d'une vedette menacée par l'ennemi, une cavalcade composée d'une demi-douzaine d'hommes et de deux autres femmes, déboucha au tournant du chemin où la jeune écuyère s'était montrée seule j usqu'alors.

— Ce sont des baigneurs de Saint-Gervais, dit Cortail en riant à T aspect de cet escadron champêtre dont les 'montures, moitié chevaux de ferme, moitié ânes, rappelaient les pacifiques coursiers qui stationnent à l'entrée du bois de Boulogne pour l'ébattement desgrisettes de Paris.

Les promeneurs et les voyageurs se rapprochèrent les uns des autres en prenant mutuellement la droite du sentier, précaution indispensable, car le passage était si étroit, que les cavaliers furent obligés de déliler un à un dans l'espace resté libre entre le chars à bancs et la monture. Dans cette manœuvre, l'amazone à la rolie brune avait pris place à l'arrière-garde près d'une dame d'un âge mur, qui clievauchait fièrement sur une jument poulinière à moitié aveugle. En voyant ce couple de près, Coi-tail se rejeta brusquement dans l'intérieur de la voiture, et se cachant la figure derrière le rideau de cuir, prit la pose d'un homme endormi.

Ce mouvement, quoique rapide qu'il eût été, n'échappa point à la plus vieille des deux femmes, qui, après avoir plongé dans le char à bancs un regard inqnisitorial, leva d'un air impérieux une petite cravache douée, en appa* rcnce, d'une puissance surnaturelle, car, tn /a sentant effleurer son épaule, le cocher arrêta et se tint coi sur son siège, comme s'il eût été changé en pierre par la baguette de qu'aulne magicienne.

— Félix, dit alors la dame entre deux Ag'^s, je ne suis pas dupe de votre sommeil. Prétendriez-vous ne pas nous reconnaître ?

Et du bout de sa cravache elle fit sauter le chapeau du faux dormeur. Olui-ci, voyant que sa position nY*tait pas tenable, tressaillit comme un homme qui s'éveille, ouvrit de grands yeux, et après les avoir arrêtés sur la mûre amazone, feignit unn surprise agréable.

— Comment! c'est vous, ma chère tante? s'écria-t il, et ma cousine Anastasie aussi! Quel heureux hasard me fait vous rencontrer dans ce désert?

— Nous sonuncs à S;iint-Gervais depuis quinze jours, répondit la jeune persoYine, dont rinllammable Bennezons dévorait du regard la figure élégante et régulière.

— Venez-vous prendre les eaux? d« mamla l'autre baigneuse, qui, au mol de tante, avait légèrement froncé le soiirril.

— Pas du tout, répondit le jeune homme avec em* pressement; je vais à Chamouny, et je ne resterai à Siiint-Oervais qu'une heure au plus. Je suis dé.solé que l'arrangement de mon itinéraire me force de vous quitter si vite.

I.a dame dont l'automne commençait t Àrmu- regarda son ncN'U (l'un air «rintelligeuce, que celui-ci ne parut pas dispose à ooniprcndre.

244 ŒUVRES DE Clî. DE BEFiNARD.

— Il n'y a pas d'itinéraire qui tienne, dit-elle ensuite en insistant sur chaque syllabe; vous me sacrifierez bien un jour ou deux, J'ui à causer sérieusement ^vec vous.

— Je vov*s jure, ma tante, que cela nos^s est impossible. N'est-ce pas, Bennezons?

— Tu oublies qu'en parlant à une dame le mot impossible n'est pas français, répondit le jeune homme, plus empressé de déployer sa galanterie en présence d'une jolie femme que de venir en aide à son ami.

La dame d'un âue discret répondit par un gracieux sourire au regard qui avait accompagé ces paroles, quoiqu'il eût été adressé à sa fdîe plutôt qu'à elle-même, et se retournant vers Cortail :

— Félix, reprit -elle, vous voilà condamné sans appel; tâchez de vous soumettre de bonne grâce. Comme vient de le dire Monsieur, aux yeux d'un gentilhomme le service des dames doit pas::2i' avant tout. Continuez votre chemin, et parlez de moi au directeur des bains; à ma considération, il vous logera convenablement. Nous nous reverrons à dîner.

— Mais, ma tante, quand je Vous assure...

— Mais, mon cousin, je n'admets point d'excuse, répondit la dame à la cravache en appuyant sur le mot cousin.

Sans attendre une réponse, elle salua Bennezons d'un léger mouvement de tête, et faisant signe à sa fille de la suivre, décida la lourde jument qui lui servait de palefroi à partir au petit trot, ailure aussi insolite à la pauvre Lôie que le galop au cheval de don Quichotte. Un moment après, les deux amazones disparurent à travers ie feuillage, en ne laissant d'autre trace de leur apparition que le bruit du pas des chev ux, qui, pendant quelques instants, vetentit pesamment sur les cailloux du sentier, et tinit par se confondre avec le murmure du torrent.

Page 1