‹ Le noir de GuinéeChapitre 18 sur 41 · I. Cf. E. Dcmolins : A-t-on intérêt à s'emparer du pouvoir · texte numérisé non relu

I. Cf. E. Dcmolins : A-t-on intérêt à s'emparer du pouvoir

attendant, celle-là peut rendre des services. Pour s'en convaincre, il suffit de jeter un coup d'œil sur la discussion ouverte récemment aux Libres Entretiens sur les idées de Nation, de Patrie et d'État, à propos de l'Internationalisme. Partis de points de vue différents, géographes, historiens, jurisconsultes, économistes ne parviennent pas à s'entendre sur les définitions : c'est l'anarchie et le chaos.

Cournot qui possède de multiples compétences, eût peut-être réussi à les mettre d'accord : ses réflexions sur ce sujet sont trop oubliées.

Mais ce qui est sans doute le plus décisif dans cette analyse du mécanisme politique, c'est la distinction de la Politique et de l'Administration, distinction sur laquelle notre philosophe a insisté à maintes reprises. Je crois bien qu'on trouverait chez Taine des indications dans le même sens ; Cournot est plus lumineux et plus convaincant. L'administration dont on médit tant dans notre pays est une machine merveilleusement montée, qui a bénéficié de l'expérience des siècles et qui continue à progresser sans cesse. En fait, ce mécanisme progressif est indépendant de l'organisation politique; mais il doit tendre à une indépendance toujours plus grande.

Un peuple uni par un réseau serré de liens économiques, juridiques, financiers, défie les révolutions. Il faut que la Politique s'immisce de moins en moins dans les grands services publics et n'influe pas sur le choix des magistrats, des (professeurs, des soldats^. Certains services, comme la police, ont forcément plus de points de contact avec le gouvernement; mais là encore il est possible de marquer des zones respectives. La Politique est décevante : elle irrite le philosophe et décourage l'homme d'action. Ce n'est pas en elle que gît la force des États et ce n'est pas d'elle qu'il faut attendre le remède aux maux dont souffre un pays. Soyons des unités sociales utiles, et des hommes indépendants, des cellules actives de la ruche sociale : tel est le conseil qui se

2. Cf. Traité ; le ^ 333 expose l'idée d'une administration des intérêts sociaux, indépendante des formes politiques.

DE SCIENCE SOCIALE

dégage des enseignements de Gournot comme de sa vie ; on n'en saurait proposer de meilleur. Les philosophes grecs conseillaient également au Sage de se détourner de la politique; mais c'était dédain du bruit et amour de la tranquillité! Les raisons de Gournot sont tout autres : d'un coup d'oeil méthodique il a exploré le mécanisme des sociétés et vérifié la solidité de leurs rouages, qui est à l'abri des secousses politiques. Gar, loin d'être la maitresse roue, la politique n'est souvent qu'un rouage secondaire. Elle est un accessoire :

il faut aller à l'essentiel.

En terminant cette étude, insistons un peu sur la parenté de certaines idées de Gournot avec celles des maîtres de la science sociale, parenté que nous avons signalée au début.

Gournot qui avait tant réfléchi sur les problèmes sociaux et qui lisait attentivement toutes les publications sérieuses, sans se soucier des engouementsou des dédains du public, a dû connaître, au moins sur le tard, les travaux de Le Play dont l'existence se poursuit parallèlement à la sienne et dont il cite plusieurs fois le nom *. 11 a lait çà et là des remarques qui tendraient à prouver l'influence directe de la science sociale sur son esprit, à moins qu'on ne préfère y voir une nouvelle preuve de sa pénétration coutumière. Les documents que nous possédons ne permettent pas de trancher la question ; mais il sera curieux de signaler quelcjucs rapprochements.

Le grand mérite de l'école issue de Le Play est d'avoir abouti à une nomenclature des faits ou facteurs sociaux selon Tordre de leur complexité croissante, de leur influence décroissante et de leur subordination naturelle. Le nom d'H. de Tourville restera attaché à cette œuvre éminemment utile, (^ui fournit au chercheur un instrument de précision et un guide sûr dans le dédale des phénomènes sociaux. Inspiré à son insu par le même principe que la classification des sciences d'A. Gomte et d'A. Gournot 2, la classifica-

i. La Réforme snn'ale en Frann; à propos de riiéritagc. V. CousiflératwtiSf f. II. p. ;**). Revue sommaire^ etc.

à. Le principe qui guide A. Comte dans sa clas-

tion sociale d'H. de Tourville, moins connue actuellement, le sera un jour davantage, parce qu'elle est autrement précieuse et féconde. Gertes, on peut lui contester plusieurs points de détail, regretter une symétrie exagérée, une suite unilinéaire où tous les faits apparaissent sur le même plan, au détriment de (juelques faits dominants 3; mais les premiers chaînons de la série (lieu-travail-propriétéfamille) semblent rivés définitivement, parce que leur succession répond à Tenchaînement naturel des phénomènes. On trouve chez Gournot plusieurs essais de classification des facteurs sociaux. Par exemple, dans le Traité, il passe successivement en revue les races, les langues, les religions, la morale, la jurisprudence, la politique, Part, la science et l'industrie. Parmi les institutions sociales, il distingue : les institutions religieuses, politiques, militaires, civiles, administratives, économiques. Mais tout ceci n'est pas bien net, et ne constitue pas une série uniforme.

Gournot a noté finement que l'influence des races et des milieux physiques, surtout prépondérante au début des sociétés humaines, va s'afFaiblissant avec le progrès de la civilisation, et que le milieu social tend à prendre le pas sur les influences ethniques et géographiques; il a essayé de définir le milieu social, et montré que la science en fournit la charpente la plus .solide dans les sociétés avancées : il se pro- <luit peu à peu un renversement dans

sification des sciences est celui de la subordination rationnelle des différentes sciences. Il place en premier lien la science qui ne dépend d'aucun autre et dont dépendent, toutes les autres; puis vient la science qui est sous la dépendance directe des mathématiques, etc. Cet ordre correspond à la complexité croissante des phénomènes et à l'évolution historique.

3. Dans le classement des faits .sociaux d'Henri de Tourville, chaque fait apparaît sur le même plan en tant que quantité analytique. Dans la réalité des choses, chaque fait social a une importance variable, selon le genre de société que Ton analyse. L'importance d'un fait, dans une société donnée, est indiquée par le nombre de répercussions auquel ce fait donne lieu dans cette société particulière. Ainsi, en chimie, dans la liste des corps simples, l'osmium et le fer apparaissent sur le m^me plan, quoique leur importance ne soit pas la même dans la nature (N. D. L. R.}.

BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE

l'ordre de préséance des facteurs sociaux.

Cette remarque nous paraît juste; et peutêtre M. de Tourville aurait-il gagné à s'en inspirer : sa nomenclature est commode surtout pour Tétude des sociétés simples et primitives K

Mais arrivons aux considérations qui semblent impliquer la connaissance de quelques résultats fondamentaux d(î la science sociale. Nous n'insisterons pas sur les passages où Cournot marque l'influence du climat, des circonstances locales et des accidents historiques sur la formation des peuples : ceci est d'observation banale, et peut dériver de Montesquieu ou de Bodin.

Cournot écrit notamment : « En ce qui concerne la plus ancienne et la p!us étonnante des civilisations primitives, celle de l'Ethiopie et de l'Egypte, la singularité des conditions physiques et l'étrange té du climat ont déterminé, de Vaveu de tout le monde, la singularité des institutions religieuses et civiles, et imprimé pour toujours à cette civilisation le cachet qui lui est propre • 2. Cette phrase pourrait être signée d'un membre de la science sociale, mais aussi d'observateurs indépendants.

Voici qui est plus significatif. Dans les Considérations ', Cournot signale qu't il y a de grandes ressemblances physiques et géographiques entre le groupe des Iles Britanniques et le groupe des péninsules et des îles Scandinaves ». Dans c(;s deux pays, la Nature a réuni tout ce qui exerce l'homme aux rudes labeurs et le convie aux entreprises périlleuses; de plus, tout ce qui peut forger Thomine d'initiative, qui compte surtout sur lui-même. Ethnographiquemont, le rameau Scandinave et le rameau anglo-saxon ont les plus grandes affinités naturelles. La race anglo-saxonne est une race singulièrement libre et hardie qui a, au plus liaut

1. La nomeiK-lature n'est pas incummode pour l'étude dessoci<Hés complexes, car elle y coDsene toute sa valeur pour Tanalyse delà vie privi^c. Elle n'est incomplète que pour la vie publique (M. D. L. R.).

». Traité, •; M9 — Cf. g tiSii. - L'Kuropc a des caractères physiques qui lui sont particuliers et qui doivent expliquer (en partie du moins) son rôle historique. > Cette remarque est empruntée à lleeren.

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