‹ Le noir de GuinéeChapitre 17 sur 41 · L. Y, ch. îi · texte numérisé non relu

L. Y, ch. îi

DE SCIENGÇ SOGULE.

tout ce qui n a plus de raison d'être; et il ne se peut que des populations parlant la même langue, englobées dans la môme confédération douîinière, reliées par le même réseau de chemins de fer, soumises dans Toccasion aux mêmes excitations politiques et guerrières, unies de culte et de traditions, ayant les mêmes habitudes, les mêmes mœurs, les mêmes intérêts de production et d'échange, continuent de se regarder comme étrangères les unes aux autres, au point de se trouver d'un jour à l'autre en état d'hostilité, sans qu'il y ait à cela d'autre raison que quelques vieux titres de succession féodale ou quelques arrangements d'une diplomatie surannée * ». Les causes qui tendent à unifier les nations à l'intérieur, préparent les voies à une fusion plus intime des nations entre elles : les moyens de communications internationaux, les unions douanières, le progrès des sciences et de l'industrie, l'homogénéité de la classe ouvrière font autant de brèches aux frontières politiques 2. Ce mouvement aboutira- t-il au cosmopolitisme? La logique commande de répondre d'une manière positive, de même qu'elle incline à la suppression finale de la politique. Mais, ce serait admettre; que la raison prévaudra définitivement sur les autres impulsions de l'homme, que l'homme finira par ne voir dans son semblable que l'être raisonnable.

Cet état souhaitable n'est ni à craindre ni à espérer 3. c Si le cosmopolitisme avait un jour raison du patriotisme au point de réaliser ce que l'on conçoit sous le nom

\. T. II, p. 287.

2. Cf. L. lUîiilfHW : « Les lois de l'hiBloirc •. Ben- Icew était professear à la Faculic des leUres de Dijon, et Cournot avait certainement lu ses ouvrages. J'ai entre les mains un des livres de Cournot avec dédicace de l'auteur, et r.ournot le cite à titre ^'humaniste dislhifjuê.

3. La civilisation européenne marche contre Tidéc d'une monarchie universelle :

• La civilisation (actuelle) s'accommode de la diversité aussi bien et encore mieux qu'elle ne s'accommodait de l'unité dans des conditions différentes. Elle ressemble en cela à ce capitaliste prudent qui, pour conserver et faire fructifier ses économies, divise les chances et ne s'adresse pas h une senle maison de banque, ni même à un seul gouvernement. » (Traité, S 603.)

des Etats-Unis d'Europe, il est à croire que l'idée de patrie disparaîtrait comme elle avait disparu dans la chrétienté du moyen âge, devant les idées de fraternité religieuse et de fidélité féodale, ou que les j)atriotes obstinés seraient honnis, comme ils Tétaient encore à Paris, au temps de la Ligue, sous le nom de politiques ». Supposer ce déracinement de l'idée de patrie, ce serait supposer que l'homme en société se conduit plus sagement que l'homme seul : or, les sentiments collectifs sont inférieurs aux sentiments individuels. Il est impossible de s'opposer à la marche des choses ; les déclamations n'arrêteront pas le torrent des faits et l'élan des peuples: les lois économiques poursuivront silrement leur action. Peu importe que nous reconnaissions dans ce mouvement l'effet des forces naturelles ou la marque de la Providence :

la raison n'y peut rien. Le règne de la paix universelle, le désarmement général, le socialisme, le cosmopolitisme, sont des limites vers lesquelles l'humanité tendra, sans jamais les atteindre. Il est probable seulement que l'équilibre politique et international ira s'accentuant.

Nous n'avons pu tracer qu'une esquisse imparfaite des profondes analyses de Cournot sur la Politique. Les vues que nous avons dégagées ne donnent pas une idée de la richesse des détails et de la multiplicité des remarques qui les accompagnent, de l'art avec lequel elles débrouillent le chaos de l'histoire. Bien des vues partielles sont contestables. Un point est hors de doute, et il est capital. Cournot renverse définitivement la grande erreur des Politiques rationalistes du .wiii** siècle, qui s'imaginaient qu'il suffit de changer le gouvernement d'un peuple pour modifier la société dans ses profondeurs. Il sape à la base le préjugé de la politique rationaliste * en se plaçant sur le terrain de la

4. Nul au XVIII* siècle ne l'a exprimé avec une logique plus intrépide 4|u'IIeIvétius : cet auteur croit naïvement qu'un bon gouvernement, que de bonnes lois peuvent transformer les citoyens, et

BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE

science soiacle. Sans le savoir peut-être, Cournot raisonne comme le Play et" ses disciples ^ Il a le sentiment que les formes politiques sont des formes dérivées, qu'elles dépendent directement des conditions sociales des peuples (lieu, groupement, travail, genre de vie, qualités des individus). La Politique n'apparaît que tardivement au cours de l'évolution sociale, et elle se manifeste comme la forme suprême de l'association. Partir de l'étude des gouvernements pour étudier les sociétés, c'est mettre la charrue avant les bœufs. La forme du gouvernement n'a pas d'efficace par elle-même, puisqu'elle est une résultante ; peu importe l'étiquette : la similitude des noms ne doit pas masquer les différences profondes. Par exemple, le gouvernement que l'Angleterre s'est donné, qu'elle a élaboré petit à petit et qui est adapté aux mœurs des habitants comme la coquille à l'huitre qu'elle protège, ne peut se transplanter tel quel ailleurs. Chaque pays s'est fait son gouvernement : de là la multiplicité et l'enchevêtrement infini des formes politiques. Il est faux de les étudier m abstracto comparativement en les détachant de leur milieu ; elles font partie d'un ensemble qui les explique, comme la patte du tigre est expliquée par toute sa structure.

La classification des formes politiques ébauchée par Cournot et qui découle de ce principe, est certainement supérieure à toutes les tentatives antérieures, et mérite d'être reprise et prolongée. A vrai dire, cette classification doit être précédée de celle des différents types de société. En

produire le talent, le génie et la vertu d'une façon presque mécanique. Le postulat est latent chez. Montesquieu, Voltaire et Rousseau. 1^ Révolution est la mise en pratique de cette idée. Contra Cour nol : < Il faut qu'en politique la raison confesse son impuissance à créer de toutes pièces à faire vivre ce qui ne possède pas déjà en soi un principe de vie, et qu'elle se contente d'un droit de remontrance, d'amendement, parfois même de veto, à condition de n'en user qu'avec une grande modéraUon. Il faut peu écouter ces docteurs qui mettent toujours en avant la logique et la théorie quand on ne devrait parler que d'expérience et d'expédients. • (P. MO.) Après tout, des cotes mal taillées valent mieux qu'une refonte complète et subite {V'italisme et Rationalisme, p. 320).

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