‹ Le noir de GuinéeChapitre 26 sur 41 · SOMMAIRE · texte numérisé non relu

SOMMAIRE

La culture (riz de montagne, riz d'eau, mil, fonio, arachide, maïs, manioc, igname, patate, haricots, haricots du Kissi, coton, tabac, arboriculture). — I/art pastoral. — Lâchasse. — La p<^ch«'. — La cueilletto. — Extraction des mj^taux. — Fabrication (l'outillage; les métiers). — Li» commerce. — Conclusions sur le travail du noir de Haute (iuinéc.

Immeubles (sols d<» cueillette, de i)éche ot de chass<\ de pâturage, d'arboriculture, de culture, habitation). — liions mubiliei's (animaux donirsiiquos, instruments de travail, mobiliei's meublant <'t i)ersonn('I, les l'ommes et les esclaves). — Familles de Kai'fa Kamara; — de Savon Kamaia; — de Mamadi Mara. — L'Épargne.

III. La Famille et THéritasTe dans la Haute Guinée en particulier et dans l'Afrique occidentale en srénéral. J*. 88.

L'héritage chez les Malinkés, les Guerz<'»s, les Banibaras, les Mandés- D non las, h^sKroumen,les Koniankés, les Diarankés, les Foulahs, les Yolofs, les Landounians. — Exemples de familles malinkée, dialonkée, bambara. — La famille chez les Habès. — Résumé.

IV. Les Pouvoirs publics dans la Guinée française. P. 117. Le village. -— Le royaume. — I/Etat.

Les Primitifs. — Les Pré-Mandingues inférieurs et su p/ rieurs. — Les Mandingues. — Les Foulahs.

En général, la culture et Tarboriculture dominent à la côte, la culture et la pâture dans le Fouta-Djallon, la culture presque pure dans la Haute Guinée. C'est dans cette dernière région que nous avons étudie le travail du noir (juand nous étions sur place. Aussi les notes qui suiv(Mit ne valent-elles strictement que pour la Haute Guinée.

La Cultcrk. — C'est le riz qui est la culture dominante du noir de Haute Guinée, et non seulement du noir de Haute Guinée, mais encore du noir de Guinée française en' général, du noir du Sicrra-Leone, de noir de Libéria et du noir de la Côte d'Ivoire. Au contraire, dans le Sénégal, chez les Yolofs, et dans le Soudan, chez les Bambaras, c'est le mil qui domine. Le mil domine encore dans tout le Congo français depuis le lac Tchad, au nord, jusqu'à la zone montagneuse qui précè<le la foret équatoriale, au sud, zone où conmieuce le manioc. On peut donc dire que le mil et le riz se partagent la domination dans l'Afrique occidentale, le mil régnant au Sénégal (chez les Yolofs, les Sérères, 1<îs Toucouleurs, etc.), au Soudan (chez les Bambaras), dans la région du Tchad et tout le nord du Congo français. Le riz domine, en revanche, dans la Casamance, la (iuinée portugaise, la Guinée française, la Sierra-

4 LE NOIB DE GUINEE.

Leone, le Libéria, la Côte d'Ivoire occidentale, etc. Pourtant, il faut ajouter que Tigname semble régner sur la côte, depuis la Côte d'Ivoire orientale jusqu'au Dahomey, et que le maïs domine dans ce dernier pays. Ainsi, suNant les régions, telle ou telle culture domine. Dans la Guinée en général, et dans la Haute Guinée en particulier, c'est le riz. Voyons donc d'abord cette culture, puisqu'elle est la plus importante.

Le riz de ynonlagne. — H y a deux espèces de riz cultivées en Guinée française. Le riz d'eau et le riz de montagne. Le riz de montagne est le plus répandu (sauf sur la côte même), pour la bonne raison que, dans l'ensemble de la Guinée, les rizières naturelles qui se trouvent le long des fleuves et des marigots, sans être précisément rares, n'ont pas naturellement rétendue qu'offrent les autres terrains de brousse, soit en plat, soit le long des collines. C/est donc le riz de montagne qui est le plus répandu.

C'est en février (ju'on commence les travaux préparatoires à sa culture. Ou bien le terrain sur lequel on va le semer a été cultivé les années d'avant, ou bien c'est un terrain nouveau choisi dans la brousse. Dans ce cas il a été désigné par les chasseurs du village qui, tout en poursuivant les bétes, remarquent les bons terrains et les désignent aux chefs de carrée. Ils indiquent ceux où les arbres sont gros et forts et où l'herbe pousse dru. Le chef de carrée qui a choisi le terrain y envoie pour débroussailler tout ce qu'il a de monde dans sa carrée, liommes libres et esclaves. (La carrée est l'ensemble des cases entourée d'une palissade où habite une famille entière. Cette famille est patriarcale, comme nous le verrons, et comprend généralement plusieurs ménages.) — Si c'est un petit chef de carrée, il surveille lui-même le travail; si c'est un gros chef de carrée qui possède de nombreux parents et de nombreux esclaves, il fait surveiller par son chef de village de culture, sorte d'intendant choisi parmi les esclaves. Tous, parents et captifs, travaillent sous le commandement de celui-ci au débroussaillement. Quelquefois le travail se fait en musique.

Donc, pour le riz de montagne, on a choisi, en général, un

emplacement en pente sur une colline. Les herbes du terrain sont couchées et foulées aux pieds, à l'aide d'un système de bâtons liés avec des cordes, sur lesquels le pied appuie comme sur une pédale. Quant aux arbres, on les coupe à environ 50 centimètres du sol avec des matchettes et des haches. Autrefois, c'étaient les forgerons qui avaient le tâche exclusive de couper les arbres, probablement pour des raisons religieuses, mais maintement on les fait couper par les travailleurs de la carrée.

Une fois les arbres jetés à terre on les brûle peu à peu et on débarrasse ainsi le terrain. Quant aux souches, s'élevant jusqu'à 50 et 60 centimètres de hauteur, on les laisse là telles quelles. Il vaudrait mieux évidemment les déterrer, mais ce serait un ouvrage trop dur pour le noir de Guinée.

Tout ce travail d'arrangement du terrain se poursuit pendant environ deux mois (février, mars). Le travail commence à 7 heures du matin et tinit à 4. heures de l'après-midi. On travaille tous les jours de la semaine, sauf le lundi. Cela fait, on attend que deux pluies soient tombées (ce qui nous met à avril). Quand elles sont survenues, on sème. Le riz à semer est apporté dans des pagnes (grandes pièces d'étoffe servant de vêtement aux ffemmes) et est jeté sur le sol. Alors on prend le daba (sorte de petite pioche à manche court, à fer oblique et rond, le seul et unique instrument agricole cjue connaissent les noirs et qui remplace à la fois la charrue, la pioche, la bêche; et Ton retourne la terre. Ces graines de riz se trouvent ainsi mélangées au sol. Ce travail dure environ treize jours, me dit le chef de carrée Dialonké qui me donne ces renseignements.

Le riz une fois semé, on fait surveiller les champs par les bilakoros (garçons, enfants, jeunes gens) pour que les oiseaux ne mangent pas le riz nouveau, cela jusqu'à ce qu'il ait atteint 20 centimètres (c'est trois jours après les semailles que le riz sort de terre s'il a plu). Au bout d'un mois environ, il a 25 centimètres de haut. Alors on envoie les femmes, de temps en temps, dans le champ pour arracher les mauvaises herbes. Aucun autre travail pour le moment. Il n'y a qu'à laisser faire les pluies qui tombent dru en août, septembre, octobre.

LE .NOIK DE GUINEE.

En novembre, la tige de riz a atteint sa taille la plus haute (environ 50 centimètres) et le grain est formé. Il est mûr vers le 20 novembre et c'est à partir de ce moment qu'on commence la récolte, qui se poursuit pendant tout le cours de décembre et de janvier. En général, toute la carrée y prend part, hommes, femmes et esclaves. On coupe le riz avec des couteaux recourbés, on l'attache par poignées, puis on le met sécher sur de grands échafaudages en bois qu'on dirait faits pour faire sécher des grappes de raisin et on l'y laisse deux mois (n'oublions pas que nous sommes en ce moment-ci dans la saison sèche). Cela fait, on détache le riz, on le bat à coups de bâtons et on brûle la paille. Quant au grain, il est mis soit dans de grandes jattes de terre cuite qui sont dans les cases d'habitation, soit dans des cases minuscules ad hoc portées sur pilotis et construites à côté des cases d'habitation. C'est de là que l'intendant le tirera tous les jours, pendant la saison qui vient, pour le distribuer aux femmes qui le prépareront. Mais nous reviendrons plus loin sur cette préparation culinaire.

Le riz d'eau, — On le sème auprès des marigots ou des lleuves, les premières pluies tombées, après avoir fait subir au terrain, s'il est vierge, la môme opération que pour le riz de montagne. On prend exactement les mêmes soins pour le riz d'eau que pour l'autre, mais on ne le récolte qu'un mois après celui-ci (fin décembre au lieu de fin novembre).

Le mil, — On sème celui-ci généralement dans les champs de riz. On en met un peu avec le riz. Mais on fait aussi des champs de mil à part. Dans ce dernier cas, on sème environ dix jours avant le riz. Si le terrain est vierge, on le débroussaille, comme il a été dit plus haut, on sème et on remue la terre avec les dabas. Mais, en plus de ce qu'on fait pour le riz, on fait des monticules de terre pour le mil. On laisse lever le grain et on fait arracher les mauvaises herbes par les femmes. On récolte au bout de trois mois : on coupe les tiges du mil avec les couteaux du pays, on les rassemble et on les entasse telles quelles dans les petits magasins spéciaux construits sur pilotis à côté des cases d'habitation. Quand on veut manger le mil, on sort

les tiges séchées du magasin, et on les mot telles quelles dans les auges à piler le riz où les femmes les battent de leurs lourds pilons de bois. Puis on vanne le produit et le grain reste. Alors on les prépare pour la consommation, nous verrons plus loin comment. En résumé, le mil pousse plus vite que le riz et on n en opère le battage (c'est-à-dire la séparation du grain et de la tige) qu'au moment de le consommer.

Le fonio, — Le fonio est ainsi décrit par M. Auguste Chevalier [IJne mission au Sénégal, 1900. Partie botanique) : « Le fonio (mot bambara, malinké et dialonké), Paspahun longiflo^ rum^ Retz, Panicum longiflorum^ Hooker (Franchet), est une petite graminée à tiges s'élevant à peine à deux ou trois décimètres de hauteur et terminées chacune par deux ou trois épis longs et grêles couverts de petites graines grisâtres. On le rencontre à Tétat spontané dans la bouche du Niger, mais on le cultive en grand dans presque tout le Soudan, dans la Haute (iambie, la Haute Casamance et le Fouta-Djallon. Son rendement est faible, mais le couscous qu'il donne est agréable, et les Européens eux-mêmes mangent le fonio en semoule. »

Ajoutons que le fonio se cultive dans toute la Guinée française.

Il est d'une grande utilité pour les indigènes. Tandis que le mil [kendé) forme pour ainsi dire double emploi avec le riz et se récolte généralement avec lui, puisque, la plupart du temps, on le sème dans les champs de riz, le fonio a une récolte tout à fait à part, bien antérieure à celle du riz (juillet, août). Il est du plus grand secours pour les noirs de Guinée qui, souvent, n'ayant pas semé assez de riz Tannée précédente ou ayant fait une mauvaise récolte en décembre, janvier, se trouvent souffrir de la famine au milieu de Tannée.

L(^ fonio se sème en avril dès les premières pluies. On le met généralement dans les terrains à riz la troisième année, c'està-dire quand ces terrains ont déjà donné deux récoltes de riz. Il est mûr vers le 15 juillet et on le récolte dès ce moment-là fin juillet, août et première quinzaine de septembre.

On coupe et on fait sécher les tiges de fonio comme les tiges

de riz. Quant au battage, on l'opère en écrasant les tiges de fonio sous les pieds. On ramasse les grains et Ton jette la paille.

U arachide. — Passons maintenant à Tarachide, culture très importante, puisqu'elle fournit Tassaisonnement, si le riz, le mil, le fonio forment le fond de la nourriture. Tout le monde sait ce que c'est que l'arachide. Qui n'en a mangé les graines fraîches ou sèches sous le nom bien parisien de cacahouettes? On tire de l'arachide une huile qui peut servir à de nombreux usages (on en fait même à Bordeaux du fromage de gruyère ou de Hollande à l'usage des coloniaux).

On sème l'arachide au moment des premières pluies (avril ou mai). Il y a deux manières d'arranger les champs d'arachides : ou bien on fait des monticules de terre, plats au sommet, de forme ronde ou quadrangulaire, et on sème l'arachide sur ces rangées de monticules séparés par de très larges rigoles, ou bien on n'arrange aucunement le terrain et on retourne seulement le sol avec le daba, comme pour le riz. Cette manière-ci est plus rapide et moins fatigante, mais la première est meilleure pour obtenir une riche récolle d'arachides. Un mois après les semailles, on arrache les herbes; puis, au bout de trois mois, on opère la récolte, avec les dabas on déterre les pieds d'arachide.

Les graines sont séchécs au soleil, puis mises dans des jarres de terre ou dans les petites cases surélevées habituelles. On les en sort pour les écraser et extraire l'huile qu'elles contiennent.

Avec l'arachide, nous en finissons avec les cultures principales, mais il en reste un certain nombre d'accessoires qu'il nous faut aussi examiner.

Le maïs, — Le noir aime beaucoup les têtes de maïs qu'il consomme, soit vertes et grillées, soit mûres et séchées et réduites en farine. U le cultive tout autour de ses cases, si bien qu'aux mois de juillet, août, septembre, octobre, les énormes tiges de mais forment de hautes masses vertes autour des carrées, et comme des ceintures et des remparts autour des villages. Mais inutile de dire que le mais ne forme pas le fond de la nourriture du noir de Guinée. La tête de maïs n'est pour lui

qu'une friandise, du reste très prisée, un dessert ou un goûter. On sait qu'au Dahomey, au contraire, le maïs est le fond de la nourriture de la population, « le soutien du peuple ».

C'est aux premières pluies qu'on s'occupe du maïs. Une fois le sol débroussaillé, on creuse des trous à 50 centimètres environ les uns des autres. On met deux graines dans chaque trou, puis on rebouche. Au bout de trois jours, la tige naissante sort de terre; au bout de trois mois, on peut commencer à récolter le maïs, mais on attend généralement davantage et souvent on ne fait la récolte qu'en décembre. On coupe les grandes tiges du maïs avec des couteaux et on les fait sécher, puis on coupe les tètes ou épis et on les fait sécher encore au soleil. Cela fait, on pend ces épis par bottes à la toiture intérieure des cases, ou bien on les attache aux argamases, sortes de planchers suspendus dans les cases à l'",70 du sol. Le feu qu on fait journellement dans la case sèche ces bottes et les jaunit. Une fois la tète de maïs bien sèche, on enlève les grains, on les met tremper dans l'eau, on les pile dans les auges à riz et on les réduit en farine. Enfin, on délaie cette farine dans Teau bouillie, de façon à en faire des gâteaux qu'on mange avec une sauce d'arachides.

Comme je l'ai dil plus haut, on mange aussi quelquefois les tètes de maïs aussitôt cueilUes, vertes. En ce cas, on les fait griller sur des charbons et on en croque les grains. Mais c'est en gâteaux de farine qu'on consomme le plus usuellement le maïs.

Le manioc, — Le manioc non plus n'est pas inconnu des noirs de la Guinée française. On le sème aux premières pluies sur des monticules de terre arrondis, dressés artistement comme ceux que l'on fait pour les arachides. On met en terre des morceaux de tige de manioc coupée. On laisse pousser pendant deux mois, puis on arrache les mauvaises herbes. Au bout de quatre mois le manioc est mûr. On arrache de terre les tubercules à l'aide des dabas, puis on les gratte avec le couteau ; ensuite on les met sécher. Une fois secs, on les range dans les petites cases habituelles, et on ne les en retire qu'au fur et à mesure des besoins.

10 LE NOIR DE r.UlNÉE.

On écrase ces tubercules pour les réduire en farine et avec cette farine délayée dans de l'eau bouillante, on fait des gâteaux mous qu'on consomme .

L'igname, — Le noir de Guinée sème Figname (dîabéré) aux premières pluies, sur des monticules de terre faits comme ceux des arachides ou du manioc. Quand Figname a poussé, on arrache les mauvaises herbes. Au bout de quatre mois, on peut récolter. On arrache de terre les tubercules et on les nettoie. Cela fait, ils sont empilés dans les cases ad hoc. Quand on veut manger Figname, on pile le tubercule et on le fait bouillir dans Feau. On le mange ainsi.

Notons que les noirs cueillent souvent les feuilles des ignames avant la récolte des tubercules. Us emploient ces feuilles à faire des sauces diverses.

La patate (en malinké : ousson; en dialonké : larabina). — On sème la patate de deux manières différentes : ou bien sur des monticules de terre arrondis, ou bien sur de longs quadrilatères surélevés. On y sème les feuilles prises dans un autre champ de patates. Au bout d'un mois et demi, on enlève les mauvaises herbes. Le troisième mois achevé, on retire les patates de terre, à la main ou à coups de daba. On gratte la patate avec un couteau pour la nettoyer de la terre qui y adhère et on la coupe en tranches qu'on fait sécher au soleiL Une fois séchées, on mange ces tranches telles quelles ou bien on les écrase. Dans ce dernier cas, on les pile soigneusement dans les auges à riz. On prend la farine on la fait bouillir dans Feau et on en fait des gAteaux mous et chauds qui doivent être consommés immédiatement.

Les haricots, — Ils sont gros et ont une saveur sucrée qui leur est donnée par l'humidité du sol. On les sème dans les champs de riz. Tandis que la tige de celui-ci s'élève, la tige du haricot rampe à terre et ne gène pas Fautre. Le riz récolté, on attend dix ou quinze jours encore avant de récolter les haricots. Une fois cueillis, on fait sécher les gousses au soleil, puis on les enferme dans les cases à grains. Quand on veut consommer les haricots, on les mange bouillis et salés, ou bien on les fait

cuire avec du beurre de karité, ou encore on les consomme avec de la viande.

Les haricots du Kissi, — Ces haricots sont, comme le montre leur nom, cultivés surtout par les Kissiens, peuplade de race mandingue habitant au sud-est de la Guinée (cercle do Kissidougou). Mais de là cette culture a passé chez les Malinkés et les Dialonkés qui ne l'exercent, du reste, qu'en petit. Ils se contentent de semer les haricots kissiens à côté des arbres, de façon f[ue la tige puisse grimper le long et ils font le semis à Tépoque des premières pluies. Au bout de trois mois, le haricot arrive à maturité. Dans le Kissi, on fait de vrais champs de haricots.

Les Kissiens plantent dans la terre des morceaux de bois de 3 ou k mètres de haut, et très gros. La tige du haricot s'enroule autour du morceau de bois et monte jusqu'au haut. Les haricots mûrissent en trois mois.

Ce sont les enfants, les jeunes gens qui font la cueillette des gousses mûres. Ils grimpent après les morceaux de bois, cueillent les gousses et les mettent dans la musette qu'ils portent en bandoulière.

Ensuite on écosse les haricots et on les fait bouillir deux fois, i\ cause de leur goût naturel amer, puis on les mange.

Nous venons de passer en revue les cultures alimentaires du noir de Guinée. Mais celui-ci n'a pas que dos cultures alimentaires. Il lui faut se vêtir comme se nourrir, et il aime aussi à fumer. De là les cultures du coton (koroni ou korondi) et celle du tabac (yamha).

Le colon. — Autrefois, avant l'arrivée des commerçants européens, la culture du coton était une des grandes cultures de la Guinée et ne le cédait en importance qu'à celle du riz. Mais, depuis l'installation dans le pays des commerçants blancs vendant à vil prix des cotonnades anglaises, la culture du coton a beaucoup reculé ol s'est anéantie en bien des points. On ne la trouve plus guère que dans le sud-est (chez les Tomas, par exemple), dans les pays où les Européens n'ont pas encore pénétré en nombre et où, par conséquent, la cotonnade

anglaise n'a pas pu venir encore faire une concurrence désastreuse et écrasante à la cotonnade indigène. Celle-ci est très bonne et très solide, quoique simple, mais elle revient bien plus cher que la cotonnade européenne : de là son recul fatal devant celle-ci et, en conséquence, la destruction progressive de la culture du coton en Guinée. Cependant les gens riches et attachés aux vieux usages préfèrent encore la cotonnade qui est la leur, et, en conséquence, on fait encore, ici et là, de rares, de très rares champs de coton. Voici comment on cultive ou plutôt comment on cultivait le coton. C'était dans les champs de fonio qu'on le semait. Aussitôt le fonio coupé (juilletaoût), on arrangeait le sol, on formait des carrés de terre élevés, et, avec les deux doigts écartés, on y faisait des trous deux par deux. On mettait deux grains de coton dans chaque trou, puis on rebouchait. Au bout de trois jours, la plante sortait de terre; au bout d'un mois, on procédait à l'arrachage des mauvaises herbes. Au bout de trois mois, le coton avait poussé et la gousse se fendillait. On cueillait les gousses, on en retirait les graines et le coton, qu'on mettait chacun de son côté. C'étaient les femmes qui accomplissaient cette besogne en s'aidant d'un petit instrument de fer appelé néri. Le coton amassé, les fenunes le passaient sur des cardes de fer et obtenaient des fils qu'on donnait à la fileuse. Chaque carrée, chaque famille avait sa fileuse. Celle-ci étirait les fils, les allongeait sur des piquets, puis les tordait ensemble et remettait le tout au tisserand pour qu'il fabriquât l'étofl^e.

J'ai dit plus haut qu'on semait le colon dans les champs de fonio, parce qu'on avait remarqué qu'il y poussait mieux. L'année suivante, dans le même champ, on faisait de l'arachide.

Lp tabac, — Le noir l'aime extrêmement, mais pour le chiquer ou le priser surtout. Néanmoins il ne dédaigne pas de le fumer aussi et, sous Tinfluence européenne, cette dernière habitude s'étend de plus en plus.

Les noirs font cette culture autour de leurs cases, à l'endroit où Ton jette les cendres et les ordures. Ils sèment là leurs graines de tabac; puis, quand celui-ci est en herbe, ils

préparent plus loin un autre petit champ avec des monticules de terre : on repique les pieds de tabac sur ces monticules, on arrose chaque matin et chaque soir. Au bout d'un mois, la tige a un mètre de haut et, au bout d'un mois et demi, on peut récolter. J'ai oublié de dire qu'on fait les semailles pour le tabac, non pas au commencement, mais à la (in de la saison des pluies, c'est-à-dire eh novembre.

On le récolte en janvier, pendant la saison sèche et froide. On commence par enlever les feuilles les plus basses, puis on remonte peu à peu vers le haut de la tige.

Les feuilles récoltées, on les laisse sécher en tas dans les cases, puis on les lie par 25 ou 30 et on les met au soleil. Cela fait, on les fait griller sur le feu et on les pile dans de petites auges. On ajoute du beurre et on remue le mélange. On ajoute aussi les cendres d'un certain bois qu'on découvre dans la brousse et qui sont, au dire des indigènes, « fortes comme du piment ». On met de ces cendres dans l'auge et on remue encore. Quand le tout, bien séché, est devenu poudce, une poudre d'un blond jaunâtre, on le met dans la tabatière. Le chef de carrée en distribue à toute safamilia.

Souvent ce sont les vieilles femmes qui fabriquent le tabac pour se procurer un peu d'argent. Elles achètent des grappes de feuilles de tabac et fabriquent le tabac. Puis, elles vont le vendre sur le marché où une grande cuiller de tabac vaut deux sous.

A Faranah, c'est le chef de carrée Lansina Kamara qui fait le plus (le tabac. 11 conserve ce qu'il lui faut pour sa consommation personnelle, c'est-à-dire pour la sienne propre et celle do toute sa carrée et en vend, de plus, pour 50 francs par an, en feuilles, aux dioulas (colporteurs, commerçants du pays) et aux vieilles femmes.

Les boules ou urappes de feuilles de tabac valent 50 centimes pendant la saison sèche, un franc pendant la saison des pluies.

Nous en avons fini avec la culture du tabac et avec les cultures non alimentaires (coton, tabac) comme avec les cultures

alimentaires (riz, mil, arachides, etc.). Celles-ci constituent de beaucoup le plus important des travaux nourriciers du noir de Guinée française, mais pas le seul. Aussi maintenant nous faut-il voir les autres (arboriculture, pîUure, chasse, pèche, cueillette).

V arboriculture, — Il est probable qu'anciennement, c'est Tarboriculture qui a mené le noir à la culture proprement dite. D'autre part Tarboriculture se rattache étroitement à la cueillette : le noir et Thomme primitif, en général, ont dû commencer parla simple cueillette des fruits naturels, puis ils ont dû passer.de là aux soins à donner aux arbres, à la replantatioo, somme toute à une arboriculture plus ou moins scientiflque qui, elle-même, lésa préparés et menés à la culture.

Nous savons déjà que le noir de Haute Guinée se livre à peine à Tarboriculture, ce pays n'étant pas propice au palmier ù huile et au kolatier (sauf dans Textréme sud). C'est à peine s'il possède quelques papayers dans sa carrée, quelques kolatiers au dehors, quelques bouquets de bananiers çà et là. Mais sur la côte de Guinée, Tarboriculture fleurit. Ces palmiere à huile ou élœis y ont été plantés par les ancêtres des noirs qui recueillent maintenant leurs fruits, et c'est pour cela que leurs possesseurs, tout en laissant perdre des amandes de palme on quantité, font les plus grandes difficultés pour permettre aux étrangers établis dans le pays de profiter de celles-ci. De môme les kolatiers du pays baga sont dus à Tarboriculture.

Voici comment on procède si on veut planter un kolatier : on fait un trou, on y met un kola et on rebouche avec de la terre. Cela fait, on arrose à intervalles réguliers jusqu'à ce que la tige sorte de terre. Il faut attendre sept ans pour qu'un kolatier produise; il peut alors donner jusqu'à un millier de cosses par an, et chaque cosse contient neuf ou dix noix de kola. En moyenne pourtant, il ne faut guère compter que deux cents cosses annuelles, ce qui, à un sou la noix, représente encore une valeur d'une centaine de francs par an.

L'art pastoral. — L'art pastoral est certainement un tra-

LE TRAVAIL DANS LA HAUTE GUINÉE. t.")

vail plus ancien pour les noirs de la Guinée française que la culture. Les Foulahs particulièrement étaient presque de purs pasteurs encore, quand ils vinrent, dans le courant du xviii" siècle, s'installer dans le Fouta-Djallon. Je dis presque, car ils avaient déjà sans doute des esclaves noirs pour leur faire une culture primitive, mais néanmoins, c'est Tart pastoral qui remportait chez eux sur l'art cullural. Depuis qu'ils se sont établis dans le Fouta-Djallon, c'est le contraire qui s'est produit à cause de la multiplication sur place de la population et la culture chez eux l'emporte maintenant et tend de plus en plus à l'emporter sur la pâture. Néanmoins la pAturç tient toujours une place considérable dans leur existence. Si la culture, par exemple, comme nous l'avons dit plus haut, représente ici 45 p. 100 de Tart nourricier tot^il, la pâture représente bien M p. 100.

Quant aux Mandingues, pour être bien plus engagés actuellement dans la culture que les Foulahs, ils n'en sont pas moins venus également en Guinée et au Soudan, de l'est, à une époque plus ancienne que ces derniers, mais qu'on peut fixer : ainsi les Soussous et les Dialonkés ont envahi la Guinée |iu xiir et au XIV* siècle, les Malinkés au xv** siècle. Les premiers étaient des pasteurs cavaliers venus, croit-on, du sud de l'Egypte, terribles aux populations sédentaires et dévastateurs de la boucle nigérienne. Ils s'établirent dans le Fouta-Djallon, beau champ de pâturage pour leurs troupeaux. Quant aux seconds, ils étaient sans doute au xv*" siècle, mi-pasteurs, mi-cultivateurs déjà. Les uns et les autres une fois cantonnés en Guinée, devenus sédentaires, maintenus de toutes parts par la résistance des populations environnantes, augmentant en nombre sur place, durent se mettre, les uns à la culture, les autres à une culture plus intense. Ainsi l'art pastoral a perdu de plus en plus de son importance chez eux, mais actuellement encore, ils ont des restes de leur état primitif dans la possession de beaux troupeaux et dans l'attachement très grand qu'ils leur portent.

Ce sont évidemment les Foulahs, derniers cantonnés, qui

possèdent les plus beaux troupeaux de la Guinée française et ceux-ci donnent lieu, comme nous le verrons, à un commerce avec le sud, et à une exportation d'animaux vivants et de peaux brutes qui est importante pour la colonie, mais les Malinkés, c'est-à-dire la Haute Guinée, possèdent aussi de nombreux animaux, quoique leurs troupeaux, en voie de reconstitution actuellement, aient été dévastés par Samory. — Les noirs du sud-est (Kissiens, Tomas, Guerzés, etc.) n'en sont pas privés non plus, et même ces Manons anthropophages, situés encore plus au sud, dans la forêt équatoriale môme du Libéria et de la Côte d'ivoire, qui ne veulent pas, du reste, toucher à leurs bêtes et aiment mieux manger la chair de l'homme que la chair de leurs bœufs. Quant aux Soussous de la Basse Guinée (les Soussous furent chassés au xviii* siècle du Foula-Djallon par les Foulahs et refoulés vers la côte), ils possèdent, eux aussi, des troupeaux, qui alimentent en viande Konakry, Boké et tous les petits centres européens de la côte. Ainsi partout il y a du bétail en Guinée.

Donnons maintenant quelques détails précis sur l'art pastoral tel qu'il se pratique en Haute Guinée, chez les Malinkés et les Dialonkés. Ce sont les bilakoros (c'est-à-dire les enfants et les jeunes gens, esclaves ou libres) qui gardent les bestiaux. A Faranah, chaque chef de carrée fait garder son troupeau par un gardien particulier. A Kankan, au contraire, les chefs de carrée se réunissent pour payer un vachetr. Ils lui donnent 15 francs par mois et sa ration de riz pour la nourriture journalière. Ils se partagent les dépenses au prorata du nombre de bêtes gardées. Chaque vacher choisit son endroit dans la brousse autour du village pour faire pâturer son troupeau. Il n'y a jamais de disputes à ce sujet, puisqu'il y a surabondance de terrains de pâture.

Les vaches sont détachées le matin de leurs piquets dans la la cour de la carrée, assez tard pour éviter le brouillard matinal qui rend le pâturage humide et qui le fait mauvais aux bêtes. A 8 ou 9 heures, quand le soleil a pompé toute Thumidité, elles gagnent les environs du village sous la conduite de leurs

petits bergers et y restent jusqu'à 5 ou 6 heures du soir. A ce moment-là, les vaches et les bœufs regagnent le village, toujours sous la conduite des jeunes bilakoros. Parmi ceux-ci, les uns marchent gravement derrière le troupeau, nus, une musette en bandoulière et jouant de la flûte. Les autres couinent derrière les bètes en les faisant galoper et en leur jetant leurs bâtons à travers les jambes. C'est un assez joli spectacle au soleil déclinant que celui-là. La flûte résonne en airs mélancoliques dans la splendeur et la grande tristesse du soleil couchant.

Une fois dans le village, les vaches et les bœufs, poursuivis au galop, rentrent en courant dans leur carrée qu'ils connaissent bien. Les bilakoros les attrapent par surprise par le col, leur passent un lacet aux cornes et les attachent chacune à leur piquet. Quand Tombre tombe, les bêtes se couchent à terre et passent ainsi la nuit en plein air, exposées à toutes les intempéries. Le noir ne connaît pas Tétable et n'en construit pas pour ses bêtes. Pourtant, dans les villages, il y a quelquefois des cases, non habitées et non entretenues appartenant au chef ou à quelque riche propriétaire. Ces cases sont alors abandonnées aux bètes qui viennent s'y coucher le soir. Ce sont des étables primitives et mal nettoyées.

Dans certains pays de Haute Guinée, il y a des parcs à bœufs et à vaches aux environs des villages. J'en ai vu dans le Djenné, province du cercle de Kankan située au sud-est de cette ville. Ces parcs sont carrés et assez grands. On y renferme le soir les bètes, qui y passent la nuit.

Le noir de Guinée ne tue jamais une bête jeune, c'est-à-dire un veau ou une génisse. Quant à ses bœufs mêmes, il les tue rarement, pour quelque circonstance solennelle seulement : mariage, sacrifice, offrande à un grand chef, à un Européen. Mais depuis que les Français sont installés dans le pays, ceux-ci font tuer à jour fixe dans les centres où ils sont installés, pour avoir de la viande fraîche, soit tous les jours (à Kankan), ou trois fois par semaine (à Faranah). Ici ce sont les chefs de province qui sont chargés, chacun à leur tour, d'amener la bète

18 LK iNOIH DE GlINÉE.

à tuer. A Kankan où il y a vingt-cinq Européens et ujie agglomération de dix mille noirs, il y a un boucher indigène qui achète lui-même et tue tous les jours. Mais avant que les Européens fussent là, on tuait beaucoup moins de bêtes et elles servaient surtout d'épargne familiale employée à acheter des femmes aux garçons, à marier et à faire des munificences dang les cas exceptionnels.

Actuellement une vache vaut 100 francs dans la Haute Guinée, une vache pleine 120 francs, un taureau ou un bœuf 75 francs. Un grand commerce s'en fait vers le Sierra-Leone qui est privé de bêtes à cornes (le noir y étant surtout cultivateur et arboriculteur) et où l'administration française a interdit l'exportation des vaches de Guinée pour que ce pays reste toujours tributaire de nos troupeaux. I-es dioulas vont donc acheter des bœufs au Fouta-Djallon et les emmènent par le cercle de Faranah en pays anglais. En revanche, ils reviennent avec des objets manufacturés et des cotonnades anglaises ou même avec des cotonnades indigènes que le Sierra-Leone fabrique encore en grande quantité. Quant aux peaux de bœufs, elles sont exportées en grand nombre du Fouta vçrs l'Europe par le Sierra-Leone et surtout par Konakry.

J'ai déjà dit que la vache de Guinée française, petite et jolie dans sa robe café au luit, douce, les mamelles exiguCs, ne donnait pas plus de deux litres de lait par jour. Les indigènes consomment ce lait frais ou caillé, mais ne savent pas faire de fromage. En revanche ils savent faire du beurre, mais ils le font mal et mauvais. Si l'Européen veut avoir du beurre frais mangeable, il faut qu'il le fasse fabriquer par son cuisinier. Notons pourtant que les Foulahs savent mieux le faire que les autres indigènes.

En dehors des bœufs et vaches, nous avons dit aussi que le noir de Guinée possède des moutons, d'une chair d'ailleurs exécrable pour l'Européen, mais très estimée par le noir luimême. Un des grands plaisirs que peut faire un Européen en voyage à ses porteurs, est de leur acheter lui mouton, (lelui-ci vaut de 5 francs à 12 francs d'après sa grosseur.

En résumé, c'est Tart pastoral qui est, en Guinée française, le grand adjuvant de la culture, et qui tient, après celle-ci, la première place dans Tart nourricier total. L'arboriculture lui fait concurrence, mais n'existant guère que dans la Basse Guinée et assez peu autre part, elle n'a pas tout à fait la môme importance. — Pour la Haute Guinée dont nous nous occupons principalement ici, nous avons évalué l'importance de: l'art pastoral à 15 p. 100 de Tari nourricier total et l'arboriculture à 5 p. 100 seulement.

Venons-en maintenant aux arts nourriciers primitifs (chasse, pêche, cueillette) et commençons pai' le plus important : la chasse.

La Chasse. — Le métier de chasseur n'est pas rare en Guinée française, mais il y*a deux espèces de chasseurs à distinguer : le chasseur indépendant qui ne relève que de lui-même, et le chasseur dépendant d'un chef de province, d'un chef de village ou simplement d'un gros chef de carrée.

Voici un exemple du premier type de chasseur. C'est Salou Kamara^ chef de carrée, demeurant à Souleymania (cercle de Faranah). 11 est marié, possède trois femmes, cinq enfants, et un esclave chasseur comme lui, marié comme lui et ayant aussi des enfants. En tout une quinzaine de personnes dans la carrée.

Salou Kamara, accompagné de son esclave, chasse surtout l'éléphant. Il va le chercher du côté de Sansanbou (vallée du Niger). Lorsqu'il en a abattu un, il appelle tous les gens des environs pour prendre la viande. Il se réserve les deux pieds de la béte qui se trouvent ne pas toucher le sol. Quant à l'ivoire, une dent revient de droit au chef de la province où l'éléphant a été tué et l'autre est pour Salou. La trompe , la queue, les oreilles sont également pour ce dernier. En résumé, le chasseur peut avoir pour 50 à 75 francs de viande et pour 400 ou 500 francs d' ivoire.

Il chasse aussi l'hippopotame dans le Niger, le Balé, etc. Quand il en a tué un, il prend pour lui les testicules considérés comme un morceau de choix, le cœur, les deux jambes de

devant, les quatre pieds, les défenses. Le reste est pour les gens des environs. Il chasse aussi le buffle. Quand il en a abattu un, il coupe une cuisse pour Tofirir au chef de son village. Quant au reste il est à lui seul et il le vend. On peut évaluer à 65 francs ce que lui rapporte la bête.

Il chasse aussi la biche et l'antilope, Tantilope son, par exemple. Il en ofiFre une cuisse au chef de son village et le reste est pour lui. De même pour Tantilopc tsine-tsine, grosse comme un cheval. Celle-ci peut lui rapporter de 55 à 60 francs. Pour la biche mina, qui peut lui rapporter 10 francs, il en est encore de même.

Si le chasseur lue un porc-épic, il lui appartient entièrement. Le porc-épic vaut de 5 à 10 francs, d'après sa grosseur. Pour les cochons sauvages et les phacochères, le chasseur donne le pied de derrière de la bête tuée à son chef de village. Un cochon sauvage vaut 20 francs, un sanglier 25 francs.

Quant au petit gibier qu'il peut tuer (outardes, canards, pintades, perdrix, etc.) le chasseur le garde entièrement pour lui. Notons que Sanoy Kamara fait aussi des champs comme les autres noirs, ou plutôt en fait faire par ses femmes et ses enfants. Mais son métier de chasse lui rapporte beaucoup plus que son métier de culture.

Dans tous les villages, il y a des chasseurs indépendants : à Souleymania, par exemple, qui a 1.200 habitants, il y en a une vingtaine. A Faranah, sur les 900 habitants dialonkés (il y a aussi des Malinkés) il y a une dizaine de chasseurs indépendants (qui avec leur famille représentent environ 150 habitants sur 900). Tous font des lougans (champs), mais la chasse est leur métier principal.

Voyons maintenant les chasseurs dépendants. Karfa Kamara, chef de la province dialonkée du Firia (cercle de Faranah), en possède cinq à son compte :

1^ Moussa Hansaré, qui est un de ses esclaves; 2* Maka Kamara, qui est un homme libre ; S"" Ouali Kamara, neveu de Karfa; V Bokari Kamara, autre neveu;

LE TRAVAIL DANS LA UAUTE GUINÉE, 2i

5° Yanko Mara, esclave.

Ils sont tous jeunes et non mariés encore. Karfa les nourrit et leur fournit à chacun un fusil. Ils chassent Thippopotame, le buffle, les diverses espèces d'antilopes et de biches, petites ou grosses, les diverses espèces d*oiseaux comestibles, enfin les singes, les pythons, les poissons (pour ces derniers, les indigènes les tirent en eflfet souvent avec l'arc).

Pour se procurer de la poudre, ces chasseurs vont dans la brousse récolter du caoutchouc qu'ils vendent aux commerçants européens : avec le produit de la vente, ils achètent leur poudre. Quand ils tuent une bête quelconque, ils donnent Tépaule et la cuisse à Karfa et conservent le reste pour le consommer ou le vendre. Quant à Karfa, il fait couper les morceaux qui lui reviennent et, après s*en être réservé une part, les fait distribuer aux personnes de sa carrée.

Notons que ces chasseurs de Karfa n'ont dans la chasse qu'un métier annexe : ils ne chassent que le lundi et le jeudi; les autres jours, ils travaillent pour Karfa aux travaux ordinaires des champs. De plus, ils font du caoutchouc dans la brousse, non seulement pour s'acheter de la poudre, mais encore comme métier indépendant. En ce cas, ils doivent à Karfa la moitié du caoutchouc qu'ils récoltent.

Au cas où ces chasseurs voudraient se marier, c'est Karfa Kamara qui doit leur procurer une femme et payer la dot. Karfa, quand le moment en sera venu, leur achètera une femme, dans les 200 ou 250 francs. Quant aux vêtements, ce sont euxmêmes, chasseurs, qui doivent se les procurer. Pour les grigris de chasse, c'est Karfa qui leur paye le premier, mais les autres, c'est à eux de les acheter. Quant aux bijoux, bagues, cela ne regarde qu'eux.

Quand ils chassent les poissons à la flèche, ils donnent les gros à Karfa et ne conservent pour eux que les petits.

La Pèche. — Les pêcheurs sont infiniment moins nombreux que les chasseurs en Guinée française. Nous venons de voir que pour le chasseur, il existait deux types : celui du chasseur indé-

±1 LE NOIR DE r.lINKE.

pendant et celui du chasseur dépendant ; pour la poche , il n'existe qu'un seul type, celui du pêcheur indépendant.

Prenons comme exemple Tessa Bokary. marié, ayant deux femmes, trois enfants, pas d'esclaves. Trois de ses parents, non mariés, vivent avec lui, ce qui fait neuf personnes dans la carrée.

Tessa construit des barrages avec des bambous dans les marigots. Il laisse une ouverture étroite à chaque extrémité et en face de chacune il place une longue nasse en rotin où viennent se prendre les poissons.

Tous les matins et tous les soirs, Tessa va visiter ses nasses. Il emplit deux grands paniers de poissons attrapés, donne le plus gros des poissons au chef du village, met de côté ce qu'il lui faut pour sa nourriture et celle de sa carrée et vend le reste. Tessa attrape certains jours pour jusqu'à 4.0 francs de poisson. En revanche, d'autres jours il n'attrape rien. En moyenne, il se fait de 15 à 20 francs parjour. C'est beaucoup plus que la chasse ne rapporte à aucun chasseur. Aussi Tessa est-il riche et ne fait-il pas faire de champs à sa famille. La poche lui rapporte suffisamment pour qu'il puisse se passer de tout travail accessoire. Le revers de la médaille est que son métier est, parait-il, dangereux, difficile et fatigant.

Quant aux grigris et aux recettes pour la pêche, c'est aux anciens pêcheurs que les nouveaux les demandent.

La Cueillette. — La cueillette existe pour ainsi dire à peine en Guinée française, actuellement. Pourtant il faut dire un mot des embryons de cueillette que nous pouvons y trouver.

Nous connaissons déjà le néré dont nous avons parlé au chapitre précédent. C'est une grande ressource pour les noirs au moment des famines. Il y a aussi dans la brousse des tubercules poussant à l'état sauvage et que les vieilles femmes vont chercher et déterrer, toujours à cette époque critique qui précède la récolte dufonio, c'est-à-dire juin et la première quinzaine de juillet.

Nous ne parlerons pas ici du palmier à huile, du kolatier et

du bananier. En effet, ces arbres étant plantes ou soignés parles noirs, leur récolte relève non de la cueillette, mais de Tarboriculture. 11 n'y a cueillette que d'éléments produits par des plantes poussant spontanément dans la brousse et ni cultivées, ni soignées, ni plantées. C'est le cas du néré en Guinée française, du nénuphar dans le Moyen Niger, et de bien d'autres produits de pure cueillette dans toute l'Afrique ; mais ce n'est pas le cas ni du palmier à huile, ni du kolatier, ni du bananier, ni du papayer, ni de bien d'autres arbres utiles, au moins maintenant.

Je dis : au moins maintenant, car ce n'est pas l'homme qui a créé ces arbres utiles et il a dû jadis les trouver à l'état spontané. Il les a sans doute exploités d'abord par la pure cueillette et ce n'est qu'ensuite et peu à peu qu'il a passé de là à leur donner des soins, à les replanter, etc. Cette évolution a dû être lente, mais enfin le noir d'Afrique l'a accomplie pour les plus précieux de ces arbres utiles.

Résumé pour le travail nourricier. — En résumé, la culture est, pour conclure, le grand art nourricier de la Guinée française et surtout de la Haute Guinée. Puis viennent, par ordre d'importance, pour l'ensemble de la Guinée française : la pâture, l'arboriculture, la chasse, la pèche et enfin la cueillette. Pour la Haute Guinée dont nous nous occupons proprement ici, cet ordre doit être ainsi modifié : la pâture, la chasse, la pêche, l'arboriculture et enfin la cueillette.

Travaux, non nourriciers. — Après avoir passé en revue les travaux nourriciers, il nous reste à voir les travaux non nourricière que nous rangerons en trois catégories :

l"* L'art des mines;

2° L'industrie ou fabrication ;

3' Le commerce et les transports.

Extraction des métaux. — Commençons par Vextraction des métaux. Les noirs de Guinée ne connaissaient ni l'argent, ni le cuivre avant l'arrivée des Européens. Ce sont les pièces anglaises

24 LE xNOIR DE GUINÉE.

(lu Sierra-Leone qui leur ont fait connaître l'argent; mais ils ont connu et extrait de tout temps Tor et le fer. L'extraction et le travail du fer se font un peu partout en Guinée française. Quant à l'extraction de For, elle ne se fait que dans les parties privilégiées du pays où Tor existe, et en fait, il ne se trouve que dans le Bouré (nord-est de la Guinée française , cercle de Siguiri). L'extraction de Tor est donc l'occupation spéciale de certains noirs d'une province unique. Quant à l'extraction du fer qui se fait partout, nous allons commencer par elle.

Extraction du fer. — Ce sont les forgerons du pays qui se réunissent pour la faire. Ils cherchent la terre rouge spéciale qui contient le minerai, construisent un four en terre d'un mètre et demi de haut et d'autant de diamètre. Ils entassent le charbon au fond du four, puis posent des blocs de minerai, empilent une nouvelle couche de charbon, puis encore du minerai, etc. Quand c'est fini , ils ferment le haut du four, mettent le feu à l'intérieur et font brûler pendant trois jours. Le minerai en fusion coule par les portes ménagées le long du four, dans les fosses creusées au bas, et on jette de l'eau dessus.

Quand le fer est refroidi, on le casse, à l'aide de gros marteaux, en morceaux de la grosseur du poing; puis on remet ces morceaux dans le four et on les fait fondre de nouveau. On casse pour la seconde fois le fer obtenu et les forgerons présents s'en partagent les morceaux.

Pour activer le feu, les forgerons pendant la cuisson du minerai soufflent à l'intérieur, à l'aide de soufflets en peau de chèvre ou de mouton. Ces soufflets ont été fabriqués mi-partie par les cordonniers, mi-partie par les forgerons eux-mêmes.

Les forgerons traitent ainsi le minerai de fer trois ou quatre fois par an. Pour cette opération ils se mettent au moins quatre, au plus trente, formant une association ouvrière momentanée.

Extraction de l'or [sani en malinké, kémana en dialoiiké). — C'est dans le Bouré, comme je l'ai dit, qu'on se livre à cette extraction.

Dans '*0 ou 50 villages, c'est le travail dominant. Par exemple, dans chacun, sur 100 familles 70 se consacrent à l'or, 30 seule-

ment font des champs, et ce sont les familles qui extraient l'or qui deviennent les plus riches.

Les gens de ces villages creusent donc des puits dans la brousse avec leurs dabas. Ils les creusent n'importe où, jusqu'à une profondeur de 5 à 6 mètres, puis font des galeries dans la terre. Tout cela constitue un dur métier. Quand ils ont trouvé une veine d'or, c'est-à-dire une veine de terre mélangée d'or, ils lavent cette terre et la passent dans des étoffes, dans leurs pagnes. Souvent ils recueillent ainsi de petits morceaux d'or. Ce sont les femmes qui sont chargées spécialement de l'opération du lavage, ce qui ne les empêche pas de manier aussi le daba pour creuser les puits .

Une fois l'or recueilli, on le donne au forgeron pour qu'il en fasse de grosses bagues tournées. Pour chaque bague d'or faite, le forgeron reçoit 1 franc. Quant à la bague, elle vaut de 70 à 75 francs. Un chercheur d*or peut gagner en moyenne, dit-on, 175 francs par mois, plus sa nourriture et celle de sa famille. Il peut mettre une centaine de francs de côté par mois.

Notons que les femmes des villages à or du Bouré, après avoir balayé et nettoyé leurs cases, lavent les saletés et les passent à la passoire pour y trouver de l'or. L'or, une fois mis sous forme d'anneaux, est vendu, soit aux commerçants européens, soit aux dioulas indigènes qui le revendent avec gros bénéfice dans le reste de la Guinée française. L'indigène aime beaucoup l'or et n'hésite pas à le payer jusqu'à k francs le gramme, alors que le commerçant européen l'achète à 2 fr. 90 sur place. Aussi le commerçant français acheteur d'or peut-il réaliser de gros bénéfices en le revendant dans le reste de la Guinée. De même le dioula indigène.

La Fabrication. — Passons maintenant à l'industrie du noir de Guinée française. Cette industrie, est-il besoin de le dire, est rudimentaire et ne compte qu'un petit nombre de métier.s, ceux de forgeron, de cordonnier, de tisserand principalement. Néanmoins elle doit être examinée avec d'autant plus de soin que le type est plus primitif (ce sont les types primitifs qui sont

en scieuce les plus intéressants et les plus instructifs). Pour cet examen, nous procéderons de deux manières :

1*" Nous déterminerons toute la série des objets à fabriquer et nous les passerons en revue dans leur ordre naturel, en disant qui les fabrique ;

2° Nous ferons la monographie de tous les métiers industriels existant en Guinée, celui du forgeron, celui du cordonnier, etc.

Nomenclature des objets fabriqués. — Au premier point de vue nous distinguerons les objets fabriques concernant :

1** Le travail [arts nourriciers : poche, chasse, pâture, culture, arts non iiourriciers : extraction des métaux, industrie, commerce) ;

2'' Le mode d'existence mourriture, habillement, parure, habitation, mobilier, chauffage et éclairage) ;

3"" Les pouvoirs publics (guerre).

Outillage de la pêche. — Voyons d'abord les objets fabriqués concernant le travail, et commençons par ceux concernant la pêche. Ce sont :

1** Les filets. Ils sont faits par le pêcheur lui-même ;

2" L'arc et les flèches. L'arc est fait par le pêcheur ainsi que le corps de la flèche qui est en jonc. Quant aux pointes des flèches qui sont en fer, elles sont faites par le forgeron ;

3° Les nasses, paniers, etc. Ils sont faits par le pêcheur avec des joncs;

4" Les barrages (établis dans les marigots, les rivières). Ils sont faits par le pêcheur lui-même.

Outillage de la chasse. — V Les fusils. Ceux-ci sont de fabrication européenne. Les forgerons peuvent les réparer et même, au besoin, transformer un fusil à pierre non rayé en un fusil à piston, mais ils ne peuvent pas les fabriquer;

2" Les couteaux de chasse. Ce sont de longs couteaux fabriqués par les forgerons;

3" Les grigris pour la chasse. Ils peuvent être comptés au nombre des instruments pour prendre le gibier, puisque les chasseurs prétendent que, sans eux, ils n'en prendraient pas. Les grigris des chasseurs sont coupés dans les racines d'arbres qui

traversent souvent les sentiers. On prend une de ces racines, ou la coupe en petits morceaux et on enroule autour de chacun de ces morceaux des fils de coton de fabrication indigène. Le chasseur offre chaque matin du kola à son grigri. Il le met par terre en face de lui, prend un kola, le partage en deux morceaax, en offre un au grigri et mange l'autre. Cela fait, il reprend celui qu'il a offert au grigri, le mange aussi, mais crache sur le grigri un peu de ce kola. Le chasseur accomplit cette cérémonie tous les jours où il va à la chasse.

Les grigris sont fabriqués par les vieux chasseui*s qui les vendent aux jeunes et les leur font payer 3 francs, k francs, 7 fr. 50, 15 francs, etc. Le jeune chasseur, avant d'entrer en possession du grigri, doit en outre travailler un peu pour le vieux. II va lui chercher dans la brousse du bois pour se chauffer, lui offre des kolas, etc.

4"* Les hamacs que les chasseurs emportent dans la forêt et attachent aux arbres. Ils se couchent dedans pour attendre à l'affût les bètes qu'ils guettent, les biches par exemple. C'est le chasseur lui-même qui fabrique ce hamac.

5** Le bonnet de chasseur. C'est un bonnet spécial généralement fait en peau de bête. Il y en a parfois de très curieux en peau de buffle et en forme de dôme, ou bien avec des ailes par-devant rappelant les casques en fer des cavaliers gaulois. La plupart sont ornés sur tout leur pourtour de petites glaces d'un sou, ou deux sous, européennes. D'autres portent des cornes, des oreilles de biches, etc. Ces glaces, ces oreilles sont destinées, comme la plupart des grigris que le chasseur a sur lui, à le rendre invisible au gibier. Naturellement les bonnets de chasseur sont fabriqués par le chasseur lui-même.

Outillage de l'art pastoral. — Il est très réduit : il y a les pieux auxquels on attache les bestiaux pendant la nuit dans la cour des carrées, il y a les calebasses dans lesquelles on trait les vaches. La calebasse, du reste, joue un rôle de premier ordre chez les noirs comme instrument domestique, et nous la retrouverons tout à l'heure.

Pour faire le beurre, on remue le lait recueilli dans une

28 LE NOIR DE (il'INÉE.

grande calebasse avec une calebasse plus petite. Tout ceci, pieux, calebasse , est de fabrication domestique.

Outillage de la culture. — Le grand instrument, Tunique du reste, est le daba. Nous en avons déjà parlé. C*est une petite pioche dont le manche peut avoir 60 centimètres de long et dont le fer est relevé, arrondi et évasé. C'est avec le daba que le noir fait toute sa culture. Il est fabriqué par le forgeron.

Notons encore des couteaux spéciaux, recourbés, pour couper le riz, le fonio, le maïs, etc. Ces couteaux sont également fabriqués par le forgeron.

Enfin signalons des matchettes [nounaka en malinké, kabouna en dialonké) pour couper le bois, les arbres. Matchettes et haches sont fabriquées par le forgeron.

Outillage de rextractioli des métaux, — Nous en avons parlé plus haut au sujet de Textraction elle-même.

Outillage de la fabrication ou industrie. Nous passerons en revue les instruments :

1° Du forgeron;

T Du cordonnier;

3*" Du tisserand, etc., etc.

Outillage du forgeron, — L'outillage du forgeron se compose en gros :

1° D'une masse de fer servant d'enclume:

^ D'un gros morceau de fer servant de marteau ;

3*^ De soufflets en peau de chèvre ;

4** De pelles en fer primitives;

5° De tenailles en fer;

G"" De ciseaux pour couper le fer;

7"* D'une machine primitive à percer le bois ou le fer;

8** De couteaux de fer de différentes tailles;

9** De couteaux en fer pour travailler le bois.

Tous ces instruments, c'est le forgeron qui les fabrifiue luimôme, sauf les soufflets qui sont faits par le cordonnier, étant en peau de chèvre. Du reste, tout ce qui est peau est travail du cordonnier, tout ce qui est métal et bois est travail du forgeron.

Outillage du cordonnier. — Les cordonniers ont d'abord des

couteaux spéciaux qui sont fabriqués par le forgeron, des poinçons, (les alênes en fer également fabriqués par celui-ci. Ils ont des instruments de bois pour travailler le cuir, des tables en bois pour étendre les peaux, des vaisseaux en bois pour les mettre tremper. Tout cela est fabriqué par le forgeron.

Outillage du tisserand, — Les peignes en bois pour faire passer les fils de coton sont de fabrication du forgeron. Quant à l'appareil à tramer avec sa pédale, il est fait par le tisserand lui-même.

Outillage des fileurs et fileuses. — Nous avons vu que c'est là une industrie domestique. L'outillage est également de fabrication domestique.

Outillage des tailleurs. — Leurs ciseaux, leurs aiguilles grandes et petites en fer sont de la fabrication du forgeron. Ils ont, en outre, des dés eh peau fabriqués par le cordonnier.

Outillage des faiseurs de chapeatix de paille, — Ils n'ont besoin que de poinçons en fer qui leur sont fabriqués par le forgeron. Leurs chapeaux, fabriqués en fibres de feuilles de ban, valent 1 franc ou 1 fr. 50. Avec les ornements en cuir ajoutés par le cordonnier, ces mêmes chapeaux valent de 7 à 10 francs.

Outillage des fabricants de nattes, — Ceux-ci n ont besoin que de petits couteaux spéciaux pour enlever les saletés de la paille. Ces petits couteaux sont fabriqués par le forgeron.

Outillage des fabricants de hamacs. — Ils se servent de couteaux pour couper les lianes [bama) avec lesquelles ils font leurs hamacs : donc fabrication du forgeron.

Voilà pour l'outillage de la fabrication.

Outillage du commerce. — Il nous reste à dire un mot de Toutillage du commerce : il consiste en paniers allongés ou plutôt en vaisseaux allongés faits de rotin que les dioulas portent sur leur tête après y avoir empilé les objets qu'ils transportent. Ils les fabriquent eux-mêmes. Il en est également ainsi des hottes portées sur les épaules et sur le cou, qui sont en usage parmi les dioulas du Kissi et du pays toma.

Passons maintenant k l'outillage du mode d'existence et d'abord à l'outillage de l'alimentation.

Outillage de V alimentation, — 11 y a d'abord les auges et les pilons à riz qui sont aussi importants, aussi indispensables au noir pour son alimentation que les dabas pour sa culture. Les auges à riz sont de grands vases en bois^ allongés, verticaux, massifs, d'une hauteur de 50 centimètres environ. Dans ces lourds vases, d'une solidité et d'une massivité à toute épreuve, qu'on laisse traîner devant les cases, dans les carrées, les femmes font jouer le pilon, grand morceau de bois de deux mètres de long, gros comme le poing. A coups de pilon soulevé à deux mains, elles écrasent dans l'auge le riz et les autres grains. C'est là un exercice fatigant et bruyant dont retentissent les villages de Guinée et du Soudan matin et soir. Aiiges et pilons sont fabriqués par le forgeron. L'auge s'appelle kaulo en malinké, et oulla en dialonké.

Mais il faut des marmites pour faire cuire la nourriture. Les marmites sont de grands pots noirs en terre fabriqués par les femmes des forgerons : celles-ci ont la spécialité de la fabrication de la poterie. Elles la font avec une terre spéciale, la mettent sécher au soleil pendant une journée, puis la cuisent dans de grands feux de paille pendant vingt-quatre heures consécutives.

Signalons aussi les « canaris », énormes vases en terre, noirs, destinés à contenir Teau pour qu'elle rafraîchisse. Ces « canaris » (ainsi appelés parce qu'ils sont sans doute originaires des lies) sont fabriqués de la même manière et sont surtout employés par les Européens iostallés dans le pays.

N'oublions pas les calebasses, aussi importantes que les auges, les pilons et les marmites. Si on pile les grains dans les premières, si on les fait cuire dans les secondes, c'est dans les calebasses qu'on les sert pour la consommation. La calebasse, en tant que plante, se sème dans les champs de riz. Une fois la courge parvenue à maturité, on la cueille, on la fend en deux, on creuse ces moitiés et on obtient ainsi la calebasse, instrument domestique où Ton mange, où l'on sert le riz, les grains, les sauces, avec lequel on va chercher de Teau, dans lequel on lave le linge, on trait les vaches, etc., etc. C'est donc une pièce de premier ordre dans l'outillage domestique.

LE TRAVAIL DANS LA HAUTE (iUINÉE. 31

Comme outils accessoires, signalons les vans faits par les vanniers, certaines calebasses en bois, plus solides que les calebasses ordinaires et fabriquées par les forgerons, des plats pour griller le riz avant de le piler, quand on n'a pas eu le temps de le faire sécher au soleil, et aussi pour griller les arachides, des cuillers en bois longues de 30 à 40 centimètres et fabriquées par les forgerons. Elles servent à remuer le riz dans la marmite où il cuit et à le transférer de là dans les calebasses où il est mangé.

Quant aux cuiUers ordinaires pour chaque personne, elles n'existent pas ici, pas plus que les fourchettes. Le noir mange avec ses doigts ou plutôt avec ses mains, comme nous le verrons plus loin.

Enfin n'oublions pas le couteau ordinaire en fer, que le noir de condition inférieure porte attaché à sa ceinture, dans une large gaine de cuir orné d'un pompon de petites lanières de cuir. Le couteau est fabriqué parle forgeron, l'étui et le pompon par le cordonnier.

Habillement. — Nous aurons à revenir plus loin au mode et phases de l'existence sur les objets d'habillement. Nous les décrirons alors en détail. Pour le moment, nous nous bornerons à les énumérer, en disant qui les fabrique. La culotte {koxirsi) est faite par le tailleur. Le boubou (vêtement de l'homme pour la partie supérieure du corps) également. Les bonnets d'homme, idem. Remarquons que la plupart du temps, les noirs se passent de tailleurs pour tous ces objets, et alors ceux-ci rentrent dans la fabrication domestique. Il eil est de même des vêtements de femmes ou pagnes.

Quant aux sandales ou samaras, elles sont faites par le cordonnier. Les chapeaux de paille pointus et tombant bas sur le visage, chapeaux de voyage et de guerre, ne sont pas non plus de fabrication domestique; ils sont faits par des fabricants spéciaux appelés nijiiita-sorona (fabricants de chapeaux).

Objets de parure. — Les bracelets pour les mains ou L^s chevilles, les bagues, les colliers, les épingles à cheveux, les bijoux de toute sorte en un mot, sont faits par le forgeron. Quant aux

ceintures, bandeaux de perles, ils sont faits par les femmes elles-mêmes avec les perles de verre que procure le commerçant européen.

Habitation. — Pour construire une case, les noirs se servent de leurs dabas pour faire le mortier, de leurs matchcttes et haches pour couper le bois nécessaire, de grosses calebasses en bois pour apporter Teau. Tout cela, nous le savons, est de la fabrication du forgeron. Il en est de même des baraniines, longues barres de fer, lourdes, terminées en pointe, de la grosseur du poing à peu près, qui servent à faire des trous dans la terre. De même le forgeron fabrique les boumbolas, qui sont de grosses claquettes en bois faites pour frapper sur le mortier, sur la terre, sur le sol, pour égaliser.

Mobilier meublant. — Voici d'abord les taras ou lits primitifs en bambou. Us sont fabriqués par n'importe qui, c'est-à-dire rentrent dans la fabrication domestique. Voici ensuite les chaises. Elles sont assez originales, les quatre pieds écartés, basses, le dos large et arrondi, en bois noir brillant, souvent, incrustées de cuivre. C'est une des œuvres d'art du pays. Ce sont les forgerons qui les fabriquent et les vendent 10 francs pièce.

Les tabourets sont des cubes, formés de petites planches carrées, légères, clouées les unes par-dessus les autres. Les forgerons les fabriquent aussi et les vendent 1 ou 2 francs.

Les nattes sont fabriquées par des artisans spéciaux. Chaque noir en possède au moins une. C'est sur cette natte qu'il couche ou bien sur une peau de bœuf, car le tara ou lit primitif dont nous avons parlé plus haut, n'est possédé que par les gens très riches.

La natte de paille ou la peau de bœuf est donc le vrai lit du noir. Les hamacs sont assez répandus, du moins chez les riches, chez les chasseurs, chez les porteurs permanents. Ils sont faits par des fabricants spéciaux qui les vendent 5 francs pièce.

Les malles en bois (kankéras) sont fabriquées par le forgeron. Elles sont en bois noir poli, brillant, souvent incrustées de

LE TKAVAÎL DANS LA HAl TE (llINÉE. 33

cuivre et ppés^nlent une certaine beauté artistique. Les petites valent 5 francs, les moyennes 8 francs, les grandes 15 francs.

Il y a souvent encore dans les cases des paniers : grands paniers en bambou avec couvercle qu'on suspend au plafond, après y avoir mis de petits objets et qui sont de fabrication domestique — paniers pour la viande qu'on veut faire sécher, qu'on suspend au plafond, exposés à la fumée, toujours de fabrication domestique.

Les serrures des portes qui sont grandes et en bois et se composent d'un loquet jouant sur une pièce de bois — souvent de bois noir travaillé et représentant grossièrement un crocodile, un lézard — sont de la fabrication du forgeron. Ce sont des pièces, souvent curieuses, de l'art du pays.

Outillage de chauffage, — Il n'existe pas. Les femmes, les esclaves ou les enfants, vont chercher du bois dans la brousse et on le brûle au milieu de la case, au centre, là où un rond ou deux ronds concentriques, tracés dans la terre séchée, battue et durcie et ayant pris l'apparence de la pierre, indiquent l'endroit du foyer.

Outillage de l'éclairage. — Les noirs riches ont de petites lampes en fer fabriquées par le forgeron et dans lesquelles ils mettent du beurre de Karité avec une mèche de coton. Ces lampes valent 1 franc la pièce. Les gens peu fortunés qui n'ont pas de lampe, font simplement du feu la nuit pour s'éclairer.

Outillage de guerre. Les fusils. — Ils sont d'importation européenne. Comme nous l'avons vu plus haut, les forgerons noii*s ne savent pas les faire, mais seulement les réparer.

Les arcs et les flèches. — Actuellement les noirs ne s'en servent plus que pour la pêche à Tare et ce sont les enfants qui la font. Les pointes des flèches en fer sont faites par le forgeron. L'arc lui-mèm^ et le corps de la flèche, en roseau, sont de fabrication domestique.

Les lances. — Elles sont fabriquées par le forgeron et valent 5 francs .pièce. Le cordonnier peut les enjoliver de peau de panthère et de pompons de cuir, ce qui les rend plus belles et plus chères.

34 LE -NOIR DE GliîNÉE.

Du reste, elles ne sont plus depuis longtemps qu'un objet ornemental destiné, soit aux chefs qui les tiennent en main dans les grandes cérémonies, soit aux Européens amateui*s.

Les sabres (sélékas). — Les lames recourbées et la tige de la poi^ée en sont fabriquées par le forgeron, mais le fourreau en cuir, orné de multiples pompons de cuir et la peau de crocodile ou de python qui souvent recouvre la poignée sont de l'industrie du cordonnier — Un sabre ainsi orné peut valoir de 15 à 20 francs.

Les poignards souvent jolis avec leur poignée en bois noir ornée de cuivre, valent 1 franc la pièce. Ils sont fabriqués par le forgeron.

IjPs haches de guerre, — 11 n'y en a plus actuellement dans le pays, sauf les haches de fantaisie faites avec des manches de bois cerclés de cuivre et la lame en fer et en cuivre, par les forgerons pour les Européens qui en demandent.

Les boucliers, — Ils existaient jadis, mais ils ont disparu maintenant, au point qu'on n'en voit plus. Ils étaient faits, parait-il, en peau de bœuf par le cordonnier. Ils ont disparu quand le fusil a pénétré en abondance.

Il faut en dire autant des cuirasses en peau. Il n'en reste même plus d'anciennes maintenant : c'étaient les cordonniers qui les fabriquaient. Ainsi des casques en peau de bœuf, que Ton ne trouve plus non plus.

[jCs selles des chevaux. — Elles sont fabriquées moitié par le forgeron qui fait la partie en bois, moitié par le cordonnier qui fait la partie en cuir, et valent 15 francs. Les mors sont fabriqués par le forgeron, les brides par le cordonnier.

Les métiers. — Nous venons de passer en revue toute la série des objets à fabriquer, en disant quiles fabrique. Ce faisant, nous «avons vu que les métiers les plus importants en Guinée française sont ceux de forgeron, de cordonnier, de tisserand. Même il faut ajouter que, dans la plus grande partie de la Guinée, ce sont là les métiers uniques. Les tailleurs, les fabricants de chapeaux n'existent que dans la partie nord-est (vers Kankan, Siguiri), chez les Malinkés voisins des Bambaras du Soudan.

LE TRAVAIL DANS LA IIAL'TE CLINtiE. 35

Pour les fabricants de nattes ou de hamacs on peut en rencontrer un peu partout, mais très rares, et leur industrie ne constitue pour eux qu'un métier accessoire. Une reste donc, comme métiers irremplaçables et émergeant tout à fait au-dessus de la fabrication familiale, que celui du forgeron (métal et bois), celui du cordonnier (peau) et celui du tisserand (coton). Et encore ce dernier est-il en train de disparaître devant Tinvasion des commerçants français et de la cotonnade européenne. Finalement le métier primordial me semble être celui du forgeron, car il est encore plus facile de travailler les peaux de bête dans le cercle familial que d'y extraire le minerai de fer, de fondre le fer et de travailler le métal. Le second métier qui a dû apparaître comme métier distinct, a été sans doute celui du peaussier ou cordonnier et enfin, en dernier lieu, celui du tisserand.

Le forgeron, — Nous allons donner d'abord une monographie rapide du forgeron noir. Voici, par exemple, Fodé Kamaray forgeron indépendant habitant à Faranah. Il a deux femmes, deux fils, cinq filles, un esclave qui est marié et père de famille : en tout une quinzaine de personnes dans sa carrée. Il n'exerce pas du reste que le métier de forgeron. Il a des bœufs, des vaches, des taureaux, des moutons. Il a également des champs pour la culture desquels il se fait aider par ses voisins. Il les paye en outils de sa fabrication. Ajoutons que ses femmes font (le la poterie, comme nous l'avons déjà indiqué pour les femmes de forgerons en général. Mais c'est son métier de forgeron qui lui rapporte le plus : 150 ou 200 francs par mois, parait-il.

Fodé Kamara travaille d abord For, et Tor principalement. Les clients lui apportent le métal : il prend 5 francs pour une valeur d'or de 100 francs quand il fait un bijou. Quand il s'agit simplement de fabriquer une de ces bagues grossières sous la forme desquelles on met dans le pays l'or marchand, il ne prend qu'un franc pour ime valeur de 100 francs. Il travaille aussi l'argent : il prend 3 francs pour faire une bague ordinaire valant 20 francs, 5 francs pour faire une bague mosquée valant la même somme, 1 franc pour faire des épingles à cheveux valant 6 francs.

36 LE NOIR DE Gl INÉE.

Comme on le voit, c'est le travail à façon qui est pratiqué ici. Le client fournit la matière première, le forgeron la travaille.

Pour le cuivre {coporo) il en est de même : t'odc prendra 10 francs de façon pour 100 francs de cuivre, fr. 50 pour faire une bague de 1 franc. Quant au fer, le travail est tantôt à façon , tantôt non. Ainsi, Fodé a des dabas tout faits qu'il vendra 1 franc pièce. Cela ne Tempêchera pas, si on lui apporte un morceau de fer pour faire un daba, de le prendre et de le travailler, et il fera payer fr. 50 pour cette fabrication. C'est là, du reste, le cas le plus rare et si Tor, l'argent, le cuivre sont surtout travaillés à façon par lui, pour le fer, en revanche, il fournit presque toujours la matière première et cela se comprend du reste puisque nous avons vu que c'étaient les forgerons qui extrayaient le minerai, le fondaient et fabriquaient le fer.

Autrefois il existait des forgerons qui ne travaillaient que celui-ci : ils le coulaient en morceaux ronds pesant environ 2- kilos et le vendaient aux autres forgerons et à toute personne qui en voulaient, moyennant 1 franc le morceau. Ces morceaux de fer servaient même de monnaie, avant l'arrivée des Européens dans le pays. On les appelait poumpourous. Les forgerons faisaient aussi de longues flèches de fer appelées guenzés et valant fr. 10 chacune. Le guenzé est d'ailleurs encore en usage ou Tétait, il y a encore très peu de temps, dans l'extrême sud de la (Uiinée française (chez les Kissiens, les Tomas, les Guerzés). J'ai eu un guenzé entre les mains et il n'est pas difficile de s'en procurer. Quant au poumpourou, c'est autre chose : les forgerons qui travaillaient exclusivement le fer ont disparu avec l'établissement des Européens dans le pays. Nos pièces d'argent ont tué le poumpourou et on ne peut plus en trouver.

Fodé Kamara, pour en revenir à lui, donne de temps en temps (les dabas, des haches au chef du village. En revanrhe, celui-ci lui donne des culottes, des boubous. Ces échanges de cadeaux n'ont rien de fixe et se font tout à fait de bonne volonté. Fodé Kamara travaille dans une case spéciale qu'il a

LK TRAVAIL DANS LA UATTH GIÎNKE. 37

dans sa carrée. Le toit s'y appuie non sur un mur plein comme dans les autres cases, mais sur de gros pieux qui sont fixés euxmêmes dans un petit mur de 20 centimètres de haut qui fait le lour de la case. Ainsi la case est ouverte sur tout son pourtour et le jour y entre de partout entre le petit mur de soutènement et le toit assez abaissé. Il y a deux portes naturellement aux deux extrémités. Là, le forgeron travaille avec toute sa maisonnée m&le, tils, frères, neveux, esclaves, etc. Kn nomenclature tourvillienne, c'est de la fabrication à la main en industrie domestique principale .

Si un forgeron a beaucoup de travail, plus qu'il n en peut faire lui-même, il demande aux forgerons les plus voisins de vouloir bien venir travailler avec lui pour un jour, jamais pour plus. Il leur fait fête, leur donne largement nourriture et boisson, mais ne les paie pas : c'est, du reste, à charge de re* vauche.

A côté (lu type du forgeroii indépendant, nous avons maintenant le type du forgeron dépendant qu'il faut examiner à son tour. Prenons, par exemple, Kekouta Kamara, habitant le village de Faranah.

(l'est un ancien captif de case du chef de province Karfa Kamara. Il est libre maintenant, étant forgeron, mais n'en reste pas moins l'homme, Taflranchi de son ancien maître, auquel le tiennent encore les rapports que nous allons voh-.

Kekouta Kamara a quarante ans environ : il a une femme, deux garçons, une fille. Un frère qui a femme et enfant habite avec lui : en tout huit personnes.

Kekouta est surtout forgeron, mais il possède aussi des ressources accessoires : ainsi îl possède un petit troupeau (un taureau, deux vaches, treize chèvres). Il envoie un de ses garçons le garder.

Il fait aussi des champs, avec l'aide de ses voisins qu'il paie en produits de son métier : ainsi le jour du débroussaillement d'un nouveau champ, il fait à ses voisins une distribution générale de dabas, de haches, de calebasses de bois. Chacun des voisins reçoit un de ces objets, d'une valeur de un franc, et en

38 LE NOIR DE Gl INÉE.

revanche lui doit une journée de travail payée sur-le-champ : aussi le même jour, le forgeron, sa famille, ses voisins vont-ils tous ensemble débroussailler Tendroit choisi pour y faire un champ. Pour Tensemencement et les travaux subséquents jusqu'à la récolte, la famille du forgeron suffit. Mais pour cette dernière, Kekouta distribue deux faucilles à chacun de ses voisins et ils vont tous faire la récolte ensemble en un seul jour. — Pour rentrer le riz, Kekouta donne trois paniers à chacun de ceux qui Taident et tous ensemble rentrent le riz et font le battage.

Mais c'est surtout son métier principal qui rapporte à Kekouta Kamara. Karfa estime qu'il peut se faire 150 francs par mois. Chaque fois que Kekouta va dans la brousse avec d'autres forgerons pour extraire le minerai de fer et le faire fondre ^u fourneau, Karfa, en qualité de patron, lui donne un mouton ou une chèvre, trois calebasses de riz préparé et cuit, trois paniers de riz non décortiqué, cent kolas, du tabac en poudre plein une tabatière. C'est là une première allocation.

Ensuite Karfa loge Kekouta Kamara et sa famille et lui fait prendre sa part de toutes les distributions extraordinaires qu'il fait aux personnes de sa carrée. En revanche, Kekouta a des devoirs envers Karfa ; d'abord il fournit des dabas à toutes les personnes de Karfa Kamara qui travaillent aux champs. Ensuite il doit lui faire dix haches par an pour remplacer les usées. Enfin, si Karfa fait construire une nouvelle case, c'est Kekouta qui doit lui faire les portes. En dehors de ces prestations diverses, celui-ci travaille à son profit exclusif.

Il travaille le fer, l'or, l'argent, le cuivre comme le forgeron indépendant que nous avons vu plus haut, de la même manière et aux mêmes conditions.

Le cordonnier. — Le mot cordonnier est évidemment un muf impropre pour désigner ce métier et nous ne le désignons ainsi que faute d'un terme plus approprié. En Europe, le cordonnier fait des chaussures et pas autre chose. En Guinée, le cordonnier fait aussi des chaussures, au moins des sandales.

LE TRAVAIL DA.NS LA HAUTE (il.INÉi:. 39

mais ce n'est là qu'une infime partie de sa tâche. En fait il travaille tout ce qui est peau, comme le forgeron travaille tout ce qui est bois ou métal. C'est donc en réalité un peaussier dont le métier va de la tannerie à la cordonnerie ; somme toute , le métier le plus important et le plus étendu chez le noir de Guinée, après celui de forgeron.

Prenons, par exemple, Dieli Mort Kourouma demeurant à Faranah. Il a dans sa carrée quatre femmes, dix enfants, deux neveux pas mariés et deux esclaves mâles.

Il n'est pas exclusivement cordonnier. D'abord il possède un troupeau (sept bœufs et vaches, quinze chèvres). Il fait ensuite des champs avec sa famille (riz, fonio, arachides, patates). Mais c'est son métier principal qui lui rapporte le plus : généralement il ne travaille pas à façon, mais se procure directement la matière première qu'il met en œuvre. Il achète aux gens du village les peaux disponibles au prix de 2 francs pour la peau de bœuf, 1 franc pour la peau de. mouton, 1 franc pour la peau de chèvre. Quant aux objets qu'il fabrique, ce sont, par ordre d'importance : les sandales ou samaras; les unes primitives, faites pour les porteurs ou les gens de peu, se composent d'une mince lame de peau de bœuf et d'un système de cordons de cuir qui s'emboîtent entre le pouce et le doigt suivant du pied. Elles valent 50 centimes la paire. Les autres, plus belles, épaisses, riches, ornées d'un gros bouton de cuir peint où se relient les cordonnets, valent de 1 à 5 francs la paire et même quelquefois 10 et 15 francs.

Le cordonnier fait aussi des fourreaux pour sabres, fourreaux ornés de houppettes de cuir et les vend 12 fr. 50 la pièce. Il fait des musettes de cuir, soit simples, soit coloriées et ornées, et les vend de 2 à 5 francs. Il fait des sacs en peau de bouc pour le transport du riz, dont quelques-uns valent jusqu'à 5 francs. Il fait aussi les sachets carrés en cuir qui servent de grigris, les colliers qui groupent ces sachets autour du cou, les bracelets en cuir semblables h des ronds de serviettes que les noirs portent aux bras et qui leur servent aussi de grigris. Mais, pour ces dernières choses, ce qui est le plus cher, ce n'est

pas le travail du cordonnier, c'est ce que le marabout met dans le sachet ou dans le bracelet pour le rendre fétiche. Du reste, nous reviendrons plus loin là-dessus. Le cordonnier fait encore des malibolo (mot à mot : peau d'hippopotame, cravaches en peau d'hippopotame). La peau de cet animal, du reste, et la peau de Téléphant aussi, ne coûtent rien au cordonnier, le chasseur qui a tue une de ces bêtes distribuant la peau gratuitement à tous ceux qui lui en demandent. Au contraire, pour la peau d'antilope ou de biche, comme pour la peau de bœuf et de mouton, le cordonnier l'achète et la paye 5 francs s'il s'agit de celle d'une antilope tsin-tsin, 2 francs s'il s'agit de celle d'un antilope son, 2 francs s'il s'agit d'une biche filanisi, etc.

Le cordonnier ne doit rien au chef de village, mais par déférence il lui fait payer moins cher qu'à un client ordinaire. Le chef, de son côté, pour reconnaître ce bon procédé, quand il fait tuer un bœuf ou un mouton, en donne la peau pour rien au cordonnier.

Diéli Mori Kourouma peut gagner 50 francs par mois avec son métier de cordonnier. Il n'est pas, du reste, le seul cordonnier du village de Faranah; il y en a deux autres, donc trois en tout pour un population de 1.200 habitants. Ces deux autres cordonniers sont : Manké Kaniara et Fanfodé Doumbouya. Ce dernier, le plus achalandé, peut se faire des mensualités d'une centaine de francs.

Le tisserand. — Le métier de tisserand, très important jadis, est actuellement un métier qui s'en va, tué par les Européens. Aussi le tisserand indépendant n'existe-t-il presque plus maintenant et, pour le trouver, il faut aller dans le nord-est de la (vuinée française, à Kankanpar exemple, où il y a une agglomération exceptionnelle de 10 à 12.000 noirs, la plus forte de toute la Guinée française.

Jadis un tisserand indépendant pouvait gagner 75 francs par mois. Quelques-uns avaient des troupeaux et tous faisaient des champs. Mais la culture était pour eux accessoire, et c'était leur métier de tisserand qui leur rapportait le plus.

Us travaillaient à façon : le client apportait le fil de coton que ses femmes lui avaient filé dans sa carrée et qu'elles avaient roulé autour de morceaux de bambou. Une fois en possession du fil, le tisserand le tramait en bandes larges d'une dizaine de centimètres.

A Kankan, il y a toujours des tisserands indépendants, mais ils achètent leur fil aux commerçants européens et font de Tétofie avec. Du reste, le fil européen est meilleur que le fil indigène. Cette étoffe faite, ils la vendent à leurs compatriotes. Ainsi les tisserands indépendants, qui existent encore, sont passés du travail à façon au travail qui ne dépend plus du client pour la matière première.

Le type du tisserand dépendant a mieux résisté, mais le métier est devenu ici accessoire. Prenons par exemple Keman Kamara, âgé de trente-sept ans, habitant dans la carrée de Karfa Kamara, chef du Firia, à Faranah. Il a deux femmes, trois enfants, trois frères célibataires, en tout une dizaine de personnes.

Il fait d'abord des champs; lui et sa famille, et ces champs lui rapportent plus que son métier de tisserand qu'il n'exerce que deux ou trois fois par an et qui ne lui rapporte guère plus de 3 francs par mois. Il est vrai qu'il est payé bien plus en nourriture qu'en argent, comme nous allons le voir.

Il travaille à façon : on lui apporte les fils de coton qu'il doit tramer. De plus, Tétoffe faite, il confectionne le vêtement qu'on lui demande et joint ainsi la profession de tailleur à celle de tisserand. Pour la confection d'un boubou, on lui donnera 2 francs; pour celle d'une culotte ou pour celle d'un pagne, <m lui donnera seulement la nourriture pendant tout le temj)s qu'il travaillera. Avant l'invasion des cotonnades européennes, le tisserand dépendant pouvait se faire une dizaine de francs par mois, sans compter la nourriture. Le tisserand dépendant a certaines obligations envers son patron : il lui transforme en étoffe son fil de coton sans recevoir d'espèces. Mais le patron lui doit une nourriture abondante, pendant tout le temps qu'il travaille pour lui : il lui donnera, par exemple, dix kolas quand

Ait LK NOIR DE C.riNÉK.

le travail commencera, puis du riz, des poulets, des œufs, du lait, etc.

Nous eu avons fini avec les métiers les plus importants chez lonoir de Guinée, ceux de forgeron, cordonnier, tisserand; mais il nous reste maintenant à passer en revue quelques métiers accessoires qui n'existent pas du reste dans la plus grande partie de la Guinée française, mais qui émergent cependant ici et là de l'industrie domestique. Ils continuent donc à faire partie de celle-ci dans la plus grande partie du pays, mais pas partout (ainsi le métier de tailleur, ainsi le faiseur de chapeaux). Quant aux fabricants de nattes et de hamacs, leur industrie plus difficile, semble-t-il, est plus répandue et existe dans presque toute la Guinée, mais elle ne constitue qu'un méti(»r accessoire, et même très accessoire, pour celui qui Texerce.

Le fabricant de nattes. — Prenons, par exemple, le fabricant de nattes ou plutôt le faiseur de nattes, le mot fabricant étant trop ambitieux ici. Il y en a un à Faranah, Amou Koiirouma, homme de quarante ans, pauvre, n'ayant qu'une femme, sans enfants et sans esclaves. — C'est un homme libre, mais il est sous le patronage de Karfa Kamara et habite dans le village de culture de celui-ci aux environs de Faranah. Il fait des champs, et ses champs lui rapportent plus que son métier de nattier. H donne du riz et du miel à Karfa et celui-ci lui donne, en revanche, des boubous de temps en temps. Ansou Kourouma, en dehors de son travail des champs, fait des nattes qu'il vend 50 centimes la pièce. Il travaille dixjoui*s par mois à celles-ci et fabrique dix nattes en ses dix joure. Sa fabrication lui rapporte donc 5 francs par mois.

Voici un autre type de fabricant de nattes, de Kankan celuici, Moriké Kondé, Au commencement de la saison sèche, il vient du Kouradougou (province du cercle de Kankan) s'installer à la ville pour y exercer son métier et, en mai, au moment de la saison des pluies, il retourne chez lui faire de la culture. Il loge chez un chef de quartier, qui ne lui fait payer aucun loyer en espèces, le loyer étant du reste totalement inconnu chez le noir. Moriké offre seulement une natte, comme cadeau,

LE TRAVAIL DANS LA HALTE GtlNÉE. 43

à son logeur. Il fabrique des nattes de qualité supérieure, quil vend de 2 à 10 francs. Il peut gagner ainsi 4-0 francs par mois. Pendant tout son séjour à Kankan, il ne fait que cela, mais aux premières pluies, comme je Tai dit, retourne chez lui et y reste de mai à novembre. Ainsi il consacre cinq mois par an aux nattes, et sept mois aux champs. Le métier est donc ici encore accessoire.

Le faiseur de hatnacs. — Passons au faiseur de hamacs. Il y en a un à Souleymania (province duFiria, cercle deFaranah). C'est Makan Konaléy âgé de quarante-sept ans, qui a deux femmes, trois enfants, ni frères, ni neveux, ni esclaves. Il n'a pas de troupeau, mais fait des champs, et ceux-ci lui rapportent bien plus que sa fabrication de hamacs. II n en fait du reste que sur commande ou bien en vue d'offrir un. hamac digne de lui, à tel chef généreux qui l'en récompensera largement. Makan vend 5 francs un hamac ordinaire et 10 francs un beau hamac. Il peut gagner ainsi 10 francs par mois au plus.

Les autres fabricants de hamacs offrent le même type que lui. Leurs champs leur rapportent plus que leur fabrication.

C'est avec des lianes qu'il va chercher dans la brousse que le fabricant de hamacs fait sa ficelle ; il fend ces lianes en menus brins, puis tresse ceux-ci et obtient ainsi la ficelle. Quand il en a assez, il commence le hamac et en deux jours, parait-il, peut le parfaire. Il tresse celui-ci à la main, sans le secours d'aucun instrument.

Disons maintenant un mot des tailleurs et des fabricants de chapeaux.

Le tailleur. — Le tailleur icela se dit karella en malinké, doufjoudélma en dialonké) existe à Kankan et, en général, dans le nord-est de la Guinée française, dans la Guinée soudanaise.

Ceux de Kankan ne font pas de champs et n'ont pas de mélier accessoire. Ils achètent l'étoffe européenne ou indigène et la transforment en vêtements. Souvent aussi ils reçoivent rétoffc du client et travaillent à façon. Ils ornent les boubous (vêtement (le dessus des hommes^ avec des fils de couleurs européens, achetés aux commerçants français. Autrefois ils ache-

44 Li: NniH m: «a lnék.

taieut des fils indigènes blancs et les teignaient eux-mêmes en bleu, en noir ou en jaune (ils no connaissaient ni la teinture verte, ni la rouge). Pour faire leur teinture, ils allaient dans la brousse prendre les feuilles d'un certain arbre connu d'eux; ces feuilles étaient mises dans Teau, pilées et remuées, puis on mettait les fils tremper plus ou moins longtemps dans cette mixture, suivant la couleur bleue ou noire qu'on voulait obtenir; il fallait laisser tremper doux semaines pour obtenir la couleur noire. Pour avoir du jaune, on pilait des kolas et on ajoutait de Teau. Mais maintenant les tailleurs préfèrent acheter des fils tout teints aux commerçants européens.

Les tailleurs font tous les objets d'habillement : pagnes et mouchoirs des femmes, culottes, bonnets, boubous des hommes. Us font pour les gens riches et pour les chefs ces grands boubous blancs musulmans, si aimés des Foulahs, qui tombent jusqu'à terre et ont uno poche en travers sur la poitrine. Ces grands boubous sont d'un blanc de neige et ont de l'allure. Les tailleurs fabriquent aussi des caftans généralement jaune d'or, avec de larges bords très ornes, qui peuvent valoir de 75 à 150 francs. Le métier de tailleur est donc un bon métier, là du moins où il peut exister, et les tailleurs de Kankan se font jusqu'à des mensualités de 200 francs, ce qui est énorme ici.

En résumé, rindustrie du tailleur est restée familiale dans la plus grande partie de la Guinée française, mais elle est devenue un métier distinct dans les pays riches et populeux du Soudan f/uinéen, chez les Bas Malinkés comme chez les Bambaras, à Kankan et à Siguiri comme à Bammako. Autre part, ce sont les femmes qui font les vétemcmts, d«ins la famille.

Le fabricant de c/iapeawr de paille. — Il n'y en a i)as dans le sud et l'ouest de la Guinée française, mais, comme les tailleurs, on en trouve dans le Soudan guinéeu.

En voici un de Kankan (|ui a trois femmes et trois enfcants, pas d'esclaves. — Son installntion familiale est, du reste, aux envir<ms do Bammako. mais au commencement de la saison sèche, il vient s'instiller, seul, à Kîmknn. H demande à un riche chef do carrée la permission d'habiter une de ses cases libres, ce qui

lui est accordé sans difficulté et sans loyer. Cependant, si le chef de carrée a besoin de chapeaux de paille, le fabricant lui en fera pour rien, pour reconnaître l'hospitalité (ju'on lui donne.

Le faiseui* de chapeaux les fait avec du roseau, des fibres de feuille de ban. Il les vend de 1 à 3 francs. Dans une journée il peut en fabriquer trois, mais à la condition d'avoir sous la main la matière première qu'il va chercher d'abord lui-même dans la brousse. Il peut gagner 100 francs par mois en moyenne, ce qui est beaucoup. Aux premières pluies faviîl ou mai), il retournera chez lui pour travailler à ses champs.

Conclusion sur l'industrie, — Nous en avons fini avec la fabrication guinéenne : en gros, elle est généralement familiale et il n'y a spécialisation sérieuse et absolue que pour Tart du forgeron, du peaussier et du tisserand. Pour le reste, la fabrication familiale subsiste généralement et il n'y a spécialisation qu'ici et là, dans les parties les plus richrs et les plus peuplées du pays. Maintenant si nous voulons définir, en termes de la nomenclalui*e, ce qu'est la fabrication du forgeron, du cordonnier et du tisserand guinéens, nous dirons que c'est une fabrication à la main, en industrie domestique principale. Quant à la fabrication du fabricant de nattes et du fabricant de hamacs, elle est égalemejit à la main, en industrie domestique accessoire. Le tailleur*, quand il existe, est en industrie domestique principale let même unique puisqu'il ne fait que cela) et le fabricant de chapeaux est en industrie domestique accessoire. Du reste, tout cela est à la main et la main est Tunique moteur connu en Guinée.

On le voit, l'atelier patronal n existe pas ici, même le plus petit, même le petit atelier patronal, car cet atelier suppose, sous les ordres du patron, des ouvriers qui n'appartiennent pas i\ sa famille. Or, le noir de Guinée ne connaît comme ouvriers que les membres de sa famille et jamais une personne du dehors. C'est pour cela que la nomenclature appelle cette industrie : industrie domestique, et suivant qu'elle constitue la plus forte partie ou la moins forte partie du travail nourricier de la famille, industrie domestique principale ou industrie

ifi LE NOIR DE Gl LNÉE.

domestique accessoire. L'industrie guinéeiine, en résumé, est donc surtout restée non spécialisée et conservée dans le cercle de la famille, donc familiale, spécialisée seulement pour un petit nombre de métiers et, même en ce cas, à la main, domestique, et ne constituant jamais d'atelier patronal.

Le commerce. — Il nous reste maintenant à examiner la dernière branche du travail : à savoir le commerce et les transports.

Nous allons faire d*abord la monographie d'une famille commerçante et pour cela nous choisirons, à Faranah, celle de Sertfouké Tourc. C'est un homme riche, âgé de trente-six ans, qui a cinq femmes, trois enfants, des esclaves, plus un frère cadet et toute la famille de celui-ci (quatre femmes, six fils et six esclaves). La carrée de Sérifouké comprend donc en tout trente six personnes.

Serifouké possède un petit troupeau (quatre taureaux et trois vaches). Sa famille fait un peu de culture, mais pas beaucoup. Le travail principal est ici le commerce, et de beaucoup.

Serifouké fait d'abord chercher dans la brousse du caoutchouc par sa famille et ses esclaves. Quand il en a réuni un nombre respectable de boules (500 par exemple), il s'en va à Konakry avec ses esclaves et ses parents, portant des charges de 30 ou 35 kilogrammes, souvent plus. Lui-même porte aussi. Souvent il prend des porteurs étrangers, des gens qui ne sont pas de sa famille et auxquels il alloue 25 francs une fois donnés, plus la nourriture journalière, pour faire le voyage de Faranah à Konakry et retour. A Konakry, Serifouké vend son caoutchouc aux maisons européennes et avec le produit de cette vente achète des cotonnades^ des fusils à pierre^ de la poudre^ de l'ambre faux^ des perles de verre, du pétrole, etc. Il revient vers Faranah avec ce chargement, t&chant de l'écouler en route et se faisant payer en caoutchouc. Revenu à Faranah, il envoie ses porteurs dans les environs, surtout dans le sud, vendre le reste, toujours contre du caoutchouc. Lui-même tient boutique ouverte à Faranah. Avec ce commerce Serifouké peut gagner jusqu'à

LE TRAVAIL DANS LA HAUTE GUINÉE. i7

300 francs par mois. 11 doit acquitter à Tadministration française une patente de 30 francs par semestre ou 60 francs par an.

Le commerce de Serifouké est basé, nous venons de le voir, sur le caoutchouc et les produits d'importation européens. Mais il pourrait le baser aussi sur les kolas dont on va faire commerce dans le sud. En ce cas, le dioula prend avec lui des étofles, des fusils, de la poudre, des perles, de Fabsinthe, etc. Il va vers Boola ou vers Gouecké et échange à ces grands marchés, contre des kolas, tout son chargement. Cela fait, il remonte vers le nord et va vendre ceux-ci à Kankan par exemple. A Boola il a eu 150 kolas pour 1 franc. A Kankan, il les revend 20 pour 1 franc, c'est-à-dire sept ou huit fois plus cher qu'il ne les a achetés. Ces kolas du reste, ne restent pas à Kankan, au moins la plus grande quantité. D'autres dioulas les transportent de là jusqu'au Sénégal où le kola, dit-on, se vend excessivement cher. On voit l'énorme bénéfice qui peut se faire sur ce commerce. Du reste, ce bénéfice se trouve réparti en fait sur bien des intermédiaii'es, de la forêt de la Côte d'Ivoire au Maroc, aucun commerçant noir, même le plus riche, n'osant accomplir de longs voyages.

Avec le caoutchouc et les kolas, un autre commerce rémunérateur est celui qui se fait du Fouta-Djallon au Sierra-Leone et qui consiste à conduire des bestiaux du premier pays dans le second. Le Sierra-Leone, pays de culture et d'arboriculture, manque de bestiaux et, l'exportation des vaches y étant défendue, semble devoir en manquer toujours. C'est donc un métier lucratif que d'y conduire des bœufs, des taureaux ou des veaux, et bien des dioulas après avoir été de la Haute Guinée à la côte, ne manquent jamais en revenant d'acheter, en passant dans le Fouta-Djallon, des bêtes à cornes qu'ils iront revendre en Sierra- Leone. Ils en ramèneront, en revanche, des produits industriels anglais (cotonnades, marmites de fonte) ou des tissus indigènes (car le Sierra-Leone produit beaucoup de coton) et ils les écoulent dans leur pays.

En résumé, caoutchouc, kolas, bestiaux, produits européens, voilà sur quoi se base le commerce indigène de la Guinée fran-

i8 LE NOIR DE r.lINÉE.

(;aise. Nous ne parlerons pas ici du commerce très important du sel et des moutons du Soudan, ce commerce étant entre les mains des Maures.

En résume, le commerce du noir de Guinée se fait généralement en famille^ quelquefois pour les plus riches commerçants — ainsi Serifouké — avec des porteurs salariés. Le salariat, qui n'existe i>as dans l'industrie guinéenne, apparaît donc dans le commerce guinéen. Quant à la façon dont se fait le transport, il se fait à tête d*homme, à tête de femme, à tète d*enfant, les noirs n'ayant su ou n'ayant pu domestiquer le bœuf de façon à le rendre porteur pas plus qu'ils n'ont su ou pu le domestiquer de façon à le rendre propre à la culture. Aussi à chaque instant dans la brousse, sur les routes ou plutôt dans les sentiers de la Guinée française, rencontre-t-on des dioulas avec leur berceau d'osier sur la tête, tenu en équilibre par deux ficelles, Tune attachée à droite du vaisseau, l'autre à gauche et tombant de chaque côté. Le porteur tient ces deux ficelles Tune de la main droite, l'autre de la main gauche et les manœuvre de façon à tenir sa charge en bonne position. Souvent aussi il a un grand bâton à la main, sur lequel il s'appuie en marchant. Quand il est fatigué, il choisit un arbre dont les branches font fourche à hauteur de sa tète et il va y appuyer l'extrémité de sa charge ou bien l'y poser tout entière, s'il le peut. S'il ne le peut pas, il calera l'autre extrémité de la charge avec son bâton et sera ainsi libre de s'asseoir quelques instants. Le dioula, du reste, aime beaucoup les haltes fréquentes et prolongées. Il veut marcher à son heure, capricieusement, et s'arrêter quand cela lui fait plaisir. Du reste, tout porteur noir est dans ce cas et il est difficile de lui imposer une discipline régulière de la marche. Les vaisseaux d'osier allongés dans lesquels les dioulas portent leurs marchandises s'appellent kalas ou naras et sont fabriqués par les dioulas eux-mêmes. Dans le pays toma les dioulas aiment mieux porter sur le dos et sur le cou que sur la tète et ont k cet effet des hottes longues qu'ils nomment hokalas.

Les charges que portent les noirs sur leur tête sont quelque-

LE TRAVATL DANS LA lUrTF. GlINÉE. 49

fois énormes. Un commandant de cercle qui s'est amusé à en peser, en a trouve fréquemment de 40 kilogrammes, quelquefois de 60. Avec cela le noir fait 30 kilomètres par jour. Les femmes, les enfants portent. Rien de plus fréquent que de rencontrer dans la brousse un dioula avec sa charge sur la tête et sa longue robe serrée à la ceinture, devant lequel une femme, le torse nu et la tête rejetée en arrière par le poids de la charge, marche. Devant la femme est souvent une petite fille, portant, elle aussi, un petit garçon.

Si nous faisions ici un tableau général du commerce de la Guinée française, nous devrions parler : 1® du commerce européen; 2° du commerce maure dans le pays, mais nous n'avons à voir pour le moment que le commerce du noir de Guinée, son travail commercial. Nous retrouverons plus loin le commerce européen et maure et nous n'avons pas à nous en préoccuper pour l'instant. Notons seulement que c'est la présence des Européens et de leurs stocks de marchandises qui a surexcité le commerce du noir, dans le pays. Jadis celui-ci ne faisait guère le colporteur et laissait ce soin aux Maures, aux Sarakholés du nord, aux dioulas de la Côte d'Ivoire. Mais, depuis que la présence des Européens à la côte a amené dans le pays des quantités de marchandises recherchées du noir, certains de ceux-ci naturellement, préférant au travail pénible et assujettissant de la culture le travail moins dur et plus libre des transports, se sont fait dioulas, d'autant que les bénéfices sont très grands (ainsi une bouteille d'absinthe Pernod, achetée 6 francs à Konakry par le dioula, est revendue par lui 15 ou 20 francs dans l'extrême sud, au pays toma par exemple). On peut donc dire que si le colportage du noir de Guinée a toujours existé, au moins en petit, la présence des Européens l'a au moins considérablement augmenté et surexcité. Du reste, il ne me semble pas que ce soit une bonne chose : il vaudrait mieux que le noir s'enfonçât profondément dans la culture que do faire un métier qui développe infiniment moins l'aptitude au travail intense.

Conclusion sir le travail di* noir de Haute Guinée. — Nous

ÎjO le noir de GUINÉE.

voici à la fin de notre analyse du travail du noir de Haute Guinée, travail nourricier ou travail annexe. Nous avons vu que ce noir est avant tout un cultivateur et un cultivateur de riz. Il est devenu tel après avoir été peut-être un pasteur, et à la suite d'un .cantonnement forcé vers les sources du Niger, au bout de la route des invasions, dans le cul-de-sac que forme la concavilé de l'Afrique occidentale.

Ancien pasteur ou arboriculteur^ devenu cultivateur de riz, telle me semble donc être la formtde essentielle qui caractérise le noir de Haute Guinée au point de vue du travail de la 7xice.

Passons maintenant à la propriété.

11 y a beaucoup d'objels très différents qui sont susceptibles d'appropriation. 11 s'agit de mettre un peu d'ordre dans ce chaos et de distinguer des classes d'objets appropriables, suivant Tordre le plus naturel possible. La nomenclature tourvillienne nous donne un ordre qu'on peut suivre : elle distingue d'abord deux sortes de propriétés, la propriété immobilière qu'elle classe sous la rubrique C, et à laquelle elle donne le nom propre de Propriété sans épithète; et la propriété mobilière qu'elle classe sous la rubrique D et à laquelle elle donne le nom de Biens mobiliers. En lisant le contenu de la première rubrique, on voit que la propriété immobilière comprend la maison, le jardin, le champ cultivé, l'atelier, le pâturage, etc. Quant à la propriété mobilière, elle comprend les animaux domestiques, les instruments de travail, le mobilier meublant, le mobilier personnel.

On pourrait, à mon avis, établir une autre classification des propriétés. Ce serait une classification historique ou chronologique qui rangerait les objets susceptibles d'appropriation dans l'ordre probable où l'homme les a appropriés : ainsi, on sait en science sociale que la maison s'approprie toujours avant la terre cultivée et la terre cultivée avant le pâturage. De même la propriété des vêtements et des objets personnels que Ton porte sur soi a dii précéder celle de la maison et du mobilier meublant

Un pauvre sans feu ni lieu, uncheniineau, possède au moins quelques nippes qu'il a sur le corps et les objets qu'il peut porter sur lui. Ainsi' on pourrait, à côté du classement des propriétés que donne la nomenclature tourvillienne, concevoir un autre classement fondé sur l'histoire sociale. Mais, pour le moment, nous nous constenterons de la première en ajoutant simplement aux espèces de biens mobiliers que donne la nomenclature ces deux espèces qu'elle a oubliés : 1° la femme, 2° les esclaves. — La femme peut être considérée comme une propriété, et en est certainement une pour le noir qui l'achète en l'épousant, et quant à l'esclave, inutile de démontrer qu'il est bien une propriété pour son maître.

Nous allons donc passer en revue les différentes espèces de propriétés, au regard de la façon dont se les approprie le noir de Haute Gainée et nous allons commencer par les immeubles.

Immeubles. — Nous les examinerons dans l'ordre qui va de la non-appropriation à l'appropriation, ou plutôt du moins d'appropriation et de l'appropriation la plus générale au plus d'appropriation et à l'appropriation la plus particulière.

Sols de cueillette et objets producteurs de cueillette, — Les sols et ces objets ne sont pas appropriés par la famille ni par l'individu isolé, mais ils sont appropriés par le village et par la tribu. Le sol de la Haute Guinée française e^t actuellement divisé en cercles. Ces cercles contiennent un certain nombre de provinces qui contiennent elles-mêmes un grand nombre de villages. Autrefois, il y avait de petits royaumes qui contenaient un certain nombre de cantons, lesquels contenaient eux-mêmes un certain nombre de villages : d'où propriété de tribu ou de royaume indépendant, propriété de cantons et propriété Je villages. Le territoire du petit état était divisé entre les cantons, et le territoire de chaque canton était divisé entre les villages. Chaque village avait donc son territoire naturel (et du reste l'a encore) aux limites indiquées par la configuration môme du lieu, montagnes, vallées, fleuves, marigots, etc. Il y avait donc, et il y a encore, une appropriation de la brousse et des sols de cueillette et des

objets producteurs de cueillette qu'elle contient, par la tribu, le canton, le village. Mais dans le territoire du village la brousse n'est appropriée ni par la famille ni par lïndividu isolé. Ainsi cueille qui veut le néré, cet arbre qui produit la pousse comestible dont nous avons parlé.

Sols et objets producteurs de pèche et de chasse. — Les sols de pêche ce sont les eaux (marigols, rivières, fleuves, mares, etc.). Les sols de chasse, c'est toute la brousse. Tout cela est approprié ou était approprié par la tribu ^ le canton^ le village, mais ne l'est pas parla famille ni par l'individu isolé. Le chasseur, il est vrai, a le droit d'aller chasser partout où il veut, même sur les territoires des autres villages, des autres cantons, des autres tribus, mais s'il tue un gros animal, un éléphant par exemple, il doit une partie de la proie au chef du pays (une défense pour Téléphant). L'usage veut aussi qu'il abandonne une grosse partie de la viande aux habitants des environs. Il y a une reconnaissance du droit de propriété collective du village, du canton et de la tribu. Cette appropriation ne va pas jusqu'à repousser le chasseur étranger, mais va jusqu'à lui faire payer une redevance pour la chasse dans le pays.

Sols de pâturage, — Ceux-ci sont appropriés, comme lesprécédentSy par tribus^ cantons et villages. Us ne sont pas appropriés par familles, mais il y a une sorte de coutume qui fait que chaque chef de carrée envoie toujours ses bestiaux paître au même endroit et n'empiète pas sur l'endroit du voisin. Quand il y a des associations de chefs de carrée pour faire surveiller leur bétail par un même pâtre, il en est de même, et les différentes associations n'empiètent pas sur les sols de pâturage les unes des autres. En résumé, il y a des lieux d'usage de pâturage pour chaque famille ou pour chaque association, et il ne s'élève jamais aucune contestation à ce sujet. Du reste, la brousse inoccupée est vaste et offre bien plus de pâturages qu'il n'en est besoin. Donc pas d'appropriation définitive, mais une sorte de possession usagère, commençant et finissant avec l'usage.

Arboriculture. — Ici, nous entrons dans \di possession familiale. Ainsi les petits bois de kolas qui existent dans le Kouranko,

ûA LE NOIR DE r.LINÉE.

le Sankaran, le Soliman français, sont la possession de certaines familles de chefs. Dougoutigui, chef de la province du Sankaran, dans le cercle de Faranah, possède aussi quelques bois de kolatiers qu'il a fait visiter à diflerents fonctionnaires. De même le chef du Soliman français. Les bouquets de bananiers qui existent souvent auprès des villages de la Haute Guinée sont, soit la possession d'une famille, soit celle du village. — Ici, il faut du reste distinguer entre le sol même , propriété collective du village^ et les arbres qui le couvrent , ces derniers seuls étant propriété familiale.

Champs cultivés y sol arable, — Pour les champs cultivés, nous arrivons à la possession même du sol par la famille, mais à une possession simplement temporaire. En effet, quand un chef de carrée veut se faire un champ, de deux choses Tune : ou bien, et c'est ce qu'il fait communément, il débroussaille dans le territoire du village auquel il appartient un endroit vierge et cet endroit lui appartiendra désormais (ou plutôt à la famille qu'il représente) tant qu'il le cultivera, tant que celle-ci le cultivera. Ce champ, tant qu'il sera cultivé, restera donc dans la famille et passera par héritage du chef de famille, quand il mourra, à son successeur, nouveau représentant de la famille. Ou bien — et ceci du rest^ ne se produit presque jamais à cause de l'abondance de terrains vierges dans le territoire communal — il choisit un champ cultivé jadis, mais maintenant abandonné. En ce cas, il lui faut, pour le cultiver, l'autorisation de celui qui l'exploitait auparavant. Le chef dialonké du cercle de Faranah, qui me donne ces renseignements, ajoute du reste que cette autorisation ne se refuse jamais cl que la demander est une simple formalité.

Ainsi, sur le terrain communal, la terre est à la famille qui la défriche et qui la cultive, tant qu'elle la cultive (généralement pendant huit ou neuf ans). La culture cessée, la famille conserve un vague droit théorique sur cette ferre, sans doute parce que c'est elle qui l'a défrichée jadis (ce que les noirs considèrent comme très important à cause de la difficulté du défrichement, mais ce droit se cède aisément, sur demande, quand une autre

famille veut prendre la suite de la culture sur cette terre maintenant abandonnée.

En résumé, on pourrait dire que la nue propriété du sol cultivé reste au village, la propriété usufruitière à la famille qui cultive, tant qu*elle cultive et rien de plus. Insistons du reste sur la surabondance du sol vierge cultivable^ en Haute Guinée, surabondance qui domine toute la question.

Il faut ajouter (\pLavec la culture commence non seulement la possession usagère du sol par la famille y mais la possession %isagere du sol par l'individu même. En effet, dans chaque famille, il y a d'abord les champs de la famille, puis il y a des lopins de terrain cultivés, qui par une femme de la famille, qui par une autre femme, qui par un frère, qui par un esclave. Les femmes choisissent généralement de petits terrains autour de la carrée, à proximité des cases, dans les sols vagues du village qui ont été débroussaillés jadis quand le village s'est établi et où on jette les ordures. Quant aux esclaves, aux frères, aux neveux qui veulent se créer des revenus indépendants, un petit pécule en foncier, ils débroussaillent et défrichent, pendant le jour libre qu'ils ont par semaine, quelques petits champs autour des grands champs familiaux. Chacun a la possession individuelle de ce champ tant qu'il le cultive. Ainsi s'établit la possession culturale du sol, non seulement par la famille, mais encore par l'individu, la possession proprement individuelle du sol cultivé, comme la possession du sol cultivé par la communauté de famille. Cest le défrichement qui crée le litre de possession, et c'est l'exploitation qui le conserve, en l'un et l'autre cas.

J'ajouterai que dans le Fouta-Djallon et dans la Basse Guinée, la propriété semble autrement assise. Quoique nous ne nous occupions ici que de la Haute Guinée, je vais citer à ce sujet quelques lignes d'André Arcin, tirées de son copieux et excellent livre sur la Guinée française : « Supposons, dit-il, page 359, une famille arrivant dans le pays et s'y installant soit de force, soit avec l'autorisation des aborigènes. La terre du village est divisée parle patriarche en un nombre de lots égal au nombre, plus un, d'années nécessaires pour l'assolement du terrain; s'il doit rester

o6 LE NOIR DE GUINÉE.

quatre ans en jachères, cinq lois sont désignés et ils sont défrichés à tour de rôle. Ensuite, dans ces lots, chacun des chefs de famille secondaires reçoit sa part. Au début surtout, lorsque le clan avait toute sa cohésion, il est possible que le partage n'ait pas été stable. Le chef politique et religieux de la tribu donnait à ses enfants ce qu'il lui plaisait et il pouvait faire des divisions nouvelles après chaque récolte, comme le chef des communautés germaines et grecques. Mais, peu à peu, les chefs des familles partielles devenaient plus indépendantes. Chaque partage amenait des discussions et des luttes, si bien que cette opération devint de plus en plus rare et que les familles partielles considérèrent le terrain primitivement désigné comme leur étant acquis définitivement à titre particulier. Ce n est plus que dans les cas de force majeure que Ton fait aujourd'hui un nouveau partage. Chaque famille a ses fétiches protecteurs dans sa parcelle et elle leur sacrifie tous les ans avant d'ensemencer et de récolter. » André Arcin devrait dire : dans ses parcelles^ puisque chaque famille a une parcelle dans chacun des cinq lots du terrain communal établis primitivement; en résumé, là, le sol cultivé semble être devenu la propriété définitive de chaque famille, et la propriété familiale absolue du sol cultivé s'être créée aux dépens de la propriété communale. Pourtant il y a le cas de force majeure qui peut amener quelque nouvelle répartition. André Arcin dit autre part (page 325) au sujet du chef de village dans la Basse Guinée : « Quelquefois il préside au partage des terres de la communauté'^ jouant le rôle de l'agri- 77iensor romain, — Il porte alors en soso le nom de Sétakhounyi (celui qui partage les terres). C'est encore lui qui désigne chaque année quelle partie de la terre communale sera défrichée (c'est une formalité, car toutes les familles savent dans quel ordre les lots se succèdent. Cet ordre ne peut être changé que pour de graves motifs). En effet, par suite du mode de culture en jachères, le périmètre cantonal (communal) est divisé en un certain nombre de lots où chaque famille a sa propriété désignée d'avance. Le nombre de ces lots est proportionnel au nombre d'années pendant lesquelles chacun d'eux restera inculte. »

En résumé, ici la terre semble ne pas surabonder, sans doute à cause de la densité de la population, plus grande qu'en Haute Guinée. C'est dans celte direction, je crois, qu'il faudrait chercher la différence du régime d'appropriation foncière familiale en Haute et en Basse Guinée.

Signalons qu'encore plus à l'ouest, sur la côte même de Guinée, chez les Bagaforc, il n'y a de propriété famiHale que la case, le jardin qui l'entoure, et le produit des palmiers récoltés par chaque famille. Toutes les cultures se font en communauté de village et, par conséquent, le sol cultivé est la propriété commune, indivise de tout le village. Le riz est la principale culture et la récolte en est partagée entre les familles, au prorata du nombre des membres de chaque famille.

Pour en revenir à la Haute Guinée, quand un champ est approprié soit par le défrichement du sol vierge, soit par l'autorisation de l'ancien possesseur, on le cultive généralement pendant neuf ans. Ainsi, la première année, on y sèmera du riz, la seconde aussi, la troisième du fonio, la quatrième du riz, la cinquième du riz, la sixième des arachides, la septième et la huitième du fonio, la neuvième du riz, puis le champ sera abandonné et son possesseur ira choisir un autre endroit pour remplacer par un sol vierge un sol épuisé.

V habitation, — Chaque chef de carrée possède sa carrée composée de cases généralement rangées en cercle autour de la cour et entourées d'un enclos, en bambou et en nattes, appelé tapade. Chaque carrée est ainsi isolée des autres et d'autant plus que deux tapades ne doivent jamais se toucher. Dans ces cases, le chef de carrée loge toute sa famille et tout son personnel et généralement il dispose de ses cases comme il veut et à son gré. Cependant, quelquefois, telle case peut appartenir en particulier à tel membre de la famille : ainsi nous verrons plus loin que Karfa Kamara, grand chef de carrée, possède un très grand nombre de cases dans sa carrée et dans son village de culture. Mais à côté des cases qui sont à lui et à lui seul, il y en a quelques-unes qui appartiennent proprement à des membres de sa famille ou même à des esclaves parce que ce sont ces derniers qui les ont construites,

tandis que les cases familiales ont été construites à Torigine de la carrée par toute la famille sous la direction de son chef. Ainsi les cases sont généralement propriété du chef de carrée (c*est-àdire propriété familiale puisqu'il possède pour toute la famille), mais elles peuvent être aussi quelquefois pécule d'un individu membre de la carrée, propriété particulière de cet individu. — Quant à la cour qui est au centre des cases, elle est propriété de toute la carrée, propriété familiale, cela va sans dire.

Biens mobiliers. — Nous avons fini avec les biens immeubles. Passons maintenant aux biens mobiliers.

Animaux domestiques, — Us sont, pour la plus grande part, propriété du chef de famille, co-propriété familiale, mais ils sont susceptibles, et encore mieux que les cases et plus généralement, d'appropriation péculiaire ou individuelle. Ainsi Karfa Kamara, comme nous le verrons plus loin, a un troupeau, mais quelques-unes de ses nombreuses femmes possèdent aussi, qui une vache, qui un mouton, qui quelques tètes de bétail données par le mari lui-même par exemple. Notons que le chef de carrée peut posséder lui-même péculiairement du bétail en tant qu'individu privé et c'est sur ce bétail qui est particulièrement à lui qu'il peut faire des dons h ses femmes ou à d'autres. Quant au bétail familial, il ne le possède qu'en tant que représentant de la famille et ne peut en disposer de la même manière, ne devant l'employer que dans l'intérêt de la famille tout entière et non dans son intérêt propre,' ainsi pour acheter des femmes aux garçons en âge d'être mariés. — Ainsi le bétail est absolument approprié et de deux manières : par propriété familiale, c'est-àdire de toute la famille, et par propriété péculiaire de tel ou tel membre de la famille. Notons que c'est avec le bétail que commence la propriété absolue et dé/inilive pour la famille et pour l'individu. Elle n'existait pas pour les terres, comme nous l'avons vu, puisque le sol revient à la communauté de village .quand ces terres sont abandonnées. Elle n'existait pas non plus pour les cases, puisque le sol sur lequel elles sont bâties revient, si la carrée est abandonnée et les cases détruites, au territoire

commun du village, mais elle* existe pour le bétail qui ne soutient aucun rapport avec le sol.

Instruments de tranaiL — Ils sont propriété du chef de carrée, c'est-à-dire propriété familiale, ou propriété particulière des membres de la famille et des esclaves. C'est ici que les deux propriétés s'équilibrent en importance, car il y a autant d'instruments de travail possédés pécxiliairement que d'instruments de travail possédés familialement, ce qui n'était pas encore le cas ni pour le troupeau dont la plus grande quantité appartient le plus souvent à la famille. Quant au détail de la possession des instruments de travail, nous le verrons plus loin.

Mobilier meublant. — H y a encore ici partage entre la propriété de la famille et la propriété péculiaire, soit du chef de la famille lui-même en tant que membre individuel de la famille, soit de ses autres membres. Les femmes d'un chef de carrée riche ont souvent chacune leur malle. Elles peuvent avoir un hamac, une chaise, un tara, etc. Nous verrons le détail plus loin.

Mobilier personnel. — Le mobilier personnel, ce sont les vêtements, bijoux, grigris, amulettes, etc., toutes choses que Ton porte sur soi. Évidemment ici la, propriété péculiaire ïemporte sur la propriété familiale ou même reste seule debout, car les vêtements, les bijoux que possède le chef de famille luimême, U les possède péculiairement, c'estrà-dire pour son utilité ou son agrément personnels et non plus pour Futilité ou pour l'agrément de toute la famille. Ainsi la propriété péculiaire subsiste seule.

C'est donc le mobilier personnel qui est le plus approprié, le plus absolument approprié pourrait-on dire, et c'est pour cela que, dans un classement historique des propriétés, il devrait figurer en première ligne ou plutôt tout de suite après les objets immédiatement consommables. En effet, la première chose que l'homme ait possédé en propre, c'est d'abord le fruit qu'il vient de cueillir et qu'il porte à sa bouche, le poisson qu'il vient de , pêcher et qu'il va dévorer, le gibier qu'il vient d'attraper, mais ensuite et tout de suite après, la seconde propriété bien à lui

qu'il ait eue, c'est rembryon de costume qu'il porte, le grigri qui le préserve des esprils, la pierre pour lui précieuse qui constitue sa richesse, en un mot le mobilier personnel, tout cela est antérieur comme appropriation à la case, au mobilier meublant, aux animaux domestiques, aux esclaves, aux sols de culture et de pâturage, cte.

N'oublions pas, pour finir cette revue des propriétés, deux catégories de biens qui ne figurent pas dans la nomenclature tourvillicnne et qui semblent devoir être rangées parmi les biens meubles : les femmes et les esclaves.

V Les femmes. — Les femmes sont propriété péculiaire. Le chef de famille a les siennes, mais pour son usage à lui et non pas pour Tusage de toute sa famille, et ses parents et ses esclaves ont les leurs, toujours comme propriété péculiaire. Du reste, historiquement, il n'en a probablement pas été toujours ainsi. Dans la bande primitive, les fenimes devaient être communes, puis les chefs ont dû s'en approprier certaines, puis le droit à la propriété individuelle de la femme a dû passer des chefs à tous. Ce qui semble le prouver, outre de nombreux textes historiques notant des survivances d'un état de choses antérieur analogue, c'est, par exemple, ce que racontent MM. d'Hostaine et d'OUone dans le livre relatant leur voyage de la Côte d'Ivoire à la Guinée. Si vous avez des relations avec une fille non mariée de certains villages de la forôt, ce n'est pas le père qui a le droit de venir vous demander une indemnité, mais tous les hommes du village. Si elle est mariée, c'est le mari seul. Ainsi il semble que la jeune fille soit, ou plutôt ait été jadis ici, propriété commune du village et qu'elle ne devienne propriété individuelle qu'une fois mariée. Quoi qu'il en soit, la femme, actuellement, est devenue universellement propriété individuelle et péculiaire.

2** Les esclaves. — Les esclaves appartiennent généralement au

chef de famille, c'est-à-dire à la famille qu'il représente, mais

. il n'est pas rare aussi qu'ils soient propriété péculiaire, puisque

chaque membre de la famille et même chaque esclave peut avoir

ses esclaves à lui. Sous ce rapport, il en est des esclaves comme

des bestiaux qui sont généralement propriété familiale, mais qui sont quelquefois à telle femme, à tel neveu, à tel esclave.

En résumé, Vesclave est le plus souvent propriété familiale, mais il est parfois aussi propriété péculiaire.

Famille de Karfa Kamara au polxt de vue de la propriété. — Nous avons fini maintenant de passer en revue, théoriquement, les différentes espèces de propriété, mais pour mieux faire saisir ce qui est propriété absolue et propriété temporaire, propriété familiale et propriété péculiaire, nous allons prendre un exemple concret et passer en revue ce que possède un riche chef de carrée, ainsi que ce que possèdent toutes les personnes qui font partie de sa carrée. Prenons, par exemple, Karfa Kamara, dialonké, chef de la province du Fria, dans le cercle deFaranah. Nous allons le prendre en tant que chef de carrée et propriétaire et énumérer, dans Tordre suivi plus haut, tout ce qu'il possède et tout ce que possèdent les membres de sa carrée. Ce sera un peu long sans doute, mais ce ne sera pas sans utilité.

Cueillette, — Karfa ne possède rien de ce chef puisque les sols de cueillette et les objets producteurs de cueillette sont seulement appropriés par tribus, cantons et villages.

Pêche et chasse, — Idem. Notons que Karfa, mais alors en tant que chef de province, a un certain droit sur tout ce qui se tue dans sa province, particulièrement sur l'ivoire des éléphants.

Sols de pâturage. — Karfa Kamara a un endroit déterminé où il fait conduire son troupeau, et cet endroit, quoiqu'il n'en soit pas proprement propriétaire, ne lui est jamais disputé par les autres chefs de carrée qui ont chacun le leur.

Sol et objets d arboriculture, — Karfa Kamara possède seulement trois kolatiers, au bord du Niger. 11 n'en replante pas et par conséquent ne fait pas d'arboriculture. Un kolatier vaut en moyenne 150 ou 200 francs, c'est-à-dire le prix d'un captif. Du reste, un kolatier ne se vend jamais, mais quand on a une dette et qu'on ne peut la payer autrement, on peut donner un kolatier en paiement. Quant aux dots de mariage, on peut les

payer en kolas si Ton veut, mais jamais en kolatiers. Karfa ne possède ni bananiers, ni palmiers à huile.

Champs cultivés. — Karfa en possède un premier tout près de Faranah : c'est un champ de fonio et d*arachides. Karfa le fait cultiver depuis sept ans et le fera cultiver encore pendant trois ans, puis il prendra une autre place. Quand le champ sera abandonné, n'importe qui pourra s'y installer après permission demandée à Karfa.

Il en possède un deuxième auprès du village de Koudébou. C'est un champ de riz. Il est cultivé depuis six ans et le sera encore pendant trois ans. La première année, Karfa y a semé du riz, la deuxième encore du riz, la troisième du fonio, la quatrième du riz, la cinquième du riz, la sixième des arachides. La septième, il y sèmera des patates ou du fonio, la huitième du mil ou du fonio, la neuvième du riz.

Le troisième champ de Karfa est situé sur le bord du Niger, derrière Koudébou. C'est un champ de riz d'eau que Karfa fait cultiver depuis quatre ans. Cette année-ci, il ne le sèmera pas et, Tannée prochaine, choisira un autre endroit à la place de celuilà. Pendant les quatre années où il Ta cultivé, Karfa n'y a fait que du riz d'eau (1903, 1904^, 1905 et 1906).

Karfa possède un quatrième champ, de riz de montagne, auprès de Koudébou. 11 le cultive depuis sept ans, l'ensemencera encore une année, puis l'abandonnera. Cela fera donc eu tout huit ans de culture. Voici ce qu'il y a semé depuis le commencement : la première année, du riz de montagne, la deuxième du riz de montagne, la troisième du fonio, la quatrième du riz de montagne, la cinquième du fonio, la sixième des arachides et du manioc, la septième du riz de montagne.

Cette année (1907), il y sèmera du fonio. L'année prochaine, il abandonnera ce champ et ira choisir un autre endroit.

Habitation. — Karfa Kamara a sa carrée d'habitation à Faranah. Elle comprend 25 cases.

La première case, grande et large, est à lui seul. La seconde lui sert d'habitation pour lui et sa femme préférée. Les deux cases suivantes sont à la première femme épousée par Karfa qui, en

cette qualité, a le pas sur les autres. Quatorze cases servent à loger les autres femmes de Karfa et leurs enfants. La dix-neuvième et la vingtième servent de logement à deux neveux de Karfa que nous retrouverons plus loin, et à leur famille. La vingt et unième sert de cuisine, la vingt-deuxième aux palabres, la vingt-troisième de magasin, Karfa y met son riz, ses arachides, son sel, son néré, etc. La vingt-quatrième et la vingt-cinquième sont les cases d'entrée et de sortie de la carrée. On a agrandi leurs portes pour en faire des sortes de petites poternes donnant accès à rintérieur de la cour. Karfa Kamara possède encore une carrée à Souleymania, village du Firia, situé à peu de distance de Faranah, et un village de culture.

La carrée de Souleymania, Karfa ne la possède guère que théoriquement. Elle est composée de deux cases seulement, dans Tune desquelles vit la mère de Karfa, encore existante avec un de ses petits-enfants qu'elle élève. Dans Tautre logent deux femmes de Karfa et leurs quatre enfants. Or, la première case appartient spécialement à la mère de Karfa et la seconde aux deux femmes.

Quant au village de culture de Karfa, il s'appelle Koudébou- Karfa et est situé au nord-ouest de Faranah, à 13 kilomètres. Il contient en tout neuf carrées. Parmi ces carrées il y en a qui appartiennent en pleine propriété à Karfa Kamara, tandis que d'autres, au contraire, ayant été construites par ses neveux et par ses esclaves, appartiennent en fait à ceux-ci. Alors Karfa Kamara n'a plus que la propriété du sol sur lequel sont construites ses cases.

La première carrée contient neuf cases. Là-dessus deux sont réservées à Karfa pour ses passages à son village de culture. Elles servent aussi à loger les Européens de passage.

La troisième case est le logement d'une femme de Karfa et de ses deux enfants. Les six autres servent à loger des esclaves de Karfa.

La deuxième carrée comprend trois cases, une qui appartient à un neveu de Karfa qui a sa principale habitation à Faranah, mais qui vient quelquefois au village de culture, les deux au-

très servant à loger cinq esclaves de Karfa. La case du neveu appartient spécialement à celui-ci qui pourrait la détruire s'il le voulait sans que Karfa pût y trouver quelque chose à redire.

La troisième carrée a trois cases qui servent à loger un neveu de Karfa et sa famille, neveu habitant exclusivement ce village. Toute la carrée appartient péculiairement au neveu.

La quatrième carrée a quatre cases. Elle est, comme la troisième, habitée par un neveu de Karfa qui la possède eti propre et y loge sa famille : ses deux femmes, ses trois enfants, son frère et ses six esclaves.

La cinquième carrée a cinq cases : dix-neuf esclaves de Karfa y habitent, dont cinq hommes, six femmes, deux garçons et six filles. Cette carrée appartient en propre aux esclaves qui Thabitent.

La sixiènle carrée a quatre cases. C'est le forgeron de Karfa, nommé Krekoura Kamara, qui y habite et qui la possède. Il y loge sa femme, ses trois enfants, son frère, la femme et Tenfant de celui-ci.

La septième carrée a deux cases où logent des personnes libres qui sont de la clientèle de Karfa : deux hommes, deux femmes, un garçon et trois filles. Cette carrée appartient en propre à ces personnes.

La huitième carrée a cinq cases où habitent d'autres personnes libres de la clientèle de Karfa : deux hommes, quatre femmes, quinze garçons et filles. La carrée leur appartient. La neuvième carrée comprend deux cases et est habitée par Kéman Kamara, un neveu de Karfa, qui y loge avec sa famille, c est-à-dire ses deux femmes et trois frères non mariés. La carrée lui appartient.

En résumé, Karfa Kamara possède théoriquement onze carrées et un nombre énorme de cases. Mais on voit qu'en fait, pas mal de ces carrées et de ces cases sont la propriété péculiaire de ceux qui les habitent et ne relèvent de Karfa qu'indirectement. En revanche, il y en a aussi pas mal qui lui appartiennent directement, surtout les cases de sa principale carrée, celle de Faranah.

Animaux domestiques, — Karfa possède seize bêtes à corne (quatre taureaux, sept vaches, cinq génisses) et neuf moutons, pas de chèvres, une vingtaine de poules et une dizaine de canards.

Instruments de travail. — Karfa donne des dabas aux personnes qui travaillent pour lui, membres de sa famille, esclaves, clients, etc. Il donne un daba par an à chaque membre mâle de sa famille, la même chose à chacun de ses esclaves mâles, un daba par an pour deux ou trois hommes libres- de sa clientèle travaillant pour lui. Mais ceux-ci, parents, esclaves clients, possèdent aussi des dabas à eux pour travailler spécialement pour eux. Ceux que Karfa leur donne pour travailler pour lui, sont à lui, donc propriété familiale.

Les instruments pour faire la cuisine (auges, pilons à riz, marmites, calebasses, etc.) sont donnés par Karfa à ses femmes pour qu'elles puissent faire la cuisine ; mais une fois donnés, ils sont possédés en propre par chaque femme et deviennent ainsi propriété péculiaire et non plus familiale : ceci sans doute pour qu'il y ait non pas responsabilité èoUectivc des femmes vis-à-vis de Tattirail de cuisine, mais responsabilité particulière de telle ou telle femme vis-à-vis de chaque pièce de cet attirail.

Mobilier meublant. — Karfa Kamara possède un tapis valant 15 francs; deux malles, une de 40 fr., Tautre de 25 fr., huit chaises européennes, un fauteuil européen, un hamac, deux nattes, quatre couvertures. Les chaises valent 10 francs, le fauteuil 15 francs, le hamac 10 francs, les deux nattes 12 fr. 50 chacune, et les quatre couvertures 12 francs Tune.

Remarquons que ce mobilier meublant est à l'usage exclusif de Karfa et ne constitue pas, en somme, une propriété familiale, mais bien une propriété péculiaire du chef de famille. Il pourrait en être autrement en théorie, mais en fait ce n'est pas le cas ici.

Mobilier personnel. — Karfa Kamara possède un paire de bottes valant 10 francs, cinq culottes d'une valeur de 2 fr. 50 chacune, cinq boubous valant de 20 à 50 fr^ pièce, trois caftans dont deux de 15 francs et le troisième de 200 francs, trois bonnets de

5 francs chacun, deux paires de pantoufles de 5 francs chacune ; deux paires de sandales, Tune de 15 francs, l'autre de 20 francs. Il possède de nombreux grigris très chers et des bijoux.

Avec le mobilier personnel nous sommes naturellement en plein dans la propriété péculiaire.

Instruments d'attaque et de défense. — Nous entrons là dans une catégorie de biens mobiliers oubliés par la nomenclature [instruments d'attaque et de défense, femme^ esclaves, espèces).

Karfa possède deux sabres, Fun valant 10 fr., l'autre 5 fr., un fusil à piston qu'il estime 120 francs, une lance qui vaut 15 francs.

Je mettrai dans la même catégorie, un cheval que Karfa estime 600 francs, deux selles, dont lune vaut 15 francs, l'autre 100 francs, deux mors et bridons valant ensemble 25 francs, un collier de cheval valant 50 francs, etc.

Tout cela est propriété péculiaire du chef de famille.

Femmes. — Karfa en possède trente-quatre, qui lui ont donné à elles toutes quarante enfants. Je n'ai pas besoin de dire que c'est là de la propriété péculiaire, au premier chef.

Esclaves. — Karfa en possède une quarantaine, mais il ne les possède paspéculiairement. Ici, c'est en tant que représentant de la famille qu'il a ces esclaves : ils sont donc propriété fami^ liale. Nous verrons plus loin, en plus de ceux-ci, ceux qui sont à côté d'eux, propriété péculiaire de tel membre de la famille.

Espèces. — Karfa Kamara possède environ 200 francs d'argent, en espèces monnayées françaises.

Divers. — Enfin il faut noter la clientèle de Karfa Kamara : d'abord deux familles d'hommes libres, cultivateurs habitant son village de Koudébou et faisant trente personnes, puis le griot (espèce de musicien bouflbn) et le forgeron de Karfa Kamara. Griot et forgeron sont des hommes libres, mais Karfa est leur patron, et eux sont ses clients. La famille du griot compte quatre personnes, celle du forgeron huit, ce qui fait en tout une clientèle de quaraiitre-deux personnes.

La clientèle peut être considérée comme une espèce de pro-

priété pour le patron et sa famille. En ce cas, c'est une propriété familiale et non une propriété péculiaire du chef de famille.

Nous venons de passer en revue les biens immobiliers et les biens mobiliers de Karfa Kamara en notant ce qui est d'un côté propriété familiale et de l'autre propriété péculiaire du chef de famille : il nous reste à voir ce que possèdent les membres de la familia ou plutôt de la familia tout entière de Karfa, en commençant par sa mère et en finissant par ses esclaves.

Nous allons donc passer en revue les biens de toute espèce :

1® De sa mère;

2® De ses femmes ;

3"" De ses fils;

4* De ses filles ;

5° De ses frères ;

6** De ses neveux ;

7° De ses cousins;

8** De ses esclaves ;

9*^ De ses clients.

Biens de la mère. — Elle s'appelle Toromba Oularé et demeure à Souleymania dans la carrée qui, dans son ensemble, est nominalement à son fils; elle y possède les deux cases qui forment son habitation. Elle a de plus deux esclaves, un homme et un femme, valant 400 francs à eux deux, un petit troupeau qui se compose de deux vaches (255 fr. la paire), un veau (25 fr.), une brebis (15 francs). Elle a, en plus, dix poules et coqs.

Elle possède encore dix pagnes valant 65 francs à eux tous, une couverture valant 25 francs, trois petites chaises, un hamac, trois malles, trois marmites, deux chaudrons et quatre calebasses. Tout ce qu'elle possède peut s'évaluer 878 francs.

Biens des femmes. — La première femme de Karfa, Manau Farimau Kondé, possède trois vaches qui lui ont été données par son fils aîné (300 francs), trois chèvres qu'elle s'est achetées (45 francs), deux anneaux d'or donnés par son fils revenant d*ètre tirailleur (150 francs), quarante pagnes qui lui ont été donnés par Karfa (400 francs), deux bracelets en argent 1 00 francs) , un collier de perles (1 5 francs) , trois nattes ( 1 5 francs) ,

cinq malles (75 francs), six marmites (22 francs), et six calebasses (18 francs). Tout cela fait une valeur de 1.140 francs.

Boudian Kondé, deuxième femme de Karfa, ne possède pas de troupeau. Elle a huit pagnes (55 francs), qui lui ont été donnés par Karfa, deux anneaux d'or (60 francs) également donnés par celui-ci, deux bracelets d'argent (80 francs) idem^ un collier de perles (10 francs) idem. Elle a en plus trois nattes (9 francs), une malle (10 francs), trois marmites (15 francs), cinq calebasses (5 francs). Tout cela lui a été donné par son mari, sauf les calebasses qu'elle a achetées elle-même.

Latau Kamara possède cinq pagnes (35 francs), une ceinture de perles (7 fr. 50), une malle (15 francs), deux marmites (12 fr. 50), et un chaudron (10 francs). Tout cela lui a été donné par Karfa, sauf deux pagnes et la ceinture de perles qu^elle a achetés elle-même.

Marama Oularé possède trois pagnes (15 francs), une ceinture de perles (3 francs), une marmite et un chaudron (10 francs). Karfa a donné le tout, sauf la ceinture de perles.

Mantané Mara a six pagnes (30 francs), une marmite et trois calebasses valant 8 francs. Tout a été donné par le mari, sauf un pagne acheté par la femme et trois calebasses.

Koumba Kissi possède quatre pagne (20 francs), une marmite et quatre calebasses (7 francs). Tout a été donné par Karfa sauf un pagne et les quatre calebasses achetées par la femme.

Tenin Kamara possède cinq pagnes (25 francs), deux marmites et trois calebasses (8 francs). Les calebasses ont été achetées par la femme, le reste donné par Karfa Kamara.

Kalou Kanko Kera possède six pagnes (30 francs), deux anneaux d'or (95 francs), un bracelet d argent (30 francs), un chaudron (10 francs). Tout cela a été donné par Karfa.

Bomba Kamara possède trois pagnes (8 francs) donnés par Karfa et une ceinture de perles (1 franc) qu'elle s'est achetée.

Deloba Yora possède quatre pagnes (20 francs) et deux anneaux d'or (100 francs). Tout cela donné par Karfa.

Koria Koudé possède six pagnes (30 francs) et quatre anneaux d'or (100 francs), donnés par Karfa.

Boulpu Yaï Hansaré possède une vache et un veau (185 francs), sept pagnes (35 francs), deux anneaux d'or (60 francs), une ceinture de perles (3 francs), deux bracelets d'argent (40 francs), deux marmites (8 francs). Tout cela a été donné par Karfa, sauf la ceinture de perles et les bestiaux. Boulon Yaï Hansaré s'est procurée ceux-ci en faisant un petit champ de riz pour ellemême, en dehors du temps de travail qu'elle doit à j^on mari, et en en vendant le produit. Avec ce produit, elle s'est achetée une vache qui lui a donné un veau.

Finada Oularé possède cinq pagnes (25 francs), un anneau d'or (45 francs), un chaudron et un marmite (15 francs). Les pagnes ont été achetés par la femme, le reste donné par Karfa.

Nanti Samoura possède quatre pagnes (26 francs), une ceinturé de perles (3 francs), un chaudron et une marmite (13 francs). Tout cela a été donné par Karfa, sauf deux pagnes et la ceinture de perles achetés par la femme.

Madina Samoura possède six pagnes valant 30 francs, une épingle d'argent (5 francs), une ceinture de perles (5 francs), un bandeau de perles (4 francs). Tout cela a été donné par Karfa, sauf les perles.

Foré Kondé possède d'abord un troupeau : deux vaches, un veau, un bouc, une brebis (en tout 320 francs) qui lui ont été donnés par sa mère. Ensuite elle a huit pagnes (40 francs), deux anneaux d'or (60 francs), quatre bracelets d'argent (100 francs), une ceinture et un bandeau de perles (7 francs), une épingle d'argent (5 francs), trois marmites et huit calebasses (qui font 31 francs), enfin elle possède aussi un petit esclave qui lui a été donné par sa mère, valant 200 francs.

L'esclave et les bestiaux proviennent donc de la mère de Foré Kondé; les bijoux d'or et d'argent de Karfa. La femme, elle, s'est acheté cinq pagnes (25 francs), les perles (7 francs) et les calebasses (8 francs), soit une propriété totale de 763 francs.

Tacouba Yora possède cinq pagnes (17 fr. 50), deux anneaux d'or (60 francs), une filière d'ambre (40 francs), une ceinture et un bandeau de perles (7 francs), une marmite, un chaudron et six calebasses (20 francs). Tout a été donné par Karfa, sauf trois

pagnes achetés par la femme (7 fr. 50), ainsi que les perles (7 francs) et les calebasses (6 francs). Valeur totale des biens de Tacouba Yora : 144 fr. 50.

Aricné Daramé est la fille du chef de village de Médina (c'est un homme riche, et sa fille est une des plus riches femmes de Karfa). Elle possède deux petits esclaves, valant chacun 200 francs. Ils avaient été donnés dans la dot par Karfa au père de la jeune fille, et celui-ci les a donnés à sa fille. Elle possède ensuite vingt pagnes valant 120 francs, huit ont été donnés par Karfa et douze achetés par la femme. Elle a quatre anneaux d'or valant en tout 170 francs, deux ont été donnés par Karfa, deux achetés par Ariéné Daramé elle môme, deux bracelets d'argent (100 francs) donnés par Karfa, trois bagues d'argent (15 francs) dont une donnée par Karfa et les deux autres achetées par la femme ; une paire de chaînettes en argent se mettant à la cheville et valant 60 francs; une de ces chaînettes a été donnée par Karfa, l'autre achetée par la femme; un bandeau de perles (5 francs) acheté par la femme, une ceinture de perles (5 francs) achetée par la femme, cinq mouchoirs de soie (25 francs), dont deux donnés par Karfa et achetés par la femme, une somme de 150 francs en espèces que la femme s'est procurée (déshonnêtement) pendant une absence de Karfa, quatre malles valant 70 francs données par Karfa, cinq marmites (20 francs) données par Karfa, trois calebasses (9 francs) dont une donnée par Karfa et deux achetées par la femme. Cela fait en tout une valeur de 1.150 francs.

Patouma Touré est pauvre. Elle possède trois pagnes (15 francs), un bandeau de perles (4 irancs) et un chaudron (10 francs), tout cela donné par Karfa.

Kali Kamara possède cinq pagnes (17 fr. 50), deux anneaux d'or (80 francs), une ceinture de perles (1 franc). Là-dessus, elle a acheté un pagne (2 fr. 50), un des anneaux d'or (20 francs) et la ceinture de perles (1 franc). Le reste lui a été donné par Karfa.

Fatouma Kamara possède cinq pagnes (25 francs), deux anneaux d'or (60 francs), trois bagues en argent (15 francs),

un bandeau de perles (4. francs), une ceinture de perles (1 franc) et une malle (5 francs). Sur les cinq pagnes, trois ont été donnés par Karfa et deux par le père de Fatouma Kamara à sa fille. Sur les deux anneaux d'or, un a été donné par Karfa et un par le père. Les bagues en argent et le bandeau de perles ont été donnés par Karfa, la malle par le père. Enfin la ceinture de perles (1 franc) a été achetée par la femme.

Tenin Kamara possède trois pagnes (15 francs), deux bracelets d'argent (30 francs), une bandeau de perles (4 francs), une ceinture de perles (1 franc), un chaudron (10 francs), deux marmites (8 francs), cinq calebasses (5 francs). Cela fait une valeur totale de 73 francs sur laquelle 15 francs d'objets ont été achetés par la femme et le reste donné par Karfa.

Dalafi Kamara est actuellement la femme favorite de Karfa. Elle possède un petit troupeau : deux vaches (575 francs), une génisse (50 francs), un veau (25 francs) et neuf moutons (95 francs). Tout cela lui a été donné par son premier mari qui était un Européen. Après le départ de celui-ci, elle épousa Karfa Kamara. Elle possède neuf pagnes (45 francs) dont cinq donnés par le premier mari et quatre par Karfa, deux anneaux d'or, dont un de 60 francs, donné par le premier mari et un de 40 francs donné par le second, quatre bracelets en argent (80 francs) donnés par le premier mari, un collier en argent (30 francs) idemjàeux bagues d'argent et deux épingles d'argent (22 francs) données par Karfa, un collier de perles (10 francs) et un bandeau de perles (4 francs) - donnés par Karfa, une malle (15 francs) donnée par le premier mari, ime chaudron (10 francs) donné par Karfa.

Tout cela fait une valeur totale de 761 francs.

Nous voici au bout de l'analyse de ce que possèdent, comme propriété particulière, les femmes de Karfa. Il en résulte que les femmes peuvent posséder en pécule des esclaves, du bétail, des objets meublants, des bijoux, sans compter leurs ustensiles de cuisine et leurs vêtements. Les plus riches femmes de Karfa possèdent tout cela, les plus pauvres ont au moins leurs vêtements, quelques malheureux bijoux en perles de verre par exemple

et leurs outils pour faire la cuisine. Quant à la façon dont elles se procurent ces divers objets, nous avons vu que c'est le mari qui leur en donne la plus grande partie, objets chers ou objets usuels. La famille de la femme, quand elle est riche, la dote aussi parfois au tnoment du mariage^ mais généralement en prenant cela sur ce qu'a payé le futur ^ si bien que c'est encore le mari qui, en définitive, a donné ici. Enfin quelques femmes, plus courageuses que les autres, prennent de temps en temps sur leur repos pour faire un petit champ de riz ou de tabac et, avec le produit, elles s'achètent des bestiaux ou de l'or. Quelques autres doivent une richesse relative à une cause accidentelle, à un premier mariage par exemple, ou bien même à une conduite déshonnète pendant l'absence du mari, conduite qui leur permet d'amasser de Targent. Mais finalement les deux sources principales du pécule pour la femme mariée sont, par ordre d'importance : 1" les cadeaux du mari; 2** le travail qu'opère la femme par elle-même à ses moments perdus. Quant à la conduite déshonnète de la femme pour se procurer de Targent, elle est rare, car le mari trompé a le droit de battre sa femme et de la renvoyer à sa famille, en se faisant restituer la dot qu'il a payée pour l'épouser. Néanmoins le cas se produit quelquefois sans que le mari punisse la femme.

Il nous faudrait maintenant examiner le pécule des enfants, fils et filles de Karfa Kamara, du moins des plus âgés qui, seuls, sont en mesure d'en posséder : ainsi un des fils de Karfa a été tirailleur et s'est enrichi puisqu'il a pu faire cadeau à sa mère de tiUes de bétail et de bijoux, mais cette énumération deviendrait fastidieuse, et il suffit de dire que fils et filles peuvent posséder tout ce qui constitue un pécule.

Passons aux frères et aux neveux : Karfa Kamara ne possède plus de frères, ils sont tous morts, mais il a des neveux qui habitent dans sa carrée de Faranah et dans son village de culture et font partie de sa communauté familiale, pas tous ses neveux du reste, — car quelques-uns se sont établis à part et vivent indépendants, — mais la plupart. Examinons la propriété péculiaire de ces derniers.

Faisons d'abord cette remarque, c'est que ces neveux, s'ils font partie de la communauté familiale de Karfa, ne font pas partie de la communauté de travail de la famille. En effet, nous allons voir qu'ils ont leurs ressources indépendantes de Karfa et ne doivent sur ses champs que dix-huit jours de travail par an. C'est là la différence, très importante, qui sépare les Dialonkés (Karfa est un Dialonké) des Malinkés et des Kissiens. Tandis que chez ces derniers tous ceux qui font partie du cercle familial (frères, fils, neveux, femmes esclaves), en un mot tous, sauf les clients^ doivent cinq jours sur six de travail à la famille, aux champs familiaux et, en revanche, sont nourris et entretenus par celle-ci ; chez les Dialonkés, le lien qui lie les neveux et les esclaves à la famille semble beaucoup plus relâché. Les neveux, par exemple, devront dix-huit jours de travail seulement par an à Karfa et à la famille, mais, d'autre part, devront se procurer eux-mêmes leur nourriture et leur entretien. Les esclaves ne devront que trois jours de travail par semaine à Karfa, mais en revanche vaqueront eux-mêmes à l'obtention de leur nourriture et à leur entretien. En un mot, neveux et esclaves chez les Dialonkés sont traités comme les Malinkés et les Kissiens ne traitent que leurs clients qui se rattachent à la famille par le lien de la clientèle, mais doivent se nourrir et s'entretenir eux-mêmes. Les neveux de Karfa sont donc placés plutôt sous le régime de la clientèle que sous celui de la famille, tandis que ses femmes et ses fils, eux, lui doivent leur cinq jours de travail sur six, comme chez les Malinkés et les Kissiens.

Voici d'abord Kanda Kamara qui occupe au village de culture de Karfa une case qui lui a été prêtée, mais non donnée par celui-ci. Kanda Kamara fait le métier de dioula. Actuellement il est parti pour Konakry avec six cents boules de caoutchouc. Il a deux femmes, trois enfants et un esclave homme.

Samba Kamara habite à Faranah, dans la carrée principale de Karfa et il occupe une case qui appartient à celui-ci. C'est un cultivateur. Il va au village de culture de Karfa pour travailler la terre, il travaille ses propres champs et aussi ceux de Karfa sur lesquels il doit dix-huit jours de travail par an en six fois.

c'est-à-dire trois jours chaque fois. Les dix-huit jours de travail, c est sa redevance au chef de famille qui le loge. Samba Kamara a quatre enfauls, quatre femmes, trois esclaves hommes, un esclave femme et deux esclaves enfants. Malgré cela, Karfa dit qu'il est obligé de le nourrir souvent, lui et sa famille, car il n'arrive pas à se suffire et quand ils n'ont plus de riz ils viennent lui en demander et il est obligé de leur en donner (voilà les avantages de la clientèle). Ce Samba Kamara est le fils d'un frère aîné de Karfa et de la première femme de Karfa qui a d'abord été la femme de son frère aîné.

Moussa Kamara^ troisième neveu, habite dans la carrée de Karfa à Faranah. Sa femme est morte. Il a quatre enfants dont un malade et pas d'esclaves. Il n'est pas riche. C'est un cultivateur. Il travaille pour se nourrir. Il travaille quelquefois pour Karfa, qui alors lui donne la nourriture pendant tout le temps que dure ce travail.

Keman Kamara^ quatrième neveu, habite le village de culture de Karfa à Koudébou. Il y occupe trois cases qui sont à lui. Il a trois femmes et trois enfants, pas d'esclaves. C'est un cultivateur et il travaille la plupart du temps pour lui. Pourtant il doit à Karfa dix-huit jours de travail par an en six fois. Keman Kamara, en revanche, participe à la distribution générale de riz et de viande de bœuf que fait Karfa, quand il fait commencer annuellement le travail aux champs. De plus, il est nourri lui et sa famille pendant les dix-huit jours qu'il travaille avec celle-ci pour Karfa.

Karfa Kamara^ cinquième neveu, portant le même nom que son oncle, habite le village de Koudébou, où il occupe quatre cases qui lui appartiennent. Il a deux femmes, quatre enfants, deux esclaves hommes, deux esclaves femmes, deux jeunes filles esclaves. Il possède un cheval. C'est un cultivateur qui fait ses champs, à part ceux de Karfa, sauf les dix-huit jours de travail qu'il doit à celui-ci par an avec sa famille et ses esclaves. Pendant ces jours-là, ils sont tous nourris par Karfa et reçoivent même des kolas et du tabac.

Baxidiongou Kamara^ sixième neveu, habite le village de Kou-

débou où il occupe une case qui lui appartient en propre. Il a une femme et une fille, pas d'esclaves. C est un cultivateur qui doit à Karfa les dix-huit jours de travail par an, aux mômes conditions que les autres neveux.

Binti Kali Mara, fils d'une sœur de Karfa, a quatre femmes, deux filles, deux frères dont l'un est célibataire et dont l'autre a une femme et une fille. — Il possède aussi deux esclaves femmes : en tout treize personnes dans sa carrée. C'est un cultivateur qui habite à Koudébou et y occupe trois cases qui sont à lui. Il doit à Karfa le travail six fois par an, avec toute sa famille, mais seulement un jour chaque fois, soit six jours en tout et non plus dix-huit jours. Cela vient de ce qu'étant seulement fils de sœur de Karfa et non pas fils de frère, il n'est pas considéré comme un parent, mais comme un simple client. Dès lors, il rentre dans le droit de ceux-ci. Du reste, pendant ses six jours de travail avec toute sa familia sur les terres de Karfa, celui-ci le nourrit, lui et ses travailleurs.

Passons maintenant aux esclaves de Karfa et à leur propriété péculiaire. — Nous serons amenés, en traitant cette propriété, à traiter aussi de la question du salaire. Du reste, cette question a commencé à être traitée avec la famille même de Karfa, avec ses neveux, dont nous venons de voir les obligations et les droits. Elle va se poser plus fortement encore avec les esclaves.

Karfa possède une quarantaine d'esclaves en trois familles : la première est celle de Manti Karfa qui est un captif de case. — Il faut dire tout de suite que, chez le noir de Guinée, il y a deux espèces d'esclaves, le captif dit de case et le captif dit de guerre ou de traite. Le captif de traite est le captif nouveau, le captif qu'on vient d'acheter. Il peut être revendu par son maître, tandis que le captif de case qui est fils du captif de traite ou d'un captif de case ne peut être vendu. — A la première génération le captif de traite devient donc captif de case. C'est là un point important. Ajoutons que le captif de case est considéré comme faisant partie de la famille et, comme tel, est généralement très bien traité. Il vit du reste, quand son maître n*est pas un gros chef, absolument de la même vie que celui-ci.

Donc Manti Karfa est un captif de case, ou esclave de premier rang. Il demeure dans le village de culture de Karfa à Koudébou et y occupe six cases qui sont à lui.

Sa famille comprend huit personnes, deux femmes, trois enfants, sa mère, un esclave homme. Ainsi, comme nous Tavions déjà dit, un esclave peut posséder lui-même des esclaves, comme il possède un troupeau, des champs, de Targent, etc.

— De plus, Karfa lui a confié pour les faire travailler sept esclaves nouveaux de traite ou captifs que nous retrouverons tout à rheure.

Manti Karfa est un cultivateur. Il possède d'abord un petit troupeau (deux bœufs, une vache, cinq chèvres), puis ses champs.

11 travaille trois jours par semaine pour Karfa. C'est là sa redevance d'esclave (cent cinquante-six jours par an). Naturellement, ces jours-là, il travaille pour Karfa avec toute sa familia. Les quatre autres jours de la semaine, il travaille pour lui-même, pour se procurer sa nourriture et celle de ses gens. Karfa Kamara ne lui doit rien pour celle-ci, puisqu'il lui laisse le temps de travailler pour se nourrir. Mais il lui donne de temps en temps un vêtement.

La condition des esclaves cultivateurs, on le voit, n'est donc pas dure, pas plus que celle des captifs de case non cultivateurs. C'est du reste parmi ses captifs de case et non parmi les membres de sa famille que Karfa choisit son intendant général.

Nous avons dit plus haut que les captifs de case ne peuvent être vendus et ainsi rejetés hors de la famille qui les possède. En revanche, la loi indigène ne permet ni aux captifs de traite ni aux captifs de case, — c'est-à-dire en général à aucun esclave

— de se racheter, quel que soit le degré de richesse auquel il puisse être parvenu. Mais les Français ont changé cela et désormais tout captif peut quitter son maître avec ou sans rachat. Cependant la jurisprudence actuelle des commandants de cercle admet généralement que l'esclave qui veut quitter son maître sans en être maltraité et sans avoir aucune raison spéciale à fournir, doit indemniser celui-ci et lui verser sa valeur (150 ou 200 francs). Ainsi les Français, en même temps qu'ils ont pro-

LA PROPRIETE CHEZ LE NOIR D£ HAUTE GUINEE. / i

hibé par les peines les plus sévères le trafic des esclaves (vente ou achat), ont fait passer dans les mœurs indigènes le droit pour celui-ci de se racheter — et ont même en fait imposé souvent aux maîtres la libération de leurs esclaves sur simple demande de ceux-ci, sans aucune indemnité.

La deuxième famille d'esclaves que possède Karfa Kamara est celle de Négué Limba. — C'est un captif de case qui demeure au village de culture de Karfa et y occupe deux cases qui sont à lui. Il a une femme, un fils et un frère marié mais sans enfants — en tout une carrée de cinq personnes. Il ne possède pas de bétail, mais fait des champs. Il travaille trois jours par semaine pour son maître et quatre jours pour lui-même, comme le précédent, et doit subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille.

La troisième famille d'esclaves que possède Karfa est celle de Biana Moussa qui habite à Koudébou et y occupe cinq cases qui sont à elle. Biana Moussa a deux femmes, deux fils, six filles, deux frères mariés, mais sans enfants. Enfin quatre autres esclaves de Karfa, dont deux vieilles femmes, habitent avec lui, ce qui fait dix-neuf personnes.

Biana Moussa est un cultivateur. Il n'a pas de bétail. Il doit à Karfa ses trois jours de travail par semaine avec toute sa famille. C'est du reste, dit Karfa Kamara, un paresseux.

Nous avons dit plus haut que Karfa Kamara possédait sept captifs de traite ou esclaves nouveaux acquis par lui avant l'arrivée des Français dans le pays (c'est-à-dire avant 1893) et qu'il les avait confiés pour les faire travailler à un captif de case, Nanti Karfa. Ils font partie de la carrée de celui-ci et comme tels travaillent trois jours par semaine pour Karfa Kamara avec Nanti Karfa et sa famille. Les quatre autres jours, ils travaillent pour Nanti Karfa, qui en revanche doit les nourrir et les habiller et peut lesmariei entre eux.

Ces captifs de traite ont à eux péculiairement :

V Les habits qu^on leur a donnés;

2® Leurs grigris, bracelets en cuir, bagues en cuivre, couteaux, ceintures, musettes, sacs, etc. ;

d"" Leurs femmes, quand ils sont mariés.

Quant aux cases où ils habitent, elles appartiennent à Manti Karfa. Il y a parmi ces esclaves un couple marié sans enfants et cinq hommes célibataires.

De même, parmi les quatre esclaves de Karfa qui habitent avec Biana Moussa, il y en a deux qui sont des captifs de traite : ce sont deux hommes âgés, un veuf et un célibataire. Us font partie de la carrée de Biana Moussa, travaillent avec celui-ci trois jours par semaine pour Karfa Kamara et trois jours pour Biana Moussa et sont entretenus par celui-ci.

J'ai dit plus haut que, d*après la coutume indigène, les captifs de traite pouvaient être revendus. Mais les Français, en prohibant la vente et Tachât des esclaves, ont mis en fait les captifs de traite sur le même pied que les captirs de case qui, eux, ne peuvent être revendus.

Nous en avons fini avec les esclaves et leur propriété, mais il nous reste à voir celle des hommes libres qui sont sous la clientèle de Karfa Kamara. Karfa possède, dans son village de culture de Koudebou, deux familles d'hommes libres, ses clients, qui y habitent.

Il y a d'abord celle de Soulé Diakitc, cultivateur. Il occupe cinq cases et a vingt personnes avec lui. Bokary, chef de la deuxième, a trois femmes et cinq fils. C'est un cultivateur. Il occupe trois cases; il n'a ni esclaves, ni bétail.

Les cases occupées par ces familles sont à elles et non à Karfa, car elles les ont construites. Soulé Diakité et Bokary doivent à Karfa le travail sur ses champs avec toute leur carrée six fois par an, mais un jour seulement chaque fois, ce qui ne fait que six jours en tout. Karfa les nourrit pendant ces jours de travail, leur donnant du riz, de la viande, du sel, des kolas, du tabac, etc. En dehors de cela, ils travaillent pour eux-mêmes et ne doivent rien d'autre à Karfa.

Notons que Binti Kali Mara, fils de sœur de Karfa, que nous avons vu plus haut, considéré non comme un parent de celui-ci, mais comme un simple client, prend place à côté de Soulé Dinkoté et de Bokary.

En résumé, la carrée de Karfa offre, au point de vue du travail

sur les champs familiaux, trois catégories de personnes : l"" les femmes et les enfants de Karfa qui doivent cinq jours de travail sur six au chef de famille et sont, en revanche, complètement entretenus par celui-ci ; 2^* les esclaves, qui doivent trois jours de travail sur six aux champs familiaux, mais se nourrissent et s*entretiennent eux-mêmes, grâce à leur travail des trois autres jours ; 3"* les proches parents ou neveux, fils de frères qui travaillent seulement dix-huit jours par anpour lui et ne sont nourris que pendant ces dix-huit jours; l^° les clients, parents éloignés ou étrangers, qui ne travaillent que six jours par an pour Karfa et ne sont nourris que pendant ces six jours.

En réalité, il n'y a que la première catégorie qui fasse partie de la carrée aussi bien au point de vue travail qu'au point de vue familial. Les trois autres catégories (esclaves, neveux, clients) ont leur travail principal et leurs ressources alimentaires en dehors de la carrée et en font partie au point de vue familial seulement.

Nous avons déjà dit qu'il n'en était pas de même chez les Malinkés et les Kissiens et nous les verrons en détail plus loin. Là, les femmes, les fils, les frères, les neveux, les esclaves travaillent cinq jours sur six sur les champs familiaux et, en revanche, sont complètement entretenus par la famille. Les clients seuls, tout en en faisant partie au point de vue familial, ont leurs ressources alimentaires en dehors d'elle.

Avant de quitter la carrée de Karfa Kamara, ajoutons encore qu'il a dans sa clientèle un forgeron et un griot. Pour le forgeron nous avons analysé sa situation, au chapitre Travail, comme forgeron dépendant, et nous n'avons pas à y revenir. Quant au griot, il s'appelle Mamadi Kéli. Il habite à Faranah dans une carrée indépendante. Célibataire, il vit avec sa mère et deux frères également non mariés. Il possède un petit troupeau (deux bœufs, une vache) et ne fait pas de champs. Il n'exerce donc que son métier de griot qu'il fait avec ses frères.

Karfa leur donne la nourriture et l'habillement. Tous les jours ils viennent manger chez lui à ses côtés. En revanche, ils lui font de la musique toutes les fois qu'il le désire et ([uand il

est en voyage, raccompagnent en jouant dubalafeu ou de la guitare.

En dehors de ces rapports avec Karfa, ils vont faire ce qu'ils appellent des salutations aux gens riches du pays, aux gros chefs de carrées. Celui qui est ainsi salué accepte la musique, donne un mouton et des kolas. Quelquefois il se récuse. Le métier, paralt-il, rapporte beaucoup.

Les griots servent aussi aux commissions de leur patron, comme le forgeron.

Nous avons fini de passer en revue les personnes dépendant de Karfa Kamara, faisant partie de sa carrée, avec leur propriété particulière. Mais nous savons déjà que tous les parents de Karfa ne dépendent pas de lui : ainsi un de ses neveux, fils de frère, Zoumani Kamara, a quitté Karfa, Tannée dernière, pour fonder une carrée à part à Faranah et y vivre indépendant. Il a avec lui cinq femmes, trois fils, deux filles, un frère célibataire qui la suivi, une esclave femme, soit en tout treize personnes. Le seul désir de l'indépendance, le seul vouloir d'être chef de carrée & son tour, a poussé Zoumani Kamara à cet établissement. D'autres parents de Karfa Kamara, proches ou éloignés, sont dans le même cas. Néanmoins la carrée de Karfa Kamara groupe encore deux cent dix-sept personnes. Il est vrai que c'est celle d'un chef de provmce.

Famillk de Savon Kamara, au point de vue de la propriété. — Nous allons maintenant examiner, au même point de vue de la propriété, quelques familles autres que celles de Karfa Kamara. Cet examen, en efi'et, nous donnera quelques détails nouveaux sur la situation des choses et des gens en Guinée française. Prenons, par exemple, la carrée de Sayon Kamara. Sayon Kamara est un Dialonké comme Karfa Kamara, chef de carrée à Faranah. Nous allons examiner ses propriétés et celles des personnes de sa carrée.

Sayon Kamara a sept femmes, cinq enfants, deux esclaves (un homme âgé et une jeune fille), enfin un frère marié sans enfants.

LA l'HOPRlÉTÉ CHEZ LE NOIR DE HAITK r.UI.NÉE. 81

Sayon ne possède ni kolatiers, ni orangers. Il avait un troupeau, mais il Ta donné à sa mère qui ne demeure pas avec lui, appartenant à une autre carrée. Il fait des champs. Il en possède deux au bord du Niger, un où il sème cette année du fonio, un autre où il sème du riz. Sayon Kamara fait travailler à ces champs toutes ses femmes (moins sa favorite) et ses deux esclaves. Quand tout le monde est aux champs, c'est Sayon Kamara qui dirige lui-même et surveille le travail, mais quand il n'est pas là, c'est le vieil esclave Samba Kourouma qui le remplace; notons ce trait de mœurs : Sayon ne se fait pas remplacer comme directeur du travail par la plus Agée de ses femmes, mais par le plus ancien de ses esclaves. De même, chez Karfa Kamara nous avons vu que l'intendant, surveillant de la culture et distributeur des grains, était un esclave.

Sayon Kamara a des ressources accessoires : d'abord il sert de représentant au chef de province, Karfa Kamara, dont il n*est du reste pas parent et cette fonction lui rapporte de beaux cadeaux. Ensuite, au moment du paiement, de l'impôt à l'administration française (février, mars), il envoie son frère et ses esclaves recueillir du caoutchouc dans la brousse. Il les y envoie même encore une autre fois dans l'année, cela pendant vingt jours de suite chaque fois. Cette cueillette lui rapporte 65 francs chaque fois, soit 130 francs annuellement. Du reste, presque tous les indigènes s'y livrent au moment de l'impôt. Ils. ne le faisaient pas jadis, mais depuis que le caoutchouc est recherché avec une telle avidité et payé à si haut prix par les commerçants européens, on va le récolter usuellement dans la brousse pour payer l'impôt.

Voilà les ressources de Sayon Kamara et ses propriétés. Examinons maintenant celles de chaque personne de sa carrée.

Teni Tatara la première femme de Sayon Kamara, possède cinq pagnes (50 francs), des bijoux d'or (25 francs) et d'argent (20 francs), une filière d'ambre (45 francs), un bandeau do perles (3 francs), une malle (15 francs), une marmite et un chaudron (25 francs), trois poules (3 francs).

Los pagnes, le bracelet d'argent, la filière d'ambre, le bcan-

82 LE NOIR DE Gl INÉE.

deau de perles, la marmite et le chaudron lui ont été donnés par son mari, mais c'est elle-même qui a acheté son anneau d'or, sa malle et ses poules (en tout 43 francs). Elle Ta fait en cultivant pour elle un petit champ d'arachides, non loin de la carrée et en allant vendre au marché sa récolte. Elle a fait aussi un petit champ de coton dont elle a fait filer le produit par le tisserand et elle a donné Tétoffe à son mari, pour qu'il s'en fasse un boubou. D'après Savon, les femmes dialonkées doivent à leur mari cinq jours de travail sur six. Le sixième jour, elles peuvent, à leur choix, se reposer ou travailler pour leur compte.

Au sujet des pagnes (grandes pièces d'étoffe qui servent de vêtement aux femmes) Sayon Kamara en fait une distribution î\ ses femmes aux trois grandes frtes de Tannée, au Ramadan, à la fête Douki et à la fête Dioubendé. A chacune de ces fêtes, il donne quatre pagnes à chaque femme. Chacune de celles-ci en reçoit donc 12 par an. Les pagnes de Teni latara proviennent de ces distributions.

Pore Samoura, seconde femme de Sayon, possède cinq pagnes (55 francs), dont trois donnés par le mari et deux acquis par elle, un bracelet d'argent (15 francs), une filière d'ambre de 35 francs, un grosse perle ronde de 5 francs, un collier et un bandeau de perles faisant 7 francs, un mouchoir de tète de 2 francs, une malle de 10 francs, une marmite et un chaudron (15 francs), cinq calebasses (10 francs), quatre poules (4 francs). Tout cela fait une valeur de 158 francs. Là-dessus elle a acheté pour 32 francs et son mari lui a fait cadeau du reste. Pore Samoura travaille un peu pour elle : elle fait quelques arachides et un peu de riz à part.

Koria Oulari possède à peu près la même chose que les femmes précédentes : des pagnes pour 35 francs, des bijoux pour 69 francs, une malle de 15 francs, des ustensiles de cuisine pour 15 francs, deux poules (2 francs), en tout 139 francs. Làdessus elle a acheté elle-même pour ï9 francs de ces objets. Elle fait de petits champs de patates, de riz d'eau, d'arachides et presque toutes les femmes dialonkées, dit Sayon, font comme

elles. Quant aux femmes malinkées,elles ont la spécialité de faire de petits jardins où elles font pousser des oignons et des épi- *nards qu'elles vendent au marché.

Minata Samoura possède pour 86 francs d'objets.

Houssokoura Samoura en possède pour 236 francs. Elle a été la femme d'un Européen avant d'être celle de Sayon Kamara et son premier mari lui a laissé pour 160 francs de bijoux d'or et d'argent. Elle fait aussi de petits champs pour elle-même.

Minata Oulari possède pour 201 francs d'objets. Elle en a acheté pour kb francs, avec son argent.

Diendi Samoura n'en possède que pour 76 francs. Elle aussi fait de petits champs.

Passons aux esclaves. Samba Kourottma, le vieil esclave, possède à lui les deux cases où il loge et qu'il a construites auprès dès champs de son maître. Il a des vêtements dont Sayon évalue la valeur à 25 francs. Parmi ces vêtements, les uns lui ont été donnés par son maître, les autres ont été achetés par lui-même. Il possède en outre quelques poules qu'il s'est achetées^ un petit champ de manioc, un petit champ de riz et un petit champ de foins qu'il s'est fait. La récolle de ces trois champs peut valoir anuellement 35 francs

Samba Kourouma travaille cinq jours sur six pour Sayon. Le sixième jour il se repose ou travaille pour lui-même. En revanche, c'est Sayon qui nourrit Samba : celui-ci vient deux fois par jour à Faranah pour manger avec son maître. Quant à Thabillement, Sayon en fournit la moitié. En plus, si Sayon tue un bœuf, il doit en donner la tête à Samba ; — il lui doit encore un fusil à pierre pour surveiller et protéger ses champs, chasser les voleurs et les singes, un sabre, une hache, une matchette, un daba par an. Mais tous ces objets fournis par le maître doivent servir seulement pour les cultures du maître. Pour ses cultures à lui. Samba Kourouma doit se procurer ses outils.

Enfin Sayon doit fournir une femme à son esclave et payer sa dot. Généralement on achète une captive de 150 ou 200 francs qu'on donne à l'esclave. Les enfants qui peuvent survenir seront captifs de case et appartiendront à Sayon.

H\ ].E NOIR T)E (UHNÉE.

En revanche, Samba Kourouma doit apporter le bois sec qui est nécessaire à la carrée de son maître pour faire la cuisine et chauffer. Si Sayon fait une construction, Samba est tenu de venir y travailler. 11 fait les commissions de Sayon. S'il tue une bête, il on donne une cuisse à son maître. S'il tue un éléphant, il lui doit les deux défenses.

En résumé, la différence qu'il y a entre l'esclave de Sayon et ceux de Karfa Kamara, c'est que ceux-ci ne doivent à leur maître que trois jours de travail sur six, ont trois jours de travail à eux, mais doivent se procurer leur nourriture. L'esclave de Sayon doit cinq jours de travail suc six, n'a qu'un jour libre k lui, mais est nourri par son maître. C'est donc la coutume malinkée qui domine chez Sayon Kamara quoiqu'il soit lui-même Dialonké.

Quant à la jeune fille esclave, Fatouma Kamara, Sayon Ta donnée à sa mère, mais elle lui reviendra à la mort de celle-ci. En attendant, Fatouma sert la mère qui l'habille et la nourrit.

Voyons maintenant la situation du frère que Sayon Kamara a chez lui. Ce Solémani Kamara est cultivateur, il travaille pour lui-même : il fait du riz, des arachides, du fomo, «lu manioc, des patates, ce qui lui permet de se nourrir avec sa femme. Sayon ne lui donne que le logement et quelques habits. Tout ce que Solémani Kamara et sa femme doivent à Sayon, c'est d'aller lui chercher du caoutchouc dans la brousse une fois par an. Ils lui en rapportent pour 30 ou 33 francs. Sayon leur donne de la viande quand il tue un bœuf. Il prête un fusil à son frère pour que celui-ci apprenne à chasser.

En résumé, Sayon ne donne guère à son frère que l'habitation et celui-ci le paye en caoutchouc recueilli dans la brousse. Ce sont là des relations de travail encore moins étroites que celles de Karfa Kamara et de ses neveux qui au moins travaillent dix-huit jours par an sur ses champs.

Famille de Mamadi Mara. — Examinons encore, toujours au point de vue de la propriété, une dernière famille, celle de Mamadi Mara chef du petit village de liberté de Confluent, et Kis-

sien d'origine. MamadiMara a trois femmes, trois fils, trois frères mariés, trois clients hommes libres, pas d'esclaves.

Les frères de Mamadi Mara sont Hamadi Kourenna qui a une femme et un fils, KaléfaBérésé qui a une femme et trois enfants, Moussa Amara qui aune femme et pas d'enfants. Mamadi Mara me dit que chez les Kissiens la règle est que les frères et les neveux travaillent cinq jours sur six pour le frère aîné, le chef de la carrée et de la famille, et en revanche sont nourris par celui-ci. Mais quant à lui, Mamadi Mara, il laisse, dit-il, ses frères travailler comme et quand ils veulent sur ses champs. Il reconnaît cependant que le travail qu'ils lui donnent constitue bien en fait leur principal travail. Les jours où ils ne travaillent pas pour lui, les frères de Mamadi Mara font de petits champs à côté des siens. Le produit de ces champs leur serl à s'habiller, à acheter des fusils, à acheter des bijoux pour leurs femmes, etc. Quant à leur nourriture et à celle de leur famille, elle est assurée, nous l'avons vu, par le chef de la carrée.

Mamadi Mara a également trois hommes libres chez lui comme clients. Ce sont Varfa Kandé qui a une femme et un fils, Mamadou Si, marié, sans enfants, Violadia Kourouna idem. Ces trois hommes, qui ne sont pas riches, travaillent pour eux-mêmes et doivent se nourrir. Mamadi Mara ne leur donne que le logement et eux ne lui doivent que de petits services, comme de l'aider s'il vient un passager, d'aller couper de la paille quand il veut recouvrir ses cases, de lui apporter du bois etc. Si le commandant du cercle demande des porteurs à Mamadi Mara, en tant que chef de village, il choisira pour sa part personnelle, familiale, parmi ces clients.

Il est à noter pourtant qu'ils lui doivent un jour de travail par an, mais comme le reste du village. En effet, en qualité de chef de village, Mamadi Mara a droit à ce qu'un jour par an tous les habitants du village viennent travailler sur ses champs. Ce jour-là, du reste, Mamadi Mara nourrit bien ces travailleurs : il tue un bœuf, une chèvre ou un mouton ei distribue du riz

Quant aux femmes, celle des frères de Mamadi Mara, comme

les siennes propres, ce sont elles qui font les arachides, car Mamadi Mara, de son côté, et ses frères, de Tautrcne cultivent que le riz et le fonio. Les femmes de Mamadi Hara cultivent ses arachides et font la sauce et les femmes de ses frères cultivent les arachides de ceux-ci et font leur sauce. De même, quand Mamadi Mara veut des graines d'arachides à manger, il en demande à ses femmes qui doivent lui en fournir et quand ses frères en veulent, ils en demandent aussi à leurs femmes. Ces femmes, ici, doivent donc fournir tout ce qui est assaisonnement.

Résumé. — En résumé, nous venons devoir d'autres conditions des parents, des esclaves en Haute Guinée. Le principe le plus général, celui des Malinkés, des Kissiens, c'est que les frères, les neveux, les esclaves fassent partie de la famille au point de vue travail; ils doivent à celle-ci tout leur temps, sauf le jour de repos général et, en revanche, sont complètement entretenus par elle. Le principe dialonké, au contraire, semble être de traiter les frères, les neveux comme de simples clients, rattachés au travail de la famille par un lien très lâche (dix-huit jours de travail par an). De même ici les esclaves sont de simples clients, mais doivent un assez lourd prélèvement de travail à la famille à laquelle ils appartiennent (trois jours de travail sur six, c'est-à-dire la moitié de leur temps). En un mot, on observe chez les Dialonkés une sorte de relâchement des liens de la famille, qui n'existe pas plus à l'est chez les Malinkés.

Nous avons passé en revue toute la propriété du noir de Haute Guinée, la propriété immobilière et la propriété mobilière, la propriété familiale et la propriété péculiaire, le salaire, etc., et nous avons vu en môme temps, et par conséquence, la situation des différentes classes de gens au point de vue du travail et au point de vue de la propriété, femmes, frères, neveux, esclaves, clients, etc. Nous en avons donc fini avec la propriété entière, et toutes ses conséquences. Nous terminerons le chapitre en disant quelques mots de l'épargne.

L ÉPARGNE. — C'est en bestiaux que le noir aime surtout à mettre ses économies. Quand il a un excès de produit ou qu'il

LA PHOPRIÉTÉ CHEZ LE >01H DE IIAITE r.UlKÉE. 87

s'est procuré de l'argent par la vente de Vivoire provenant de la chasse, il achète immédiatement des têtes de bétail et on comprend qu'il aime ce genre d'épargne, puisque c'est de l'épargne qui fructifie et se reproduit d'elle-même. C'est grâce à ce bétail que le chef de famille pourra acheter des femmes à ses fils et qu'il pourra distribuer de la viande à toute sa carrée les jours de grande fête. Quelquefois l'argent disponible est mis en or. Le noir aime beaucoup en effet ces anneaux d or grossièrement tordus, sous la forme desquels ce métal est, ici, mis dans le commerce, et en achète volontiers même à des prix très élevés. Néanmoins le grand placement de Tépargno du noir de Haute Guinée en particulier et de Guinée française en générai, est encore, par-dessus toutes choses, le bélail.

Maintenant que nous avons vu la propriété, passons à sa transmission et à la famille.

LA FAMILLE ET L'HÉRITAGE DANS LA HAUTE GUINÉE EN PARTICULIER ET DANS L'AFRIQUE OCCIDENTALE EN GÉNÉRAL.

Nous mettons ensemble la transmission de la propriété et la famille, parce que la transmission de la propriété la plus importante, en Guinée française comme partout ailleurs, est l'héritage, et parce que Théritage est une de s caractéristiques les plus essentielles du genre de famille. Elle est si essentielle que c'est d'après elle que Le Play a distingué ses trois espèces de familles. Actuellement la science sociale cherche dans le mode d'éducation une autre caractéristique fondamentale pour le classement des familles et des sociétés, mais Théritage n'en reste pas moins une caractéristique de tout premier ordre pour ce classement, et c'est pour cela que nous allons traiter dans le même chapitre de l'Héritage et de la Famille.

On a déjà pu s'apercevoir, d'après ce qui a été dit en passant aux chapitres précédents (frères vivant ensemble avec leurs familles respectives sous la direction de Talné, neveux vivant avec Toncle paternel), que la famille du noir de Guinée française est patriarcale. Il nous faut insister sur ce point justement parce qu'un collaborateur du plus grand mérite de la science sociale, M. Armand de Préville, a, dans ses belles études sur les populations africaines, rangé la famille noire

LA FAMILLE ET l'iIÉH1TA(;E DANS LA IIAL TE GUINÉE. 89

dans le genre instable. Certes les études àe M. Armand de Préville sur l'Afrique sont magistrales et restent un solide point de départ à quiconque voudra étudier l'ensemble géographicosocial du continent africain, mais le défaut en est que M. Armand de Pré ville a travaillé sur les récits des voyageurs, sans aller lui-même en Afrique. Une base d'études aussi fragile ne donne que plus de mérite aux résultats obtenus, mais explique aussi Terreur dans laquelle est tombé l'éminent sociologue au sujet du classement de la famille noire. Comme l'opinion de M. Armand de Préville sur ce point a été adoptée par la science sociale, à défaut d'affirmations contradictoires et d'études surplace, il importe d'autant plus d'insister sur la patriarcalité de la famille du noir de Haute Guinée en particulier, de Guinée française et d'Afrique occidentale en général.

Parlons d'abord de l'héritage, et voyons comment il est réglé chez le noir de Haute Guinée. Nous allons passer, en revue à ce sujet les différentes races de la Haute Guinée, plus quelquesunes du reste de la Guinée française et même de l'Afrique occidentale sur lesquelles nous avons des renseignements.

L'héritage chez le Malinké. — Chez le Malinké, qui occupe toute la Haute Guinée, l'héritage familial va au premier frère puîné du défunt ; donc à l'homme le plus âgé de la carrée après lui. S'il n'y a pas de frères, l'héritage familial va au fils aîné du défunt. S'il n'y a pas de fils, il passe aux neveux fils de frères. S'il n'y a pas de neveux, l'héritage va au plus proche des parents éloignés du défunt. S'il n'y en a pas, il passe au chef de village.

Quant aux biens péculiaires et particuliers du défunt, ils vont par parts égales à chacun de ses fils.

Kn résumé, l'héritage familial, les biens patrimoniaux passent au plus âgé de la carrée. Quant aux biens péculiaires, infiniment moins importants, ils passent par parts égales aux fils.

Telle est la règle. Il faut ajouter toutefois qu'il y a quelquefois dispute entre le frère héritier légitime et le fils aine du défunt, surtout si celui-ci est en Age de s'établir et trop autori-

9() LE NuiK DE c;i;iNÉi::.

taire pour vivre sous le commandement de son oncle. En ce cas, le fils aîné se sépare de la carrée. Il emmène ses frères et avec eux les bestiaux, les esclaves, les espèces. Pour Toncle, il reste dans la carrée en possession de celle-ci, des cases, du mobilier meublant, des femmes du défunt et de ses armes. S'il y a des chevaux, on les partage également entre l'oncle et le neveu. S'il n'y en a qu'un, c'est le fils aîné qui l'emmène. Ajoutons, du reste, que cette séparation de la famille en deux est rare chez le Malinké et que, la plupart du temps, elle reste unie sous l'autorité du frère puiné du défunt.

L'héritage chez les Kissiens, — Les Kissiens occupent, au sud de la Guinée française, le cercle de Kissidagou (mot à mot : ville, forteresse des Kissiens), le secteur militaire de Bamba et aussi la province du Séradou, au sud-est du cercle de Faranah. ils sont environ 100.000 dans le cercle de Kissidougou, 125.000 dans le secteur de Bamba, 3.000 dans le cercle de Faranah. Ce sont d'excellents cultivateurs comme les Malinkés et les Banibaras. Ils font principalement du riz et cultivent aussi le coton pour leur habillement. Chez eux, c'est le frère puiné du défunt, Talné de tous les frères qu'il laisse, qui hérite de tout le bien patrimonial. A défaut de frères, le fils aine du défunt hérite de ce bien, comme chez les Malinkés. A défaut de fils, les neveux.

L'héritage chez les Guerzés, — Les Guerzés occupent le sudest du cercle de Beyla, donc l'extrême sud^est de toute la Guinée française. Ce sont des cultivateurs qui font surtout du riz et du coton. Mais ils ne font pas d'arachides, parce qu'ils ont chez eux et surtout dans la grande forêt du Libéria et de la Côte d'Ivoire, au sud de leur territoire, de l'huile de palme en quantité. Pour l'héritage, c'est le premier frère puiné du défunt qui hérite du bien patrimonial. Quand il n'y a pas de frères, c'est le fils aîné; quand il n'y a pas de fils, c'est l'ainé des neveux. Quand il n'y a ni frères, ni fils, ni neveux, le gargara (roi du pays) fait appeler le plus proche des parents éloignés et lui remet l'héritage. S'il n'y en a pas, c'est lui qui hérite.

Quant aux biens péculiaires du défunt (qu'il faut toujours

LA FAMILLE KT L UÉRlTAtiE DANS LA HAUTE GUINÉE. 91

distinguer avec soin des biens patrimoniaux, du bien familial), ils vont à ses fils, mais non par parts égales : l'alné a le plus, puis le suivant, puis cela descend ainsi jusqu'au dernier.

Ainsi les biens patrimoniaux au frère puiné, les bien péculiaires aux fils.

Quelquefois, à la mort du chef de famille, si son fils aine est grand, il ne peut s'entendre avec son oncle qui hérite. Alors il va fonder une carrée à part et s'y établir avec ses frères, emmenant une partie de l'héritage (bestiaux, esclaves, etc.). Hais c'est rare, car les Guerzés ont le sentiment familial et l'esprit de discipline familial très développé.

L'héritage chez les Bambaras. — Les Bambaras sont une population de race mandé plus connue que les Malinkés et depuis plus longtemps. 11 y en a très peu en Haute Guinée française. Leur masse habite le Soudan français, qui forme actuellement la colonie du Haut Sénégal-Niger. Les Bambaras ou Bamanas sont importants comme représentants significatifs de la famille mandé, et quoiqu'ils n'intéressent pas terri torialement la Guinée française, nous allons dire un mot de la façon dont se fait chez eux l'héritage.

Notons d'abord que les Bambaras sont des cultivateurs presque purs, comme les Malinkés. Ils font surtout du mil, du gros mil {bimbiri) et du petit mil {sanion). Ce mil est supérieur à celui qu'on cultive en Guinée française et qu'on appelle kendé. Les Bambaras font aussi un peu de riz et en outre du maïs, du manioc et des patates. Ils font aussi beaucoup d'arachides dont ils extraient l'huile avec laquelle ils confectionnent leurs sauces.

Quant à l'héritage, voici ce qui en est : quand un chef de carrée meurt, c'est le frère puîné qui hérite du bien patrimonial, qu'il doit gérer du reste comme représentant de la famille et dans l'intérêt de tous.

Quand il n'y a pas de frères, le fils aîné hérite : il hérite de tout le bien patrimonial, sauf des bestiaux et des espèces qui sont divisés également entre tous les fils et viennent grossir la propriété péculiaire de chacun. Du reste, cela revient au même que si bestiaux et espèces restaient au fils aine en sa qualité de chef

1)2 LE NOIK DE flUJNÉE.

de famille. En effet, s*ils lui restaient, il les emploierait à acheter des femmes à ses frères. Comme ils ne lui restent pas et vont directement à ceux-ci, ce sont eux aussi qui paient directement leurs femmes.

Quant aux femmes du défunt, elles sont également partagées, théoriquement, entre tous les fils. Mais comme il serait déshonnète qu'elles allassent réellement aux fils, c'est-à-dire à leurs fils, on les partage entre les petits-fils de la carrée (fils du fils aîné et fils des fils cadets).

Ajoutons que si, avant sa mort, le chef de carrée veut qu'une de ces jeunes femmes passe à son fils aîné, il emploie le moyen de la vente pour la lui donner.

Enfin quand c'est, faute d'un frère du défunt, le fils aîné qui hérite, les fils cadets, s'ils sont en âge de s'établir, se séparent souvent de lui et vont fonder chacun une carrée indépendante. Ils les établissent non loin de la carrée quittée et même généralement se groupent autour, si c'est possible, mais ils sont indépendants. En revanche, cela ne se produit pas quand il y a un frère puiné du défunt et qu'il prend le commandement : alors on reste dans la carrée sous son autorité. En résumé, il résulte de ceci que l'essaimage de la famille se fait seulement quand il n'y a plus de frères du défunt et quand, en conséquence, c'est le fils aîné qui hérite.

Ainsi chez les Malinkés, Kissiens, Guerzés et Bambaras, nous trouvons le même système successoral : la transmission totale des biens familiaux de frère aîné à frère puiné et, à défaut de frères, à fils aîné. Du reste, ce système successoral n'est pas particulier à la Haute Guinée française. Nous le retrouvons dans tout le nord et l'ouest de la Côte d'Ivoire.

Vhéritage chez les Mandés-Dyoulas de Séguéla. — Chez les Mandés-Dyoulas de Séguéla c'est le frère le plus âgé parmi les frères puînés du défunt qui hérite; à défaut de frères, ce sont les fils en commençant par le plus âgé. Mais ce qu'il y a de plus curieux ici, c'est que, s'il n'y a ni frère, ni fils, ce n'est pas le neveu fils de frère le plus âgé qui hérite. Il y a division de l'héritage : les biens péculiaires du défunt vont à ses filles par

LA FAMILLE ET LyÉRITAGE DANS LA HAUTE GlINÉE. 93

parts égales et les biens patrimoniaux sont partagés entre les neveux.

L'héritage au pays de Kong et de Djimini, — Chez les Mandé-Dyoula du pays de Kong et de Djimini, « à la mort du chef de famille, dit le capitaine Delacou, c'est Tainé de* ses frères (c'est-à-dire le plus âgé) qui lui succède comme chef de famille, et tous lui doivent obéissance. Cette autorité passe ensuite au second frère, puis, à la mort du dernier des frères au plus âgé des fils du premier frère, et ainsi de suite. Tous ceux qui restent compris dans ce groupe sont parents; ceux qui en sortent perdent cette qualité et forment une nouvelle famille ». — Quand il n'y a pas d'héritiers, les biens reviennent au chef du pays. — Notons que l'héritier du défunt, son frère puîné, laisse aux enfants de celui-ci la plus grande partie des biens mobiliers, c'est-à-dire des biens péculiaires du défunt.

L'héritage chez les Mandé-Dyoula de Bouna. — Chez les Mandés-Dyoulas de Bouna. c'est l'atné des frères du défunt qui hérite des biens de la famille et du commandement de celle-ci, c est-à-dire le premier de ses frères puînés. \\ hérite, entre autres choses, de toutes les femmes du défunt dont il devient 1^ mari.

Au cas où il n'y a pas de frères, c'est le fils aîné de la première femme du défunt qui hérite. Les enfants de cette première femme ont la priorité, quel que soit Tàge des enfants des autres femmes.

Les femmes n'héritent jamais des biens patrimoniaux (comme du reste dans toutes les populations vues précédemment). Elles disposent simplement de leur bien péculiaire.

« A défaut d'enfants légitimes, dit le lieutenant Greigert, l'héritage revient aux non légitimes; dans ce cas, il peut y avoir partage des biens. Enfin, à défaut d'enfants illégitimes, l'héritage peut être partagé entre les maris des filles du défunt. ».

Les MandéS'Dyoulas de Boudoukou. —Chez les Mandés-Dyoulas de Boudoukou, dit le capitaine Benquey, la famille est patriarcale. Le commandement de celle-ci se transmet de frère aine à frère puîné. Le plus vieux commande.

C'est l'aîné des frères du défunt qui hérite, c'est-à-dire le plus

î)!2 LE NOIK DE (iUl.NÉE.

de famille. En effet, s*ils lui restaient, il les emploierait à acheter des femmes à ses frères. Comme ils ne lui restent pas et vont directement à ceux-ci, ce sont eux aussi qui paient directement leurs femmes.

Quant aux femmes du défunt, elles sont également partagées, théoriquement, entre tous les fils. Mais comme il serait déshonnète qu'elles allassent réellement aux fils, c'est-à-dire à leurs fils, on les partage entre les petits-fils de la carrée (fils du fils aine et fils des fils cadets).

Ajoutons que si, avant sa mort, le chef de carrée veut qu'une de ces jeunes femmes passe à son fils aîné, il emploie le moyen de la vente pour la lui donner.

Enfin quand c'est, faute d'un frère du défunt, le fils aîné qui hérite, les fils cadets, s'ils sont en âge de s'établir, se séparent souvent de lui et vont fonder chacun une carrée indépendante. Us les établissent non loin de la carrée quittée et même généralement se groupent autour, si c'est possible, mais ils sont indépendants. En revanche, cela ne se produit pas quand il y a un frère puîné du défunt et qu'il prend le commandement : alors on reste dans la carrée sous son autorité. En résumé, il résulte de ceci que l'essaimage de la famille se fait seulement quand il n'y a plus de frères du défunt et quand, en conséquence, c'est le fils aîné qui hérite.

Ainsi chez les Malinkés, Kissiens, Guorzés et Bambaras, nous trouvons le même système successoral : la transmission totale des biens famihaux de frère aîné à frère puîné et, à défaut de frères, à fils aîné. Du reste, ce système successoral n'est pas particulier à la Haute Guinée française. Nous le retrouvons dans tout le nord et l'ouest de la Côte d'Ivoii'e.

L'héritage chez les Mandés-Dyotdas de Séguéla. — Chez les Mandés-Dyoulas de Séguéla c'est le frère le plus Agé parmi les frères puînés du défunt qui hérite; à défaut de frères, ce sont les fils en commençant par le plus âgé. Mais ce qu'il y a de plus curieux ici, c'est que, s'il n'y a ni frère, ni fils, ce n'est pas le neveu fils de frère le plus âgé qui hérite. Il y a division de l'héritage : les biens péculiaires du défunt vont à ses filles par

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