LA FAMILLE ET L HÉRITAGE DAKS LA HALTE GUINÉE
des ignames, des patates, un peu de maïs. Ils font très peu de milet, quand ils en font, le sèment avec le riz. Ils ont des bestiaux, mais assez peu.
Si le fils aîné du défunt est en bas âge, c'«st le frère puîné qui hérite de tout, mais une fois le premier arrivé à majorité, on fera le partage. Si le fils aîné est grand au moment de la mort de son père, on partage immédiatement. Le frère puiné a la carrée, les champs, les femmes. Le fils aîné a les bestiaux, les bijoux, les espèces. Quant aux esclaves, ils sont partagés également entre le frère puîné et le fils aine. Une fois le partage fait, ce dernier, emmenant avec lui ses frères, va fonder une carrée à part. Celui qui me donne ces renseignements ajoute qu'il y a souvent des difficultés pour Théritage.
Passons au Fouta-Djallon.
Diarankés. — Chez lesDiarankés ou Diakankés, Diarankas ou Diakankas, qui habitent le nord-ouest du cercle de Timbo, on partage l'héritage comme chez lesDialonkés, entre le frère puîné et le fils aine. Ce frère puîné a la carrée, les cases, les champs, les femmes. Le fils aîné a le bétail, les esclaves, les bijoux, les espèces. Si par hasard le fils aîné veut rester dans la carrée familiale, il est sous le commandement de son oncle, mais cela arrive rarement et presque toujours on partage. Après le partage, le fils aîné va s'établir à part avec ce qui lui revient.
Les Diarankés font très peu de riz. Ils font surtout du mil et encore plus du fonio {findo). Ils font beaucoup d'arachides et en vendent. Ils ont du reste des bestiaux comme tous les autres noirs de Guinée française. Us parlent la môme langue que les Malinkés et la prononciation seule varie.
Les Diarankés sont un ilôt mandé resté dans le Fouta-Djallon au milieu des Foulahs conquérants.
Les Foulahs, — Nous savons déjà que ceux-ci présentent une différence ethnique et une différence sociale sérieuse avec le» Mandés. D'une part, ils sont d'origine nubio-éthiopienne ; d'autre part, l'art pastoral est bien plus important chez les Mandés.
Ceci dit, examinons leur mode d'héritage.
Chez les Foulahs on partage entre le frère pulnc et le fils aîné
(lu défunt. Le frère puiné a riiabitation, le mobilier meublant, les champs, les femmes du défunt, son habillement, ses armes, ses chevaux, ses bijoux. Il a également les arbres fruitiers (orangers, etc.) qui, du reste, ne se distinguent pas de l'habitation dans la cour de laquelle ils sont plantés. Le fils aîné a le bétail, les esclaves, les espèces, mais tout parmi ceci n'est pas pour lui, car on partage entre lui et ses frères cadets, en tenant compte de Fàge. Ainsi sur les captifs, lui, fils aîné, en aura trois, le second fils deux, le troisième et les autres un seul. De même pour le troupeau : le fils aîné aura trois vaches, le second deux, les autres chacun une. De même pour l'argent : le fils aîné aura trois parts, le second fils deux, les autres fils une part.
Le partage fait, le fils aîné, s'il est jeune, restera ainsi que ses autres frères dans la carrée familiale, sous le commandement de son oncle. Mais arrive l'âge du mariage. L'oncle arrange le mariage, en qualité de chef de carrée, après avoir consulté le goût de son neveu et lui avoir fait verser la dot. Une fois le mariage fait, le fils aine va généralement fonder une carrée à part, emmenant avec lui ses frères et ce qu'il possède. — Mais il a le droit de rester, s'il lui plaît, dans la carrée familiale, sous l'autorité de son oncle, et quelquefois il le fait. S'il a quitté la carrée et fondé une carrée à part, ses frères, à mesure qu'ils arrivent à majorité et se marient, quittent à leur tour ou peuvent quitter la nouvelle carrée et vont fonder, avec leur part d'héritage, des carrées indépendantes.
En résumé, nous trouvons chez les Foulahs le partage ordinaire entre le frère puiné et le fils aine, avec pourtant une nouvelle complication provenant d'une part faite aux fils cadets sur la portion d'héritage de l'alné.
A noter un fait intéressant : j'ai dit plus haut que, dans le partage entre le frère du défunt et le fils aine, les bestiaux allaient à ce dernier. Pourtant ce n'est pas absolument vrai, car si le bétail est depuis longtemps dans la famille, il reste au frère puiné ; ce n'est que si c'est le défunt lui-même qui Ta gagné qu'il revient à son fils aine. En un mot, le bétail familial reste au frère puîné; le bétail, propriété péculiaire du défunt.
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va seul à son fils ou plutôt à ses fils. Cela diffère de ce que nous avons vu chez les Dialonkés, les Dianankés et les Diarankés où tout le bétail (qu'il soit bien familial ou bien propriété particulière du défunt) passe à son fils. D'où vient donc la différence? Nous verrons plus loin que la raison qui fait donner le bétail au fils est qu'il emmène avec lui ses frères et qu'il a besoin du bétail pour leur acheter des femmes, pour les marier, tandis que le frère puiné qui reste dans la carrée avec les femmes, les filles, n'a pas besoin de bétail pour doter ces dernières, mais au contraire en recevra quand il les donnera en mariage et se reconstituera ainsi un troupeau. Cette raison, qui semble l'explication la plus plausible du fait que le bétail va au fils, étant donnée, pourquoi chez les Foulahs le bétail péculiaire seul du défunt va-t-il à son fils ou plutôt à ses fils? La seule raison que je voie, c'est que le bétail est très abondant chez les Foulahs et en conséquence le bétail péculiaire du défunt doit pouvoir généralement à lui seul suffire à acheter des femmes à tous ses fils. Dans ces conditions, on a laissé le bétail familial au frère puiné. Du reste, pour largent, il en est de même, et cela prouverait Tabondance de l'argent (fruit du commerce du bétail) dans le Fouta-Djallon : l'argent familial reste à la famille en la personne du frère du défunt et l'argent péculiaire du défunt va à son fils aine et à ses autres fils, suivant la règle de partage que nous avons dite. Les armes sont aussi partagées entre le frère puîné et le fils aîné, probablement toujours selon la même distinction de ce qui est bien familial et propriété péculiaire du défunt. Nous sortons maintenant du Fouta-Djallon et passons en Basse Guinée.
Soussous. — Les Soussous sont des Mandés installés au sud (lu Fouta-Djallon, de la mer jusqu'au territoire dialonké. L'héritage se fait, parait-il, chez eux comme chez les Foulahs, par lesquels ils ont été influencés. Passons maintenant aux Yolofs.
Yolofs. — Avec les Yolofs ou Oualofs nous sortons de nouveau de la Guinée française puisqu'ils habitent le Sénégal. Us ne sont pas très différents des Mandingues, au point de vue social. Ce sont comme eux de grands cultivateurs, faisant surtout du
mil et des arachides. Chez les Yolofs, on partage Théritage entre le frère puîné du défunt et son fils aine. Le premier a l'habitation, les champs, les femmes. Le second a le bétail, les esclaves, les bijoux, les espèces, exactement comme chez les Dialonkés, Dîarankés, etc.
Nous avons gardé pour la fin les Tomas qui habitent la Haute Guinée, comme les Dialonkés, Koniankés, etc., mais nous les avons mis en queue parce que leur mode d'héritage diffère, quoiqu'ils partagent entre le frère puîné et le fils aîné, de tout ce que nous avons vu jusqu'ici. En effet, c'est ici le fils aîné et non le frère puîné qui prend la carrée, les champs, les femmes de son père (ce qui est une monstruosité pour les Malinkés, les Bambaras, les Kissiens, etc.). C'est le frèi*e puîné, en revanche, qui hérite des bestiaux, de l'argent, des armes. Une fois le partage fait, le fils aîné distribue quelques-unes des femmes de son père aux autres fils, c'est-à-dire à ses frères cadets.
V héritage en Basse Guinée. — Il serait intéressant de savoir comment se fait l'héritage dans la Basse Guinée ; ainsi chez les Teudas, Tolas, Bagas, Bagaforès, etc. Malheureusement je n'ai pas de renseignements à ce sujet.
Les Landoumans, — Tout ce que je sais, c'est que, chez les Landoumans, la parenté s'établit par la tige maternelle au contraire de tout ce que nous venons de voir jusqu'ici. — L'héritier n'est ni le frère de père du défunt, le plus âgé après lui, ni le fils aîné du défunt, ni l'un et l'autre, c'est le fils aîné de la sœur ainée. Ce n'est pas là, évidemment, la pure famille matriarcale et polyandrique où la femme est tout et commande, comme nous la trouvons chez certaines tribus très curieuses de l'Inde, mais c'est la famille matriarcale comme elle existe chez les Touareg (comme le savent les lecteurs de la Science sociale) et comme elle existe dans une grande partie de l'Afrique nègre, ce qui est généralement moins connu. On retrouve, en effet, ce type de famille chez les Sérères du Sénégal, les Balantes de la Casamance, les Landoumans de Guinée française, les Agnis et les peuplades des lagunes de la Côte d'Ivoire, les Achantis de la Côte-dc-l'Or, les populations du Bas Congo français ou Gabon.
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C'est donc un type excessivement répandu. André Arcin dit (ouvrage cité, page 367) qu'il existe aussi chez certains Foulahs pasteurs. Il appelle népotisme ce genre d'héritage.
André Arcin signale aussi dans la Basse Guinée française, malheureusement sans préciser et sans attribuer ces coutumes successorales à telle tribu donnée, que chez certains noirs le frère de mère Iç plus âgé hérite du défunt, à son défaut les fils ou les neveux. Nous retrouvons là encore la préférence donnée à la tige maternelle, puisque c'est le frère puiné de mère qui hérite en premier lieu et non le frère puiné de père comme chez les patriarcaux. Dans une autre partie du pays, Théritage revient au fils aine du défunt s'il est pubère, sinon au frère puiné de même mère du défunt, et ainsi de suite en prenant les parents les plus proches et les plus Agés jusqu'au troisième ou quatrième degré au plus. C'est tout ce que nous pouvons dire pour la Basse Guinée, qui mériterait une étude spéciale à ce sujet.
Pour en revenir au noir de la Haute Guinée française qui fait spécialement le sujet de celte monographie, ces deux types d'héritage que nous avons rencontrés chez lui sont ceux-ci : ou bien le frère puiné du défunt (frère puiné du père bien entendu) hérite de tous les biens patrimoniaux (c'est ce que nous avons vu chez les Maliokés, Kissiens, Guerzés, Bambaras, etc.) ou bien rhéritage est partagé entre le frère puîné et le fils aîné (c'est ce que nous avons vu chez les Dialonkés, Diarankés, Koniankés, Yolofs, etc.) '^ •
Ces deux modes d'héritage sont patriarcaux. Le premier l'est essentiellement et profondément. Le second l'est aussi, quoique moins. Il n'y a pas en tout cas d'instabilité familiale, même en ce second cas. La famille primitive se divise en deux nouvelles familles, mais le partage égal qui s'applique à tout et qui dissout les patrimoines et les exploitations, n'existe pas ici.
On ne peut nier pourtant qu'il n'y ait un progrès de l'individualisme et de l'instabilisme, si l'on me permet ce mot, du premier mode d'héritage au second. L'esprit individualiste commence à faire son apparition au sein de la famille patriarcale, avec la séparation en deux de cette famille.
On peut se demander pourquoi, dans le cas où le frère puiné et le fils aîné du défunt héritent également tous deux, le fils aîné, en s'en allant, emmène avec lui le bétail et les esclaves. La raison parait être celle-ci : Le fils aîné en s'en allant emmène avec lui ses frères et non ses sœurs qui restent avec leurs mères et avec le frère puiné du défunt. Il aura donc des dots à payer pour acheter des femmes à ses frères et aucune dot à recevoir n'ayant pas avec lui de filles. Au contraire, le frère puiné resté avec les femmes et les filles du défunt n'aura que des dots à percevoir et aucune à fournir. Or, le bétail familial est destiné principalement à l'achat des femmes pour les jeunes gens de la famille à pourvoir d'épouses. Comme c'est Je fils aine du défunt ({ui, s'en allant avec ses frères, a à acheter des femmes et non à en vendre, c'est à lui, en bonne justice, que doit aller le bétail familial. Telle parait être la raison du fait qu'il emmène ce bétail avec lui. Quant au frère puiné du défunt et à la carrée familiale, elle ne sera pas longtemps privée de bétail, le mariage des filles devant en faire rentrer en quantité à brève échéance.
Quant aux esclaves, le fils aîné les emmène pour une raison analogue : la vieille carrée qu'il quitte a des champs tout défrichés et en pleine activité d'exploitation. Au contraire, la nouvelle carrée n'a pas encore de champs et va être obligée de se les créer en défrichant une portion de la brousse. Or, pour ce défrichement, il faut être aussi nombreux ({ue possible et les esclaves sont d'un grand secours. Les esclaves sont donc la part (lu fils aine à cause de la nécessité de création de nouveaux champs. Ajoutons, du reste, que les esclaves comme le bétail s'acquièrent en vendant les filles et se perdent en les achetant. La vieille carrée recouvrera donc des esclaves, comme du bétail, en mariant les filles qu'elle a toutes conservées, tandis que la nouvelle carrée, au contraire, est plutôt exposée à les aliéner pour se procurer des femmes : nouvelle raison pour que le fils «lîné emmène les esclaves.
Exemples de fami|.les. — Nous en avons fini avec le mode
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«riiéritage en Haute Guinée française et dans les pays adjacents. Maintenant nous allons prendre au hasard et examiner diverses familles noires appartenant à des populations de la Haute Guinée et nous verrons le caractère patriarcal de cette famiUe noire ressortir plus encore de cet examen.
Type de famille malinkée, — Prenons d'abord une famille malinkée de Kouroussa, celle desKonyaté. Elle comprend :
1° Mfali Konyaté, le chef de la carrée, qui a sa mère, trois femmes et dix enfants; 2** Salia Konyaté, son frère, qui a sa mère, un femme et un enfant.
Cela fait en tout dix-neuf personnes réunies dans la mômt» carrée, sous Tautorité du fils aîné. De plus, cette famille compte deux autres frères, Tun Mamadou Konyaté, actuellement milicien à Faranah, qui a trois femmes et deux enfants. Mamadou Konyaté, quand il ne sera plus milicien, a l'intention de revenir s'établir dans la carrée de son frère aine Mfali Konyaté, ce qui portera cette carrée à vingt-quatre personnes. Le dernier frère, Kamba Konyaté, est boutiquier à Kankan : il a deux femmes et deux enfants. Quand il ne sera plus boutiquier, il reviendra dans la carrée familiale, ce qui portera le nombre des habitants de celle-ci à trente.
Nous avons donc là une famille patriarcale au premier chef, avec ces ménages de frères groupés sous l'autorité du frère aîné. De plus, notons cet esprit patriarcal qui fait que les frères qui ontdiï se séparer de la famille pour gagner leur vie, ne songent qu'à y revenir, une fois fortune faite et quand ils pourront y faire figure. Du reste, en général, le noir quittera bien la carrée familiale pour aller gagner sa vie au dehors, mais très souvent il ne s'en va qu'avec l'idée d'y revenir une fois que, suivant son expression pittoresque, il « aura gagné femmes », « il aura gagné bœufs », il (' aura gagné argent ».
Type de famille dialonkée. — Prenons maintenant une famille dialonkée, par exemple une dont nous nous sommes déjà occupés, à propos de la propriété, celle de Sayon Kamara^ demeurant à Faranah.
Sayon Kamara a sept femmes, cinq enfants, deux esclaves. De plus, il a avec lui un frère, Sulémani Kamara, marié, sans enfants. La famille dont faisait partie Sayon Kamara demeure à Kébéléya (cercle de Faranah). Sayon Kamara y a demeuré pendant son enfance et son adolescence, jusqu'au jour où Kéman Kamara, le chef de la famille, a ordonné à Sayon, son jeune frère, de quitter la carrée familiale et d*aller s'établir à Faranah, en carrée indépendante, à côté du chef de province Karfa Kamara, pour servir à celui-ci d'homme de confiance. Sayon a obéi à son grand frère et est devenu ainsi chef de carrée à Faranah. Kéman, du reste, avant de lui prescrire cette installation, lui avait acheté trois femmes : la première Téné Tatara, payée 550 francs (un captif : 150 francs, et quatre vaches : 400 francs) ; la seconde, PoréSamoura, payée 600 francs (six vaches) ; la troisième, Koria Oularé, payée 300 francs (deux vaches, un taureau et des petits cadeaux). Ainsi Sayon Kamara tient ses trois premières femmes de son frère aîné, son ancien chef de famille, qui a payé leur dot.
D'autre part, Karfa Kamara, dont Sayon Kamara venait pour être rhomme de confiance, lui a fait construire une carrée comprenant cinq cases. Sayon a augmenté depuis celles ci de deux cases.
Mais Kéman Kamara ne s'est pas contenté des allocations précédentes à son frère : il lui a encore acheté une quatrième femme, MinataSamoura.qu'ila payée 550fr. (trois vaches = 300 francs, espèces = 150 francs, trois moutons = 45 francs, deux sacs de sel = 30 francs, et quelques pagnes en étoffe du pays).
11 lui a également payé la cinquième, Diendi Samoura, fille d'un chef de village d'Amanian (province du Solmian, cercle de Faranah). Kéman Kamara a payé pour celle-ci cinq vaches (500 francs), quatre taureaux à 75 francs l'un, soit 300 francs, 100 francs en espèces, cinq marmites européennes en fonte, à 10 francs Tune, soit 50 francs pour les cinq, des étoffes, etc., soit environ un millier de francs.
Enfin, quand Kéman Kamara est mort, la carrée de Kabéléya est passée à Kabélé Kamara, frère puîné de Kéman et frère aîné
LA FAMILLE Ef L'iIKRITAGE DAXS LA iL\LTE GUINÉE. 109
de Sayon, mais on a donné quelque chose en pécule, sur Théritage, à Sayon, à savoir deux jeunes femmes de Kéman Kamara, Moussokoura Samara et Minata Oularé.
Quant aux deux esclaves que possède Sayon, il a eu Tun par . achat (quatre taureaux = 300 francs) ; quant à l'autre, il lui a été donné par Karfa Kamara, le chef de province dont il est le représentant.
On voit quel rôle a joué ici, dans l'installation de Sayon Kamara en carrée séparée, la carrée familiale et son représentant, le frère aîné de Sayon, Kéman Kamara. Celui-ci a acheté à son jeune frère toutes ses femmes et lui a proprement constitué ainsi son installation. Nous sommes donc bien en présence de familles patriarcales au premier chef où Tentr'aide est énorme.
Type de famille bambara. — Prenons maintenant une famille bambara, celle k laquelle appartient Baïo Kouloubaly, boy à mon service en Guinée. Le père de Baïo habitait à Nioro, dans la carrée dirigée par son frère aîné Demba Kouloubaly. Il se maria avec une Toucouleur et en eut deux fils, Boïan et Baïo Kouloubaly. Il aurait dû succéder à Demba Kouloubaly dans le commandement de la famille, mais il mourut avant celui-ci. A sa mort, ses deux fils réclamèrent le partage de Théritage, contrairement du reste à tout droit. Naturellement Demba Kouloubaly refusa tout partage, et eux, de dépit, abandonnèrent la carrée. Notons qu'ils le firent volontairement et qu'ils auraient pu, malgré leur dissentiment avec leur oncle, continuer à vivre dans la carrée, s'il leur eût plu : le chef de famille, malgré leur prétention injustifiée, ne pouvait les en chasser, n'en avait pas le droit. Actuellement encore, ils pourraient y retourner sans autre explication. Mais Baïo ne veut pas le faire avant d'avoir ramassé quelques économies (femmes, bétail), car ce serait une honte pour lui, pense-t-il, ayant quitté la carrée familiale par dépit, d'y rentrer pauvre. Du reste, il a bien l'intention formelle d'y rentrer, mais quand il aura gagné deux ou trois femmes et cinq ou six tètes de bétail. Alors il pourra y revenir la tête haute. En attendant, il exerce le métier de boy. Quant à son frère, Boïan Kouloubaly, il est dans les mêmes inten-
tions que lui : à son départ de la carrée familiale, il a été s'établir dans le cercle de Kayes avec sa mère, sa femme et ses deux enfants. Il est cultivateur. Quand il se sera enrichi, il retournera dans la carrée qu'il a quittée. Ajoutons que cette dernière, la carrée familiale dirigée par Demba Kouloubaly, comprend les huit femmes de celui-ci, ses treize enfants, puis vingt esclaves hommes, treize esclaves femmes, seize esclaves garçons et filles, en tout soixante et onze personnes. C'est donc une riche carrée, et Ton comprend le désir des deux neveux de partager avec leur oncle.
On voit que la patriarcalité de la famille noire se marque encore ici, en ce que des neveux qui ont fui la famille, n'ont qu'une intention, celle d*y rentrer, quand ils pourront le faire décemment.
Type de famille du Kissi. — Voici maintenant une famille kissienne, celle de Mamadi Mara, chef du petit village de liberté de Confluent. On appelle village de liberté, en Guinée française, un village peuplé d'anciens captifs auxquels les Fran- <;ais ont donné la liberté et qu'ils ont réuni en groupe en un endroit. Mamadi Mara, lui-même, est un ancien captif kissien, délivré par nous en 1893, et amené à Confluent avec sa famille qui se composait alors de trois femmes sans enfants et de trois frères dont deux mariés, mais sans enfants. Cela faisait donc neuf personnes.
Actuellement, Mamadi Mara a chez lui ses trois femmes et trois fils qu'elles lui ont donné. Il a toujours ses frères : le premier, Mamadi Kourouma, a une femme et un fils; le deuxième, Kalifa Bérésé, a une femme et trois enfants; le troisième. Moussa Amara. a une femme, mais pas d'enfants. Cela fait en tout dixsept personnes et quatre ménages groupés sous le commandement du frère aine. En plus, Mamadi Mara a trois clients qui habitent dans sa carrée : Karfa Kondé qui a une femme et un fils, Mamadou Si marié, sans enfants, et Kobadia Kourouma, idefn. Avec ces clients, la carrée est de vingt-quatre personnes.
Voici maintenant une famille soussou, celle de Dokary Matisfirc ou Bokarv Souma. Elle habite le village de Tonkéré, dans
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la Basse Guinée, sur la côte, non loin de Konakry. Bokary Mansaré est un cultivateur qui a quatre femmes, quatre fils et trois filles. Sa mère vit avec lui. Il y a trente-neuf esclaves dont dixhuit hommes, six femmes, huit garçons et sept filles. Cela fait donc une carrée de cinquante-deux personnes. Il a en outre six frères, dont cinq habitent avec lui actuellement. Le premier, Bokary Souma, est un cultivateur qui a deux femmes et un fils. C'est son grand frère qui lui a acheté sa première femme. Le second Momo Souma, est laptot (piroguier, passeur de bac) dans le villaîre. Il a une femme qui lui a été achetée par le chef do famille et un fils. Le troisième, Kedi Souma, est un cultivateur non marié. Le quatrième, Ali Souma, est cultivateur; il a deux femmes et deux enfants; sa première femme lui a été donnée par le chef de famille. Le cinquième, Tomassi Souma, est menuisier et possède une femme et une fille. Son grand frère doit lui acheter une autre femme, car celle que possède actuellement Tomassi Souma, il se Test procurée lui-même et a toujours droit à celle que doit donner chez les Soussous, à ses frères puînés, le chef de famille. Enfin le sixième est Amara Souma, cuisinier à Faranah. Celui-ci a quitté sa famille pour aller tenter fortune au dehors. Mais il y retournera pour que son grand-père lui donne la femme à laquelle il a droit. Là, la tendance patriarcale se manifeste donc particulièrement dans Toctroi d'une femme parle chef de famille à tous ses frères cadets. Au fond, c'est la carrée familiale qui forme tous les jeunes mariages, les conserve chez elle ou les installe au dehors.
Il est inutile de pousser plus loin ces analyses de familles, que je pourrais multiplier. Ce qui en ressort, c'est l'intense patriarcalité des familles noires de la Haute Guinée française en particulier et de l'Afrique occidentale en général (Sénégal, Soudan, Guinée, Sierra-Leoue, Libéria, Côte d'Ivoire, Dahomey, etc.). Tous les traits caractéristiques de la famille patriarcale se trouvent ici : succession au plus âgé, au frère puhié, de tout l'héritage, ou bien partage de cet héritage entre le frère puîné et le fils aîné seulement. Vie en commun des frères, le plus
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généralement, sous Tautorité du frère aîné, donc nombreux ménages groupés dans la même carrée; désir de retourner dans la carrée familiale de ceux qui lont quittée de leur propre volonté; soutien donné par la famille-mère à ceux qui doivent légitimement fonder des carrées indépendantes et môme à ceux qui restent chez elle : tous les traits que Ton peut désirer y sont.
Quant à savoir si cette famille patriarcale forme le fond de la population noire africaine en général, ou bien n'est qu'une exception limitée à l'Afrique occidentale, la question ne pourra être complètement résolue que par des observations sur place, portant notamment sur le Congo. Je me permets donc ici de faire appel à toutes les personnes au courant de la science sociale qui se trouvent en Afrique. Rien ne leur est plus facile que d'observer la famille noire autour d'eux et de dire ce qu'elle est.
J'ajouterai cependant que, d'après tous les renseignements que j'ai pu avoir jusqu'ici, la famille noire semble, dans l'Afrique entière, être patriarcale ou matriarcale, c'est-à-dire toujours communautaire et nullement instable.
La famille chez les Habes du Macina. — Cependant le capitaine Meuvielle [Notice générale sur le Soudan français^ publiée par ordre du colonel de Trensinian, 1899. Partie ethnologique) croit avoir découvert la famille instable chez les Habès du Macina. « Quant aux Habes, dit-il, la question de leur origine mandée est plusdouteuse. Si on les interroge, ils se disent Mandés, mais n'ont aucune tradition se rapportant à leur origine et à leur arrivée dans le Macina dont ils ignorent l'époque même approximative. Ni leur langage, ni leurs noms de famille ne se rapprochent de ceux des Bambaras.
« Ils sont, comme ces derniers, fétichistes et grands buveurs de dolo, mais leurs coutumes sont différentes, surtout dans l'organisation de la famille. Tandis que, chez les Bambaras, il n'y a qu'un seul héritier, le frère puiné du défunt, ou, à défaut de frère, son fils aine, chez les Habès les fils, k la mort du père, se partagent sa fortune par parts égales. »
Ainsi chez les Habès, il y aurait partage et par conséquent
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famille instable. Si cela est vrai, la famille patriarcale chez certains noirs se serait décomposée, et de patriarcale serait devenue instable. Mais cette observation demanderait à être bien confirmée, car le lieutenant Despla.^nes, qui vient de consacrer un gros volume aux Habès du Plateau central nigérien, ignore chez eux la famille instable et ne parle que de la famille patriarcale, comme nous l'avons vu plus haut, soit que Théritage passe au frère puiné du défunt (Manonkés ouest du Plateau central nigérien) soit qu'il passe à son fils aîné (Habès de rest). Ainsi, sans nier a priori que les Habès du Macina (ouest du Plateau central nigérien) soient en famille instable et sans vouloir affirmer à toute force que le capitaine Meuvielle s'est trompé et qu'il a pris la dévolution des biens péculiaires du défunt pour la dévolution des biens de la famille, il serait prudent d'attendre confirmation de son observation pour faire fond sur elle et pour affirmer absolument que la famille instable existe dans la partie occidentale du Plateau central nigérien.
En résumé, la famille noire de la Haute Guinée française et des contrées adjacentes est patriarcale, cela ne peut plus faire de doute pour le lecteur maintenant. Toutefois, cette famille patriarcale diflfère par un certain cùté des familles patriarcales décrites jusqu'ici par Id Science sociale.
Nous avons vu, en effet, que chez le noir de Guinée, la propriété péculiaire foncière existe ou peut exister pour chacun des membres de la famille. Au contraire, chez les paysans patriarcaux de Europe, la propriété péculiaire foncière n'existe généralement pas, mais seulement la propriété péculiaire mobilière. La différence tient à ceci qu'il est relativement facile pour le noir de Haute Guinée de créer un petit champ à côté du champ familial. Il n'a besoin pour cela que de son daba. Au contraire, en Europe, où l'on cultive à l'aide d'un outillage compliqué et difficile à manier (charrue, bœufs, etc.), il est pour ainsi dire impossible à un individu de se créer un champ, à lui, à côté du champ familial.
Nous pouvons nous demander, en terminant, qu'est-ce qui
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maintient le noir en famille patriarcale en Haute Guinée et dans les contrées adjacentes, et nous pouvons répondre que, très probablement, c'est la difficulté du défrichement, qui se fait partout en Afrique par les hommes et non par les femmes, et en groupe familial et non par individus isolés (même chez les populations les moins avancées, comme par exemple chez les Balantos de la Casamance). A ce sujet, nous livrons aux lecteurs les considérations suivantes :
Le noir demande pour travailler vigoureusement (autant qu'il le peut) à être entouré, encadré, soutenu moralement, dirigé. Sa vanité, d'autre part, fait qu'il travaille bien plus sous les yeux des autres, que tout seul. Un noir en simple ménage ou complètement isolé pourra à la rigueur défricher, mais il le fera mal et peu, et tout juste pour ne pas mourir de faim. Les noirs, en grand nombre, défricheront facilement et joyeusement et feront largement ce qu'il faut. En réalité, malgré Tarithmétique, si le travail d'un noir isolé vaut dix, le travail de dix noirs groupés ne vaudra pas 100, mais 125 ou 150. Cela explique que les carrées nombreuses soient les seules riches chez les noirs. Remarquez qu'il n'y a aucune raison mathématique pour qu'il en soit ainsi, car une carrée de vingt travailleurs et de soixante bouches à nourrir ne devrait pas, mathématiquement parlant, être plus riche qu'une carrée de deux travailleurs et de six bouches à nourrir. La proportion, dans le premier cas, est dix fois plus grande pour les travailleurs, elle est aussi dix fois plus grande pour les bouches à nourrir, et ceci évidemment compense cela. Mais en fait pourtant, les carrées les plus nombreuses sont les plus riches, parce que la difficulté du travail cultural du noir en général et surtout celle du défrichement qui est le plus dur de ce travail cultural diminue en raison plus que mathématique de l'accroissement numérique du groupe qui défriche. Le défrichement, en un mot, demande une collectivité d'individus travaillant ensemble (et aussi d'individus forls, puisque la femme ne le fait pas).
De là l'utilité, pour le noir, de la famille patriarcale : elle donne la culture en commun, le défrichement en commun.
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qui n'est pas, si Ton veut, strictement et absolument indispensable, mais qui facilite énormément ce défrichement, fait donner son rendement maxinmm au travail du noir, créée seule les l)clles cultures, les cultures plus que suffisantes, et en conséquence les familles riches. La communauté, en un mot, fait le noir prospère et c'est cet intérêt de prospérité, de vie large et de richesse qui maintient la communauté. 11 y a, chez les noirs, de simples ménages, des individus isolés, des instables sortis par mauvais caractère de la communauté, mais ils tirent toujours lo diable par la queue, si Ton me passe cette expression vulgaire, et n'ont rien de plus pressé, pour sortir de leur misère chronique, que d'aller s'agréger à une famille riche, de devenir ses clients, pour participer tant soit peu à sa vie large. L'esclavage volontaire existe môme en certaines parties de l'Afrique occidentale, ainsi chez les N'goulangos ou Rakhallas de la Cùie d'Ivoire. Ainsi ces isolés (individus ou ménages) tâchent de rentrer dans la communauté. Qu'est-ce qui les y pousse? La misère chronique, la faim toujours menaçante. A la rigueur, ils pourraient continuer de vivre isolés comme ils le font depuis plus ou moins longtemps, mais ils continueraient à pâtir. Pour éviter cela, ils recourent à une communauté extra-familiale, celle de la clientèle, ou même à celle créée par l'esclavage .
En résumé, c'est la difficulté du défrichement qui maintient la famille communautaire. Elle n'est pas suffisante pour empêcher toute sécession, mais elle est suffisante pour empêcher toute sécession heureuse.
La çropriéié péculiaire foncière j qui existe chez le noir, n'est pas une objection. Les femmes qui font un petit champ do tabac ou d'oignons en travail particulier, le font autour des carrées, sur les terrains vagues du village qui ont été défrichés par tous au moment de l'établissement de celui-ci. Les cultures péculiaires des frères, des neveux ou dos esclaves, nourris par la famille, ne sont que de petites annexes des champs familiaux. Quant aux clients, quant aux parents proches traités comme des clients, quant à ces esclaves qui se nourrissent euxmêmes et ont leurs champs et la liberté d'y travailler la moitié
de la semaine, tous ces gens-là ont, il est vrai, une importante propriété et des cultures assez étendues à eux, mais ce n'est plus là de la propriété pcculiaire, mais de la propriété principale.
11 ne faut pas oublier non plus, au sujet de ce qui maintient le noir de Haute Guinée en famille patriarcale, que le patronage du groupe permet à l'individu qui en fait partie de surmonter plus facilement les phases de Texistence. Enfin, avec le mode de succession, chacun peut espérer arriver chef de famille à son tour et avoir les bénéfices et le prestige moral qui résultent de cette situation.
En résumé, en même temps quelle facilite l'opération laborieuse du défrichement, la commtinauté familiale patronne les individus qui en font partie. Là sans doute est la cause de son maintien sur tous les points où nous venons de la rencontrer.
Avant d'aborder les pouvoirs publics eux-mêmes, il nous faut dire un mot des relations de voisinage et des associations chez le noir de Guinée française.
Nous savons déjà que Tunité de foyer chez celui-ci est non pas la case, mais la carrée : la carrée, c'est-à-dire une certaine étendue de terrains sur laquelle sont construites plusieurs cases et qui est délimitée par une tapade, c'est-à-dire par un mur en nattes de 2 mètres de haut environ. Chaque carrée est donc cachée aux regards voisins d'une façon absolument stricte dans les gros et les riches villages. Dans les petits villages pauvres, la tapade est toujours indiquée et à tout le moins à moitié existante, mais elle n'est pas entretenue soigneusement.
Les carrées dans les villages malinkés,^ dialonkés, lussions, soussiens, etc., bref dans les villages mandés sont donc placées les unes à côté des autres. Seul un étroit espace de 1 mètre ou 2 les sépare (car le noir n'admet pas le mur mitoyen ou plutôt la tapade mitoyenne. Il faut que les carrées ne se touchent pas et qu'un espace, si petit soit-il, les sépare les unes des autres). Ce sont ces distances entre les carrées qui forment les étroites rues du village, rues qui, en général, suffisent juste au passage d'un individu, quelquefois à celui d'un hamac. Ces ruelles courent entre les carrées, dominées de chaque côté par les
lis LE NOIH DE GllNÉi:.
papayers qui s'élèvent le long* des tapades, à Imtérieur do chac ne de celles-ci. Au centre du village est une place plantée ordinairement de deux énormes fromagers qui opposent leurs branches étendues et leur niasse prodigieuse do verdure aux rayons du soleil. A l'ombre de ces fromagers est construit très souvent une sorte de grand tréteau porté sur pieux : les gens du village qui n'ont rien à faire viennent s'y asseoir les jambes pendantes pour y farnienter à l'ombre et y causer à leur aise. C'est une sorte de lieu de réunion. Généralement la carrée du chef du village est non loin de cette grande place et donne sur une place plus petite au milieu de laquelle est fixé, entre deux pieux, le gros tambour qui sert à convoquer les habitants. Telle est l'organisation générale des villages de Guinée, du moins chez les Mandingues.
Les Foulahs, eux, n'ont pas de villages agglomérés de cette sorte, sauf la missidi ou village paroisse qui groupe autour de sa mosquée des cases ou de petites carrées appartenant à toutes les familles libres de la campagne environnante, mais ces cases ou ces carrées sont seulement des habitations de passage, des maisons de ville où l'on vient le vendredi pour assister au service à la mosquée et régler les affaires politiques et où l'on ne reste que la journée.
Le Foulah, en oflet, n'habite pas la missidi : il habite sa marga ou sa maison de campagne ou bien il est à son roundé, c'est-à-dire au village de culture habité par ses esclaves. Or, la marga des Foulahs ou carrés d'habitation habituelle ne forment pas des villages comme les carrées mandingues. Elles sont dispersées (;â et 1(\ dans la campagne, l'une au fond d'une vallée, Vautre à tlanc de colline, l'autre plus loin. Chacune est entourée soigneusement non d'une tapade en nattes, mais d'une haie épaisse et touffue, et les cases elles-mêmes, dans ces carrées, ne sont pas les unes à côté des autres, mais dispersées aux quatre coins de la carrée, aucun obstacle du reste ne les séparant. Quand on est en pays foulah, le spectacle de ces habitations est très joli <»t très [ûttoresque. On en aperçoit une A mi-hauteur do la petite colline verdoyante en bas de laquelle on passe, puis on
LES POIVOIRS PUBLICS DANS LA T.UINÉE FHANÇALSE. 110
en aperçoit une autre en portant ses regards plus loin et il y en a ainsi de dispersées à travers toute la campagne, donnant Timpression que qui coin n'est absolument inhabité et inculte, mais que partout se cachent, dans une solitude et une indépendance presque parfaites, des hommes et leur famille.
Quant aux villages de culture foulah, ce ne sont pas non plus des villages au sens exact du mot, ce sont des carrées habitées par les esclaves et dispersées aussi, loin les unes des autres, à travers la campagne. Somme toute, le village n'existe pas en pays foulah, sauf la missidi dont nous avons parlé plus haut.
Tout ceci semble en contradiction avec une observation de la Science sociale d'après laquelle les pasteurs qui se mettent à la culture se grouperaient tout de suite en villages, observation faite à propos des populations orientales d'Europe. I^e phénomène s'est passé autrement dans le Fouta-Djallon. Notre Foulah cherche d'abord à conserver son indépendance complète et à habiter seul avec sa famille, loin des autres familles, comme il le faisait quand il était nomade.
Puis, plus tard, la culture devient plus intense; la nécessité de se rapprocher a raison peu à peu de la répugnance qu'on a à le faire et c'est alors que les carrées se rapprochent, se groupent et finissent par former des villages. C'est là le stade où en sont les Mandingues en Guinée et en Afrique occidentale.
En résumé, le groupement en villages agglomérés, caractéristique de la culture en famille patriarcale, n'est pas forcément le premier stade. Il n'est quelquefois que le second, et définitif du reste, qui a été précédé par l'établissement en carrées dispersées et indépendantes. C'est ce que les Foulahs nous font toucher, pour ainsi dire, du doigt.
Quels sont les rapports dç voisinage entre les noirs de Guinée française? Ils sont très intenses, comme nous avons déjà pu le voir plus haut en analysant le travail. Nous avons dit, j)ar exemple, ([ue les forgerons pour cultiver leurs champs recouraient à leurs voisins, moyennant une distribution d'outils fabriqués par eux. (^es échanges de services mutuels entre carrées sont nombreux. Les noirs se donnent de perpétuels coups de main les uns
aux autres, pour la culture, moyennant la nourriture. Un chef dialonké intelligent me disait un jour que le noir travaillait beaucoup mieux sur les terres du voisin que sur les siennes propres, et comme je lui demandais pourquoi, il me répondit que le noir, quand il est chez un autre, pour montrer de quoi il est capable, par vanité, se donne beaucoup de mal et abat force ouvrage (ou fait les contorsions de celui qui l'abat). Du reste, ce n'est qu'un jour à travailler dur, et le noir est capable d'un coup de chien, tandis qu'il est incapable d'un effort intensif soutenu. Le lendemain donc, il se reposera, sur ses champs à lui, de la fatigue qu'il s'est donnée la veille, et paressera à l'aise sur son langan. Tout cela, aide fréquente donnée au voisin, amour du travail en commun, tendance à exagérer par la mimique l'effort réellement donné, inaptitude au travail long et soutenu, effort par saccades, dénote l'intensité de la formation communautaire. Un fait que je n'ai pas signalé au chapitre Travail, mais qui peut prendre sa place ici, le dénote encore : le noir aime beaucoup à travailler en musique, et, en fait, travaille souvent au son des instruments. Aussi, quand je montai en Guinée, en avril 1905, parle chemin de fer Konakry-Niger^ je vis à une des stations des noirs qui rempierraient la voie. A côté d'eux, une flûte et un tambour jouaient incessamment et mélancoliquement et soutenaient ainsi le travail. Une autre fois, me promenant aux environs de Faranah, j'entends une musique un peu lointaine, venant de la brousse, où se mêlaient les sons du tamtam et du balafo. C'était un riche chef de famille qui avait réuni sa carrée et ses voisins pour le débroussaillement d'un champ et qui faisait travailler tout ce monde en musique, au son d'une musique monotone, frénétique et sans fin, mais non dépourvue de charme. Au fond, le travail en musique est le seul moyen d'obtenir du noir (à défaut de la trique) un travail relativement intense et soutenu. On voit donc que l'idée préconisée par Fourier pour le travail en harmonie n'est pas nouvelle. Seulement ce que Fourier ne dit pas et ne sait pas, c'est que ce travail en musique est le fait de populations qui sont parmi les plus indolentes et les moins
LES POUVOIRS PUBLICS DANS LA GUINÉE FRANÇAISE. 12i
travailleuses du globe et ne convient qu'à elles. Le paysan anglo-saxon n'a pas besoin de musique, et c'est lui qui représente le vrai progrès. Le travail en musique, c'est le travail primitif, le travail du primitif, depuis longtemps laissé en arrière par TEurope occidentale. C'est donc, en fin de compte, de la régression. Il en est de même, disons-le, en passant, du frugivorisme de Fourier qui semble à quelques esprits une si belle découverte. Le frugivorisme, c'est l'état de populations qui vivraient exclusivement de la cueillette ou de l'arboriculture. Or, ces stades sociaux sont parmi les plus bas de tous ; nous y ramener serait un recul énorme en arrière, du reste impossible. Tout cela donne la note générale du système de Fourier qui, comme toute autre socialisme du reste, constitue un simple mécanisme de régression morale.
Pour en revenir au noir de Guinée, nous voyons que chez lui les rapports de voisinage sont très importants; mais, en revanche, l'association proprement dite (c'est-à-dire le groupement qui réunit individuellement sur une grande surface de territoire des individus appartenant à des familles différentes et à des groupes sociaux différents), n'existe pas du tout, ce qui, du reste, se comprend facilement. Chez le noir de Guinée, la famille patriarcale est très nombreuse et très forte. D'autre part, les rapports de voisinage sont importants, comme nous venons de le voir. Famille et voisinage suffisent donc à des services auxquels ne suffira pas la famille, dans les sociétés particularistes ou instables. En outre, le noir, avec sa famille et ses voisins, n'a pas besoin d'associations, c'est-à-dire de groupements extrinsèques à la famille et au voisinage, tandis que le particulariste ou l'instable, avec leurs familles réduites et leurs rapports de voisinage plutôt maigres, ont besoin de l'aide de l'association. En définitive, on peut établir cette loi sociale : plus dans une société la famille est étendue et les rapports de voisinage sont forts, moins elle a besoin de l'association; plus la famille est réduite et plus les rapports du voisinage sont faibles, plus elle a besoin de l'association.
Et, en fait, celle-ci est pratiquée surtout dans l'Europe se pten-
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trionalc et occidentale chez des particularistes et des instables (Angleterre, Scandinavie, Allemagne, France) et infiniment moins chez les communautaires de TEiirope orientale ou méridionale. Il faut ajouter que, si les instables ont autant besoin de l'association que les particularistes, ceux-ci savent s'associer, tandis que les instables ne le savent pas ou le savent beaucoup moins.
Pour en finir avec les rapports de voisinage, il faut dire un mot de l'hospitalité noire. Elle est, comme on peut s'y attendre de la part d'une race communautaire, très généreuse et très large. Quand un étranger se présente dans la carrée, il est non seulement logé de droit, mais prend part aux repas comme un membre de la famille, cela sans aucune espèce de rétribution. Cette hospitalité est donc tout à fait « écossaise » et a du reste les mômes causes que cette dernière, l'intense formation communautaire. De môme Thospitalité orientale ou antique.
Pourtant il faut noter que cette tendance hospitalière a ses bornes, et quelquefois la haine de race l'emportera sur elle. Ainsi tout noir de Guinée recevra admirablement tout Mandingue ou tout Foulah, mais il laissera mourir de faim sur la roule, plutôt que de lui donner une poignée de riz, un Toma ou un (iuerzé du sud. Le cas s'est produit quelquefois, et tout récemment encore.
En résumé, large et généreuse hospitalité en règle générale, mais dans la limite des races parentes ou connues. Au delà Thostilité naturelle pour les étrangers prend le dessus.
Disons, en finissant, que c'est par l'hospitalité que les noirs résolvent, au moins en partie, la question de l'assistance publique. Du reste cette question no se pose pas d'une façon pressante chez eux avec leur vie pauvre, simple, patriarcale, où le riche vit h peu près comme celui ([ui ne Test pas, et où le captif de case s'habille et se nourrit à peu près comme son maître.
Notons, d'autre part, que la vie hygiénique des noirs, leur nourriture qui ronsiste en riz, leur boisson qui consiste eu eau, leur vie au grand air, tout cela les préserve d'inlirmités ([u'on
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rencontre fréquemment en Europe. Ils n'ont pas, pour ainsi dire, de bossus, d'estropiés, de boiteux, de culs-de-jatte. De même chez le noir, les individus gras, obèses, n'existent pas. Cette déformation humaine, causée par les nécessités de vie artificielle de nos civilisations compliquées, Tabus des nerfs, une trop grande sédentarilé, n'existe pas ici. En résumé, la question de l'assistance publique ne se pose pas d'une façon intense et les noirs la solutionnent sans difficulté, d'abord par le développement de la famille patriarcale qui retient dans son sein un très grand nombre de personnes parmi lesquelles les faibles, les incapables, les impotents; ensuite par l'institution de la clientèle ou du patronageque nous connaissons déjàet qui groupe, autour des riches. chefs de carrée, les ménages pauvres qui ont besoin d'un soutien et de petites subventions, enfin par cette hospitalité intensive qui fait que l'hôte est considéré comme de la famille et logé et nourri comme tel. En un mot, c'est la formation patriarcale qui solutionne chez le noir la question de l'assistance publique.
Passons maintenant aux pouvoirs publics et disons tout de suite que le noir ne connaît guère, au-dessus de la famille, que deux étages de pouvoirs publics :
l*" Le village;
2** La province ou le petit royaume.
Quant à l'état,. au grand état, nous verrons que les noirs sont incapables de le former.
Lk viLLAGK. — Le grand groupement ici, c'est le village. 11 constitue la cellule sociale dans l'ordre public, comme la famille patriarcale constitue la cellule sociale dans l'ordre privé. Le village est plus ou moins important : il > a des villages de 50, 100 personnes. Il y en a de 500, de 1.000 de 1.200 âmes. Mais ces derniers sont déjà de gros villages, et par exemple, dans le cercle de Faranah qui comptait 51.000 habitants en 1906, le plus fort village en avait 1.700 seulement. Ainsi on peut dire que le village noir de (iuinée française groupe de» 50 à 2.000 habitants. Je n'en connais que deux dans toute la (iuinée qui
dépassent ce chiffre : Konakry qui a de 6.000 à 8.000 noirs, et Kankan qui en a de 10.000 à 12.000.
Le village est gouverné par le chef de village, mais non avec un pouvoir absolu. D'abord le chef est soumis à l'élection et est nommé par les habitants du village. Sont exclus du droit de vote les esclaves naturellement. Tous les hommes libres, en revanche, prennent part à Félection, mais parmi ceux-ci il n'y a de véritables électeurs que les chefs de carrées, car les fils, frères, neveux, votent toujours comme le chef de famille et ne forment en fait qu'une voix avec lui. Ainsi, ce qui nomme le chef, ce sont en fait les chefs de carrée. Du reste, les plus rich^ d'entre eux, ceux qui ont derrière eux la parenté la plus nombreuse, la familia la plus étendue, ont plus d'influence que ceux qui sont pauvres et à la tète seulement d'une chétive carrée. En résumé, ce sont les gros chefs de famille qui ont en main l'élection du chef de village.
D'ailleurs il y a deux limites à ce droit de vote : d'abord, il faut que le chef de village soit reconnu par le chef de province ou bien par le roi (cela autrefois, maintenant par le commandant de cercle), et, d'autre part, en principe, c'est l'héritier du chef défunt, c'est-à-dire son frère puîné ou, à défaut, son fils aine qui a droit au poste de chef de village.
En résumé il y a trois conditions qui sont à remplir et pour que quelqu'un devienne chef de village d'une façon parfaite, inattaquable, il faudrait qu'il les remplisse toutes les trois : qu'il soit d'abord l'héritier légitime du chef défunt, ensuite qu'il soit nommé par le village, enfin que le chef de province ou le roi (jadis), l'administrateur (maintenant), ratifient son élection. En fait, ces trois conditions ne peuvent pas toujours être remplies ensemble et le plus souvent une transaction s'établit entre les forces qui les représentent.
Une fois nommé, le chef de village commande, mais pas d'une façon absolue, car il consulte toujours quand il y a quelque décision importante à prendre, les anciens du village, les chefs de carrée. Au fond, c'est presque autant un pouvoir aristocratique (les anciens) qui gouverne les villages noirs qu'un
pouvoir monarchique, ou, si ron veut, c'est une monarchie aristocratique. Le gouvernement est tout patriarcal du reste et s'exerce par persuasion plutôt que par force. Le noir en effet n'est ni énergique, ni dur. Il aime beaucoup le partage, le palabre, respecte les vieillards, aime la tradition. Le gouvernement des chefs de village est donc, en général, excessivement patriarcal.
La paix publique est assurée par le chef de village, aidé des chefs de carrée. Dans chaque carrée ces derniers assurent la paix. Dans Fensemble du village, c'est l^chef de village. L'organe de la paix publique, ce sont les hommes mêmes du village convoqués par le tambour du chef. Il y a quelquefois aussi des sortes d'agents de police coiffés de chapeaux de paille pointu et bas et ayant au côté le sabre large et recourbé du pays. Ils appartiennent sans doute à la parenté ou à la familia du chef.
Enfin le chef de village est juge ou plutôt était juge, assisté par son tribunal d'anciens, de toutes les contestations importantes. On pouvait en appeler, du reste, de ses décisions au chef de province ou au roi. Aujourd'hui, c'est à Tadministrateur qu'on en appelle, et, seules, les contestations de très minime importance sont restées au jugement du chef de village.
L'homicide est rare chez le noir de Guinée. Aussi en quinze mois, dans le cercle de Faranah, qui comprend 51 .000 habitants, il n'y a eu qu'un homicide et, encore par imprudence. Les viols de petites filles sont un peu moins rares, sans être pour cela très fréquents. Les crimes et délits de beaucoup les plus nombreux sont les vols : vols de bestiaux, vols de femmes mariées. Ces derniers sont plutôt d'ailleurs des détournements, car ils se font généralement avec la complicité de la femme et ne s'opèrent que par son consentement. Restent les vols ordinaires, qui sont le grand délit du noir.
Avant l'arrivée des Français dans le pays, l'homicide était puni, soit de la peine de mort, soit du paiement d'une forte amende à la famille de l'assassiné. Les noirs ont toujours admis, comme les barbares du v'' siècle, le principe de la composition en cas d'homicide. La famille du défunt, pensaient-ils, quand
elle a été désintéressée par des doimna^es et intérêts convenables, n'a plus rien à réclamer.
Quant au vol, bien plus fréquent, les noirs le punissaient très sévèrement. Je ne sais pas au juste les peines exactes qiii étaient portées contre lui en Guinée française, mais chez les Yolofs du Sénégal, par exemple, on coupait le poing gauche du voleur k son premier vol, le poing droit au second. On s'explique la dureté de ces peines en réfléchissant à la propension au vol de ces populations indolentes et peu travailleuses. La dureté de la peine était proportionnée à la force de la tendance et s'était assez sagement arrangée.
Les noirs appliquaient, avant l'arrivée des Français, des châtiments corporels, les coups de corde ou de rotins donnés, soit le coude au corps, soit à toute volée, la mise aux fers ou la barre du coupable, et aussi la torture pour obtenir l'aveu.
Aujourd'hui, comme je l'ai dit, les chefs de villai^-e n'ont plus le jugement des crimes, ni des vols, ni même des instances en divorce ou des procès en contestation d'héritage, tout cela est porté devant le commandant de cercle qui le juge, comme nous le verrons plus loin. Mais les chefs de village ont encore la police du village et le jugement des cas que les parties veulent bien porter devant eux et pour lequel elles ne font pas appel. Il faut ajouter que c'était l'habitude, chez les noirs en instance de procès, de donner des cadeaux aux juges pour les disposer favorablement. De là souvent des injustices.
En résumé, avant notre arrivée, le chef de village, assisté des anciens, rendait la justice dans le village, comme il en avait la police. Cette justice avait des qualités efficacité), mais de graves défauts (la vénalité et l'habitude des jugements de Dieu).
Au sujet de ces jugements de Dieu, je renvoie au livre très documenté de M. Arcin et, en général, à tous les livres publiés sur l'Afrique occidentale. On faisait boire au prévenu un poison, le tali, extrait de l'arbre du même nom. Si le poison était rejeté, c'est que l'accusé était innocent. S'il ne Tétait pas, c'est qu'il était coupable. L'esprit du lali, en effet, dans la croyance du noir, savait distinguer le coupable de l'innocent; il accablait
LES l'OrVOIRS IMBLICS DANS LA (lULNÉE FRANÇAISE. 127
le premier et se laissait au contraire mettre dehors sans résistance par l'esprit de l'homme innocent. Ajoutez que les noirs, surtout les primitifs de la côte, ne s'expliquaient pas la mort naturelle au mal et souvent ne se Texpliqueut même pas encore. De là la tendance à attribuer toute mort , même de vieillard, même de malade, à un crime, et Thabitude de faire boire le tali aux gens soupçonnés pour une cause ou pour une autre de l'avoir provoquée. Cette difficulté à comprendre la mort comme une loi naturelle a été la cause de bien des hécatombes de gens parfaitement innocents. Mais notons, je le répète, qu'on ne trouve cette tendance, comme vraiment forte et ayant des effets désastreux, que chez certaines peuplades du Sénégal, de la Guinée portugaise et de la Guinée française habitant la côte, inférieures et primitives.
Ceci dit sur la justice noire, revenons aux attributions du chef de village, à celles qu'il avait avant notre mainmise sur la Guinée française : il percevait les impôts pour lui, pour le chef de province et pour le roi. Nous énumérerons plus loin ces impôts. Contentons-nous, pour le moment, de dire un mot des corvées auxquelles étaient astreints les hommes du village. Il y avait d'abord celle pour la construction du mur d'enceinte et de défense qui autrefois entourait la plupart des villages de Guinée française. Il existe encore des débris de ces murs d'enceinte autour des villages du sud de la Haute Guinée française.
Ils entouraient tout le village, hauts de 2°, 50 environ et épais de 0°,50. Ils étaient faits, comme les cases, en banque, c'est-à-dire en terre spéciale battue et séchée, et percés de meurtrières. On trouve encore de ces enceintes debout, généralement par morceaux, rarement en entier dans la région que je viens d'indiquer et qui a été dévastée par Samory. Il est évident que ces fortifications primitives qui n'arrêtèrent pas le conquérant noir étaient construites par tout le village, sous la direction du chef, et par conséquent par corvées. Chaque corvée était sans doute taxée à tant de travailleurs d'après le nombre de ses hommes et ces travailleurs réunis construisaient l'enceinte. Ces corvées pour fortifier le village ont dû exister un peu
partout, par exemple dans le Séradou (province prussienne du cercle de Faranah) où les villages sont perchés sur le haut des petites montagnes du pays. Avant d'arriver au village, il y a une énorme porte de bois et de pierre qu'on a placée sur la pente, dans les bois, auprès d'un torrent, dans un endroit particulièrement étroit, resserré entre les rocs, facile à défendre. Ces porles-fortiiîcalions ont évidemment été construites par tout le village sous la direction du chef.
En résumé, le chef noir gouvernait le village avec Faide des anciens et des chefs de carrée. Il avait la police, rendait la justice, faisait rentrer l'impôt, ordonnait et dirigeait les corvées, etc.
Avant de quitter le village noir, insistons encore sur ce qu'il est la plus importante unité sociale publique chez le noir de Guinée. Le village noir forme un tout complet qui se suffit à luimême, qui est quelquefois cité indépendante, qui n'a pas beaucoup de relations avec les villages voisins, qui a ses marigots, ses vallées, ses collines, ses montagnes, son organisation sociale primitive, il est. vrai, mais complète. Au delà du viUage le noir n'a pu créer qu'une seule chose, et encore pas toujours : la province ou le petit royaume.
Ajoutons que, même dans ce cadre restreint du village, l'organisation publique noire n'est pas sans rencontrer des obstacles et des difficultés. Le noir est individualiste, sécessioniste dans l'âme. Une des principales difficultés qu'éprouvent en Guinée et sans doute dans toute l'^Virique les administrateurs européens est celle-ci : ils reçoivent souvent des demandes instantes de la part de familles ou de groupes de famille de tel ou tel village, pour qu'on les autorise à le quitter et à aller s'établir dans la brousse, autre part. Souvent aussi, ils ne demandent pas Tautorisation, mais s'en vont. Quand on leur demande pourquoi ils veulent s'en aller, ils allèguent généralement des raisons peu convaincantes, se plaignent de l'injustice du chef, disent que celui-ci leur en veut, qu'il a été nommé irrégulièrement, qu'il commet des exactions, qu'il les bat, etc. — La vérité est la plupart du temps que ces gens forment un parti hostile au chef de
village actuel et eu raison de leur hostilité, en butte aussi à Thostilité de ce dernier. De là des griefs qui souvent sont exacts, souvent aussi exagérés par le parti pris ou inventés. De là, les demandes d'aller habiter ailleurs, d'aller former un village dans la brousse. On comprend, quand on a vu cela de près, les difficultés qu'avaient jadis les Espagnols aux Philippines, à retenir les noirs dans les gros bourgs fermés où ils voulaient les maintenir : Tinstinct sécessionniste et fuyard de ceux-ci s'exerçait là comme en Afrique.
Ajoutons les dissensions causées souvent daus les villages par l'ambition, quelquefois dans la famille même du chef, quand celui-ci est vieux et faible et quand un de ses neveux, par exemple, veut s'emparer du pouvoir et est à la tête d'un parti puissant qu'il allèche par ses promesses et qu'il soudoie.
En général, les administrateurs répugnent à accorder ces autorisations de quitter le village et de s'en aller ailleurs. La raison en est aisée à comprendre : la transmission rapide des ordres, leur exécution prompte, la facilité du recensement, du recouvrement de l'impôt, tout cela s'accommode beaucoup mieux de gros villages importants que d'une quantité de petits villages dispersés à travers la brousse. Cependant, quoique décidés en principe à tenir la main à ce qu'il n'y ait pas de sécession, les administrateurs sont bien obligés parfois de céder à la force des choses et à laisser un village se dédoubler en deux. C'est dire que, capables déformer le village, de s'élever jusqu'à lui, les noirs ne sont pas capables d'éviter les dissensions intestines à l'intérieur de celui-ci et les sécessions qui en découlent. — Le noir arrive à créer le village, mais il n'arrive pas à créer le village partout paisible, ordonné et uni.
Mais, dira-t-on, comment se fait-il que le noir si profondément patriarcal, communautaire, soit en même temps ainsi individualiste, sécessionniste? Les deux tendances ne sont-elles pas contradictoires? Non et, à mon avis, ces deux tendances, pour peu qu'on y réfléchisse, se concilient parfaitement. Notons d'abord ceci : en Europe, ce sont les pays à formation le plus profondément communautaire qui sont en même temps les plus individualistes,
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au même sens du mot) les plus indisciplinés, les plus anarchiques, ceux qui demandent la police la plus nombreuse et la plus dure. Voyez l'Espagne etTltalie. Leur formation communautaire est plus profonde assurément que celle de la France ou de l'Aile-, magne (Fune qui a été particulariste jadis, l'autre qui Test encore maintenant dans le nord). Or, l'Espagne et Tltalie sont en même temps plus indisciplinées, plus anarchiqu«s, moins capables de discipline sociale naturelle que ces deux derniers pays. Ainsi, en Europe, une profonde formation communautaire va de pair avec une tendance plus accentuée à Tindiscipliiie et à l'anarchie. Cela explique que, chez le noir de Guinée française, la formation communautaire s'allie à une tendance individualiste, sécessionniste.
L'explication, du reste, n'est pas difficile à trouver : ce qui caractérise la formation patriarcale, c'est la faiblesse du travail, l'inaptitude au travail intense, l'absence de cette discipline rude et forte que donne le contact brutal avec la vie et la nécessité de trouver sa nourriture sans aucun soutien, parmi une âpre concurrence. En un mot, la formation communautaire, malgré toutes ses apparences autoritaires, discipline faiblement les individus et laisse subsister fortement en eux l'individualisme inné cœur de l'homme, comme de tout être. Au contraire, la formation sociale particulariste discipline bien plus fortement et bien j)lus à fond les gens, avec son Apre lutte pour la vie. A la discipline extérieure de la famille et des vieillards, elle substitue la discipline bien plus efficace de la vie dure et âpre. Elle semble moins autoritaire, et elle l'est moins à l'extérieur, mais au fond elle donne à l'homme un maître plus rude et plus dur que la discipline patriarcale. De là son efficacité civilisatrice; de là son aptitude à faire vivre dans la paix sociale d'immenses populations travailleuses et énergiques, comme en Angleterre, aux États-Unis, en Scandinavie, en Hollande et dans l'Allemagne du Nord.
En résumé, le communautarisme du noir n'empêche pas Tindividualisme, individualisme qui, d'une part, trouble les villages, de Tautre empêche de former de grands états et des pouvoirs
publics puissants, et ainsi livre le noir pieds et poings lies à Texploitation des négriers koushites et sémites.
Le Royaume. — Passons maintenant à la province et au petit royaume.' Le noir de Guinée, étant comme tout autre noir, incapable de former un grand État (sauf le Foulah que nous verrons plus loin et qu'il faut mettre tout à fait en dehors de cette analyse), a toujours formé une multitude de provinces ou de petits royaumes indépendants.
Les Malinkés appellent ou plutôt appelaient leurs rois Annasa ou Anassa et Fama. Les Soussous et les Dialonkés les appelaient Haugné. Les Koniaguis les appellent Tcbikaré, Sokaf, enfin les Bassari les appellent Hounelli (André Arcin, la Guinée française, 1907, page 326). Comment les rois étaient-ils nommés?
En droit, c'est rhéritier du roi défunt qui devait lui succéder, et comme cet héritier est généralement le frère puîné, ou, à son défaut, le fils aîné, c'est le frère puîné ou le fils sdné du roi défunt qui lui succédaient. Mais il y avait en même temps élection par l'assemblée générale des chefs de village du petit royaume, ou des chefs de village et de province quand le royaume comportait des provinces. Cette élection représentait les droits du peuple ou plutôt de l'aristocratie qui venaient se heurter à la coutume d'héréditarité. << La règle s'établit de plus en plus, dit H. André Arcin, )> opère citalo, p. 328, que le fils aine ait la saisine de la succession, mais le frère aîné utérin (c'est-à-dire le frère puiné du défunt qui devient, par la mort de son aîné, frères aîné des autres frères du défunt) en a l'administration, est le tuteur. C'est donc ce dernier qui est presque toujours nommé par l'assemblée, la coutume étant rarement enfreinte. A l'origine surtout, cette élection avait pour but de faire sentir au nouveau chef qu'il n'avait pas une autorité sans limite et qu'il n'était que le représentant des patriciens. Il était rare
1. utérin dans les pays où la parenté .s'établit par la tige maternelle en Basse Guinée, mais frère puîné de père dans les pays où la parenté s'établit par la tige paternelle, c'est-à-dire en Haute Guinée
cependant que l'assemblée dérogeAt aux usages s'il ne se produisait un coup de force; il n'était pas possible qu'elle portât sur le pavois un homme qui ne fût pas de la famille royale. Remarquons en passant que, dans les pays où l'usage des boissons alcooliques est autorisé ou toléré (comme chez presque tous les fétichistes et surtout les Malinkés, les Bagas et certains Soussous) cet ordre de succession, loin d'être favorable aux intérêts du peuple en mettant sur le trône un homme d'expérience, donne le pouvoir à « des vieillards abrutis, ivrognes et sans énergie » (D" Ranzon). Aussi l'élection est-elle devenue dans certains pays plus sérieuse que jadis. S'il y a des charges contre la moralité de l'héritier présomptif qui le fassent qualifier d'indigne, le pouvoir peut être donné à un autre des frères ou à l'un des neveux ou fils du décédé. On peut môme lui préférer un des membres de sa famille pour la seule raison que son intelligence n'est pas suffisante pour exercer convenablement le pouvoir. C'est ainsi que, peu à peu dans beaucoup d'états, rautoritft se transmet de père en fils. Mais nous retrouvons encore ici les principes de la tradition familiale : le roi nommé dans ces conditions, bien que paraissant seul en public et portant la parole dans les assemblées, ne peut rien faire, aussi bien pour l'administration du bien public que pour celle du patrimoine familial, sans avoir consulté celui qui est resté malgré tout le chef de sa famille. Rarement refuse-t-il de s'incliner devant un veto absolu. Il est même obligé d'obéir lorsqu'il s'agit des biens familiaux. Enfin lorsqu'un roi ou chef est reconnu incapable ou perd la raison, on lui laisse le titre, mais on lui adjoint uncoadjuteur, un régent généralement héritier présomptif qui gouverne réellement. Ainsi, en principe pur, c'est bien l'hérédité familiale qui prévaut ici, le frère puîné du défunt lui succède ou doit lui succéder. Mais souvent, pour éviter un chef trop âgé et incapable, on le remplace par le fils aîné du défunt, l'oncle conservant cependant la direction des biens familiaux et une sorte de suprématie honorifique. Enfin quelquefois, pour cause grave, l'assemblée générale du petit royaume écarte le fils alué comme le frère puîné, mais est obligée de leur choisir
un remplaçant exclusivement dans la famille royale parmi les frères, fils et neveux du défunt.
M. André Arcin donne également des détails curieux sur la façon dont se fait Télection. « 11 y a toujours, dit-il, page 327, interrègne plus ou moins long avant cette élection. C'est alors le premier ministre, le confident, généralement un parent du roi défunt, qui administre d'abord au nom du potentat décédé, puis au nom du roi futur. Il est en eflfet d'usage de n'annoncer la mort du souverain que plusieurs jours, quelquefois plusieurs semaines après le décès. Souvent cette déclaration est faite dans une assemblée plénière des chefs, qui se réunissent pour constater le décès et échanger des vues préliminaires pour l'élection. La déclaration faite au peuple est le signal de lamentations et de rites publics. Les hommes, armés en guerre, tirent des coups de fusils; les femmes se lamentent. Un repas funèbre, le sadaka, termine la cérémonie.
« Les frais sont supportés par l'héritier présomptif. Noblesse oblige. D'ailleurs, celui-ci espère bien rentrer ultérieurement dans ses fonds. La deuxième assemblée pour procéder à l'élection n'a lieu que longtemps après. La décision relative à la date est remise au bon vouloir des chefs, et au bon plaisir du ministre qui travaille à faire triompher ses vues, s'il s'est aperçu dans le premier meeting qu'il y avait dissentiment.
« Interrègne de troubles, de luttes intestines...
« L'élection se fait à la majorité des voix et chaque chef a le droit d'expliquer son vote, droit dont il ne manque jamais d'user, ce qui prolonge indéfiniment ces réunions. Chacun demande une faveur au prétendant qui doit en outre nourrir, pendant tout le temps que dure la conférence, la suite toujours très nombreuse de ses futurs vassaux. C'est un tissu d'intrigues, de ruses, dans lesquelles les noirs sont passés maîtres. L'élection terminée, a lieu le couronnement, suivant des rites particuliers à chaque région. Us sont très variés : au Saloum, le roi est placé tout nu sur un tas de sable, au milieu de ses notables qui l'habillent ensuite.
« Chez les Landoumans, le couronnement est fait à Ouakaria,
par une femme prêtresse des Smio ; chez les Bambaras, le roi est porté en triomphe sur une peau de bœuf par des forgerons (usage similaire à celui du pavois chez les Germains). »
Il est inutile d'insister, après ce que nous venons de dire, sur ce fait que le roi ou plutôt le roitelet noir n'a pas un pouvoir absolu. Il n*a pas plus un pouvoir absolu dans son petit état que le chef de village n'a un pouvoir absolu dans son village. La royauté nègre est monarchico-aristocratiqne (du moins en Guinée), et l'aristocratie des chefs de village et des chefs de province, en un mot l'aristocratie du pays, contre-balance son pouvoir. Du reste, le souverain, s'il est énergique, intelligent et despote, peut, quelquefois par un coup de force, établir un pouvoir dictatorial. Mais c'est très peu fréquent et en contradiction avec la coutume.
Le roi ne nomme pas les chefs de village, il les agrée seulement, comme nous l'avons vu. Cependant quelquefois, c'est lui qui les nomme, mais alors ce sont les villages qui les agréent. « Il est impossible au souverain, dit André Arcin, op. ciL. p. 323, d'imposer de vive force un protégé que n'agréerait pas le village. De nombreux exodes n'ont pas eu d'autre motif... Us (les chefs de village) reçoivent, le jour où ils sont agréés du monarque, le tabélé (ou tabala), tambour dont ils- restent dépositaires, tant que durent leurs fonctions, et à Taide duquel ils réunissent les hommes du village dispersés dans les champs. C'est l'insigne de leur autorité et ils doivent toujours en être accompagés, quand ils sortent de leur village pour aller au devant d'un de leu/*s suzerains. » En résumé, le roi agrée, mais ne nomme pas, ou, s'il nomme, les villages agréent.
C'est le roi qui convoque les assemblées plénières et qui les préside. « Le roi... dit André Arcin, page 334, prend rarement la parole dans une assemblée plénière. Après l'avoir consulté, ses ministres parlent pour lui, ce qui lui permet de se tenir en dehors des luttes oratoires; de leur côté, les notables répondent par l'intermédiaire du plus ancien d'entre eux, porte-parole [feiiis)^ qui accepte et rejette, au nom de tous, les propositions du souverain. Dans les états noirs, l'honneur de présider l'as-
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semblée est toujours dévolue au roi qui réunit rassemblée et Irône en grand apparat : turban en tète, vêtu de ses plus beaux costumes brodés d'or et soutachés, assis sur une chaise spéciale, une canne singulièrement ornementée ou une queue d'éléphant à la main. Près de lui, le tabélé pour appeler les retardataires ; les feiûs ou orateurs, les hérauts pour imposer silence ; les sofa ou koroba (soldats); les ministres... Devant lui, en hémicycle, se groupent les patriciens et les hommes libres. Us se tiennent tous accroupis sur la peau de mouton servant au Salam, pressés étroitement les uns contre les autres, leurs longues cannes dressées. Les feitts ne doivent jamais s'emporter. Ils se répondent point par point avec une précision étonnante. Le public approuve ou désapprouve par des mots sacramentels comme c a noudi », « fomié », en soussou; et le roi met fin au palabre par la formule « A to » (fini), en peulh « modji » (c'est bien) ».
Voici maintenant comment M. Arcin décrit les fonctions du roi : « Il donne des ordres conformes à la coutume. Us doivent être exécutés sans retard, sous peine d'amende ou de châtiment corporel. Il répartit Timpôl, chaque village ayant à fournir un contingent, et leurs chefs étant chargés de la perception; c'est lui qui fixe les prestations, donne les droits d'usufruit, d'usage ou de location sur les terres du royaume aux étrangers; mais seulement lorsqu'il s'agit de superficies empiétant sur les terrains de plusieurs villages et encore à condition qu'il y ait consentement unanime des notables. Agissant au contentieux, il veille à ce que les coutumes soient respectées par les chefs, sert d'arbitre dans les différends de village à village ou de province à province; enfin il règle les principales questions commerciales, fixe la place des marchés, assure la sécurité des routes et rend la justice en dernier ressort » [op. cit. y pages 335 et 336).
C'est cette dernière fonction qui était la principale. « Le roi, dit André Arcin page 340, jugeait aux jours et lieux déterminés par l'usage avec le concours de quelques vieux conseillers. Dans certains pays, et si le roi n'exige pas qu'il en soit autrement, on peut plaider par procureur membre de la même gent
que la partie représentée. Le souverain, juge suprême, peut frapper d'amende le non comparant ou le faire saisir de force. Les juges noirs connaissent les renvois à longue échéance et en usent, surtout lorsque les plaideurs ont quelque fortune. Quand le jugement sera rendu, ce sera la ruine : outre les cadeaux au roi ou au chef, son entourage se charge de dépouiller les parties sous le prétexte de recommandation. »> En tout cas, Tusage des épices faisait que la justice était la principale source de revenu du roi.
La maisoi) était assez importante. « La suite d'un roi puissant, dit André Arcin, page 336, est considérable. A côté des membres de sa famille, de ses ministres, de ces marabouts et secrétaires, de ses émissaires et courriers, de ses artisans, de ses nombreuses femmes, il a encore ses guerriers, sofas ou bien mercenaires, dont le chef a une grande influence, ses griots et ses esclaves, sans compter les corporations ouvrières qui ne travaillent que pour sa famille. Tout ce monde est entretenu par lui ou plutôt par ses sujets, car le travail que ses seuls serviteurs peuvent lui donner, est loin d'être suffisant pour subvenir à ses dépenses. D'autant qu'en arrivant au pouvoir, il se trouve presque ruiné par les frais énormes qu'il a dii faire pour son élection. »
Les impôts pouvaient se ramener à six chefs différents : il y avait d'abord la dîme de tous les produits du sol, payée au chef du village qui en remettait une partie au chef de province (quand il y en avait) et au roi.
11 y avait ensuite la corvée de culture. Tous les habitants devaient travailler une fois par semaine sur les terres du chef de village. Le chef de canton ou de province désignait les villages les uns après les autres pour remplir cette corvée sur ses propres terres. Chaque village devait trois jours par an au chef, un pour semer, un pour sarcler, un pour moissonner. Le roi faisait de même.
Ensuite venait le droit sur les successions. Nous avons déjà vu que, quand il n'y a pas d'héritiers du tout, la succession revient au chef du village ou au roi du pays (ainsi, pour ce der-
nier cas, chez les Guerzés). En dehors de cela, il y avait le droit du çhet sur toute succession. D'après André Arcin, chez les Soussous, la part du chef était du dixième de la succession, mais quand il n'y avait que des parents éloignés, elle s'élevait au quart (o/}. aV., page 338).
11 y avait aussi les droits des chefs sur les produits de la chasse. Du reste, ces droits existent encore et la coutume s'en est conservée. Quand- un éléphant était abattu sur son territoire, le chef avait droit, et a encore droit, à une des défenses de la bète. Ce sont actuellement les chefs de province qui perçoivent ce droit de chasse. Jadis il revenait aux roitelets du pays.
Un autre impôt, c'était les épices de justice dont nous avons déjà parlé. C'était la principale source de revenu des rois, dit André Arcin. Du reste, les épices qui étaient un usage admis, ne signifiaient pas absolument par elles-mêmes prévarication et fausse justice; cependant elles poussaient à cela, et l'homme étant ce qu'il est, les abus devaient être nombreux.
Enfin, il y avait les réquisitions forcées dont nous parlerons plus amplement quand nous en serons à l'État foulah. Les parents du prince allaient parfois vivre sur l'habitant et le pillaient. Quant aux exactions des soldats du roi, elles devaient être continuelles, puisque c'est à peine si, à l'heure actuelle, nous pouvons, nous-mêmes, empêcher les exactions de nos tirailleurs.
L'État. — Nous venons de voir les provinces et les petits royaume noirs. Venons-en maintenant à l'État.
L'État, le véritable État, a toujours été importé du dehors chez les noirs. Actuellement, qu'est-oe qui forme TÉtat en Guinée? En Guinée française, c'est la France; en Guinée portugaise, c'est le Portugal, et il en est ainsi dans toute l'Afrique occidentale et même dans toute l'Afrique actuellement : là, ce sont les Anglais; là, ce sont les Français; là, ce sont les Allemands ; là, ce sont les Belges ; là, ce sont les Portugais ; là, ce sont les Espagnols qui dominent, mais nulle part nous ne trouvons de grand royaume noir indépendant.
Mais, dira-t-on peut-être, si nous n'étions pas venus en Guinée, un noir, Samory, allait conquérir le pays et y fonder un grand royaume : c'est vrai, mais Samory était un noir sémitisé moralement. Il avait, pour accomplir sa conquête, un point d'appui extérieur au monde noir qui lui était fourni par la civilisation sémitique. Ce point d'appui, 'sans lequel il eût été impuissant, était le fanatisme musulman, l'idée d'un seul Dieu, le prétexte de le faire reconnaître par le fer et par le feu à tous les fétichistes noirs. Quant aux royaumes importants, foulahs, toucouleurs, que nous avons rencontrés devant nous lors de notre action au Soudan et en Guinée, ils ont été constitués par des métis de Foulbés et de Mandingues chez lesquels le sang foulbé dominait. Or, les Foulbés sont, non pas une race noire, mais une race rouge, non pas une race nigrilienne, mais une race éthiopio-nubienne ou koushite. Ainsi le grand État chez les noirs a toujours été une importation du dehors.
Du reste, les grands royaumes noirs (ainsi ceux fondés au commencement du moyen âge sur le Moyen Niger) ne durèrent généralement pas. Fondés par une race supérieure (par exemple les Songhaï), sous la conduite d'un homme de génie, maintenus par une aristocratie inférieure en nombre, ils se morcellent vite quand cette aristocratie a été absorbée par la race inférieure et quand l'instinct sécessioniste du noir peut reprendre le dessus. C'eût été probablement le sort des empires fondés par les Toucouleurs, les Foulahs et Samory si nous ne les avions pas écrasés de notre choc dans leur pleine vigueur entre 1875 et 1900. Sans cette destruction inattendue et rapide, ils seraient retournes lentement, après une époque plus ou moins glorieuse, au morcellement noir.
Actuellement, dans la Guinée française, c'est la France ou plutôt une administration française qui forme l'État. Nous allons examiner cet État, mais auparavant il nous faut dire un mot des Foulahs, qui seuls avaient pu former un État en Guinée française avant notre arrivée.
C'est dans la seconde moitié du xviii* siècle que cet État fut formé, nous verrons plus tard (au chap. : « Races de la Guinée »)
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comment les Foulahs vainquirent les Dialonkés et les Soussous établis avant eux dans le Fouta-Djallon et les chassèrent ou les réduisirent en servitude. Nous savons déjà comment ils sont installés dans le pays par margas (maisons de campagne), roundis (villages de culture) et missidis (paroisses). C'est la missidi qui est la première circonscription politique de TÉtat foulali. Il y a un chef de missidi qui correspond à l'ordinaire chef de village noir et il y a aussi un corps de notables qui correspond à rassemblée des chefs de carrée des villages mandingues on pré-mandingues. Au-dessus de la missidi est la province ou dinal. La province possède un chef et aussi une assemblée des principaux habitants, patriciens, notables, etc. Au-dessus des diwals qui étaient, au moment de la conquête (1785), au nombre de neuf, et lors de Toccupation française (1890) étaient montés à dix-sept, il y a la royauté foulah, organisée d'une façon assez compliquée, comme nous Talions voir, dans le but de la contenir et de laisser le pouvoir réel à Faristocratie foulah.
Il y a deux rois, et deux familles royales, celles des Alfaya et celle des Soya. Chaque famille fournit son roi, qui, tous les deux ans, remplace le roi de l'autre à la tète du peuple foulah. Ainsi, tous les deux ans, le roi Alfaya prendla place du roi Sorya (et réciproquement) et quitte Timbo, capitale politique du Fouta, pour se retirer dans ses terres, à sa maison de campagne. Le roi Sorya le remplace et, deux ans après, lui cédera à son tour la royauté. En plus, en dehors des familles Alfaya et Sorya, il y a une troisième famille prépondérante qui réside à Foukoumba. Cette famille ne peut pas fournir de rois, mais elle fournit la première puissance spirituelle du pays, le grand-prètre et grand juge sans la confirmation religieuse duquel nul roi du Fou ta, nul almamy n est légitime (Almamy est le terme qui désigne les rois des Foulahs. Il vient de Tarabe Al Meumenim et signifie par conséquent commandeur des croyants).
Ainsi le pouvoir suprême est pour ainsi dire partagé entre trois personnes : les deux almamys Alfaïa et Sorya et le grandprêtre de Foukoumba. De plus, il y a rassemblée générale des Foulahs qui représente l'aristocratie et la bourgeoisie du pays
tout entier et qui détient en principe le pouvoir suprême. Cette assemblée se tient à Foukoumba et non à Timbo, c'est-à-dire à la capitale religieuse des Foulahs et non à leur capitale politique, et elle est présidée généralement par le grand-prêtre. Ce n'est que dans les moments critiques que Falmamy qui règne à ce moment-là, préside rassemblée.
Comment se fait la succession au trône dans les familles Âlfaïa et Sorya? Elle se fait de père en fils atné et non pas de frère aîné à frère puîné : cela vient sans doute de ce que, pour commander et pour faire la guerre, les Foulahs préfèrent ou plutôt préféraient un homme jeune à un vieillard. Quant aux biens patrimoniaux de la famille royale, ils se partagent suivant la règle ordinaire des Foulahs, entre Fonde et le neveu. Du reste, le principe d'hérédité royale n'empêche pas l'élection, comme chez les autres noirs de Guinée française, ou du moins une cérémonie élective. Cette cérémonie est destinée à montrer qu'en principe le peuple foulah (entendez Taristocratie) est au-dessus de ses rois et peut les faire et les défaire, et quoique, en général, la coutume familiale soit respectée par l'assemblée, il n'y en a pas moins tenue solennelle et élection en règle. Après l'élection, on procède au sacre solennel du roi, dans la mosquée de Foukoumba.
Dès qu'un almamy a pris ou repris le pouvoir, après les deux ans d'exercice de son confrère, la première chose qu'il fait généralement est de révoquer dans les diwals tous les chefs existants et de créer de nouveaux chefs de province pris dans des familles attachées à son parti. A leur tour, ces nouveaux chefs de province révoquent les chefs de missidi et en nomment d'autres pris dans les familles qui leur sont dévouées. Ainsi il y a épuration de fonctionnaires de bas en haut, depuis le diwal jusqu'au tékou et à la missidi. Notons ici que chez les Foulahs, le chef de village n'est pas, comme chez les autres noirs de la Guinée, nommé par les habitants, mais par le chef de province et que celui-ci n'est pas nommé par les habitants de la province, mais par Talmamy. C'est donc une organisation centralisée et despotique.
Du reste, il y a souvent lutte entre les deux almamys au moment où Tun d'eux, à Texpiration de ses deux années d'exercice, doit quitter le pouvoir et se retirer dans ses terres. Quelquefois il ne veut pas résigner ses fonctions et il fait appel à la force des armes. De là des luttes sanglantes entre l'usurpateur et l'autre almamy soutenu par le grand-prêtre de Foukoumba. Ajoutez à cela que dans les provinces il y a souvent lutte (ou plutôt il y avait souvent lutte) entre l'assemblée de la province et son chef, nommé ou imposé par l'almamy. L'assemblée de la province portait ses doléances à l'assemblée générale des Foulahs à Foukoumba et aussi à l'almamy, auprès duquel elle était toujours représentée. L'almamy soutenait son chef de province, l'assemblée générale de Foukoumba soutenait l'assemblée de la province, de telle façon qu'il y avait conflit. Ajoutez encore les conflits dans le missidi, entre le chef nommé par le chef de province et l'assemblée de la missidi et l'on se rendra compte que cette organisation politique foulah, si bien arrangée et si bien balancée en principe pour établir un pouvoir exécutif fort, tout en limitant le pouvoir royal et tout en laissant le pouvoir suprême au peuple foulah représenté par son aristocratie, n'aboutissait souvent en fait qu'à la lutte et à l'anarchie. Deux cas se produisaient généralement : ou un des almamys était un homme énergique, intelligent, despote, et alors il exerçait son despotisme sur tous, sur l'autre almamy, sur le grand-prêtre, sur l'assemblée générale, sur les chefs de province, etc., et profitait de son droit de nommer ceux-ci, qui à leur tour nommaient ses créatures dans les missidis pour tenir tout le pays dans sa main, puis il prorogeait outrageusement son temps de commandement en empêchant par la force l'autre almamy de prendre le gouvernement à l'époque légale. Ou bien les deux almamys étaient également faibles et alors les chefs de province devenaient tout-puissants, terrorisaient les missidi, résistaient à Talmamy, dominaient dans l'assemblée générale de Foukoumba et formaient une sorte d'oligarchie absolutiste. C'est ce dernier cas qui se trouvait réalisé au moment où nous-mêmes mettions la main sur le pays. M. André Arcin, dans son bel ouvrage com-
pact et copieux sur la Guinée française que nous avons déjà cité (Paris, Challemel, 1907), dit à ce sujet : « Au Fouta, devenus indépendants de Talmamy, les chefs de diwal n'avaient comme conseillers que des marabouts étrangers, et les chefs de village étaient brisés sur un simple caprice. Ils faisaient de certains chefs de missidi de véritables chefs de sous-diwal. Us nommaient lamdo-tékou leurs favoris qui surveillaient ainsi plusieurs missidi et étaient les instruments de leurs exactions. D'autre part, leur responsabilité vis-à-vis de Talmamy était nominale lorsque les Français survinrent, et ils ne craignirent pas de prendre les armes contre lui » (p. 326).
Donnons une explication en passant sur ces lamdo-tékou dont parle ici M. André Arcin. Lamdo veut dire chef et lamdo-tékou chef de tékou. Le tékou est une circonscription foulah qui était exclusivement financière à Torigine et faite pour le recouvrement des impôts. Elle groupait plusieurs missidi. Nous voyons que les chefs de province avaient fini par en faire une sorte de division politique, de sous-préfecture^ dont ils nommaient le chef et qui leur servait à mieux tenir en main les missidi de leur diwal.
Il est vrai que le cas contraire se produisait aussi, comme je Tai dit plus haut, et la constitution foulah aljoutissait encore plus souvent à Tabsolutisme de Talmamy qu'à l'oligarchie des chefs de province. C'est ce qu'indique André Arcin, dans une note, page 333. « Les almamys du Fouta, dit-il, avaient fini par exaspérer leurs sujets. Boker Biro mit le comble à leur colère. C'est ainsi qu'il reçut à Bouria une maltresse volée et n'eut que le temps de s'enfuir, les Dialdials accusant ses sofas (soldats) d'avoir détruit des cultures. » André Arcin dit encore, page 335 : « Nous avons dit que le souverain avait comme premier privilège la nomination des chefs de village de son diwal ou de sa province. Le roi ne peut en principe imposer sa créature, mais il peut se refuser à accepter le candidat des notables. Cette pratique amena de nombreux abus, les notables s'inclinant devant la volonté d'un despote et celui-ci désignant qui payait le plus ou satisfaisait ses désirs. Ce n'est un mystère pour personne que
la haine des chefs de diwal contre Talmamy Boker Biro venait de ses exigences inouïes. 11 avait mis en vigueur le droit de jambage. Ses luttes avec les vassaux et principalement la haine que lui voue le chef de Foukoumba n'eurent pas une autre origine. »
Ainsi la constitution monarchico-aristocratique des Foulahs aboutissait en fait soit au despotisme de l'almany, soit à l'oligarchie absolutiste des chefs de province, soit à l'anarchie des luttes intestines. Il y avait bien un État foulah et, tel qu'il était, il progressait tous les jours sur les petits royaumes noirs qui l'entouraient et qu'il écrasait — parce que tout de même il était un État et non un royaume-province — mais il n'était pas cependant bien organisé et n'assurait pas la sécurité des personnes comme il aurait dû le faire.
De plus, rÉtat foulah, qui oscillait du despotisme à l'anarchie et de l'anarchie au despotisme, était très fiscal, comme on peut s'y attendre, et les impôts y étaient nombreux et lourds. Il y avait d'abord Timpôt de succession. André Arcin dit, page 338, et sans doute avec exagération : « Au Fouta l'impôt, [de succession], qui était en principe de un quart ou un demi, n'avait en fait aucune fixité. Le chef, si les héritiers lui déplaisaient ou n'osaient se défendre, prenait, sinon la terre, du moins la totalité des meubles et des captifs. » Il dit plus loin (page 339) : « Le houdia était encore un impôt de succession. 11 consistait en un droit de 25 p. 100 environ sur les biens du défunt et était dévolu au marabout qui sanctionnait la division entre les chefs de famille co-liéritiers. Il recevait en outre un captif ou un bœuf, sacrifice pour le repos du décédé. On lui donnait aussi tout ce qui ne pouvait être divisé en parties égales. » — Tout cela est très probablement exagéré, car on ne voit pas, en ajoutant l'un à l'autre ces deux impôts de succession, ce qui aurait pu rester aux héritiers, mais il faut en retenir que l'impôt sur les successions était lourd au Fouta. Cet impôt ou coumbabité a été supprimé par les Français, les abus des chefs ayant jeté sur lui une grande défaveur. « La coumbabité était exigible cinq mois après le décès et perçu parles chefs [de province ou diwalj ou les lamdo-tékou [chefs de tékou] » (p. 338).
Il y avait ensuite les dîmes ou cadeaux relig-ieux tels que Tassaka ou plutôt saka ou farila. Le farila était un don au chef de village comme aumône (Arcin, page 337).
Il y avait aussi des taxes sur les transactions commerciales [oussourou)^ « 1/10 sur toutes les marchandises en transit. Souvent c'était, au Fouta, une pièce de Guinée (c'est-à-dire de cotonnade) par charge d'âne et une demi-pièce par charge d'homme, soit 20 francs et 10 francs. Pour être plus sûrs de ne rien laisser échapper, les chefs faisaient déposer les marchandises chez eux et les délivraient à l'acheteur, si elles étaient vendues sur place, après entente sur le prix » (Arcin, page 337, en note).
Il y avait aussi une taxe sur les funérailles, puis les contributions des provinces. Les habitants de chaque missidi donnaient au chef de missidi la dlme de tous les produits du sol. Ce dernier en remettait une partie au chef de diwal. « De plus, tous les habitants devaient une fois par semaine travailler sur les terres du chef de village. Le chef de canton ou de province désigne les villages les uns après les autres pour remplir cette corvée sur ses propres terres. Chaque village doit trois jours par an au chef [de province], un pour semer, un pour sarcler, un pour moissonner » (Arcin, page 338).
Enfin il y avait les réquisitions forcées ou « paule ». Voici comment André Arcin décrit celles-ci : «... Tout était prétexte à fiscalité avant notre intervention; le pillage était quelquefois organisé par des bandes démuselées, sortes de grandes compagnies vivant sur le pays. C'était souvent les fils et les neveux du prince qui les conduisaient, des « Kelé Massa » pressurant les habitants, pillant les caravanes. Cela faisait partie du noble métier des armes. Le roi accueillait les réclamations, admonestait /)ro/orma ses parents, payait pour eux quand il ne pouvait faire autrement. Mais il ne gardait pas rancune aux coupables. Il se souvenait que lui-même en avait fait autant dans sa jeunesse : ce sont jeux de princes! D'ailleurs, le roi lui-même, lorsque le trésor était en baisse, organisait une « promenade », charmant euphémisme ! C'était la mise en coupe réglée du pays traversé. Pour n'en donner qu'un exemple, le droit réservé aux chefs de
LES POUVOIRS PUBLICS DANS LA r.lINÉE FRANÇAISE. 145
missidi, au Fouta, d'enlever les sandales de Talmamy qui, en voyage, entrait, à la mosquée, coûtait le prix fixe de 300 francs. ' A son départ, on lui donnait un fonda ou cadeau d'adieu. » (Arcin, page 337.)
Ajoutez les revenus tirés de la justice qui étaient sans contredit les plus gros, puis le butin de guerre et les tributs payés aux Foulahs par les peuples de la côte de Guinée (Soussous et autres). «... Un des gros revenus des chefs du Fouta, dit André Arcin, page 339, était le 1/5 de tout butin de guerre et les tributs, ou sakhalé , des peuples côtiers leurs vasseaux. Une importante députation peuhl se rendait, chaque année, dans les rizières pour les percevoir. Elle se faisait entretenir le plus longtemps possible, "recevait les cadeaux des commerçants européens pour obtenir l'ouverture de routes commerciales, etc., des « Mangue », elle touchait les redevances fixées à Tavance ou des cadeaux. Les chefs des Timbi, du Labé et de Foukoumba étaient chargés de razzier les fétichistes de la côte » .
On voit combien TÉtat foulah était fiscal. Si nous nous rappelons en outre combien il parvenait peu à faire vivre en paix ses divers pouvoirs et assurer la sécurité à ses sujets, nous en conclurons que c'était bien un État, mais peu sain et peu solide. En fait, il n'a pas offert la moindre résistance aux Français et nous avons fait la conquête du pays sans coup férir.
11 faut donc en venir à TÉtat français qui a brisé en Guinée l'État de Samory, l'État foulah et les petits royaumes ou provinces mandingues ou pré-mandingues, et qui maintenant règne sur toute la Guinée française. Nous dirons comment il est organisé après avoir dit un mot de la façon dont il s'est établi.
Longtemps la France ne posséda en Guinée que la côte qui s'étend au sud de la Guinée portugaise jusqu'au Sierra-Leone et qu'on désignait sous le nom de Rivière du Sud. Ce fut en 1850 qu'elle fonda ses droite sur cette côte, qui dépendit dès lors du Sénégal et fut administrée par le gouverneur de cette colonie. En 1881, la France songea à mettre le Fouta-Djallon sous notre protectorat et y envoya la mission Bayol- Noiraud. Les Foulahs acceptèrent notre protectorat qui fut renouvelé en 1888 et de-
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vait être transformé quelques années plus tard en administration directe. En 1889, la colonie de la Guinée française fut constituée, comprenant la côte et le Foula-Djallon.
Cependant, d'autre part, dès 1878, le Sénégal commençait sa poussée militaire vers le Haut Sénégal, le Niger et Tombouctou. En 1878, nous prenions Sabouciré, en 1880 nous nous établissions à Kita, en 1883 nous arrivions à Bammako sur le Niger. En 1885, nous occupions Niagassola, en remontant vers la Haute Guinée et en 1886, nous nous heurtions à Samory, en train de se tailler un empire dans ce qui constitue actuellement la Guinée orientale, le nord du Sierra-Leoue, du Libéria et de la Côte d'Ivoire. Ce premier choc se termina par le traité de Bissoudougou (1887), qui faisait reculer le conquérant noir. — En 1888, nous nous établissions à Siguiri et par conséquent entamions décidément ce qui est maintenant la Haute Guinée française. En 1890, le lieutenant-colonel Archinard se heurtait à l'empire toucouleur d'Ahmadou et le brisait. Le 1®' janvier 1891, il enlrait à Nioro, en février il était à Nyamina, puis à Diena. — En même temps, il faisait reprendre à nos colonnes la lutte contre Samory. Kankan tombait entre nos mains le 7 avril 1891 et le Dinguiraye était annexé le 23 mai de la même année. — En 1892, nous occupions Bissoudougou, Kérouané, Konroussa, etc. En 1893, nous occupions Faranah, Hérimakono, les sources du Niger, Guéléba, sur la limite actuelle du cercle Kankan et de la Côte d'Ivoire — c'est-à-dire le Sankaran, le Kouranko, le Kissi. Samory était rejeté dans le sud, hoi»s de la Guinée française actuelle.
En résumé, à la fin de 1893, la Haute (iuinée était conquise. Elle fit d'abord partie du Soudan français, mais celui-ci ayant été disloqué en 1899, elle fut rattachée à la Guinée française constituée ainsi définitivement par elle, par les rivières du Sud et par le Fouta-Djallon. — Samory avait été pris en 1898 dans la Haute Côte d'Ivoire et la tranquillité de la colonie assurée dans le sud-est. D'autre part, nous avions, entre 1891 et 1899, substitué dans le Fouta notre administration directe au protectorat. On peut donc dire que la colonie de la Guinée française a été,
en résumé, formée de 1850 à 1899 de trois moi^ceaux différents au point de vue géographique, comme aussi au point de vue ethnologique, et au point de vue de l'acquisition : la Côte ou les rivières du Sud, le Fouta-Djallon, et la Haute Guinée ou Guinée orientale.
La Guinée a, à sa tête, un lieutenant-gouverneur qui relève du gouverneur général de l'Afrique occidentale française. Il réside à Konakry, ville fondée en 1890, port situé sur la côte, dans une ancienne lie transformée en presqu'île. Konakry groupe 0.000 noirs et 300 Européens environ, dont la plupart sont des Français; il y a aussi des Anglais et des Allemands. — Le lieutenant-gouverneur est assisté d'un secrétaire général et de différents chefs de service, chacun à la tête d'une direction particulière, et de bureaux qui les aident. — Quant à l'intérieur du pays, il est divisé en circonscriptions administratives appelées cercles, dont voici la liste :
Il y a d'abord les cercles de la Côte qui sont ceux du Rio-Nunez, du Kio-Pongo, de Dubréka, de Konakry et de Mellacorée.
11 y a ensuite ceux du Fouta-Djallon qui sont ceux de Kindia, de Timbo, de Labé, de Ditinn, de Koïn, de Kadé ou de Touba, des Timbi ou de Pita, des Koniagui et de Yambéring.
Ensuite il y a les cercles de la Haute Guinée qui sont ceux de Dinguiraye, de Kouroussa, de Siguiri, de Kankan, de Beyla, de Faranah , de Kissidougou et de Sampouyara (ce dernier est un secteur militaire commandé par un capitaine), en tout vingtdoux circonscriptions territoriales, groupant 1. 400. 000 habitants, soit 64.000 âmes par cercle.
A la tète de chacun de ces cercles est placé un commandant de cercle qui est, suivant Timportance de celui-ci, soit un administrateur en chef, soit un administrateur adjoint, soit mémo simplement un fonctionnaire des affaires indigènes. Le commandant de cercle gouverne son cercle sous la surveillance du lieutenant-gouverneur avec lequel il est en rapport par les courriers mensuels et par le télégraphe. Il a généralement auprès (le lui, pourTaider, un adjoint au cercle, un agent spécial chargé (le la caisse, du maniement de l'argent, de la comptabilité en
deniers, et un magasinier chargé des vivres el du magasin. Enfin chaque chef-lieu de cercle comporte en outre la présence d'un agent des postes et télégraphes et d'un instituteur. Quelquefois, quand le cercle est important, il y a, en plus, un médecin de Tassistance publique indigène et un agent de culture. Tous ces fonctionnaires sont des Européens. Ajoutez un interprète noir, quelquefois deux, attachés au cercle et vous aurez l'ensemble du personnel administratif.
Dans les secteurs militaires, c'est un capitaine qui commande ; il a sous ses ordres des lieutenants pour commander les secteurs annexes, un lieutenant comme adjoint et des sous-officiers qui sont magasiniers, comptables, employés aux écritures, etc.
Le commandant de cercle réunit en sa personne à peu près tous les pouvoirs. D'abord, il est administrateur du cercle divisé en un certain nombre de provinces à la tête de chacune desquelles il y a un chef de province ; ce chef de province qui est un indigène, est désigné ou accepté par le commandant de cercle qui tient compte et de la coutume familiale, et de Tavis des principaux de la province et de la capacité- de la personne, pour Tagréer et le présenter au lieutenant-gouverneur qui le nomme définitivement.
Au-dessous des chefs de province^ sont les chefs de village. Ceux-ci sont choisis, en tenant compte de la coutume familiale, par les habitants du village, mais doivent être agréés par le commandant de cercle qui les nomme définitivement., Celuici doit tenir compte, coinme pour les chefs de province, de leur capacité aussi bien que de la coutume et de l'agrément du village. Ainsi le cercle est divisé en provinces et la pro\ince en villages. Le commandant de cercle a sous ses ordres les chefs de province ; et ceux-ci ont sous leurs ordres les chefs de village.
Le commandant de cercle a comme première attribution la police et le commandement de la force armée du cercle. Celleci se compose généralement d'une vingtaine de miliciens indigènes commandés par un caporal ou un sergent indigènes. Les attributions de police du commandant de cercle lui donnent droit A quinze jours de prison et à 100 francs d'amende au niaxi-
LKS POUVOIRS PUBLICS DANS LA GULNÉE KRA.NÇAIî>E. l49
mum sur tout indigène, pour contravention à un certain nombre de prescriptions soigneusement fixées regardant la voirie, l'hygiène, la rentrée des impôts, Texécution des ordres donnés, etc.
Le commandant de cercle a comme seconde attribution la justice. Il est de droit, président du tribunal de cercle, formé par lui et par deux assesseure indigènes. Le secrétaire de ce tribunal est Tadjoint au cercle. Le tribunal de cercle connaît des crimes (homicides, viols, rapts de femmes ou d*enfants, vente ou achat de captifs, etc.) qui sont commis dans le cercle. Il connaît aussi des appels qui peuvent être faits des jugements des tribunaux de province. Le tribunal de cercle peut mettre jusqu'à cinq ans de prison sans appel. Au delà les jugements vont au tribunal d'homologation de Dakar, cour de cassation pour l'Afrique occidentale française. Là, le jugement est examiné au point de vue forme et est homologué (c'est-à-dire approuvé, rendu définitif) ou cassé. A la troisième cassation le tribunal d'homologation peut évoquer l'aflfaire devant lui et juger au fond.
Au-dessous du tribunal de cercle sont, dans chaque cercle, des tribunaux de province composés du chef de province et d'assesseurs. Ces tribunaux connaissent des. délits : vols de toutes sortes, coups et blessures, instances en divorce, procès pour héritage, etc. Il peut être fait appel de leur jugement devant le tribunal de cercle.
Bien entendu, cette organisation judiciaire ne regarde que les conflits des indigènes entre eux. Quand l'affaire est entre Européens ou même entre un Européen et un indigène, elle échappe à la juridiction des commandants de cercle et est portée devant la justice de paix à compétence étendue. En Guinée, il y avait récemment deux justices de paix de cette sorte, Tune à Kankan, l'autre à Kindia. C'étaient les commandants de cercle de ces deux villes qui étaient chargés de remplir les fonctions de juges de paix à compétence étendue. Comme tels, ils touchaient une indemnité particulière, avaient un ministère public, un greffier, un huissier, toutes charges exercées par les fonctionnaires ordinaires du cercle touchant une indemnité spéciale. Ainsi l'adjoint au cercle était ministère public, l'agent spécial
loO I.E NOIR DE GUINÉE.
greffier, le magasinier huissier, etc. On peut faire appel des décisions de ces justices de paix à compétence étendue à un tribunal d'appel qui siège à Konakry.
Voilà en gros Torganisation de la justice en Guinée française. Ce sont les commandants de cercle qui ont en main la justice criminelle, sauf homologation de la cour de Dakar qui se montre en général très sévère pour les décisions de ceux-ci. Au-dessous des commandants de cercle, les tribunaux de province jugent les délits et les affaires civiles. Enlin il y a une juridiction spéciale pour les Européens et pour les affaires entre Européens et indigènes.
Le commandant' de cercle a pour troisième fonction le recouvrement de Timpôt. Les Français en arrivant en Guinée, ont supprimé tous les anciens impôts du pays, toutes les anciennes redevances aux chefs, en laissant à ceux-ci en revanche une certaine part sur l'impôt nouveau, comme nous le verrons plus loin. 11 ne subsiste donc des anciennes prestations que les corvées (le culture sur les terres des chefs, qui sont restées dans la coutume et les droits de chasse. En remplacement des impôts détruits, nous avons établi un impôt de capitation qui était d'abord de 10 francs par case (quel que fût le nombre d'habitants qu'abritât cette case), puis que nous avons porté à 3 francs i>ar tête. Cet impôt est perçu actuellement en argent, sauf dans le sud (cercle de Kissidougou, secteur militaire de Sampouyara) où il est moindre et où on le perçoit encore en nature. Là il varie de fr. 50 à 3 francs par tête et est acquitté en bandes de coton du pays, en kolas, en riz, en fonio, en mil, en bestiaux, etc.
Pour recueillir Timpôt, les commandants de cercle font un recensement des habitants du cercle, recensement qu'ils renouvellent tous les ans, soit totalement, soit partiellement. Le recensement d'une année sert de base à l'impôt de l'année suivante, et ainsi de suite.
L'impôt est généralement perçu au commencement de chaque année, de février à juillet. Quand il est recouvré, on donne aux chefs de village et aux chefs de province la part qui leur revient. Cela se fait par exemple au 14 juillet. Les chefs de village tou-
LES POUVOIRS PUBLICS DANS LA (iUlNÉE FlUNÇAISE. iot
chent 5 p. 100 de Timpôt de leur village. Quant aux chefs de province, ils ne touchent que comme chefs de village, comme chefs du village où ils sont établis. Dans d'autres cercles, le chef de village touche 5 p. 100 de l'impôt de son village et le chef de province 5 p. 100 de l'impôt de sa province.
En dehors de cet impôt direct, nous avons établi des impôts indirects. Les commerçants européens payent une patente qui varie suivant Timportance de leur maison de 200 à 600 francs par an. Les dioulas indigènes payent, soit une patente de 60 francs paf an, soit un droit de caravane de 2 francs par charge de 30 kilos, c'est-à-dire de 2 francs par porteur.
Enfin il y a les droits de douane. Nous avons, en effet, établi une ligne de douanes le long de la frontière sud de la Guinée, le long du Sierra-Leone et du Libéria. Ces postes de douane sont commandés par des douaniers français qui ont sous leurs ordres des préposés indigènes.
Le commandant de cercle a encore dans ses attributions les routes et immeubles de son cercle.
Avant l'arrivée des Français en Guinée, il n'y avait pas de routes proprement dites, il n'y avait que des sentiers tracés à travers la brousse, établis par le passage des piétons. — 11 est à remarquer que les indigènes marchent toujours en file indienne, les uns derrière les autres, et jamais les uns à côté des autres, de telle façon que les sentiei's établis par ce mode de marche sont très étroits et juste suffisants pour une seule personne. C'est pour remédier à cet inconvénient -que les Allemands, dans l'Afrique orientale, forcent actuellement les indigènes à marcher plusieurs de front dans la brousse.
Ce qui s'impose donc aux commandants de cercle en Guinée française , c'est d'élargir ces sentiers au moins au point que le liamac européen qui est presque le seulmode de transport usité dans la colonie, puisse y passer librement avec ses quatre porteurs noirs. Pour faire ces travaux de transformation de sentiers en routes plus ou moins réguUères, chaque commandant de cercle dispose de crédits (environ 200 francs par an et par cercle) qui sont destinés à rétribuer le travail des indigènes réquisi-
tiennes pour ces travaux. Cette rétribution consiste en la nourriture, plus un salaire de fr. 50 par jour, ce qui est le taux habituel du travail noir en Guinée. On rétribue donc quand il s'agit d'une transformation de sentier en route, mais en dehors de cela, les chefs des villages du cercle sont charges d'entretenir, par corvée, les routes une fois faites et les sentiers, et de les nettoyer de la végétation qu'y font pousser les pluies d'hivernage.
De môme les commandants de cercle font construire (ou entretenir) des ponts, soit en bois, soit en lianes, sur les fleuves,' les rivières et les marigots. Us rétribuent des passeurs de bacs (là où on ne peut pas établir de pont, le fleuve étant large) sur les fonds administratifs, font nettoyer les pistes télégraphiques, etc., en un mot veillent aux moyens de communication.
Ils ont ensuite à prendre soin des immeubles du poste du cercle, à faire construire ou réparer les grandes cases quadrangulaires où logent les Européens, où sont les bureaux, les magasins, la prison, etc.
Tous les ans, pendant la saison sèche, il faut faire remplacer l'épaisse toiture de paille de ces cases et faire mettre de la paille neuve. Pour ces travaux, un crédit de 2.000 francs environ par an est alloué à chaque cercle et sert à rétribuer les travailleurs indigènes réquisitionnés pour les efl*ectucr. Ces immeubles de la côte ou des postes de l'intérieur de la Guinée augmentent de plus en plus chaque année avec Taccroissement même du personnel administratif, et leur entretien ou, leur construction est un des soucis du commandant de cercle.
Enfin celui-ci a encore une autre fonction importante : assurer les transports à travers son cercle, et ce n'est pas peu de chose.
Il y a d'abord le transport du courrier qui, à l'heure actuelle , fait en chemin de fer la route de Konakry à Souguéta (220 kilomètres). De là il s'en va à tète d'homme, et rapidement, de Souguéta à Faranah, puis de Faranah à Kouroussa, à Kankan, à Siguiri. Des embranchements relient Timbo à Souguéta, Kissidougou et Sampouyara à Faranah, etc. 11 y a trois courriers montants par mois et trois descendants.
Mais le transport du courriep n'est rien : il y a le transport du personnel administratif et militaire, le transport du matériel administratif et militaire, le transport des commerçants et de leurs marchandises. En théorie, ce dernier transport devrait être assuré par les commerçants eux-mêmes, mais la mauvaise volonté des indigènes fait que Tadministration est obligée, en fait, de s'en charger, moyennant remboursement des frais par les commerçants.
Tous ces transports constituent une lourde charge pour Tindigène et une source de soucis pour le commandant de cercle. Ce sont des indigènes réquisitionnes dans chaque cercle qui assurent ces transports : ils transportent 25 ou 30 kilogrammes chacun et font en moyenne une trentaine de kilomètres par jour. En revanche, ils touchent la nourriture et 50 centimes par jour, quand ils sont chargés, la nourriture et 30 centimes par jour quand ils reviennent à vide.
Ces derniers temps, on tend à remi^lacer en Guinée française les porteurs fournis par réquisition par des porteurs de métier, enrégimentés, ne faisant que cela d'un bout de Tannée à l'autre, et qu'on tâche le plus possible de se procurer de bonne volonté. Ces porteurs sont nourris et touchent de hautes payes : 1 franc par jour quand ils sont chargés, 50 centimes quand ils reviennent à vide. En fait, quelques-uns en effet sont des volontaires, mais c'est l'intime minorité. En gros, ils sont réquisitionnés dans les cercles et font leur métier comme ils iraient au service militaire. Ces équipes permanentes sont formées en novembre, fonctionnent pendant toute la saison sèche (qui est la saison de traite ou saison commerciale) jusqu'au 15 juin environ. A cette date la saison commerciale finit, les pluies commencent à se faire fréquentes , le stock des charges du commerce commence à désencombrer les postes. On réduit donc les équipes et on renvoie chez eux une bonne moitié des porteurs.
Voilà pour les transports.
La dernière fonction du commandant de cercle est de veiller à l'approvisionnement en grains de son magasin. On conçoit qu'avec les transports que nous venons de voir, le passage
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incessaut de porteurs dans les postes, chacun de ceux-ci ait besoin d'être amplement muni du riz, du mil, du fonio, du sel qui est nécessaire à la nourriture de ces caravanes. Généralement le ravitaillement de chaque poste est assuré (sauf pour le sel) par les cultures mêmes du cercle. Chaque province, par exemple, fournit en janvier tant de riz, en août tant de fonio au magasin du poste.
Le riz est payé 5 ou G sous le kilogramme aux indigènes et le fonio a sous. Il faut remarquer que c'est un véritable prix de vainqueurs que nous avons fixé là et qu'il ne paie pas la valeur véritable des grains fournis. Pour que cette valeur fiU payée à son vrai taux, il faudrait que nous donnions au moins 12 sous du kilogramme de riz et 6 sous du kilogramme de fonio. Quand la famine viendra au printemps (comme elle vient presque chaque année), les indigènes s'achèteront les uns aux autres le kilogramme de riz 1 franc ou 75 centimes ou devront Tacheter ce {)rix-là chez les commerçants européens. Alors le riz qu'ils nous ont codé quelques mois auparavant à 30 centimes leur fera quelque peu défaut. Kn réalité, cette réquisition de grains, pour garnir les magasins des postes, est un véritable impôt indirect.
Du reste, la Guinée ne suffit pas à approvisionner tous ses postes, et d'année en année l'administration fait venir d'Indo- Chine des quantités de riz de plus en plus considérable, des cinq cents tonnes qui lui reviennent à fr. 30 le kilogramme rendu en port de Konakry. Ce riz sert à approvisionner les postes démunis et principalement ceux situés sur la grande artère commerciale Konakry-Kankan par Kindia, Souguéta, Timbo, Toumania et Kouroussa. Ce sont surtout Kindia, Souguéta, Timbo, Toumania (jui, à l'heure actuelle, « mangent » une énorrtie quantité de riz.
Voilà les principales fonctions des commandants de cercle guinéens (administration, police, justice, impôts, recensement, routes, immeubles, transports, approvisionnements). Us en ont bien d'autres encore, mais moins importantes et qu'on peut passer sous silence (réservistes indigènes, état civil des Européens, réglementation du port des armes à feu, etc.). Disons en
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terminant que le commandant de cercle adresse tous les mois au lieutenant-gouverneur, outre sa comptabilité en deniers et sa comptabilité-vivres, un rapport politique sur l'état du cercle et un rapport sur les travaux (routes, immeubles) et tous les trois mois, un rapport agricole et un rapport commercial. Enfin il envoie au chef-lieu, soit mensuellement, soit trimestriellement, soit semestriellement, toutes pièces concernant la police, la justice, rimpôt, le recensement, etc. Du reste, il a, pour Taider en tout cela, les fonctionnaires qui sont sous ses ordres et dont j'ai donné la liste plus haut. Ces fonctionnaires lui sont assez largement départis et, somme toute, il y en aurait plutôt trop que pas assez, suivant la coutume française.
En résumé, l'État en Guinée française est représenté par un lieutenant-gouverneur, aidé d'une vingtaine de commandants de cercle. Le territoire guinéen est ainsi administré, en détail, par administration directe. Les rouages indigènes ont été en partie conservés et se composent des chefs de province et des chefs de village soumis du reste, en tout et pour tout, au commandant de cercle. Finalement, administration directe et non pas protectorat, nombreux personnel administratif, superstructure gouvernementale assez lourde, voilà l'État que les hasards de la conquête ont instauré en Guinée.
Nous abordons maintenant Tétude de la race ou plutôt des races de la Guinée française. Nous donnerons d'abord une classification de ces populations avec leurs principales caractéristiques, puis nous examinerons le problème de leur origine. Mais, tout d'abord, il nous est nécessaire de dire quelques mots de Tantiquité de Thomme en Guinée. Celle-ci a sa préhistoire.
w On a trouvé dans la grotte de «Kakimbo (exploration de MM. Mouth et Roux), dit André Arcin page 413, une grande quantité de pierres taillées et polies et des polissoirs, etc., d'un travail surprenant. Depuis, Ion a procédé à l'exploration de quelques-unes des innombrables grottes qui bordent le mur du plateau Foutadialonké et on y a fait des découvertes intéressantes... A Inkiliso ou Inglisi, près de Haoba Sana (Kébou\ M. Noirot a remarqué des entassements de rocs que le hasard n'a certainement pas rassemblés de la sorte... Le lieutenant Desplagnes signale au-dessus de la grotte de Pétié Boimoudié, sur un plateau rocheux, les vestiges d'un ancien mur de défense... Au Fouta, M. Guébhardt a étudié l'atelier du bowal de Oualia, sur la route de Maoba Sana à Télimélé. Les éclats ou instruments observés sont tirés d'une roche bleu-verdâtre qui se trouve dans les vallées inférieures, et tranche vivement avec le rouge-brun de la latérite du bowal. L'outil caractéristique est un instrument discoïde, rappelant assez bien une huitrc. On a trouvé aussi « d'admirables couteaux incurvés en croissant, taillés sur les deux faces et rappelant les instruments de sacrifice égyptiens ». Dans les grandes grottes et abris de Pétié Bou-
LES RACES DE LA GUINÉE FRANÇAISE. ioT
noudié, « pierres de la hyène » (Kébou)... on trouve de nombreux instruments et des poteries... Sur le haut plateau, dans les abris de Pélié Tomité, il y a des outils remarquables et des poteries très décorées, ce qui prouve que le plateau a toujours été habité par des races plus civilisées qui rejetaient les barbares au delà des contreforts. » (Rapport du lieutenant Desplagnes.) J'ai vu moi-même en passantà Konakry, en fin septembre 1907, les collections de haches préhistoriques, recueillies dans les grottes du Fouta, de M. Guébhardt, administrateur adjoint. Il y aurait la matière d'étude pour un spécialiste.
Ainsi la Guinée a été habitée, à des époques très reculées, par des races possédant une civilisation relativement avancée. Ces statuettes du Kissi dont j'ai déjà parlé, en sont encore une preuve. Du reste, j)our le moment, c'est tout ce que nous savons H ce sujet. Espérons qu'un jour ou l'autre une étude sérieuse de la préhistoire de la Guinée verra le jour.
Venons-en donc aux races actuelles du pays et disons tout de suite que la question de leur classification est encore un peu la bouteille à Tencre : on est d'accord, il est vrai, au sujet des races supérieures des pays (Foulahs et Mandingues), mais la difficulté est grande pour tous les Pré-Mandingues et Primitifs. Pour donner une idée de ces difficultés, nous allons donner quelques-unes de classifications les plus récentes et montrer leurs oppositions.
Voici, par exemple, la classification proposée par M. Madrolle dans son livre : En Guinée. Il distingue cinq bans de populations :
Le premier ban comprendrait : les Jolas et les Bagas, auxquels il ajoute des populations qui n'habitent pas la Guinée française; ainsi les Sérëres du Sénégal et les Bijougots des îles Bissagos.
Le deuxième ban comprendrait : les Yolofs du Sénégal, les Balantes de la Guinée portugaise, les Biafades du même pays, les Limbas ou Limbans de la ('■ui née française et du Sierra-Leone.
Le troisième ban comprendrait : les Landoumans et les Khassoubés de Guinée française, les Timénés du Sierra-Leone.
Le quatrièmebanserait composé des Mandingueset le cinquième des Foulahs.
J'ajouterai tout de suite que cette classification est à la fois très incomplète et très rudimentaire.
158 LE NOÎR DE r.riNKE.
Voici maintenant celle de M. Machat {Les rivières du Sud et le Fouta-DJallon, 1906).
Celui-ci distingue cinq groupes :
i^ Les aigrit ieiis 'primitifs comprenanl : les Balanles, les Biafades (Guinée portugaise); les Teudas, les lolas, les Tiapys, les Koniaguis et Bassaris (Guin»'*e française) ; les Bulloms (Sierra-Leone).
2» Les nigri tiens probablemeîil apparentes aux Mandés : Bagas (Guinée française) ; Nalous (Guinée portugaise et Guinée française) ; Landoumans (Guinée française); Timénés (nord du Sierra-Leone).
30 Les Mamiés on Mandinyues: Bambaras (Soudan français) ; Malinkés (Guinée française); Soninkés (Soudan et Guinée): Diaionkés, Soussous (Guinée française).
V' Rameau sémito-nuhieti, Foulbés.
5" Métis de Foulbés et de noirs, Foulabs (Foulbés et Mandingues) ; Toucouleurs (Foulbés et Ouolofls); Khassonkés (Foulbés et Mandingues).
Cette classification est déjà plus sérieuse, mais elle ne fait pas entrer en ligne de compte les populations du sud-est, c*est-àdire celle de la foret du Libéria et de la Côte d'Ivoire. La classification (le M. André Arcin nous fait faire ce nouveau progrès. Voici ce classement :
{'^ Races aborigènes: Nalous, Yolas (côte de Guinée française); Guérés, Guios, Bérés, Manons, Guandis, Guénés, Falonkos et Lélés (peuples de la forêt du sud-est).
2*' Races autochtones : les Landoumans, les Baga-Foré, les Bagas proprement dits, les Mandingues (côte de Guinée française); les Timénés (Sierra-Leone); les Waélé, les Teudas, les Badiavraiikés, les Koniaguis, les Bassaris (Guinée française).
3»^ Lfi race mandée, qui se il i vise en deux branches, la branche de So comprenant : les Soninkés ou Sarakholés (Soudan et Guinée); les Losos ou Soussous, les Dialonkés (Guinée française); les Dioulas (Guinée et Côte d'Ivoire); les Vei et les Lokos (Sierra-Leone), et la branche de Ma comprenant : les Malinkés, les Maniankas, les Koniankas (Guinée française); les Bamanas ou Bambaras (Soudan); les Ouassouloukés, les Kissiens et les Toinas (Guinée française).
4" Les Foulahs qui se divisent : en Foutadialonkés ou Foulahs proprement dits, lloubbous ou Foulahs dissidents, Toucouleurs (Soudan français).
Enfin M. Arcin ajoute une cinquième division comprenant les mulîUres, ainsi que ceux de Portugais et de uoirs.
Parmi toutes ces classilications, quelle est la définitive? Aucune, encore qu'il faille faire surtout état des deux deruières, celles
LES RACFS Di: LA CUINKE FRANÇAISF.. ITiO
(lo MM. Macliat et Arcin. .)<» suis daillcurs d*avis qu'on ne pourra arriver à cette classilication que le jour où les savants en science sociale d'une part, les anthropologistes de l'autre, auront été étudier sur place les peuples de la côte g-uinéenne et ceux de la foret cquatoriale pour eu donner, les uns, réchelle antliropologico-zoologique, les autres Téchelle sociale. Je vais pourtant proposer à mon tour une classification qui sera sans doute meilleure que celle de mes devanciei*s, puisque je profite de leurs travaux, mais qui n'est évidemment nullement définitive. Je me baserai du reste pour l'établir, non sur les données anthropologiques, mais sur les données sociales* que je puis recueillir. Ces données ne sont pas aussi nombreuses que je le désirerais, car je n'ai pas résidé moi-même sur la côte guinéenne ou dans la foret de la Côte d'Ivoire, et je les emprunte aux livres de mes devanciers qui, n'étant pas instruits de la méthode de la science sociale, n'ont pu obs(»rver à ce point de vue avec la précision et la profondeur désirables. Pourtant elles existent çà et là, ces données, ou du moins quelques-unes d'entre elles et leurs indications peuvent servir au classement social. Ainsi, par exemple, les populations où on indique que le stade de la famille n'a pas été dépassé et qui n'atteignent même pas au village sont inférieuj'es à celles (|ui sont parvenues à ce groupement. De même celles qui n\mt pas constitué de pouvoirs publics supérieurs au village sont inféi*ieures à celles-ci qui ont constitué ces pouvoirs publics supérieurs. La résistance aux ennemis du dehors est ici un critérium de force et de supériorité sociale.
Du reste, il se ramène au précédent puisqu'il n'y a que les sociétés qui ont pu constituer des pouvoirs publics solides et vigoureux qui sont en mesure de tenir tête à leurs voisins.
En résumé, nous avons dans l'examen des groupements publics et dans l'examen de l'histoire des populations noires de Guinée un critérium qui peut nous guider dans un essai de classification sociale. Les éléments de classement ne sont pas suffisants, à vrai dire, pour arriver «\ quelque chose de définitif; mais, tels qu'ils sont, ils peuvent permettre un classement provisoire.
Je distinguerai dtmc cinq groupes de population en iiuinée
IGO u: NOIR nr. r.rTNÎ:n.
française : traboid les pr'nnilifs. ou les relativement priaiîtifs, car les primitifs absolus, où sont-ils? Je mettrai dans cette catégorie : les Teudas, les lolas, les Tiapys iGuinée française); les Balantes, les Biafades (Guinée portugaise) ; les Bérés, etc. (forêt é({uatoriale).
Daus ma seconde division je comprendrai les Pr('-^fandingu€s inférieurs, c'est-à-dire ces races dont certains auteurs font un ban de Mandingues, en choisissant parmi elles les inférieures, les vaincues, celles qui, à cause de leur manque d'organisation politique et d'entente sociale, ont été sans cesse écrasées et refoulées par les autres.
Parmi ces PréMandingues inférieurs je mettrai : lesBaga-Foré, les Bagas (c<He de Guinée française); les Timénés (Sierra-Leone;; lesMendésou Mendényi, les Waéte, etc. (côte de Guinée française).
iMa troisième division comprendra les Pré-Mandingues supé' rieitrs, parmi lesquels je mettrai : les Nalous, les Landoumans (côte de Guinée française) ; les Koniaguis, les Bassaris, les Badiaroukés (intérieur de la Guinée française) ; les Manons, les Guérés ou Gons, lesGuandi, les Lélés (forêt équatoriale) ; lesGuerzés, les Tomas (au nord de la forêt).
Je range les Nalous et les Landoumans dans les Pré-Mandingues supérieurs parce qu'ils ont été influencés fortement par les Mandingues et les Foulahs, ce dont leur constitution politique s'est ressentie. Les Koniaguis et les Bassaris figurent <le droitdans cette classe, puisque malgré leur nombre ridiculement dérisoire et, enclavés dans le territoire foulah, ils ont résisté victorieusement à toutes les attaques des almamys et ont conservé leur indépendance jusqu'à notre arrivée en Guinée française.
Enfin les Tomas et les Guerzés et les peuplades de la forêt sont des populations vigoureuses et relativement bien constitués : aussi ligurent-ils dans les Pré-Mandingues supérieurs à plus juste titre que parmi les Pré-Mandingues inférieurs.
Ha quatrième division comprendra les Mandés ou Mandingues parmi lesquels je distinguerai : les Bambaras (Soudan français); les Malinkés. les Dialonkés, les Soussous, les Kissiens ((iuinée française', les Kbassonkés (Soudan français).
LES HACES DE LA GUINÉE FnANÇAîPE. i6î
Enfin ma cinquième division comprendra les Foulahs qui se divisent :
r En Foulbés ou Foulahs purs;
2° En Foulahs proprement dits qui sont des métis de Foulbés et de Mandingues;
3'' Eu Toucouleurs, métis de Foulbés et de Yolofs:
V* En Sarakholés, métis de Foulbés et de Mandingues.
Après ces cinq divisions nous pourrions en faire une sixième, qui comprendrait les Maures^ qui sont, eux, des blancs et des Sémito-Berbères : ils n*habitcnt pas, il est vrai, la Guinée, fran- (^aise, mais ils viennent y commercer si souvent que nous serons forcés d'en dire un mot à propos de la Guinée.
Ceci dit, passons maintenant en revue, en détail, les populations que nous avons déjà distinguées. Nous caractériserons socialement, du mieux que nous pourrons, chacun de ces groupes et chacune des populations qu'ils contiennent.
Les Primitifs. — Nous ne dirons qu'un mot des Balantes qui appartiennent à la Casamance française et non à la Guinée française et sur lesquels, du reste, les renseignements donnés par les auteurs sont contradictoires. D'après le docteur Lasnet [Une mission au Sénégal, 1900), les Balantes se livreraient :
V A la ctilture;
â** A7i pâturage;
3" A r arboriculture ou plutôt à la cueillette;
V" A la chasse;
5" Au vol (chez leurs voisins Mandés ou Koniankas^ ;
6** A la pêche.
C'est la pêche qui aurait le moins d'importance parmi ces arts nourriciers. — Pour la culture, voici ce que dit le docteur Lasnet (page 182) : « Us cultivent peu. Quand la saison est arrivée, ils préparent les longans pour le mil et les sillons pour les rizières. Ce sont les femmes qui font le reste. » Aussi le défrichement et la préparation des champs sont le fait des hommes, les semailles, l'entretien des champs et la récolte incombent aux femmes.
162 LE NOIR DE r.lINÉE.
Les plus grandes occupations des Râlantes, ajoute le docteur Lasnet (même page) sont la chasse, la rapine, et la récolte de vin de palme. « ^4 lâchasse ils sont assez habiles et ne craignent pas d'attaquer le fauve et l'éléphant. Tous possèdent des fusils qu'ils décorent avec des cauris ou des boutons de porcelaine. Le matin, ils quittent leur case et vont dans la brousse récolter le vin de palme ou chasser; ils se réunissent pour boire et manger le gibier qu'ils ont tué; jamais ils ne se préoccupent des leurs; ils rentrent seulement le soir, souvent ivres, pour manger et dormir. » Le docteur Lasnet dit encore (page 181 ) : « Les Balantes sont pillards et voleurs, toujours disposés à la rapine, profitant des nuits obscures ou des cornades d'hivernage pour dévaster et piller les villages mandingues et koniankas du voisinage. Ils ne font pas de captifs. Ce sont les bœufs qu'ils enlèvent le plus volontiers. D'ordinaire ils opèrent par groupes de quatre : deux armés de fusil montent la garde et deux autres, le corps enduit d'huile de palme, complèlement nus, un couteau entre les dents, pénètrent dans la case et enlèvent le butin. Le comble de Thabileté pour un Balante est de s'introduire dans une case et d'enlever à une chienne ses petits sans faire le moindre bruit ni réveiller personne. » Ajoutons que, pour qu'un jeune homme puisse se marier (page 186), il faut qu'il ait tnontré son habileté dans le vol et, s'il n'a déjà eu l'occasion de se distinguer dans quelque expédition nocturne, il doit subir une véritable épreuve : par une nuit obscure et accompagné de deux témoins, il va dans un village étranger, pénètre dans une case et commet un vol; les deux témoins assistent, mais n'interviennent jamais, pas nieme s'il y a danger de mort.
Quant au pAturage, les Bâtantes .possédaient autrefois de nombreux troupeaux, mais depuis qu'une épizootie a sévi sur ceux-ci, il ne leur reste plus que quelques bœufs.
Au point de vue politique, ajoutons que les Balantes n'ont pas de captifs. Quant aux villages, ils ont deux chefs, celui des jeunes et celui des vieux. C'est ce dernier qui a en réalité la direction des aifaires, mais dans tous les cas les jeunes doivent rire consultés. Le chef des vieux est le plus Agé, celui des jeunes
LES RACES DE LA r.l'INKE FRANÇAISE. 103
le plus habile au vol et le plus audacieux. Les villages sont indépendants les uns des autres et, souvent hostiles, ne se réunissent guère que dans un but de pillage.
Au fond, ce qui caractérise les Râlantes, c'est Timportance chez eux — au moins relative — de la chasse et du vol. Cela influe sur la famille et sur Torganisatiou politique. Pourtant ce sont au fond des communautaires comme les populations de la Guinée fran- (,^aise, connaissant la culture, la pâture, Tarboriculture ou la cueillette, etc.
Passons au Teuda (Guinée française). Voici ce qu'en dit M. André Arcin (page 190) : « Les Teudas sont des cultivateurs et d'habiles chasseurs aussi bien sur les bords du Compony qu'au nord de Consagui où ils parcourent les terres désertes de Ouli. Leurs villages sont sales et puants. Ils s'enivrent trop fréquemment et vivent dans Tabrutissement. La femme y est assez libre, mais elle est chargée de tout le travail. Leur costume est des plus sommaires et les jeunes filles sont nues jusqu'au moment du mariage. Il y a des chefs, mais sans autorité : tout le monde commande. Ils ne reconnaissent d'autorité politique que dans les pays où ils se trouvent soumis aux Foulahs ».
Quant aux Volas, voici ce qu'en dit le même auteur (page 174) : « Les Yolas se sont réfugiés, au nombre de 2 à 3.000, sur les rives du Compony, aux environs de Bassia, venant de Foréa... Ils forment trois villages : N'Tinquandé, résidence du chef, M'Tioula, et Compony qui donne son nom à Testuaire sur lequel il est situé ».
Quant aux Tiapys, « ils vivent, dit M. Machat, ouvrage cité, page 236, comme les noirs du Teuda, dans des huttes de paille, sans presque faire de cultures et réduits à une organisation politique rudimentaire ».
Passons aux primitifs de la forêt équatoriale. « Les Bérés seraient des hommes très petits, atteignant à peine 1",50, ayant une forte carrure et devenant très gros parfois. » (Arcin, page 175.) On peut se demander s'il ne faudrait pas voir dans ces Bérés des restes de ces Pygmces qui occupaient jadis en Afrique une aire beaucoup plus étendue que maintenant.
Nous en avons fini avec le groupe des primitifs qui est caractérisé par r importance que la chasse occupe chez eux parmi les différents arts nourriciers. Ils vivent généralement en villages anarchiques^ nont pas d* esclaves et peu de bétail. Ils font faire la culture par leurs femmes, et ne font que le défrichement (qui est, il est vrai, le travail le plus dur) et préfèrent évidenunent la cueillette et la chasse.
Les Pré-Mandingues. — Quelle est Torigine des Pré-Mandingues? Les uns en font un premier ban de Mandingues venus de Test comme le dernier bail. Les autres en font une race à part : les « Guinéens ». Ce dernier avis est celui de l'Anglais Matthews, (dont les observations remontent à 1788). C'est aussi celui du D"^ Lièvre (1888), de M. Vigne d'Octon (1890), du D»" Maclaud (1903). L'opinion qui en fait des Mandingues primitifs est celle du D"* Carra, de M. Binger [Du Niger au golfe de Guinée^, du irDrevon (1894.).
Pré-Mandingues inférieurs. — Quoiqu'il en soit, parlons d'abord des Pré-Mandingues inférieurs et commençons par les Baga-Foré ou Baga noirs, dits encore Stein Baga ou Vieux Baga. Ces Baga-Foré sont environ dix mille qui habitent la cùte, entre le Rio-Compony et le Rio-Pongo.
Les Haga-Foré ont de très nombreux palmiers et kolatiei^s. Us font aussi du riz. Ils font donc de la culture, mais autant d'arboriculture-cueillette, ce qui est plus facile et moins fatigauL
« Les hommes, dit André Arcin, sont grands buveurs et parleurs. Ce sont en outre de grands guerriers [quoique toujours battus]. Aussi, ayant conscience de leur valeur, ils s'arrogent le droit d'être paresseux. Ils ne se chargent que de bâtir les cases, de préparer le sol des rizières^ de couper les palmistes (amandes de palme), de tirer le vin de palme et de récolter les kolas. C'est la femme qui fait tout le reste et elle s'acquitte avec une activité surprenante de son écrasante tâche : semer, repiquer, récolter le riz, pagayer, pêcher, fabriquer la poterie, faire le portage, s'occuper des enfants et de tous les soins du ménage.
LES RACES DE LA t.UINÉE FRANÇAISE. 165
Le soir, tandis que son mari s'étend dans [un lit orné d'un moustiquaire, la femme s'oint d'huile de palme pour éloigner les insectes et couche sur le sol de la case enveloppée d'une natte (page 183). »
Ainsi rhomme fait le défrichement du sol en fait de culture, et s'occupe de Tarboriculture-cueillette. La femme sème, soigne les champs, récolte et pèche, sans compter les soins proprement féminins.
Naturellement ce travail de la femme, supérieur à celui de l'homme, amène là ses résultats ordinaires : « la femme est très libre, dit André Arcin, page 182, et commande souvent dans la maison. Bien qu'elle soit presque toujours nue, on peut dire qu'elle porte culotte. Elle passe pour avoir un très mauvais caractère ».
Du reste ces Baga-Foré sont exploités par des étrangers, des Baga insulaires qui sont venus s'établir chez eux, au nombre de 1.600. « Ces traitants, dit André Arcin (page 182), ne sont accueillis cependant que sous certaines restrictions : ainsi on ne leur laisse récolter les palmistes que pendant Thivernage, c'està-dire après que les Bagas ont pris leur part. Les élœis étant très nombreux, une grande quantité de régimes se perd quand l'hivernage est arrivé. Les étrangers ont fortement protesté en 1903, maintenant qu'ils nous sentent derrière eux. Ils se vengent, d'ailleurs, en exploitant les malheureux Bagas, leur revendant très cher à la fin de la saison sèche, le riz qu'ils leur ont acheté pour rien quelques mois avant. »
Quant aux pouvoirs publics, ils sont vraiment médiocres. « Ils sont très indépendants et n'ont aucune solidarité, » dit André Arcin, page 181, des Baga-Foré. « Quelques villages qui ont des traditions communes marchent d'accord : tels Katako et Katongoro. D'autres villages, comme Mare, sont partagés entre trois familles qui se considèrent comme indépendantes les unes des autres. Il en est de même pour Taïbé. » Ainsi, à peine les Baga- Foré réalisent-ils ici et là une union de villages. Quelquefois même, ils n'arrivent pas seulement à l'unité de commandement dans un seul et même village.
Au physique « les Baga-Forc sont grands, bien bâtis, musclés. Us se taillent les dents en pointe » (André Arcin, page 183).
Après les Baga Foré, les Baga proprement dits. Ils sont actuellement fortement mélangés de Soussous, c'est-à-dire de Mandingues.
« Le Baga, dit André Arcin, page 185, est devenu par nécessité marin et pêcheur. A Fépoquc des grandes marées, tous les villages d'un même district se réunissent pour faire une grande pèche. Le poisson recueilli est desséché ensuite au soleil. Mais ce peuple est avant tout cultivateur ou plutôt arboricuUeiir.,, Les kolas bagas sont très estimés et il se produit beaucoup d'huile de palme dans le pays. Les Bagas étaient autrefois de grands chasseurs qui pourvoyaient d'ivoire les traitants européens, mais ils n'ont plus l'occasion d'exercer leur adresse, les éléphants étant devenus très rares dans la région côtière ».
M. Machat dit, de son côté (ouvrage cité, page 2i0). « Les Bagas, quoique allant naguère encore presque nus, paraissent avoir beaucoup dépassé le niveau où ils se seraient trouvés quand René Caillié constata qu'ils se nourrissaient surtout de poissons secs, de serpents, de lézards, de singes et de vin de palme. Déjà à cette époque ils étaient bons pécheurs et navigateurs, possédaient ries animaux domestiques^ travaillaient ou plutôt faisaient travailler la terre par leurs femmes, avec une certaine méthode. Ils savent maintenant obtenir le sel en évaporant l'eau de mer et s'en servent pour conserver le poisson; ils fabriquent « l'huile de palme, des poteries, des objets de vannerie, des pirogues assez remarquables. La culture a atteint chez eux une importance attestée par le soin qu'ils mettent à édifier, au centre de leurs cases, des gares-magasins pour le riz. Ils pourvoient même les Landoumans et une partie des Nalous moins avancés qu'eux, de sel, de riz et d'huile. »
Ce qui résulte de tous ces renseignements, c'est que les Bagas étaient déjà, à l'époque de René Caillié (1828), à la fois chasseurs, pécheurs, pratiqueurs de cueillette et arboriculteurs, pasteurs et cultivateurs. Pour la culture, il est probable que, comme chez les Baga-Foré, les hommes font le défrichement et
Li:S RACES Dt: LA tillNKE FHANÇAISE. 1()7
la préparation du terrain et les femmes le reste. Actuellement, c'est la chasse qui est de tous les arts nourriciers des Baga-Foré celui qui a le moins d'importance, celui qui a le plus diminué, à cause de la disparition môme de l'objet de cette chasse, les éléphants. En revanche, la culture semble avoir pris de plus en plus d'importance et actuellement les Bagas sont surtout cultivateurs et arboriculteurs (riz et palmier à huile).
Quant aux pouvoir publics, ils sont très médiocrement constitués chez eux. De là Técrasement incessant des Bagas par les Soussous dans les luttes pour la possession du Fouta-Djallon où les Bagas furent établis jadis (avant le mu' siècle de notre ère), bien avant les Soussous qui les chassèrent et cà fortiori bien avant les Foulahs qui chassèrent à leur tour ceux-ci.
Les Soussous, pasteurs cavaliei^s, mieux organisés politiquement et plus disciplinés, les battirent sans cesse et les expulsèrent du Fouta au xiii' ou xiv'^ siècle.
On peut se demander ce qu'étaient à cette époque les Bagas : ils n'étaient sans doute pas encore cultivateurs, ni arboriculteurs, ni pècheui^s non plus, puisque le Fouta-Djallon ne se prête pas à ces deux derniers arts nourriciers. En revanche, ces étendues se prêtent merveilleusement à la pâture et aussi à la chasse. D'autre part, nous avons vu que les Bagasse livrent encore actuellement sur la côte à l'art pastoral, au moins à un art pastoral diminué (puisqu'ils possèdent du gros bétail). C'étaient donc probablement des chasseurs et des pasteurs quand ils reçurent le choc des Soussous. Ils furent rejetés du Fouta-Djallon, refoulés sur la côte où ils habitent actuellement. Mais là même ils ne trouvèrent pas la tranquillité désirée, car quand les Soussous eurent été expulsés à leur tour du Fouta, ils vinrent de nouveau presser à la côte les Bagas. Notre arrivée a mis fin à ces luttes.
Les Timénés habitent le nord-est du Sierra-Leone ; il n'y en a plus actuellement en Guinée française.
Ce sont des arboriculteurs (les kolas timénés sont très renommés, comme ceux des Bagas) et des cultivateurs.
Voici le portrait qu'en fait André Arcin, page 187 : « Comme
168 Li: NOIR DE (ÎIINKK.
le Baiia, le Timéiié est de moyenne taille, fortement charpenté. 11 afacelargeet, somme toute, est plutôtlaid. f/est un travailleur renommé dans toutes les rivières où il vient louer ses bras. Mais chez lui il suit les habitudes de ses pères et laisse presque toute la besogne à la femme, véritable béte de somme. Comme le Baga, il aime immodérément la boisson, est hâbleur et expansif. Les villages, semblables à ceux des Bagas, sont indépendants les uns des autres; cependant ils reconnaissent des rois, auxquels ils donnent le nom de « Beï ». L'autorité de ces monarques est d'ailleurs à peu près nulle, chaque chef de village agissant à sa guise. Guerriers intrépides, ils ont formé de nombreuses cohortes de mercenaires à la solde des Sosos qui venaient les recruter chez eux et l'histoire de la Basse Guinée retentit de leur nom. »
Les Mendényi. — Les Mendés ou Mendényi, dit André Arcin, page 186, occupaient tout le versant sud-ouest du Fouta-Djalon d'où ils furent en partie expulsés à la suite du refoulement général des Bagas du nord vers la mer. Luttant éperdùment contre les Sosos pour leur indépendance , ils se firent finalement repousser par les Limibanyi qui s'emparèrent du Tanusso, puis par les Sosos de Test qui leur enlevèrent successivement le Benna et la Mellacorée actuelle. — Une partie des Mendés se mélangea aux vainqueurs, mais une fraction resta irréductible. Rejetée dans les terres basses du Lamo où elle se maintenait victorieusement, elle fut enfin soumise, grâce à l'appui moral prêté aux Sosos par les Français. H y eut là des massacres effroyables. A la suite de ces exécutions sommaires, les habitants atlblés s'enfuirent dans les iles vaseuses où ils se laissaient encore récemment enlever comme captifs par les Sosos, sans essayer désormais de résister. Ils vivent terrorisés dans de petites cases misérables, perdues dans la tourbe et les palmeraies des marécages. On les trouve surtout dans l'Ile Kabak où ils ont établi de magnifiques cultures. Au Samo, ils ont pu se maintenir encore en groupe assez compact, surtout vers la frontière anglaise où ils étaient soutenus par les Timénés. » Là s'élève le village de Compa, qui est le chef-lieu de ce district, tandis que Benty est le chef-lieu du
Sanio septentrional. » André Arcin ajoute (page 187) : « Nous n'avons que des rcnseif^nements très vagues sur les Mendényi au point de vue ethnographique. Nous savons seulement que ce sont des parents des Bagas et que leur langage est dérivé du dialecte de cette famille. Nous savons aussi qu ils sont arrivés des mêmes points que les Bagas, c'est-à-dire du SouUma actuel ».
Les Waëlés (au singulier Baïlo) seraient de petits groupes bagas restés dans le Foutah après l'expulsion de la masse par les Dialonkés et les Soussous. Les Waelés sont planteurs de palmiers et bcms forgerons et potiers. On les trouve également dans la Dinguiraye, c'est-à-dire au nord-est du Fouta-Djallon. — Voir à leur sujet André Arcin, ouvrage cité, pages 188 et 189.
Pré-Mandingues srpÉRiEURS. — Nous en avons fini avec les Pré- Mandingues inférieurs. Passons maintenant aux Pré-Mandingues supérieurs et parlons d'abord des l.andoumans et des Nalous qui semblent proches parenls des Bagas au point de vue ethnologique, mais qui, influencés par les Mandingues et les Foulahs, sont arrivés à une organisation politique supérieure.
Les Landonmans ou Landoumanis habitent entre les Foulahs du Fouta-Djallon et les Bagas de la côte. La ville principale du pays est actuellement Boké, grande place de commerce, fondée par les Européens. Les Landoumans sont fortement mélangés de Soussous et ont aussi subi l'influence ibulah. Ils se sont même approprié des traditions et des prétentions foulah en même temps que les coutumes politiques de ceux-ci.
M. André Arcin dit à ce sujet, ouvrage cité, page 180 : « C'est à Ouakaria que réside le roi Landouma. C'est là que sont enterrés les souverains et où se faisaient les exécutions capitales. »
La forme monarchique de gouvernement avec des vassaux chefs de province ou de districts, les noms Maudi que prennent les familles de cette peuplade, l'appellation de Missira donnée à l'un de leurs villages et la légende qui les fait venir de Missira Médina, près de Maka (textuellement Médine d'Egypte, près de la Mecque) permettent de constater qu'ils sont mélangés dans de fortes proportions aux Sosos dont la langue se répand de plus en
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plus dans tout le pays. Cependant, bien que reconnaissant la suzeraineté des Foutauké (gens du Foutali, Foulahs), et quoique payant tribu au clicf du Labé, ils ont conservé une partie de leurs antiques coutumes... » — Ils ont conservé surtout leur organisation religieuse des Siino, que trouva intacte M. Noviot, quand il passa en 1881 dans le pays et que nous avons décrite plus haut.
Les Landounians font à la fois de la culture et de l'arboriculture (palmiers et kolatiers ). Ce sont de grands buveure de taré ou vin de palme.
Les Nalous, — ils habitent surtout la Guinée portugaise et ne sont pas plus de \ à 5.000 en Guinée française. Ils ont été fortement influencés par les Mandingues et les Foulahs et cette influence avait amené chez eux l'organisation d'un gouvernement despotique et centralisé, celui de Dinah Salifou, qui se faisait appeler avec aplomb Roi des Rois, Commandeur des croyants ! Dinah Salifou était de sang mande et fit en France, il y a une vingtaine d'années, un voyage retentissant. Depuis, il a été déposé et exilé par nous.
Les BadiarankéSy dit André Arcin, page 190, ont été brièvement étudiés par le capitaine Douchez [Revue coloniale^ janvier 1903). Us sont « de taille moyenne, d'un noir foncé, sans tatouages... ». « I^ur idiome guttural ne ressemble pas au malinké qu'ils apprennent cependant facilement. Leurs villages sont importants. Les cases ressemblent aux huttes malinkées et sont « pressées les unes contre les autres. » Chaque soir, un chef de case offre le dolo à la population et Ton s'enivre toute la nuit au bruit du tama (tambour à deux peaux). Us ne connaissent que deux choses : boire du dolo et cultiver. « Les champs sont bien soignés. On y remarque presque exclusivement du gros mil. »
Apres les Landoumans, les Nalous, lesDadiarankés, je mettrai parmi les Mandingues supérieurs les peuplades de la grande forêt de la Côte d'Ivoire et du Libéria qu'on appelle Guérés ou Gous en Côte d'Ivoire et Manous en Libéria.
Les Marions (je tiens ces renseignements de M. le comman-
dant Mourrin qui a enlevé la position fortifiée de Boussédou aux Toraasen 1907). — Les Manons, qu'on appelle encore Mano, Mana, Manous ou Man, vivent surtout de la culture du riz et font aussi du coton en abondance. Ce sont donc des agriculteurs. Pourtant ils ne font pas d'arachides, ayant chez eux des palmiers dont ils extraient Thuile (arhoriculture-cueillette) et remplaçant par celle-ci riiuilc d'arachide pour l'assaisonnement de la nourriture.
Ils ont aussi des bestiaux , mais ne les mangent pas pour ainsi dire, préférant la chair humaine et du reste s'en servant pour acheter des femmes à leurs garçons. Une curieuse coutume donne chez eux trois jours pour guérir à tout malade atteint grièvement. S'il n'est pas guéri au bout de ces trois jours, on le tue et on le passe à la moitié adverse du village. De son côté, cette moitié adverse fait la même chose. Cette division de tout village manon en deux parties est faite pour éviter l'impiété de manger des morts, parents ou amis : grâce à elle, on peut consommer de la chair humaine sans irréligion. Du reste, les Guerzés et les ïomas qui sont au nord des Manons, quand ils ont des femmes rétives ou des esclaves dont ils ne peuvent rien faire, les vendent à leurs voisins du sud. Ceux-ci mettent l'homme ou la femme achetées à la culture, mais s'ils voient qu'ils sont trop difficiles à mener, ils les tuent et les mangent.
Il ne faudrait pas croire que cette anthropophagie des Manons, qui se concilie du reste avec une grande douceur de mœurs habituelle, soit une exception dans la forêt et même dans les régions adjacentes. Il n'y a pas si longtemps que les Guerzés et les Tomas étaient anthropophage^: C'est notre établissement dans le pays, seul, qui a détruit cette habitude. Un y a pas de doute qu'elle ne cesse aussi quand nous serons établis chez les Manons.
Quant aux Gtiérés ou (ions, je n'ai pas de renseignements personnels sur eux. Voicice qu'en dit M. André Arcin, page 1750 : Les Guérés ou N'Guéros ou Gons sont divisés en nombreux groupes dont les plus rapprochés de la région soudanaise sont les Bonni et les Bhoné qui occupent le district du N zo. Ils sont situés au nord des Vaya. Leurs coutumes, la construction de leurs villages souvent importants, entourés de haies de bananiers et de ver-
gers de kolatiers, leurs vêtements, les diflérencient des peuples soudanais. Le commandant de Lartigne note que « ces gens-là marchent toujoui*s courbés, avec une vitesse rare malgré cette position et leurs sentiers n'ont guère plus de l^'jSO de haut ». La brousse compacte, de nombreux marigots, rendent les routes de ce pays presque impraticables. Cependant ils sont anthropophages, à ce qu'assure le capitaine d'Allanc : villages principaux : Danané, Blon, Bonne, Doulomnou.
Les Guandi et les Lélés : M. André Arcin dit aussi quelques mots des Guandi (page 176) : « Les Guandi, village principal Kabaorala, important marché de captifs où certaines tribus s'approvisionnent de chair humaine. Une colonne anglaise y fut envoyée sans succès. » Quant aux Lélés, ils « forment une enclave dans le Kissi et ont adopté les mœurs des Kissiens. Us ont conservé leur langue très mêlée cependant de mandé » (Arcin, page 176). M. Arcin ajoute (même page) au sujet de l'origine des Manons, Guérés, Guandi, Lélés, etc. : « Nous n'avons que quelques vocabulaires, assez restreints d'ailleurs, qui permettent de faire dériver ces dialectes de la langue mandé. On y trouve les mêmes racines, mais les mots deviennent monosyllabiques. Faut-il voir en ces peuplades des Mandés primitifs ou des dégénérés? L'avenir nous l'apprendra peut-être ».
En résuméy les Marions, les Guércs, les Guandi, les Lélrs, semblent^ tant au point de vue linguistique qu'au point de vue social^ des Mandingues primitifs, des Proto-Mandingues. — Il ne faut pas que leui*s coutumes anthropophagiques nous fassent illusion et nous poussent à les reléguer aux derniers degrés de l'échelle sociale. Ges affreuses pratiques proviennent, dit très bien le capitaine d'Allanc, «de coutumes immémorialesetsans qu'on y voie rien de mal; elles n'empêchent pas les gens d'être entre eux très humains, ni d'avoir une bonne foi qui permet aux dioulas de venir sans danger dans quelques lieux déterminés pour acheter les kolas « apporter les étoffes, le sel, les bœufs, les captifs. On peut tout espérer d'hommes intelligents et capables de tenir leur parole » .
Avant d'en finir avec ces populations de la forêt de la Côte
d'Ivoire et du Libéria (partie nord de la forêt), notons les relations de race qui semblent les unir aux populations de la Côte guinéenne (Bagas, etc.). Les traditions des Bagas, rapporte André Arcin, page 178, les font venir primitivement de la forêt équatoriale. De là ils seraient passés dans le Souliman (au sud>est du Fouta-Djalloni, puis de là dans le Fouta même. C'est là qu'ils furent attaqués au xiu* siècle par les Soussous et les Dialonkés et rejetés à la côte, c* L'on trouve parmi les peuplades de la forêt, dit André Arcin, page 179, de nombreuses dénominations rappelant le nom des Bagas, des Baïlo, puis les Vagas, les Baéjo, les Babés, les « Bao,lesBoo. De plus, il est.au moins curieux de noter que les mots : toi, vous, il, se disent Manon en baga, mot qui désigne également une peuplade de la forêt dense... Les anciens navigateurs qui les out trouvés sur la côte [les Bagas) les appelaient Vagres ou Bagos. Ils les divisaient en tribu... Sapé, Zapa ou Soumba. Comparer Zapa au district de N'Zapa dans le pays toma. N'oublions pas de dire qu'il existe, au dire des Bagas, beaucoup de descendants de Toma parmi eux. »
Il résulte de ceci que les rapports les plus étroits relient les peuplades de la forêt et même du nord de la forêt (Tomas) aux Bagas de la Côte. — Comme ces peuplades de la forêt sont non seulement des Pré-Mandingues, mais encore des Proto-Mandingues, comme nous venons de le voir plus haut au sujet des Guandi et des Lélés, il est probable que les Bagas de la côte, leurs parents, sont aussi des Proto-Mandingues, des Proto- Mandés, et c'est un argument très sérieux en faveur de ceux qui font des gens que j'ai classés sous le nom de Pré-Mandingues (inférieurs ou supérieurs) non pas des ^) Guinéens », non pas une race détruite anthropologique ment et ethnologiquement des Mandés, mais simplement des Mandés primitifs, un premier ban antique de Mandés.
Quoi qu'il en soit exactement des Bagas, il n'est pas niable en tout cas qu'une grande partie des Pré-Mandés soit bien des Proto- Mandés : ainsi les Manons, lesGuérés, les Guandi, les Lélés de la forêt que nous venons de voir, ainsi les Guerzés et les Tomas dont nousaUons parler, ainsi les Koniaguis et les Bassaris, dont
174 LE NOIR DE r.riNÉE.
il va être question après eux — et il y a de grandes chances qu'il soit ainsi des Bagas, des Baga-Foré de la côte.
Venons-en maintenant aux Guerzés et aux Tomas.
Les Guerzés habitent à Test des Tomas, à l'extrême sud-est lie la Haute Guinée et de toute la Guinée française. Ils occupent (iuéasso, Gouécké et Boola qui est le plus gros marché de kolas de TAfrique orientale, au débouché de la Côte d'Ivoire et du Libéria. — Ce sont des cultivateurs qui font du riz et du coton. A leur tête est un roi non encore dépouillé actuellement de son autorité par nous et qui traite presque de puissance à puissance avec Tadministrateur du cercle de Beyla.
Les Tomas ou Lomas, dit André Arcin, page -222, semblent être des Mandés primitifs.
Ils ont été soumis, à un moment donné, par les Dialonkés dont il reste de nombreux « représentants dans le pays ».
Ces Tomas sont de grands cultivateurs de riz et de coton. Leurs villages sont très rapprochés et installés en pleine forêt, h 3 ou ï kilomètres les uns des autres seulement. Tout autour ils font de magnifiques cultures après avoir défriché par le feu, et, de Tavis de tous ceux qui viennent de parcourir ce pays, il est bien plus riche en hommes et en riz, en i)opulation dense et en belles cultures que les pays dialonkés ou haut malinkés même, que les cercles de Faranah et de Kouroussa (qui ont été, il est vrai, dévastés il y a vingt ans par Samory . A ces aptitudes agricoles remarquables, les Tomas joignent le courage guerrier et le souci de leur indépendance. De là les luttes que nous venons de soutenir contre eux et qui se terminenmt prochainement par le rattachement de tout le pays toma il la Guinée française. O sera là une excellente acquisition pour celle-ci , le Toma étant discipliné, travailleur, couraireux, devant nous fournir, une fois soumis, une excellente main-d'œuvre.
Le costume toma de travail consiste en un caleçon pour les hommes. Au-dessus on met le boubou, pour être bien habillé. Les Tomas ignorent donc la large culotte à coulisse, le koui^si des Mandingues. Quant aux femmes, elles ont le pagne ordinaire des négresses.
LES KACES DE LA (U'INÉE FRANÇAISE. 175
Les Koniaguis et les Bassaris sont deux petits peuples restés indépendants au milieu des Foulahs du Fouta septentrional. Ils ont résisté successivement à toutes les attaques de ceux-ci et des Mandingues pour les soumettre, quoique très inférieurs en nombre à leurs agresseurs. En 1903, ils mettaient à mort le lieutenant franc^-ais Moncorgé. Il fallut une colonne pour les écraser. « Us se défendirent sauvagement en nous infligeant des pertes sérieuses, et encore une partie de ce petit peuple s'étaitello ralliée à nous avant Taction. »
(( Les Koniaguis, dit André Arcin, page 191, sont divisés en deux familles : les Sokoli Counda et les Biaye Counda. Les premiers sont commandés par un sokaf, les autres par un tchikaré, deux termes qui veulent dire roi. Le sokaf semblait être plus influent que le Tchikaré, au temps de Ranzon. Ce dernier aurait reconnu son autorité.
« Les Bassari sont divisés en quatre groupes : les Kurottis alliés des Koniaguis, les Koté, les Akoul et les Terrien, amis du Labé. A leur tète est un monnelli (roi) qui réside à Kéniéri Sara. « Chez ces deux peuplades nous trouvons des coutumes absolument identiques, et Ton pourrait les confondre si leur langage n'était pas absolument différent. Le problème linguistique dont le docteur Ranzon demandait la solution en 1894 n'a pas encore été étudié...
« Dans Tune comme dans Tautre confédération, nous voyons des rois dont Tautorité est très limitée et qui sont plutôt des chefs de guerre. Ils ne reçoivent aucun impôt, mais sont cependant nourris par les jeunes gens non mariés qui composent leur garde. Il n'y a pas de cfiptifs. La femme y est libre et a même le choix de son époux. Enfin leur costume, si J'ose dire, est le même ou à peu de chose près; pour Thomme un simple étui en roseau, pour la femme un petit tablier carré qui pend à la ceinture et que Ton fait tourner pour s'asseoir dessus ».
D'après M. Arcin, les Koniaguis et les Bassaris représenteraient l'ancienne race malinkée ou bambara, c'est-à-dire l'ancienne race maiidingue. « Cette hypothèse est confirmée, dit-il, par l'examen de leurs caractères anthropologiques, bien que cet examen soit
} 176 I.E NOI« DE r.UINÊE.
j 1res superficiel. D'autre part, elle concorde avec Torigine orien-
; taie que se donnent les indigènes et avec les traditions que
! nous rapporte Ranzon. »
! Nous en avons fini avec les Pré-Mandingues supérieurs. Ces
I Pré-Mandingues supérieures sont caractérisés, en face des Pré-
■ Mandingues inférieurs , par la formation de petits États bien
I constitués ou de confédérations solides, comme nous en trouvons
j chez les Tomas, les Koniaguis, les Bassaris, les Manons, etc. Chez
I les Landoumans et les Nalous, Tétat est également fort, quoique
î petit, mais chez ces deux derniei*s peuples, cVst sans nul doute rinfluence foulah (|ui a produit ce résultat.
' . Lks MANDiNiiiKs. — Nous cu «arrivous maintenant aux Man-
i dingues ou Mandés. C'est \k une immense race allant de Tom-
; bouctou et de la boucle du Niger, jusqu'au Sénégal, à rOcéan
î Atlantique, à la forêt de la Côte d'Ivoire et du Libéria. Je di-
: viserai ce groupe puissant en deux sous-groupes : celui de
l'ouest et celui de l'est.
Dans le groupe de l'ouest, il faut mettre les Soussous et les Dialonkcs; dans le groupe de Test les Malonkés, les Kissiens, lesKrousankés, les Bambaras, les Mandés-Dyouhis de la Cote d'Ivoire, les Mandingues du Manding, etc. Commençons par les Mandés de Touest.
Soussous et Dialonkés. — Quelle est l'origine des Soussous et des Dialonkés? La question est obscure et nous n'y insisterons pas. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au xiir et au xiV* siècle de notre ère, les Soussous semblent des envahisseurs dans l'Afrique occidentale. Au xiii* siècle, on les voit déjà sur le Haut Sénégal et de là ils descendirent sur le Fouta-Djallon et le Haut Niger. Us firent la conquête du Fouta-Djallon sur les Bagas qu'ils rejetèrent à la côte et s'établirent aussi dans le Dinguiraye , le Sankaran, même dans le pays toma. En fin de compte, ils couvrirent un moment presque toute la Guinée française. Mais, après avoir été des envahisseuis, ils furent à leur tour victimes de nouvelles invasions. Ahisi ils durent abandonner le Haut Sénégal d'où les chassèrent les nomades déniankés sans doute
des Foulbés ou des métis de Foulbés), cela au xv® siècle. Puis ils furent chassés du Dinguiraye et du Sankaran au xvi* siècle, par les premières bandes envahissantes desMalinkés. CesTomas àleur tour les expulsèrent de leurs pays ou du moins rendirent leur domination nominale. Finalement ils conservèrent seulement le Fouta-Djallon dont ils prirent le nom ou auquel ils donnèrent le leur (Djallon, Djallonkés : hommes du Djallou).
Cependant dans la première moitié du xviii* siècle, les Foulahs s'établissaient d'abord pacifiquement dans le Fouta, en y payant tribut aux maîtres des pays soussous et dialonkés. Mais quand l'empire foulah fut constitué (vers 1750), les Foulahs entreprirent leur grande croisade guerrière et religieuse conti*e les fétichistes. Les Soussous et les Dialonkés furent chassés du Fouta et rejetés au sud et au sud-ouest du massif montagneux, les Dialonkés dans le Firia et le Soliman (cercle de Faranah), les Soussous vers la côte où ils se retrouvèrent en contact avec leurs anciens ennemis, les Bagas. Les Dialonkés s'établirent solidement dans leur nouvelle position et formèrent entre eux une légère défensive sérieuse dont le centre était Falaba (nord-est du Sierra-Leone actuel), pour éviter un nouvel écrasement. Les Foulahs, au commencement du xix° siècle, les poursuivirent jusque-là, mais ayant subi une grosse défaite, ne renouvelèrent pas leur tentative.
Notons que les Soussous et les Dialonkés eurent aussi à souffrir des Malinkés. Nous avons vu ceux-ci les chasser de la Haute- Guinée au xvi* siècle, mais ils ne s'en tinrent pas là et, descendant vers la côte, renouvelèrent leurs attaques au cours du xix*^ siècle. M. Hachât, ouvrage déjà cité, page 244., dit à ce sujet: « Sans Tintervention des Français en 1878-1882 et en 1887, lors des guerres du Moréah et du Kaloum, les Soussous auraient dû céder la place aux sofas (soldats) timénés conduits par des chefs mandingues (Malinkés), comme ils l'avaient déjà fait en 1850 dans le Kissi et dans une partie du Moréah, quand étaient arrivés les « Tourélakaï ».
Au point de vue physique, « le Soussou-Dialonké, dit M. André Arcin, page 208, est assez maigre, de taille moyenne, souvent
178 LE NOIR DE Gi:iNÉE.
grand (1"',72 à r",74 environ), adroit et alerte; il est bien proportionné avec cependant «des membres un peu longs; il a les attaches fines, les pieds et les mains petits, les os menus. Il est sous-dolichocéphale ; les bosses frontales sont moins développées que chez le Malinké ou le Bamana; la nuque est proéminente. La forme de la figure est d'un bel ovale qui la rend très agréable. Cependant le Soso du nord, très métissé de Baga, est moins grand et plus trapu , quelquefois gras. Il est dolichocéphale, sa face est moins large, ses bosses frontales moins saillantes. Le menton est peu accusé et le prognathisme est très modéré, tandis que le nez est souvent bien dessiné. Les pommettes sont assez saillantes aiasi que les arcades sourcilières. Le docteur Drevon qui nous en a donné une excellente description, ajoute :
« L'œil est vif, de couleur marron foncé, aux sclérotiques tonjoui*s jaunâtres, paraissant plus petit que chez nous parce qu'il est légèrement bridé à l'angle externe , ce qui donne au faciès de quelques-uns un cachet asiatique marqué. »
« Les cheveux sont laineux, le front découvert et surtout dans l'angle fronto-temporal. La barbe est assez fournie chez les hommes (Vdge mûr. La peau a une couleur marron peu foncée, à reflets cuivrés. »
Quant à ce qui est de la civilisation soussou ou dialoukéc, je n'en dirai rien ici : je renvoie à tous mes chapitres antérieurs sur le noir de Guinée française, chapitres où j'ai étudié spécialement le Malinké et le Uialonké, tout au long.
Passons maintenant aux Mandés de Test et voyons d'abord les Bambaras.
Les Bambaras sont bien connus; M. Armand de Préville en a parlé dans ses études sur le noir d'Afrique. A Tencontre des Malinkés qui font surtout du riz, eux font surtout du mil. Ils utilisent le petit mil pour leur nourriture et le gros mil pour celle de leurs chevaux. Ils font aussi du coton, tandis que les Malinkés n'en font plus. Ce sont d'excellents cultivateurs. Ils possèdent aussi des bestiaux.
Au point de vue historique, les Bambaras semblent avoir été
soumis à Tempire de Mali pendant le moyen âge. Puis entre 1600 et 1650, ils quittèrent leur habitat dans la Haute Guinée , (le Toron, le Torodougou, dans le sud du cercle de Kankan), et s'ébranlèrent vers le nord. Us firent la conquête de Tendroit où ils habitent actuellement (Soudan méridional). Au xix" siècle, les Toucouleurs leur firent une guerre à mort, mais ne parvinrent pas à les chasser du pays.
« I.es Bambaras, dit André Arcin, ouvrage cité, p. 220, peuvent être classés entre les So (Soussous, Dialonkés, etc.) et les Malinkés comme race et comme langage. Mais le dialecte bamana indique un degré de civilisation moins avancé que celui des deux autres divisions. Il est plus sourd, plus dur et tend au monosyllabisme. » Il est difficile de décrire les Bamanas. « H n'y a en effet aucun type national » (capitaine Pérignon). La vérité est qu'il y a eu de tels métissages entre eux et les autres races mande ou autochtones qu'il est impossible de les distinguer. La confusion » est d'autant plus grande que le terme de Bamana ou Bambaraa été appliqué à quantité de peuplades non bamanas. Mais on peut dire que le vrai Bamana est en général plus grand, plus fortement charpenté que les autres Mandés. On trouve cher lui des mollets bien faits, ce qui est rare chez le nègre. Comme chez le Malinké, on peut distinguer deux races, l'une supérieure, aux traits asiatiques presque fins, à la taille élancée, l'autre plus petite, à la physionomie stupide et bestiale.
I^s Malinkés se nomment eux-mêmes Malinnkas et non Malinkés, ce qui est leur nom déformé par les Européens. De même, les Dialonkés se nomment eux-mêmes Dialonnkas et non Dialonkés.
Les Malinkés occupent presque toute la Haute Guinée. Ils forment la majeure partie de la population dans les cercles de Siguiri, Kankan, Kouroussa et Faranah. Dans ce dernier cercle, ils peuplent les provinces du Sankaran, du Kouranko et du Houré. Notons d'ailleurs que le Sankaran et le Kouranko ne se trouvent pas seulement dans le cercle de Faranah. Ces provinces s'étendent aussi au sud du cercle de Kouroussa et le sud-ouest du cercle de Kankan. On pourrait du reste appeler les Malinkés du
Sankaran et du Kouranko. Haut Malinkés par opposition aux Malinkés du milieu et du nord deis cercles de Kouroussa et de Kankan et de tout le cercle de Siguiri qui seraient les Bas Malinkés.
Quant au Ouassoulou qui forme l'est du cercle de Kankan, il est aussi peuple, sinon de Malinkés, tout au moins de Mandés, parmi lesquels il y a peut-être quelques Foulahs. Mais c'est une grande erreur que de faire des habitants du Ouassoulou des Foulahs, comme Font fait certains auteurs. Le Ouassoulouké, comme l'habitant du Bambouk, est un vrai Mandé et pas autre chose. Si Ton veut s'en convaincre, il n'y a qu'à aller dans le pays et à ouvrir les yeux.
Nous ne dirons rien sur les Malinkés sinon que ce sont surtout des cultivateurs et des cultivateurs de riz, pacifiques, travailleurs et soumis, du moins actuellement. Autrefois ils devaient être batailleurs et guerriers sans pouvoir s'élever au-dessus du groupement en proN-inces ou en petits royaumes. Comme nous les avons étudiés longuement dans toute notre étude, basée sur eux et les Dialonkés particulièrement, nous n'ajouterons rien ici î\ tout ce que nous en avons dit déjà.
Nous donnerons seulement le portrait ethnologique qu'en fait André Arein, p. 216 : « Le Malinké de race supérieure est grand, bien fait, maigre. Les jambes, généralement grêles, laissent à désirer. La figure, d'un bel ovale, est intelligente. Mais les traits sont plus heurtes que chez les hommes de So. Le teint peut être comparé à celui du tabac en feuilles. Le front est relativement large, le crâne dolichocéphale ou sous-dolichocéphale. Les yeux grands et à fleur de tête, plissés dans les angles, leur donnent parfois le cachet asiatique de toutes les races supérieures de l'Afrique occidentale. Au contraire, le Malinké inférieur que Ton trouve répandu un peu partout, mais surtout au sud, est de taille peu élevée, mal proportionnée; le front est étroit, la tête petite et dolichocéphale très allongée, les cheveux crépus. Les os de la face sont projetés en avant et le prognathisme de la bouche est très accusé (incisives obliques', tandis que le nez est aplati entre les pommettes et que le menton fuit.
LES RACES DK LA (iUlNÉE FRANÇAISE. 481
Le front est souvent sillonné de rides profondes. Les lèvres sont épaisses, les yeux sans expression, bien que fréquemment assez grands. »
Avant de quitter les Malinkés, il faut dire un mot de leur histoire. Au xvr siècle, ils vinrent s^établir, en remontant le cours du fleuve, sur le Haut Niger. Ils trouvèrent là des Dialonkés et des Soussous établis depuis le xiv* siècle et les refoulèrent vers Touest, au sud du Fouta-Djallon. Quand les Foulahs eurent chassé les Soussous et les Dialonkés du Fouta (1750-1780), les Malinkés ne furent pas atteints par l'expansion foulah qui ne se dirigeait pas vers Test, vers eux, mais vers Touest, vers la côte. Leur mouvement, à eux Malinkés, vers celle-ci ne fut donc pas ralenti. « Ils parurent certainement sur les Scarcies, en 1800, ayant contourné le Solima par le Kouranko. C'est à cette date de 1800, dit Th. Winterbottons (1803), qu'une pauvre nation, appelée mandingue » s établit sur la rivière Vrissi entre les Soussous et les Bulloms.
En 1800 encore, un chef malinké venu de Kouroussa avec les Tourélakaï attaqua les Soussous de Benna, inaugurant ainsi, dans le sud des Rivières, ces guerres incessantes dans lesquelles les Timénés figurèrent comme sofas (comme soldats, à la solde des Malinkés) et qui n'ont pris fin qu'avec notre domination. D'un autre côté, les Sonniankés, arrivés à la Casamance avant 1825, y sont suivis aussitôt et soumis par les Malinkés, avec l'appui des Foulbés déjà établis dans la Guinée portugaise à l'état de tribus plus ou moins pures (Foulah-Pretes, etc.). Enfin Brosselard-Faidherbe a écrit que l'expansion des Mandés dans cette région n'a pris fin qu'en 1860, arrêtée par les Balantes et les Peuls du Firdou » (Machat, ouvrage cité, p. 253 et 25V). On voit donc que les Malinkés, après leur établissement dans la Haute Guinée, ont essayé, du moins de petits groupes d'entre eux, de gagner la côte guinéenne par le sud du Fouta-Djallon. Ce n'est que Toccupation française qui a mis fin complètement à ces tentatives guerrières.
Après les Malinkés, il faut parler des Konians ou Koniankés qui forment la majeure partie de la population dans le cercle
J82 LE IS'OIR DE liUINKK.
de Beyla et qui sont probablement des Dialonkés. Ils font du coton et parlent un dialecte mandé.
<( Ils sont disséminés, dit André Arcin, ouvrage cité, page 218, le long de la frontière sud-est de la Guinée et pénètrent dans le Libéria où ils touchent les Véï. Ils se disent Dialonkés, originaires du Fouta et leur domination sur les Tomas n'est plus que nominale. » Les Maniankés sont proches parents des Koniankés.
Les Kissiens doivent être rangés aussi parmi les Mandés de Test, les Kissiens qui possèdent des coutumes familiales tout à fait semblables, nous l'avons vu, à celles des Malinkés. Ces Kissiens occupent le cercle de Kissidougou où ils ont leur centre. Au nord ils habitent encore le Seradou, petite province du cercle de Faranah, où ils sont 3.000 environ et au sud le secteur militaire de Bamba où ils seraient 120.000. Cela ferait 200.000 Kissiens en tout. Les Kissiens sont des cultivateurs de riz comme les Malinkés. Ils sont travailleurs et soumis. Jadis ils devaient être cultivateurs et guerriers, comme le sont en général les Mandés. André Arcin dit à leur sujet : « Les Kissiens semblent être d'une origine voisine de celle des Tomas. Néanmoins ils ont un dialecte particulier et on les assimile assez souvent aux Malinkés. Ils seraient installés dans leur pays depuis environ deux cents ans, venant, disent-il, du Fouta. Ils sont de taille moyenne, robustes. Leur caractère est plutôt doux et ils ressemblent en tous points aux Malinkés » (page 22V).
Les Diarankés ou Diarankas, Diakankés on Diakankas, sont des Mandés qui habitent une partie du Fouta-Djallon avec les Foulahs. Ils semblent être venus du nord avec ceux-ci. M. André Arcin en fait des Mandés-Dioulas, grands commerçants comme ceux-ci. '< Vers le nord, dit-il (page 21V), répandus dans le Niocolo, le Dentilia, le Koïn, le Kita, le Zabé sont des hommes venus du Diaka sénégambien qu'ils avaient quitté à la suite de la conquête de leur pays par Talniamy du Houndou. Ils ont reçu de ce fait le nom de Diakankés |^ Hommes (Uké) du Diaka]. En réalité, ce sont des Dioulas qui sont, comme eux, musulmans pratiquants et marchands rusés. Réputés grand??
LES RACES DE LA r.ULNÉE FRANÇAISE. 183
marabouts, ils ont été partout exemptés du service de la guerre. Us ont créé en Guinée des centres importants et prospores. Riches, possédant de nombreux esclaves qu'ils mènent durement, ils ont une réputation de cultivateurs émérites [grâce justement î\ ces nombreux esclaves qu'ils mènent durement]. Aussi les Diakankés Toubakaï (hommes de Toula) ont-ils obtenu des I^ndoumans Tautorisation de cultiver les terres qu'ils laissaient en frictie. Touba, fondé par un Diabi (iassama nommé Diako-Lay, est actuellement un gros village enclavé dans la province de Binani avec sa dépendance Toubaudi. Le chef est un marabout réputé qui attire autour de lui de nombreux adeptes, ce qui sert à la fois sa réputation de sainteté et le mercantilisme de sa famille. Médina Kouta le nouveau Médinei est un autre grand centre musulman et commer(;ant dans le nord du Labé. F^nfîn, dans le Koïn, ils occupent de nombreux villages, Kakoun, Kélila, etc. On en trouve même dans le cercle de Timbo N'Diré Fadama) et dans le N'Gabou (le Doumbouïa). »
Les Dioidas ou Yoiilh paraissent se rattacher étroitement aux Dialonkés et aux Soussous. C'est aussi Tavis de M. André Arcin qui dit, page 21i2 : « Kemarquons... que les Dioulas, d'après leurs noms de famille et leurs traditions, semblent être (Soussou, Dialonkés, etc.) plus fortement métissés de Malinkés que leurs frères ». Ils formeraient donc la transition ethnologique entre les Dialonkés et les Malinkés.
Actuellement le mot dioula signifie dans toute la Guinée française : commerrant, colporteur. Cela vient de ce que nos Dioulas de race ont montré des aptitudes spéciales et extraordinaires I»our le commerce, au moins relativement aux autres Mandingues. Peut-être au moment où les Soussous-Dialonkés, encore pasteurs ou peu cultivateurs, débordaient sur la Guinée (xiir- XIV' siècle), puis ayant conquis la terre, se mettaient à la culture, les Dioulas se sont-ils mis au conunerce, exploitant commercialement les populations du sud-ouest et du sud-est. Ils au raient gagné ainsi cette renommée de commereants par excellence qui fait que désormais le terme de dioula est synonyme en (iuinée de celui de traitant, colporteur. Je propose, du moins, celte explication.
Voyons où habitent actuellement les Dioulas de race. « On les rencontre en groupes compacts, dit André Arcin, page 212, dans le Diéni, à San, le Macina, le Mossi, le Kouroudougou, le Ouorodougou, le pays de Kong, etc. Kn Guinée, ils sont représentés par une fraction assez nombreuse dans la Mellacorée où ils sont appelés Youla (pluriel : Youlé). Vers les frontières du nord, chez les Koniaguis, Bassaris, etc., ils forment, d'après Ranzon, un cinquième de la population, dite malinkée, de ces régions. » « Les Youlè de Mellacorée, ajoute André Arcin, page 213, se disent à l'heure actuelle Soso. Ils en ont pris toutes les habitudes, d'ailleurs très voisines de celles qu'ils avaient eux-mêmes. Mais ils semblent avoir perdu, à la suite des luttes terribles qu'ils ont eu à soutenir, une partie des qualités de leur race. L'insécurité du pays, les alertes constantes ont atténué les aptitudes commerciales que nous leur voyons par ailleurs. En certains endroits, ils sont devenus apathiques comme d'ailleurs leprs voisins dialonkés. Leurs villages sont à demi ruinés, les cultures à peine suffisantes pour les besoins, et quelquefois il règne famine dans le pays. Néanmoins, dans les parties les plus rapprochées de la côte, on les retrouve avec leurs qualités natives, et c'est à eux que l'on doit la fondation des gros villages commerçants de Farécaria, de Malikouré (qui devient par suite Farmoréa), de Béreiré... »
On trouve aussi des Dioulas dans la forêt équatoriale. Ce sont sans doute un premier ban, antique, de la race. Ils s'appellent ici Dioulas, Guio ou Mahou. u Ces Dioulas ou Guio ou Mahou, dit André Arcin, page 175, qui peuplaient le Mahou, ont conservé au cœur de ce pays un groupe peu important dans le massif de (iouan. Refoulés par les Métés dont l'origine nous est inconnue (probablement des Mandés), puis par les Diomandés, ils se sont réfugiés dans la forêt. Une de leurs familles, les Ouabés, est dans la zone d'influence du cercle de Touba (Côte d'Ivoire). Les Gouro forme une autre de leurs familles. D'où le nom de Gouro-Dioula qu'on leur donne parfois. La route de Doué à Man où se trouvent les Diomandés est la seule fréquentée. Le reste du pays est inexploré. » « Les Dioulas, ajoute André Arcin, page 213, sont dits
LES RACES DE LA GUINÉE FRANÇAISE, iH5
anthropophages. Ce qui est certain, c'est qu'ils parlent un dialecte mandé appelé Guio (comparer au mot Guioula par lequel les Dioulas se désignent entre eux). Les Dioulas les appellent Koro ou Gouro Dioula, les vieux Dioulas ».
Enfin les Véï du Sierra-Leone sont aussi des Dioulas. « Les Véï, dit André Arcin, page 212, sont en effet des Dioulas qui se sont séparés depuis longtemps de la souche principale. On les appelle parfois Térébé Ugyicla, Dioulas de TOccident, du couchant... Il est très facile de se rendre compte qu'il y a une étroite parenté entre les langues soso, soninké, dioula et véï, sans parler des ressemblances ethnographiques. Mais les Veï accuseraient dans ce groupe les dissemblances les plus marquées... Les Veï qui sont répandus dans le sud de la colonie de Sierra-Leone, se distinguent par une intelligence vive et de grandes aptitudes commerciales. On sait que c'est le seul peuple nègre qui ait à l'heure actuelle une écriture spéciale imaginée par lui. »
Enfin « les Nigouy de la région de Touba (Côte d'Ivoire) et les Ligbi (Kari dioula ou dioula de la lune) de la Volta noire, seraient apparentés aux Veï » (André Arcin, page 213). Ils complètent le cycle des populations dioulas dont la grande extension géographique est sans doute due au commerce.
N'oublions pas que ce sont les Dioulas qui ont fondé Kong dans le nord de la Côte d'Ivoire, dans la partie soudanaise du pays, au dessus de la forùt. Ils en firent une grande ville commerciale qui tirait For du pays des Achantis (côte de l'Or), les kolas de la forêt et les esclaves d'un peu partout. Aujourd'hui Kong a encore une grande importance commerciale.
Avec les Dioulas nous en avons fini avec les Mandingues orientaux. Ce n'est pas qu'il n'existe des Mandés encore plus loin vers l'est, ainsi ceux du Macina et de la partie occidentale du Plateau central nigérien. « Les Mandingues, dit le lieutenant Gatelet {Histoire de la conquête du Soudan français^ 1901) se tiennent dans la contrée montagneuse du Manding, au sud du Birgo, entre le Gadougou et le Niger ; cultivateurs d'un caractère ombrageux et rapace, ils détestent les Européens...
« Sur la rive droite du Niger ils couvrent de vastes espaces
IHO LE NOIR DE GUINKE.
et prennent, suivant les lieux, des dénominations différentes : Sénoufos dans les États de Tiéba, Mandés au Macina et au Mossi. »
Nous en avons fini avec les Mandés de Test, et ayant vu auparavant les Mandés de l'ouest, avec toutes les populations nianding-ues par conséquent.
Aupomt de vue social^ les Mandes ne sont guère à mettre audessus des Pré-Mandingues supérieurs que nous avons vus plus haut. M. Machat, après avoir parlé de quelques États mandés assez étendus et assez bien organisés (et où du reste Télément foulbé et métis est très inq)ortant à côté de Télément mandé), aussi le royaume de Bgndon, ajoute : <( Mais un type d'état inférieur aux précédents et fréquent en i)ays mandé est celui offert par les petits royaumes formes seulement de quelques villages que la mission Oberdorf-Plat a traversés dans son itinéraire de Bafoulabé à Dinguiraye; confédérations minuscules à liens très lAclies et dont chacune correspond peut-être à un essaim de la migration. Tels, à peu près, se présentent encore les groupements mandingues de la Casamance et ceux du Bambouk. Les premiers sont « divisés en plusieurs royaumes, quelques-uns sans chef ])rincipal » ou en petites républiques avec un almamy et un alcati. Et quant au Bambouk, Lamarting y comptait plusieui^s états malinkés; ces états, au nombre de neuf au temps des missions (ialliéni, conservent, même les plus petits, une autonomie jalouse.
« Ces petites confédérations peuvent 'n'être que temporaires et se désagrègent facilement. Au Bambouk, Pascal avait constaté avant Lamarting que chaque village mandé, entouré de palis- .sades ou de murs en pisé, constitue un véritable « tata » et forme une république indépendante; et (|uand les colonnes du colonel (ialliéni parcoururent la contrée, la guerre était à l'état permanent de village à village dans le môme royaume. Il semble môme \et ce serait là leur infériorité par rapport aux Toucouleurs et aux Foulahs] c[ue les Mandés retombent facilement ou se maintiennent dans cette situation d'anarchie quand n'agit pas une cause ([uelconque de groupement, présence des métis
guidés par les marabouts, péril commun ou nécessité d'exploiter les voisins. Aussi beaucoup de villages mandingues, entre le Baoulé et le Falémé, n'entrent dans aucune organisation. Ainsi encore les Malinkés du Niocolo offrent aru point de vue politique « le gâchis par excellence » (Ranzon).
Ainsi nous retrouvons chez le Mandé ^inaptitude générale et endémique du noir à former de yraiids États bien constitués,
Lks Fol'laus. — Nous voici maintenant arrivés à la race foulah si importante en Afrique occidentale.
Les Foulahs proprement dits ne sont pas une race pure. Ils sont le produit d'un métissage des Foulhés pasteurs avec les noirs sédentaires et cultivateurs. De ce métissage sont sortis :
V Les Foulahs;
2" Les Toucouleurs :'
3** Les Sarracolets.
Notons que les Toucouleurs sont un mélange de Yolofs et de Foulbés et non de Mandés et de Foulbés comme les Foulahs. Mais comme les Yolofs sont une forte race noire cultivatrice égale aux Bainbaras et aux Malinkés, les Toucouleurs ne sont pas inférieurs aux Foulalis, au contraire.
Nous parlerons successivement :
1" Des Foulbés qui sont la race pure, mère d(> tous ces métissages, la souche d'où elles i)roviennent;
•2" Des Foulahs, des Sarracolets et des Toucouleurs qui sont sortis du métissage des Foulbés et des purs noirs.
Les Foulbés. — C'est, de tous les auteurs que j'ai consultés, M. Machat (|uia lemieuxotudié les Foulbés dans son ouvrage déjà cité [Les ririères du sud et le Fouta-Ujallon, pages 267 à 275;.
<' Aujourcriuii, dit-il, page 2(58, il n'est pas un canton de la (iuinëc au nord du 10", où les explorateurs n'aient l'occasion de rencontrer ces nomades épars au milieu des noirs. Ils y sont même beaucoup plus accessibles c|ue leurs frères du Soudan central dépeints naguère encore par Passarge, comme des bergers mystérieux qui gardent leurs troupeaux à l'écart, armés d'arcs et de flèches...
188 LE NOIR DE GlINÉE.
« Les cartes et les récits de voyage du xvii*^ siècle portent déjà de nombreuses mentions de groupes foulbés sur la Casamance et sur la Gambie, de ces foulacoundas (établissements de Foulalis) de Nubi-Berbères que Ton peut voir aujourd'hui « en longue traînée » du Darfour au Bas Sénégal et de ce pays au Bas Niger et au Cameroun » (page 270).
M. Machat note toutes les transformations des Foulbés depuis ceux restés pasteurs purs jusqu'à ceux qui ajoutent au travail pastoral soit le commerce, soit l'industrie, soit une culture rapide. C'est un intéressant chapitre de science sociale que celui de ces transformations successives. .
Voici d'abord les pasteurs purs, décrits ainsi par M. Mizon {Aimales de géographie, 189i-1895) : « Au milieu des noirs errent les Foulbés pasteurs, poussant devant eux leurs troupeaux de zrbus, plantant leurs tentes partout où croit Therbe, sur les plateaux pendant les pluies, sur le bord des rivières quand le vent d'harmattan a desséché les prairies. Ils payent aux maîtres de la terre la dime de leurs troupeaux et échangent le surplus de leur lait et de leur beurre contre les produits de rindustrie des Haoussas. » M. Machat dit, à son tour, page 271 : « Dochard parle des Foulbés « errants » de la Basse Gambie, MoUien de ceux rencontrés près de Kadé, village mandé ; René Caillié des diverses bandes avec lesquelles il entra en rapport entre le Rio-Nunez et le Haut Loyon (vers Oréoussa par exemple), comme d'indigènes presque exclusivement pasteurs. » « Ils vivent, dit René Caillié, loin de toute société, se nourrissant de riz et de lait et s'abritant dans dos huttes. » Thomson a rencontré aussi des campements de Foulbés pasteurs dans le Tamisso, Bertrand-Bocandé dans la Guinée portugaise, la « Basse Gambie, Hecquard dans Touest du Foulah, près du Tominé, M. Boucher (1903) dansleBadias. Enfin M. le D'^Maclaud a caractérisé les campements des « Pouls-Bourouré » 'de la brousse), chasseurs et bergers, visités par lui près de Touba et dans le Bauvé ».
Voici maintenant des Foulbés joignant le commerce à Fart pastoral. << Dès 1800, dit M. Machat, p. 271, M. Winterbottom décrivit des marchands foulbés descendus des environs de
LES KACKS DE LA (iULNÉK FRANÇAISE. 189
Timbo aux rivières du sud : ils trafiquent, dit-il, des esclaves, des dents d'éléphants, du riz, du bétail, contre du i)oivre, des kolas, des armes, des vêtements et du tabac. Us forment des groupes qui ne se mêlent pas avec les noirs, qui séjournent dans des huttes élevées à l'arrivée : un chef traite au nom de tous. »
D'autres fabriquent une partie des objets qu'ils échangent, ou plus exactement font fabriquer ces objets par leurs laobés ou forgerons. Là la fabrication s'ajoute au commerce.
Enfin les Foulbés en viennent môme à l'agriculture et à une dcmi-sédentarité. « Mungo-Park, dit Machat, page 274, le premier Européen qui vit de près les Foulbés du Soudan occidental (dans le Boudou) , note que ce sont des demi-nomades attachés à la fois à la vie pastorale et agricole. « Ils se sont répandus, dit-il, dans plusieurs royaumes de la côte, où ils payent tribut pour être bergers et laboureurs. » Dans certains pays du Fouta- Djallon ik ne vivent pas seulement comme ceux vus par F. Dubois, au sud du Tamisso, des produits de leurs troupeaux et de la vente des objets fabriqués par les laobés; mais ce sont eux encore, conmic au commencement du siècle dernier, « qui cultivent la plus grande partie du grain qui se recueille ». Sans doute, les détails que Ton trouve, à leur sujet, dans la plupart des récits de voyages, se rapportent surtout à la vie pastorale. On nous les montre experts à soigner les troupeaux, à conserver et à traiter le lait. On indique qu'ils ont propagé les zébus au Soudan, qu'ils n'ont d'autres relations avec les noirs que pour leur vendre du lait, du beurre, des peaux, qu'ils possèdent assez souvent de bons chevaux. Mais voici les Foulbés de la Casamance, par exemple, qui non seulement élèvent des bœufs et cultivent la terre, mais encore chassent Téléphant et travaillent le coton : « C'est à proportion du nombre des Foulbés établis que le chef du village mandé a puissance, richesses et considération ». Si ces indigènes se déplacent souvent, cela tient à la nécessité de changer de pâturage, à l'habitude de vivre isolé, à l'oppression qui pèse sur eux. »
En résumé, nous voyons les Foulbés, répandus de la Nubie au Sénégal, passer de la pâture pure à la pâture soutenue par le
11)0 LE NOIR DE r.rïNKE.
commerce et Tindustrie, et de la pâture soutenue par le commerce et rindustric à tout ceci soutenu par la culture. Au point d'arrivée, les Foulbés de nomades pui*s sont devenus à demi sédentaires. Un pas de plus encore, et du mélange de ces demi-sédentaires avec les Mandingues, cultivateurs et sédentaires, naîtront les Foulahs et les ToucouIeui*s dont nous allons nous occuper maintenant. Donnons, en terminant, la description anthropologique que M. Machat fait des Foulbés, ouvrage cité, p. 272. « Seuls les Foulbés, nomades ou demi-nomades, présentent en Guinée, dit-il, des colorations claires de la peau distinctes des noirs mats ou cuivrés que Ton rencontre chez les Mandés et chez les métis, « teint café légèrement brûlé », « couleur jaune tirant sur le rouge », parfois des tons presque blancs. La sveltesse, la finesse des membres, la régularité des traits et même leur beauté, les cheveux lisses et tressés eu nattes (chez les hommes comme chez les femmes), la barbe au menton, sont des caractères moins spéciaux qu'offrent par exemple aussi les Toucouleurs, les Kassonkhés et même les Sonninkés. »
Passons maintenant aux Foulahs.
Les Foulahs, — Nous avons distingué soigneusement les Foulahs des Foulbés purs, mais il ne faudrait pas confondre, comme on tend trop à le faire maintenant, les Foulahs avec les Mandingues. La vérité est que Foulahs et Mandingues sont très différents et physiqtfcment et moralement. Chez les uns on retrouve très fortement imprimée une influence pastorale et nomadique encore récente; chez les autres, cette influence ancestrale nomadique et pastorale, si elle a jamais existé, est tout à fait effacée maintenant. Les uns ont les caractères physiques et moraux de gens qui étaient — il y a encore peu de générations — des pasteurs et des nomades, tandis que les Mandés ont les caractères physiques et moraux <le gens (jui sont devenus depuis longtemps tout à fait cultivateurs et sédentaires. Joignez à cela les différences anthropologiques sur lesquelles nous aurons à revenir plus loin et nous conclurons cfu'il y a encore plus de différences entre les Foulahs et les Mandés qu'entre les Foulbés et les Foulahs.
LES RACES DE LA r.UINÉE FRANÇAISE. iUl
J ai été à même, dans le cercle de Faranah, en 1906-07, de comparer longuement les Mandés du cercle avec les Foulahslloubbous qui occupent, dans le nord de celui-ci, la province du Fitaba. Or, le Foulah-Houbbou est physiquement petit, malingre, chétif, avec des membres grêles. Un Mandé en vaut bien deux comme force musculaire. Tandis que les porteurs malinkés ou dialonkés, soussous ou kissiens portent facilement sur leur tête 25 ou 30 kilos pendant des étapes journalières de 30 kilomètres, les Foulahs peuvent à peine en porter 12 ou 15 dans les mêmes conditions. Aussi, si on les fait porter, ils s'enfuient ; si on pouvait p«arvcnir par la force à les empêcher de s'enfuir (ce qui d'ailleurs est impossible), ils mourraient. Du reste, ils ont la môme horreur et la même inaptitude pour le travail de terrassement que pour le portage : tandis que le Mandé fait un bon terrassier pour les travaux du chemin de fer Konakry- Niger et tandis qu'on n'a pas plus de 10 p. 100 de déserteurs à compter chez lui, on a 100 p. 100 de déserteurs à compter chez les Foulahs, quand on les envoie à ces travaux. J'en ai fait moimême Texpérience. Et cette inaptitude à tout travail dur est la même chez tous les Foulahs, chez le Houbbou du cercle de Faranah, comme chez le Foulah ordinaire du cercle de Timbo. Seulement il faut noter ici une différence physique : le Foulah de Timbo est plus grand que le Foulah du Fitaba. Il est long et maigre, tandis que le Houbbou est petit et maigre; mais, en définitive, il n'est pas, je crois, beaucoup plus fort.
Même diflérence morale entre le Foulah et le Mandé. Le Foulah est rusé et double : à Textérieur il montrera une soumission déférente, obséquieuse même, à Tautorité française, mais au dedans il aura la résolution bien arrêtée de ne rien faire de ce qu'on lui commande. Il promettra toujours et ne tiendra jamais. Au contraire, le noir ordinaire obéit et, une fois qu'il a promis, tiendra plus facilement parole. S'il ne le fait pas, ce sera par indolence et paresse, plutùt que par mauvaise volonté et désir bien arrêté de ne pas obéir. En un mot, le Mandé supporte mieux notre autorité que le Foulah et nous rend plus de services.
192 LE NOIR DE r.UINÉE.
Il faut ajouter aussi que, si le Mandé est plus travailleur, plus fort physiquement, plus courageux moralement et enfin plus soumis à nous que le Foulah, à certains autres égards ce dernier l'emporte de beaucoup sur le Mandingue : il est plus intelligent et plus lettré d'abord, ce qui vient, à mon avis, de la supériorité du sang et de rinfluence nordique. Ensuite il est plus autoritaire et sait commander dans sa famille et dans Tétat : ce Foulah, en effet, qui supporte si mal notre autorité à nous Français, est très autoritaire chez lui, aime l'apparat et la règle rigide, et sait mener durement ses femmes et ses esclaves, voire ses administrés. C'est cette qualité qui a rendu les Foulahs capables de fonder un petit empire dans le Fouta- Djallon et qui les a fait dominer guerrièrement et politiquement sur les Mandés voisins. Les Mandés, eux, sont bons cultivateurs et même bons guerriers, mais ils ont trop de laisser-aller, trop de tendance à l'individualisme pour bien commander et bien obéir. Ne sachant pas commander et ne sachant pas non plus obéir ou plutôt n'obéissant pas à des chefs qui ne savent pas le commander, il devient la proie des Foulahs ou des Toucouleurs.
Remarquons que ce qui manque au Mandé, comme du reste au Pré-Mandé, au primitif, ce « n'est pas tant de savoir obéir que de savoir conmiander. Ce qui le prouve, c'est que le noir obéit admirablement aux gens de race blanche : témoin les tirailleurs sénégalais, bambaras, malinkés qui, bien encadrés, sont soumis, disciplinés, courageux, excellents ». Le noir sait donc obéir quand on sait le commander, mais il n'obéit pas quand on ne sait pas le commander. Or, c'est généralement ce que le chef noir ne sait pas faire. Le noir ollre matière au commandement, mais il n'a pas en lui-même de quoi constituer un sérieux commandement politique.
En résumé, le Mandé et le Foulah diffèrent d'une façon très sérieuse et au point de vue physique et au point de vue moral, et on aurait tort de trop assimiler le Foulah au Mandé par réaction contre la vieille tendance qu'on pouvait avoir en 1840 de faire des Foulahs un peuple très supérieur à tous les noirs, d'o-
rigine tout à fait autre et les dominant de loin. La vérité n'est, à mon avis, dans aucun de ces deux extrêmes.
Ceci dit, nous pouvons nous demander où a eu lieu cette fusion des Foulbés et des Mandés qui a donné le Foulah.
D'abord, il y a eu, semble-t-il, une descente de métis de Foulbés et de Mandés ou de Foulbés et de Yolofs du nord sénégalîen vers le Fouta-Djallon guinéen. Puis il y a eu beaucoup plus récemment une invasion de Foulbés, non absolument purs, du moins beaucoup plus purs, qui est venue de Test, de la boucle du Niger, du Macina. Cette invasion dernière, qui a déterminé la création de Tempire foulah, s'est faite en plusieurs fois pendant la seconde moitié du wii^ siècle et le xviii*' siècle.
Sur le premier point, voici les principaux témoignages : <c Mollien, dit M. Machat, page 277, se prononce pour une pénétration de Toucouleurs partis du nord. » « Il n*est pas douteux, dit encore M. le D' Toutain, d'après ses propres observations et sur Tautorité de Faidherbe et de Barth, que c'est de la Sénégambie que sont partis les Foulbés, ou mieux leur métis Khassonkés, Foulahs-Sénégalais, Toucouleurs, qui dominent les deux tiers du Soudan ». Il faut d'ailleurs supposer par cela, comme le fait M. MadroUe, [poursuit M. Machat], que le Fouta sénégalais a été le point extrême d'aboutissement des émigrations peules, le centre où le métissage s'est opéré entre Foulbés (venus de Test ou du nord) et les Ouolofs et les Mandés, et duquel les Foulahs sont ensuite repartis en sens inverse pour soumettre le Boundou, le Fouta-Djallon, puis le pays de la boucle (Macina et autres). Récomment M. Lasnet s'est rangé à cette opinion. Pour lui, la migration des Foulbés, très ancienne, antérieure à l'Islam, s'est d'abord faite de Test à l'ouest et continue dans ce sens; mais elle a abouti d'abord à la fondation des États du Fouta sénégalais, d'où sont partis les émigrants venus au Boundou et au Fouta-Djallon. »
Le second point est certainement encore mieux établi. Des Foulbés pasteurs sont venus au Fouta-Djallon des pays delà boucle du Niger et principalement du Macina. « C'est notamment, dit M. Machat, page 277. la manière de voir de M. Bayol et Noi-
19i LE XOIR DE GUINÉE.
rot, et le premier fixe même à la fin du xvii* siècle Texode des bergers et des troupeaux du Macina, conduits par deux ou trois puissantes familles (Seri, Saïdi, etc.) ».
Du reste les deux théories ne sont pas contradictoires, quoi- (|ue les tenants de chacune d'elles semblent les considérer généralement comme telles. Elles peuvent se concilier au contraire sans difficulté. « M. Famechon (dit Manchat, page 278), dont la notice sur la Guinée Française s'inspire peut-être de documents inédits, admet que l'invasion post- mandée s'est faite en deux fois dans la colonie : des Foulacoundas (Foulbés, Khassonkés, Tarodos) fétichistes se sont établis, sous un certain Colipouli, dans le Labé, venus du 7iord, et^ d'autre part, des Foulbrs du Macina (métis) , déjà <( en relation avec les musulmans » , ont pénétré dans la région de Timbo, précédés par des marabouts et conduits par quelques familles (Séri, Saïdi). Ils sont arrivés par le Tinkisso et, « tolérés par les Dialonkés », se sont vus assigner un district... )>.
C'est à cette opinion mixte que semble se ranger M. Machat lui-même. Au contraire, M. Arcin ne veut pas entendre parler de Tenvahissement du Fouta-Djallon par les Foulahs autrement que par le nord et le nord-ouest. Pour moi, je me rallie à l'opinion mixte, mais si on peut admettre que des métis de Foulbés et de noirs se sont établis antérieurement dans le Fouta- Dj.illon, venus du nord ei du nord-ouest, il n'en est pas moins vrai que la frmdation même de l'empire foulah que nous connaissons, vei»s 1750, fut due à l'arrivée de colonnes foulbées venant de l'est en droite ligne. Elles trouvèrent probablement un terrain déjà préparé par des infiltrations de métis venus du nord-ouest sénégalien, mais, sans elles, ces métis n'auraient formé aucun empire et n'eussent pas expulsé du Fouta-Djallon les Soussous dominateurs.
Les premiers Foulahs que nous connaissons qui s'établirent au Fouta le firent entre KiôO et 169V (MM. Madrolle etNoirot). Venaient-ils du nord-ouest ou au contraire de Test? On ne sait. En 1700, plusieurs milliers de Foulahs (d'après Gordon Laing, cité par M. Machat, page 28:i), conduits par un nommé Malima-
LES RACES DE LA <;UINÉE FRANÇALSE. 195
dou Saïdi, arrivèrent au Fouta et demandèrent aux Dialonkés la permission de s'y établir ; ceux-ci y consentirent , sous condition de la reconnaissance de leur suzeraineté. « Gordon Laing, dit Machat, p. 282 (en note), expose les rapports entre les almamys et les rois de Falaca (Dialonkés) de 1730 à 1754, notamment les expéditions en commun pour les razzias dans le Limba et dans le Sankaran, puis les première guerres entre les vassaux foulahs et leurs suzerains. » En effet, la situation de vassalité ne pouvait pas durer longtemps. M. Binger signale un important mouvement de Foulbés qui eut lieu de 1754 à 1787 de la boucle du Niger jusque dans les pays bambaras, puis au sud. Le mouvevemcnt renfor<;a sans doute Télément pasteur et musulman dans le Fouta-Djallon, comme aussi au Sénégal dans le Fouta-Toron. En effet, au Fouta-Toron, Tempire des Toucouleurs semble s'être constitué de même et au même moment qu'au Fouta- Djallon Tempire foulah. Dans le Fouta-Toron qui avait aussi reru sans doute auparavant des métis du Sénégal, une colonne, venue de lest, s'était fait donner des terres en 1709 par le roi des Sonninkés (infidèles). Kenforcée sans doute par le grand mouvement des Foulbés(1751 à 1787), elle établit en 1770 sa suprématie et organisa l'empire toucouleur. I^ cliose venait de se passer de môme au Fouta-Djallon. En effet Ibrahiino-Kara' moklio fonde Timbo en 1754 ou 1755. H fait l'unité religieuse du pays foulah et prêche la guerre sainte contre les infidèles : entre 1755 et 17()3, les Dialonkés, souverains depuis le xiv*' siècle du Fouta-Djallon, sont battus et mis sous le joug. Mais une importante coalition, comprenant les Dialonkés du sud iSoliman, etc.), se forme contre les vainqueurs (»t Timbo est pris et détruit [>ar les coalisés (1763). Ce désastre n'abattit pas cependant les Foulahs et Ibrahimo-Karainokho reprit l'avantage et rejeta les Dialonkés au sud et les Malinkés à Test. Il devint fou au mont Dantégué après sa victoire de Talansan et ce fut, semble-t-il, le conseil des marabouts de Foukoumba qui hérita de son pouvoir. Mais ce conseil se rendit intolérable et Ibrahimo-Sory qui représentait l'élément laïque et guerrier, les chefs, c profita d'une citation devant ce conseil (à propos d'une guerre contre les
Tiapys) pour en mettre à mort les membres. Une assemblée de guerriers lui donna le titre d'almamy; il augmenta le conseil (recruté désormais sans doute parmi les chefs) et s'établit avec lui à Timbo » (Machat, page 281). C'est de cette époque que date l'alternance royale des Soryas et des Alphayas, les Soryas étant les descendants d'Ibrahimo-Sory, et les Alphayas les descendants de Karamokho-Alphas qui était le principal marabout au moment où le conseil des Treize de Foukoumba fut dépossédé de son pouvoir. Cette révolution d'Ibrahimo-Sory ou d'Ibrahim -Seuris eut lieu entre 1780 et 1789. M. Famechon place cet événement en 1780, Lambert en 1787, MadroUe en 1788, Bayol en 1789. Nous pouvons prendre la date intermédiaire de 1785 pour fixer le moment qui fondait la grandeur définitive de l'empire foulah.
Nous avons déjà dit qu'en 1770, le Fouta-Toron ou empire des Toucouleurs s'était organisé au nord contre les purs nomades d'une part (Déniankés), contre les Mandés infidèles de l'autre, grâce au grand marabout Abdou-el-Kador. Et en même temps encore, l'ancien royaume mandé de Boundou se réorganisait de la môme manière par la conversion forcée de son roi sous la pression d'un certain Ibrahima, ïoucouleur ou Foulah de race, venu du Fouta-Djallon.
Pour en revenir aux Foulahs, la révolution de 1785 donna un nouvel élan à leur œuvre victorieuse. Mais, au sud, ils se heurtaient à la confédération Dialonké-Soussou du Solivian, qui avait fait de Falaba une redoutable place de guerre fortifiée contre eux. A l'est ils se heurtaient à l'expansion malinkée, moins forte que la leur, parce que pas organisée, mais encore redoutable. C'est donc ù l'ouest surtout, vei-s la côte qu'ils tournèrent leur soif de conquête.
« On sait (dit Machat, page 285), d'après les témoignages directs de Mollien et de U. Caillié, que vers 1830 le Labé (beaucoup moins étendu qu'aujourd'hui, les Timbi, les Niocolo, le Baudeïa, leKoïu, le Kolladé obéissaient à l'Almamy. Son pouvoir s'étendait vers le sud jusqu'au Kio-Nunez supérieur, au Timbo, au Solmia. Sans doute plusieurs des pays ^irouvernés par lui étaient plutôt vassaux ou protégés que sujets; ils étaient proba-
blemcDt daiis la situation décrite un peu plus tard par Hecquard pour le Kautora, Talmamy nommant le chef et protégeant les caravanes moyennant redevance. Mais les Foulabs avaient déjà émigré dans toutes ces régions. L^almamy avait en outre comme tributaires, selon R. Caillié, les Landoumans et les Nalous.
Chacune des relations de voyage postérieures jusqu'à l'établissement du protectorat français au Fouta-Djallon (1888 et définitivement 1896-1897) permet d'enregistrer de nouvelles étapes de la conquête fonlahne... D'après Hecquard, c'est en 1840 que les Foulabs, aidés par les Mandés musulmans, commencent à soumettre les a Sonniquais » fétichistes de la Casamance. Et lors de sa mission (1851), il constata que les Bauvés étaient « devenus des provinces » du Fouta-Djallon, que l'almamy « avait des représentants » auprès des chefs tiapys (dont le pays élait pour lui un terrain de razzia et un lieu de passage) que les Foulabs « protégeaient » les villages mandingues entre les rivières Mana et Koli, que Kade était devenue tributaire, que l'Almamy avait même des résidences dans les foulacoundas fondées sur la Gambie et sur la Casamance, à côté des écoles tenues par les marabouts foulabs. Vers la même époque (1842), Cooper-Thomson, venu à Timbo par le sud, englobe dans le Fouta-Djallon certains pays soussous, le Tamisso, le Kinsam, et fait aller le royaume de Timbo jusqu'au Benna.
Aimé Olivier trouve en 1879-1880 le Foréah compris et les Foulabs déjà installés au Rio-Nunez et M. le docteur Bayol (1881) présente tous les pays soussous comme tributaires. D'un autre côté, le Dinguiraye où beaucoup de Foulabs avaient émigré de la Haute Faleiné (Firia) fut cédé en partie à l'almamy par El- Hady-Omo (le grand souverain toucouleur).
Ainsi l'expansion de Tempire foulah , représentant de Tlslam, se continuait encore en 1880, plus d'un siècle après le début de cette expansion. Malheureusement pour ce royaume, les Français survinrent. C'est en 1881 qu'eut lieu le voyage de MM. Bayol et Mirot, qui obtinrent un premier traité de protectorat. En 1888, il fut renouvelé et rendu effectif. Enfin, en 1896-97, l'administration directe était substituée au protectorat, sans secousse et sans
aucune résistance de la part des Foulahs, et depuis cette époque, le Fouta n'est qu'une partie, la plus grande et la plus peuplée, mais une partie seulement de la colonie de la Guinée française. L'empire toucouleur du Fouta-Toron, lui, nous avait au moins offert une résistance armée.
Avant de quitter les Foulahs, il nous faut dire un mot de leur caractère anthropologique. Nous les avons décrits , du moins les Foulahs ordinaires, les Foulahs « noirs », aussi noirs de peau que les Mandés ou les Pré-Mandés, mais plus longs, plus faibles, plus frêles, d'apparence plus féminine fivoc leurs longues cadenettes de cheveux tressés leur tombant autour de la tête. Mais à côté des Foulahs noirs qui sont Timmense majorité, il y a quelques Foulahs rouges qui eux sont des métis au premier degré seulement de Foulbés et de Mandés, tandis (|ue le Foulah ordinaire est métis au deuxième degré. M. Mâchai dit à ce sujet (ouvrage cité, page 292 : : « Doelter.. . sépare du Foulbé : 1° les Foulahs rouges (Fouta-Fouls, etc. des Portugais) à la peau rouge brun, qui sont, dit-il , des métis au premier degré ; 2° les Foulahs noirs. . . métis de Foulahs rouges et de Mandés, de Biafades, « dont je no doute pas, écrit-il, qu'ils sont de purs nègres très semblables aux Mandés... » Lambert... fut reçu à ïimbo par les deux chefs Sorga et Alphaïa et il les présente comme tout à fait différents Tun de l'autre : raimaniy au pouvoir Sory-Ibrahimo, « de sang ]>enl presque pur a le teint ronge comme celui de certaines statues égyptiennes », les cheveux lisses et nattés; il est obèse. Omar, fils et petit-lils de Dialonkés. est au contraire noir et svelte comme les Mandés ».
Il faut retenir de ceci qu'en mettant même à part les Foulbés, il y a quelques Foulahs rouges au milieu de l'ordinaire masse foulah.
La langue parlée par les Foulahs est celle des Foulbés, avec quelques particularités.
Nous ne dirons rien de la civilisation générale des Foulahs, ni de leur organisation politique : nous avons déjà vu tout cela en son lieu. Nous en avons iini avec eux. Passons maintenant aux Houbbous, qui sont des Foulahs dissidents.
Les Iloubbous. — Les Houbbous habitent le Fitaba qui est une province au nord du cercle de Faranah, ayant pour capitale Boketto. Ce sont des dissidents religieux qui furent détachés de la croyance foulah, commence vers 1847-1848 par la prédication du conquérant toucouleur El-Hadj-Omar qui était venu prêcher dans le Dinguiraye (appartenant alors aux Toucouleurs). Un certain nombre de Foulahs adoptèrent donc les idées religieuses de ceux-ci, firent sécession, se révoltèrent et pillèrent Timbo en 1850. L'alniamy Omar les établit dans le Fitaba en 1852. Là, ils eurent, vers 1875, à combattre une expédition dirigée contre eux par Talmamy Ibrahimo. Ils écrasèrent son armée à la bataille de Boketto et tuèrent Talmamy à coups de bâton, par crainte de ne pouvoir le tuer à coups de sabre, ou à coups de fusil. Mais une vin.utaine d'années après (vers 1893), quand Samory, refoulé par nous essaya de se frayer une route vers le Sierra-Leone , il rencontra les Houbbous sur son passage et sur Tirivite de Talmamy de Timbo, brûla leur capitale Boketto et fit couper en morceaux leur chef Abal.
Depuis, Boketto a été reconstruit et le nombre des Houbbous augmente rapidement. Ils étaient 3.500 en 190G. En 1907, ils sont 4.500. Comme les autres Foulahs, ils font à la fois de la culture et de Télevage. Ce sont eux qui fabriquent le meilleur beurre de tout le cercle de Faranah et qui savent le mieux soigner le bétail. Ils sont petits et maigres, comme je l'ai déjà (lit, faibles de membres au point qu'on dirait des garçonnets. Leur chef actuel Moktar Kaba, petit et bien pris, avec de beaux yeux noirs d'enfant sérieux, musulman convaincu et rigide, est très intelligent et instruit d'une façon peu commune pour un noir. Il écrit l'arabe et compte remarquablement. Il tient ses Houbbous d'une main ferme et sérieuse. Je me demande où M. Mâchât a pris les renseignements d'après lesquels il représente (page 290, ouvrage cité) les Houbbous comme retombés au fétichisme, au nomadisme et au banditisme. Il est vrai qu'il y a quelques bandits un peu plus bas que le Fitaka, mais ce sont des indigènes sierra-leonais qui viennent voler des besticiux et des femmes en territoire français, où les Malinkés dégénérés
du Houré (d'ailleurs nullement nomades, mais islamisés, paresseux et pillards) et les Houbbous n'ont aucun rapport avec eux.
Passons maintenant aux Sarracolets qui habitent pour la plupart le Sénégal et le Soudan, mais dont il y a quelques représentants en Guinée française, par exemple dans le cercle de Faranah.
Les Sarracolets. — Je fais des Sarracolets des métis de Foulbés et de noirs comme les Foulahs et les Toucouleurs, et non des Mandés purs, comme le fait M. André Arcin. J'estime, en effet, que les Sarracolets ont les caractères 1** physiques, 2® sociaux, des métis de Foulbés. Du reste, la plupart des auteurs se rendent compte que ce ne sont pas des Mandés et se gardent de les ideutifier à ceux-ci.
Les Sarracolets, me dit quelqu'un qui les a vus, sont plus petits et encore plus maigres que les Foulahs. Ils cultivent, ou plutôt font cultiver par leurs esclaves^ le riz et surtout le mil.
Ils ont plus (le troupeaux (bœufs, vaches, moutons, chèvres, etc.) que les Mandes, un peu moins que les Foulahs. En revanche, ils ont beaucoup de chevaux, beaucoup plus que ces derniers, et les nourrissent de gros mil. Ils se livrent donc à Télevage et surtout à Télevage du cheval que les lecteurs de la Science sociale savent être l'élevage commercial par excellence.
Mais surtout ils font du commerce. C'est là leur grand art nourricier, leur grande renommée extérieure. On les appelle aussi les Juifs de l'Afrique, et on prétend que ce sont eux qui ont appris aux noirs à faire les dioulas. Ce serait vrai, si le peuple dioula, de race mandé, dont nous avons parlé plus haut, ne les avait pas précédés dans cette voie, mais les Sarracolets venus plus tard ont éclipsé leurs prédécesseurs par le développement qu'ils ont donné à leurs opérations commerciales. Du reste, les Maures les dépassent à leur tour dans cette voie.
En résumé, tandis que les Foulbos restaient pasteurs, tandis que les Toucouleurs et les Foulahs choisissaient la conquête et la culture, leurs frères, les Sarracolets, choisissaient sui'tout le
commerce comme moyen d'existence et l'élevage le plus commercial qu'il y ait, celui du cheval. Cela complète le cycle des aptitudes des Foulbés et de leurs métis.
Les Sarracolets faisaient surtout jadis la traite des esclaves. Les Français, en empêchant celle-ci, ont porté un coup sensible à leur commerce. Les Maures ont pu résister, employant Tâne pour leurs transports, mais non les Sarracolets, qui n'emploient que le porteur humain. De plus, la présence des Européens dans les pays du sud (Guinée, etc.) a excité au commerce les noirs de ces pays (Soussous, Dialonkés, etc.), si bien qu'une concurrence très forte est née là pour les Sarracolets. De là la décadence actuelle de leur commerce, décadence qui ne peut que s'accentuer à cause de la concurrence européenne, maure et de celle des dioulas locaux. Les Sarracolets seront donc forcés de se réfugier dans Télevage et la culture, comme les Foulahs et les Toucouleurs.
Nous allons dire un mot des Khassonkés et des Toucouleurs quoiqu'ils n'habitent pas la Guinée française, mais cela complétera les notions du lecteur de cette étude sur les populations métisses de Foulbés.
Les Khassonkés sont des métis de Foulbés et de Mandés : du moins c'est ainsi que les considèrent la plupart des auteurs. D'autres en font des Mandés purs.
Les Khassonkés font du riz et du coton, me dit quelqu'un qui les a vus, parlent un dialecte malinké et vivent comme les Malinkés. En ce cas, ce seraient plutôt des Mandés purs qu'un mélange de Foulbés et de Mandés.
Les Toucouleurs, — Les Toucouleurs sont les Foulahs du Fouta- Toron, comme les Foulahs sont les Toucouleurs du Fouta-Djallon, en un mot les uns (Toucouleurs) sont les Foulahs orientaux, les autres (Foulahs) sont les Foulahs occidentaux. N'oublions pas pourtant que les Toucouleurs proviennent d'un croisement de Foulbés et de Yolofs, tandis que les Foulahs proviennent d'un croisement de Foulbés et de Mandés. Nous avons vu plus haut , en parlant de l'établissement de l'empire foulah comment s'était établie la même époque l'empire toucouleur (1709-
1770). Cet empire fut augmenté par le grand conquérant toucouleur El-lIadj-Omar, du Macina (1861), mais à la mort de El-lIadj-Omar, l'empire toucouleur et le Macina formèrent deux royaumes séparés. C'est en 1889 que nous nous heurtâmes au premier dans notre marche conquérante vers Test. Ségou est pris en 1890, Konakry la même année, Nioro en 1891 par le colonel Archinard. I/empire toucouleur tombait donc entre nos mains et Ahmadou. son chef, se réfugiait au Macina. En 189ÎJ, nous Ty suivons. Djenné est pris le 12 avril, Mopti le 17 avril, Bandiagara le 28 avril. En mai 1893, tout le Macina était conquis et Ahmadou reprenait sa fuite vers Test. En un mot, de 1889 à 1893, tout Tempire toucouleur, y compris le Macina, conquis par El-Hadj-Omar, tombait entre nos mains sous reffort du colonel Archinard.
Les Toucouleurs se sont en tout cas défendus plus sérieusement contre nous que ne Font fait les Foulahs. Du reste, ils étaient musulmans plus fanatiques et surtout guerriers plus enragés. Avant (|uo nous ne brisions leur puissance, c'étaient les exploiteurs par excellence des Nègres et des Mandés. On peut croire que si les Européens n'étaient pas intervenus en Afrique occidentale, «.^'aurait été Tempire toucouleur qui aurait pris le dessus sur tous les autres et nul plus que lui n'avait de force d'expansion.
Nous en avons fini maintenant avec les Foulbés et leui*s métis Foulahs, Toucouleurs, Sarracolets, etc., avec tous ces peuples que M. de Prévillc a désignés sous le nom de pasteurs vachers et qui sont les Koushites de rancieniie histoire, ces Koushites qui formèrent les premières civilisations des bords occidentaux de l'Inde aux bords orientaux de TEthiopie, à une époque où les civilisations égyptiennes et clialdéennes n'étaient pas encore nées, c'est-à-dire plus de 5.000 ans avant Jésus-Christ.
Il nous reste à dire un mot maintenant, pour relier cette étude aux résultats déjà acquis en science sociale , des populations qui sont au nord de ces pasteurs vachers, c'est-à-dire des Maures et des Touareg. Pour les Maures, nous devons encore en parler pour une autre raiscm : c'est qu'ils commercent en Guinée fran-
<;aise et que les passer sous silence serait rendre incomplètement la physionomie de ce dernier pays.
Les Maures. — Au point de vue anthi'opologique, ce sont des blancs de race somito-herbère. Le fond du peuple maure est berbère, mais son aristocratie est arabe, c'est-à-dire tout à fait sémite. Nous sortons donc avec lui des races noires ou rouges, nègres, négroïdes ou koushites. Ce n'est pas à dire du reste que les Maures n'aient pas du tout de sang noir dans les veines. Quelques-uns, lils de femmes noires, sont vraiment des noirs ou du moins sont très métissés de sang noir, mais c'est une petite minorité et des gens de la basse classe seulement. Il en est de même du reste chez les Touareg.
Au point de vue social, les Maures appartiennent à cette classe que M. Armand de Préville a appelée, à tort, à mon avis, pasteurs chevriers. et qu'il place géographiquement au nord des pasteurs vachers et au sud des pasteurs chameliers (Touareg), ce qui n'est pas non plus très exact. En eflet, les Maures ne sont pas au sud des Touareg, mais aussi à l'ouest de ceux-ci. Au nord, ils atteignent le Maroc, à Test les Touareg, à l'ouest l'Atlantique, et au sud les Yolofs, les Toucouleurs et les Foulahs. Quant à la désignation de pasteurs chevriers, je la trouve mal choisie parce que, si on veut désigner ces populations par Tanimal qui est le plus nombreux dans leurs troupeaux, il faut les appeler pastours de moutons, étant donné qu'ils ont, en moyenne, 150 moutons pour 70 ou 80 chèvres. Si. au contraire, on veut les caractériser, non par l'animal qui tient le plus de place dans leurs troupeaux, mais par celui qui leur sert le mieux d'aide et d'instrument dans leur travail (comme Armand de Prévillo appelle pasteurs cavaliers les Arabes nomades qui gardent d'immenses troupeaux de moutons avec leurs chevaux, ou pasteurs chameliers les Touareg (jui font des chameaux leur instrument de transports, de commerce, de guerre et qui ont du reste dans leurs troupeaux beaucoup d'autres espèces d'animaux souvent plus nombreux que leurs chameaux), il faudra appeler les Maures pasteurs, nniers parce que c'est l'Ane qui est leur grand instrument de transport et de commerce. Je propose donc cette rec-
tification, et demande qu'on appelle les Maures de l'Afrique occidentale et les groupes sociaux analogues qui se trouvent dans l'Afrique orientale, pasteurs âniers et non pas pasteurs chevriers. Ce mot de pasteurs àniers les caractérisera à fond comme celui de pasteurs chameliers caractérise à fond les Touareg.
Les Maures font deux choses, au point de vue du travail nourricier : ce sont d'abord des pasteurs nomades allant des rives du Sénégal, au nord et à Test du pays, à la recherche de pâturages frais. Au pâturage les Maures ajoutent la cueillette : ils ont, en effet, des dattiers et la datte constitue une partie importante de leur alimentation. Us cueillent aussi la gomme qui est un produit commercial qu'ils iront revendre sur la côte aux Européens.
L'autre grande ressource des Maures est le commerce : ils le font soit à la côte sénégalaise ou sur le fleuve avec les Européens, soit dans le sud avec les Man dingues. Pour faire ce dernier commerce, ils s'aident de leurs ânes qu'ils chargent jusqu'à 80 kilogrammes de marchandises et sur la croupe duquel ils se hissent souvent en surplus, assis tout à fait sur l'arrière de la bête et brandissant une branche d'arbre. Ces caravanes de Maures, ne comprenant que des hommes, on les rencontre à chaque instant en Guinée. Elles se composent de sept ou huit individus et d'une douzaine d'ânes généralement chargés de barres de sel genmie : chaque âne en porte deux, l'une à droite, l'autre à gauche, les Maures sont venus ainsi, de la rive droite du Sénégal à travers le Soudan. De Bammako ils gagnent Siguiri, Kankan, Kouroussa et de là remontent à Konakry. Quelques-uns même se risquent dans le sud, à Beyla, Faranah, Hprimakono, sur la frontière sierra-leonaise.
En dehors du sel, les Maures amènent en Guinée de grands troupeaux de moutons et quelquefois aussi des troupeaux de bœufs à bosse du Soudan. Les moutons maures sont grands, maigres, hauts sur pattes, avec une grosse tète forte, maigre et bête. Les Maures les vendent de 5 à 15 francs pièce. La viande en est détestable, au moins pour un Européen, mais les indigènes, moins difficiles que nous, les achètent et en font même quelquefois la revente.
LES RACKS DE LA fillNÉE FRANÇAISE. 205
Quant aux bœufs à bosse, j'en ai vu des troupeaux à Kankan. Les bêtes arrivent de leur traversée du Soudan, exténuées, saignantes, couvertes de blessures et de plaies, dans le plus piteux état. On commence par les faire reposer, puis on les vend aux Malinkés.
En résumé, commerce du sel, commerce des moutons, commerce des bœufs à bosse, voilà en quoi consiste le commerce maure en Guinée.
Quant au commerce maure au Sénégal avec les Européens, le colonel Frey nous donne sur lui des renseignements intéressants dans son livre : la Côte occidentale d'Afrique, 1890. « Sur la rive droite du Sénégal habitent, dit-il (pages 99 et suivantes), les Maures qui occupent la partie du Sahara comprise entre le fleuve au sud, les Touareg à l'est, le Maroc au jiord,
« De race berbère, présentant parfois des types remarquables par leur beauté, les Maures ne nous semblent posséder que de bien rares qualités. Par contre, leurs défauts sont nombreux. Rebelle à toute conciliation, possédant à un degré inouï la haine du chrétien ot de l'infidèle, le Maure est d'ordinaire profondément immoral, fourbe, astucieux, pillard, voleur, cruel à l'occasion et peu hospitalier. 11 sait supporter la faim, sauf à se montrer d'une gloutonnerie inimaginable lorsqu'il rencontre de quoi satisfaire son appétit. En général, les Maures sont braves, infatigaliles et cavaliei's éniérites.
Essentiellement nomades, les Maures vivent sous leurs tentes en tissu de poils de chèvre et de chameau. Vagabondant à travers les espaces immenses où ils régnent en maîtres, on les voit, pendant la saison sèche, amener aux pacages des bords du fleuve leurs innombrables troupeaux. Ils campent, décampent, allant d'un pâturage à l'autre, selon les ressources que présentent les contrées dans lesquelles ils se trouvent.
a Ce sont les Maures qui fournissent les caravanes, qui, chaque année, apportent à nos escal(»s la gomme qu'elles recueillent dans de vastes bois d'acacias situés à huit ou dix jours de marche du fleuve. Les Maures emploient à ce travail, réputé très pénible, des captifs qui sont, pour la plupart, le produit des
rapines incessantes exercées par eux contre les malheureuses populations indigènes qu'ils pillent et rançonnent à toute occasion... »
Le docteur Bérenger-Féraud, dans son ouvrage sur les peuplesde la Sénégambie, dit à son tour : « Rien n'est intéressant comme d'observer la manière dont le Maure est traité à IVscale par le marchand avant ou après la vente de sa gomme; et, en efiPet, au début, le traitant envoie au loin un ou plusieurs émissaires appelés maîtres de langue, qui tâchent de décider le 31aure avenir chez son patron. Le Maure, interpellé par le maître de langue, est hautain, fier, grossier même, mais ses boutades ne parviennent pas à éloigner Tintéressé, qui est généralement vêtu d'un beau coussabe (manteau) et porte divers objets voyants sur lui. Le Maure regarde-t-il le coussabe, le maître de langue le lui offre; manifeste-t-il un désir, le maître de langue s'empresse de le satisfaire, et ils arrivent ainsi jusque chez le traitant qui a mille amabilités pour Tétranger. C'est de la mélasse mise à profusion dans Teau de sa boisson ; c'est un énorme plat de couscous qui lui est offert; bref, on va au-devant de ses désirs de la manière la plus empressée. Pendant ce temps, 1(* marché se conclut, les boulons de gomme sont pesés et enfin enfermés dans l'arrière-magasin. Alors la scène change tout à coup : le Maure veut-il une pierre à fusil, on la lui refuse brutalement.
a l)emaii(le-t-il à boire, on lui répond d'aller à la rivière; et s'il ne se hûte pas de vider les lieux, il est violemment expulsé de la demeure où il avait été reçu primitivement avec tant de démonstrations d'amitié. »
Kn résumé, le Maure est donc :
1" Un pasieur;
2" Lu commerçant.
Autrefois il ajoutait, au commerce de la gomme, du sel, des moutons et des bœufs i\ bosse, celui des esclaves, mais l'occupation française lui a supprimé cette ressource.
Actuellement le gouvernement français de l'Afrique occidentale a mis la main sur la Mauritanie, et cela nous a mis en
Ij;S RACES DE LA GlINÉE FRAKÇAISE. 207
guerre avec les tribus maures les plus guerrières et les plus éloignées; aussi, après avoir usé sans succès du gouvernement civil en ces régions, avons-nous dû installer le gouvernement militaire, ceci tout récemment (1907).
Les Touareg, — Nous ne parlerons pas ici des Touareg que les noirs appellent Bourdames ou Gourâmes, d'une part parce qu'ils sont bien en dehors de la Guinée française et ne soutiennent avec celle-ci aucun rapport, et d autre pari parce que la Science sociale les a copieusement étudiés.
Tandis que les Maures représentent les pasteurs chevriers de M. Armand de Pré ville, les Touareg représentent les pasteurs chameliers. Au-dessus. il y a les Arabes nomades ou pasteurs de moutons (qu'Armand de Prévilie appelle pasteurs cavaliei*s) et enfin, au nord encore, les Arabes « de l'argile » ou Arabes sédentaires ot cultivateurs, ceux qui ont sinon fondé, du moins été le vrai soutien et le fondement réel de l'empire arabe du moyen âge, aussi bien que des anciens empires sémites de Chaldéc et d'Assyrie.
Telle est la gamme des populations qui s'étagent du nord do la (iuinée française jusqu'il la Méditerranée.
Origine de ces races. — Nous venons do passer en revue toutes les races qui habitent la Guinée et toutes celles même qui l'intéressent plus ou moins. Maintenant, il nous reste une grosse question à traiter : celle de l'origine de ces races.
Nous allons l'examiner en commençant par le nord, c'est-àdire par les Foulbés, Toucouleurs, Foulahs, etc., k cause de la moindre difticulté du problème de l'origine ici; puis nous passerons à celle des Mandinguos et des Pré-Mandingues qui est évidemment plus difficile et plus obscure.
Commonrons donc par les Foulhés.
M. Machat (ouvrage déjà cité, page* 273;, dit à ce sujet : <( M. le W Toutain avait déjà fait quelques mensurations sur des Foulbés vivants, sur des crânes de provenance authentique, et indiqué scientifiquement , le premier, un rapport avec les populations de la Haute Egypte et de la Nubie, constatation d'ailleurs
d'accord avec les légendes foulahnes reproduites par Hecquard et Olivier de Sauderval.
Ce résultat a récemment été confirmé. M. le D' Verneau, étudiant des crânes rapportés du Fouta-Djallon par MM. Miquel et Machaud, a pu reconnaître en eux les deux mêmes types que ceux que présentent ceux des Éthiopiens et des anciens Égyptiens^ ancêtres des Fellahs actuels; c'est bien par Test, selon lui, que les Foulbés sont venus peu à peu jusqu'au Sénégal. Le linguiste MttUer a, de son côté, rattaché la langue des Foulbés (le foulfouldé) au nouba que parlent les habitants du Kordofan. Et ainsi se trouve fermée la porte aux hypothèses souvent gratuites émises sur l'origine de ces tribus. Du Moyen Nil à la Sénégambie, puis à la Guinée et dans les pays de la boucle du Niger, on peut, au reste, suivre la migration des Foulbés à la trace... »
Ainsi les Foulbés seraient des Éthiopiens, des Nubiens, des Koushites. Mais qu'est-ce au juste que ces Éthiopiens-Koushites?
Maspéro [Histoire ancienne des peuples de rO?nent 1878, page 145) en fait le portrait suivant : « Les Koushites avaient la taille petite, le corps élancé et bien fait, la chevelure abondante , souvent frisée , mais jamais crépue comme celle du nègre, le teint foncé variant du brun clair au noir, les traits, réguliers, parfois délicats; le front droit, étroit, suffisamment élevé; le nez long, mince et fin, d'une saillie moins accusée c[ue le nez d'un Arien; seule la bouche était défectueuse, munie de lèvres épaisses et charnues. »
Maspéro nous présente ici la race koushite comme une race à part, différente à la fois des nègres et des Sémites, mais, par la suite, il semble moins affirmatif et semble tantôt présenter les Koushites comme une race proto-sémite, tantôt au contraire comme une race négroïde.
Actuellement on fait sjrénéralement des Koushites une race rouge, la race nubio-éthiopienne, tout à fait distincte à la fois des blancs sémites et des noirs (pygmées, nègres, etc.). M. Arcin (ouvrage cité, page 159), dit de cette race rouge : « C'est l'antique race égyptienne, celle des enfants de Misr. C'est la
race koushitc, les Éthiopiens orientaux et occidentaux qui vinrent se superposer en Europe, en Asie et en Afrique à la race nègre ». Anthropologiquement cette race serait donc J)ien distincte des Sémites et des noirs, au moins originairement.
Je dis « au moins originairement », car il est plus que probable que les Koushites, au contact d'un côté au sud avec les noirs qu'ils exploitaient, de l'autre avec les Sémites qui les pressaient au nord, ne vont pas aller de l'Afrique orientale à l'Afrique occidentale, sans se mêler plus ou moins avec ces dernières races.
Au sujet du mélange avec les Sémito-Berbères d'abord, M. Mâchât dit, ouvrage cité (page 273, en note) : « D'après F. Dubois [Tombouctou la mystérieuse y page 152), les Foulbés n'auraient, contrairement aux Sourhaï, aucun rapport avec les Fellahs : il faudrait les regarder, conformément au Tarik-cs-Soudan, comme des Arabo-Berhères, très analogues aux Touareg ot venus du Sahara occidental. C'est aussi la théorie de Passarge, adoptée par Constantin Meyer; ils ont, dit-il, un caractère berbère « atténué... ». Il y a certainement dans cette doctrine une part de vrai, car la migration s'est faite d'abord d'est en ouest, dans les pays de la lisière du Sahara, puis du nord-ouest au sud-est à travers le Soudan...
« M. Deniker concilie les deux opinions en disant : que les Peuls sont des mctis d'Ethiopiens pénétrés de sang arabo-berbère, » En résumé, les Foulbés contiennent une certaine quantité de sang sémito-berbôre à côté de leur sang fondamental rouge.
Mais il est plus que probable aussi que ces Foulbés ont du sang noir (nègre ou pygmée) en assez grande quantité dans les veines. En eftet, quand on réfléchit que les Maures et les Touareg, qui sont eux des Sémito-Berbères purs, ont pourtant quelque sang noir dans les veines, à cause de leurs femmes noires et de leurs négresses esclaves, il faut bien conclure qu'à plus forte raison les Koushites qui ont vécu à travers les siècles de l'exploitation des noirs et perpétuellement mêlé leur sang à celui des femmes noires, en ont aussi et encore plus. Ils en ont
probablement autant que de sang arabo-berbère. Ainsi, pour fixer les idées et sans donner aucune valeur absolue à ces chiffres, nous pouvons admettre qne les Kousliites ont 50 p. 100 de sang rouge, d'origine, dans les veines, 30 p. 100 de sang araboberhèrc, et 20 p. 100 de sang noir.
Quant aux Foulahs et aux Toucouleurs qui sont des mélis de Foul))6s et de Mandés, il faut, pour fixer ce qu'ils sont au point de vue ethnologique, voir d'abord ce que sont les Mandés euxmêmes.
Mais ici nous sommes en présence des plus graves difficultés. D'une part, les Mandés ne sont pas des nègres purs et pourtant se rattachent plutôt au type nigritien. D'autre part, quelle est Torigine des Mandés? Viennent-ils de Test et seraient-ils d'anciens pasteurs transformés en cultivateurs, des Foulahs plus avancés dans leur évolution sociale par exemple, mais où le sang noir aurait pris définitivement le dessus? Cette opinion suppose du reste des nègres autochtones avec lesquels se seraient mélangés les ^^asteurs venus de Test. Ou bien sont-ils un mélange de nègres, d'une part, de tribus nègres originaires du sud, et de Garamantes, d'autre part, venus du nord-est, ces Garamantes qui eux-mêmes sont un mélange de nègres, do rouges et d'Argano-Ly biens? C'est l'opinion de M. André Arcin.
Enfin les Mandés viennent-ils de la forêt de la Côte d'Ivoire et du Libéria, comme le lieutenant Desplagnes le soutient dans son livre tout récent sur le Plateau central nigérien? — Le lieutenant Desplagnes montre que les populations garamantiques ou influencées par les Garamantes (celles mêmes du Plateau central nigérien, les Ilabès), ont une architecture en pierre très curieuse et bien au-dessus de la construction nègre. Il montre également que ces populations se servent de meules dormantes e?i pierre pour l'écrasement des graviers, tandis que le nègre ordinaire venu de la forêt se sert de l'auge en bois cylindrique (dans laquelle joue le pilon), comnmne à toutes les popidations de la forêt, de la Guinée et du Soudan, primitives, Pré-Mandingues ou Mandingues. — Ainsi les Bambaras viendraient de la forêt (le la Cùte d'Ivoire et du Lilx^ria et n'auraient guère été
influencés par des invasions venues du nord. Mais, ceci s'applique aux Malinkés et à tous les autres Mandés ; leur origine serait donc à chercher dans le sud. Au reste, ce qui confirmerait cette vue, c'est que les Pré-Mandés (ainsi les Bagas), se disent venus de la forêt de la Côte d'Ivoire.
En résumé, les trois opinions ont quelque chose de commun : le fond de la population mandé viendrait du sud et appartiendrait au type nigritien. Mais ces Mandés ont fait partie d'empires plus au nord (ainsi Tempire de Mali) qui les ont plus ou moins soumis et qui leur ont donné leur nom ; les empires du nord non seulement ont soumis les tribus nigritiennes du sud et leur ont imposé leur nom, mais encore ont probablement modifié un peu le type noir pur. De là vient que le Mandé n'est pas un pur nègre, tout en appartenant surtout au type nîgritien.
Naturellement les Pré-Mandés se rapprochent encore plus du type nègre pur que les Mandés et les primitifs que les PréxMandés.
Nous pouvons nous demander maintenant ce que sont, au point de vue ethnologique, les Foulahs et les Toucouleurs et autres métis de Foulbés et de Mandés, puisque nous venons d'examiner les deux races composantes.
Dans ce mélange, leMandingucadonné sa couleur foncée noire ou chocolat, mais non sa force de corps. Le Foulah est long et mince, le Foulbé petit et mince et il en est de même, dit-on, des Toucouleurs.
Moralement aussi le Foulah, le Toucouleur, resseuLblent plus au Foulbé qu'au Mandé ou qu'au Pré-Mandé. Ainsi il semble que le sang rouge renforcé de quelque sang arabo-berbère l'ait emporté ici sur le sang noir. On pourrait donc dire, pour fixer les idées, que le Foulah a 45 p. 100 de sang rouge dans les veines, 40 p. 100 de sang nègre et 15 p. 100 de sang arabo-berbère.
Il nous reste à nous demander s'il n'y a pas en Guinée française de noirs purs, sans métissage, c'est-à-dire soit des nègres, soit des Pygmées. Pour les nègres purs, s'il y en a, ils sont bien peu. Le nègre pur n'est fourni ni par le Mandé, ni par le Pré- Mandé et pour les primitifs de la Guinée française, je n'affir-
nierai rien à leur sujet. « Le domaine des vrais nègres, écrit M. André Arcin, p. 157, est de plus en plus restreint. On les découvre disséminés dans quelques parties de la forôt vierge ou dans les vases de la côte. » Quant aux Pygniées, il n'y en a plus en Guinée française, mais il en existait probablement jadis. Hérodote rapporte en effet qu'au dire des Nasamons, des peuples de Pygmées habitaient près des rives du Niger. Ils ont dû être refoulés peu à peu au sud par les invasions venues de Test et du nord. Peut-être en reste-t-il quelques débris dans la forêt de la Côte d'Ivoire et du Libéria. xVinsi ces Bérés dont j'ai parlé plus haut, « qui seraient des hommes très petits, atteignant à peine 1"',50, ayant une forte carrure et devenant très gros parfois » (André Arcin, ouvrage cité, p. 175), mais c'est là tout ce que je vois à ce sujet.
Je rejoins avec les Pygmées les belles études publiées en 1899, dans la Science sociale, par M. Picard, de même que j'avais rejoint, en étudiant les Foulahs, les Foulbés et les Maures, les belles études publiées par M. Armand de Préville sur le nord de l'Afrique. Mon travail se raccorde donc de toutes parts avec des études antérieures publiées par la Science sociale et se range naturellement parmi celles-ci.