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LES IDÉES POLITIQUES DE GODRNOT

• La politi<iuc n'est qu'une affaire de mode, d'engouement, d'expédient, quoit|ue tour à tour chaque parti politique y ait naturellement vu la chose principale. • [Traite, !) 010).

Il faudrait tout un volume pour exposer les idées sociales de Cournot, dont la société fut la préoccupation essentielle : ces idées, souvent modestes dans leur forme, ont à répreuve une force (iiie ne présentent pas les systèmes les plus prétentieux de sociologie contemporaine. Cournot a étudié tous les aspects de la vie sociale, ou, si l'on veut, tous les produits des hommes réunis en sociétés : langues, religions et institutions religieuses, mœurs et idées morales, droit et institutions juridiques, politique et institutions politiques, idées et institutions économiques, institutions pédagogiques, arts, sciences et industries. Sa philosophie du langage, de la religion, du droit, de l'économie politique, etc., est digne de sa philosophie des sciences et de l'attention des spécialistes. D'ailleurs, certaines de ses idées, surtout les idées juridiques

1. Antoine- Augustin Covrnot, mathématicien et philosophe français, né à Gray en 1801 et mort à Paris en IK77. il a laissé une auvre considéra!)le : à la fois mathématique, économique, pédagogique et philosophique. Mêconou de son vivant, il commence à prendre dans Thistoire des Idées la place qu'il mérite. L'auteur de cet article vient de lui consacrer un volume qui vient de paraître chez M. Rivière, 31, rue Jacob.

et économiques, sont relativement connues, parce qu'elles ont eu leurs prolongements : des maîtres en la matière les ont appréciées et utilisées. Mais il ne semble pas qu'on ait jusqu'ici attribué aux idées politiques de Cournot toute l'importance qu'elles méritent. Serait-ce parce qu'elles offrent les plus grandes analogies avec celles de l'école de la science sociale, que l'on fait souvent profession d'ignorer?

Quoi quil en soit, essayons de les exposer simplement.

Parmi les phénomènes sociaux, les plus éclatants ou les plus apparents sont les phénomènes politiques qui, jusqu'au XIX*' siècle, ont été envisagés presque exclusivement par les historiens, et qui occupent ordinairement la première place dans leurs récits du passé : c'est la maîtresse roue qui conduit tout le reste ! Ces phénomènes ont particulièrement attiré l'attention de Cournot, dont la jeunesse fut nourrie des souvenirs de la grande révolution, dont la famille fut divisée par les opinions politiques, et dont l'existence coïncida avec une période de notre histoire exceptionnellement féconde en changements de régimes. I.es Souvenirs témoignent de l'intérêt avec lequel il suivait les péripéties de la politique française : nanti du droit de vote, il entendait voter en citoyen éclairé et libre; il songea même un moment à se lancer dans la pohtique active '. Mais, peu à peu, nous le voyons se détacher des (jnestions purement politiques, sans se désintéresser des aflaires publiques : la fréquence des crises l'a graduellement accoutumé aux changements, et lui a permis de constater le caractère superficiel de ces commotions qui n'agitent la nation qu'à la surface, et n'affectent que faiblement les organismes profonds de la société. Il a réfléchi en phi losophe sur ce contraste, médité les idées de ses devanciers sur la politique, et laissé sur la question des vues originales, qu'il est bon de recueillir '^. S'il fut toujours un

1. M. Moore a retracé brièvement l'évolution de ses idées politiques dans lu biographie publiée pai la Revue de Métaphysique (mai lOWi, p.5*0-;>»2).

5. La source fondamentale est le Traite, chap. et XI du liv. lY. Cf. un court aperçu dans Matèria-

BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE

peu en retard ou en avance sur les événements, comme il lavoue dans les Souvenirs, € par conséquent impropre à faire, même comme écrivain, de la politique pratique et actuelle », il fut c toujours adonné, dans ses rêveries, à la politique générale et spéculative ». Et s'il ne fut pas séduit par le mirage des grandeurs politiques, comme maint penseur contemporain, c'est parce qu'il découvrit bien vite que les forces vives de la nation étaient ailleurs.

Les sociétés ne tirent pas leur vitalité intime des gouvernements accidentels qu elles adoptent.

« Autre chose, en effet, est la forme politique, autre chose est l'organisation ou (pour employer des termes plus justes) la stnicture et le mécanisme du corps social.

Une pièce de monnaie porte l'effigie du prince ou l'emblème do la liberté publique : voilà le signe de la forme politique que la nation s'est donnée ou qu'elle accepte, et ce signe pourra changer par les revirements de la politique; mais le poids, le titre de la monnaie, toutes les autres conditions légales de sa fabrication et de son cours sont des choses qui, dans une société bien ordonnée, doivent se régler pour la plus grande facilité du commerce et des transactions civiles, par des raisons tirées de l'état des arts, des sciences et du commerce, conformément à la quantité et au mode de production, de distribution et de circulation des richesses; toutes choses qui ne dépendent pas de la politique, au moins directement, ou qui en dépendent si peu, que souvent, après une révolution politique, il n'y aura rien de changé à la monnaie du pays que l'effigie* ».

Cette distinction est d'une importance capitale : tandis que les organismes politiques sont soumis aux nécessités de la vie, à la loi des âges, et par suite à la décadence et à la ruine, le mécanisme

{/sme, .V section, '/, (». — Les vues théoriques sont illustrées dans les .SV'Uornir^ et dans les Considératiotis chapitres C(»nsacrèsau mouvement politique. i. TraiU'y j 454. Cf. Matérialisme^ p. 2i7 : • L'effigie de la monnaie, la formule placée en tète des actes de la juridiction contentieuse ou volontaire, changent à chaque virement de la politique, sans que rien soit changé dans le régime monétaire ou judiciaire *, et le S Hnal des Souvenin,

social comporte un perfectionnement progressif et indéfini. C'est une machine de haute précision dont les rouages acquièrent toujours plus de sûreté et sont de plus en plus pénétrés de rationalisme : les trônes et les dynasties passent, les empires s'effondrent sans léguer à leurs successeurs le bénéfice de leur expérience; mais les institutions sociales profitent des tâtonnements de toutes les générations antérieures, et ne subissent pas les atteintes de la durée, qui les consolide sans cesse.

Il est incontestable que la politique est un art et un grand art : est-elle une science, peut-elle devenir une science? La réponse à cette question est implicitement contenue dans la distinction que Cournot vient d'établir : tout ce qui participe à la vie se meut dans les régions les plus obscures de la connaissance, et ne se laisse pas insérer dans les cadres de la raison.

Cependant, le droit politique peut prendre une organisation scientifique, comme toute autre branche du droit ; il est susceptible de revêtir une forme artificielle et abstraite, semblable à l'édifice géométrique ou juridique. Mais les docteurs en droit politique ne sont pas ceux qui gouvernent effectivement les peuj)les : t lis tirent les conséquences logiques de certains principes établis; leur tâche n'est pas précisément de savoir d'où les principes sont venus et ce (jui les fait durer. La science dont ils ont laborieusement construit l'édifice n'a de valeur que pour la nation qui s'est donné ou qui a accepté telles formes politiques, et tant quVlle ne juge pas à propos d'en changer. A chaque révolution, il faut (juc le professeur de droit politique refasse ses cahiers*. »

L'étude de la politique comparée* est bâtie sur un sol moins mouvant : les traités dWristote et de Montesquieu ne sont pas des livres surannés. « 11 sera intéressant en tout temps et en tout pays de savoir en vertu de quels principes on peut

1. Traité, K, \\i. On pourrait en dire autant des histoires subordonnées à une conception poliUque.

DE SCIENCE SOCIALE

gouverner les hommes et quelles sont les suites des principes admis. 11 y aura une sagesse politique à tirer de l'analyse du cœur humain et des enseignements do l'histoire K » Mais la question est de savoir si cette sagesse, condensée en maximes par les moralistes et en sentences par les hommes d'État, peut prendre le caractère d'un corps de doctrine scientifique ayant ses principes, sa méthode, ses définitions et ses classifications. Toute prétention de ce genre serait chimérique ; car les ressorts de la politique sont les instincts et les passions qui mènent les individus ou les masses : c'est la vie avec toute sa complexité, son ondoyante souplesse et l'imprévu de ses caprices.

Donc, ce qu'on peut appeler la dynamique ou la physiologie de là politique ne comporte pas la forme scientifique. Kl le donne lieu tout au plus à quelques remarques empiriques.

Mais la science pourrait porter sur la morphofog ie^oliiïqne, si ses formes étaient susceptibles d'une définition précise et d'un dénombrement exact. Or, malgré les tentatives réitérées des philosophes, il n'y a rien de moins avancé théoriquement que la description et la classification des formes politiques. En somme, on n'a rien ajouté aux analyses des Grecs, et la supériorité de notre érudition historique, comparée à la leur, est restée inefficace dans le champ de la politique : « Autant on a admiré dans les détails l'immortel ouvrage de Montesquieu, autant on s'est accordé à regarder comme une distinction purement scolastique et artificielle sa fameuse division tripartite, et la corrélation prétendue entre les trois formes principales de gouvernement et les trois ressorts moraux, la vertu, l'honneur, la crainte ^ ».

Résumons brièvement les principaux essais de classification des formes politiques ', avant de présenter la classification entièrement neuve de Cournot. Platon, au VII 1« livre de sa République, imagine un cycle de cinq formes de gouvernement,

i. Traité, S Mi.

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