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CHAPITRE PREMIER Évolution du nom en France

Dans son acception large, le nom est un vccable qui sert à désigner des êtres où des choses : il est « CCMMUuN » quand il évcque la notion d'une espèce, animée ou inanimée (homme, chien, bois) ; on dit, au contraire, qu'il est « propre » quand il désigne un individu, être cu chose, envisagé isolément, séparément de ses congénères ou de ses semblables (Jacques, Marseille, Black).

La philclogie moderne semble admettre l’antériorité du nom commun sur le nem propre : à l’origine, il n'y aurait eu que des noms communs. Les notions humaines, s'il faut l'en croire, se seraient formées par abstraction et généralisation, en sorte que l’individu, être cu chose, bien que point de départ et pivot de tout, n'aurait été, considéré dans son existence prevre et indépendante de celle de son espèce, que la dernière des conceptions acquises. Jusque là, sa personnalité n'existe pas, ou plutôt elle se cenfond avec celle de l'espèce ou du genre dont il fait partie : donc, pas de désignation individuelle ; au cas de nécessité, le nom générique du groupe en tient lien

pour chaque membre. C’est ainsi que le nom de Ben- Adam (fils a’ Adam) sert aux Arabes à désigner tout étranger. Cette doctrine, qui rappelle la question relative à l’antériorité de la propriété collective sur la propriété individuelle, semble corroborée par ce fait que les noms propres primitifs paraissent avoir été de simples épithètes empruntées au fonds commun de la langue. L'onomastique ancienne est sur ce point suggestive. Ghez les Indous, le nom est pour ainsi dire une véritable image du titulaire ; il groclame ses vertus, dénonce ses défauts et indique même, parfois, sa condition seciale. Une mystique religiosité se reflète dans les noms hébreux qui, presque tous, contiennent soit le nom de Dieu (Jonathan, Josaphat), soit celui de ses prophètes (Josué, Isaïe) ; quelquefois, un trait du caractère ou une qualité prédeminante servait à les former (Sarah- Rachel). Quant aux noms gaulois, ils se signalent par leur signification exclusivement militaire ; presque chez tous on retrouve le mot « rix » qui veut dire chef : Vercingétorix, chef de cent chefs ; Orgétorix, chef de cent vallées ; Boïorix, chef des Boies. Les noms musulmans glorifient les héros de l'Islam, Allah, ses prophètes et ses quatre-vingt-dix-neuf attributs.

Quoi qu'il en soit, il est um fait certain qui se dégage de l’histoire antique : à la différence du nom modierne, double et héréditaire au moins pour l’un de ses termes, le nom primitif est unique et individuel, sauf à Rome. Ce double caractère se justifie, chez des peuples en enfance, le premier par le petit nombre des individus qui les composent et leur dispersion sur des territoires généralement vastes ; le minimum de

désignation suffit à écarter toute confusion dans leurs rares relations ; le deuxième par le rôle essentiel du nom, qui est de distinguer des individus entre eux et non pas des familles. Au dire de M. Bouvy (1), on aurait même constaté, au commencement du siècle dernier, que chez les Lapons les choses ne se passaient pas différemment,

Chez les peuples antiques où, par exception, la population était nombreuse ou la civilisation plus avancée, les inconvénients de ce système rudimentaire étaient corrigés en pratique soit par la richesse du vocabulaire, comme chez les Hébreux, scit par l'addition au nom usuel d'un deuxième terme : cette tendance s'accuse particulièrement chez les Grecs ; l'Iliade pullule de surnoms et, chcse remarquable, certains d'entre eux, sans être encore franchement héréditaires, sont communs pendant plusieurs générations aux membres d’une même famille. C’est ainsi que le surnom d'Eacide est donné à Achille, bien qu'il ne soit que le petit-fils d'Eaque, et même à Nécptolème, qui n'était que l'arrière petit-fils d'Achille.

Quant aux Romains, leur système est à la fois dissident à l’unité et à la personnalité du nom. A l’épaque classique, tout Romain porte trois noms, tria nemina : le prænomen, le gentilitium, le cognomen ou agncmen. «). Le prænomen ou prénom est l'appellation usuelle et personnelle (Marcus, pour Cicéron ; Caïus, pour César) ; les præncmina masculins étaient au nombre d’une trentaine seulement. Aussi étaient-ils la marque d'une haute extraction et l'apanage des

, personnes de condition libre, L'imposiltion qui en

(1) Bouvvy. « Des noms de personnes », p, B,

ue

était faite au début à l’âge de la puberté, suivant les uns, au moment où le jeune homme échangeait la robe prétexte contre la robe virile, suivant les autres, eut lieu, par la suite, trois jours après la naissance pour les garçons, huit jours après pour les filles ; c'était l'occasion d'une cérémonie lustrale. Le choix du prænomen était considéré comme un attribut de la puissance paternelle, mais une tradition généralement observée conservait au fils aîné le prénom du père. 6). Le gentilitium constituait le nom commun à tous les membres d'une même gens (pour Cicéron, Tullius ; pour César, Julius). On sait quel souci avait tout Romain digne de ce nom d'assurer la perpétuité de sa race et quel culte il avait pour la famille. Aussi le gentilitium, qui en était la marque distinctive, formait-il l'élément principal des tria nemina ; l’assimilation entre la chose et le nom fut telle que nomen et familia devinrent synonymes. L'usurpation du nom constituait une atteinte au droit d'autrui et, si la fraude en était le but, elle tombait sous le coup de la loi Cornelia de falsis, portée sous Scylla, dont l’action était publique ; une loi portée par Claude, mais peu connue, en aurait même poursuivi la répression, dans le cas où le nom usurpé était celui d’une famille éteinte (1). Cette hypothèse devait être d'une réalisation rare, Car, pour parer à l'absence de descendance et, par suite, à la disparition du nom de famille, les institutions romaines offrirent de bonne heure le moyen d'en assurer légalement la transmission : l'adoption, l’adrogation, le legs, l'affranchissement et même l'admission au droit de cité conféraient à celui

(1) Vallentin. « De la législation des noms de famille », p. 52.

qui en était l'objet le nom près de s'éteindre. Quant à savoir ce qu'était exactement la gens, personne encore n'a pu le dire d’une façon certaine. Tour à tour on en a vu l’origine dans une simple communauté de nom, dans une parenté factice, dans les rapports de patron à clients, dans une parenté politique et religieuse ; M. Fustel de Coulanges la fait dériver d'une communauté de culte et d'origine naturelle et civile (1). y) Le ccgnomen ou agnomen doit vraisemblablement le jour à la pénurie des prénoms masculins. Ce serait donc l'élément le meins ancien des tria nomina (pour Cicéron, Cicero ; pour César, César). C’est une question controversée, et dans laquelle nous n’'entrerons pas, que celle de la différence à admettre entre les deux espèces de surnoms (2). Constatons seulement que l’agnomen resta personnel, tandis que le cognomen devint, par la suite, héréditaire avec le gentilitium. A la fin du Bas-Empire, la vanité s’en mêlant, le nombre des cognomina peur chaque citoyen devint excessif ; Justinien en eut jusqu'à trente. Les gens de bon sens réprouvèrent cette manie ridicule et Cicéron s’éleva contre la prétention de faire mesurer le mérite et :a valeur d’une personne à la longueur de son nom (3). Bien que le nom füt resté en dehors du droit et que, par suite, le changement volontaire en fût licite, le sentiment de la famille empêcha, pendant longtemps, cette faculté de dégénérer en abus ; c’est seulement vers la fin de l’Empire que les classes popu-

(1) « Cité antique », 1. IT, ch. IT.

(2) Voir Houllier de Villedieu. « De la propriété des noms patronymiques », p. 48.

(3) Brutus, n° 61,

laires, qui n'avaient aucun intérèt à conserver leurs noms obscurs, et les parvenus politiques, qui avaient tout intérêt à troquer le leur, mésusèrent de cette liberté. Il faut croire que ces mutations n'étaient pas toujours dictées par un sentiment d'orgueil déplacé mais désintéressé, car une Constitution des Empereurs Maximien et Dicclétien intervint dans le but de réprimer les changements de nom faits en vue de la fraude (1).

Quel était le système pratiqué par les Gaulois ? L'obscurité qui règne sur l’histoire de nos aïeux est grande ; les rares renseignements que nous possédons sur leurs mœurs et leurs institutions nous viennent de César. Sur certains points le témoignage du conquérant et de l'historien des Gaules, à la fois juge et partie, a été révoqué en doute et des contradictions ont été relevées qui ont donné à croire que la valeur du capitaine était loin d’être une garantie suffisante de l’impartialité de l'historien. Mais sur le point qui nous occupe, en ne saurait le récuser : le nom des Gaulois était unique et individuel. On a toutefois prétendu, en se fondant sur la fréquence du mot rix (chef), que nous ne connaissions de nos ancêtres que le nom de leurs fonctions et que leurs véritables noms ne nous étaient pas parvenus. [Il n’en faut rien croire et, Jusqu'à preuve du contraire, rien n'autorise une pareille affirmation.

Tel est le système que nous trouvons pratiqué à l'origine, dans notre pays, à l’état de simple usage. Par quelles transformations le nom a-til acquis sa forme actuelle ? À la suite de quelles circonstances

(1) Code, L IX, t. v. « De mutatione nominis ».

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