CHAPITRE Vn
293. — On vient d'étudier dans le chapitre précédent les qualités individuelles des groupes-rythmes et à&% groupes-temps, il faut maintenant examiner ce que nous serions tentés d'appeler les aptitudes sociales de ces mêmes groupes. En effet, ils ne sont pas destinés à demeurer isolés, pas plus d'ailleurs que les mots du discours. Leur place naturelle est au centre de la phrase : c'est là seulement qu'ils jouissent de toutes leurs facultés, là qu'ils remplissent toutes leurs fonctions, là que rassemblés, associés. Joints Tun à l'autre ou disjoints selon les exigences du sens musical, ils constituent les membres et les phrases dont se compose la mélodie.
ARTICLE 1. - NOTIONS GÉNÉRALES SUR LA JONCTION ET LA DISJONCTION DES GROUPES.
294. — Les Instiiuta Patrum ont sur ce nouvel aspect des neumes des aperçus très suggestifs : « Caveamus etiam ne neumas conjunctas nimia morositate (disjungamus) vel disjunctas inepta velocitate conjungamus » (Gerbert. Script. \, p. 7). (i)
(i) Voici d'autres textes sur la liaison et la distinction des notes et des groupes :
HuCBALD? {Music. Enchir. Gerb. Script. I, p. 183 '') : « Observandum quoque dico distinctionum rationem, id est, ut scias quid cohaerere conveniat, quid disjungi. »
Odon? (Gerb. Script. I, p. 275 '') : « Ad cantandi scientiam nosse quibus modis ad se invicem voces jungantur, summa utilitas est. »
Aribon? (Gerb. Script. II, p. 217^) : « Arctius est scribendi et neumandi distinctio, donec ad finetn appropinquet. Juxta finem autem dissipetur scriptura cum neumis, ut cantori sit indicium praedictae tarditatis. »
S. Bernard? Tractatus de ratione cantandi antiphonarium. Supplementum Patrum, J. Hommey, p. 7 : « Dignum siquidem est ut qui tenent regulae veritatem, praetermissis aliorum dispensationibus habeant etiam rectam canendi scientiam, repudiatis eorum licentiis, qui similitudinem magis quam naturam in cantibus attendentes, cohaereniia disjungunt et conjungunt opposita; sicque Rythme Grég. — 17
295. — Il y a donc, tout d'abord, dans l'exécution des neumes, certains groupes qui sont intimement y(?z«/^, d'autres, au contraire, qui sont détachés, disjoints.
Les expressions morositate et velocitate ne sont pas non plus sans enseignement : elles indiquent la manière pratique de joindre et de disjoindre les neumes.
Si les neumes joints sont malencontreusement disjoints par trop de lenteur, c'est donc que ces neumes, pour être joints, doivent être chantés sans lenteur, sans arrêt, dans un mouvement normal.
D'autre part, si les neumes disjoints sont joints par une maladroite rapidité, c'est qu'on les disjoint par la lenteur, et, pour préciser, par un retard de la voix — mora vocis — qui, pour produire son effet de disjonction, doit se faire entendre sur les dernières notes et surtout sur la dernière note du groupe.
D'autres théoriciens tiennent à peu près le même langage : nous verrons leurs textes dans la troisième partie, quand il sera question de la phrase grégorienne avec paroles.
296. — Les manuscrits notés reflètent-ils les instructions des Instituta Patrum, et nous enseignent-ils quand il y a jonction, quand il y a disjonction ?
Si les conseils de S. Bernard, écho de la tradition sur ce point, avaient été suivis, la réponse à cette question serait affirmative, et la notation neumatique serait à peu près suffisante.
« Praemunitos autem volumus, dit-il, eos maxime qui libros notaturi sunt, ne notulas, vel conjunctas disjungant, vel conjungant disjunctas. »
Ce texte décrit assez bien les procédés d'écriture recommandés aux copistes pour la jonction et la disjonction des notes et des neumes.
omnia confundentes, cantum prout libet, non prout licet, incipiunt et terminant, deponunt et élevant, componunt et ordinant. >
Et plus loin, p. 9 : < Praemunitos autem esse volumus, eos maxime qui libros notaturi sunt, ne notulas, vel conjunctas disjungant, vel conjungant disjunctas; quia per hujusmodi variationem gravis cantuum potest oriri dissimilitudo. >
Dans le Tractatus de ratione cantandi Graduale, p. 27 : < Sicut notatores antiphonariorum praemunivimus, ita et eos qui gradalia notaturi sunt praemunimus, et hos et illos obsecramus, et obtestamur, ne notulas conjunctas disjungant, vel conjungant disjunctas. »
L'union graphique de plusieurs notes en un seul groupe, et le rapprochement étroit de plusieurs groupes en une seule ligne discontinue sont présentés comme le signe de \di jonction.
Au contraire, X espacement graphique des notes et des groupes est, en principe, la marque de la disjonction.
297. — Rien de plus naturel, en somme, que ce procédé de notation; il rappelle celui de l'écriture, arrivée à ce point de développement où elle distingue les mots sans soupçonner encore les signes de ponctuation ; mais aussi rien de plus primitif que ce système de rapprochements et d'espacements flottants et approximatifs ; il va bien de pair avec la notation neumatique pure qui, par ses propres ressources, ne parvient à désigner ni les intervalles à franchir, ni les valeurs rythmiques des notes. Pour fixer tout cela, la présence du maître était nécessaire ; elle ne l'était pas moins pour préciser Iz. jonction ou la disjonction des groupes.
298. — Encore si les notateurs avaient été quelque peu attentifs et constants dans l'application de cette méthode ! Malheureusement les conseils des théoriciens ont été bien peu suivis. Quelques rares manuscrits cependant, français surtout, peuvent fournir certaines données sur la disjonction des neumes, grâce aux espaces blancs ménagés entre les incises et les membres mélismatiques de la mélodie; mais, là même, que d'incertitudes, que de néghgences, de contradictions, de variantes !
La réalité est que la grande masse des manuscrits tient à peine compte de ces conventions. Avec la meilleure volonté, il était presque impossible de faire autrement. La plupart du temps le copiste de la musique n'est pas celui du texte, et, trop souvent, ce dernier ne veille pas à garder, entre les syllabes, la distance nécessaire pour placer les vocalises. Tantôt il n'écarte pas assez les syllabes, et le notateur est obligé ou d'entasser les longues séries de ses neumes dans un étroit espace, ou de les disposer au-dessus du texte en lignes sinueuses de plusieurs étages, ou encore de les superposer dans la marge, où ils s'élèvent l'un au-dessus de l'autre en file interminable. Tantôt, au contraire, la place laissée libre est beaucoup trop grande, et les groupes semés, dispersés, étalés, un à un, sur une grande longueur, suffisent à peine à remplir la largeur de la page. Toutes ces irrégularités
rendent les distinctions presque impossibles à discerner : il en résulte pour nous que le problème de Isi Jonction ou de la disjonction des groupes est l'un des plus difficiles de la rythmique grégorienne, surtout pour les chants mélismatiques.
299. — L'imperfection de ce système des espaces blancs et la difficulté d'y être fidèle, ne manquèrent pas de frapper les notateurs ; aussi s'efforcèrent-ils de l'améliorer, ce que, d'ailleurs, ils avaient déjà fait pour les intervalles et les valeurs rythmiques au moyen de lettres et de signes adjoints à la notation. Le progrès était d'autant plus facile à réaliser que l'emploi des lettres et des signes rythmiques longs conduisait directement au résultat cherché : à savoir, la clarté des diverses divisions de la phrase mélodique. Ces adjonctions placées à la fin des incises, des membres, indiquent à peu près suffisamment ces subdivisions, et diminuent les hésitations du chanteur.
300. — Néanmoins pour nous, en dépit de tous ces secours, ce n'est que par un travail de comparaison long et ardu entre les divers manuscrits, que nous pouvons, en réparant les imperfections du système et les négligences des copistes, arriver à reconstituer, avec quelque certitude, l'ensemble de la phrase grégorienne avec toutes ses divisions et subdivisions.
L'exposé des recherches faites à Solesmes dans cette direction nécessiterait la publication de l'apparatus critique d'une édition des livres de chant. Le but de ce Traité n'impose pas cette tâche. Cependant, au cours de ce chapitre, il en sera dit assez pour mettre le lecteur à même d'apprécier la méthode comparative et les règles d'exécution qui en découlent.
301. — Les recours aux manuscrits rythmiques vont se multiplier dans les pages suivantes. Qu'il soit bien entendu que les signes neumatiques tracés au-dessus de la portée avec cette rubrique : « manuscrits sangalliens », ou « manuscrits messins », c'est-à-dire d'écriture messine, « manuscrits français », etc. sont le résultat, la somme des travaux comparatifs faits sur un groupe de manuscrits de l'une ou de l'autre École.
Les seuls documents rythmiques sangaUiens publiés jusqu'à nos jours sont au nombre de trois pour le Liber Gradualis : Saint- Gall 359, 339 et Einsiedeln 121. Outre ces codices, nous nous
servons de ceux de Saint-Gall 376, 375, 340, des trois codices de Bamberg lit. 6, 7 et 8, et de quelques autres qui seront signalés au passage. Il peut donc se faire que des signes, des lettres, des sigles rythmiques absents des trois codices publiés, figurent dans nos exemples. On comprendra alors qu'ils se trouvent dans l'un ou l'autre de nos manuscrits ; car tous se complètent réciproquement. Il est impossible ici de citer un à un les documents, de noter les variantes et d'en discuter la valeur : de telles monographies se feront ailleurs.
302. — Les groupes j'omis sont plus fréquents que les groupes disjoints, ils sont aussi plus faciles à déterminer, ce qui nous engage à les étudier les premiers.