DIFFICULTÉS SURMONTÉES EN ANGLETERRE
docteur Gardiner-Hill que le non-restraint ne souffre aucune espèce d’exception. Mais je suis de l’avis du médecin anglais quand il dit que dans un asile bien administré, et lorsqu’on est aidé par des auxiliaires intelligents et dévoués, il est à peine besoin de faire une pareille concession. Il ajoute : On arrive à cette croyance par degrés ( graduatly ). C’est là ce que l’expérience de chaque jour nous apprend ; c’est là ce qui deviendra un jour une réalité dans tous nos asiles. Et, à ce pfopos, je demanderai en toute confiance à mes honorables collègues si, dans les asiles qu’ils administrent,, ils n’ont pas tous sous les yeux de ces aliénés extraordinaires pour lesquels l’application de la camisole semblait autrefois une nécessité ; et si ces mêmes aliénés ne sont pas devenus, grâce à des soins plus spéciaux, plus attentifs, plus continus, des individus laborieux, utiles, et pour lesquels les exacerbations périodiques auxquelles ils peuvent encore être sujets n’infirment pas la règle du non-restraint que l’on a cru devoir leur appliquer, et qui a eu pour heureux résultat de les adoucir et de les calmer.
Une chose préoccupe encore les médecins aliénistes français, et cela ressort de toutes les lettres que j’ai reçues, c’est la substitution d’un moyen de contrainte à un autre. Us ne veulent à aucun prix remplacer la camisole par la réclusion ou par les bras des infirmiers, et en cela ils ont raison. Mais ce que j’ai dit de la condamnation de ces moyens par M. Conolly suffit pour justifier les médecins anglais. Je ne voudrais pas me répéter; je ne puis que renvoyer aux détails dans lesquels je suis entré à propos de l’abus que l’on peut faire des moyens destinés à remplacer ou à mitiger le non-restraint.
Difficultés qu’ont eu à Yaincre les médecins anglais. —
Dans cet exposé historique que j’ai fait de la méthode du nonrestraint, et de l’appréciation de tous les moyens de l’ordre intellectuel physique et moral dont cette méthode n’est que l’expression supérieure, je crois avoir rendu pleine justice aux médecins anglais, à la persévérance dont ils ont donné la preuve,. aux bonnes intentions dont ils ont été animés. J’ai démontré que malgré ce que nous savons du tempérament plus calme, plus malléable des Anglais, il ne s’ensuit pas moins que la généralité de leurs asiles présentait, avant la réforme, le plus triste spectacle au point de vue de la fureur, de l’agitation et de la dégradation des aliénés. Ils avaient donc là de bien sérieuses difficultés à
vaincre, et malgré les ressources pécuniaires plus abondantes dont dispose l’administration anglaise, il ne faut pas croire que, dans un grand nombre de circonstances, les médecins anglais n’aient pas été réduits à leurs seules ressources individuelles. Ils avaient souvent à combattre les mêmes préjugés que nous; ils avaient les mêmes luttes à soutenir; il s’agissait, comme pour nous, d’introduire des améliorations dans des locaux mal appropriés, insuffisants, et ils n’obtenaient pas toujours immédiatement les moyens de réaliser les améliorations dont l’urgence était démontrée. Celte situation ressort de l’ouvrage de M. Conolly : ses plaintes sont fréquentes, très-nettement formulées, pour ce qui regarde l’insuffisance du service médical, le défaut d’instruction des infirmiers, les préjugés hostiles, la parcimonie et le peu de zèle des administrations locales. Il me semble qu’il est d’un bon effet de citer ce que, dans de semblables occurrences, les médecins aliénistes ont pu réaliser grâce à leur initiative, à leur zèle et à leur dévouement. Les bons exemples ne peuvent qu’encourager, et je croirais manquer à mon devoir si je ne rendais ici justice à la mémoire d’un collègue bien regrettable, qui a succombé l’année dernière dans J’asile de Lille, où il a eu le mérite de concourir avec le directeur et les sœurs de l’établissement à la réforme d’un état de choses déplorable. J’ai réservé la lettre que m’écrivait à ce sujet M. le docteur Gosselet, désirant terminer par les considérations qu’elle contient ce que j’avais à dire sur l’abus des moyens coercitifs. Je tiens à démontrer que, malgré ce que l’on dit parfois à l’étranger de notre peu de persévérance, de notre irascibilité et d’autres défauts encore qui ne nous permettent pas de mener toujours à bonne fin nos entreprises, nous pourrons cependant offrir aussi des modèles de constance, de calme et de résignation, des exemples bons à imiter par ceux mêmes qui croient nous avoir surpassés. Je dois prévenir seulement qu’il s’agit ici de l’asile d’aliénés de Lille, placé au milieu d’une ville populeuse, renfermant plus de 400 malades aliénées femmes, et se trouvant dans des conditions fâcheuses d’encombrement.
Asile de femmes à Lille. — « En me communiquant votre lettre, m’écrit M. le docteur Gosselet, M. notre directeur m’invite à y répondre en ce qui me concerne. J’ai trouvé en arrivant à Lille en 1852, sur 400 aliénées, une moyenne de 80 femmes fixées chaque jour au piton à l’aide de corsets. La nuit ce nombre aug-
mentait encore. On ne dormait pas dans ces quartiers et les jours n’en étaient que plus bruyants.
a Les malades se vautraient dans leurs saletés, se déchiraient, mordaient et frappaient; il n’y avait pas un mètre d’espace entre elles. C’étaient des cris, des hurlements que l’on ne vous a pas exagérés. Que faire en d’aussi déplorables circonstances? Nous avons commencé par classer les sections suivant le degré d’agi tation des malades; nous nous sommes efforcés de leur faire goûter les douceurs de la liberté, du travail, et de les accoutumer à la docilité, à l’ordre, à la discipline. Nous les encouragions par des caresses, des friandises, par des attentions délicates et par des promesses, etc. Il est bon parfois aussi de leur inspirer jusqu’à un certain point la crainte du médecin. ( Initium sapientiœ timor domini). Mais j’entends par là que le médecin fera prévaloir la fermeté qui s’unit si bien à la douceur. D’un autre côté je n’ai pas été arrêté par les déclamations contre la douche, et en la renouvelant, plus encore qu’en la prolongeant, nous avons vaincu bien des résistances. Le premier pas fait, le grand point consiste à s’opposer aux retours du désordre et de l’agitation. Il est bon d’être là, toujours là, d’avoir les malades sous les yeux, afin d’arriver vite à calmer toute velléité d’excitation. Aussi faut-il trouver dans le personnel des surveillants intelligence et bonne volonté. Ce sont cependant bien, à quelques exceptions près, les mêmes personnes que nous avions avant la réforme opérée; mais il a été indispensable de faire leur éducation et même de les changer quelquefois de service afin qu’elles comprissent bien ce qu’elles allaient trouver de bien-être dans la voie nouvelle que nous inaugurions. Or, voici dix ans que la réforme est commencée, et je puis bien dire que ce bien-être n’a fait qu’augmenter pour nos religieuses en même temps que pour nos malades. Mais aussi la tête est excellente ; nous avons une supérieure admirable de dévouement, qui a tout compris, tout fait exécuter, et qui se complaît avec nous dans le moindre perfectionnement qu’il s’agit d’apporter dans le service. Vous comprendrez immédiatement, très-honorable confrère, tout ce que l’on peut dès lors réaliser de bien, puisque la volonté suprême passe ainsi dans toutes les têtes pour multiplier la surveillance. Les personnes les plus capables de chaque section ont été érigées en surveillantes, et décorées d’un signe distinctif. Elles servent à table, distribuent l'ouvrage, calment les malades, signalent
à notre attention les récalcitrantes. Elles suivent leur section au réfectoire, au dortoir, en tous lieux, et augmentent ainsi notre sécurité. Les gâteuses sont réveillées deux ou trois fois la nuit suivant la saison, et, grâce à l’extrait de belladone qui nous vient en aide, cette plaie a beaucoup diminué. En vous disant que nous n’avons plus de corsets permanents, je mentirais. Il y a une enfant, qui a délié nos ressources jusqu’ici. Les aliénées arrivantes,, lorsqu’elles se succèdent coup sur coup, nécessitent encore de temps à autre l’emploi provisoire de ce moyen ; quelques maniaques ont la camisole sous le vêtement, et, au moindre méfait, sont prises sans violence, puisqu’il suffit de tirer les manches. Je ne voudrais pas dissimuler non plus que, pour la nuit, plusieurs épileptiques, quelques suicides, quand il y en a de trop dangereuses qu’on ne peut mettre en chambre, sont fixées au lit à l’aide du corset et trouvent ainsi un repos salutaire. Mais si nous ajoutons à cela que la population, augmentant chaque jour, ne laisse pas le moindre espace entre les lits, pendant la nuit, et entre les femmes, durant le jour, vous comprendrez, Monsieur, qu’il faut bien quelques précautions, la nuit du moins; mais cela ne nous empêche pas de dire, en comparant le présent au passé, que nous n’avons plus de camisoles, et que nos femmes sont calmes et occupées. Nous avions des loges aux soubassements, mais elles ont été abandonnées, et c’était justice. Nous en avions à tous les étages; il en reste neuf converties en chambres et rarement habitées le jour. Ainsi donc, pour me résumer, la vie en commun, l’application des malades au travail, la surveillance de tous les instants, la séparation des agités, la fermeté, la douceur, les encouragements, les récréations enjouées de temps à autre, voilà nos moyens, ceux aussi que nous mettons en usage pour les enfants. Que vous dirais-je de plus, très-honoré confrère? Nous aimons nos aliénées et nous en sommes aimés, mais je ne vois pas de règle à suivre qui ne doive être modifiée parles circonstances. Je vous expose simplement ce qui nous a réussi jusqu’ici. Serons-nous aussi heureux en d’autres conditions? Je l’ignore ; mais une volonté forte doit vaincre bien des obstacles. Pour mon compte je proclame donc le non-restraint comme possible, mais je fais mes réserves. » (8 octobre 1858.)
J’ai transcrit tout entière la lettre de cet honorable confrère, et j’en ai reçu de lui plusieurs autres ou il entre dans quelques détails intimes et familiers sur tous les moyens ingénieux mis en usage
pour arriver à calmer individuellement chacune de ces malades agitées, sans oublier les soins médicaux proprement dits. Il fait ressortir avec justesse que les difficultés à vaincre ont été d’autant plus grandes qu’il n’a pas été possible de modifier le local, et que la réforme s’est établie avec le môme personnel qui existait auparavant. Mais ce personnel acceptait l’impulsion nouvelle qui lui était donnée et offrait son concours le plus dévoué aux efforts du médecin. M. Gosselet me signale aussi les formes de maladie mentale de l’asile de Lille qui prouvent que le grand nombre de paralysées, d’épileptiques, d’idiotes, d’imbéciles et de démentes que renferme cet hospice compliquent encore la situation. Toutefois, malgré les développements que j’ai déjà donnés à ce travail, je ne puis m’empêcher de compléter les renseignements fournis par le docteur Gosselet, en citant la lettre adressée par madame la supérieure de l’hospice de Lille à madame la supérieure des sœurs de Saint-Joseph de Cluny, qui desservent l’asile de Saint-Yon. Cette lettre n’est que la confirmation de tout ce que nous avons dit à propos du concours indispensable que doivent offrir au médecin les auxiliaires qui le secondent. Ce n’est que grâce à la bonne entente et à l’harmonie qui régnent parmi les employés des asiles, que l’on peut parvenir pareillement à faire régner, dans une grande réunion d’aliénés, le calme et la tranquillité, et à les soustraire à l’emploi des moyens coercitifs qui les irritent et les abrutissent :
« Ma révérende mère,
« Il me paraît un peu difficile de répondre aux questions que vous m’adressez, d’abord parce que la correspondance est hors de mes attributions, ensuite parce que monsieur le médecin vous renseignerait mieux que moi. Cependant je vais m’y prêter le mieux possible.
« Oui, il est vrai que nous avons eu toute l’agitation qu’on vous a dépeinte et peut-être plus grande encore. En 1848, sur 306 femmes, nous en avions au moins 60 avec la camisole, et tellement agitées que nous ne pouvions en venir à bout qu’en employant ce moyen.
« Nous en avions dans les fauteuils de force, dans les loges, criant et blasphémant sans cesse, et ce n’était qu’avec peine et avec beaucoup de fatigues que nos sœurs et filles de service parve-
naient à maîtriser ces malheureuses. D’après le dire de M. l’inspecteur Ferrus, notre établissement n’avait pas son pareil en agitation. Nous gémissions depuis longtemps sur cet état de choses, lorsque enfin le bon Dieu nous aida à commencer la réforme dont nous nous trouvons si heureuses aujourd’hui. D’accord avec M. Gosselet , médecin très-expérimenté , nous nous sommes mises à l’œuvre et avons fait des subdivisions, en prenant une femme agitée à la fois pour la placer sous la surveillance continue d’une religieuse qui savait imposer. Vous avez sans doute remarqué comme moi que toutes les sœurs n’obtiennent pas le même résultat, quelle que soit du reste leur bonne volonté; dans ce cas je les change d’emploi, ou, au besoin, nous changions les femmes de division; cela fait, la sœur ôtait la camisole à cette malheureuse et lui présentait de l’ouvrage. Lorsque nous n’obtenions pas le calme, M. le médecin nous disait ce que nous avions à faire, mais toujours en maintenant l’autorité de la sœur devant la malade, sans cela rien n’était possible. Je dois vous dire aussi, ma révérende mère, que quelquefois nous obtenions le calme en les encourageant ou en leur distribuant de petites douceurs. En agissant delà sorte nous avons pu réunir près de la même sœur jusqu’à vingt femmes en en décamisolant une à la fois. On leur imposait le silence le plus rigoureux pendant le travail. On leur accordait chaque jour, à une heure désignée, la récréation. Mais pour obtenir l’ordre et le calme, quelle patience ne faut-il pas ! Malgré tout il faut persévérer; ce qu’on n’obtient pas un jour on l’obtient l’autre. Nous avons essuyé bien des échecs dans le principe, mais maintenant ce n’est qu'une routine (1) et nous n’avons plus qu’une
(I) Cette expression nous rappelle textuellement cequeditM.le docteur Conolly dans un passage que j'ai cité : Si le médecin est bienveillant et éclairé, si ses ordres sont sûrs et dignes de confiance, s’il a toute autorité sur eux et sur le personnel, une pareille entreprise est relativement facile , et tout asile d'aliénés deviendra un séjour de bien-être et de paix.
Depuis la mort du regrettable docteur Gosselet, j’ai tenu à savoir ce qui était advenu du non-restraint à l’asile des femmes aliénées de Lille. J’ai eu la consolation d’apprendre par M. le docteur de Smyttère, successeur de M. Gosselet, •que l’on continuait à marcher dans la même voie. C’est là ce que confirme aussi une lettre de l’honorable directeur de cet asile, M. Guilbert, qui, lorsqu’il était à Armentières, avait déjà inauguré, de concert avec le médecin de cet asile, une ère nouvelle. M. Guilbert m’affirme que les moyens coercitifs ont à peu près disparu à Lille. Il accompagne sa lettre de réflexions très-judicieuses sur l’influence funeste exercée par les mauvais traitements et par la violence. Ces moyens ont un retentissement d’autant plus funeste, dit-il, sur l’esprit des aliénés.
ou deux camisoles, parfois pas du tout. Les succès obtenus nous servaient d’encouragement. Vous me permettrez, ma révérende mère, de ne pas vous parler des exercices de piété, ils se font de la même manière que chez vous. »
vu
Conclusions.
Je suis maintenant arrivé au terme de ce que j’avais à dire pour faire connaître le résultat de mes études en Angleterre, sur l’abolition des moyens coercitifs. J’aurais pu citer encore diverses objections qui se déduisent des idées que des médecins aliénistes se sont faites des avantages du système d’intimidation si préconisé en Allemagne et en France, à une époque encore peu éloignée. Mais j’ai désiré ne pas amener la question sur le terrain de discussions qui pourraient devenir irritantes. J’ai fait aux honorables collègues qui n’ont pas cru devoir être de mon avis, toutes les concessions possibles, et nous pouvons réciproquement nous rendre la justice que les divergences de nos opinions n’ont altéré en rien les sentiments qui nous unissaient les uns aux autres, et n’ont affaibli, en quoi que ce soit, notre zèle pour le bien de la chose commune. Il me semble même que nous sommes bien près de nous entendre, et que l’idée fausse que l’on s’est faite du non-res traint, et de la manière de l’appliquer, a seule amené entre les médecins anglais et les médecins français une division plus apparente que réelle.
Parmi les objections qui m’ont été faites, il en est qui ont une valeur considérable ; je suis loin de le contester : « Lorsque la camisole est convenablement appliquée, m’écrivait le regrettable directeur de Stépbansfeld, M. David Richard, auquel m’unissait une vive amitié, elle a des avantages, même au point de vue moral... Elle soustrait le malade à mille penchants honteux et nuisibles et l’amène à des réflexions salutaires; c’est, si l’on veut, quelque chose d’humiliant, mais cette humiliation est souvent nécessaire.» On ne peut nier qu’il n’y ait dans ces paroles un grand fonds de
que ceux-ci, soustraits aux impressions du monde extérieur, vivent concentrés, et que toute l’activité de leur intelligence, si obtuse et si dégradée qu’on la suppose, se dirige vers le bien-être ou les mauvais traitements dont ils peuvent être l’objet.
vérité pour ce qui regarde la direction morale de certains malades chez lesquels la folie s’associe à l’orgueil, aux vices de l’éducation, à la méchanceté môme du caractère, dans des proportions à peu près égales, si même elle n’est pas dépassée par ces derniers défauts. Je n’ai pas craint, je l’avoue, dans une circonstance de ce genre, de faire revêtir des plus pauvres vêtements de la maison et de placer momentanément dans un quartier de gâteuses une dame aliénée qui, à raison de sa haute naissance, se croyait en droit de déchirer ses vêtements, de les souiller, d’injurier et de frapper ses gardiennes, et de se livrer à des actes d’un cynisme dégoûtant. L’épreuve a été salutaire et décisive, et je suis d’avis qu’il est certaines douleurs morales qu’il ne faut pas épargner aux aliénés, pas plus que l’on n’épargne la douleur physique aux individus chez lesquels une amputation est indispensable pour sauver le reste. Je suis même tenté de croire que quelques médecins anglais se sont fait une fausse idée du droit réel que nous avons, dans l’intérêt du traitement des aliénés, de faire sentir à certains malades récalcitrants et volontaires le poids d’une autorité salutaire. Ils se sont ainsi placés vis-à-vis des personnes du monde dans une fausse position et ont subi de leur part une pression défavorable. Une faut pas oublier, en effet, que l’asile et la maison de santé sont pour les parents des lieux de douleur qui provoquent chez eux les plus tristes impressions. L’autorité que nous donne notre position vis-à-vis de leurs malades les dispose plus à la critique qu’à la bienveillance ; aussi sont-ils toujours portés à exiger de nous plus qu’il n’est humainement possible de faire. Mais j*en reviens aux moyens de coercition matérielle.
Si donc on compare les avantages et les inconvénients de l’usage de la camisole dans les asiles d’aliénés, je suis si frappé de l’abus qui en est fait, alors que son usage est autorisé ou toléré, que j’ai définitivement adopté la résolution de m’en passer. Je ne sais si je réussirai ; l’expérience sera mon conseil suprême, et je n’ai le droit d’imposer à personne ma manière de voir. La pratique doit être notre guide, comme m’écrivait M. le docteur Aubanel. Mais n’arriverions-nous, en rétrécissant de plus en plus le cercle où se meuvent les moyens restrictifs, qu’à éveiller une plus vive sollicitude parmi les agents du service, à provoquer une surveillance plus grande, et à nous stimuler nous-mêmes dans les recherches des moyens de l’ordre physiologique , intellectuel et moral, propres à prévenir les exacerbations maniaques, ou à les
mitiger, que nous aurions imprimé un progrès nouveau au traitement des maladies mentales.
Je ne puis toutefois que féliciter mes collègues d’être mieux disposés qu’on ne l’était généralement en France, il y a quelques années à peine, pour l’usage de plus en plus limité des moyens restrictifs ; c’est là ce que constatent les lettres qui m’ont été adressées de toutes parts. Je crois inutile, pour corroborer cette manière de voir, de publier la statistique officielle qui m’a été envoyée du nombre des camisoles employées dans les établissements publics d’aliénés de la capitale, au moment où j’écrivais ce rapport. Tout ce que je puis dire, c’est que les divergences qui existent encore dans nos opinions s’effaceront, il faut bien l’espérer, avec le temps. Rien ne sera plus propre à amener un pareil résultat que les communications plus fréquentes sur les résultats de notre pratique au moyen de l’impression de nos rapports médicaux, ainsi que cela a lieu en Angleterre, en Allemagne et aux États- Unis. Dans l’état actuel des choses, pour des raisons que je ne me permettrai pas d’apprécier, une foule de documents utiles restent enfouis dans les archives de chaque asile et ne parviennent pas à la connaissance des médecins aliénistes que ces documents intéresseraient cependant au plus haut point.
D’un autre côté, je reste convaincu que quel que soit le parti auquel on s’arrête, il faut procéder avec réserve et prudence. 11 est juste de faire la part des temps et des lieux, ainsi que des difficultés inhérentes à des situations complexes, qu’il est plus facile de deviner que de préciser. Il est on ne peut plus important, dans l’intérêt même de la question, de ne pas promettre au public plus qu’il n’est raisonnablement possible de tenir. Dans tous les cas, je ne crains pas d’affirmer, et les partisans les plus avancés du nonrestraint en Angleterre semblent être de cet avis, que la camisole serait préférable à la coercition exercée par les bras des infirmiers, si cette espèce de restraint devait avoir un caractère répété et prolongé; mais je crois avoir suffisamment prouvé que le nonrestraint n’est pas la substitution d’un moyen coercitif à un autre.
Je n’ajouterai qu’un mot aux considérations qui précèdent, c’est que tout ce qu’il m’a été donné d’observer en Angleterre me fait insister vivement sur ce que les personnes étrangères à la science s’abstiennent de prendre parti dans une question aussi délicate, si elles ne veulent pas rendre, par leur enthousiasme irréfléchi, plus difficile encore qu’elle ne l’est généralement la position des mé-
decins d’aliénés. J’en ai donné les raisons et mes collègues les comprendront mieux que je ne saurais les expliquer.
Qu’il me soit permis maintenant, après avoir terminé cet examen de la question du non-restraint , d’émettre un double vœu : le premier est de voir traduit en notre langue l’ouvrage de M. le docteur Conolly sur le traitement des aliénés. Je crois être certain que M. Battel, ancien administrateur des hospices de Paris, a déjà consacré ses loisirs à une œuvre aussi utile. Tout doit nous faire désirer que cet administrateur éclairé, qui connaît à fond la question du régime hospitalier des aliénés, puisse mener à bonne fin l’entreprise qu’il a commencée. L’expérience que M. Battel a acquise dans ses honorables fonctions, sa grande connaissance de l’Angleterre et des institutions de ce pays, son esprit judicieux, droit et lucide, le rendent éminemment propre à vulgariser le progrès que les Anglais ont accompli dans ces derniers temps.
Le second vœu que je me permets de faire est que les administrationsdes asiles d’aliénés en France veuillent bien imiter l’exemple qui leur est donné dans la Seine-Inférieure. Trois fois déjà, sur l’initiative prise par la Commission de surveillance, l’administration départementale a autorisé les médecins et le directeur de Saint-Yon à aller étudier en Angleterre les progrès qui s’étaient accomplis en ce pays. Est-il possible de mettre un moment en doute que les échanges intellectuels qui s’établiraient entre deux peuples aussi admirablement organisés pour le progrès des sciences et pour l’amélioration des institutions sociales, ne soient de nature à produire les meilleurs résultats? Je suis, en ce qui me concerne, parti pour l’ Angleterre avec des idées mal arrêtées sur la question que je viens de traiter. Je regrette sans doute de n’avoir pu consacrer un temps assez long à son étude et à l’examen de tous les points qui s’y rattachent. Mais je me console en pensant que les médecins auxquels il sera donné de pouvoir imiter mon exemple continueront ces recherches et qu’ils nous feront part de leurs observations. Ils n’auront, je puis le leur affirmer, qu’à se féliciter d’avoir visité les asiles anglais, ainsi que les divers établissements hospitaliers de ce pays si intéressant à étudier. Ils y laisseront comme moi bien des préjugés et bien des préventions. Ils trouveront sans doute matière à critique, comme j’en ai trouvé moi-même ; car on me rendra la justice que je me suis préservé de tout enthousiasme exagéré. Tout ce que je puis
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dire encore, c’est que les esprits éclairés en Angleterre ne se font pas illusion sur ce qui reste à faire pour éviter l’abaissement du niveau scientifique dans les nombreuses institutions de bienfaisance qui font la gloire de ce pays. Les juges expérimentés en cette question sont unanimes à proclamer qu’en dehors d’une bonne organisation médicale, il n’y a pas de progrès possibles dans les établissements hospitaliers. Ils en sont tous à désirer l’application des soins médicaux au grand nombre d’aliénés existant dans les familles, dans les work-houses et dans d’autres institutions encore où ils sont loin de jouir de la réforme si heureusement inaugurée dans les asiles des comtés. Ils désirent vivement aussi qu’une organisation semblable à ce qui existe en France et en Allemagne puisse permettre aux familles peu fortunées de placer leurs malades dans les asiles publics ( poor lunatics asylums). Il suffirait, pour vaincre les préjugés qui existent encore sous ce rapport, de modifier les conditions architecturales existantes qui, même pour ce qui regarde notre pays, où la question des pensionnats dans les asiles est résolue dans le sens libéral que j’indique, ne permettent pas cependant d’établir une séparation assez grande entre les pensionnaires et les indigents.
Il me reste à ajouter que l’administration des asiles d’aliénés en Angleterre est aussi vivement préoccupée que l’administration française du nombre croissant des aliénés, et de toutes les éventualités qui se rattachent à cette augmentation incessante qui menace également les ressources financières du pays et la sécurité des citoyens.
C’est là une bien grave et bien importante question. Je me permettrai d’en dire quelques mots à propos de ce qu’il me reste à faire connaître de la situation actuelle de Saint-Yon et de l’avenir réservé à cet important asile.
i)e l’état actuel de l’asile de Saint-Yon et de son avenir. — Des progrès réalisés.— Question de l’augmentation progressive des aliénés et de ses causes. — Conclusion.
Dans le rapport médical sur l’exercice 1860, rapport que j’ai eu l’honneur de vous lire, Messieurs, dans la séance du 28 juin 1860, je vous ai fait entrevoir que nous aurions occasion de revenir sur la situation morale de notre asile et d’examiner ensemble
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quelques questions qui intéressent aussi bien l’état présent que l’avenir de cet important établissement.
Vous vous rappelez, sans doute, qu’avant mon départ pour l’Angleterre nous avions déjà préparé les voies à un système moins restrictif que celui qui régnait en cet asile. Lorsque je suis arrivé à Saint-Yon au mois de juin 1856, on s’occupait déjà de mettre à exécution l’idée excellente de M. l’inspecteur général Parchappe, de convertir en dortoirs les cellules du quartier Sainte- Glaire. Cette transformation devait réaliser le double but de modifier l’état de violence et d’agitation des malades et de répondre aux exigences d’une augmentation incessante dans le chiffre de nos aliénées. Le succès qui couronna cette première tentative nous engagea à appliquer le môme système aux quartiers Sainte-Madeleine, Saint-Luc et Saint-Charles.
Il n’est pas inutile de rappeler quel était l’état moral des malades de ces divers emplois avant la réforme opérée. Selon le degré de leur agitation et du développement plus ou moins fâcheux de leurs instincts maladifs, nos aliénées couchaient seules ou deux dans une même cellule. L’inconvénient d’un pareil système se faisait sentir d’une manière frappante dans le caractère, dans les mœurs et dans les habitudes des aliénées.
Placées en dehors de toute surveillance de nuit, elles se livraient sans frein à leur agitation et à leurs emportements. Si un grand nombre d’entre elles avaient la camisole pendant le jour, il est évident que la nécessité de ce moyen coercitif était réclamée d’une manière plus impérieuse pendant la nuit. Il fallait empêcher beaucoup de ces malades de se lever, de se coucher sur les dalles, de frapper aux portes de leurs cellules, ou de se livrer à leurs instincts malfaisants.
Si la sécurité générale était, jusqu’à un certain point, assurée par ce moyen, rien ne préservait les malades tranquilles du bruit et des cris qui troublaient leur repos. Mais, ce qui était bien pins déplorable encore, c’était l’influence exercée par un pareil milieu sur les mœurs et sur les caractères des femmes aliénées de cet asile. Jamais, je le confesse, je n’avais vu une si grande accumulation de natures irritables, violentes, criardes, agressives et dénaturées. Le nombre de femmes camisolées était considérable, et le chiffre de celles qui déchiraient leurs vêtements et qui les souillaient, était hors de proportion avec les instincts pervertis qui sont le produit ordinaire du trouble de la raison.
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Il était de toute évidence pour moi que, si la plupart de ces phénomènes anormaux n’étaient pas le résultat naturel de la maladie, il fallait en chercher la cause principale dans les habitudes vicieuses entretenues par l’imitation et transmises par les aliénées anciennes aux aliénées nouvelles. Ces dernières, en effet, bien loin de trouver le calme et le repos dans de semblables locaux, ne voyaient qu’un élément nouveau d’agitation s’ajouter à l’agitation naturelle qu’elles apportaient en entrant. Il était impossible de s’expliquer autrement cette explosion anormale d’exacerbations de toutes sortes que rien ne pouvait calmer, ni les bains, ni les médicaments, ni à plus forte raison la camisole. Ce dernier moyen, ainsi que je l’ai suffisamment démontré, n’est qu’une cause d'irritabilité de plus ajoutée à toutes les autres. 11 ne préserve que bien incomplètement les malades inoffensives et même les personnes chargées de la surveillance, des agressions de ces aliénées dangereuses et devenues méchantes par suite de toutes les causes d’organisation défectueuse que j’ai signalées. C’est là ce que l’on pouvait remarquer à Saint-Yon et la suite justifiera d’ailleurs la justesse de nos prévisions, ainsi que je vais avoir l’honneur de vous l’exposer.
Les sœurs de Saint-Joseph de Cluny, chargées de la surveillance si difficile et si pénible d’une telle quantité d’aliénées, comprirent qu’en augmentant cette même surveillance et en la rendant pour ainsi dire permanente, on ôterait à l’agitation générale un grand élément d’activité. Elles admirent que, pendant la nuit, il fallait vivre dans des conditions plus intimes de relation avec les malades. Aussi, en acceptant de coucher deux ensemble dans un cabinet central qui sépare les dortoirs et d’où elles peuvent inspecter ce qui se passe, nous mirent-elles à même de réaliser une première et bien importante amélioration, dont nous ne pouvons que leur savoir un gré infini.
Aujourd’hui dans chacun des emplois où nous avons introduit la réforme, les sœurs couchent dans un cabinet qui devient un point intermédiaire entre des dortoirs de 20 à 25 lits. Quelques cellules, mieux appropriées à leur destination, ont été conservées dans ces mêmes quartiers pour des aliénées criardes par tempérament ou soumises à des exacerbations périodiques. L’énorme grille en fonte qui séparait ces mêmes emplois du jardin potager, et leur donnait l’aspect d’une ménagerie destinée à des animaux féroces, a été enlevée et remplacée par une claire voie qui n’in-
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tercepte plus ni la vue ni la lumière, et qu’aucune d’elles, malgré les craintes exagérées émises au moment de la destruction des grilles, n’a été tentée de franchir. Une porte qui s’ouvre à volonté met ces mêmes préaux en communication avec les jardins de la maison, et nous avons ainsi augmenté le parcours que nous pouvons donner à nos malades dans l’intérêt des promenades qu’elles font après leur repas.
Tel est le parti que nous avons tiré des quartiers cellulaires inaugurés en cet asile, il y a 40 ans, par M. Esquirol lui-même et par M. Desportes. Ce système, qui pouvait être ce qu’il y avait de mieux à une certaine époque, n’a pas supporté l’épreuve du temps et il est complètement abandonné aujourd’hui. On n’en retrouve plus guère de traces qu’à l’hospice de Bicêtre de Paris et dans quelques vieux hospices de la province.
La destruction des cellules à Saint-Yon nous donna 170 places ; car chacun des quartiers où l’on détruisit les cellules ne contenait en moyenne que 35 aliénées, et le nombre de celles qui l’habitent en ce moment s’élève à 75 ou 80, et peut aller jusqu’à 83. L’avantage immédiat de cette nouvelle organisation fut de nous permettre de faire un quartier spécial pour nos aliénées épileptiques, au nombre de 34, et pour nos paralysées générales ainsi que pour nos infirmes incommodes, au nombre de40. Ces malades, disséminées antérieurement dans les emplois, étaient un sujet incessant de désordre, d’agiîation et de danger soit pour ellesmêmes soit pour les autres. Aujourd’hui l’emploi Sainte-Madeleine où sont réunies ces malades si difficiles, si incommodes, est le plus paisible de l’asile, et tout y a été organisé dans l’intérêt de la tranquillité de ces aliénées et des soins hygiéniques que réclame leur position exceptionnelle.
L’avantage que je viens de signaler ne fut pas le seul. L’augmentation de 170 places nous permit de faire une meilleure répartition de nos pensionnaires indigentes. Sainte-Madeleine, comme je l’ai dit, fut destinée aux épileptiques et aux paralysées, Sainte-Claire aux chroniques et semi-agitées. Saint-Charles reçut une double destination : une partie fut affectée aux démentes inoffensives et invalides, et l’autre aux malades convalescentes et aux entrantes. La tranquillité de ce quartier nous permit d’y établir une petite école pour les enfants et pour quelques adolescentes faibles d’esprit. Sainte -Geneviève, autrement dit le Grand-Emploi, devint le rendez-vous de toutes les travailleuses en couture et ce
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quartier, autrefois si bruyant, et séparé en deux par une cloison en bois dans le centre de laquelle étaient des communs qui exhalaient une odeur infecte, ne forme plus qu’une vaste salle, remarquable par sa propreté, et où sont réunies 120 malades spécialement appliquées à la couture. Enfin nous pûmes organiser un quartier pour les plus intéressantes et les plus utiles de nos travailleuses, les buandières, dont le travail ne consiste en rien moins qu’à laver le linge pour plus de 1,500 personnes, Saint-Yon et Quatre-Mares compris. Il était juste que nous accordassions à ces mômes malades un régime un peu plus substantiel, qui consiste en une distribution supplémentaire de soupe et en une portion de vin.
Malheureusement, Sainte-Thérèse et une partie de Saint-Luc restent en dehors de ce mouvement, forcés que nous sommes de confiner dans ces quartiers, tristes spécimens des temps primitifs en aliénation, nos malades les plus turbulentes et les plus agitées. Toutefois, la réforme ne peut manquer d’atteindre aussi bientôt ces mêmes emplois, et nous allons revenir dans un instant sur les modifications qu’il est convenable d’y introduire et dont vous avez déjà voté l’application dans votre dernière séance.
Mais il ne nous suffisait pas, Messieurs, de profiter de l'augmentation de nos places pour faire une nouvelle répartition de nos aliénées. Il fallait encore entretenir le calme, la tranquillité dont nous reprenions possession, par tous les moyens que conseillent l’hygiène et la thérapeutique des insensés.
La nourriture de nos malades a toujours été très-bonne à Saint- Yon, mais il s’était introduit des abus par l’augmentation des régimes exceptionnels qui, en satisfaisant les caprices de celles qui en profitaient, amenaient des plaintes, des murmures et le mécontentement du plus grand nombre. Aujourd’hui les régimes exceptionnels ne sont plus accordés qu’aux femmes qui aident les sœurs dans les soins du ménage, et à celles qui, en raison de leur santé, ont besoin d’une hygiène spéciale et sont traitées à l’infirmerie.
Nos malades étaient confinées dans l’enceinte de Saint-Yon et n’en sortaient jamais. Nons avons obtenu de la bienveillance de M. le sénateur-préfet l’autorisation de les promener au dehors, et vous savez, Messieurs, que cette épreuve nous a parfaitement réussi. Enfin, la réorganisation du service médical a donné au médecin en chef une force nouvelle par la résidence du médecin adjoint, M. le docteur Bulard, dont je me plais à constater le zèle et la
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capacité, et tous nos efforts convergent vers l’application plus immédiate des soins médicinaux particuliers que réclame la position des pensionnaires de toutes classes qui existent à l’asile. Nous cherchons, autant que possible, à prévenir les accès d’agitation en traitant immédiatement les malades à l’infirmerie, et nous nous sommes appliqués à donner à notre système de bains toute la perfection désirable, en y joignant, malgré les défectuosités des locaux, une institution hydrothérapique. Je vous ai parlé de cette dernière amélioration dans mon rapport médical; il est inutile d’y insister.
Dans d’autres asiles, tous ces progrès n’ont été obtenus qu’à la suite de contestations sans fin, de luttes pénibles, et avec une parcimonie qui paralyse trop souvent l’application de l’idée de progrès. Ici il m’a suffi d’émettre un désir dans l’intérêt des malades pour qu’il ait été immédiatement satisfait. Ce que j’avais d’ailleurs à vous proposer était trop en concordance avec les vues de l’administration éclairée de cet asile pour que la Commission de surveillance ne se soit empressée immédiatement de soutenir près de l’autorit&préfectorale les projets que je formulais de concert avec M. Deboutteville, directeur de cet asile. Vous êtes complètement édifiés, Messieurs, sur l’historique de tous ces faits, et, si j’en parle en ce lieu, c’est pour constater l’heureux accord qui a favorisé toutes les réformes opérées dans cet établissement et qui nous laisse sans inquiétude pour l’avenir.
C’est sur ces entrefaites, Messieurs, que vous avez appuyé mon projet d’aller étudier en Angleterre les progrès accomplis par l’application d’un système qui, s’attaquant aux moyens excessifs de coercition, a eu pour résultat d’amener un calme plus grand dans l’existence si agitée des aliénés. Je vous ai fait la relation de mon voyage et vous me rendrez certainement la justice, qu’en examinant la question au point de vue scientifique et pratique, j’ai cherché à me préserver de tout enthousiasme irréfléchi. Je ne me suis pas proposé de demander l’application immédiate de ce que j’avais vu et admiré en Angleterre. J’ai dû faire la part de difficultés spéciales, inhérentes à l’asile que nous habitons, et à l’augmentation incessante de nos aliénées. J’ai pensé que le temps nous viendrait en aide, et que le meilleur moyen de réussir était de préparer les esprits, par des transitions insensibles, à considérer avec moins d’effroi l’abandon des anciens moyens restrictifs, et à se bien pénétrer des ressources que la thérapeutique des aliénés
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offre dans les circonstances difficiles. Mais, tout en renonçant à l’espoir de réaliser du premier jet des améliorations radicales, je suis revenu de mon voyage d’Angleterre avec la conviction qu’il nous était possible d’obtenir de nouveaux et de meilleurs résultats.
Plusieurs de nos aliénées avaient la camisole parce qu’elles se déshabillaient, se déchiraient, se déchaussaient et jetaient pardessus les murs d’enceinte leur linge et leurs souliers. Nous avons pourvu à ces inconvénients en faisant confectionner des vêtements qui se lacent par derrière, et des souliers qui ne peuvent se détacher. Nous avons établi quelques cellules matelassées pour y mettre temporairement des malades ultra-agitées.
Il ne faut pas oublier que les asiles de femmes présentent des exemples plus fréquents de ces exacerbations subites qui sont en rapport avec le tempérament nerveux du sexe féminin. Pénétré depuis longtemps de cette vérité que le désordre appelle le désordre, que l’agitation est quelque chose de communicatif et conséquemment d’épidémique, nous avons toujours évité, autant que faire se pouvait, de mettre les nouvelles entrantes en communication avec les agitées anciennes. Malheureusement le défaut d’espace ne peut toujours nous faire éviter cet inconvénient, et, plus nous irons, plus nous aurons à déplorer un état de choses qui dépend de circonstances locales auxquelles il nous est impossible de soustraire immédiatement nos aliénées.
Enfin nous avons cherché à introduire l’excellente méthode qui règne dans les asiles anglais et qui consiste à tenir un registre ouvert des cas où il est nécessaire de sévir contre des malades indociles ou dangereuses. Le médecin doit être le juge suprême de l’opportunité des moyens restrictifs. Cependant il ne peut empêcher que, dans des cas urgents, et tels qu’il est facile d’en supposer dans une grande accumulation d’aliénés, les agents de service ne soient autorisés à pourvoir à leur propre sûreté. Mais, dans ces cas même, iis doivent immédiatement prévenir le médecin afin qu’il puisse s’arrêter aux mesures les plus opportunes à prendre en de pareilles occurrences. C’est le meilleur moyen, du reste, d’empêcher que les abus, en fait de restriction, ne pénètrent dans un service et s’y perpétuent.
Toutefois, malgré les difficultés dépendant de l’accumulation des malades, j’ai le bonheur de vous annoncer que l’agitation, les cris, les rixes et le tumulte, tendent journellement à diminuer, et que l’application des moyens restrictifs trouve
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un emploi bien moins fréquent. Ces sortes d’améliorations se révèlent par des symptômes généraux et par des symptômes particuliers. Les symptômes généraux sont l’augmentation des journées de travail, la diminution dans les frais occasionnés par la destruction des vêtements, et le bris des objets mobiliers. Je regarde encore comme un bon symptôme général 1° la diminution des régimes exceptionnels dont l’application exagérée ne prouve qu’une chose, c’est que l’on a cherché à calmer les malades en satisfaisant leurs caprices désordonnés, au lieu de leur faire accepter l’influence salutaire d’un règlement général; 2° j’attache une grande importance à la docilité plus grande, à l’ordre plus parfait avec lesquels les malades se rendent aux divers exercices qui constituent la vie d’une grande communauté, je veux parler du travail, des repas, du coucher et du lever, des promenades, des récréations. Lorsque les aliénés accomplissent ces différents devoirs avec calme et contentement, on peut être certain qu’ils sont bien dirigés, et bien surveillés dans les actes quotidiens de la vie. Lorsqu’au contraire ils ne procèdent aux devoirs qui leur sont imposés que par le tumulte, les cris, les rixes, les explosions de mécontentement, les prétentions exagérées et ridicules dans leurs demandes journalières au médecin, on doit en conclure que le manque de surveillance et l’absence d’une bonne direction ouvrent la porte aux abus les plus criants, et à la libre manifestation des instincts les plus pervers.
Les symptômes particuliers qui nous indiquent les améliorations de l’état des malades dans un asile se traduisent par le chiffre plus considérable des sorties par guérison, par la connaissance plus exacte que nous possédons du caractère, des mœurs, des habitudes de chaque aliéné et des causes de sa maladie. Ces symptômes se révèlent aussi par la facilité avec laquelle la volonté médicale est comprise, acceptée et exécutée dans les moindres détails du service.
Il est donc certain que, sous le double rapport des symptômes généraux et des symptômes particuliers, nous avons lieu d’être plus satisfaits que par le passé. Je suis entré, à propos de mon rapport médical, dans les détails que comporte ce sujet et je n’y insisterai pas davantage. Le nombre des malades sorties guéries ou améliorées n’a fait que progresser depuis 1856, malgré l’augmentation que nous remarquons annuellement dans les cas chroniques et irrémédiablement voués à l’incurabilité. L’esprit d’ordre
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et de discipline pousse tous les jours des racines plus profondes, et la pratique des règlements devient plus facile pour les aliénées de cet asile.
Nous n’aurions pas osé, il y a un an ou dix-huit mois, vous proposer de porter la réforme dans l'emploi Sainte-Thérèse, le seul qui nous présente encore le spécimen complet de loges munies de barreaux de fer et d’une cour grillée, triste quartier qui n’offre que des scènes de désolation et le spectacle des malades les plus turbulentes et parfois les plus dangereuses de notre asile. Cependant, nous espérons pouvoir, sans inconvénient, convertir la moitié de ces loges en dortoir, et mettre les aliénées de cet emploi en communication avec le jardin potager, dont ne les séparera plus qu’un simple treillis. En ce moment même, la destruction des cellules s’opère dans une moitié, et nous pensons être assez heureux pour faire disparaître, l’été prochain, par la destruction de ce qui reste du système cellulaire de ce quartier, les derniers vestiges d’un régime qui n’est plus à la hauteur des progrès accomplis.
Si vous me demandez maintenant à combien de femmes de l’asile s’applique le système coercitif représenté par la camisole, je vous dirai que, sur une population de 815 à 820 aliénées, il se limite à 5 ou 6 tout au plus.
Nous comptons, parmi ces malheureuses femmes, que nous n’avons pu soustraire complètement à tout moyen de contention mécanique, deux pensionnaires.
L’une est une malade à la forme héréditaire, et indomptable dans ses tendances érotiques. Lorsqu’elle est dans le paroxysme de ses accès, rien ne saurait dominer ses instincts de destruction; elle brise alors les carreaux et les meubles et se livre à des exacerbations d’un cynisme révoltant.
Une autre dame pensionnaire est soumise depuis 12 ans à des accès périodiques de folie épileptique avec tendance au suicide. Elle a fait le désespoir de tous les médecins qui m’ont précédé, et j’ai en vain concentré sur elle toute l’activité des traitements les plus divers. Ses exacerbations sont mensuelles et soudaines. Elles débutent par l’acte de se précipiter de son lit, et la malade cherche à se briser la tête contre le parquet et les murs. La crise dure huit jours; pendant ce laps de temps, cette malheureuse dame ne mange qu’avec la plus grande difficulté, frappe les personnes qui l’entourent et ses impulsions sont de déchirer et de mordre. Elle est la seule de la maison pour laquelle nous ne
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puissions nous passer du fauteuil de force ( coercion chair).
Une épileptique a été maintenue pendant 12 ans chez elle, presque continuellement fixée sur son lit. Nous avions dû espérer que l’isolement dans l’asile modifierait son état ; mais j’avoue n’avoir pas rencontré de type d’épileptique aussi redoutable dans ses actes. Cette femme, âgée de 45 à 46 ans, n’a pas un seul instant de rémission entre ses accès. C’est un état perpétuel d’agitation et de fureur. Quelquefois elle tombe dans une espèce de torpeur, mais ses réveils sont terribles, et l’emploi des remèdes les plus sédatifs, tels que la belladone, que nous lui avons donnée sous toutes les formes, semble redoubler ses accès de fureur.
Parmi les autres malades agitées auxquelles je fais allusion, nous comptons des femmes aux acccès périodiques et qui sont depuis longtemps dans cet asile. Quelques-unes ont subi des condamnations judiciaires et sont les tristes représentantes de ces états héréditaires qui se traduisent par la perversion du sens moral, par le besoin instinctif ou, pour mieux dire, maladif de se livrer périodiquement aux actes les plus dangereux, tels que le vagabondage, les excès alcooliques, le vol, l’incendie et l’homicide. C’est pour des faits de ce genre auxquels ces femmes se livraient périodiquement, qu’elles ont été internées. Je ne connais pas d’aliénées plus propres à démoraliser un asile, et je regrette vivement que l’accumulation de nos malades et la mauvaise disposition de notre système cellulaire ne nous permettent pas de les isoler des autres pensionnaires.
Je suis loin cependant de désespérer de l’avenir de ces malades. Nous en avons d’autres que nous avions jugées être irréductibles dans leurs accès, et qui ont été heureusement modifiées au point de n’avoir plus besoin de coercition. Quelques-unes même, regardées comme incurables, ont guéri. Mais, encore une fois, placé comme nous l’étions dans une situation très-difficile, nous avons dû agir avec réserve et prudence et ne pas décourager nos auxiliaires. Le temps nous viendra en aide, je l’espère, et nous obtiendrons des résultats d’autant plus certains que nous aurons agi avec sécurité et circonspection.
Pourquoi faut-il maintenant que les prévisions de l’avenir viennent obscurcir ce tableau et susciter en notre esprit des perplexités involontaires? Ce qui me reste à vous dire, Messieurs, est grave et sérieux. Je vous dois la vérité tout entière et ne puis m’empêcher de vous faire part des préoccupations qui m’assiègent.
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Nous sommes arrivés à la limite extrême du chiffre des malades qu’il nous est possible de traiter dans cet asile. Nous ne pouvons faire de nouvelles réceptions sans compromettre l’harmonie de l’ensemble et sans rétrograder vers la confusion et l’anarchie d’où nous sommes heureusement sortis. Au moment où j’écris ces lignes, le nombre de nos aliénés est de 815 , et il excède celui des hommes et des femmes réunis à Saint-Yon, en 1852, au moment où la séparation des sexes allait s’effectuer.
Est-il à présumer maintenant que le chiffre de 800 ne sera pas dépassé? Rien ne nous autorise à concevoir une pareille espérance. Depuis 1825, époque de la fondation de l’asile , le mouvement ascensionnel des aliénés a été remarquable. 23 hommes et 35 femmes, formant un total de 58 malades , existaient à Saint- Yon au commencement de 1835. A la fin de l’année, le chiffre s’élevait déjà à 81 . Au 30 mai 1852, jour du transfert des hommes à Quatre-Mares, l’asile renfermait 279 hommes et 506 femmes. Total, 785, et au 1er janvier 1856, le nombre des femmes était de 696. C’est une progression de 30 malades par année, et nous pouvons calculer, sans crainte de nous tromper, qu’avant quatre ans notre population féminine dépassera le chiffre de 900.
11 faut cependent s’occuper de la solution du problème et savoir comment on pourvoira à cette augmentation. Je présume que les travaux que nous allons exécuter à Sainte-Thérèse nous donneront 25 places. Si, l’an prochain, nous sommes assez heureux pour pouvoir appliquer à l’aile gauche de cet emploi la transformation qui va être opérée à l’aile droite , nous gagnerons encore 25 places. On nous fait espérer, il est vrai , qu’avant deux ans d’ici les malades appartenant au département de l’Eure vont nous être enlevées. Si ce retrait s’effectue, et je le crois nécessaire dans l’intérêt des malades qui ne devraient pas sortir de leur département, nous gagnerons encore 25 ou 30 places. Mais il n’en résulte pas moins que, dans un avenir très-prochain, nous allons nous trouver vis-à-vis de bien sérieuses complications. En admettant que nous puissions, à la rigueur, éluder les prescriptions réglementaires, et serrer les lits de nos malades indigentes pour créer de nouvelles places, nous ne pouvons , en ce qui regarde nos pensionnats, dépasser une certaine limite, et nous sommes à la veille de ne pouvoir plus répondre aux vœux et aux besoins des familles. Le quartier Sainte-Anne, que nous avions constitué pour les pensionnaires de quatrième classe, est depuis longtemps insuf-
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fisant, et nous sommes obligés de répartir ces malades dans les diverses sections de l’asile.
A Saint-Jérôme, emploi destiné aux pensionnaires de troisième classe, il y a longtemps que ces places sont remplies, et quelquesunes des malades infirmes , paralysées ou dangereuses de cet emploi sont réparties dans nos infirmeries. Je vous ferai remarquer, en passant, Messieurs, que le taux de pension de cette classe, qui est de 2 fr. 20 c. par jour, est celui qui s’adapte le mieux au revenu d’un grand nombre de familles, aux sacrifices qu’il leur est possible de s’imposer pour le traitement de maladies aussi longues et aussi compliquées. Or, si nous nous trouvions dans l’impossibilité de recevoir les pensionnaires de cette catégorie, je ne crains pas de dire que ce serait là une chose désastreuse pour les familles.
Quant à ce qui regarde les emplois de Sainte-Cécile et de Saint- Paul, destinés aux pensionnaires de première et deuxième classe, je vous ferai les mêmes observations que pour Saint-Jérôme. Nous sommes à la veille de ne pouvoir bientôt plus disposer d’aucune place. Depuis 2 ou 3 ans, la confiance des familles nous a adressé un grand nombre de pensionnaires, et il serait fâcheux qu’à l’avenir nous ne pussions plus y répondre.
Ici vient naturellement se placer la question du transfèrement de l’asile Saint-Yon à la campagne. Je n’ignore pas, Messieurs, que le projet de rebâtir Saint-Yon est admis en principe, et je ne sais vraiment quel argument on pourrait faire valoir en favour de la conservation de cet asile dans l’emplacement qu’il occupe. A l’époque où Saint-Yon fut bâti, il se trouvait à la campagne. Aujourd’hui , vous le savez , il nous a été fait une ceinture de fabriques qui nous enveloppent et nous étreignent. Ce qu’il y a de plus incommode dans cette situation, ce n’est pas seulement le bruit assourdissant de ces usines, mais l’inconvénient d’être dominé de telle façon que, de tous côtés, les regards indiscrets peuvent plonger dans les cours et jusque dans l’appartement des malades. Lorsqu’elles se rendent le dimanche aux offices, elles sont obligées, en grande partie, de passer devant la galerie que forment les curieux vis-à-vis la grille qui sépare la chapelle de la rue; et plusieurs parents de pensionnaires se sont plaints à moi d’un état de choses qui exposait leurs malades aux regards de la foule (1). D’ail-
(1) Un arrêté récent de M. le sénateur-préfet a décidé la modification de cet état de choses, et dorénavant la vue à travers la grille sera interceptée.