‹ Le NordChapitre 2 sur 13 · HT · texte numérisé non relu

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qui se dirigent vers ces parages s'en dégoûtent promptement et les quittent presque toujours pour descendre vers une zone plus chaude.

Deux races européennes seulement ont paru aptes jusqu'ici à cette colonisation : les Ecossais et les Canadiens ; mais les premiers, que* rien n'attire particulièrement dans ces contrées, suivent généralement le courant qui porte les émigrants plus au sud ; et l'Ecosse ne pouvant fournir qu'une émigration assez restreinte, il en résulte qu'Hun très petit nombre d'Ecossais seulement ont pris cette direction. Ces immences espaces semblent donc être destinés à l'expansion des Canadiens-français, et c'est là le théâtre que la providence parait avoir réservé à leur action. Là, pourront tranquillement s'étendre leurs enfants sans que de longtemps encore aucuns émigrants étrangers viennent se mêler à eux, et jusqu'aux limites de la culture possible ils pourront se développer en paix, avec leur langue, leur caractère propre et toutes leurs habitudes."

Si aujourd'hui on parcourt les groupes de colons répandus jusqu'à la Lièvre et jusqu'à la Gatineau, on y remarque que les prévisions de M. Rameau se sont accomplies, et que les quelques émigrants étrangers qui se sont établis dans nos cantons du Nord, semblent abandonner ces contrées où ils ne peuvent guère résister à la rigueur du climat.

Nous y gagnons, nous, par la virilité de notre race, qui marche sûrement à la conquête du territoire tracé par nos ancêtres.

Voici l'été qui arrive au pas gymnastique. Il devient de mode, et même de nécessité pour les constitutions délicates, d'aller faire halte à la campagne. Il y a de la distinction à y passer la belle saison. En vérité c'est bien propre à se reposer du bruit des villes, du tracas des affaires et de l'atmosphère de l'industrie.

C'est encore une question de savoir où aller. Ne faut-il pas d'ailleurs consulter sa tendre moitié, qui doit, en cette matière, avoir voix au chapitre. C'est bien légitime, certes ! Car s'il y a quelqu'un, qui ..ajt besoin de respirer l'air pur, de s'inspirer au spectacle de la belle nature, c'esPEiën lâTèmme, la mère de famille qui, durant toute, l'année se consume aux soins de l'intérieur, se dépense au bonheur de ses enfants.

Mais j'ai peine à croire que les places d'eau soient de nature à reposer l'esprit, calmer les nerfs et faire jouir pleinement des déHces que l'on cherche loin des soucis et des inquiétudes. Ce n'est pas là, ce me semble, que l'on peut se mettre à l'aise et laisser les marmots prendre leurs ébats dans les près, dans les champs, dans les bois.

Comment se fait-il que tous les ans, les personnes qui vont at^x eaux jurent, en bouclant leurs malles pour revenir, qu'on ne les y prendra plus. — Que de fatigues, en effet, pour aller, tous les ans avec une famille, se baigner... où il n'y a pas toujours de l'eau ; s'il faut surtout y amener une demi douzaine de fillettes, ça devient une question d'état. Or l'on sait comment ces débats se terminent sous une monarchie tempérée comme celle du conjungo,où l'opposition est armée de toutes les forces de la faiblesse.

La scène du départ pour les eaux a ses avents pendant lesquels'toute la maisonnée est sur le qui vive : depuis la prétentieuse modiste jusqu'à la modeste servante. Le chat même de l'établissement voit avec inquiétude s'éloigner souris et rats, faute d'aliments pour les y retenir.

Et le mari ! le pauvre mari ! qui court essouflé chez le marchand de malles, chez le cordonnier, chez... à peu près tous les industriels de la ville. Ah ! par exemple, c'est madame qui se charge des toilettes, et rendons-lui cette justice, qu'elle ne laisse au mari qu'à en payer la note.

Petit item pour celui qui sous ce régime constitutionnel joue le rôle de premier et de ministre des finances.

A ceux qui ne sont pas avides d'émotions vives... et qui n'ont pas de filles à marier, je conseille un voyage dans les cantons du Nord, pu ils peuvent amener femmes et enfants... à bon marché: ce qui ne nuit pas dans le paysage.

Pour aller là, il ne faut pas grand appareil, pas de valises gigantesques ; on n'y apporte pas la crainte de n'être pas à la mode, ni l'inquiétude d'y faire des gaucheries, ni surtout les soucis d'y faire contracter à ses enfants des habitudes regrettables de luxe et de dissipation. — Par contre on y goûte des délassements réparateurs et le spectacle grandiose de la nature vierge. Encore est-il que pour jouir de ces excursions si salubres, pour profiter d'un voyage si pittoresque il faut savoir lire dans ce grand livre de la nature et interpréter son langage si simple, mais si éloquent pour ceux qui y prêtent l'oreille et le cœur.

La publication des impressions que m'a laissées une excursion dans les cantons du Nord, m'a paru propre à faire apprécier un voyage en cette partie de notre pays, à faire connaître cette région destinée à être le théâtre d'événements importants pour l'avenir de la Province de Québec, berceau de notre nationalité.

Pendant un des derniers étés j'ai voyagé dans ces montagnes du Nord qui couronnent la vallée de l'Ottawa, et, parole d'honneur, durant ce temps, il n'y a eu qu'un nuage à l'horizon, c'était de ne pouvoir faire partager les jouissances que m'offrait ce spectacle, par tous ceux qui me sont chers. Je le confesse, j'ai été attristé en m'éloignant de ces cantons incultes, de ces montagnes abruptes, de ces profondes vallées, de ces forêts vierges, de ces lacs limpides. J'ai hâte d'y retourner, mais cette fois avec ma femme, avec mes enfants. Et pourquoi pas ? On voyage maintenant dans ces contrées accidentées comme sur les chemins macadamisés des grandes côtes. A chaque village échelonné sur le long de la route on rencontre des hôtels bien et même très bien tenus, où l'on exerce les devoirs d'une aimable hospitafité. Et il faut le dire, c'est un assaisonnement qui sied très bien, même à la table d'une hôtellerie.

J'en donne avis, je n'ai pas le temps de mettre des formes à mon récit. Il est le fruit de notes prises à la hâte. C'est un bouquet cueilli sur le bord du chemin, sur la rive d'un lac, et dont les fleurs pour être jetées pêle-mêle, n'en seront pas moins odorantes pour ceux, bien entendu, qui ont conservé la délicatesse du sentiment.

La première précaution à prendre avant de partir pour une excursion de campagne, c'est de se choisir un bon compagnon. Et il ne sont pas si communs, ceux qui ont vos goûts, qui voient comme vous, qui apprécient comme vous. Et puis pour s'enfoncer dans ces sentiers

côtelés, il ne faut pas être trop douillet. Le dicton populaire : " Qui choisit prend pire ; " a souvent son application, car pour faire ce voyage je n'eus même pas à choisir. Et pourtant je trouvai pour m'accompagner un ami qualifié sous tous les rapports.

Un matin du mois d'août je recevais une note bien courte pour une affaire aussi importante :

Lundi.

Je pars ce soir pour le Nominingue. Viens-tu ?

Louis Beaubien.

Je voulus d'abord résister à la tentation. Et toute la journée cette pensée du Nominingue me revint. L'imagination s'en mêla. Et quand je vis que l'idée prenait de l'empire j'y fis consentir la raison: je n'avais pas pris de vacances l'année précédente ; l'air des montagnes me serait favorable ;... j'allai jusqu'à croire que mon voyage serait utile à la colonisation ! ! ! Où les prétentions vont-elle se nicher ?

Mais la raison déterminante, c'était l'occasion de faire le voyage avec un ami qui était avec moi en communauté d'idées. Ce fut le trait comme disent les épiciers.

Je n'avais que quelques heures pour me préparer. C'est peu, car, on a beau dire, il faut, pour un voyage de quinze jours, se précautionner de petits riens qui contribuent à rendre l'expédition agréable. Et c'est singulier comme ces petits brimborions, en apparence insignifiants au départ, prennent de l'importance en s'éloignant. On me l'avait prédit. Et je conseille à ceux qui s'enrégimentent dans une escouade de touristes, de consulter leur femme, s'ils en ont une, dans la préparation de Jeur équipement. Quand on part, on ressemble à un soldat qui lève le camp et qui se débarrasse de tout fardeau pesant.

C'est un autre refrain quand on dresse la tente. Quand on fait son sac on dit : Ah ! bah! ceci est inutile, je m'en passerai bien. Mais quand on campe : Ah ! si j'avais ceci. Ah ! si j'avais cela !

Heureusement que mon camarade avait de tout. Quel arsenal ! Fusils, munitions, appareils de pêche, toile de tente, couvertures, batterie de cuisine, garniture de table, articles de toilette, thé, café, biscuits, pommes sèches, jambon, saucissons et saucissettes, patati, patata.

Je me moquais de ce lourd bagage d'anglais touriste, et je me vantais d'être réduit à ma plus simple expression.

C'était en gare que je faisais cette réflexion. Aussi ce jour-là, j'avais une dent contre les fils de la fière Albion. Je venais de constater que ces braves anglais de la Compagnie du Pacifique n'avaient pas même eu la délicatesse de mettre une seule afiïche en français, dans leur gare des casernes, où les trois quarts et demi des voyageurs qui s'y embarquent

sont canadiens-français. On est bien obligé d'entrer quand même dans leur train.

J'étais irrité de cette insulte à notre nationalité quand, jetant un coup d'œil sur les rues Notre-Dame et St-Paul, j'aperçus les enseignes de plusieurs boutiques tenues par des canadiens-français, écrites en jargon anglais. Alors je me suis dit : " On a ce qu'on mérite, parbleu ! Les Anglais, après tout calculent sur notre indifférence ; ils exploitent notre apathie... j'allais dire notre bêtise." Mais à présent que j'ai réfléchi à la chose, je constate qu'il y a pire que cela :... c'est par calcul et pour plaire aux Anglais qu'on consent ainsi à se donner un humiliant soufflet, et à faire voir aux étrangers qu'on n'a point ici d'importance. On donne par là à notre ville si française un cachet qui en déguise la physionomie.

Réflexions d'entrepôt faites, en voiture. Tut, tut. Et d'une et de deux, nous voilà partis. Et par un beau temps, je vous l'assure.

Il était cinq heures et demie du soir. Cinq heures et demie, en été, à la ville, c'est l'heure où les bureaux se vident, où chacun court prendre le bateau, le train, l'omnibus pour se diriger qui à Longueuil, qui à Laprairie, qui au Sault-aux-Récollets, qui à Ste-Rose, qui à Ste-Anne de Bellevue et à vingt autres délicieux endroits autour de Montréal. Cinq heures et demie c'est l'heure où le soleil prête ses derniers feux à la terre qui laisse échapper de ses traits timidement empourprés un expressif " au revoir."

Cinq heures et demie, c'est l'heure où la brise fraîche sèche les sueurs de l'ouvrier qui se prépare à quitter le travail des usines ; c'est l'heure où l'eau se ride sous la roue des bateaux à vapeur et où les gouttelettes qui tombent de la rame du batelier murmurent à ceux qu'il mène que le temps s'échappe dans le gouffre de l'éternité.

Le coursier qui nous entraîne a la crinière en fumée et la gueule en feu. Il roule ses pattes cerclées sur la route ferrée. Nous sommes en croupe. Nous longeons le fleuve jusqu'à Hochelaga où les murs de granit des carrières de St-François de Sales, jetés sur le]flanc des grands quais, contournent le site de la bourgade où Jacques-Cartier reçut la bienvenue de l'agouhanna huron. Nous quittons la ville, la face au soleil couchant. Nous traversons la gare d'Hochelaga, nous longeons les usines à gaz, nous traversons les carrières de St-Louis, etnous voilà hors de la cage.

Le matin du 7 août nous nous réveillions à St-Jérôme. St-Jérôme, c'est l'entrepôt du Nord, la base d'un triangle de routes se répandant dans les cantons de la vallée d'Ottawa, dans ce grenier où la Providence tient en réserve, pour l'industriel intelligent, des richesses incalculables. Oui, dans le flanc de ces collines, sur la crête de ces montagnes, dans les creux de ces vallons, au fond de ces forêts épaisses, dans les eaux profondes de ces lacs il y a d'immenses richesses.

St-Jérôme, chef lieu du canton de Terrebonne, situé à ^^ milles de Montréal, est une petite ville coquette. Il y a quelque soixante ans, elle s'est assise souriant à l'avenir, sur les bords de la rivière du Nord qui prend sa source dans les lacs de Doncaster et de Beresford, et qui se jette dans l'Ottawa.

A cette époque où Mr. de Montigny, le premier colon du Nord, établissait un comptoir pour la traite des pelleteries avec les Iroquois du Lac des Deux-Montagnes qui venaient y faire la chasse, il n'y avait sur les bords de cette rivière que des forêts épaisses. L'indien y poursuivait l'orignal, le caribou et l'ours ; il y traquait le castor, la marte et le vison ; et les colons qui survinrent durent faire acte de grand courage pour y planter leur tente.

St-Jérôme, incorporé en village en 1856, faisait autrefois partie de la paroisse de Ste-Anne, située dans la seigneurie de Terrebonne. Cette seigneurie de Terrebonne, devenue plus tard la propriété de l'hon. Masson, père de notre Lieutenant-Gouverneur actuel, ci-devant dans le comté d'Effingham entre la seigneurie de Blain ville et de LaChenaie? la rivière Jésus et les cantons d'Abercrombie et Kilkenny.

La première concession de la seigneurie fut faite à M. Dautier Deslandes, de deux lieues de terre de front sur la rivière Jésus autrement appelée la rivière des Prairies ; à prendre depuis les bornes de la Chênaie, en montant, vis-à-vis l'Isle Jésus, sur deux lieues de profondeur. (Registre des Foi et Hommage, No. 31, fol. 143, le 13 février 1781).

Le 10 avril 1731 y fut ajoutée une lande d'égale dimension appelée Desplaines; et le 12 avril 1753, une autre terre d'égale étendue fut ajoutée à Desplaines : formant en tout la seigneurie de Terrebonne un territoire de deux lieues de front sur six lieues de profondeur.

En 1834, par décret du 15 novembre, St-Jérôme fut érigé en paroisse canonique et se composait de l'augmentation de la seigneurie des Mille Isles et d'une partie de l'augmentation de la seigneurie du

Lac des Deux Montagnes, comprenant une étendue de territoire d'environ six milles de front sur environ dix-huit milles de profondeur.

La plupart de ses ressources sont aujourd'hui exploitées ; le chemin de fer la met en communication avec Montréal, Québec et Ottawa par le Pacifique et le chemin du Nord.

En jetant un coup d'œil sur le site exceptionnellement beau de cette ville naissante, en voyant le nombre de ses pouvoirs d'eau que nous montre la carte préparée par Mr. Malsburg, et les artères qui y font couler les produits des cantons du Nord, on ne peut douter qu'elle soit destinée à devenir une des princesses de la Puissance.

Ces espérances sont d'autant mieux fondées, qu'elle a développé graduellement ses forces physiques ; mais son développement a toujours été contrôlé par l'influence morale et intellectuelle.

Aujourd'hui, c'est une grande fille aux formes vigoureuses, qui s'avance solidement sur le chemin de la prospérité, mais le regard au ciel.

A l'heure qu'il est on y voit sur ses cours d'eau la manufacture de papier Rolland, la plus grande de l'Amérique, des moulins à farine perfectionnés, des scieries de différents genres, des machineries à préparer le bois, des fabriques d'étoffes, des cardes, des fonderies, des usines à pulpes, des manufactures de boutons, de cribles, de seaux et différents autres établissements d'industrie qui activent la vie et y attirent les habitants des locaHtés environnantes. Aussi son marché est-il abondamment approvisionné de produits variés qu'offrent en vente les cultivateurs, en venant porter aux usines les matières premières propres à les alimenter, ou en venant faire des emplettes chez les marchands de la ville.

Mais du milieu de cette place d'affaires s'élè\#e l'église devant laquelle

\ le commerçant et l'industriel, le cultivateur comme le journalier se dé-

' couvrent respectueusement et où tous les dimanches ils se rendent

^ pour prier, rendre un hommage public à Dieu, chanter ensemble le

V Credo et recevoir les conseils de leur curé.

Jusqu'à aujourd'hui l'église a été le plus vaste des monuments de cette ville, mais le commerce commence à y élever des vastes temples et l'industrie y a de grands théâtres pour ses opérations. L'esprit chrétien ne permettra pas de laisser au second rang la maison de Dieu et déjà les plans sont faits pour une vaste basilique. Comme l'exécution en sera coûteuse, Mr. le curé, en homme pratique, attend que la ville ait pris plus de développement et qu'un plus grand nombre de contribuables y apportent leur pierre. En faisant un emprunt à faible intérêt avec un fond d'amortissement on parviendrait au même but. C'est probablement ce à quoi on se décidera quand l'église actuelle sera insuffisante aux besoins et aux aspirations de la population. E.

ce n'est certainement. pas le curé Labelle qui y mettra des obstacles. Pour parler le langage des chemins de fer, celui-là a besoin de serrefrein ; mais de la vapeur il en a suffisamment.

A côté de l'église s'élève un spacieux couvent que fréquentent audelà de trois cents jeunes filles dirigées par les Sœurs de Ste-Anne, dont la maison mère est à Lachine. Les filles de cette communauté, fondée par Messire Archambault en 1848, se dévouent principalement à l'instruction des jeunes filles, et s'occupent en même temps de former des institutrices pour tenir les écoles élémentaires dans nos paroisses.

Le couvent de St-Jérôme a été construit d'après les plans de M. Godfroi Laviolette, l'héroïque préfet du pénitencier provincial, et sous les auspices du Révérend monsieur Graton.

Trois cents jeunes filles, presque toutes destinées à faire des mères de famille, reçoivent dans les murs de cette institution une éducation solide pour l'esprit et surtout pour le cœur !

Ah ! qu'il est consolant, pour ceux qui s'intéressent à l'avenir de leur pays, de penser que les futures épouses, celles qui seront les mères des générations à venir de nos campagnes, sont formées sous l'égide des religieuses. On peut le dire, à une telle école ces filles seront autant de saintes pour l'église, autant de femmes dévouées à la patrie. Sans doute elles seront moins effarées que celles qui apprennent la danse, le patinage et la mode ; mais elles sauront prier, aimer et tenir un ménage, écrire leur langue et bien élever leurs enfants. De ces sciences les maris se trouvent bien. Il peut être très joli de voir une femme habillée comme une poupée, de l'entendre faire vibrer les cordes d'une harpe ou d'une guitare ; mais cela n'est pas toujours commode pour la classe des hommes qui sont obligés de trouver le pain de chaque jour et qui prennent une femme pour les aider à gagner la vie de la famille. Cela peut convenir à certaines classes rares de la société, mais certainement pas à la classe industrielle, commerciale ou agricole, qui a besoin d'économie pour amasser une modeste aisance sou par sou. Pour un ouvrier qui arrive en sueur le midi avec la fringale, une bonne soupe doit être plus agréable qu'un polka ou une mazurka. C'est de nature à faire déprécier l'art. On a beau dire, rien ne remplace, dans les classes travaillantes, l'harmonie qui s'élève d'un ménage où il y a de l'ordre. Or il n'y a de l'ordre que quand chaque chose et chaque personne sont à leur place. Vivent les couvents qui forment nos filles pour leur rôle. Aussi en voyant sortir du couvent de St-Jérôme ces joyeuses enfants, modestes et naïves dans leur costume simple comme leurs manières, j'ai rendu grâce à Dieu d'avoir donné à cette paroisse ces sœurs dévouées dont le pays s'énorgueiUit. Voilà trois ^cents jeunes filles qui transmettront à au moins trois cents de leurs enfants^ leur foi robuste, leur patriotisme éclairé.

Ce n'est pas étonnant que le diable fasse tant d'efforts pour arracher des mains de la religion l'éducation des enfants.

Tous les ans des jeunes filles de ce couvent disent adieu au monde pour se consacrer à Dieu, pour se dévouer à l'éducation de leurs, semblables. Ne serait-ce que ce seul résultat obtenu, les sacrifices qu'a faits la paroisse pour avoir cette institution seraient amplement payés.

La ville de St-Jérôme a compris l'importance de l'éducation religieuse non seulement pour les filles, mais encore pour les garçons. Et, au prix de grands sacrifices, ses habitants, invités par leur curé, le révérend M. Labelle, ont élevé un beau collège dont la direction a été confiée aux Frères de Ste-Croix, venus de St-Laurent. Ils ne sont pas inconnus du public, ces religieux de Ste-Croix, qui dirigent avec tant d'habileté et le collège commercial de St-Laurent .et l'Institut de Notre- Dame de la Côte des Neiges, où de jeunes enfants de 6 à 12 ans sont élevés avec les soins les plus tendres et les précautions les plus vigilantes.

Ces instituteurs, qui arrivèrent au Canada en mai 1847, enseignent toutes les sciences usuelles, et apprennent à leurs élèves l'agriculture pratique et les métiers dont ils s'occupent eux-mêmes, comme moyen d'existence. " Leur mode d'enseignement, disait M. le Dr Meilleur, en 1860, est très apprécié, aussi, ont-ils déjà plusieurs établissements en Canada, et la demande que l'on fait de leurs services, les met à même de les multiplier davantage, à mesure qu'ils se multiplient euxmêmes."

Les visiteurs ont eu plus d'une fois occasion d'admirer à nos expositions provinciales les produits magnifiques que les frères de St- Laurent y ont apportés et qui les rangent parmi les personnes expérimentées. Pourquoi le gouvernement, qui dépense tant pour des écoles d'agriculture, n'utiliserait-il pas les connaissances et les aptitudes de cette communauté ou d'autres du même genre ? On a dépensé des sommes considérables pour établir la ferme modèle de Wetfield. Certes, le gouvernement a fait là acte de patriotisme. Malheureusement les sacrifices qui y ont été faits n'ont pas été récompensés. Pourquoi ? Parce que les dépenses étaient trop fortes. Et elle sont inévitables dans de telles créations par des laïques. Il me semble qu'on pourrait avoir les meilleurs résultats en confiant à quelques communautés le soin d'établir de telles écoles, elles qui font surgir des institutions avec les seules ressources de leur enseignement. C'est ainsi qu'en Europe on a créé des colonies prospères et qui rendent les plus grands services à l'agriculture. Nous qui avons de si bonnes terres à distribuer dans les cantons, nous pourrions faire des arrangements avec des religieux pour faire des fermes modèles où les élèves apprendraient l'art agricole d'une manière raisonnée et pratique.

Le village de St-Jérôme, dont la municipalité avait été délimitée, en 1870, par le 34 Victoria, Chapitre 34, a été érigé en ville en i88o.

D'après le recensement de 1881 cette ville naissante comptait alors 2032 habitants.

La paroisse, qui forme une municipalité séparée, en comptait alors

Les terres de cette localité sont généralement bonnes et d'une nature variée, convenant à toute espèce de culture, même à la culture des fruits, qui pourtant a été négligée jusqu'à ces dernières années.

Sur le chemin de St-Jérôme à St-Janvier on rencontre une tourbière qui peut facilement être desséchée ; elle est d'environ un demi mille de largeur et d'une superficie d'environ ^ de mille. On a trouvé dans plusieurs endroits, le long du chemin, que sa profondeur était de deux à dix-huit pieds, la plus grande profondeur étant vers le côté sud-est ; la profondeur moyenne est de huit pieds. Des années s'écouleront encore avant qu'on exploite cette tourbe qui brûle très bien et offre un combustible puissant, mais l'abondance du bois dans cette partie du pays fera retarder cette industrie dans laquelle les capitalistes ne trouveraient aucun profit. Si surtout le chemin de fer du Nominingue ouvre les cantons du Nord à l'exploitation du bois, pendant de longues années cette industrie forestière offrirait à l'industrie tourbière une concurrence ruineuse.

Il y a plusieurs mines dans la paroisse de St-Jérôme, mais le défaut de capitaux n'a pu encore en permettre l'exploitation. Sur la rive Nord- Ouest de la rivière du Nord, non loin du village, est une riche mine de fer que l'on avait commencé à exploiter, il y a quelques années. Une autre mine, que l'on pensait être d'argent, a aussi été travaillée, mais les ressources n'ont pas permis de réaliser les espérances qu'elle offrait.

Pour les savants, reproduisons des rapports de Logan les lignes suivantes : —

" A St-Jérôme on a trouvé, du côté de l'ouest de la rivière, une bande de calcaire cristallin ; on l'a suivie le long des bords de la rivière sur une distance d'un mille et demi, ayant la direction N. 32^ E : elle est

d'une longeur d'environ 200 verges. La roche du côté de l'Est est composée en grande partie d'un feldspath triclinique ; mais comme elle renferme un mélange considérable d'autres minéraux, il ne parait pas aussi marqué que l'anorthosite de Morin.

" Les minéraux ont un arrangement réticulé, comme c'est aussi le cas pour le gneiss orthose porphyroïde. Des bandes plus ou moins foncées sont parallèles les unes aux autres, et les nuances sont produites par une quantité plus ou moins grande d'un feldspath verdâtre à grains fins, qui se changent à l'air en un blanc opaque ; ce feldspath se rencontre en noyaux entourés d'un réseau plus foncé, consistant en pyroxène vert foncé et de fer oxidulé, avec de petits amas de grenats d'un rouge jaunâtre. Dans ce mélange, de petites et de grandes masses de labradorite, quelques unes de deux ou trois pouces de diamètre, sont disséminées irrégulièrement, et il se trouve dans quelques endroits des veines irrégulières ou ségrégations composées d'orthose rouge clair et de quartz translucide incolore.

" Du côté oriental de la rivière on rencontre une roche d'un caractère semblable, mais on voit aussi une masse interstratifiée de gneiss rouge hornblendique, dont le fedspath est de l'orthose. La largeur de la masse est de 200 verges, et elle est marquée de bandes plus foncées que dans d'autres endroits, cela étant dû à la présence d'une plus grande quantité de hornblende ; on observe dans la roche de la pyrite de fer et du molybderie.

" A l'ouest de cette masse de gneiss orthose des bandes plus petites, d'une nature semblable, semblent alterner avec celles qui contiennent un feldspath triclinique, indiquant un passage entre l'anorthosite et le gneiss orthose. Des lits de quartzite sont aussi interstratifiés, et quelques uns de ceux-ci sont tellement remplis de petits grenats qu'ils forment une roche grenatique".

Les bois sont variés à St-Jérôme : chêne, hêtre, orme, érable, épinette, pruche, sapin ; mais les terres à bois sont déjà rares. La plupart de celles qui avaient été conservées ont été dépouillées lors de l'ouverture du chemin de fer à- cet endroit, et aujourd'hui les bois descendent pour la plupart des paroisses environnantes.

Aussi la chasse y est elle rare. Il n'existe plus que des rats musqués, quelques visons voleurs, des belettes meurtrières. La perdrix même s'éloigne traquée qu'elle est par les chasseurs de la ville.

Il n'y a même plus de ces tourtes si abondantes autrefois. Il y a de ça quelque quarante ans, elles étaient tellement abondantes qu'elles infestaient le pays. Par milliers et milliers elles passaient du sud au nord où elles se rendaient au printemps pour faire leur ponte. Qui les conduisait là ? Qui les en a retirées ? Alors on les tuait par quantité désastreuse ; on en mangeait, on en vendait et on en gaspillait. On chassait

le matin et le soir, tous les jours de la semaine et même le dimanche* Il est de croyance que les abus ont été la cause de leur retraite. Plusieurs prétendent qu'elles ont été conjurées. Quoiqu'il en soit c'était une grande ressource aujourd'hui tarie. Tout paysan avait alors la tourtre au pot, et nulle fille de ce temps ne se mariait sans apporter en dot un lit de plume et des oreillers aussi ; ce beau temps n'est plus, mais on se marie toujours.

On me permettra de parler de St-Jérôme en détail, à moi, enfant de la paroisse. En revoyant le lieu ou je suis né, où j'ai passé mes plus jeunes années, que de souvenirs il évoque ! je revois encore la maison paternelle perchée sur un coteau au pied duquel coule un ruisseau qu'on appelait, nous, "la petite rivière." Au printemps elle inonde le ravin. Elle se jette dans la rivière du nord que nous appelions " la grande rivière." C'est au bord de cette petite rivière que s'est établie la première potasserie du nord. Qui le dirait, quarante ans plus tard, les cendres accumulées du résidu de la potasse et conservées en tas, servaient à fertiliser les terres de la succession Montigny. Les prairies engraissées par ce procédé s'en ressentaient dix ans après, tant est énergique cet amendement.

Que de courses n'ai-je pas faites à travers les champs de la Côte St- Antoine que traverse le faible tributaire de la rivière du nord. J'y vois encore la petite pointe où je m'asseyais pour pêcher la carpe ronde ; le bassin ou j'attrapais le mulet ; la talle d'aulnes où je capturais le crapet. Comme ils répandaient un fumet appétissant ces petits poissons quand, roulés dans la farine, ils rôtissaient dans le beurre. Il fallait nous voir arriver à la maison avec une brochée de poissons, les écorcher et les faire frire.

Et puis l'appétit avec lequel nous dégustions cette pêche nous faisait quelquefois avaler sans scrupule les pièces qui n'avaient pas été écaillées ou même éventrées. Dieu nous pardonne cette gourmandise ; car nous ne pensions pas faire mal.

Je vois encore, là-bas, cette petite baie où j'étendais mes pièges aux rats musqués, dont la chair convertie en ragoût, a l'avantage de pouvoir s'offrir le vendredi. Rien de succulent comme la chair de la femelle du rat d'eau bien accommodée, au printemps, quand elle sort d'hivernement et qu'elle est dans toute sa graisse. Et puis la fourrure n'est pas à dédaigner, surtout depuis qu'on l'imite en poil de loup marin.

Mais à cette petite rivière St-Antoine se rattache un souvenir bien triste. J'étais encore enfant quand on vint avertir mon père, qui était magistrat, qu'une femme avait été trouvée morte dans une source près de la rivière. C'était Julienne Filion, femme d'un nommé Martin. La position qu'elle avait dans ce bassin ; les marques de violence qu'elle portait, tout dénotait qu'elle avait été assassinée. Ces événements

passent presqu'inaperçus dans une ville où l'on voit tant d'horreurs, mais à la campagne, ils laissent dans le cœur une émotion profonde qui ne s'efface jamais. Pendant des années on venait de 20 lieues à la ronde pour voir ce lieu d'exécration où un crime avait été commis. Les passants, en voyant de loin le tronc d'arbre creux qui servait d'entourage à la source lorsque la victime y a été précipitée, sentaient un frémissement parcourir leurs membres. Les présomptions dirigèrent la main de la justice vers le mari de cette infortunée femme. Les jurés ont acquitté l'accusé Martin. Puisse le ciel l'avoir aussi acquitté. Quoiqu'il en soit ce meurtre, car c'en était un, est resté dans ma mémoire comme un souvenir ineffaçable. Cette Julienne Filion avait été pendant plusieurs années au service de mon père ; c'était un ange de femme ; et, après quarante ans, je la vois encore se dépensant au service de mes parents avec un dévouement comme en avaient les domestiques d'alors. Elle est au ciel, et son mari est un bon chrétien. Qui a mis fin à l'existence de cette femme ? Secret de Dieu, déposé depuis dans le sein d'un prêtre qui l'a emporté dans la tombe.

Mais sortons de ces sombres réminiscences et courons les bois et les prés.

Là-bas est la savane où, avec mes frères j'allais tendre des collets aux lièvres dont les civets étaient si parfumés. Les perdrix étaient abondantes alors dans nos grandes savanes, et elles ont bien souvent servi de point de mire à mon mauvais fusil qui m'a fait manquer tant de bons coups. Nous faisions les hommes et surtout les commerçants. Nous nous fabriquions de petites voitures auxquelles s'attelait l'un de nous, et nous allions, l'hiver, au bois chercher notre gibier et, l'été, glaner dans la prairie. Nous érigions un comptoir et, chacun son tour, nous faisions le marchand, c'est d'instinct. Nous fabriquions impunément, même de la monnaie, pour payer un voyage d'herbe d'une botte de grosseur, une peau de lièvre, un quartier d'écureuil. A trente ans de distance je me rappelle l'odeur des foins et le goût des fruits sauvages qui bordaient les haies. Que de papillons n'ai-je pas empoignés dans ces champs où se fait entendre aujourd'hui le sifflet de la manufacture Rolland ! Combien d'oiseaux n'ai-je pas emprisonnés pour leur prodiguer mes soins dont ils sont souvent morts ! Je m'en suis même confessé tant ma mère m'en faisait des reproches. Ah ! ma mère ! A chaque pas j'entends sa voix, je sens sa main qui me soutient. Je la vois nous conduisant, le soir, au pied de la grande croix de bois qui s'élevait à la fourche des trois chemins, et devant laquelle s'arrêtaient les convois funèbres pour réciter le De prof midis. Tout me parle d'elle : et le chemin par où elle me conduisait à l'Eglise, et la salle où elle déposait les roses doublée du jardin, et le salon où nous récitions la prière en famille, et la chambre où je la vis rendre son âme au Dieu qu'elle nous

avait appris à aimer... Aujourd'hui cette maison est vide. Mon père, qui a arrosé le champ de ses sueurs, après avoir quitté le commerce, y est mort ; mes sœurs s'en étaient alors éloignées pour se marier ; mes frères, comme moi, ont leurs affaires ailleurs. Pourquoi ne garde-t-on pas le bien paternel où l'on puisse de temps à autre aller se nourrir des souvenirs si doux aux gens de cœur ! Hélas, maintenant pour sentir la présence de ceux que l'on a aimés il faut se rendre au cimetière. C'est là que dorment à l'ombre de la croix et ma grand'mère et mon père, et ma mère et une sœur et tant d'autres qui nous furent dévoués. Ils sont là toujours, et quand l'herbe pousse sur leurs tombes, et quand la neige les couvre de son linceul, et quand le soleil réchauffe leur tertre, et quand l'étoile scintille aux cieux. Pensent-ils ? Entendentils? Reconnaissent-ils? J'ai marché souvent près des saules de leur mausolée, je me suis agenouillé sur la marche qui recouvre leurs pieds ; j'ai versé des larmes qui jaillissaient de mon cœur pressuré par la douleur. J'ai écouté... Rien n'a répondu, ni un soupir, ni une plainte, ni un frémissement, ni un frôlement d'aile. On m'avait raconté bien souvent que les âmes apparaissent quand la nuit brunit la nature et que les oiseaux se taisent. J'ai regardé dans la feuillée qui s'agite, dans l'herbe penchée, dans l'air qui murmure, dans le firmament qui étincelle... Rien de la voix de ceux qui sont là, sous l'herbe, le front aux étoiles depuis cinquante ans, quarante ans, trente ans, vingt

ans, dix ans. Rien que la voix de la nature qui. chante la toute

puissance d'un créateur. Rien que la plant| qui renaît au printemps par un miracle aussi grand que celui de la résurrection de la chair, et qui me dit : Espère. Et je me suis relevé. Et j'ai aperçu la croix qui me raconte les bontés de mon Sauveur et qui me persuade que tant de sacrifices, tant de douleurs, tant d'amour ne peuvent pas être à jamais ensevelis dans cette lugubre fosse. Non, non, ces fleurs parfumées, ces astres harmonieux, n'assisteraient pas à un tel anéantissement. Je crois, et cette croyance sèche mes larmes.

J'aurais aimé à revoir au village la maison d'école où un maître m'a appris les grosses lettres et le 'petit catéchisme. J'y aurais peut-être reconnu la table marquée de la pointe de mon canif et le martinet du père Mathieu. Tout ça s'est effacé au souffle du progrès. Je vois bien le site où existait la maison d'école, la côte où l'on déchirait nos pantalons, la rivière où nous trébuchions sur nos patins, mais l'école n'y est plus. C'est à peine si quelques citoyens d'alors restent pour me dire que je ne suis pas trop vieux. La plupart sont partis, ceux qui vivent encore sont courbés vers la tombe. Et la génération qui pousse ne me connait que de loin. Pourtant l'église où j'ai fait ma première communion existe encore, c'est la même ; la sacristie où j'ai souvent servi la messe, est la même, rajeunie même par une boiserie nouvelle ;

le presbytère où ont vécu, et le révérend M. Blythe, qui m'a baptisé, et le révérend M. Thibault, qui m'a fait faire ma première communion, et le révérend M. Brunet qui a enterré ma mère, et le Rév. M. Groulx, qui a marié mon frère, et le révérend M. Graton qui a enterré mon père. C'est à l'Eglise, autour de l'Eglise, au presbytère que se concentre la vie du passé. Que ne peuvent-ils toujours exister ces monuments pieux qui rappellent à l'âge mûr tant de douces émotions, et à la vieillesse tant de fêtés du passé. Aussi les paroissiens devraient-ils s'efforcer, quand ils bâtissent des églises ou des dépendances curiales, de les construire solides,, fortes, et adopter des plans de monuments qu'ils peuvent agrandir, sans jamais les détruire. C'est d'ailleurs le symbole de la religion implantée dans le sol qui répète à nos arrières petits enfants que nous étions catholiques, et qui leur recommande de l'être ; c'est l'arbre de la famille religieuse chargé des souvenirs d'autrefois et qui fait entendre aux générations la grande voix de l'espérance.

Aujourd'hui les hommes de profession qui existaient il y a trente ans sont presque tous partis. Le premier notaire qui se soit établi à St-Jérôme était M. André Bouchard Lavallée. Ce brave M. Lavallée était venu jeune s'établir à St-Jérôme où il avait épousé une demoiselle Testard de Montigny. Il fut agent des terres de la couronne, et dans le but de promouvoir les intérêts de la colonisation, il avait été s'établir à St-Adèle, où il avait une ferme qu'il faisait cultiver avec beaucoup d'art. Je vois encore sa maison peinte en blanc, la plus voisine de l'EgHse, et devant laquelle sont de grosses érables qu'il avait transportées sur son dos, il y a quarante ans. Le Lieut.-Col. Lavallée est venu mourir à St- Jérôme qu'il avait tant aimé et où demeurait sa vieille mère, née Duchesneau, qu'il affectionnait. Elle l'a suivi peu de temps après dans le tombeau. Des anciens notaires de l'endroit il ne reste plus que M. Melchior Prévost, qui pratique encore sa profession. Sa femme, fille du distingué Dr. Labrie de St-Eustache, est décédée ces années dernières.

Un autre notaire vient de s'éteindre dernièrement à la fleur de l'âge : M. Hervieux avait été régistrateur, directeur du cadastre et inspecteur des bureaux d'enregistrement. Il avait épousé une des filles du Dr. Lachaine de Ste-Adèle. L'hon. M. J.-B. Lefebvre de Villeneuve aussi notaire, qui avait pris un jeune associé, M. Pépin, est aussi décédé. Il avait épousé en première noce Une demoiselle Testard de Montigny et en seconde, une demoiselle Louprette, qui lui survit. M. Ls. de G. Lachaîne, aussi notaire, est régistrateur du comté.

Le premier médecin résident à St-Jérôme fut M. le Dr. L. E. Larocque, frère de Mgr Jos. Larocque, évêque de Gratianopolis. Le Dr. Larocque avait épousé une Dlle Testard de Montigny. Il vint s'établir à Montréal où il mourut il y a quelque vingt ans.

Le Dr. Prévost, successivement en société avec ses fils Couetteux et

Guillaume, s'est partagé la clientèle du Dr. Larocque avec le Dr. de Martigny. Les Drs. Marsan et Fournier y ont exercé la profession d'Esculape, et le Dr Labelle y est décédé.

Quant aux avocats ils y sont depuis une date assez récente. M, Filiatrault y a pratiqué pendant quelque temps. M. Chs. de Montigny, aujourd'hui protonotaire du district de Terrebonne, s'y est établi en permanence le premier. Aujourd'hui MM. Boisseau et Nantel y exercent avec honneur la noble profession. Ce dernier est représentant à la législature provinciale du comté de Terrebonne, dont St-Jérôme est le chef-lieu. Il y publie Le Nord^ qui se partage avec Le National, édité par M. Morrisette, les faveurs des lecteurs.

Les marchands y sont aujourd'hui nombreux et y font des affaires considérables, avec les gens de la localité et des environs. Le genre de commerce est cependant changé. Autrefois on vendait beaucoup à crédit. Et, il faut le dire, ça été la ruine de plusieurs habitants. Il y a un adage américain : " Qui s'endette s'enrichit," Oui, quand on s'endette d'une manière rationnelle ; quand on emprunte à six pour faire un commerce qui rend douze. Mais quand on emprunte pour acheter ce qui n'est pas nécessaire on peut dire: " £ui s'endjette se ruine." Le crédit est aussi la ruine de la plupart des marchands. Voilà pourquoi ceux de St-Jérôme ont tué le crédit, et ils s'en trouvent bien.

Les habitants de la ville et de la campagne sont entreprenants, et ils savent au besoin faire beaucoup de sacrifices pour promouvoir les intérêts de leur localité. Les conseils municipaux exemptent de taxes ceux qui désirent y étabUr quelques bonnes industries. La ville est divisée en deux camps pendant les élections, mais l'esprit public les réunit aussitôt après pour travailler à l'avancement de cette municipalité, qui est la première, en importance, et que l'on interroge toujours dans les affaires publiques, parce que ses hommes d'affaires sont reconnus pour avoir beaucoup d'initiative et surtout un grand dévouement. Un sens moral d'élite les distingue, et l'on n'y connaît pas parmi les classes dirigeantes de bipèdes appelés libres penseurs. Ce sont des gens qui savent prier et qui se font un honneur de le faire.

Il peut y avoir quelques négHgents, mais je n'ai pas connu d'incrédules. Je ne pense pas que plusieurs personnes aient été enterrées hors du cimetière béni pour cause d'impénitence finale. Dieu en soit loué, et prions-le qu'il préserve la paroisse d'un tel malheur. C'est bien la plus belle des consolations du chrétien, de pouvoir espérer qu'il se trouvera un jour réuni à tous ceux qu'il aura connus, avec qui il aura été élevé, avec qui il aura vécu, et à tous ceux qu'il aura aimés ici-bas.

J'ai voulu consacrer un chapitre spécial à un homme de la ville de St-Jérôme que tout le monde connaît et qui est l'ami de tout le monde, parcequ'il est l'un des plus grands bienfaiteurs de son pays.

Le curé Labelle est à lui seul toute la personnification du Nord. Il en a les proportions, Dieu merci ! ! ! Je me suis dispensé d'apprécier aucun des hommes dont j'ai parlé, parce que j'y voyais de graves inconvénients. Mais ici les obstacles cessent, car pour un prêtre, il ne peut s'enorgueillir qu'on le vante et il ne peut se fâcher qu'on lui dise de grosses vérités. Et je ne m'en gênerai pas. A tout tableau il faut une ombre, c'est ce qui fait ressortir les couleurs. Aussi le tableau que je vais faire du populaire curé Labelle comportera-t-il son ombre. M. Labelle a les défauts de ses qualités poussées à l'excès. La difficulté pour faire son portrait git dans la question de savoir si je vais commencer à poser les ombres avant les couleurs, ou si je ne devrais pas plutôt étendre le coloris et ensuite y estomper les ombres. Les modèles sont assez rares en ce pays où l'on blâme ou louange exclusivement son sujet, mais sans presque jamais mélanger ces deux éléments si essentiels à Tart pour être vrai. Aussi la plupart du temps on ne distingue guère la copie d'avec l'original.

Je me décide à prendre le premier procédé ; ça tient plus de la sculpture, et c'est ce qui convient à la taille de mon héros, j'entends la taille morale.

Je veux être fidèle, et ceux qui me liront, en voyant un grand homme pétri de boue comme nous, se sentiront encouragés à le suivre ou à l'imiter. En voyant que celui-ci a ses défauts qui le font ressembler aux autres, les hommes de bonne volonté sentiront que malgré leur faiblesse ils peuvent aussi accomplir de grandes choses.

Le désir d'être utile engage le curé de St- Jérôme à s'occuper d'une foule de choses à la fois. Aussijjiaite-t-il de totti-^-^ilosophiey-physique, chimie, agricultuie, politique, chemins de fer, mines,- -théologie, questions sociales, d^éçonomie politique^ etc., -etc. Mais il ajrive quelquefois qu'il perd en profondeur ce qu'il gagne en superficie. Il s'appuie sur ses talents naturels qui sont transcendants; mais la vie de distraction qu'il a menée ne lui a pas permis d'approfondir tous ces sujets sur lesquels il parle avec beaucoup de bons sens. La force de son jugement lui fait tirer des conclusions justes quand il saisit les prémisses. Mais comme la majeure et la mineure sont le fruit de connaissances acquises, il arrive quelquefois que son esprit, qui va jusqu'au génie, se fourvoie. A lui comme à d'autres on est obligé d'appliquer le dicton : " qui trop embrasse, mal étreint."

L'ardeur qu'il met à résoudre une question le rend violent dans la discussion, et lorsqu'il se sent contredit avec avantage et qu'il ne peut, avec la subtilité qu'il possède, s'emparer des connaissances de son adversaire, il s'emporte au point de s'éloigner des régies de la modération. Il se rattrape alors par des mots très heureux, qui lui assurent le concours des rieurs, mais qui ne résolvent pas toujours la question d'une manière satisfaisante.

Afin de mieux faire saisir son idée, même quand elle est juste, il ■emploie des comparaisons précises souvent, mais avec des expressions qui ne conviennent pas toujours à son caractère. Il s'est tellement familiarisé avec ce langage, qui a fait rire bien du monde, qu'il n'en voit pas la rudesse et il le ramène trop souvent dans la conversation.

Cette manière de parler lui échappe même quand il n'a pas de contradicteur, et jusque dans les assemblées publiques où, à tort ou à raison, on exige un langage plus en harmonie avec les oreilles non endurcies au contact du réalisme.

Le désir de faire prévaloir ses théories qu'il croit bonnes, je n'en doute pas, et de les faire comprendre aux gens, l'a amené quelque fois à oublier qu'il ne doit pas s'amoindrir en descendant jusqu'à eux, mais bien les élever jusqu'à lui.

Dans ce pays où l'aristocratie côtoie la démocratie par plus d'un côté, les hommes de profession tiennent quelquefois des propos de corps de garde ou de halles, et s'imaginent par là cultiver leur popularité. S'ils savaient combien cette popularité est éphémère et à quel degré elle ôte le respect dû aux classes dirigeantes, ils ne voudraient certainement pas renoncer au titre si apprécié d'hommes bien élevés.

Inutile de dire que si ces allures se trouvaient parmi les membres du clergé elles feraient mauvaise école.

Puisque nous y sommes, disons aux hommes de profession qu'ils oublient quelquefois leur dignité jusqu'à se plier aux exigences exagérées de ceux avec qui ils font affaire, jusqu'à paraître partager des principes qu'ils n'approuvent en aucune manière. Cette tactique, que l'amour-propre fait adopter, est désastreuse, puisqu'elle prête main forte aux ennemis d'une cause quelquefois sacrée, et qu'elle fait déprécier grandement ceux qu'on sait ne pas avoir le courage de leurs opinions.

Ces défauts se trouvent malheureusement souvent chez les hommes les mieux doués, surtout du côté du cœur, car ils se laissent entraîner à une fausse conciliation par amour de la, paix. Mais cette manière d'agir se fait aussi remarquer chez des hommes qui ne pèchent pas par le cœur. Ils agissent ainsi par calcul.

En politique on appelle ces hommes des fins, des politiciens, des Smart. En religion on les appelle des catholiques à l'eau de rose. Ils veulent concilier toutes les théories, plier la religion à tous les caprices ; ils concèdent que chacun peut pratiquer à sa guise ; que la religion n'a rien à faire dans les questions temporelles ; que pour le succès d'une entreprise on peut sacrifier un principe qui ne produit point la richesse et que " la vertu sans l'argent est un meuble inutile."

Je ne veux certes pas prêter au populaire curé de St- Jérôme des idées incompatibles avec son caractère sacré ; mais l'ardeur qu'il met

à faire triompher de bonnes et saines théories a pu facilement faire croire qu'il ne soumettait pas toujours les moyens au contrôle de certains principes rigoureusement interprétés.

Ceux avec qui il a travaillé, auxquels il a prêté un appui puissant, ont peut-être donné lieu de lui attribuer ce qui n'était que l'œuvre de ses collaborateurs. Tout ce qu'il y a de certain, c'est que sa bonne foi est au-dessus de tout doute. Car on n'est pas aussi dévoué, et pendant s i longtemps, au succès de causes que l'on ne croirait pas bonnes.

Il est de ceux qui pensent que la religion n'est pas incompatible avec le progrès, et il a travaillé à établir qu'elle lui est même favorable. Voilà pourquoi il s'efforce de servir les intérêts de la religion en favorisant les intérêts temporels. Aussi son rôle ne se limite-t-il pas à prêcher l'évangile, il donne encore à ses habitants des leçons propres à les faire prospérer. Le curé est bien l'homme qui peut le mieux se faire croire, car les habitants ont tellement été trompés par quelques hommes politiques qu'ils n'ont plus guère confiance qu'en leurs curés.

L'éducation qu'il reçoit lui donne d'ailleurs des connaissances précieuses et le rend propre à tout apprendre, surtout cette science socialequi guide sûrement les hommes dans la voie du vrai progrès.

Aussi d'après les conseils du curé de St-Jérôme ses habitants ont-ils fait un pas sensible dans différentes branches d'industrie, mais surtout en agriculture. L'estime dont il jouit parmi les hommes de profession lui a rendu la tâche comparativement facile, en ce qu'ils secondent ses efforts. Il existe dans cette paroisse un esprit d'union fort remarquable dont le curé semble être le lien le plus puissant.

L'amour du bien public passionne cette nature d'élite, au point de ne lui laisser aucun repos. Le jour, la nuit il travaille au triomphe de ses idées patriotiques. Veilles, voyages, rien ne lui coûte pour accomplir ce qu'il croit conduire au bien de ses compatriotes, car som patriotisme s'étend au delà de sa paroisse. Il connaît bien son pays,, ses ressources et ses besoins. Ses visées larges et lointaines ne sont pas toujours comprises, les moyens qu'il emploie ne sont pas toujours approuvés, et c'est ce qui le porte à des impatiences propres à froisser les autres. Mais il lui sera beaucoup pardonné, parcequ'il aura beaucoup aimé. Et tout le monde est si persuadé que c'est par amour pour son pays qu'il agit, qu'on ne fait pas trop attention à l'énergie de ses expressions. Une de ses grandes qualités, grande surtout chez un prêtre,, c'est qu'il n'a rien qu'il ne soit prêt à sacrifier pour le bien public. Non seulement le pauvre l'aide à manger sa dime qu'il ne calcule jamais, mais lesvétrangersjtrouvent dans son presbytère une généreuse hospitalité. Tout le monde est chez soi dans la maison curiale, où tout se fait avecjunejgrande simplicité. Il ne connaît pas le luxe, et depuis le fumoir jusqu'au salon, tout est réduit à sa plus simple expression. Je

fais une exception pour la table qui est généralement riche et abondamment servie. Il ne semble pas même s'en douter, car pour lui il n'y mange pas de plus grand appétit que quand en route pour les cantons du Nord, il gruge sous le pouce un morceau de pain et de lard. Pourvu que la salle où il reçoit soit bien pourvue de pipes et de tabac, de grands crachoirs, d'échantillons de cailloux, des grains de la vallée d'Ottawa ou des plantes de la Rouge, il est heureux dans sa soutane d'étoffe du pays et sa chaise de hêtre à éclisses d'orme.

Il y a quelques années je lui avais donné un petit tableau assez original et qui contenait son portrait entouré de petits cailloux, de quartz, de mica, de sable, etc., tirés d'une mine qu'il faisait explorer à St-Jérôme. Le tout était encadré de quatre petites branches d'érable brute ; c'était d'un cachet parlant. Je ne vois plus ce petit tableau. Qui l'a ôté ? Pourquoi l'a-t-on fait disparaître ? Pourtant il n'y a pas d'enfants dans cette maison. Toutefois on l'a remplacé par le portrait du curé fait à l'huile et fidèlement exécuté par un artiste résidant à St-Jérôme, M. Cohn, décédé depuis. Dans ce temps là on ne lui entendait parler que de mines, comme avant il n'avait parlé que de chemin de fer qu'il donnait même à faire comme pénitence en confession, comme ensuite -il ne parla qu'agriculture. Gare à ceux qui ne s'intéressaient pas à ces sujets. Il fallait qu'ils les digérassent sous peine de ne pouvoir rester plus longtemps au presbytère. Quand il ne pouvait accrocher quelque martyr pour en administrer il se rendait chez les voisins, leur ingurgitait des doses de cette panacée et les faisait dormir bien avant l'heure. C'est pourtant à répéter bien des fois la même chose qu'il est venu à bout de persuader les gens de se remuer et de travailler à ces industries.

Comment voulez-vous qu'il ne convainque pas ceux qui se tiennent éveillés ? Il a une lucidité d'esprit extraordinaire, une explication persuasive et une conviction qui lui donne une grande persévérance dans cet apostolat.

Le succès lui a donné beaucoup d'assurance et lui a acquis le concours de puissants amis.

Comme prêtre il est certainement admirable. D'un désintéressement complet, il oublie ses propres affaires pour s'occuper du bien public. Il est charitable et d'une piété éclairée ; il est toujours à son poste quand les affaires publiques ne l'entraînent pas ailleurs, et alors il est toujours remplacé.

Le curé Labelle a accompli de grandes choses, et il fait plaisir de le classer parmi les bienfaiteurs du pays.

Son œuvre principale est la colonisation qu'il a développée d'une manière étonnante. L'un des grands avantages qu'il a procurés à cette cause, ça été de donner une direction à de jeunes collaborateurs qui

se sont inspirés à son école. Aussi les populations du Nord de Montréal lui vouent-elles un culte que partagent les curés de ces paroisses surgies depuis quelques années.

La paroisse de St-Jérôme doit beaucoup à ses conseils qu'il sait donner quand l'occasion s'en présente. Il ne croit pas indigne du prêtre de leur parler d'intérêts matériels, même dans la chaire de vérité, persuadé qu'une honnête aisance offre des conditions favorables au développement de la vertu. L'économie, la propreté, le travail, la sobriété, la simplicité, la politesse, tout cela est recommandé par lui, et les étrangers ne sont pas sans remarquer que les habitants de St-Jérôme ont profité des leçons de l'apôtre sous ce rapport.

Nous ne pouvons parler du curé Labelle sans parler de sa mère, de sa sainte mère, que tout le monde appelle " Madame Curé." C'est l'âme du presbytère qu'elle conduit encore à l'âge de 75 ans. Elle prévoit tout, elle a une parole d'amitié pour tous ceux qui visitent la maison, et a une larme pour toutes les douleurs. Femme de dévouement incomparable elle se consume dans l'accomplissement d'un devoir fatiguant, puisque le presbytère de St-Jérôme est le rendez-vous des hommes importants qui visitent la ville, le lieu de réunion de tous les prêtres du Nord, et le refuge des pauvres de la paroisse. Madame Labelle, poiw suffire à cette tâche, se lève à 5 heures du matin, se couche souvent à onze, et elle se croit bien payée de ses fatigues et de ses sacrifices, quand elle voit ses hôtes contents et donner des marques d'estime à celui qu'elle appelle son " p'tit garçon." C'est son fils unique que le ciel lui a donné miraculeusement. Aussi vit-elle pour lui, car son seul désir est de lui survivre. Il faut tout dire : elle le gâte, et nous ne savons pas comment il ferait sans sa mère qui l'a habitué à n'avoir jamais souci du lendemain. Il est vraiment difficile de rêver mère plus dévouée que madame Labelle que tout le monde aime, estime et vénère.

On comptait de ces femmes autrefois, maintenant c'est presque un phénomène. L'éducation y est pour quelque chose, — surtout l'éducation domestique. — Madame Labelle est bien cette femme forte de l'Evangile. En la connaissant on a une idée de quelles immolations une femme est capable, quand elle sait vivifier et raffermir son âme au contact de l'amour qui sauva le monde par le sacrifice. " Tel est l'amour maternel, sans égal dans la création ; il naît en un instant, sans calcul, faisant de la douleur un plaisir, de la privation une jouissance, et opérant des miracles sans le savoir. Il ne connaît ni progrès ni décadence. Le tmps ne l'éteint pas : la vieillesse ne le glace pas."

Le rendez-vous était au presbytère de St-Jérôme où vinrent nous rejoindre les deux fils de M. Beaubien, deux fiers gaillards, qui ne respiraient que les courses, l'eau et la poudre. Aussi annoncèrent-ils leur arrivée par des coups de carabine qui faisaient frissonner une paire de belles juments: l'une anglaise, (Jenny) l'autre, canadienne (Rosée), attelées à un wagon rempli des objets nécessaires au voyage et au colon que M. Beaubien allait établir sur ses terres du Nominingue. Il fallait voir ce chariot encombré de vivres et d'outils sur lequel étaient perchés Bigras, le colon, deux de ses petits garçons et les deux jeunes Beaubien. Les gens qui s'y connaissent disaient un peu haut : "C'est une trop forte charge pour les montagnes ". Les pauvres bêtes, eussentelles été habituées à ces montées et descentes continuelles trente-trois lieues durant que c'était, en effet, imprudent de les exposer avec une telle charge.

Pour nous, M. Beaubien et moi, nous avions loué d'un charretier de l'endroit. Moïse Piché, un grand cheval maigre attelé à ce qu'on appelle au Nord une barouche. Ce véhicule consiste en une planche flexible jetée sur deux essieux et quatre roues. Cette planche est de bois d'épinette, de frêne ou d'un autre bois qui, quoique flexible, doit être assez fier pour, à l'ège, se redresser à son état naturel. C'est la voiture par excellence pour les mauvais chemins et les montagnes. Elle est d'une légèreté extraordinaire, ne pesant oi;dinairement que 125 livres. Elle reçoit un ou deux sièges et il reste assez d'espace pour mettre sur la planche un bagage de 500 à 1000 livres. On monte ou on descend facilement de cette voiture, qui est basse, et elle n'offre aucun danger, même au cas de chavirement. Aussi nous sommes nous promis de n'en avoir jamais d'autres pour une nouvelle excursion. Lorsque nous calculâmes que les chevaux de M. Beaubien traînaient, eh sus d'une charge de 2000 livres, un wagon d'environ 1200 livres, nous fûmes effrayés d'avoir exposé ces pauvres bêtes, pesantes de 1200 à 1300 livres, à se morfondre. Hourrah donc pour la barouche et le cheval maigre du charretier Piché qui, trois jours durant, et de longs jours, tenait le devant, de bonne humeur, au bas comme au haut des monts l^u'il gravissait pour la moitié au galop. Mais quel art

il mettait à les descendre ! Il commençait à se placer l'arrière train de travers pour lui faire porter la charge, et il louvoyait dans ces côtes qui sont quelquefois d'une raideur à donner le vertige.

A 7 heures A. M. (c'est trop tard) du 8 août, les chevaux piaffaient dans la cour du presbytère et nous partions, au signal des détonations des fusils, en route pour le Nord. Il faisait un temps ravissant. Le soleil était prodigue de ses feux, c'est vrai ; mais une brise légère en tempérait les ardeurs. La petite ville de St-Jérôme était superbe à voir drapée dans ses feuillages verts, disposés en guirlandes le long de ses rues. Sa rivière, que les rapides font murmurer, souriait à l'industrie qui se réveillait dans les moulins et les manufactures. C'était la veille du marché qui, à St-Jérôme se tient le mardi et le vendredi, et nous fûmes vraiment étonnés de rencontrer une foule d'habitants s'y rendent pour vendre leurs produits. De fait, on y compte à certains jours plus de cent voitures. C'est vraiment beaucoup pour un marché qui n'a été ouvert que ces années dernières.

Ce qui nous surprit le plus, ce fut de voir la quantité de framboises que les habitants du Nord descendaient à la ville de St-Jérôme, où quelques commerçants achètent toutes celles qui leur sont apportées. Il y a quelques années on laissait périr une quantité considérable de ces fruits, qui viennent avec tant d'abondance dans les terrains incultes que le feu a visités. Chose singulière, tandis qu'aux Etats-Unis on cultive la framboise et qu'elle rapporte jusqu'à mille piastres l'arpent, on ne profitait pas d'une abondante récolte que nous offre spontanément nos bmlés pour le seul trouble de la cueillir. Aujourd'hui c'est un commerce à St-Jérôme comme les bluets au Saguenay. Les marchands prêtent des seaux de deux gallons aux colons qui les leur rapportent remplis de framboises à raison de 50 centins chacun. Les mêmes framboises se revendent à Montréal de 7 5 à 80 centins le seau.

A l'époque où nous étions à St-Jérôme, on y expédiait jusqu'à quinze cents seaux par jour, et Ton nous assure qu'il s'y est vendu pour environ $15,000 de framboises venant jusqu'à dix lieues de St-Jérôme, en 1883; pour $20,000 en 1884, et pour $25,000 en 1885. Voyez donc quel commerce pour une seule localité, sans compter les avantages qu'offre la consommation de ce fruit du framboisier, qui constitue un aliment sain et qui peut se convertir en différentes boissons rafraîchissantes. En effet, les framboises ont une odeur suave et une saveur aromatique. On en fait du ratafia, du vinaigre framboise, du vin, de l'hydromel. On en obtient par la fermentation une liqueur alcoolique. Elles servent à aromatiser les glaces ; on les conserve entières dans des sirops ou de l'alcool faible sucré. Ecrasées dans l'eau ou en sirop les framboises forment une boisson rafraîchissante, qui cdnvient dans les fièvres inflammatoires, bilieuses, l'angine, le scorbut, etc.

Les feuilles du framboisier, inodores et légèrement styptiques, servent en gargarisme dans les irritations de la gorge et comme détersives. Ses fleurs sont sudorifiques comme celles du sureau.

Laissons là notre dissertation sur le framboisier, sans renoncer cependant aux framboises elles-mêmes qui s'étalent tout le long de la route et qui offrent un bon dessert à nos repas rustiques.

Nous traversons la paroisse de St-Jérôme dont les limites sont désignées au décret du 15 novembre 1834, comme suit: "bornée vers le nord-est, partie à l'augmentation de la seigneurie de Terrebonne et partie aux terres de la couronne ; vers le nord-ouest, partie au Canton d'Abercrombie, et partie aux terres de la couronne ; vers le sud-ouest, partie aux terres de la couronne et partie à l'augmentation de la seigneurie du Lac des Deux Montagnes ; vers le sud-est, à la seigneurie de Blainville annexant à la dite paroisse cette partie de la dite augmentation du Lac des Deux Montagnes, qui se trouve comprise entre la rivière du Nord et la ligne nord de la paroisse de Ste-Scholastique ". Moins ce qui forme la paroisse de St- Janvier, laquelle, au nord, est bornée par la ligne qui longe la profondeur des terres nord de la côte St-Pierre, et celle qui longe la profondeur des terres sud-est de la Côte Ste Marie (Décret du 24 déc. 1845); moins cette partie comprise dans la municipalité des Mille-Isles, organisée le 1er juillet 1855, qui comprend les côtes Ste-Marguerite, St-Eustache, St-Joseph et Ste-Angélique ; moins cette partie comprise dans St-Colomban, c'est-à-dire cette partie de l'augmentation de la seigneurie du Lac des Deux Montagnes qui se trouve au nord de la rivière du Nord.

En 1845, P^-r proclamation du 18 juin, la partie de la paroisse comprise dans le comté du Lac des Deux Montagnes fut retranchée de St- Jérôme pour les fins civiles.

Par proclamation du 4 novembre 1846, une autre partie en fut détachée pour former la paroisse de St-Janvier de Blainville.

La municipahté comprend toute la paroisse canonique (Proclamation du 22 avril 1847 ^^ ^^ ^^^ juillet 1855) à l'exception de cette partie de la côté Ste-Marie, annexée à Ste-Monique par ordre en conseil du II décembre 1873, et à l'exception enfin de la ville de St-Jérôme qui, par la proclamation du 7 décembre 1880, est délimitée comme suit ; " du côté ouest de la rivière du Nord, s'étendant depuis la route Meunier jusqu'à la propriété d'Alphonse Bélanger inclusivement, sur toute la profondeur des terres de cette concession, y compris la propriété de Toussaint Trudelle, sise sur le côté est de la propriété du dit Alphonse Bélanger ; sur la rive est de la dite rivière du Nord, elles s'étendent depuis la route de la côte St- André jusqu'à la ligne nord de la propriété de Mélassippe Longpré ; comprenant dans les dites limites, outre les limites du village de St-Jérome actuel, toutes les

terres de la première concession de la rivière du Nord jusqu'à la ligne sud du domaine de Bellefeuille ; et de là, en partant d'une distance de treize arpents de la dite rivière du Nord, jusqu'à la partie supérieure de l'île du dit Mélassippe Longpré, comprenant toutes les îles de la rivière du Nord, situées dans les limites ci-dessus".

Pour compléter les informations que me fournit M. C. E. Deschamps dans sa " Liste des Municipalités dans la Province de Québec '', il convient de dire que le cadastre pour St-Jérôme, par proclamation du i8 octobre 1877, est en force depuis le 2 novembre de la même année.

En quittant St-Jérôme pour nous diriger vers St Sauveur, nous laissons à notre droite Ste-Sophie, dans la seigneurie de Terrebonne, et St-Hypolite,avec son grand lac de l'Achigan, dans le canton d'Abercrombie.

A propos d'Abercrombie qu'on me permette une digression, et cène sera pas la dernière. Dieu merci. C'est avec un sentiment pénible qu'on aperçoit notre province de Québec couverte de noms anglais qu'on a donnés aussi aux rues, aux villes, aux cantons. Passe encore pour Abercrombie qui est un homme célèbre, mais quand on aperçoit des noms comme Kilkenny, Howard, Wesford, Wentworth et d'autres encore plus barbares, on est à se demander comment il se fait que les Canadiens endurent un tel empiétement dans notre province de Québec si française, et qu'on ne laisse pas à Ontario le soin de glorifier ces noms, qui nous sont inconnus, quand ils ne sont pas ceux d'hommes hostiles à notre race. C'est de l'indifférence de la part de nos hommes d'autrefois, qui ne remarquaient pas que ce sont des monuments élevés en l'honneur de ces étrangers, qoi n'ont eu rien à faire avec no3 gloires. Cette complaisance de notre part aura pour effet de faire croire aux générations qui viennent que les anglais nous avaient sous leur talon. Mais là où l'indifférence devient coupable, c'est lorsqu'on laisse partie de notre terrîtoke porter les noms de ceux qui nous ont persécutés. C'est plus que de la libéralité. Et pourtant ça existe ! ! Il ne faut rien moins qu'apercevoir les grands noms de Montcalm, Morin, Cartier, de Salaberry, de Lorimier et autres pour empêcher la honte de monter au front et la rage de se loger au cœur ?

Est-ce qu'il n'en existe pas, dans l'histoire de notre patrie, des hommes qui ont droit à la reconnaissance des Canadiens-français ? Donner leurs noms aux divisions du pays serait un moyen de leur ériger des monuments. Pourquoi ne le faisons-nous pas? Qu'auront à dire messieurs les Anglais ? Est-ce qu'ils ornent de noms français les cantons d'Ontario ou d'autres provinces où ils sont en majorité ? Est-ce, au contraire, qu'ils ne les font pas disparaître ? Soyons justes, mais ne soyons pas trop naïfs, et surtout n'abandonnons pas des privilèges que nous n'avons pas le droit de céder, et qui sont plus importants qu'on ne se l'imagine, puisque l'exercice de ce droit redirait

que notre nationalité est maîtresse du sol et que nous sommes chez: nous. Comment se fait-il qu'une poignée d'aventuriers soient venus ici nous faire la loi? C'est parce que nous n'avons jamais eu foi en notre force, et que l'audace nous a supplantés. Que ceux qui sont aux affaires le sachent, les concessions ne doivent pas se faire au détriment de droits qu'il nous est libre de conserver et qui touchent de si près à notre nationalité. On dira peut-être que ces noms ont été donnés à une époque où le Haut-Canada était uni au Bas. C'est vrai pour la plupart ; mais ne peut-on pas les remplacer ? Que ferait à M. Doncaster, à M. Chilton ou à M. Grandison que les. cantons qui portent leurs noms s'appelassent Plessis, Lartigue ou Bourget. Est-ce que les valeureux officiers français ou nos hommes politiques dévoués, qui ont si vaillamment lutté pour nos libertés, ne valaient pas les commerçants de bois de la Rivière rouge, de la Lièvre ou de la Gatineau ? Allons donc. La plupart de ceux-ci se sont enrichis des sueurs de nos voyageurs, tandis que ceux-là ont sacrifié leur vie pour le bonheur du peuple.

Je ferme ma parenthèse et je continue mon chemin vers St-Sauveur,

La route de St-Jérôme à St-Saiiveur est très poétique. Elle longe tantôt à l'est, tantôt à l'ouest, la Rivière du Nord, qui serpente à travers des collines et des plaines d'un riant aspect. Son lit est quelquefois côteleux, mais ses eaux, presque toujours calmes, reflètent la sérénité des cieux. L'étoile y scintille le soir avec l'ombre des arbres qui les rendent sombres même pendant le jour. Elles se précipitent quelquefois en bouillonnant des rochers à fleur d'eau, et forment des cascades écumantes, dont la course folâtre s'annonce au loin par un babil qui porte à la mélancolie. L'industrie a placé sur ces torrents des moulins qui mêlent leurs voix à cette clameur constante des chaussées qu'a ménagées la nature ou qu'a élevées le génie.

Comme ces cours d'eau sont bien une image fidèle de la vie, qui s'écoule tranquille ou agitée, riante ou sombre, suivant que les écueils y abondent, que le ciel s'y mire, que les rameaux bienfaisants y entretiennent une douce fraîcheur. Les passions, ces récifs de l'existence, qui sont si souvent l'écueil où se brisent les embarcations mal dirigées, ne servent-elles pas, elles aussi, quand elles sont réprimées par les digues de la raison, à faire des merveilles plus grandes encore que celles que l'on constate dans l'industrie ?

Où vont-elles ces eaux qui prennent naissance dans ces antres profonds des montagnes? Elle sortent du sein de la terre comme nous. Comme nous elles passent en faisant plus ou moins de bruit, en semant quelques bienfaits et en causant beaucoup de dégâts, pour aller se confondre dans le gouffre sans fonds d'un océan sans bords.

Cette Rivière du Nord, qui est charmante dans tout son parcours, peut avec quelques travaux, ouvrir son sein à la navigation. Des ingénieurs se sont déjà occupés de la question, et ils prétendent qu'avec peu de frais on pourrait éviter les obstacles que la nature y a jetés. Quoiqu'il en soit elle est flottable, et les forêts du Nord lui ont confié les plus riches de leurs dépouilles.

Elle était autrefois poissonneuse, mais les digues que l'industrie a élevées dans son bassin empêchent maintenant le poisson d'y monter. C'est un malheur. Ci-devant le doré, le brochet, l'éturgeon y abon-

daient. Et ce n'est certes pas petite ressource pour les habitants des bords d'une rivière que l'abondance du poisson.

Aujourd'hui c'est à peine si l'on y capture quelques mulets, des carpes rondes et du crapet. Pourtant il existe une loi ; (31 Vict. c. 60, s. 12) qui pourvoit à faire faire des passes migratoires au moyen desquelles le poisson le moins alerte émigrerait jusqu'à la source de cette rivière. Et nous avons des députés au Parlement qui connaissent cette loi et qui pourraient, en la faisant mettre à exécution, rendre un immense service aux populations du Nord. Rien ne se fait. J'ai moi-même attiré sur ce sujet l'attention du député d'Argenteuil, où se trouvent les plus grands obstacles ; mais inutilement.

A huit milles de St-Jérôme, à l'endroit appelé " Pont Shaw, " où il y a un bureau de poste, on traverse la rivière. Ce poste se compose de quelques maisons qui entourent une belle résidence construite il y a une vingtaine d'années par un M. Wm. Shaw.

Voilà un Irlandais protestant, qui s'est établi au milieu de nous, sans sou ni maille, et qui aujourd'hui est très riche, possède de belles terres et exerce dans la localité une certaine influence. Il est très probe et brave homme. Mais il n'est certes pas plus intelligent que les trois quarts de nos canadiens. Qui lui a valu ce succès ? Il avait quelque peu d'instruction, il a travaillé beaucoup et il a économisé encore plus. C'est un homme qui a resté longtemps dans sa coquille en faisant un petit commerce. Il pourrait répondre à qui lui demanderait comment il a fait fortune : " C'est en me mêlant de mes affaires ".

J'ai constaté bien souvent, et vous comme moi, lecteurs, que la raison du succès vient de trois choses essentielles : le travail, l'économie et la persévérance. Combien n'en a-t-on pas vu de gens, qui pleins de talents, travaillent avec ardeur, mais qui ne peuvent rien acquérir faute d'économie, ou qui, par défaut de persévérance, prouvent la vérité de ce proverbe : Roche qui roule n'amasse pas mousse. Combien, au contraire, n'avez vous pas vu d'hommes dépourvus de grands talents et qui à force de travailler avec la lenteur du bœuf, à la même place, creuse un sillon d'où sort une abondante moisson. C'est bien connu d'ailleurs qu'on ne peut courir deux lièvres à la fois, et Lafontaine l'a fait bien comprendre dans sa fable du Lièvre et de la Tortue, dont la morale est : " Rien ne sert de courir, il faut partir à temps."

Quand je parle d'économie je prie mes compatriotes de remarquer que l'économie ne consiste pas à dépenser le moins possible ; mais le moins inutilement possible. En effet, c'est encore de l'économie que d'acheter un outil qui épargnera pour plus de sa valeur en temps ou en santé. C'est encore de l'économie de faire de grandes dépenses qui doivent rapporter un plus grand profit. C'est pour cela qu'à côté du proverbe vrai qui dit : "■Qui paie ses dettes s'e7irichit'\ parce que c'est

— soie moyen d'avoir du crédit, il y a cet autre dicton : '■'•Qiii s'endette s'e?irichit, également vrai, car celui qui s'endette rationnellement en tire des profits. C'est ainsi qu'agissent presque tous les hommes d'affaires qui paient leurs dettes pour avoir un nouveau crédit avec lequel ils réalisent des bénéfices.

Je ne voudrais pas citer ce M. Shaw comme un exemple à 'suivre en tout, mais il est juste de lui reconnaître d'excellentes qualités qui l'ont fait prospérer. L'incUbation a été longue dans sa coquille ; mais elle s'est opérée sûrement, et aujourd'hui beaucoup de ceux qui s'étaient rendus là avant lui sont ses humbles serviteurs, dans ses comptoirs, ses scieries et ses briqueteries.

Je m'empresse de dire que le prestige qu'avaient qjors les étrangers sur nos populations l'a puissamment aidé, et que depuis quelques années nos Canadiens ont appris à mieux utihser leurs ressources. Aussi constatons-nous que, depuis St-Jérôme jusqu'au fin Nord, les pouvoirs d'eau sont presqu'exclusivement utilisés aujourd'hui par des Canadiens-français.

Après avoir traversé la rivière du Nord on entre dans une gorge, que forme une chaîne de montagnes pour la plupart arides, mais d'une imposante majesté, et qui constatent par leurs cailloux entassés qu'il y a eu autrefois des bouleversements terribles. Est-ce dû aux tremblements de terre qui ont eu lieu dans les dix ans qui s'écoulèrent à partir de 1730? Sont-ce d'autres jeux de la nature en ébulHtion? Tout ce qu'il y a de sûr c'est que ces rochers entassés, ces veines qui les sillonnent, ces minerais qui s'y croisent, ces lacs qui y ont surgi dénotent des convulsions effrayantes. Et j'aime autant y croire de suite que de désirer voir ces épouvantables crises du globe en travail. Je ne sais si c'est l'aspect de ces montagnes qui a donné l'idée de nommer la paroisse que nous approchons, St-Sauveur ; mais plusieurs d'entre elles nous font penser au Calvaire. De fait je me suis dit, et j'en ai fait la reflexion à mon compagnon de voyage, comme ça serait beau de voir sur le sommet de la plus haute de ces [montagnes s'élever une croix gigantesque qui protégerait de son symbole cette partie du pays.

A St-Sauveur, à l'entrée de cette gorge où passent tous les colons, ce serait bien l'endroit pour ériger une de ces croix. Qu'est-ce que ça coûterait ? Presque rien. Tous les habitants pourraient y contribuer, et, sous la direction de leur curé, ils élèveraient ainsi à la religion un des plus touchants monuments destinés à consoler leurs enfants dans les rudes travaux des champs.

Le village de St-Sauveur, à 13 milles de celui de St-Jérôme, n'est pas sur la route postale qui passe au pied de la côte où il est perché. Là s'est formé un petit village qui a longtemps lutté contre celui né autour de l'église. Les grosses maisons de commerce étaient là ainsi que l'hôtel,

— aile médecin, le notaire. Mais l'église attira les colons, et ce centre ombragé par le clocher, l'emporte aujourd'hui sur l'autre, tant il est vrai que l'église est le- meilleur agent colonisateur. Aussi est-ce en bâtissant une chapelle, qui servait de logement au curé, et autour de laquelle se groupaient les premiers colons, les gens de métier et de profession, que l'on a fait faire, ces années dernières, un immense pas à l'œuvre de la colonisation du Nord. Le village de St-Sauveur est assez pittoresqucment bâti sur une élévation, et il ne manque pas de montagnes pour accidenter.le terrain et faire écho à la^cloche de l'église. Plusieurs lacs poissonneux se trouvent dans la paroisse. Quelques montagnes recèlent certainement des mines qui se tradui-sent à la surface par des minerais significatifs. Une mine de plombagine, qui gît non loin. 4r* viljjage, paraît remarquablement abondante. ■. ■■"/ V' ' i . K ^ s T" "^^^-i

La paroisse a été érigée canoniquement par décret Hu 6 février ià^4^ se composant '* des côtes St-Godfroid, Ste-Elmir^ St-L^àibàl ,eti St- Gabricl, à l'exception des neuf premiers lots de la-^t^ê^ côte St-Gabriel^des septième et huitième rangs du township d'Abercroïama^îéyidbTtQutes les terres qui se trouvent des deux côtés de la rivière du Nord depuis William Shaw inclusivement, jusqu'à la côte St-Lambert."

La paroisse a été organisée civilement le 6 août 1855, en vertu du 18 V.. c. 100—" bornée au Nord par le canton de Morin; à l'est partie par le canton d'Abercrombie, partie par les dix premiers lots du 8e rang d'Abercrombie et partie par la paroisse de Ste-Adèle ; au sud par la paroisse de St-Jérôme ; et, à l'ouest, par la municipalité des Mille Isles.—Zis^e des municipalités par C. E. Deschamps.

En 1872 (36 V., c. 34 s. 2) une partie du 8e rang du canton d'Abercrombie, qui faisait alors partie de la municipalité de la paroisse de St-Sauveur, et qui se trouvait dans St-Hypolite, a été détachée de la dite municipalité et annexée à la municipalité d'Abercrombie.

En 1883 ^^t tracé un grand chemin, partant de Morin et traversant Howard jusqu'à la chapelle St-Adolphe, sur le bord du Lac St-Joseph, continuant de biais sur les 6e 5e 4e rangs, et ensuite dans Montcalm sur les rangs 7 et 8, pour recontinuer dans la ligne de division des cantons de Salaberry et Arundel jusqu'au chemin de la Rivière Rouge. Cette artère fait passer au village de St-Sauveur les produits de ces cantons.

La population de St-Sauveur était, en 1881, de 16 16 habitants, dont 1423 étaient catholiques. Il y avait alors 17,181 acres de terres occupées, dont 10,513 en exploitation, 6995 en culture, 3,489 en pâturage, et 29 acres en jardinage. A cette époque il y avait 49 acres consacrés à la culture du blé rapportant 740 boisseaux de blé du .printemps. Les autres produits étaient les suivants : 780 boisseaux d'orge ; 34,100 minots d'avoine, 2 boisseaux de seigle, 762 boisseaux de pois et fèves,

8,435 boisseaux de sarrasin ; 559 boisseaux de maïs ; 220 acres de terre étaient alors consacrés à la culture des patates qui ont produit 19,993 boisseaux; on y recueillit cette année là 424 boisseaux de navets, 2772 boisseaux d'autres racines.

Le foin a donné, sur 1927 acres, 2,174 tonneaux. On y a recueilli 194 boisseaux de graines de mil et de trèfle. Le blé comme on le voit rapportait 27 minots l'acre.

On constate par cet état qu'on y a semé un peu de tout. Cette expérience démontre aux habitants ce qui peut y réussir et ce qui leur sera le plus utile, vu l'éloignement des marchés.

Le canton Morin, où se trouve St-Sauveur, a été érigé par proclamation du le septembre 1853. Il n'avait plus en 1881 que 8,281 acres de terre non vendues. Le sol de ce canton, dit le *' guide du colon," est généralement bon, mais en grande partie rocheux et montagneux.

"Le canton de Morin, dit la proclamation du 19 février 1852, [Liste de C. E. Deschainps, p. 355) comprendra " toute cette étendue ou compeau de terrain borné et limité comme suit : au nord est, partie par le canton de Doncaster, partie par le canton de Wexford, partie par le canton d'Abercrombie ; au sud-est, partie par le canton d'Abercrombie et partie par l'augmentation de la seigneurie de Mille Isles ; et à l'ouest, partie par le canton de Beresford, partie par le canton projeté de Howard, et partie par le canton de Wentworth. Commençant à un poteau et borne en pierre planté à la ligne extérieure sud-ouest du dit canton d'Abercrombie, et définissant l'angle le plus au nord de la dite augmentation de la seigneurie de Mille Isles et l'angle est de la dite étendue ou compeau de terrain ; de là, longeant la ligne nord-ouest de la dite augmentation de Mille Isles, astronomiquement sud-ouest, 617 chaînes et cinq chaînons, plus ou moins, jusqu'à un poteau ou borne en pierre planté à l'intersection de la ligne extérieure est du dit canton de Wentworth, et définissant l'angle le plus au sud de la dite étendue ou compeau de terrain ; de là, la longeant dite ligne extérieure est du canton de Wentworth, nord, 9 degrés est, 336 chaînes, 16 chaînons, plus ou moins, jusqu'à un poteau ou borne en pierre planté pour marquer l'angle le plus à l'est du dit canton de Wentworth et l'angle le plus au sud-ouest du canton de Howard ; de là longeant la ligne est du dit canton de Howard et en continuation le long de la ligne est du dit canton de Beresford, nord, 11 degrés 15 minutes est, 1024 chaînes, 84 chaînons, plus ou moins, jusqu'à un poteau et borne en pierre planté à l'intersection de la ligne extérieure sud-ouest du dit canton de Doncaster, et définissant l'angle le plus au nord de la dite étendue ou compeau de terrain ; de là, longeant ladite ligne extérieure sud-ouest de Doncaster, et en continuation le long de la ligne extérieure sud-ouest du dit canton de Wexford, sud, 45 degrés

est, 676 chaînes, 60 chaînons, plus ou moins, jusqu'à l'intersection de la ligne extérieure nord-ouest du dit canton d'Abercrombie, à un poteau et borne en pierre définissant l'angle le plus à l'est de la dite étendue ou compeau de terrain j de là, longeant la dite ligne extérieure nord" ouest du canton d'Abercrombie, sud, 45 degrés ouest, 300 chaînes, 52 chaînons, plus ou moins, jusqu'à un poteau et borne en pierre planté à l'angle le plus au nord-ouest du dit canton d'Abercrombie ; de là, longeant la ligne extérieure sud-ouest du dit canton d'Abercrombie, sud, 45 degrés est, 82 chaînes, plus ou moins, jusqu'au point de départ."

Organisé le i ° juillet 1855. Voir Dossier No. 1665, 85, Secrétariat Provincial.

Moins : cette partie comprise dans Ste-Agathe.

Moins : cette partie comprise dans Ste-Adèle, (44-45 V., c. 30.)

" Dans Morin, dit la géologie du Canada de 1863, la roche est composée d'une pâte felsdpatique à grains fins, d'un gris pourpre, blanchissant à l'air et renfermant des masses clivables de feldspath bleu lavande de plusieurs pouces de diamètre. Plusieurs de ces masses montrent un beau chatoiement vert jaunâtre et bleu foncé, et les mêmes teintes émanent quelquefois de certains points dans la pâte. Ces roches sont généralement massives, et il est parfois très difficile de trouver aucune marque de ces surfaces parallèles qui sont si souvent dans le gneiss à orthose. Les grandes masses clivables de labrodorite, cependant, aussi bien que l'hypersthène et l'ilménite qui se trouvent dans la roche, forment la plus grande partie des bandes qui paraissent être parallèles les unes aux autres j et des bandes grenatifères, pyroxéniques et micacées indiquent occasionnellement la même disposition."

Nous ne pouvons nous défendre d'une impression qui s'impose en voyant aujourd'hui St-Sauveur si prospère, en constatant les défrichements qui s'y sont faits et l'aisance qui y règne. Il y a quelque trente ans, alors que cette paroisse était naissante, on prenait pitié des colons qui s'y dirigeaient, la poche sur le dos et la hache au côté : c'était l'avoir de plusieurs d'entre eux. Aujourd'hui ils sont presque tous des cultivateurs indépendants, quelques-uns sont riches ; et leurs enfants sont établis à côté d'eux, avec chacun un lot de cent acres, quelquefois avec plusieurs de ces lots.

Ils jouissent de tous les bienfaits de l'organisation municipale qui offre aux citoyens une somme considérable de liberté.

Il faut que je parle d'une espièglerie de mon temps. Je n'y ai pas pris part, mais je suis tout de même coupable d'en avoir ri. C'est pourtant une affaire effrayante ! !

Il y avait alors, au petit village de St-Sauveur un farceur de marchand qui aimait à jouer des tours, mais des tours à faire tordre le cou...! Pendant les fêtes de... disons 1864, nous étions en promenade

à cet endroit lorsqu'il nous prit fantaisie d'aller avec ce diable de marchand, pour ne pas dire plus, chercher au grand village un voyage de paille. Quel plaisir de revenir sur ce meulon et de descendre la grande côte qui sépare les deux endroits ! Le marchand, à qui appartenait la traîne à bâtons, s'était bien galamment constitué le cocher et poliment avait donné les places d'honneur à ses invités. Il n'avait pas plutôt pris la côte que l'imbécile, puisqu'il faut parler net, mit le feu au voyage de paille, et lança son cheval au galop. L'histoire de faire tuer ses amis, tout simplement. Car, comme bien l'on pense, il fallut déguerpir, et sans les délais réservés par le code au plus gredin des locataires. Heureusement qu'une épaisse couche de neige permit aux excursionnistes de sauter à bas sans danger. Mais vous voyez d'ici l'équipage qu'emportait la bête, je devrais dire les deux. Heureusement, il faut le dire par charité, que ce ne fut qu'un feu de paille et que le \^nt l'éteignit avant son entière consommation. Et de rire à gorge déployée. Le pingre n'en fut pas quitte, car si je me rappelle bien, on lui fit payer quelque chose ! ! !

Mais continuons notre route. Il passe midi, et il faut aller camper à Ste- Agathe.

De St-Sauveur à Ste-Adèle la route est pittoresque. On parie beaucoup de la Suisse dont les montagnes, les vallées, les glaciers enchantent les voyageurs et font rêver les amoureux. C'est grandiose^ certes, et^'avoue que c'est le seul pays, avec Venise, que les illusions ne m'avaient pas fait entrevoir autrement que je l'ai vu à vingt-deux ans. Mais si nos montagnes du Nord étaient, comme celles de l'Helvétie, ornées de grands hôtels placés dans de beaux sites, près des lacs^ où les voyageurs trouveraient avec le logis pour leurs familles, des appareils de pêche, des embarcations, des bains, des montures pour faire des ascensions sur les pics qui dominent la plaine, des guides pour visiter les grottes, dont quelques-unes sont féeriques, enfin ce qui> pendant un séjour à la campagne, répond aux exigences des citadins en santé et surtout des malades, je ne doute pas qu'une foule de personnes s'y rendraient en villégiature. Et ce séjour, je le dis sans médire, serait souvent préférable à celui des bords de la mer où bien des personnes faibles vont grelotter une partie de l'été, tandis qu'un air calme et serein, conviendrait bien mieux à leurs faibles poumons ou à leurs bronches irrités. Ce que c'est que la confiance ! Il y a de bonnes âmes qui vont à la mer parceque leur médecin leur a dit que c'est salubre. Passe pour une première fois, elles en reviennent plus mal, mais elles y retournent tant qu'elles ne sont pas exténuées. Vous voyez des personnes dyspeptiques qui persistent à manger d'un met auquel leur estomac est rebelle, parceque leur médecin,qui a vu ça dans un livre, leur a dit qu'il leur convenait» Qu'on me permette donc une grosse malice : le chien et le chat sont plus intelligents; ils ne mangent plus de ce qui leur a fait mal une fois. Le bœuf qui se fait piquer par les moustiques s'approche de la fumée qui les éloigne ; le cheval fuit l'ombre pour rechercher l'endroit exposé au soleil, afin de se débarrasser des mouches qui le tracassent.

Quoiqu'il en soit il y a dans nos montagnes des séjours calmes où l'âme fatiguée peut respirer tranquillement loin des émanations fétides,où les poumons délicats peuvent se réconforter, où les constitutions débiles peuvent se tonifier, dans des bains d'air pur. Et, je n'en doute pas, la science fera découvrir des sources d'eaux minérales qui s'offrent depuis

longtemps à l'attention des valétudinaires. Et pourquoi le fer qui suinte des montagnes, et le souffre qui flotte sur nos mares d'eau n'auraient-ils pas été recueillis en dissolution par le suprême chimiste dans des réservoirs creusés au sein de son vaste laboratoire? Toutefois, tenez vous le pour dit, lecteurs et surtout lectrices que la- nature ou l'art a rendu rachitiques, scrofuleux, goutteux, rhumatisants ou etc., vous trouverez dans les Laurentides, comme dans les Alpes, et mieux qu'à Orchard Beach ou Cacouna, l'air pur, l'eau limpide, les délassements de la campagne, pourvu bien entendu, que vous n'y passiez pas partie de vos nuits à danser, jouer, boire ou manger. Contre ce régime, je vous en donne mon billet, aucun séjour ne tiendra... si ce n'est le séjour des morts où encore vous ne resterez qu'à condition de vous tenir tranquilles, enfin.

Pas nécessaire, jeunes garçons et jeunes filles, en allant là, dt déposer à la porte vos sentiments, vos amours. Non, non. Car dans ces grandes forêts aux chevelures si abondantes, dans ces montagnes aux formes si gracieuses, sur ces lacs profonds à la sérénité si candide, le cœur s'ouvre mieux, on rêve mieux à celle qui est belle comme la nature, à celui qui est fier et loyal comme ces bois de la colline couronnée de chênes et d'érables. Oui, il y a là de quoi répondre aux aspirations <i'âmes ardentes qui cherchent le beau et veulent se ressouvenir. Aussi .entonnions nous quelquefois, mes compagnons et moi, lorsque nous étions au sommet de ces collines parfumées, ce vieux soupir Normand bien connu de nos pères :

**J'ai vu les champs de l'Italie

Et Venise et ses gondoliers.

J'ai vu les champs de PHelvétie t j; Et ses chalets et ses glaciers.

: En saluant chaque patrie,

Je me disais : aucun séjour

N'est si heau que ma Normandie,

C'est le pays qui m'a donné le jour."

En voyant ces silencieux rochers abruptes que l'on aperçoit sur la route de Ste-Adèle et qui semblent attendre qu'on les fasse parler, je me suis demandé pourquoi on ne s'en servirait pas pour élever des monuments impérissables à la gloire de nos hommes éminents, de ceux qui ont travaillé au bonheur de leurs compatriotes et surtout de ces zélés apôtres de la colonisation ?

J'ai vu de ces pics qui se tiennent là debout, défiant les orages, et qui dans leur imposante majesté raconteraient merveilleusement les œuvres de nos bienfaiteurs. Ils nous rappeleraient ces grands orateurs Hurons ou Iroquois qui se levaient fièrement au milieu de

leur tribu pour chanter les faits d'armes des héros disparus. J'ai vu sur le flanc de ces grands fantômes cuirassés de granit, des blocs fièrement exposés et pouvant contenir en grosses lettres les noms bénis de nos Canadiens qui se sont sacrifiés pour l'avancement de la colonisation : les Morin, les Labelle, les Brassard, les Provost, et tant d'autres dont les noms resteront ensevelis si la reconnaissance publique ne les relève de l'oubli.

Cette route de St-Sauveur à Ste-Adèle, qui est à i8 milles de St- Jérôme, est très accidentée. Elle longe presque continuellement la rivière du Nord, qui reçoit quelques petits tributaires qu'on traverse sur de bons ponts municipaux. Plusieurs de ces cours d'eau font mouvoir des scieries. Nous avons admiré la force d'une turbine adaptée à plusieurs de ces moulins et qu'emploie un industriel de St-Jérôme, — Monsieur Honoré Matte, — pour utiliser les filets d'eau les plus insignifiants. Au moyen de cette turbine tout jet d'eau devient une puissance.

Ce monsieur Matte, il faut que j'en parle : ce n'est ni plus ni moins qu'un génie. Et quand je dis génie y qu'on le sache, j'entends appliquer à ce mot toute sa signification. Il est né en juin 1840, dans cette partie de St- Janvier qui était alors de St-Jérôme. Il a fait ses études à l'école des commissaires. A 14 ans il entrait en [apprentissage pour la carosserie, qu'il abandonnait à 27 ans, pour se livrer à la mécanique qu'il affectionnait d'une manière particulière. Les moulins à farine qu'a fait renouveler M. Godfroi La violette à St-Jérôme furent le théâtre de ses premiers travaux. Il mettait en pratique pendant le jour ce qu'il apprenait en théorie pendant la nuit. Aussi M. Laviolette, qui s'y connaissait, se plut-il à l'employer dans les constructions nombreuses qu'il fit à St-Jérôme et qui ont puissamment contribué au développement de l'industrie dans cette localité. " Je réussissais bien dans la pratique, m'écrivait lui-même M. Matte, à tel point que je commençais à me croire un homme de l'art. Je pouvais calculer la quantité d'eau qui s'écoulait dans une rivière en un temps donné ; mais figurez-vous mon désappointement, quand après une année d'un rude travail des bras et de l'esprit, je compris que j'étais un grand ignorant, tant j'apercevais de loin et de près des choses que j'ignorais. Croiriez-vous que je regrette presque ces belles illusions que je n'aurai probablement plus ?"

Quoiqu'il en soit Mr. Matte, qui a toujours eu pour défaut d'être trop modeste, est devenu indispensable pour le Nord. Il ne se construit plus une usine de quelque importance sans qu'il soit appelé à en faire les plans, à conduire les travaux. C'est lui qui a fait exécuter les plans de la manufacture de papier Rolland, dont la construction fait l'admiration des hommes de l'art, particulièrement de celui qui en a fait le dessin, lequel écrivait en 1885. '' I certify that M. Matte superintended and performed the work of the Rolland Paper Mills at St-Jérôme, P. Q., after

plans and spécification executed by myself, to my entire satisfaction, and I most cheerfully recommend him as a very compétent man and a first class millwright." E. D. Jones.

Ce Mr. Jones, qui demeure à Pittsfield, Mass, est considéré comme ayant fait le tracé des deux plus beaux mécanismes de l'Amérique du Nord : un aux Etats-Unis et celui de l'usine à papier Rolland. M. • Rolland a tellement confiance dans le génie de M. Matte qu'il lui a dernièrement confié les plans et l'exécution d'un nouveau jeu de machineries à être adaptées à sa grande usine.

Parmi les travaux nombreux que cet humble artisan a fait tout le monde admire le moulin Bisson à St-Jovite et le moulin du Nominingue. Ce sont deux petits chefs-d'œuvres de mécanique.

Qu'eût été cet homme s'il eut fait un cours d'étude qui lui eut permis d'équilibrer ses facultés et de donner à son esprit tout le développement dont il était susceptible ? Sans doute la gymnastique qu'il lui a fallu faire pour parvenir seul à un tel degré de perfection, a puissamment contribué à son succès, mais les études classiques sont aussi une gymnastique qui lui aurait permis de consulter les anciens, d'apprendre des notions de physique, de mathématique, tandis qu'il lui a fallu pour ainsi dire les deviner.

J'ai parié de cet homme modeste que tout le monde admire plus encore pour son humilité que pour son savoir. Mais je pourrais mentionner bien d'autres Canadiens qui, sans études, sans moyens, étonnent par la hardiesse de leur conception, et par l'habileté de leur exécution, et qui prouvent que notre population a des talents naturels extraordinaires. Les manufactures des Etats-Unis sont en grand nombre conduites par des Canadiens qui deviennent des contre-maîtres indispensables. En Canada, on a, dans toutes les branches d'industrie, des compatriotes sans éducation qui exécutent des ouvrages étonnants. Il n'y a qu'à voir agir nos Canadiens, les entendre parler, pour s'apercevoir qu'ils sont d'une nature supérieure. Il leur manque du capital, et disons-le, de rencouragement Je leurs compatriotes qui s'imaginent souvent qu'un ouvrage n'est bien fait que quand il l'est par un étranger. Pourtant la plupart du temps c'est un Canadien qui l'exécute en sous main.

Reprenons notre route vers Ste-Adèle. La rivière du Nord court à cet endroit à trav-ers monts et vallées et offre à chaque instant des changements subits. Tantôt elle se cache sous d'épais feuillages qui retombent des gros sapins de la rive, tantôt elle se révèle souriante aux caresses du soleil ; quelquefois elle gronde en fouettant les rochers qui emprisonnent sa taille, quelquefois elle lèche en murmurant les granits qui l'encadrent. A ce point de son cours, c'est une jeune fille à son adolescence qui sourit à l'avenir et qui murmure quand des obstacles gênent ses allures. Un feuillage à son corsage dérobe en partie

sa taille onduleuse. Elle fait la moue et sourit tour à tour ; elle charme plus par ses grâces naïves que par ses attraits empruntés. Son air reflète les objets qui l'entourent et la pureté de son teint laisse voir la limpidité de son âme. Elle s'avance timidement sur le sol accidenté de la vie sans se douter même du rôle qu'elle doit jouer et de la mission qu'elle doit accomplir.

Enfin nous arrivons à Ste-Adèle. C'est le soir, temps où les laboureurs reviennent des champs. On entend le bruit que font les pièces du collier et du harnais à chaque pas du cheval, que monte un paysan ou l'un de ses enfants. Il chante d'une voix tremblottante et nasillarde, un air du bon vieux temps où les ss et les tt ne font pas défaut. Je voudrais pouvoir noter l'air de quelques-unes de ces romances, pour les offrir au pubHc et les rendre impérissables. Il y en a qui sont un bijou du genre. Ceux qui ont entendu les paysans italiens roucouler leurs chansons amoureuses aux fenêtres de leurs dulcinées, sont forcés d'y reconnaître un trait de ressemblance avec les nôtres.

Je ne puis pourtant pas résister au désir d'en copier une dont je vous chanterai l'air quand je vous rencontrerai, et que j'ai entendu fredonner par un gars qui s'appelait Louis probablement.

C'est Aselie Campeau Ti reste par en haut.

Oh ! ce ann' ben bell' fille Vous la connaissez t-il.

• Par un dimanche au soir

P'ti Ouis s'en va la ouoir Et en ouvrant la porte Y d'mande comment a s'porte.

Bonsoir, mon Aselie' C'est y vrai qu'tu maries Avec le p'tit Charli Et qu'tu laisses là p'ti Ouis ?

Non, non, mon cher ti Ouis, C'est toutes des mentries, Si jamais j'sus mariée Ça s'ra ben avec toué.

Tirons le rideau

Autrefois le chemin qui conduisait au village de Ste-Adèle offrait une

montée d'un mille de long, depuis la ferme Morin jusqu'au sommet où est bâtie l'Eglise. C'était à échiner hommes et bêtes. Aussi les honnêtes gens qui y grimpaient avec une charge, commençaient-ils au bas à s'approvisionner d'une bonne dose de patience qui se dépensait quelquefois avant d'atteindre le demi échelon de ce calvaire.

On a maintenant pour se rendre au village, deux routes dont l'une détourne la montagne à gauche, et l'autre suit la rivière, en passant par la ferme qu'avait établie M. A. N. Morin, et aujourd'hui la propriété de M. Lachaine, fils du regretté Dr. Lachaine, l'un de nos hommes de mérite qui, par goût et par calcul en grande partie, mais aussi pour servir les intérêts de la colonisation dans une grande mesure, se sont étabHs loin des grands centres, au milieu des colons. Ils contribuèrent puissamment à encourager les pionniers par leur présence, leur instruction et leurs sacrifices. Cette route a été parachevée en 1883 du onzième rang de Morin, depuis le moulin Marier jusqu'au pont Fâche. Les travaux ont consisté en minage et enlèvement des cailloux.

Cette ferme Lachaine d'environ sept cents arpents de terre, qu'orne une jolie maison de campagne, contient d'excellents moulins à farine et à scie.

Ce coin du canton Morin offre bien des souvenirs à tous 'les Canadiens de cœur. Çà été le centre des opérations colonisatrices du Canadien le plus dévoué et le plus sincèrement ami de ses compatriotes.

C'est en effet M. Morin qui est le fondateur de la paroisse de Ste- Adèle, du nom de sa digne épouse Dlle Adèle Raymond. Mais son œuvre se fit sentir bien loin dans le Nord, car son grand cœur ne pou vait distinguer aucune paroisse, aucun canton, et il fut une providence pour tous ceux qui venaient lui demander secours et conseils. Il aimait à venir se réfugier dans ces montagnes et il faisait ses délices de quitter pour cette sauvage retraite les grandes villes où ses occupations de ministre, de juge ou de codificateur le retenaient longtemps. C'était son bonheur de venir s'asseoir au milieu des colons de Ste- Adèle qui tout pauvres qu'ils étaient, l'approchaient avec confiance. Qu'il est touchant d'entendre raconter ses traits de générosité, aussi humble que gracieuse. Son honnêteté excessive lui faisait récompenser avec largesse le moindre service rendu. La misère des premiers colons lui faisait verser à pleines mains même ce qui lui était nécessaire.

Monsieur Morin, l'honorable A. N. Morin, fut un grand homme d'état, mais aussi un saint dont nous voudrions voir la vie écrite en détail pour servir de modèle à nos hommes publics. Nous ne pouvons ici que soulever un coin du voile quUrecouvre la figure de cet homme de bien, de ce charitable citoyen, mais les parfums qui se dégagent des œuvres qui ornent son existence de dévouement, nous font savourer ce

qu'offrirait sa vie écrite dans un livre accessible à tous, comme elle l'est dans le cœur de ceux qui Font connu.

Un modeste monument a été érigé dans l'église de Ste-Adèle, à la mémoire de son bienfaiteur, mais ce n'est pas assez pour satisfaire la reconnaissance publique. Et nous avons intérêt à ce que nos enfants sachent ce que peut faire l'amour de son pays dans un cœur chrétien et catholique.

C'est dans cette maison qu'il avait fait bâtir, où il recevait les colons, et qui fut le théâtre de ses bienfaits les plus abondants, qu'il s'éteignit un soir, après une journée de grande charité, en grâce avec son Dieu dans le sein duquel il s'endormit paisiblement.

Ses cendres ne sont pas restées à Ste-Adèle. Son épouse, femme d'élite et de piété, ne pouvant supporter cette perte qu'à l'ombre des cloîtres, voulut qu'elles fussent transportées au monastère du Précieux Sang, à St-Hyacinthe,où elle-même est enfermée avec le souvenir de celui qu'elle a apprécié, et pour lequel elle croit devoir consacrer tout le reste de sa vie dans la douleur et les bonnes œuvres. Touchant spectacle de l'amour purifié par la religion et qui continue au delà de la tombe.

Pour moi d'autres pensées encore m'assiégeaient en passant près de cette maison de la ferme Morin, assise sur un monticule que baignent les rapides qui font mouvoir les moulins. C'est là que madame Lefebvre de Villemure, dans un âge encore tendre, s'est affaissée en donnant le jour à un enfant. Son mari était alors agent de M. Morin ; l'avenir était souriant pour ce jeune couple au seuil de l'existence. Qui aurait dit, lorsque j'allais passer partie de mes vacances dans cette maison champêtre, embellie par mon imagination de quinze ans, que la mort était embusquée près de ce séjour si tranquille, attendant une heure déjà marquée. Je passai là en retournant la tête pour voir longtemps à travers mes larmes ce toit où cette jeune mère a échangé sa vie pour celle de son enfant, et je priai sur la route assombrie qui conduit au village. On ne peut donc faire un pas sans se

heurter aux ossements des morts ! ! A peine éloigné de cette ferme

où sont morts l'hon. M. Morin, Madame de Villemure, M. le Dr Lachaine et sa sainte femme, en détournant le sentier qui contourne la montagne, j'aperçois une jolie résidence que baigne une coquette petite rivière se jetant à travers les roues d'un moulin à scie, dans la rivière du Nord. C'est la Rivière aux Mulets avec les dépendances qu'avait fait construire le lieutenant colonel A. B. Lavallée, notaire et agent des terres de la couronne. Encore un qui s'était plu à embellir d'une manière vraiment féerique cette résidence terrestre. Tout se prête à faire de ce lieu un oasis des plus poétiques, et les montagnes qui l'entourent, et les caprices de la rivière qui fourmille de poissons, et la fertilité du sol et les plantations devenues charmantes. Cependant M.

Lavallée, autre citoyen dévoué, après avoir quitté St-Jérôme pour venir dans les montagnes seconder les efforts de M. Morin, et se sacrifier pour la grande cause de la colonisation, a, aussi lui, pris le chemin du cimetière. Il lui a été donné d'apprécier la reconnaissance des amis de ce monde auxquels il avait pendant vingt ans donné la plus généreuse des hospitalités. Après avoir déplacé l'agence qu'on lui enleva les amis politiques l'abreuvèrent de promesses pendant dix ans; sa propriété, une des plus belles du Nord, appartient aujourd'hui à M. Jean-Baptiste Bohémier, marié à l'une des filles de M., le docteur Lachaine.

C'est bien le temps de dire avec le poète de Mâcon :

•'Revenez, revenez, O mes douces pensées. Laissez le vent gémir et le flot murmurer, Je veux rêver et non pleurer."

Le village Ste- Adèle, est adossé à une montagne élevée sur le sommet de laquelle s'est creusé un lac dont les bords en pente longue et douce l'encadrent régulièrement. C'est sur ce penchant que l'église est bâtie, et le village, dont les maisons placées en emphithéâtre bordent de larges et belles rues toujours sèches, s'étend jusqu'aux rives du Lac Rond.

L'église, qui a remplacé une chapelle temporaire, est l'une des plus jolies du Nord et par son site et par son architecture. La flèche de son clocher qui domine les montagnes environnantes est svelte et bien proportionnée.

Le premier curé résident a été le Rév. M. Dequoy.

La paroisse de Ste-Adèle a été érigée canoniquement par décret du i8 juillet 1854.

Elle comprend lo. les 9e, 10e et lie rangs du canton d'Abercrombie ; 2o. toute cette partie de la Côte St-Gabriel dans la continuation de la Seigneurie des Milles-Isles, à l'ouest de la rivière à Simon, qui n'est pas comprise dans la circonscription connue comme paroisse de St- Sauveur, la dite partie comprenant 9 lots ; 3o. la partie comprenant les le, 2e, 3e, 4e, 5e et 6e rangs du canton de Morin, qui se trouve dans le comté de Terrebonne, et les 10e et lie rangs du dit canton de Morin, depuis le No. 1 jusqu'au No. 25, tous deux inclusivement ; 4o. les 10 premiers lots des 11 rangs du canton de Wexford, dans le comté de Montcalm ; cette partie du canton de Wexford ne fait partie du comté de Terrebonne que pour les fins municipales seulement. (24 V., c. 29, S. 26. Sanctionné le 18 mai 1861.)

Le surplus de la partie du canton de Morin qui se trouve dans le comté de Terrebonne et le canton de Beresford, continue d'être annexé à la municipalité de la paroisse de Ste-Adèle. (Id., S. 26, Sub., Sec. 3.)

Moins cette partie comprise dans Ste-Agathe.

La population de cette paroisse en 1880 était de 1663 habitants tous catholiques.

A cette époque il y avait 29,940 acres de terres occupées ; 11,952 acres de terres améliorées ; 8,400 acres sous culture ; 3,481 acres en pâturage et 71 acres en jardinage.

Il y avait alors 12*7 acres cultivés en blé du printemps qui ont rapporté 961 boisseaux. On y a recueilli cette année là 1,173 boisseaux d'orge, 33,712 boisseaux d'avoine et 36 boisseaux de seigle ; 2,262 boisseaux de pois et fèves ; 10,910 boisseaux de sarrasin et 520 boisseaux de maïs. Cent vingt-cinq acres étaient affectés à la culture des patates dont le rendement a été de 11,728 boisseaux ; il y a été alors recueilli 882 boisseaux de navets et 498 boisseaux d'autres racines ; 2,159 acres étaient consacrés au foin qui a produit 1,873 tonneaux. La graine de mil et de trèfle a produit 617 boisseaux.

En voyant l'aspect de cette paroisse où il y a un bon hôtel, plusieurs marchands, le notaire J. Filiatrault, le Dr. Grignon, des industriels pour répondre aux besoins de la population, les résidences des habitants, la propreté de leurs fermes, non seulement nous sommes persuadés qu'ils vivent à l'aise, mais qu'ils ont reçu l'impulsion de personnes qui leur ont donné du goût, et l'intelligence de la culture.

Il n'y a rien comme l'exemple pour exercer une influence sur les habitants. Nos paysans ne Hsent pas ou lisent peu. Aujourd'hui pourtant tous fils ou filles de cultivateurs savent lire, mais ils n'aiment pas la lecture assez pour l'entendre ou la faire après des journées de fatigue ; et puis par une fausse économie ils ne veulent pas s'abonner à un journal d'agriculture. Pourtant aujourd'hui des revues sont à la portée de leurs bourses. A part les journaux spécialement consacrés à l'agriculture la plupart des publications quotidiennes ont une édition appropriée à leurs ressources. Pour un prix très modique ils pourraient acquérir des connaissances dont une seule leur rapporterait plus que le prix de leur abonnement. Mais ils ne veulent pas ou du moins la presque totalité d'entr'eux ne veut pas se soumettre à ce sacrifice.

Il y a d'ailleurs un préjugé parmi nos gens qui flatte singulièrement le manque d'énergie sous ce rapport, c'est que les livres n'apprennent rien à l'agriculteur et qu'il n'a besoin que de pratique. Ils pensent, où ils feignent de croire, qu'il y a bien plus d'avantage à tâtonner des années durant, ou à interroger son voisin pour apprendre à bien faire une chose, que de consulter un livre qui est le fruit des expériences d'un grand nombre d'hommes de savoir. La préca.ution qu'ont la plupart des savants d'écrire pour ne pas être compris, il est vrai, a considérablement contribué à décourager de braves laboureurs qui n'ont pas les données suffisantes pour comprendre le langage scientifique. Mais il y a des journaux et des livres qui sont à la portée de tous, et les hommes

de profession devraient se faire un devoir de les indiquer à leur coparoissiens.

Et puis il y a encore mieux à faire. C'est de prêcher d'exemple. Nos habitants croient à ce qu'ils voient. Il n'y a pas que nos canadiens qui imitent Saint-Thomas exigeant pour croire, de toucher aux plaies de son Maître. Il est raconté quelque part que Franklin, s'étant évertué inutilement à faire comprendre à ses compatriotes (des américains pourtant) que le plâtre avait un effet merveilleux sur les prairies artificielles, eut la fantaisie d'écrire au printemps sur une prairie en déclin et donnant sur le chemin passant : " Ceci est plâtré." Quand le foin commença à croître on distinguait parfaitement du chemin, et par la couleur plus foncée et par l'abondance de l'herbe, cette assertion qui était par ellemême une preuve de l'excellence du procédé.

Eh bien, nos habitants, soit par manque de temps, soit par fatigue, soit par répulsion ne lisent pas. Il faut faire comme Franklin : pratiquer au miheu d'eux, leur faire voir les résultats de telle ou telle culture, de tel ou tel procédé, de tel ou tel engrais. Et encore est-il qu'il faut leur pointer ces choses du doigt, car autrement ils ne les verront pas ou sembleront ne pas les voir. Voyez plutôt : tout le monde remarque bien dans une prairie, ou dans un champ de grains, des touffes plus fortes, plus foncées, plus élevées les unes que les autres ; et en examinant il est facile de constater qu'elles empruntent leur vigueur au voisinage d'une bouse, d'un peu de cendre, d'une carcasse, d'un os, de l'eau de savonnage, d'une corne, d'un sabot de cheval, etc. Et pourtant vous voyez à la porte des écuries se détériorer le fumier découvert, dont les gaz sont pompés par le soleil et dont le jus coule dans les fossés. Vous voyez fréquemment ou plutôt généralement se perdre les ossements, les déchets de cuisine, les eaux de vaisselle et de lavage, et les cendres de toute espèce. Il faut non seulement le dire à nos agriculteurs, mais leur faire comprendre que la terre engraissée produit deux, trois et quatre fois plus, et qu'une tomberée de fumier ou de cendre qui coûte vingt-cinq centins, doit rapporter cinquante, soixante-quinze centins ou une piastre.

La paroisse de Ste- Adèle a eu cet avantage de posséder des espèces de fermes modèles. L'hon. Mr. Morin s'appliquait particulièrement à faire cultiver ses terres d'une manière intelligente. Feu Mr. le Dr. Lachaine et son fils, qui lui a succédé, ont tenu leurs fermes avec un soin qui en a fait de véritables écoles. Il y avait autrefois dans cette paroisse Mr. Adolphe Marier, qui s'appliquait à mettre en pratique des données solides en agriculture. Mr. Lavallée tenait à utiliser de grandes connaissances en agriculture, en horticulture et en arboriculture. Il n'en faut pas plus pour donner à une paroisse de l'élan, et c'est ce qui a été fait, car dans leur manière de cultiver et dans la

tenue de leurs fermes, on voit que les habitants de Ste-Adèle ont mis à profit ces leçons. C'est toujours l'histoire d'un bon exemple donné, d'une bonne parole jetée. Tôt ou tard la bonne semence germe, donne du fruit et glorifie ceux qui l'ont ainsi propagée.

Un de ceux qui ont contribué à fonder Ste-Adèle est un homme d'un grand mérite. Encore un mort ! ! ! Je veux parler de feu Mr. Auguste LaBrie, fils du Dr. LaBrie, de St-Eustache, auteur d'un petit traité sur le droit constitutionnel.

Mr. A. Labrie avait autrefois tenu un magasin à St- Jérôme. Un grand esprit d'entreprise l'avait poussé dans un commerce que les événements n'ont pas favorisé. Il s'est alors courageusement lancé dans le Nord et là, avec une activité brûlante, il a établi à Ste-Adèle un comptoir et une perlasserie. Il a lutté contre la mauvaise fortune, il a de nouveau succombé, mais en laissant derrière lui l'exemple d'un citoyen dévoué, d'un grand ami de son pays et d'un sincère chrétien. Il a légué à ses enfants l'héritage d'un nom estimé et d'un courage admirable dans les revers. Et ce n'est pas peu.

Cette race d'hommes se perd malheureusement. Les caractères fortement trempés sont rares. Le bien-être dont nous jouissons nous amollit, il n'y a pas à le nier. Surtout dans les villes, où l'on ne voit plus clair avec une chandelle et même avec une lampe, où l'on fait bourrer son banc à l'église, on se décourage devant le moindre obstacle et l'on fléchit devant les grandes entreprises qui présentent des difiîcultés. Que sont les courages d'aujourd'hui comparés avec ceux de nos pères 1 Que de choses n'avons nous pas abandonnées faute d'énergie pour les conserver ! Depuis la poHtesse jusqu'aux pratiques religieuses, tout ce qui demande des sacrifices s'est envolé pour faire place à l'égoïsme et au scepticisme. On en est certes bien puni pourtant : les constitutions sont affaiblies, les santés délabrées, et la moindre maladie nous culbute. Notre égoïsme, qui étouffe l'esprit de^sacrifice et de charité, nous prépare cette ère arrivée dans notre mère-patrie et que décrivait ainsi un écrivain énergique :

" Voilà qu'après avoir essayé de tarir la source de ces dévouements sublimes qui s'envolaient comme des aigles ou des colombes à travers la barbarie, et portaient sous d'autres soleils les gloires du Christ, mariées aux gloires de la France, ils cherchent, dans les lointains des océans quelques vastes dépotoirs pour enterrer les vices et les flétrissures de la France divorcée avec le Christ."

Oui, on en arrivera là, car quiconque ne sait souffrir ne peut marcher avec le Crucifié et sans lui nulle œuvre n'est solide. Sans celui qui a dit : " Aimez- vous les uns les autres," il n'y a plus de lien social sérieux, plus de société possible.

Le canton Morin qui se trouvait ci-devant dans l'agence de Mr. A.

B. Lavallée est aujourd'hui dans celle de Mr. C. J. Marchand, dont la résidence est à Ste-Agathe des Monts.

En 1880 il y avait encore 8,281 acres de terres arpentées et en vente.

Le sol du canton Morin est généralement bon, mais en grande partie rocheux et montagneux. Nous avons vu ce que disent les savants de l'état géologique du canton Morin où se trouve Ste- Adèle. Aux yeux du vulgaire plusieurs des rochers qui contiennent des veines de différentes couleurs semblent contenir des minéraux précieux. La rouille coule dans plusieurs fossés et rougit le lit des petits ruisseaux, des feuillets de mica se voient en grand nombre et des métaux qui ressemblent à de l'argent luisent au soleil. Un jour viendra où ceux qui y auront passé regretteront de n'avoir pu découvrir les richesses que ces croûtes bouleversées contiennent.

A propos de métaux laissez moi vous raconter une histoire vraie. Il y a quelque quinze ans, un habitant vint au village St-Jérôme annoncer qu'il trouvait sur sa terre des grains jaunes qui ressemblaient à de l'or. Il avait l'air si naïf que les futés de l'endroit croyaient avoir affaire à un dindon qu'il convenait de plumer. De fait il faisait l'âne pour avoir de l'avoine. C'était de voir comme chacun le tiraillait pour se faire raconter à l'écart les merveilles qui se passaient sur cette propriété enchanteresse. Chacun lui faisait des propositions, mais tout bas. Malgré qu'il eut l'air de ne pas apprécier ces grains d'or à leur juste valeur, il était assez rusé pour faire semblant d'acquérir cette connaissance par l'envie que manifestaient les capitalistes d'acheter sa terre. Pour enlever la pièce il fallut former une société. Dans ce temps on ne connaissait pas les syndicats. Il fallait voir les participants chuchoter dans tous les coins, courir à la ville, faire analyser les grains d'or, et revenir à bride abattue se concerter pour acquérir cette Californie en germe. On ne dormait plus en certains quartiers, si l'on fermait l'œil c'était pour voir en rêve les millions sortir de la mine convoitée. On se défiait des amis et on se défiait l'un de l'autre. L'un des sociétaires était un ancien mineur de la Californie qui assurait aux autres que c'était de l'or tout pur ; l'autre avait été en cachette trouver un chimiste qui lui avait donné de grandes espérances et qui n'avait qu'un doute, c'était que l'or fût trop pur pour être à l'état naturel. Vous pouvez voir d'ici quels projets ces messieurs faisaient. Ils achetèrent donc ce pactole pour un prix qui laissait encore croire à la naïveté du vendeur, et ils se mirent en frais de ramasser la fortune qui passait si souriante en leur tendant les bras. Quand un beau matin on découvrit que ce coquin de vendeur avait fait répandre des grains d'or dans le sable d'un petit ruisseau par l'un de ses frères arrivant de Californie. Heureusement pour ce bandit, car c'en est un, il eut affaire à des hommes d'esprit, qui rirent bien de leur aventure et qui le laissèrent tranquille en retenant

les paiements qu'ils s'étaient engagés à bien faire, car ce n'était ni plus n^ moins qu'une obtention frauduleuse de valeur qui aurait pu envoyer mon prétendu âne dans les pâturages du pénitencier pour plusieurs années. Il faut avouer qu'un grand nombre s'y seraient laissés prendre, et s'il n'y en eut pas plus à St-Jérôme, c'est qu'il n'y en avait pas plus qui avaient alors des capitaux en disponibilité. Oh déboires de la fortune ! C'est bien le temps d'appliquer la fable : " Le Savatier et le Financier : "

Du moment qu'il gagna ce qui cause nos peines,

Le sommeil quitta son logis ;

Il eut pour hôtes les soucis,

Les soupçons, les alarmes vaines.

Tout le jour il avait l'œil au guet ; et la nuit,

Si quelque chat faisait du bruit.

Le chat prenait l'argent

Ce n'est pas la seule fois que St-Jérome ait été en émoi à propos de mines. La mine Larouche a failli, il y a bien des années, conduire son propriétaire d'alors dans une maison de santé, et il avait raison d'entretenir de grandes espérances, caries minéraux qui sortaient de cette mine avaient une apparence telle que plusieurs années après on y a fait des travaux considérables discontinués faute dé ressources. Des géologues sérieux ont donné de ces gisements un rapport favorable comme présentant un caractère de mine d'argent et d'or. De fait ce minerai avait un air de famille bien prononcé avec les précieux métaux.

Ces années dernières encore une mine de fer donna la fièvre à plusieurs hommes entreprenants qui commencèrent des travaux tout près du village. Tout le monde parlait 'de la mine de fer de St-Jérôme. Et certes, il y avait de quoi, car une mine de fer serait encore plus avantageuse qu'une mine d'argent par l'usage énorme que l'on fait de ce métal. Bref, c'est encore à exploiter. En attendant les gens feraient bien de se livrer à l'agriculture : c'est une source qui ne fait tourner la tête à personne, mais qui donne du pain à celui qui s'y livre avec bien moins d'inconvénients, dont un des plus sérieux est de créer des fortunes subites, d'emmener une agglomération de population soumise aux fluctuations du marché. Mais revenons à Ste-Adèle.

En traversant les rangs de cette paroisse on remarque dans quelques localités de véritables crétins, tels que j'en ai vus dans la vallée de Chamouny, en Suisse. Un des caractères distinctifs de cette infirmité est le goitre ou la grosse gorge, comme on dit vulgairement. Quelle est la cause de cette infortune ? Des médecins supposent (la supposition est la plus fréquente des méthodes) que ce désorde est dû à la

mauvaise qualité de l'eau. Quoiqu'il en soit, je vois dans les " Petites Lectures " publiées par la société de St-Vincent de Paul, à Paris, un petit article qui peut rendre service à la science et je le reproduis. Cela n'empêchera pas nos médecins de continuer à se servir de l'ellébore blanc, de la lambourde, du varec vésiculeux ou du zostère : — •

" Tout le monde connait la pénible infirmité, nommée goître, il a été constaté par plusieurs expériences qu'elle disparaît par le changement du climat.

" Une famille habitant le Chili et affectée de cette infirmité qui y fait de grands ravages, quitta ce pays sur l'avis des médecins, et s'embarqua pour la France ; la traversée dura 110 jours. Chemin faisant, les malades ne tardèrent pas à s'apercevoir que leurs tumeurs s'amoindrissaient ; elles avaient diminué de plus de moitié à l'arrivée du navire à Cherbourg. Quelques mois passés sur le continent suffirent pour la complète guérison, et depuis le mal n'a pas reparu.

" Le goître et le crétinisme régnent, on le sait, d'une manière terrible dans le Valais; en 1852, des habitants de cette contrée de la Suisse émigrèrent en Algérie pour y demander des terres à cultiver. Parmi eux il y avait un nombre si considérable de goitreux, que l'autorité crut devoir leur assigner un cercle particulier pour leur habitation, un an après leur établissement, le volume des tumeurs avait diminué ; en 1856 il n'y avait plus un seul malade. Voilà des faits aussi curieux que certains et qui peuvent fournir à la médecine un traitement facile pour une maladie redoutable qui traîne avec elle le rachitisme, le crétinisme, tout le hideux cortège des dégénérescences ; on pense même qu'il ne serait pas nécessaire d'aller chercher bien loin la guérison, et qu'il suffirait souvent de changer de localité."

Médecine indiquée, mettons nous en route pour Ste-Agathe. Pour s'y diriger on s'enfonce dans une • gorge profonde que semble avoir creusée la rivière du nord ; le chemin principal s'en éloigne à tort dans le Canton Morin pour s'en approcher ensuite dans le township de Beresford où est situé le village de Ste-Agathe. J'ai dit à tort, car en suivant la rivière, comme le fait la ligne tracée du chemin de fer, on exempterait des côtes parmi lesquelles il en est de formidables. L'une d'elle est remarquable et a été longtemps la terreur des colons. Elle s'appelle la " Montagne du Sauvage," parce qu'un sauvage Iroquois du nom de Commandeur s'y était établi il y a bien des années. Il avait bien choisi son site, le mâtin, car du haut de ce mont on toise dix lieues à la ronde, et la vue donne sur la rivière du Nord à l'endroit où elle se divise en plusieurs branches. C'était alors un lieu de délices pour les castors, les canards, les rats musqués, etc., la plaine d'alluvion autour des lacs que forme la rivière à cet endroit est d'une fertilité remarquable.

Cette " Montagne du sauvage " nous offre du côté du sud une montée de quelque vingt arpents rocailleuse, et tout à fait impraticable à des charges tant soit peu pesantes. L'honorable M. Beâubien, qui s'est préoccupé tout pendant son voyage de la possibilité de faire arriver un chemin de fer jusqu'au fin Nord, a constaté qu'il est facile de contourner cette effroyable montagne. Et la preuve, c'est qu'après l'avoir montée il faut la descendr^ De fait du côté du Nord où elle plonge à pic dans cette plaine qu'arrose la rivière, elle forme un vrai casse cou où le vertige prend. Cette " Montagne du sauvage " est vraiment un obstacle à la colonisation, et je suis sûr que plusieurs colons se sont découragés en la gravissant. Ecoutez, c'est sérieux, aussi, quand on voit les chevaux avec la moindre charge, s'arrêter à toutes les perches et quelquefois refuser d'avancer. Souvent le pauvre colon, qui amène quelques cents livres de provisions, est obligé d'en décharger une partie pour revenir la reprendre après avoir conduit l'autre au sommet. Il faut avoir une dose de courage plus qu'ordinaire, pour ne pas se désespérer. Cette muraille a beaucoup intrigué mon compagnon, Mr. Beâubien, et longtemps après il répétait qu'il fallait à tout prix trouver les moyens de dévier de cette voie. Aussi l'un de ses premiers soins a été de recommander au gouvernement de chercher un autre passage dans la gorge où coule la rivière. Je suis en lieu de croire que ses observations ont été prises en bonne part, car Mr. Bureau, employé du gouvernement, y a exploré le site et il a secondé les vues de Mr. Beâubien sur le changement du tracé.

En gravissant ces montagnes je me suis reporté en Italie, où toutes les villes sont perchées sur des élévations, qui leur permettaient de se défendre contre les villes voisines, toujours en guerre entre elles dans l'antiquité. Je me suis rappelé ces marches que l'on faisait le sac au dos, la giberne aux reins, la carabine sur l'épaule, le bidon au côté, sur ces routes chaudes des Etats Romains, et que le soir après 8 ou 10 lieues de marche, il nous fallait gravir l'une de ces montagnes pour aller caserner dans les couvents des moines de la localité ou le château fort de la garnison. Et je me faisais une réflexion : tous ces points de nos montagnes que la nature a élevés au-dessus de fossés profonds, sont de vraies fortifications que la nature a pris soin d'ériger. Cette chaîne des Laurentides, qui s'étend du golfe au lac Supérieur, offre des points stratégiques que l'art militaire pourrait utiliser à peu de frais. On fait de grandes dépenses pour former une milice. C'est un joli jeu et chacun sait conbien notre milice est effective. Moi j'ai rêvé des -colonies militaires. Et mon système est bien simple : vous, gouvernement, vous ouvrez un bureau de recrutement pour engager cent, cinq cents, mille jeunes gens, que vous retenez pour trois, quatre ou cinq ans, et vous les envoyez à une ferme que vous vous êtes réservée

dans un canton où s'élèvent des points naturels de stratégie. Là, vous avez un professeur expérimenté d'agriculture et un commandant de place avec le personnel d'officiers convenables, surtout un officier instructeur. Ces jeunes gens loin des villes, et par conséquent des dangers qui s'y rencontrent, seront occupés pendant certaines heures, à apprendre le métier des armes et, pendant certaines autres, l'agriculture. Ils construiront, avec le temps, des forts,;ides redoutes, qui rendront formidables ces travaux faits de longue main, en temps de paix, en vue de la guerre. Si vis paceni^ para bellum. Pour le prix que vous dépensez pour jouer au soldat, vous formerez des générations de jeunes gens agronomes et militaires, et vous rendrez le pays redoutable aux ennemis du dehors, contre lesquels il peut être appelé bientôt à résister, surtout quand il sera émancipé ; chose qui doit nécessairement arriver un jour ou l'autre, puisque les peuples, pas plus que les individus, ne sont destinés à vivre continuellement en tutelle ; et les progrès de notre pays, la sagesse de sa conduite, l'intelligence de ses affaires nous font présumer que bientôt il demandera poliment à sa tutrice de lui abandonner l'exercice de ses droits ; et quand l'heure de l'indépendance sonnera nous aurons avec ce système de colonies militaires une foule de jeunes citoyens, bons agriculteurs, apportant aux travaux des champs cet amour de la descipline, cet esprit d'ordre qu'acquiert le soldat, et qui au premier signal accoureront se ranger sous les drapeaux, soit comme soldats, soit comme officiers. On pourrait, outre l'équipement, la nourriture, le logement et la solde militaire, accorder aux élèves tant par heures passées aux travaux de la ferme, salaire qui leur serait payé à la fin de leur temps, et un octroi d'une certaine quantité d'acres de terres par chaque année d'engagem^ent. Et voilà tout.

Ce système bien dirigé donnerait au pays une armée, et de fait toute la population serait en quelques années composée de défenseurs de la patrie et de bons agriculteurs ; tout cela à assez bon marché, puisque s'ils sont bien conduits ils devront faire rapporter à la ferme plus que le nécessaire à leur entretien ; ils doteront le pays de fortifications, et cela sans compromettre leur avenir, puisque, après quelques années, ils seront et soldats et cultivateurs, ayant quelques économies en argent et en terrains, qui leur assureront une existence d'autant plus certaine qu'ils auront acquis des habitudes d'ordre et de descipline. Je sais bien que cette organisation n'est pas facile, mais elle est possible,, et le résultat serait si avantageux qu'il vaut bien la peine qu'on s'en occupe. Et après tout, la seule difficulté est de trouver une bonne tête. Pas nécessaire de commencer immédiatement en grand, on peut d'abord former un bataillon, puis un régiment.

Ce que l'on fait à St-Jean pour former les cadets n'est pas plus aisé que cela, et pourtant tout le monde s'accorde à dire qu'on y réussit

admirablement. Non seulement les hautes autorités militaires en sont contentes, mais les citoyens de St-Jean sont édifiés de voir la descipline de cette troupe de jeunes cadets. Ce qu'opère là le colonel d'Orsonnens, par une stricte mais juste discipline, peut se faire peut-être plus facilement sur une ferme. Surtout si l'on avait là un instructeur comme notre populaire colonel Labranche, et un maître d'armes comme l'ami Legault

Quoiqu'il en soit je jette cette idée que j'ai émise il y a vingt ans, à mon retour du service militaire en Italie, et elle sera probablement

encore vingt ans sans germer Ah ! si j'étais donc ministre de la

milice ! Pourtant ce ne sont pas les ressources qui ont manqué. Depuis dix ans le Parlement a voté pour la milice près de dix millions de piastres. Qu'en est-il résulté ? Chacun sait ça.

Nos militaires ne seraient pas pour cela millionnaires, mais ils pourraient chanter :

Dans le service de l'Autriche Le militaire n'est pas bien riche,

Chacun sait ça ; Mais quand la paye est trop légère On s'en contente, c'est la guerre

Qui la paiera.

Vive le vin, l'amour et le tabac ! l Voilà, voilà le refrain du bivouac. ) ^ ''

Quant à moi je continue ma route et j'arrive à Ste-Agathe-des-Monts.

Deux routes nous conduisent à Ste- Agathe. L'une, qui passe à l'ouest, aux fermes de Madame Dr. Larocque, c'est la plus ancienne. La nouvelle est maintenant la plus fréquentée et passe aux moulins de M. Adolphe Marier. Le voyageur qui traverse nos campagnes est souvent embarrassé sur le choix des routes à prendre pour se rendre à destination. Il s'engouffre souvent dans un chemin où il n'y a pas d'habitation, et il parcourt quelquefois de longues distances sans reconnaître qu'il a fait fausse route. Il me semble qu'il serait très à propos, de la part des conseils municipaux, d'indiquer, aux fourches de tous les chemins, l'endroit où ils conduisent et la distance à parcourir pour s'y rendre. Le code municipal. Article 519, autorise les conseils de comté à placer ainsi des poteaux indicateurs. D'ailleurs le coût en serait si minime, comparé aux avantages que le public en retirerait, que les municipalités devraient se presser de donner l'exemple dans cette voie.

Quoiqu'il en soit, nous avons pris la route Est que traverse la rivière du Nord ainsi que la décharge du lac des Sables. C'est sur cette décharge qu'est placé le moulin de M. Adolphe Marier dont je me plais à faire l'éloge. C'est un homme d'une grande intelligence et surtout d'un solide jugement. Il a fait preuve d'un rare dévouement à la cause de la colonisation. M. Marier jouit d'une réputation sans tache, et son honnêteté proverbiale lui a assuré l'estime et le respect de toute la population. Il aime les honnêtes gens, et il était sincèrement attaché à l'Hon. M. Morin, qui voyait en lui un homme d'une extrême droiture.

Quand je dis extrême^ c'est à dessein, et le fait de ne jamais revenir sur sa parole donnée, lui fit une fois une ennuyeuse affaire. C'est la seule tache que je lui connaisse dans sa vie ; mais la langue me démange trop pour résister à l'envie de raconter les incidents qui lui ont valu cette flétrissure.

M. Marier est un grand pêcheur devant l'Eternel. De fait, MM. Lavallée, Lachaîne et Marier étaient considérés dans le Nord comme les plus passionnés amateurs de pêche et de chasse qu'il y ait eu dans les temps modernes. Ils s'étaient livrés à la pêche quand ce n'était pas

péché de pêcher et quand on ne chassait pas ceux qui chassaient en n'importe quelle saison de l'année. Mais la loi vint, et un inspecteur de pêche, pour donner signe de vie, dût faire respecter la dura lex sed lex, qui consistait à prohiber la capture de la truite depuis le ler octobre jusqu'au 31 décembre.

L'épreuve était rude, la tentation forte, surtout au temps où cette truite des lacs est la plus succulente, et la plus facile à prendre. On comprend aussi que l'appréciation s'en fit en raison de la défense. Le bon M. Marier n'y put tenir : ^

La faim, l'occasion, l'herbe tendre et, je pense, Quelque diable aussi le poussant.

Mais le cerbère du gouvernement était là, l'œil au guet. Et un employé du gouvernement fédéral, encore ! Pour une truite, mais une belle, dame ! capturée à contretemps, le grand pêcheur fut pris et amené devant le juge, et condamné à $20 d'amende ou un mois de prison dans la geôle du district de Terrebonne. " Eh, bien ! j'irai en prison," s'est dit M. Marier, dans un moment d'exaspération. La parole était donnée. La réflexion arriva : il reconnut qu'il avait eu tort d'avoir fait cette promesse ; mais c'était fait et il se croyait obligé de ne pas revenir sur ce qu'il avait dit. Il fit son mois de prison. Voilà le caractère de l'homme, parlant peu ; mais une fois la résolution prise, il l'exécute à la lettre.

Il faut tout dire : peut-être ne se figurait-il pas ce qu'était l'incarcération. Il avait été autrefois un prisonnier d'état. Il s'en faisait gloire. Et cet emprisonnement qu'il subit avec les bons lurons de 37-38 lui miroitait à la mémoire comme l'époque poétique de sa vie. Toujours est-il qu'il se rendit tranquillement entre les quatre murs de la prison de Ste-Scholastique et il y fit son mois. Il faut l'entendre raconter ses ennuis pendant ces trente longs jours de consignation.

Cet homme tenait à honneur de ne jamais revenir sur sa parole. Il faut avouer que c'est ennuyeux par fois, et la plus saine doctrine la représente un peu plus flexible. Quoiqu'il en soit, nous n'avons pas cru dégénérer en saluant en passant ce grand coupable du meurtre de quelques truites gloutonnes, mordant à l'appât en un jour d'abstinence.

Nous nous dirigeons vers le village de Ste-Agathe, à 30 milles de la paroisse de St-Jérôme, dont elle est une des plus jolies filles. Comme toutes les paroisses que nous avons traversées, celle-ci a eu pour noyau principal des colons venus de St-Jérôme. Plusieurs raisons ont contribué à cela, et la proximité des lieux, et le courage de ses habitants initiés à la vie de défricheurs ou de voyageurs, et l'encouragement des curés qui se sont succédés à St-Jérôme et surtout de M. Labelle, qui a fait de la colonisation du Nord une question d'état.

Le village Ste-Agathe des Monts est placé en amphithéâtre sur le bord du grand Lac des Sables dans le troisième rang du Canton de Beresford. L'aspect en est ravissant ; au soleil levant d'un beau jour d'été, alors que les vapeurs du lac se dissipent et que surgissent les bords enchanteurs de cette nappe d'eau et les pointes qui s'y av.ancent, vraiment je n'ai jamais rien vu de plus poétique ni sur les bords du lac de Genève, ni sur le lac d'Albano.

L'église, qui est un petit bijou de style et d'ornementation, est sur un large terrain donné par le regretté M. le Dr L. E. LaRoque, qui était le frère de Mgr Joseph LaRoque, évêque de Germanicopolis. Il avait sacrifié une partie de son temps et de sa fortune au succès de cet étabhssement. Il y a mis l'énergie qu'il mettait en tout ce qu'il entreprenait. Il fut l'un des bienfaiteurs de la localité, où il s'est empressé de faire bâtir un moulin pour le bénéfice des colons qui devaient venir après lui. Son nom est béni de tous et gravé dans le cœur des paroissiens, en attendant qu'il soit gravé sur le marbre de l'égHse pour laquelle il s'est montré d'une grande générosité.

M. le Dr LaRoque a laissé à sa mort plusieurs propriétés, entr'autres cette magnifique pointe de laquelle a été détaché le terrain de l'église, €t une ferme à deux milles du Village.

La paroisse de Ste-Agathe a été érigée canoniquement par décret du 4 mars 18V5, et civilement par proclamation du 17 août de la même année. Elle comprend lo. tout le canton de Beresford, 2o. les 7e, 8« et 9e rangs du canton de Morin, et dans les 10e et lie rangs du même canton tous les lots depuis le No. 26 inclusivement, jusqu'à la ligne du susdit canton de Beresford, 3o. les 8 premiers lots dans tous les rangs du canton de Doncaster ; et la dite paroisse est bornée au nord et au nord-ouest, par le canton d'Archambault ; au sud, par le canton de Howard ; à l'ouest, par les cantons de Wolfe et Howard ; au nord-est par le lot No. 9 dans tous les rangs du canton de Doncaster ; enfin, au sud-est, partie par le canton de Wexford, partie par le lot No. 25 des IQe et lie rangs du canton Morin et partie par le 6e rang du dit canton Morin.

A cette époque 123 acres de terre étaient consacrés à la culture du blé qui a produit 1,026 boisseaux. On a récolté 977 boisseaux d'orge, 25,602 boisseaux d'avoine ; 246 boisseaux de seigle, 1,419 boisseaux de pois et de fèves ; 15,964 boisseaux de sarrasin ; 154 boisseaux de maïs. On y avait consacré 91 acres à la culture des patates qui ont produit 13,408 boisseaux. On y a récolté 593 boisseaux de navets et 17 boisseaux d'autres racines ; 1,939 acres ont été mis en foin dont la quantité récoltée a été de 1,355 tonneaux. On y a récolté 1,551 boisseaux de graines de mil et de trèfle.

Nous arrivâmes à Ste-Agathe à la soirée, alors que les quinquets s'alla-

maient successivement, suivant le besoin ; à la campagne les gens veillent en partie aux portes, pendant ces soirées chaudes d'été où l'air est insupportable sous les mansardes, tandis qu'on respire avec tant d'aise sur les perrons ou même sur la renouée des devants de portes.

Quelques-uns passent des soirées entières sans allumer de chandelles, soit par économie, soit par agrément. De fait il y a un certain charme à passer la soirée sous les lustres du firmament, surtout quand la grande lampe du ciel répand sa lumière argentée. Les enfants même en apprécient les faveurs :

— Quelle est-ce que t'aime mieux, toi, Toto, la lune ou le soleil? — Va-t-en donc avec ton soleil qui n'éclaire que quand il fait clair. Parlez-moi de la lune, elle, elle éclaire quand il fait noir.

Eh ! oui, elle éclaire quand il fait noir, et dans les montagnes qu'elle illumine d'un côté pour laisser l'autre dans l'ombre, et dans les grands lacs où elle se mire, elle a l'air de rendre plus de services que le soleil. Quel tableau que celui d'un village assis sur le versant d'une colline, les pieds baignés par l'onde d'une nappe d'eau, le dos appuyé sur une haute montagne, la tête couronnée du clocher de l'église, le tout illuminé des lueurs des étoiles et de la lune ! Personne ne reste insensible à ces spectacles si souvent répétés, mais toujours beaux. Aussi poussions-nous une exclamation les uns après les autres : Ah ! que c'est beau ! !

Ste-Agathe a son notaire résident, M. Labelle, ci-devant de St- Joseph du Lac ; un médecin, M. le Dr Olivier, fils de feu M. le juge OHvier, de Joliette ; plusieurs marchands importants et plusieurs industriels : cordonniers, menuisiers, forgerons, etc.; le village possède deux bons hôtels. Nous mîmes nos chevaux à l'un d'eux, (Hôtel Chalifour) et nous logeâmes à l'hôtel tenu par M. Amable Godon, à environ un arpent du lac, sur la rue principale qui passe devant l'égHse. C'est une assez vaste maison à un étage et mansarde, munie de la grande enseigne traditionnelle, en français celle-ci. Au lieu de ^' Godon Hôtel ", on y Ht " Hôtel Godon." Et puis sur la porte la légende légale : Licencié pour la ve?îte des boissons enivrantes.

Ainsi gare à vous. On y distribue de la boisson, mais soyez rassurés, car c'est sans cachette, par conséquent tout doit s'y passer suivant la loi, qui oblige le licencié à inscrire ces mots consolants. Ce n'est pas dit, mais ici on loge à pieds et à cheval, et l'on y mange bien : bonne viande, excellent pain, œufs frais, bon thé. Les Hts sont moelleux, trop même pour ceux qui ont été militaires et qui dorment mal sur la plume. Le service est aussi bien fait qu'on peut le désirer dans ces endroits. L'hôtelier est un brave homme qui n'est pas né dans le métier et qui n'en a pas les roueries. Aussi traite-t-il les voyageurs comme des amis. C'est peut-être un tort aux yeux de ceux qui

veulent rester à l'écart. Il a l'air de se payer plus de bon temps que sa digne femme qui se donne une peine énorme pour satisfaire ses hôtes.

M. Godon a avec lui son père et sa mère, vieillards qui ont célébré leurs noces d'or, il y a quelques années, et qui sont encore vigoureux. Ce sont deux types parfaits de canayens pur sang. Le père Godon est l'un des premiers colons de Ste-Agathe, après avoir été l'un des premiers de St-Jérôme. Il faut en parler au long, car c'est le caractère national parfait qui se révèle dans ce type, petit de taille, à la mine réjouie, à la figure franche et narquoise. Il est d'une foi à renverser les montagnes, et de fait s'il n'en a pas renversé il en a défriché plusieurs. Aussi ne badinez pas avec le père Godon en matière de religion. Ses arguments ne sont pas longs. Il croit en toutes les vérités de son catéchisme pour deux raisons, parce que son curé le lui a appris, et qu'il s'en est toujours trouvé bien. Mais, il faut le dire, il croit à bien des choses qui ne sont pas même croyables. Il a travaillé toute sa vie, pour établir une famille de dix enfants, qui lui ont toujours été respectueux. Aujourd'hui ils entourent sa vieillesse de soins et il jouit d'une grande consolation dans l'amour de ses enfants et dans la prière. Aussi les chapelets, ça roule avec le père et la mère Godon. Cependant ils sont de la doctrine de St-François de Salles, qui disait qu'un saint triste fait un bien triste saint. Ils aiment à s'amuser. Rien ne leur fait plus plaisir encore que d'assister à un fricot ou à une noce, où le père Godon danse encore sa gigue et bat l'aile de pigeon. Par exemple, pour faire merveille il faut qu'il danse sur ses chaussons. Et après une soirée de travail comme de plaisir, oh ! la prière et le chapelet. Il faut entendre les recommandations qui suivent les cinq dizaines. Et c'est pour Pierre qui est absent, et c'est pour ce pauvre petit Paul qui est dans ses travaux, et c'est pour Josephte qui va se marier, en seule fin qu'elle ait un bon mari, et c'est pour Marguerite, en seule fin de conserver le sien toujours bon. Un Pater Ave pour que la Ste Vierge continue à être notre bonne mère, et un autre Pater Ave pour que le diable reste dans l'enfer. Ainsi de suite. Vous croyez que je plaisante. Eh bien,non, j'ai déjà assisté à la récitation des prières de la mère Godon, et il faut se pénétrer de toute la profonde philosophie que comporte ces recommandations sympathiques pour s'empêcher de pouffer de rire. C'est avec cette foi que ces gens ont élevé et très bien élevé leurs enfants. Aussi tous jouissent de l'estime publique, et sont d'une honnêteté remarquable.

Il y avait pourtant trois grands vices que se partageaint les époux Godon. Ils fument tous deux, mais comme c'est devenu une habitude il parait que le confesseur leur a dit qu'ils peuvent se préparer à la mort sans cesser de tirer quelques touches. Aussi

ne s'en corrigent-ils pas. Un autre crime du père Godon, dont il s'est corrigé... faute d'occasion... c'est qu'il s'excitait dans les élections. Ecoutez, moi je l'ai vu à 70 ans faire appel au meilleur -de ceux qui insultaient son candidat. C'était comme si on avait insulté sa religion. Et de fait il était tellement ferme dans sa foi politique qu'il en faisait une religion. On ne m'accusera pas ici de faire de la politique, car je ne me rappelle même plus de quel côté il était,

tout de même, je l'ai vu bien excité. Heureusement que ça ne

durait pas. Et les poignées de mains succédaient vite aux coups de poings.

Je parle d'un troisième défaut, et malgré mon scrupule à le dévoiler il faut pourtant que j'en parle, tant il est vrai que " des femmes et des chevaux il n'en est point sans défauts ", car celui-ci n'a été partagé que par la mère Godon. Voyons lecteurs, pardonnez-moi cette médisance je vais vous le dévoiler : c'est... c'est la propreté. Je ne ris pas^ c'est chez cette femme un véritable défaut, comme le scrupule en religion, quoi ! Elle persécute tout le monde pour un grain de poussière. On ne peut marcher sans qu'elle soit derrière nous avec un balai à la main pour essuyer nos traces; si elle va en voiture, elle a imlinge pour épousseter le siège. Elle s'appelle Angélique et le père s'appelle Antoine. Quand vous voyez le père Antoine, non loin est la mère Lilique, qui lui fait toujours des recommandations : fais donc attention, Antoine, tu ne vois donc pas que tu as marché dans la boue ; ôte donc ces grains de mil qu'il y a sur ta bougrine, je n'peux pas m'imaginer que t'aies été soigner les garrettes avec. Bigre ! Antoine, je m'en vais te prêter mon parapluie, mais j't'avertis, s'il mouille tâche de rentrer quelque part pour ne pas l'abimer

...Quand je vous le disais que c'est un vice !

Tout de même le temps semble leur être laissé pour expier leurs fautes. Ils ont bien mérité cette faveur. Jamais cœur ne fut plus généreux. Avant qu'il y eût un hôtel à Ste-Agathe ce sont eux qui retiraient les étrangers ; avant qu'il y eut un presbytère c'est chez eux que descendait l'Evêque dans sa visite pastorale ; ils n'ont jamais manqué la messe les jours d'obligation, et l'on n'a jamais refusé l'hospitalité dans cette maison bénie, où le pauvre comme le riche trouvait le pain de l'amitié, la franche bonne humeur.

Mais, direz-vous, lecteurs, vous connaissez bien des détails sur la vie du père Godon et de sa vieille. Je m'en vais vous dire un secret : ce vieillard, c'est mon oncle, et cette vieille femme,, c'est ma tante, et j'en suis fier. Ils ont combattu vaillamment sur le champ agricole ; ils n'ont tué personne, c'est vrai ; mais ils ont donné la vie à dix enfants et une centaine de petits enfants leur doivent l'existence. Ils ont abattu la forêt qui s'opposait à la culture, ils ont arraché les souches qui arrê-

taient le soc de la charrue ; ils ont contribué à faire vivre plusieurs de leurs compatriotes ; ils ont élevé leur famille dans l'amour du Seigneur, et ceux-là, j'en suis sûr, seront appelés " Enfants de Dieu ".

Les maisons du village de Ste-Agathe sont généralement spacieuses et d'une propreté qui est d'ailleurs le cachet caractéristique des. habitatations canadiennes. Elles sont, dans les campagnes, pour la plupart blanchies à la chaux, et, dans les villages, lambrissées en petites planches posées en déclin. La forme des maisons est toujours la même : c'est la forme carrée ou oblongue avec toit à pic, qui a bien sa raison d'être à cause de la neige. Toutefois, j'aimerais à voir adopter le genre d'architecture en vogue aux Etats-Unis. Rien n'est plus coquet que ces petits cottages à ailes, aux fenêtres capricieuses avec véranda et campanile. Les balcons, les portiques, les galeries, les châssis en saillie y sont à profusion et donnent, par la peinture variée qui les recouvre, un aspect tout-à-fait plaisant. Il y a des pubHcations illustrées qui donnent une foule de plans variés faciles à exécuter et que le conseil de chaque municipalité pourrait se procurer pour les communiquer aux contribuables.

On a eu la précaution à Ste-Agathe de tracer les rues très larges, ce -qui permet de faire des plantations et d'embellir ainsi la devanture des propriétés. D'ailleurs la santé n'a qu'à y gagner. C'est le grand tort de nos anciens villages d'être construits contrairement aux règles du bon goût, de l'hygiène et de la sécurité. Car que le feu prenne donc dans l'une de ces maisons de bois qui sont presque toutes appuyées les unes sur les autres. Chaque conseil de village et de ville devrait avoir un officier chargé de faire le tracé des rues, d'indiquer à chaque propriétaire qui veut bâtir la distance à observer des bâtiments voisins. Mais il y a une mesure qui ne manquera pas, je l'espère, d'être observée, ce sera d'obliger les constructeurs à se servir d'une préparation qui sera bientôt lancée sur le marché canadien et qui s'appelle " ignifuge ". L'ignifuge est une composition chimique qui peut se mettre dans l'eau, dans le vernis, dans la peinture, et qui a la propriété de rendre les objets ininflammables. Cette invention a aussi la propriété •d'éteindre le feu. Vraiment les conseillers qui peuvent ainsi par un règlement prévenir les conflagrations, seraient sans excuse s'ils ne le faisaient pas.

Le village de Ste-Agathe est pourvu d'un aqueduc qui verse dans chaque habitation une eau abondante et limpide.

Le lac des Sables, ,^ur les bords duquel le village est bâti, s'étend dans les 2e, 3e et 4e rangs de Beresford. Il était autrefois bien poissonneux, en truites surtout. Il est presqu'épuisé aujourd'hui. Cependant on y prend encore de belles pièces. C'est tout de même bien agréable pour une localité, d'avoir, à la porte, un étang de quelque dix milles

de circonférence, où l'on peut mettre la ligne et sentir mordre à l'appât, quand même on ne prend rien. Ça me rappelle une farce. Un de ces enragés pêcheurs était depuis quelques heures vBur le bord de l'eau à plonger et tirer sa ligne sans prendre un traître mulet. Un observateur, agacé de tant de patience, lui crie : " Voilà une heure que je vous regarde pêcher, il faut que vous soyiez bien sot de rester si longtemps sans rien prendre." ''Je vous trouve bien plus sot, moi, répondit-il, de me regarder faire si longtemps sans espérance de ne rien prendre."

Des deux le plus crétin était bien, en effet, celui qui regardait bêtement faire l'autre.

La décharge du lac des Sables est assez abondante pour faire mouvoir plusieurs moulins. C'est sur son cours, qui se jette dans la rivière du Nord, qu'est bâti le moulin du Dr Larocque, le premier de la localité, et ce sont ses eaux qui alimentent les écluses du moulin Marier.

Le lac des Sables est tout à fait irrégulier et présente l'aspect d'une ancre de navire.

Du lac des Sables on communique par une route assez avantageuse au lac Morin, connu sous le nom de lac Manitou, situé à une couple de lieues du village Ste- Agathe, dans les 2^, ^e, 4e et 5^ rangs de Beresford ; mais il atteint par une de ses pointes le canton de Wolfe. L'aspect de ce lac Morin est ravissant, parsemé qu'il est d'îles verdoyantes.- Il est peuplé d'une quantité considérable de poissons, surtout de truites saumonnées. Il se charge par un petit lac qui le domine à quelque dix arpents de distance. Dans cette charge, suffisante pour faire mouvoir une usine, monte une quantité si considérable de carpes, le printemps, qu'on les prend à pleins sacs.

Les bords du lac Morin Font en amphithéâtre et les eaux en sont tellement limpides qu'on peut voir, à l'automne, frayer le poisson et surtout la truite, qui ne semble pas intimidée qu'on l'observe. Ceux qui ne sont pas initiés aux mœurs de ces poissons, seront bien aise de connaître comment la Providence a pourvu au mode de reproduction de ces malacoptérygiens abdominaux. Quand vient le temps du frai, la truite ne mord pas. Elle se tient sur les bords du lac, se frottant le ventre sur le sable de la grève. Les mâles par cette opération jette leur semence et les femelles leurs œufs qui deviennent fécondés par le contact. Il y a une grande quantité de ces œufs que le courant entraîne et qui ne peuvent être fertiUsés. Et voilà pourquoi l'instinct de ces poissons les conduit dans les eaux calmes. C'est en prévision de cette perte considérable que subissent les produits de la femelle qu'ils sont si nombreux et que chacune d'elle en jette des milliers. Admirable sagesse de Celui qui fait porter par les vents la semence des fleurs sur les étamines d'une autre fleur et la rend ainsi fertile. Cette sagesse est suffisante pour émerveiller les esprits observateurs et les engager à

bénir la Providence, qui ne peut nous oublier dans la distribution de ses bienfaits, nous pour qui toutes ces merveilles ont été faites.

Il y a dans ces lacs d|s richesses immenses qui ne sont pas exploitées. Tout le monde connaît le goût exquis de la truite. De fait on la paie très cher sur nos marchés, et elle remplace avantageusement le saumon. Elle appartient au 2^ ordre des poissons osseux, comme le saumon, que l'on rencontre en grandes troupes, principalement à l'embouchure des fleuves, dans laquelle il entre pour y déposer ses œufs. Et pourtant il se fait ici un commerce de truites très limité. C'est à peine si l'on rencontre de temps en temps sur nos halles notre truite des lacs. Pourquoi ne ferait on pas comme aux Etats-Unis, où l'on élève ce poisson ? C'est facile, car les œufs et le sperme peuvent s'en transporter à de grandes distances. Voici en résumé le mode des opérations nécessaires à la reproduction : on ménage trois étangs qui communiquent l'un à l'autre, et ce afin de suivre un système de rotation. On transporte cette année dans l'un des étangs les œufs et la semence. Lorsqu'ils sont éclos on transporte ce frai dans le second étang, afin de laisser libre le premier où, au temps de la ponte, on mettra de nouveaux germes. La troisième année l'on fait émigrer dans le troisième étang le frai du second, qu'on vend à la fin de l'année, pour faire place à celui du second, et ainsi de suite.

La raison pour laquelle on ne laisse pas le frai d'une année avec celui de l'année précédente, c'est que la truite est Carnivore, comme presque tous les poissons qui se dévorent entr'eux. On calcule qu'une truite de trois ans est bonne pour le marché.

Il y a parait-il de ces établissements aux Etats-Unis qui accordent aux actionnaires de forts bénéfices. Au Canada le gouvernement a entrepris de peupler plusieurs de nos rivières de saumons en y transportant des œufs fécondés. Un de mes amis, M. Adélard Dorion, a tenté de faire ces années dernières un commerce de truites, non pas en les élevant, mais en les péchant dans des lacs dont il avait obtenu la location, et en les exportant. Je ne crois pas qu'il continue aujourd'hui cette industrie, et je ne sais à quelle cause attribuer la cessation de ses opérations. Dans tous les cas il aura eu le mérite d'avoir tenté un commerce très rationnel, et d'avoir donné l'idée à d'autres qui pourront en faire bénéficier le commerce de notre pays.

Les bords du lac Morin, ci-devant couverts de très riches érabliéres et en partie aujourd'hui défrichés, ont été exploités en premier lieu par M. Pierre Bohémier, fils de M. Jean Marie Bohémier, et de dame Marthe Testard de Montigny; de Ste-Anne des Plaines.

Ce jeune homme n'avait que vingt ans quand, au sortir du collège de Terrebonne, il se dirigea sçul, à travers la forêt, vers le nord, pour aller ouvrir un établissement sur les bords du lac Morin. Inutile de

dire les privations, les ennuis, les sacrifices qu'il endura. Mais aujourd'hui il a là une des plus belles fermes du nord, comprenant cinq cents acres de terre, dont cent sont en bon état de culture. M. Bohémier a été pour la paroisse de Ste- Agathe, où il est établi depuis vingt-cinq ans, une bénédiction par son éducation, son dévouement et ses conseils. Il a occupé les principales charges qui lui ont été confiées avec un grand esprit de justice, et surtout celle de Maire qu'il conserva pendant plusieurs années. Est-ce mission ? Est-ce fièvre ? M. Bohémier a mis ces propriétés de Ste-Agathe en vente pour aller ouvrir d'autres établissements sur la Lièvre et la Kiamica.

Il y a environ 25 ans, (mon Dieu qu'il y a déjà longtemps !) alors que j'étais étudiant, j'étais en vacance chez ce M. Bohémier. Et je fus apitoyé sur le sort de ces pauvres colons qui l'environnaient. Une chaumière mal jointe les abritait à peine, leur nourriture consistait presque exclusivement en patates et en galettes de sarrasin. Encore fallait-il qu'ils allassent au loin faire moudre leur grain. Et pourtant ils travaillaient tout le jour, sous le feu d'un soleil tropical, et quelquefois la pluie traversait leurs hardes qu'ils ne pouvaient faire sécher faute de change. Je les plaignais tout haut, lorsque ce brave M. Bohémier me fit la réflexion qu'ils étaient bien plus heureux que lui. En effet, me dit-il, tandis que je me livre aux soucis pour réussir dans mes travaux, eux se livrent au plaisir, et, presque tous les soirs, lorsque je me torture l'esprit pour calculer ou tirer des plans, ils s'assemblent chez l'un d'eux et ils dansent au son du violon de la côte. C'était à la lettre, car le soir même il y

avait réunion à la porte d'une cabane, et zing zing zing Nous

entendions au loin les frons frons frons du violon et les éclats de rire des convives. Leurs amusements me paraissaient bien innocents et, je le suppose, ils suivaient les conseils du bon curé du village.

Aux vignes dans les vendanges,

Aux champs pendant les moissons,

De Dieu chantez les louanges

Il sourit à vos chansons.

Quand le plaisir dans la plaine ^

Le soir vous appellera,

Dansez gaiement sous le vieux chêne ) ^ •

Et le bon Dieu vous bénira. )

Ce fait est une preuve de plus que le bonheur n'est pas toujours où on le croit, et qu'il ne s'achète pas.

Quoiqu'il en soit je prédis à Ste-Agathe, dont le lac Morin fait partie, un avenir prospère, et par l'excellence de ses terres et par le site exceptionnel que cette paroisse occupe, et par la richesse de ses bois francs, qui devront alimenter les fourneaux de Montréal pendant bien des années, quand la voie ferrée en perspective sera en opération.

Nous quittons à bonne heure le village de Ste-Agathe. Les chevaux de M. Beaubien, qui ont vingt lieues dans les pattes en deux jours, piaffent dans la cour de l'hôtel Chalifour ; le colon vient nous avertir qu'ils sont impatients, nos jeunes écoliers ont le fusil sur l'épaule, nous prenons congé de la famille Godon et en avant vers St-Faustin, en longeant de temps en temps la branche Ouest de la rivière du Nord, dont le bras Est va vers sa source principale, le lac de la Quenouille. Nous sortons bientôt du Canton Beresford pour entrer dans celui de Wolfe, dans le comté de Terrebonne, en longeant des lacs superbes et d'un pittoresque éblouissant.

Le canton Beresford que nous quittons est dans l'agence de M. Marchand. En 1880 il y avait encore d'arpentés et en vente 7,677 acres de terre. Le sol de Beresford est léger et sablonneux, un peu rocheux et d'assez bonne qualité. A certains endroits il est fameux, si l'on en juge par les produits que l'on y a vus. Nous avons remarqué que les saisons y sont un peu plus tardives qu'à Montréal, parce que lorsque nous y sommes passés, on y était encore dans les foins. Les fruits sauvages, surtout les framboises, abondent dans ces contrées où les habitants nous ont paru à l'aise, et l'on nous a assurés que plusieurs d'entr'eux sont riches.

Jusqu'à Ste-Agathe nous n'avons eu qu'à nous féliciter des chemins. En effet, les routes faites par le gouvernement sont superbes, et elles se conservent généralement belles, pratiquées qu'elles sont sur des terrains en pente et bien égoutés. Quand je dis beaux chemins ça ne veut pas dire qu'ils soient plats, dame ! Mais, passé Ste-Agathe, commence le chemin du Paradis... en longeant le purgatoire. C'est une série de côtes, d'ornières, de cailloux,... et toujours, toujours... C'est-à-dire comme dans les contes ennuyants : " Marche, marche, rencontre une côte, marche, marche encore, passe une autre côte, rencontre une grosse roche, marche, marche encore, tombe dans un trou..." Ah ! les côtes ! Et surtout nos côtes ! Aussi étions-nous forcés de marcher pour nous délasser. C'est alors que nos jeunes amis s'en donnaient. Il fallait les voir le fusil à la main, sauter les clôtures d'embarras, grimper sur les roches pour poursuivre les geais au plumage bigarré, un écureuil à la fourrure rousse. Tout de même il faut mettre un certain art pour approcher ce léger gibier, surtout cette petite gente de la famille des corbeaux qui semblent deviner le danger. Aussi chaque geai, à la vue du chasseur, donne-t-il l'alarme par un cri strident, et il est certes bien compris, puisque tous les sujets ailés s'envolent en l'entendant.

Nos jeunes Nemrods étaient infatigables, et nous étions obligés de ralentir leur zèle ; il devenait imprudent de les laisser gambader au grand soleil, à travers haies, roches et broussailles. Quelle vigueur

il y a dans ces gars développés par des exercices corporels ! Je ne cessais d'admirer leur agilité et la flexibilité de leurs membres musculeux. Leur excitation à poursuivre leur proie nous faisait craindre des accidents. Je dois noter que les geais se fichaient d'eux et que tous se sauvèrent de leurs coups, grâce à l'organisation de leur police et à la vigilance de leur arrière garde.

Il n'en fut pas ainsi du pauvre pivert qui, tout préoccupé à faire bombance sur les troncs d'arbres, eut le sort de ceux qui s'enivrent dans la bonne chère. Ce n'est pas que cet oisillon manque d'intelligence pourtant. Voici un trait des mœurs du pivert que je trouve

dans les ^^ Mondes " : "L'été dernier, dit M. Aimé de , je me

promenais dans une allée de mon parc, lorsque je vis un pivert se placer à une cinquantaine de pas devant moi, regarder s'il était épié, puis se coucher et faire le mort, étendu, immobile, la langue tirée démesurément ; de temps à autre il la faisait rentrer dans son bec. Près de lui était, dans l'allée, une fourmilière souterraine. Les fourmis sortant de leur demeure, croyaient voir dans le pivert un être mort, et s'amoncelaient sur sa langue pour la dévorer ; mais le contraire arrivait : lorsque la langue du pivert était couverte de fourmis, il les avalait. Il recommença ce manège jusqu'à ce qu'il fut complètement rassasié ; alors il courut vers son nid pour porter la nourriture à ses petits. Je remarquai pendant plusieurs jours la même manœuvre, et je conclus que le pivert, aussi bien que le crapaud, est un être utile et qui mérite protection. "

Laissons-là nos oisillons et enfonçons-nous davantage dans cette chaîne si tourmentée des Laurentides. Elle offre partout comme points de vue, des ravins sombres, des pics arides, des rochers nus et sévères, d'autres couverts d'une demi végétation que le feu a noircie et sur lesquels se penchent des arbres desséchés ou bouleversés. Nous nous rapprochons de temps à autre de la branche Ouest de la Rivière du Nord, qui se rétrécit peu à peu comme pour nous indiquer qu'elle arrive à sa source. Mais ce qu'il y a de pittoresque, ce sont ces lacs que l'on aperçoit quelquefois à travers la forêt, et qui se présentent souvent avec un air riant et des bords défrichés et couverts de blé sarasin en fleur. Alors nos jeunes gens et nous poussons des cris de joie que les échos répètent autant de fois que les montagnes voisines comptent de gonflements. Hou ! Hou ! Oh ! Oh ! Et les canards qui plongent dans l'onde coulent sur les flots en les faisant rider, et les cicognes se lèvent sur leurs échasses, s'éloignent à fleur d'eau, loin de la brouet du renard servi sur une assiette ; le butor s'enfuit sur la grève et se cache dans les joncs.

Et tout à coup dans le désert qui avoisine cette nappe d'eau on aperçoit un chantier d'où la fumée s'élève par un tuyau qui perce le

toit. C'est la maison du colon qui vit à un mille, deux milles, quelquefois à trois milles du voisin.

Nous entrons saluer cette famille. L'homme est à quelques arpents de là. Nous entendons le bruit de sa hache sur le merisier retentissant, sa femme rappe.lle et il vient les bretelles à bas, le cou découvert, ruisselant de sueurs et les bras nus. Il essuie du revers de sa main son front humide et nous salue en ôtant son chapeau de paille et nous nommant par nos noms. Il a su que nous allions au Nominingue par <ies hommes qui montent à pied au chemin de la Lièvre et qui, marchant la nuit, nous avaient passés à Ste-Agathe. Il nous invite à nous asseoir dans son castel, et sans façon nous entrons prendre un coup d'eau, et de la bonne. Messieurs, nous dit-il, elle coule d'une source à quelques pas de la maison. Il prend son seau, vide celle qui y séjourne depuis quelques heures et revient avec de l'eau qu'on aurait dit à la glace, sans en avoir le danger. Le goblet de fer blanc passe à tour de rôle après quoi la politesse est offerte à nos pauvres chevaux... avec le seau bien entendu.

Les citadins ne connaissent peut-être pas ce que c'est que le château du colon. C'est une boîte de douze ou vingt pieds carrés faite de bois ronds, sapin ou pin, superposés les uns sur les autres et dont les bouts tiennent l'un à l'autre au moyen d'encochures ; c'est cette architecture que techniquement on appelle en queue (Taronde.

Le toit placé à huit ou dix pieds du sol, d'un déclin de 2 à 3 pieds, est généralement fait d'écorce de bouleau, de sapin ou de frêne, quelquefois même de pièces de cèdre fendu. Comme ces chantiers sont généralement construits avant qu'il y ait des moulins à scie dans la* localité, les portes et les châssis, s'ils sont en bois poli, viennent des paroisses où il y a des scieries. Nous avons vu de ces chantiers où il n'y a pas une planche sciée et pas un clou planté. Tout y est fait à la hache et à cheville.

Les interstices sont calfeutrées avec de la mousse souvent recouverte de glaise. Comme on ne se peut procurer de la brique et de la chaux qu'à grands frais, la cheminée est un tuyau. Et vous dire si on chauffe la dedans, l'hiver bien entendu, car l'été le poêle est toujours dehors, abrité d'un appendice qui consiste en quatre gaules appuyées sur autant de fourches plantées en terre. Il n'y manque plus au colon que de quoi manger pour vivre le plus heureux du monde et chanter :

'* On peut bien manger sans nappe Et sur la paille on peut dormir.

Les gueux, les gueux, sont des gens heureux, Ils s'aiment entr'eux, Vivent les eueux !

A propos de sommeil, n'allez pas croire que ces messieurs les colons se privent de bons lits ; ils ont la paille, la mousse, la fougère et même les immortelles des champs. Outre que la fougère est aromatique elle est très saine.

Pour l'édification des nourrices je dirai avec un auteur de médecine que " les feuilles de fougère servent à confectionner la couche des enfants. Les coussins et les matelas qu'on en fait sont beaucoup plus sains que ceux qui sont faits avec la plume. On les recommande surtout aux scrofuleux et aux rachitiques."

C'est en partie ce qui explique cette santé robuste, ce teint vermeil, \

cette pureté de sang qu'ont les enfants des colons qui vous ont des joues à faire crever de dépit les mamans de nos grandes villes.

— Combien avez-vous d'enfants? demandâmes-nous au colon... et à la colonne. Il fallait bien lui faire cette question, car à tout moment il en surgissait de nouveaux.

— Dix, nous répondirent-ils.

— Dix ! Et quel âge a le plus vieux ?

— Onze ans ; et il travaille celui-là. Tenez, voyez-vous cet abatti? Eh 1 bien, c'est lui qui a coupé les ferdoches et les a ramassées.

Et ce petit bonhomme trapu, aux muscles développés, arrivait nu pied avec sa faucille à la main, confirmer qu'il était de force et de taille à fouailler chevaux et bœufs.

Tenez, vous pouvez le constater, sur le lac Lacoste, à environ quatre lieues de la Chute aux Iroquois, il y a un nommé Laçasse, un des plus beaux Canadiens du pays, qui est le colon de l'Hon. Lacoste ; il a onze enfants, dont le plus vieux a 14 ans, il a défriché et ensemencé en une année quinze arpents de terre, et son petit garçon en a coupé les broussailles et les arbustes, et il les a ramassés en tas pour les faire brûler. Ça doit être comme ça que les veut le curé Labelle... ou bien il est exigeant.

Maintenant que nous avons fait boire hommes et bêtes, avançons en laissant derrière nous le lac La Grise, le lac La Brume, le lac Cornu, et d'autres encore plus beaux en leur apparence qu'en leurs noms baroques et insignifiants, (tandis qu'il aurait été si facile de les baptiser de noms poétiques ou historiques,) et nous arrivons, devinez où ? Mais à quoi sert vous faire deviner, vous, lecteurs, qui ne connaissez pas la Repousse. Elle est bien connue, pourtant, depuis St- Jérôme jusqu'à la Rouge. Que dis-je, jusqu'à la Lièvre et même jusqu'à la Gatineau. C'est la terreur du pionnier, mais aussi son épreuve. Celui qui va s'établir au-delà de Ste-Agathe et qui passe la Repousse est considéré comme ayant franchi tous les plus grands obstacles. Que de gens ont rebroussé chemin en l'apercevant se dresser dans le sentier de la colonisation. Sapristi, avant de la franchir,

arrêtons nos équipages fatigués, faisons prendre une gueulée à nos chevaux, buvons une larme et prenons une bouchée, il arrive midi. Nous nous mettons à l'ombre, près d'une claire-fontaine, comme dans notre chanson nationale, nous allumons un petit feu sur lequel nous mettons un bidon rempli d'eau. Bouille garçon, dit notre chef cuisinier. Et en cinq minutes le thé est fait.

Vous n'avez peut-être jamais goûté les délices d'un repas sur le bord de la route, sous le pouce, comme on dit. Et bien, regardez-nous faire. Nous dressons les tables, je dis les tables, car chacun a la sienne ; l'un une belle roche plate, l'autre une souche, un troisième une perche de la clôture, un quatrième la planche de la barouche, et, quelques-uns, leur morceau de pain appuyé sur les cinq doigts de la main gauche. Communauté indivisible des vivres de Sa Majesté que contient le grandissime fourgon de M. Beaubien.

Voyons, toi, Charles, coupe du pain;— Louis, tranche du saucisson.— Y a-t-il du sel? — Allons, le beurre.— Voici des gretons, qui en veut? — Il y a du jambon, là, dans la poche. — Moi je mange du lard : tranchez-en donc, qu'on fasse des grillades à la broche. — Ça c'est une bonne idée ! — Allons, p'tit Pierre, va chercher de l'eau. • Et bientôt le fumet des grillades promène sous le nez des gourmets son odeur appétissante, et tous de se les partager. —Fais-en encore, Bigras, il n'y en a pas assez. Tonnerre ! que c'est bon.

Et bientôt le silence se fait, puisque ventre affamé n'a pas d'oreilles pour entendre ni de bouche pour parler. Mais le spectateur entendrait le babil 'du ruisseau, le cri lointain du roitelet, le frémissement de la feuillée qui accompagne le cliquetis de nos armes et de nos mâchoires, et le rongement non moins significatif de nos chevaux.

— Voulez- vous des pommes confites, du fromage ?

— Oui ; c'est bien.

Et le fromage se distribue. Mais le farceur qui l'offrait avait emporté du fromage de Limbourg. Vous pouvez vous imaginer ce qu'en a dit Bigras. — Cré cochonnerie, dit-il.

De fait, il faut avoir le goût perverti pour manger de ce raffiné.

— Bien, mangez des confitures, alors.

Bref, de l'aveu de tous, c'est un repas succulent qui nous fait apprécier le refrain :

Savez-vous pourquoi, mes amis,

Nous sommes ici réjouis ?

C'est que le vin est bon

Apprêté sans façon.

Mangeons à la gamelle, Vive le son, vive le son, Mangeons à la gamelle, Vive le son du chaudron !

Moi, ça me rappelait nos haltes d'Italie où, sur le bord de la route, nous mettions sac à terre et les armes en faisceaux pour faire le café. Pas de monture là. Et quand le café était pris, il fallait mettre sac au dos, carabine sur l'épaule, giberne aux reins et en avant, marche. Pourtant nous avions cinq lieues de faites et il fallait en faire encore cinq, chargés que nous étions de cinquante livres. Et les ampoules ! Ah! là, là. Et cependant nous entonnions le refrain: "Ilyad'la goutte là haut, là haut. Il y a de la goutte à boire " ou

En avant, marchons ; en avant, marchons, , Zouaves du Pape, à l'avant-garde !

En avant, marchons ; en avant, marchons.

Le monde nous regarde,

En avant, bataillon !

Les vivres sont empaquetés, les chevaux sont bridés, et en avant, à l'assaut de la Repousse !

La Repousse ! C'est le Sébastopol de la colonisation avec le Redan, le Mamelon Vert et Malakoff par dessus le marché. La Repousse, c'est trois montagnes entassées les unes sur les autres, soudées avec du ciment dont le gravier est assez volumineux pour offrir des spécimens gros comme qui dirait le palais de justice de Montréal et qui menacent toujours de se détacher. Il y a si longtemps qu'ils y sont, nom d'un nom ! Si le feu des Titans nous vient à la mémoire en montant cette muraille de Chine, les vers de Lafontaine dépeignent bien l'état où l'on se trouve en la franchissant.

Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé. Et de tous les côtés au soleil exposé.

Six forts chevaux tiraient un coche, Femme, moine, vieillard, tout était descendu ;

L'attelage suait, soufflait, était rendu.

Nous montons, nous montons et nous montons, et par un chemin rocailleux, mon Dieu 1 il faut voir ça. Aussi avons-nous mis pieds à terre, ne laissant que les deux petits garçons du colon dans les voitures. Nous nous étions déboutonnés, gilet et veste étaient ôtés, et marche donc. A tout moment les chevaux faisaient halte et nous aussi. Le soleil plombait sur cette montagne aride qui grille sans jamais se consumer ni s'amoindrir. C'est bien une véritable Repousse, qualifiée pour repousser les colons les plus énergiques.

C'est en octobre 1872 que M. le curé Labelle la franchit pour la première fois et qu'il s'aperçut qu'il y avait au-delà une plaine superbe à offrir à la colonisation. En effet, du sommet de cette redoute le panorama est ravissant. Là, plus près des cieux, on domine un vaste pay-

sage qui n'a de limite que la capacité de l'œil. Sur le versant sud vous avez les couches graduées de la vallée de la rivière du Nord ; vous en distinguez le lit au fond de cet alcôve de dentelle et de rideau, dont les plis donnent asile à des centaines de maisons parsemées sur les versants défrichés. Du côté nord s'étend cette plaine qui s'élargit en vous indiquant les vallées de la Diable et de la Rouge. St-Faustin est à vos pieds sur une collme que contourne la décharge du lac Au Poil ; des champs couverts de moissons .s'étendent sur des pentes douces, les prairies s'étalent riantes au couchant du soleil, le bétail s'amuse dans les prés verdoyants, et vous admirez les maisons des colons échelonnées sur le versant des coteaux, les forêts grandioses qui recouvrent les hauteurs, les lacs qui reflètent les rayons du soleil, — et vous apercevez un lointain sans limite qui jette dans l'âme je ne sais quel indécis de l'avenir ; tout dans ce coup-d'œil nous charme, nous fait rêver, mais nous montre comme nous sommes petits au milieu de ces grands joujoux avec lesquels le Créateur semble s'être amusé... sérieusement... Pourquoi a-t-il entassé ces montagnes? Pourquoi a-t-il culbuté ces monceaux de granit? Pourquoi a-t-il bouleversé ces éclats de rochers dans les veines desquels coulent des minerais qui semblent vouloir se faire reconnaître en trahissant leur couleur ? Qui va nous répondre ? Le soleil qui passe silencieux en faisant briller sa lumière chaude, les nuages qui se déploient au-dessus de la crête des arbres, les flots qui se précipitent de cascade en cascade, l'oiseau qui parle dans les bois, le bœuf qui paît dans le parc, l'agneau qui bondit sur le gazon. Car tous jettent leur note dans ce concert auquel nous assistons, et dont nous saisissons à peine les beautés, logés que nous sommes dans les galeries de ce théâtre borné par l'horizon de la nature.

Nous descendons cette montagne en évitant l'Epouvante, pic plus haut encore que la Repousse, et nous nous dirigeons vers le village de St-Faustin, qui n'est encore qu'une mission, situé dans le sixième rang du canton de Wolfe.

Ce canton faisait ci-devant partie du comté d'Argenteuil et, après 1881, il fit partie du comté de Terrebonne déjà pourtant bien trop étendu.

Lors du recensement, St-Faustin n'était pas encore érigé, et le recensement n'est que pour le canton de Wolfe qui, à cette époque, comptait 461 habitants, tous catholiques.

Il n'y avait alors que neuf acres de terre consacrés au blé qui a produit 41 minots. On y a recueiUi cette année là 172 boisseaux d'orge, 2,310 boisseaux d'avoine, i36^boisseaux de seigle, 70 boisseaux de pois, 4,760 boisseaux de sarrasin, 45 boisseaux de maïs, 2,233 boisseaux de patates, 1864 boisseaux de navets, 38 boisseaux d'autres racines, 267 tonneaux de foin et 249 boisseaux de graines de mil et de trèfle.

En 1880, il y avait d'arpentés et en vente dans le canton de Wolfe, qui se trouve dans l'agence de M. Marchand, 28,621 acres de terre et il y avait d'arpentés, mais non en vente 2,000 acres.

Le sol du canton est accidenté par endroits et un peu rocheux, mais généralement propre à la culture.

En 1882, les travaux pubHcs qui ont été faits dans le canton de Wolfe, sont : i» déviation du grand chemin conduisant de Ste-Agathe à St-Faustin, pour éviter la Repousse, suivant le tracé de l'explorateur Bureau. Cette déviation, qui mesure environ six milles, part du canton Beresford dans le 5e rang, traverse les quatre derniers lots de ce canton en biaisant et se continue jusqu'au No 22 dans le 6e rang de Wolfe; 2» chemin conduisant du 6e rang de Wolfe à l'église St-Faustin, formé de montées traversant les 5e, 4e et 3e rangs, et qui ouvre à la colonisation le plus beau terrain du canton Wolfe; 30 chemin qui part du village St-Faustin au lac La Quenouille.

St-Faustin, qui comprenait en 1884 cent familles et quatre cents individus, n'a pas de curé résident, et c'est le curé de St-Jovite qui vient tous les quinze jours y dire la messe dans une chapelle. C'est une maison n'ayant rien de distinct si ce n'est une cloche posée sur une chèvre à quelques pieds de là. Il y a un instituteur, qui est bien à mon avis l'homme le plus important après le curé. Le village est alimenté d'un magnifique aqueduc qui fournit à ses habitants une eau remarquablement bonne et pure.

Il y avait deux hôtels à St-Faustin, mais l'un a été obligé de céder le pas à l'autre. L'hôtel Dusablon (nom noble, s. v. p.) est très bien tenu. Le propriétaire est très poli. Mon ami Beaubien s'est trouvé indisposé à cet endroit. Et il y avait de quoi. La marche, la chaleur, les repas sous le pouce... (à part la Repousse) pour un dyspeptique, c'est assez raide. C'est là que j'eus occasion de faire preuve de mes connaissances médicales. Une préparation de gingembre mit sur pied mon patient en moins d'une heure. Disons deux, car je me rappelle qu'on attendit que le soleil baissât. Tout de même, il faut avouer que c'est bien peu de temps pour guérir un malade qui souffrait des douleurs affreuses d'estomac et d'entrailles. Il faut tout dire, l'épicier du lieu, M. Villeneuve, qui m'a l'air de faire de bonnes affaires en cet endroit, est venu à ma rescousse en me fournissant une bouteille de Tue-douleur de Perry Davis, {Pain Killer pour les Anglais). Mais je réclame l'honneur d'avoir prescrit ce spécifique unique

Qui guérit les maux passés, présents, futurs, nouveaux. Il est stomachique et dontalgique, Je le cède à tous.

Pour combien? pour deux sous. \bis.

Bonjour, St-Faustin, au revoir ; et en route pour St-Jovite par un chemin comparativement beau. Ah ! quand je dis beau, il ne faut pas s'imaginer qu'on y puisse pousser les chevaux, mais au moins on peut y trotter par tache. Mais nos reins, nom d'un p'tit bonhomme ! L'air se fait frais et il faut se presser, car notre étape du jour est la Chute aux Iroquois. Touche, touche. Et nous faisons solennellement notre entrée à St-Jovite, le samedi, presque à la brunante.

Reposons-nous un peu, car, vraiment, nos chevaux nous font pitié... tant ils sont bons. Pauvres bêtes ! Dire qu'ils se mettent à notre disposition sans répliquer, tandis que d'un coup de pied il pourrait nous envoyer paître. Vrai, on ne peut penser aux services que nous rendent ces animaux, et à la patience avec laquelle il nous servent, sans éprouver un sentiment de reconnaissance envers Celui qui leur a ordonné de nous obéir. Aussi méritent-ils qu'on les soigne bien. Entrons à l'hôtel, et ordonnons que nos courageuses bêtes aient chacune une bonne portion quand elles seront ressuées, bien entendu.

Le village de St-Jovite, à 44 milles de Montréal, est situé sur un plateau d'environ un mille carré que cerne la rivière au Diable. J'ai examiné l'apparence de ce tributaire de la Rouge, pour m'assurer s'il ne ressemble pas à l'ancien Diable avec des griffes et la queue en ripe. — Je n'ai rien trouvé qui ressemblât à Belzébuth, si ce n'est sa forme tortueuse qui lui donne des faux airs de serpent. Mais ce n'est pas de ses sinuosités que cette rivière tire son nom. Ce sont les voyageurs qui, la trouvant difficile pour la descente du bois, l'ont apostrophée du nom de Diable, et cette épithète lui est restée.

En 1878, tout l'espace entre Ste-Agathe et le Nominingue était forêt. Les établissements qui commençaient étaient comme des oasis au milieu des bois debout. C'est en septembre de cette année q\fy fut envoyé le révérend M. Ouimet pour desservir les cantons du Nord.

A son arrivée il se mit à l'œuvre pour construire un presbytère dont le haut devait servir de chapelle provisoire, et au mois de janvier 1880 il s'installait dans sa résidence pour desservir les colons à 15 lieues à la ronde. Aujourd'hui encore il exerce son ministère dans les missions d'Arundel, Amherst et Ponsonby.

Les rues du village de St-Jovite sont larges de 60 pieds et les maisons, au nombre d'une quarantaine, sont bâties à la française et avec un goût remarquable.

Il y a de bons pouvoirs d'eau fournis par un ruisseau appelé Clair, lequel prend sa source à St-Faustin.

Le presbytère et la chapelle forment un édifice de 40 pieds sur 30 à deux étages ; la chapelle est en haut et la résidence du curé en bas ; mais déjà les paroissiens ont compris qu'ils avaient besoin d'un temple, et les procédés sont commencés pour construire en moins de trois ans une église en pierre qui, tout en procurant la gloire de Dieu, sera un monument de l'esprit religieux, de l'entente et de l'activité de la généreuse population de St-Jovite.

Les premiers actes civils datent du mois de janvier 1879.

Le village renferme tout ce qu'il y a d'industrie dans St-Jovite. D'abord, un moulin à farine fonctionnant parfaitement en tout temps

de l'année. Il est la propriété de M. Célestin Bisson, un des premiers et des plus entreprenants colons du Nord.

Un moulin à carder la laine, fonctionnant, lui aussi, à merveille et rendant d'immenses services aux missions environnantes. Le propriétaire en est M. Jude Meilleur.

Un moulin à scie circulaire qui fonctionne toute l'année ; cet établissement renferme des scies à découper, à faire le bardeau, un planeur pour blanchir et embouveter le bois, etc., le tout en parfait état. M. François Léonard en est le propriétaire. Cet homme entreprenant est maire de St-Jovite.

Il y a aussi une tannerie appartenant à M. Joseph Bélair.

Un fourneau à chaux, qui suffît aux besoins de St-Jovite et des environs. C'est la propriété de M. Amable Dufour.

Deux forgerons, un voiturier, deux meubliers et un boulanger.

Une briqueterie près du moulin à scie, à 6 ou 7 arpents de la chapelle. C'est encore la propriété de M. Léonard.

St-Jovite compte deux hommes de professions : un docteur, M. J. A. Bigonesse, un notaire, M. J.-Bte. Defoy.

Il y a trois magasins tenus par T. Adolph . Christin, Jos. Charbonneau et Jos. Longpré. On y trouve tout ce qu'il faut, et desnégociants de cantons plus au Nord viennent s'y approvisionner assez souvent. Un marchand doit ouvrir une épicerie. A St-Jovite il y a des personnes qui entreprennent d'approvisionner les chantiers pendant l'hiver, d'autres font transporter jusqu'à la Minerve et au Nominingue les effets que des propriétaires de Montréal veulent faire transporter chez leurs fermiers.

La paroisse a deux écoles dont l'une, celle du village, est ouverte depuis 5 ans et l'autre depuis 4 ans. Une troisième est en construction ; ce ne sont encore que des écoles élémentaires.

Peu de vieillards à St-Jovite ; cependant il y en a 5 ou 6 de 76 à 80 ; et l'un d'eux surtout, M. J. Bte. Paquet, travaille comme un jeune homme sur une terre qu'il a ouverte lui-même.

La Montagne Tremblante, vers le nord, ne tremble pas plus que l'Hôtel-de-Ville, mais enfin c'est son nom ; au pied se trouve le Lac Tremblant qui a une étendue de huit milles ; il est le réservoir de la rivière Cachée. Lac très poissonneux, c'est un endroit magnifique pour les touristes amateurs de pêche.

Un lac très coquet, c'est le lac Ouimet, situé à trois milles du village, il est parsemé d'îles qui en rendent l'aspect charmant.

Le lac Duhamel et le lac aux Brochets méritent aussi une mention honorable.

St-Jovite a deux maisons de pension de première classe où les voyageurs sont servis à souhait.

Le sol est sablonneux, mais propre à toute espèce de culture, imprégné qu'il est de phosphate de chaux fournie par les montagnes avoisinantes. Il est surtout propre à la culture des légumes qui y sont splendides.

Cette localité faisait autrefois partie du comté d'Argenteuil, mais elle a été annexée au comté de Terrebonne.

St-Jovite occupe une position exceptionnellement avantageuse, à la jonction des grandes routes de St-Jérôme et de Grenville. Celle de Grenville longe la Rivière Rouge, comme celle de St-Jérôme côtoie la Rivière du Nord.

St-Jovite comptait, en 1884, 160 familles, et St-Faustin, que dessert le même curé, 700 âmes.

Le village est alimenté par un aqueduc qui fournit une eau abondante et potable.

La malle y vient trois fois par semaine, et c'est à un " bureau de poste " qu'on va chercher les lettres et non à la " post office ", comme dans plusieurs de nos paroisses canadiennes, où les maîtres de poste semblent ignorer qu'il y a un mot français pour désigner l'endroit où l'on reçoit et expédie les malles.

Le terrain de l'égHse, qui a environ douze arpents en superficie, a été donné par messieurs Joseph Sarazin et François Laçasse.

C'est une chose importante pour la fabrique d'une paroisse, d'avoir à sa disposition un grand terrain, parce que plus tard elle peut avoir besoin de l'utiliser pour des œuvres d'éducation ou de charité.

M. le curé Ouimet est l'aîné de trois frères qui sont tous religieux : M. Tréfilé est vicaire à l'église Notre-Dame de Chicago, et M. Romuald, frère de Ste-Croix, sous le nom de frère Palladius, est maître des novices à St-Laurent.

Ils sont les fils de M. François Ouimet et de Dame Aurélie Desjardins, ci-devant de St-Jérôme. J'ai eu l'avantage de voir cette pieuse et forte chrétienne sur son lit de mort où elle a rendu le dernier soupir quelques jours après notre passage à St-Jovite, à l'âge de 72 ans. Son mari était mort quelque temps avant. Je considère cette visite comme une faveur signalée, car c'était une femme vénérée et dont les mérites doivent être grands devant le Seigneur. Sa vie entière a été consacrée à élever dignement sa famille. Au milieu des épreuves. M. et Mde Ouimet ont toujours été les mêmes, édifiant tous ceux qui les ont connus par leur piété, leur travail, les qualités de leur cœur et de leur esprit. Aussi sont-ils l'un après l'autre partis entourés de consolations. Comment n'aurait-elle pas été consolée, cette mère qui a donné à l'EgHse trois enfants d'une piété exemplaire.

M. le curé de St-Jovite a hérité de son père d'un esprit d'entreprise remarquable et d'une rare habileté ; et son contact avec M. le curé

Labelle, dont il était le paroissien et l'ami, lui a inspiré à un haut degré l'amour de son pays. Aussi est-il l'un des prêtres les plus dévoués à la cause de la colonisation qu'il entend à merveille. C'est sous sa direction qu'a surgi cette paroisse de St-Jovite où tout respire l'aisance et la prospérité. Il a eu le rare talent d'attirer à son aide des hommes d'entreprise qui ont secondé ses plans et ses aspirations. Il s'occupe un peu de tout, mais surtout d'agriculture, de colonisation et d'industrie, et encourage ceux qui s'y dévouent. Pour mieux faire comprendre l'avantage de ce qu'il veut faire apprécier, il l'applique lui-même ; il cultive très bien et s'efforce de faire comprendre à ses gens l'importance du pâturage. Pour faire priser par les habitants l'utilité de nos bois, il a fait faire à son presbytère un plafond en frêne vernissé qui est superbe. De fait c'est un plafond qui ne serait pas déplacé dans nos plus belles maisons de villes.

Le révérend M Ouimet aime les fleurs et les cultive avec succès. Quoi de plus amusant pour un curé de campagne que de charmer ses loisirs par la culture des fleurs qui, outre qu'elles servent à orner ses autels et embaumer ses appartements, parlent si éloquemment à son cœur. Qui redit avec plus d'éloquence la puissance créatrice de Dieu que le narcisse odorant et le lys aux blanches corolles, et la tulippe printannière, et le renoncul, et l'oeiflet, et la rose et la jacinthe.

Dans leurs plus légers mouvements L'observateur voit un présage :

Celle-ci, par son doux langage, Indique la fuite du temps Qui la flétrit à son passage.

Sous un ciel encore sans nuage, Celle-là, prévoyant l'orage, Ferme ses pavillons brillants.

Et sur les bords d'un frais bocage, Sommeille au bruit lointain des vents ; Si l'une, dès l'aube éveillée, S'ouvre et se ferme tour à tour, L'autre s'endort sous la feuillée.

Et du soir attend le retour, Pour marquer l'heure de l'amour Et les plaisirs de la veillée ; Le villageois, le laboureur, Y voit le sort de sa journée, Le temps, le calme, la fraîcheur.

Les biens et les maux de l'année ; Il lit toute sa destinée Dans le calice d'une fleur.

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