‹ Le Nord dévasté;Chapitre 2 sur 52 · PARIS ^'^' LIBRAIRIE FÉLIX ALCAN · texte numérisé non relu

PARIS ^'^' LIBRAIRIE FÉLIX ALCAN

108, BOULEVAnD SAINT-GERMAIN, VI»'

Tous droits de traduction, de rcproductioD et d'adaptation réservns pour tous pays.

Nineleen huadred tweiUy copyriylil by Félu Alr.in

aud K . Lisbooue,

proprietora oC Librairie Félin Alcar..

0 Des peuples en tiens vont défiler sur les champs de bataille où la France et ses nobles alliés ont sauvé la civilisation.

« Le Comité France-Amérique veut leur o/J'rir une série de petits livres ou ijuelques Français ont noté. avec uiie-piété filiale au jour le jour, pendant les quafi'e années du martyre, les souffrances et les gloires de leurs provinces. »

Ainsi écrivait Maurice Barrés, cq tète du volume « La LoRR.viNE DÈVASTKK «. l'^t il ajoutait : « Voici le premier volume de ces pèlerinages tragiques. » ta voici aujouidhui un nouveau. On voudrait espérer qu'il ue sera pas indigne de ses excellents modèles : il servira de guide au lecteur dans un autre n pèlerinage t^'agique », — « Le Nokd dévasté ».

On m'a demandé de présider à cette partie de l'oeuvre commune, qui est écrite pour l'honneur du nord de la France, et pour la honte de ses ravageurs. C'est sans doute parce que l'on sait que J'aime profondément la noble contrée laborieuse, que je lui suis attaché de tout temps, et que f ai exprimé avec plus de c/taleur peut-être qu'un autre cet amour et cet attachement.

Cet appel m'honore et je ferai mon possible pour 1/ répondre dignement. Je parlerai du Nord ainsi qu'on en doit parler, avec émotion, avec respect, mais avec celle sincérité aussi, qui est sa qualité préférée. J'ai

écrit jadis une « Ame flamande », qui a été dans bien des mains dans le Sord, dans les villes et surtout dans les campagnes. Je voudrais aujourd'hui conduire cette âme à travers la tempête de Guerre, la voir dans la souffrance, et retrouver cependant l'image de sa force passée, évoquer l'espoir des résurrections de l'avenir.

J'en dirai ce que je sais, ce que j'ai vu, ce que j'ai compris. Je ne dirai pas tout. Je ne tracerai pas à moi seul le multiple tableau, de nos villes et de nos bourgs, lieureux et affligés. L'entreprise serait bien au-dessus de mes forces. Lassé que je suis par la (juerre. et les plaies qu'elle m'a laissées au cœur, j'aurais été impuissant à pousser l'œuvre assez loin, si je 71 avais pu m'assurer le concours de deux bons écrivains, fils ardents de notre Nord, attachés à son étude, pénétrés de son caractère, et préparés donc à le décrire et à le faire connaître. André Mabille de Poncheville et Nicolas Bourgeois sont, autant que je vuis l'être, inspirés de ce noble sentiment qui est le patriol'isme local. Pour bien aimer les grandes patries, il faut savoir aimer les petites. Cette vérité n'a jamais paru plus éclatante qu'en ces jours oli les petites patries d'Alsace et de Lorraine ont glorieusement rallié la grande patrie française.

Nous voulons faire passer devant les yeux du lecteur l'image de toutes les parties du Nord de la France, les Flandres flamande et française, le Rainant, le Cambrésis, les Ardennes, dans un tableau rapide et vivant. Nous l'avons écrit sous le coup de la douleur qui nous a étreints, en songeant à ce que fui la bonté et la beauté de ce pays, et à ce que reste l'horreur de sa dévastation.

Ceux qui liroril ce livre penseront à leur propre

contrée, à leur demeure, à leurs prospères entreprises, et se les figureront souillées et massacrées: ils sauront, point par point, l'étendue du crime de la guerre allemande et la nécessité des réparations.

Avant d'entrer dans le récit palpitant, où passeront, innombrables, les villes, les champs, les hommes, les femmes, les travaux, les mœurs de notre Nord, — il faudrait que l'on pût se représenter, en traits généraux, limité du caractère moral de cette région si variée, aux formes si multiples. Il faudrait l'apercevoir d'ensemble, telle que la Guerre l'a faite, et telle qu'elle était avant la Guerre, — cette contrée du Nord de la France, riche, prospère, pacifique — la plus avancée dans le progrés et la civilisation, — en même temps la plus fidèle peut-être à ses traditions et à sei usages, — lieureuse contrée ! — mais aussi contrée infortunée, vouée depuis des siècles à servir de terrain aux luttes effroyables des peuples! C'est bien ainsi que l'a vue Michelet, «/ans /e Tableau de la France, où, parmi tant de paradoxes et de fantaisies, jaillit parfois la parole prophétique :

« Cette frontière des races et des langues européennes est un grand théâtre des victoires de la vie et de la mort. Les hommes poussent vite, multiplient à étouffer ; puis les batailles y pourvoient. — Là se combat, à jamais, la grande bataille des peuples et des races. — C'est là le coin de l'Europe, le rendez-vous des guerres.

« Voilà pourquoi elles sont si grasses ces plaines ; — le sang n'a pas le temps d'y sécher! »

Hélas ! ces merveilleuses plaines, voilà qu'une fois de plus le sang les a baignées. Voilà qu'une fois de plus, elles ont été ravagées, pillées, renversées, ces demeures débordantes de vie ; — )nais ravagées,

pillées, renversées cette fois, ainsi qu'elles ne ' lavaient jamais été en aucun temps, ni par aucun ennemi, ni par les Barbares, ni par les Gueux du seizième siècle. Car elles l'ont été avec une méthode savante et sauvage à la fois.

Regardez bien, et que rien n'échappe à vos yeux, vous, spectateurs du lendemain du crime.

C'est une contrée de cent cinquante kilomètres de long, peuplée de prés de deux millions d'habitants. Je distingue dans sa dévastation trois zones : d'abord une zone large de plusieurs kilomètres, ce que > l'on appela pendant la gueire, le Front; elle est aussi large, parce que, comme on sait, le Front s'est plusieurs fois déplacé. Cette zone-là est a?i?iihilée, comme l'est, dans les guerres modernes , un Front \ de guerre, par l'artillerie, les explosifs, les incendies, j les mines. Dans cette zone-là, c'est à peine s'il reste ' pierre sur pierre ; les arbres mêmes sont morts em- ^ poisonnés. — Une seconde zone, plus importante, qui se trouvait à l'arrière du Front, n'a pas subi les mêmes ravages : elle a été occupée par l'ennemi, brutalement, pendant quatre ans, avec les pillages, les rançons, les réquisitions, les enlèvements. — Une troisième zone, celle de l'extrême Nord, — sans cesse bombardée par mer et par terre, sans cesse menacée d'invasion, inondée dans ses parties basses ; — c'est la plus heureuse !

Dans celle contrée, dans les trois zones — pourrat-on voir renaître l'industrie, l'agriculture, — la viet — Combien pour cela faudra-t-il de temps i

El quand pourra renaître la beauté '!

Page 1