‹ Le Nord dévasté;Chapitre 3 sur 52 · Août-septembre 191k · texte numérisé non relu

Août-septembre 191k

Qui poufra donc mesurer le mal qu'a fait à la France, au monde, à la civilisation, le ravage du Nord do la France?

Pour le comprendre, il faut se représenter quel puissant organe de la vie nationale était le Nord de la France. Pour cela, disais-je, il faut sentir l'unité de cette vaste région, unité qui fait toute sa force, — unité de cœur, d'esprit, de volonté.

Je m'efforce de revoir le Nord, tel qu'il fut à la veille et au jour de l'attentat de 19d4, tel qu'il se comporta jour par jour, tandis que la lutte s'avançait, que le malheur pesait, que le ravage s'exerçait. Je me reporte au mois d'août i'J14; je reprends un à un tous mes souvenirs, les plus simples, les plus directs de ces jours, de ces heures, de ces minutes dont la mémoire ne nous quittera qu'avri- la vie. — Le tableau de ces incroyables moments ne sau-

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rait être tracé que par le rassemblement de tous les traits que donnent les témoignages intimes.

Suivez-moi dans mon village, coin perdu de la Flandre maritime, le 1" août 1914. Je revois la terrible journée, au soir de laquelle j"ai trouvé au village le» gendarmes du canton, qui venaient apporter VOrdre général de mobilisation . J'ai l'ait sonner le tocsin, et puis, en présence de la population assemblée en hâte, j'ai lu, à haute voix, sur les marches de la mairie, l'ordre qui appelait les enfants de la France à sa défense.

Ce soir-là fut une heure d'aideur virile, de confiance, bien plutôt que d'angoisse. Certes, l'image de la mort planait sur nous. Mais nous voyions plus haut, l'espérance. Et nous n'avons pas pu, par bonheur, réaliser dès lors l'horreur des désastres, de ceux qui allaient ruiner la France, de ceux surtout qui menaçaient notre contrée.

Elle m'était apparue, ce jour-là même, la Flandre, si belle, si calme, si débordante de vie et de santé. Je la revois toujours ainsi quand je pense à ce jour-là ! Car ce jour-là justement une circonstance avait fait que je l'avais parcourue de part en part. J'étais sorti de chez moi à la première heure du jour; on m'avait convié à l'inauguration d'une nouvelle ligne ferrée, — un de ces chemins de fer à voie étroite qui serpentent si utilement à travers nos villages et nos champs. — Nous nous étions embarqués sur un train pavoisé, auprès de la frontière belge, et nous avions roulé à travers le pays pendant plusieurs heures.

Certes, au long du voyage, ce 1°' août 1914, sur nos esprits pesait l'inquiétude. Mais malgré tout, vraiment, par moments, elle se dissipait. On avait

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beau faire, savoir les menaces, les terribles probabilités. Ou ne pouvait se décider à croire à la guerre : on l'avait vue tant de fois de si près! — De moins près, sans doute, qu'eu cet août I — Mais qu'eu savait-on ? — Un espoir, même vain, même déraisonnable, renaissait toujours.

Et puis, comment résister aux séductions de l'heure i Le temps était si beau, et les champs si riches ! Uni a oublié les splendeurs ironiques de ce fatal été, et ses royales moissons? — Nous roulions sous un soleil d'or parmi uue merde blés. Au loin vers Dunkerque, fumaient les cheminées du port et des usines. Les beaux villages, luisants de propreté, s'égrenaient l'un après l'autre. A chaque station c'était l'acclamation d'une foule endimanchée. Partout l'image de la santé, de la prospérité et de la paix.

Et nous arrivions enfin, parmi l'émeraude des plus belles prairies du monde, à l'ombre du betl'roi de la charmante ville de Bergues. — Là pourtant on en apprit un peu plus. De Dunkerque venaient des rumeurs plus sombres. Chacun avait hâte de rentrer chez soi. — Nous nous sommes séparés.

Dans chacun de nos villages nous attendait l'afûche redoutable, la nouvelle de mort, la guerre ! — Ce contraste jamais ne s'etl'acera de ma pensée.

Deux jours plus tard, le lundi 3 août, nos soldats ont quitté mon village, par le train de 6 heures du matin. Le curé a dit la messe dans l'église du village, à 4 heures et demie ; elle était remplie comme elle l'est à peine aux grandes fêtes. Dés 3 heures, dans les champs, sur les chemins, le long des canaux, c'était un grand mouvement dans l'ombre. Au petit jour, la place du village était uoire de monde.

Quel souvenir ! les visages étaient graves, résolus : pas une larme dans les yeux. Une mère de famille m'a dit ;

— On a pleuré avant de fermer la porte des maisons !

Un long cortège a conduit les braves enfants jusqu'à la station du chemin de fer. Quelques adieux, quelques cris de « Vive la France ! » — Par dessus tout une impression de recueillement et de calme résolution.

Quelques jours après, un ami qui revenait de Belgique, et qui s'était trouve dans un village des environs de Furnes le jour de la mobilisation, me raconta ce qu'il avait vu : la scène était toute pareille.

Nous apprenions l'attitude héroïque des Belges, ce fut notre premier réconfort. Et pour tout dire, quoique Ton eût dès longtemps prévu la possibilité de la violation de la Belgique, et l'invasion par le Nord, — quoique nous ne fussions pas à ce sujet sans crainte, nous ne pouvions pas bien, dès l'abord, réaliser dans nos esprits tant d'infamie et croire aussitôt à la rupture des traités. Nous gardions inconsciemment ce sentiment que nous étions pour quelque temps à l'abri.

Les événements eurent vite fait de détruire ces illusions. Les jours qui passèrent nous apprirent l'envahissement du Luxembourg, le viol de la frontière belge, la résistance sublime de Liège. Et nous nous retrouvions, avant que le mois fût à moitié écoulé, haletants d'émotion, et nous écoutions au ras du sol le tonnerre lointain du canon de Charleroi. — Le Nord était envahi.

Nous pouvions mesurer l'étendue de notre mal-

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heur. Nous en connaissions u)al les précisions. Nous avions chaque jour sous les yeux les préparatifs de la défense, en vue de rendre impraticables nos campa;^nes basses, pour barrer à l'ennemi le chemin de la côte et des ports. Toute navigation intérieure interrompue, les écluses fermées, les canaux coupés de batardeaux, — l'eau montait doucement heure par heure, et dans les niveaux les plus bas de nos plaines, l'inondation s'étendait et déjà couvrait la terre. La ville de Bergues, comme dans une île, réfléchissait ses tours dans un miroir d'eau.

Nous savions cela : nous n'en savions pas beaucoup plus. Les lettres, les journaux nous fai.saient presque complètement défaut. Je pouvais encore avec Diinkerque et Saint-Omer, user du téléphone. 11 me donnait quelques rares, brèves, vagues nouvelles. Le soir, à la fin de ces interminables journées, je voyais affluer tout le voisinage, pour apprendre avidement le peu que je pouvais savoir. — Des noms nous étaient jetés, qui brusquement nous révélaient l'avance foudroyante de l'invasion. L'ennemi était à Baisieux, — il était au Cateau ; — il était devant Maubeuge.

Pour nous au fond de nos plaines flamandes en partie inondées, poumons qui étions encore libres, chacun de ces noms prononcés nous semblait un coup dont nous étions frappés au cœur. — Un jour pour la première fois, nous fûmes coupés de Lille. La chose ne nous parut pas possible: bien des gens n'y croyaient qu'à peine. Certes, dans l'émoi des désastres successifs, devinés plutôt que connus, nos cœurs de patriotes français se sentaient serrés cruellement. Mais je discerne, (piand j'y pense, et

je distingue bien spécialement, la soufifrance du patriotisme provincial, une douleur, si je puis dire, plus directement familiale et fraternelle.

En septembre, il y eut à reprendre courage. Je reverrai toujours cette soirée où j'eus le bonheur d'annoncer à mes visiteurs le grand recul de l'ennemi, auquel nous ne savions pas encore donner son nom historique : la Victoire de la Manie. On acclama ! On battit des mains ! Etait-ce la délivrance ? Fallait-il pavoiser le village ? On eut raison de n'en rien faire. ^ Encore que l'espoir fût rentré dans les cœurs et nn dût plus les quitter, nous n'étions pas au bout de nos misères :

Pour le Nord elles commençaient à peine.

Comme elle nous étreignit la douleur « familiale et fraternelle, » — lorsque commença à défiler le long des routes l'interminable cortège des fugitifs !

— Nous avions vu d'abord ceux de la Belgique, ce furent ensuite ceux du Nord et du Pas-de-Calais, de Lille, de Douai, de Valenciennes, de la région minière; — d'abord les hommes en âge militaire, que les autorités avaient aussitôt expédiés au loin, pour éviter la main mise de l'ennemi, — et ensuite tous les évacués de la ligne du feu, hommes, femmes, petits enfants.

Quelles misères! quelles détresses! — Du petit jour à la nuit noire, les malheureuses processions se suivaient presque sans interruption suiies routes,

— s'arrêtaient pour prendre un peu de repos, et puis repartaient, pour gagner les villes, où. tant bien que mal, des secours avaient pu Cire organisés, — pour gagner la mer et s'embarquer.

Malheureux fugitifs 1 11 en tombait en route. H en mourait. Et, chose plus lamentable peut-être : il en

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