I. N" 30 lie la rue de Valcucieuiies
lution, commanda durant un tour d'horloge dans le logis de Douai habité par son père Félix Desbordes, peintre et doreur, peintre d'armoiries sur les portières des carrosses.
C'est l'aube incertaine et tardive d'un jour d'hiver. Les portes de Douai s'ouvrent lentement, elles que l'on ferme chaque soir, dit-on aux enfants, afin que le loup n'entre pas. Dans l'humble maison qu'une Vierge décore, enfoncée dans une niche devant laquelle un cierge ou une lampe brûlent souvent et que des fleurs embellissent en été, une enfant s'éveille et voit comme en rêve autour de son lit son père, sa jeune mère, l'aieule souriante, les visages curieux et rieurs de ses frères et sœurs plus âgés. Dans la chambre un gros poêle rouge et ronflant répand une douce tiédeur, et tiède est l'eau dont on la lave, quand elle est revenue du premier saisissement d'un réveil inaccoutumé. Dans cette eau la mère a versé, pour la rendre odorante, un peu de l'essence de bergamote conservée dans un coffre en bois de Sainte-Lucie. Puis elle habille la petite fille des vêtements de sa grand'mère : ample jupe en camelot noir que l'on a froncée à la taille, corsage à basques gothiques; et elle la coifl'e d'un bonnet de linon à tuyaux raides, le recouvrant d'une faille en soie de Grenade. Quand elle lui a mis à la ceinture le trousseau de clefs que l'aieule a détaché de la sienne, le père de famille prenant la parole : « Vous êtes reine aujourd'hui, dit-il à l'enfant étonnée et ravie. C'est vous qui commanderez parmi nous comme le fait votre grand'mère. »
Marceline a un frère. Ce Félix qui deviendra un si mauvais sujet est alors, à côté d'elle, un petit bonhomme qui se souvient exactement dos plaisirs
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que lui a valus sa royauté de l'an passé, et il se charge d'apprendre son rôle à sa sœur quand les parents sc sont éloignes pour vaquer à leurs occupations. (( Tu diras toujours : je commande. Tu commanderas un grand dîner dans la chambre rouge, qu'il y ait du feu et trois sortes de vins sur la table, du vin rosé surtout ; j'aime beaucoup le vin rosé. Tu commanderas le carrosse pour nous mener à la comédie voir « Zémiro et Azor » comme le jour de mon règne. » Marceline promet ; ils courent ensemble trouver la grand'mère qui file dans sa chambre. Et tandis que le bruit monotone du rouet inlassable couvre à demi leurs paroles, le flot pressé des demandes s'écoule, au.\quelles le cœur de la petite Marceline ajoute celle-ci : « Je veux que mon oncle Constant revienne. ^)
Constant, le frère cadet de Félix, peintre comme lui. aura un jour l'ambition d'être un artiste véritable : il fera de sa nièce devenue célèbre le portrait que conserve le musée de Douai. En ce moment, quelle raison sépare les deux frères? Elle l'ignore, l'enfant qui les veut voir réconciliés. Ce qu'elle ne sait pas davantage, c'est la gêne qui règne dans la maison de son père. Tant qu'il y a eu du pain, c'a été pour les enfants. Maintenant qu'il en manque, Félix Desbordes court en vain les rues de la ville, cherchant à faire régler ses mémoires, afin que la petite reine, tout à l'heure, puisse être exaucée dans les vœux qu'elle formera. Midi sonne, il revient lassé de ces courses inutiles ; dans la maison, il y a en tout et pour tout deux œufs frais, et longuement mi'irie dans le bahut dont l'intérieur est couleur d'azur, une belle poire que Marceline partage avec son frère. Puis, un peu attristée par ce qu'elle
entrevoit d'anxiété autour d'elle, elle s'assied au dehors sur le seuil, et regarde.
C'est la coutume que les Innocents exposent au regard des passants leur majesté d'un jour. A côté et en face, Marceline aperçoit de petits amis serablablement rehaussés en importance par les habits de leurs grands-parents ; et parmi eux, Ferdinand, le fils d'un riche voisin auquel Félix Desbordes doit plusieurs termes. Elle lui fait signe bonjour ainsi qu'aux enfants de chœur, aux « clergeons » qui viennent à passer, échappés de l'église Notre-Dame, toute proche; et pareils, courant sur la neige, à de gros rouges-gorges, avec leurs surplis blancs qui volent sur leurs soutanes rouges. Ferdinand, coiffé d'un tricorne, tenant en main une canne à pomme d'or plus grande que lui,'^ les regarde aussi. Et quand ils ont disparu, venant à Marceline, il entame la conversation, étonné de lavoir silencieuse et triste jusqu'au moment où elle dit entre deux sanglots : « Ma mère pleure parce que mon père va aller en prison à cause de l'argent qu'il doit à ton grand'père. » Alors le petit garçon s'échappe, et d'un bond rentre dans la riche demeure. •
L'après-midi passe, animée seulement par les fréquentes allées et venues de Félix qui semble se concerter mystérieusement avec sa grand'mère. D'accord avec elle, il est allé porter à l'oncle Constant l'écheveau de fil embrouillé qui signifie que l'heure de la réconciliation est venue. Constant Desbordes sait quelle pauvreté se cache au foyer de son frère, et il ne veut pas que la joie de ce jour en soit diminuée. La cour de la maison communique avec celle du voisin par un puits mitoyen : c'est par cette voie, avec sa complicité et à l'insu de la mère qui
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pleure et prie dans sa chambre, du père qui court les rues, de l'enfant dont le règne attristé s'écoule sur le seuil, que sont introduits les plats du dîner de famille qui va les réunir tout à l'heure. Le soir tombe ; Marceline, pensive, assise dans son petit fauteuil d'enlant, regarde les étoiles s'allumer dans le ciel ; et la lune paraître, disque brillant qu'elle prend pour la face éclatante d'un samt couché à plat ventre dans le ciel afin de mieux voir ce qui se passe sur la terre. Bientùt, interrompant sa songerie, la voix de sa mère l'appelle ella fait rentrer, car, avec la nuit, le froid devient plus vif. L'obscurité est complète au dehors quand on entend du dedans frapper à la porte. Tous les pauvres du quartier sont là, venus pour saluer l'Innocente, et a leur tète il y en a un que l'un appelle le Bon Dieu à cause de sa barbe blanche. L'enfant parait à la fenêtre, elle voit ces bonnes gens qui la bénissent, et sous le reflet d'un petit flambeau de résine qui brûle au bout de son bâton, la ligure étrangement illuminée du grand vieillard qui porte la parole : « Votre père est aussi le nôtre, notre bienfaiteur, le père des paiwres ». dit-il. Et il lui offre, couchées palpitantes dans une corbeille de jonc, deux tourterrlles eutources d'un cordon de pommes d'api. Quami ils sont partis et que la fenêtre est refermée, Marceline en attendant le retour de ses sœurs parties on classe, reste seule avec sa grand'mêre. « Le bruit monotone du rouet contre le poêle éteint troublait seul le silence qui s'était rétabli en bas. i,a lampe de fer, accrochée au foyer, éclairait faiblement la chambre, et projetait ses lueurs intermittentes sur les murs... Elle se promena longuement de chaise en chaise, puis en choisit une pour y poser sa tête, toute lasse
d'espérer une fête au milieu de taut d'obscurité. Par degrés, oubliant les pauvres, ses pommes, son oiseau, ses pigeons et tout, elle s'endormit au bruit égal de la roue grinçante et des oscillations d'une horloge qui battait derrière la porte. » — Puissance des souvenirs! Vagues sensations des premiers ans, quelle force vous reprenez dans ces lignes écrites après un demi-siècle par la pauvre femme qu'est devenue cette enfant endormie !
Félix Desbordes revenait vers sa maison, courbé par la fatigue et la tristesse, quand il rencontra son frère Constant ; et, oubliant l'ancienne inimitié, les mains des deux hommes se serrèrent. Ils entrèrent ensemble. En les voyant, la grand'mère alla vite chercher deux flambeaux ; la clarté se répandit dans la pièce, éclairant des visages pensifs, parmi lesquels le sien seul était serein. On entendit frapper soudain à la porte et presque aussitôt le petit Ferdinand entra en courant, apportant à Marceline un papier plié en deux, la quittance des loyers dus à son grand'père, disparaissant plus vite encore qu'il n'était venu. Avant qu'ils fussent revenus de leur surprise, l'aïeule conduisit les membres de la famille vers la chambre rouge mystérieusement fermée à clef tout le jour. Elle ouvrit la porte et le reflet d'un grand feu de bois illumina le seuil. Sur la table (JTessée, il y avait un cochon de lait rôti au milieu d'autres plats, et le vin rosé brillait dans les [laçons. Ce soir de la fête des Innocents, Marceline ne se coucha qu'à minuit. Alors seulement, les rêves d'or et d'azur, dont les anges bercent le sommeil de l'enfance, vinrent la trouver dans le petit lit où elle reposait dordiuaire dès que les portes de la ville se refermaient pour empêcher que le loup n'y entrât.