CHAPITRE III
De uièuie que Lille est dans le département du Nord le centre de l'industrie textile, Valenciennes y est celui de toutes les industries qui se rattachent à l'extraction du charbon. Ses environs immédiats s'appellent — et c'est tout dire — Anzin et Uenain. Son activité en ce sens se prolonge jusqu'au bassin de Maubeuge ' rattaché à celui de Valenciennes dans le mouvement des affaires. Mais que Ion y aille voir maintenant! La destruction semble-t-il, a été ici plus complète encore qu'à Lille, Roubaix,
i. Nous ne pouvons parler ici d'un siège sur lequel la vérité historique n'est pas faite à l'Iiouro oji nous écrivons. Une autre ville également placée à Icxlrémilé sud du département du Nord, Avcsnes-sur-Helpe, ne pourra non plus être étudiée dans le cadre restreint de ce livre. Mentionnons seulement i|ue l'ennemi s'y livra à ses habituelles destructions d'usines et d'immeubles, tels que le collège communal. Surtout, ce qui fut sensible aux habitants, ce fut la dispersion du niagaifique et célèbre carillon hérité do l'abbaye de Licssics.
Il nous eut fallu parler encore, pour être complet, de Landrccies, de Coudé, du Hucsnoy, si joli ilans ses vieux murs roses construits par Vauban et qui subirent de nouveaux bombardements; de liavai, antique cité gallo-romaine ombragée par cette belle forêt de Mormal dévastée par les .Allemands comme toutes celles du pays, aussi biou celle de Baismes aux portes de Valenciennes.
Tourcoing. Là certaines usines sont restées debout, ici aucune. Les clievalets des mines ont santé ; les mines elles-mêmes furent inondées. Il estdes endroits où une vaste étendue couverte de mitraille représente seule une usine, et c'est le cas par exemple de celle des Forges de Denain qui occupait des milliers d'ouvriers. Telle est maintenant cette banlieue de Valenciennes dont M. Ardouin-Dumazet écrivait peu d'années avant la guerre : « Valenciennes reste le cœur vivant, non seulement pour ses communes liraitrophts, mais pour les trente-six communes des trois cantons peuplés ensemble de plus de cent deuxmille âmes'. Aussi peu de villes présententelles dans leur banlieue une animation comparable. « La construction des machines occupe plus de deux mille ouvriers : les sucreries sont nombreuses : la chaudronnerie emploie des centaines de bras. Marly où sont les ateliers de la Compagnie des wagons-lits fabrique des chaudières, des produits chimiques, de la vaseline, des machines-outils. Blanc-Misseron, bourg réparti entre les deux communes de Crespin et Quiévrechain, construit du matériel de chem inde fer et possède de grandes verreries ; Onnaing associe lapassementerie, qui occupe beaucoup de femmesàdomicile, ptlagrossemétallurgie; Saint-Saulve est devenu avec Cambrai le grand centre pour la production de la chicorée; Beuvrages et Anzin font des ustensiles de ménage ; en outre, Anzin fabrique des chaînes, de la chaudronnerie, de l'émaillerie, des fers à cheval. Raismesest, avec Saint-Amand, un erand centre pour la fabrication des chaînes de navire et de louage.
1. Le même auteur estime (lu'avcc ses faubourgs, Valenciennes comptait avant la guerre au moins SUO.OOO habitants. Faubourg est ici entendu au sens le plus large.
« A cet énorraedéveloppementindustriel, aïKiuel il faut rattacher le groupe de Denain. est dû le rang important de Valenciennes dans le mouvement des atFaires de la Banque de France. Sa succursale est la neuvième pour le montant des opérations; elle vient avant celle de Toulouse, Nancy, Reims et autres villes populeuses n.
On éprouve d'amères pensées à se rappeler cette prospérité que la guerre, si elle ne l'a complètement détruite, a atteinte profondément. Les Allemands sont entrés à Valenciennes le ^.'i août i'JM. Jusqu'au 2 novembre 1918 qu'ils la quittèrent après une bataille de trois semaines sur l'Kscaut, ils eurent le temps d'accumuler les destructions.
Sur leur entrée, voici un document vécu et inédit, la lettre d'un jeune homme de dix-huit ans qui trois semaines après, passant à travers les lignes ennemies venait prendre sa place dans l'armée française. « Les Allemands sont arrivés à Valenciennes le 2a août. Déjà la veille nous voyions arriver dans un défilé formidable de voitures, de carrioles, les fuyards de Dlanc-Misseron, Onnaing, Quérénaing, etc. Le 24 au soir on rn avait prié d'aller à Vicoigne en auto chercher une infirmière. Je fus arrêté au pont Jacob par un barrage de soldats français : on signalait des uhlans sur les routes de Raismes et de Vondé.
« Le lendemain^^ aoiit au matin, je vois déboucher le premier peloton de Prussiens au bout de la rue de Mons. Je rentre immédiatement, et derrière les jalousies nous regardonsavec émotion passer ces premiers envahisseurs. Ils ont l'air à la fois inquiets et goguenards. Le canon en Vair, prêts à tirer, ils regardent alternativement les fenêtres des deux côtés de la rue:
1 1 i LE NORD DÉVASTE
l'air de gens qui s'attendent à être brusquement canardés.
« Naturellement pas un civil dans la rue : les volets des fenêtres, les panneaux des devantures sont fermés et abaissés. Après le passage des Prussiens, les portes s'ouvrent timidement, les gens passent la tête, puis se risquent dans la rue pour se réunir en groupes qui se disloquent en un instant quand paraissent de nouveaux Prussiens.
« A partir de ce moment toute l'armée allemande est passée à Valenciennes. Une partie venant de Coudé se dirigeait sur Denain ; l'autre arrivait de la route de Mons et défilait sous nos fenêtres pour pi'endre ensuite la grand'place et la rue de Famars. Pendant un mois nous entendions le bruit infernal de leurs lourds camions qui faisaient tout trembler. C'était un défilé ininterrompu de fantassins, de cavaliers, d'artilleurs, de canons, de voitures régimentaires, de motocyclettes, etc. Ceux-ci arrivaient à une vitesse folle ; je 7ne précipitais à ma fenêtre, espérant les voir se casser la g... au virage de la rue du Quesnoy, mais je n'ai jamais eu ceplaisir. Au début on 7i'osait pas trop sortir, surtout les femmes, et les boutiques restaient fermées, les tramways ne marchaient plus. Mais le colonel gouverneur Hintzel fit rouvrir les unes et marcher les autres; la vie reprit son cours normal, et l'on prit l'habitude de croiser sans cesse ces c...-là qui se promenaient comme chez eux : dans la rue, au jardin public, voire à l'église. « Le colonel gouverneur causait sans cesse de nouveaux ennuis au conseil municipal. Un stock de chan' sons contre Guillaume II qu'on avait, l'an dernier, confisquées à un camelot et malencontreusement oubliées au poste de police, leur strvii de prétexte
VALENCIENNES lit)
pour accuser le maire — le D' Tauchon — de lèsemajesté. Oti consentit à ne pas le fusiller moijennanl une indemnité de un million dont cinq cent mille francs payés comptant. Us se contentèrent pour le reste d'un contrat : la ville promet /ail de payer le reste à Berlin quatre mois après la paix. Le bon billet qu'a La Châtre ! »
Quant aux destniclions, c'est surtout la banlieue industrielle, nous le disions, — Anzin, Denain, les usines d'Escaut et Meuse, — qu'il faut voir. Mais le faubourg de Paris, qui touche à la ville, est en ruines ; mais dans la ville même, il est de beaux vieux hôtels que les obus ont massacrés, y détruisant d'exquis ensembles artistiques auxquels plusieursgénérations avaient collaboré. L'hôtel de ville enfin a été touché, un obus a fait s'écrouler la statue couchée de l'Escaut placée à gauche de la sublime figure sculptée par Garpeaux, heureusement intacte, celle-ci : la cité défendant la Patrie '.
Le nom de Carpeaux, celui du Watteau dont par bonheur le monument a été épargné par la fureur allemande, voilà qui nous conduit à examiner de plus près la ville et le terroir où nous sommes.