‹ Le Nord dévasté;Chapitre 5 sur 52 · I.IC NORD DANS LA GUERRE · texte numérisé non relu

I.IC NORD DANS LA GUERRE

Alors sans doute, nous apprenions les souffrances des populations séparées : mais nous ne pouvions pas connaître tous les faits précis de leur héroïsme. Si on les apprenait, on les tenait cachés, pour ne rien révéler à Tennemi toujours aux écoutes. Mais on n'en savait jamais que la pins petite part. — Et quand les aiira-t-on tous appris? Chaque jour nous en révèle. Qui connaîtra jamais par leurs noms les innombrablesbraves gens, hommes, femmes, enfants, qui ont su, pendant d'interminables mois, tenir bon, faire bon visage, garder l'espérance, et se dévouer au salut public, soigner les malades, cacher les soldats, faire fuire des captifs, — et cela sous la menace permanente de la grossièreté allemande, et, pire encore, de la bonne humeur injurieuse?

Comment en citer seulement quelques-uns, sans crainte d'injustice et d'oubli? — Je n'en citerai qu'un seul, — si frappant, — celui de ce héros Lillois, le pharmacien Willot, auquel aujourd'hui dans sa ville un monument va être justement élevé : celui-là. avec l'aide de quelques hommes et de quelques femmes braves comme lui, avait entrepris cette œuvre : maintenir l'esprit public dans la confiance ! — Et durant les terribles années, ces entrepreneurs de vaillance ont pu rédiger, imprimer sous le manteau, distribuer par milliers en secret, un journal qu'ils appelaient VEspéraiice. Soupçonnés, poursuivis, ils ont continué leur œuvre. Plusieurs d'entre eux étaient déjà sous les verroux, que les autres grimpaient encore la nuit sur un toit, où ils avaient eu l'audace de poser les antennes d'une télégraphie sans fil, — et y recueillaient, pour \' Espérance, les communiqués français 1

C'est là, dans les contrées opprimées, qu'a régné le plus souverainement cette solidarité des cœurs, qui a été nommée (d'un beau nom qui restera dans l'histoire) : Union sacrée. — Nulle part elle ne fut plus complète. On vit fraterniser, catholiques, socialistes, radicaux. Il n'y avait plus de partis ; il n'y avait plus que des Français. — C'est là justement ce que les boches n'ont jamais pu comprendre. On leur avait annoncé une France pourrie de haines, divisée jusqu'à la décomposition. Et voilà que leur présence seule suffisait, — leur présence détestée, — pour cimenter la plus solide des amitiés. Cette amitié, dans la région du Nord, se fortifiait parce caractère spécial, par cet esprit fraternel de bonne humeur cordiale, qui est l'essence même de notre patriotisme régional. Voilà encore et suitout ce que nos ennemis n'ont jamais pu admettre : c'est cette bonne humeur persistante '.

Les opprimés n'ont pas voulu donner un instant aux oppresseurs la joie de penser qu'ils les avaient accablés. Leur fierté s'est révoltée en railleries sous les opprobres, et les coups mêmes. Mille exemples en sont cités, en Belgique et dans le nord de la France. J'en ramasse, en passant, un ou deux.

Un vieux religieux, pesant et impotent, assis dans son fauteuil d'où il ne peut bouger, voit entrer un grand diable d'ofûcier prussien, qui eu parlant, luj tient au visage le canon de son revolver: « — Mais monsieur, — dit le vieillard, — ne me visez donc pas de si près : vous êtes toujours bien sûr de ne pas me manquer ! »

1. Voir lo beau roman île Darnieiitières : Maman (Paris, 1919).

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