Les tortures du Nord
Octobre, novembre. Nous étions à l'arrière-plan de la suite de la guerre, de cette effrayante course à la mer, où l'ennemi, repoussé et furieux, chercha sa revanche, dans ce qu'il a appelé, trop tôt, son Sedan maritime.
Nos fortes, patientes populations ont continué, sans un jour d'arrêt, à cultiver la terre ; les champs ont été labourés, les usines ont ftimé, mais au milieu de quel infernal sabbat! Ce n'était plus comme en août le grondement sourd du canon. Le sol fut ébranlé jusqu'en ses profondeurs par les fracas de l'Yser et d'Ypres. La nuit, de minute en minute presque, c'était sur toutes les lignes ferrées de la côte, le grondement sans arrêt des trains qui roulaient, dans les ténèbres, les renforts de notre armée.
Nous n'étions plus abandonnés, comme en août! Avec notre armée, nous voj'ions affluer celle de nos alliés : Anglais, Ecossais, Hindous, traversaient nuit et journos villes et nos villages. Non. nous n'étions plus abandonnés; mais nous étions presque devenus le champ de bataille. — Et, pour la seconde fois (mais la bonne, hélas !) nous étions coupés de Lille et des deux tiers de notre région du Nord.
C'est alors que nous avons senti combien nous l'aimions, quelle unité de cœur unit tous les Français du Nord d'un lien puissant. Nous n'avons pas cessé un jour de penser à nos frères envahis. Des
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semaines, des ruois se passaient sans que nous ayons rien app»is de leur sort. Nous les savions malheureux, nous les sentions fidèles au devoir. Mais nous ne pouvions rien savoir, en fait, de leur misère et de leur vaillance. — A de rares occasions, quelque nouvelle nous arrivait pourtant, par des voies indirectes, — par la bienveillante entremise du Saint-Siège, du roi d'Espagne, — par quelque lettre d'un de nos prisonniers en Allemagne. Un peu plus tard ce fut le témoignage de quelques évadés, qui, au risque de la vie, avaient traversé la Belgique pour s'embarquer en Hollande, et rentrer en France. Les messages étaient nécessairement rares, tardifs, laconiques : un tel, ou une telle, se portaient bien, à telle date 1 — Avec quelle passion on se jetait sur la moindre lettre, on interrogeait le messager.
Cependant, par force, des relations durent s'établir. Je me souviens toujours de l'émotion profonde que causa chaque passage de cet homme dont la bravoure et le dévouement au bien public ne peuvent être assez loués, M. Louis Guérin. Choisi pour organiser le ravitaillement et établir les communications avec nos amis d'Amérique, qui ont sauvé de la famine la Belgique et la France envahie, il renouvela plusieurs fois le périlleux voyage. Discret, ne voulant compromettre par aucune imprudence sa mission d'utilité publique, — il nous apportait du moins l'esprit, et, si je puis dire, l'air de nos contrées séparées.
Peu à peu, ces occasions se multipliaient, — plus tard surtout, quand l'ennemi évacua par la Suisse une partie des populations. Nous avons fini par savoir quelque chose de la vie de nos frères. On
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s'en allait à livian altea.lrc les inailieureux trains •révacués, guetter aux fenêtres des wagons les visages hâves, et là, anxieusement, poser des questions, attendre les réponses le cnrsur battant : « — Un ter.' Une telle? Vit-il? Est-il mort? »
Et on accueillait ces douloureux fugitifs. De belles œuvres avaient été formées pour les recevoir et les secourir.
Nous avons vite appris le détail de leurs souffrances ; mais il fallait pour tout savoir, il fallait les presser de questions, car ils ne parlaient guère de leurs privations et de leurs jeûnes : « Ce n'est rien, disaient-ils. » — Ils nous donnèrent des leçons d'endurance et do confiance. Cependant nous finissions par nous instruire de ces misères, qui « n'étaient rien », — et surtout des souffrances morales ; nous nous figurions bien les jours de désolation, et je me rappelle, certes, le tableau que je m'en faisais à moi-même et que je m'efforçais de fixer en ces jours mêmes, par tous les traits recueillis cà et là.
Ces demeures, disions-nous, ces bonnes maisons de famille, où l'on était si bien accoutumé à vivre en paix, à son aise, les voilà ruinées, au moins souillées, abimées, dégoûtantes, pouplées d'ennemis. Jadis le poète en gémissant avait dit :
Ma maison me regarde et ne me connaît pas !
Mais ici, c'est le supplice inverse : ce sont eux, nos amis, nos frères infortunés, qui ne la reconnaissent pas, quand ils la regardent, cette mai.son de leur père, cette maison de leur jeunesse, où se vautrent et se gobergent, ([uand ils ne font pas pire, d'insolents barbares.
iO LE KORD DÉVASTÉ
11 y a des maux plus cruels. Il y a des peines qui ne touchent pas seulement les sens, mais qui percent le cœur. 11 a fallu, pendant de longs mois, subir le spectacle des violences, des réquisitions, les arrestations, la prison, la fusillade. On a vu brutaliser les représentants de l'ordre public, dont le seul crime était de défendre les droits et la vie de leurs compatriotes. Pensons aux maires dans leurs villes ou leurs villages, aux fonctionnaires depuis le plus haut rang jusqu'au plus modeste, aux Evoques, — dignes frères du grand cardinal Mercier, — à l'Evêque de Lille, à l'Archevêque de Cambrai.
Combien ont été maltraités, outragés, conduits devant le peloton d'exécution, — exilés, emprisonnés ? — Il y a les morts de mort violente; il y a aussi les morts de lassitude, les hommes âgés, épuisés, qui n'ont pu supporter jusqu'au bout les brutalités. — Pensons à eux, mais pensons aussi à ceux qui les ont vu souffrir et mourir, et qui ont souffert de leurs peines. De combien d'horreurs n'ont-ils pas été témoins encore 1 II y eut les déportations brutales des hommes que l'on soumettait au travail forcé. Il y eut bien pire encore : l'enlèvement des jeunes filles, le maximum, 'y crois de l'infamie allemande.