‹ Le Nord dévasté;Chapitre 51 sur 52 · L'Hermile en province · texte numérisé non relu

L'Hermile en province

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l'instant de sa vie est curieux à contempler où il porte, en lui, à Cambrai, ses aspirations non encore réalisées.

En 1785, dans un château de Bretagne, un vieux gentilhomme vit avec sa femme, sa fille et sou fils cadet. Celui-ci a dix-sept ans et on ne sait qu'en faire ; depuis qu'il est rentré à Gombourg, après avoir terminé ses études, deux ans se sont passé.s à des songes inexplicables. Un jour vient où M. de Chateaubriand s'alarme de cette inutilité et où il demande à Franrois-Reué ce qu'il veut faire. Le jeune homme lui déclare qu'il entend aller au Canada défricher des forêts, ou aux Indes, « chercher du service dans les armées des princes de ces pays ». On l'envoie à Saint-Malo où un armement se prépare pour l'ondichéry; il est persuadé qu'il va franchir les mers ; déjà cette imagination, qui nourrira un siècle de ses rêveries, s'échauffe et travaille. Mais bientôt une lettre rappelle à Combourg le chevalier de Chateaubriand, et, d'un ton qui n'admet pas de réplique, son père lui annonce qu'il a obtenu pour lui un brevet de sous-lieutenant au rcginfent de Navarre et qu'il convient de renoncer à ses folies. « Vous allez partir pour Bennes et de là pour Cambrai. Voilà cent louis, ménagez-les. Je suis vieux et malade, je n'ai pas longtemps à vivre. Conduisez-vous en homme de bien et ne déshonorez jamais votre nom. »

A Rennes, un cousin le mit en chaise do poste avec une sémillante marcbaude de modes. Le petit chevalier était pétrilié. incapable de s'occuper de rien et même de payer à boiie aux postillons. Arrivés à Paris, ce fut la marchande qui lui fit donner

une chambre à l'hôtel de l'Europe, rue du Mail. Puis elle lui tira sa révérence, pressée « de se débarrasser de son imbécile », a-t-il écrit.

il passe quelque temps à Paris, où habite sa sœur de Farcy. Un certain cousin Moreau le présente à une Jolie femme, M™» de Chastenay, qui l'invite à aller la voir. Il y va, et à la fin de cette visite, elle lui tend un bras demi-nu et la plus belle main du monde, qu'il ne baise même pas. C'est un jeune sauvage, un Iroquois digne daller explorer leurs contrées lointaines, qui part le lendemain pour Cambrai, troublé de sentiments divers et délicieusement nouveaux pour lui qui n'a connu jusque-là. que les landes de Bretagne.

Il prend le courrier de la malle avec, dans la poche de son habit bourgeois, des lettres de recommandation pour les officiers du régiment de Navarre. Tout de suite on le reçoit fort bien : le chevalier de Guénan le fait admettre à la table la plus distinguée, et il se trouve placé sous la tutelle du major, le comte d'Andrézel. Vingt-quatre heures après son arrivée, il porte l'uniforme, et le porte à ravir ; ce bleu et ce blanc lui plaisent infiniment. Les sous-lieutenants veulent bien lui épargner les brimades d'usage, eu égard peut-être aux lettres de recommandation, peut-être à son âge. (Il n'avait pas dix-huit ans 1) On lui apprend le maniement des armes et la théorie; il franchit aisément les grades de caporal et de sergent : ce sont choses qu'un cadet de l'ancienne France a«ait dans le san^, et qu'il suffisait de réveiller.

Cambrai, c'est alors une place forte. Elle a deux châteaux : Ganlimpré et Selles ; sa citadelle, placée sur la hauteur, entourée de fossés très profonds et

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taillés dans le roc. minés outre cela, commande la ville que l'on pourrait au besoin inonder au dehors, grâce aux eaux de l'Kscaut.

Le chevalier de Chateaubriand se promène dans les rues qui sont grandes et propres, dont les plus belles ahoutissent a une vaste place où il serait facile de ranger en bataille toutes les troupes de la garnison. — C'est celle, hélas, que la rage allemande a si cruellement défigurée par le feu à l'automne de 1918! — Il visite l'église métropolitaine dont le chœur est construit à la Romaine et où il y a, dans le fond d'une chapelle, éclairée par des lampes d'or et d'arpent, le tableau de la Sainle- ■Vierge (ju'on assure avoir été peint par Saint-Luc Etrange merveille. — A Cambrai encore se font des toiles d'une finesse réputée pour passer celles de la Hollande, et sans doute il en envoie à sa sœur de Farcy, ;'i M"" de Chastenay, peut-être, dont le souvenir ne le quitte pas.

Un de ses collègues se prit pour lui d'une amitié particulière, et, si j'ose dire, intéressée. La Martinière. très laid, le visage labouré par la petite vérole, nourrissait une violente passion pour une belle Cambrésienne. Il fallait qu'il passât au moins cinq à six fois par jour devant sa porte, épiant un regard ou un sourire; et il prenait le jeune souslieutenant avec lui pour que ces fréquentes allées et venues fussent moins compromettantes. En même temps il avait trouvé un confident : tout en buvant ensemble de grands verres d'eau de groseille, il lui racontait sa passion par le menu. On imagine le jeune visage distrait, et les yeux où se reflète l'image de M""" de Chastenay quand La Martinière prononce le mot d'amour.

A ce moment, la mode dans l'armée était à la prussienne. C'était peu d'admirer Frédéric II, on copiait le rigorisme de la tenue qu'il avait imposée à ses troupes : « petit chapeau, petites boucles serrées à la tête, queue attachée roide, habit strictement agrafé ». Qu'on se rappelle les portraits de La Fayette, répandus à profusion parce qu'il avait fait la campagne d'Amérique : c'est tout à fait cela. — Le chevalier de Chateaubriand haïssait ces entraves; il s'y soumettait le matin, mais le soir, pour aller au café ou courir les rues avec La Martinière, il se couvrait d'un grand chapeau, déboutonnait son habit en croisant les revers, descendait ses boucles et desserrait sa queue. Dans cet équipage, on le voit qui passe, et la laideur de LA Martinière fait ressortir son visage jeune et expressif avec une pointe d'inquiétude. Mais un jour il rencontre M. d'Andrézel comme il allait faire la cour pour La Martinière « sous les fenêtres de sa cruelle llamande ». — Peut-être aussi était-ce un peu pour lui. — Le terrible major le regarda sévèrement et lui infligea trois jours d'arrêts. C'était le temps qu'il lui fallait pour relire Télémaque bien plus commodément qu'au tombeau de Fénelon où il assure l'avoir fait.

Déjà la littérature le préoccupait. Son plus grand souci, dans peu de mois, sera de faire imprimer une idylle dans 1' « Almanach des Muses », et il eût donné la gloire d'Alexandre pour être l'auteur de quelqu'une de ces fades romances à la mode : « Tendre musette » ou « Berger volage ».

Sur ces bergeries, une nouvelle éclate qui consterne nos officiers amis de la discipline prussienne : la mort de Frédéric II. Puis une autre qui atteint

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