‹ Le Nord dévasté;Chapitre 7 sur 52 · Les « litanies de l'activité Jiumaine · texte numérisé non relu

Les « litanies de l'activité Jiumaine

C'est après l'armistice que nous sont arrivées, à nous qui étions au dehors, toutes ces images de l'héroïsme de la France envahie. Elles nous ont charmés, ravis, non pas surpris. Il semble qu'au loin, nous lés avions pressenties. — Tandis que le Nord envahi souffrait, le Nord bombardé pensait à lui tendrement. Nous sentions, jour par jour, nos cœurs plus chauds, plus voisins, plus énms, notre pitié plus débordante. Il nous semblait que nous les voyions, nos frères, nos sœurs, vaillants et souffrants ; et nous les voyions comme nous les connaissions, comme nous-mêmes, dans leurs demeures toutes pareilles aux nôtres, avec leur caractère, leurs façons, qui ne dilTéraient des nôtres en rie^. Nous ne pouvions penser à eux sans les voir, les toucher, nous identifler absolument à eux.

Nous nous sentions atteints, chacun de la même manière que chacun d'entre eux l'était.

Dans son malheur, le Nord a bien ressenti son unité. Nous nous sommes constates un seul peuple, une seule et même brandie des enfants de la F'runce. Dans ces jours-là le Nord n'a eu qu'une àme.

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Cette âme-là, les siècles nous l'ont faite. A l'origine, nos peuples du Nord sortaient de souches diverses, voisines à vrai dire, mais non tous de la même souche. Notre grande bande de pays qui remonte du Sud-Est au Nord-Ouest, des Ardeunes à la mer du Nord, a eu plusieurs noms dans l'histoire, Gambrésis, Hainaut, Flandre française, Flandre tlaminganle, sans parler de multiples noms de petites circonscriptions régionales. Nos deux millions d'àmes ont pourtant une grande similitude de caractère, de fai,-ons, Je tendances, de goûts.

Le Nord s'est quelquefois plaint que la France ne le connût et ue 1 aimât pas assez 11 rebutait par son rude climat. On ne savait pas son charme, sou attrait, sa beauté, à peine même mesurait-on bien à sa vraie mesure son utilité pratique. Entons cas on se le ligurait noir et fumeux, brumeux, hérissé de cheminées d'usine.

Tel est le sort de ceux qui travaillent pour le bien des autres. Les gens pour qui ils peinent voient surtout leurs mains calleuses, et ue savent pas assez les regarder dans les yeux et les pénétrer au cœur. Mais s'il est vrai que cette injustice a régné dans une certaine mesure, — assurément, la guerre a changé tout cela. On connaît bien le Nord aujourd'hui : on l'a découvert en le défendant et en le conquérant.

On sait sa valeur. On reconnaît aussi sa beauté.

Sa valeur d'abord. On l'eslime mieux qu'on ne savait l'estimer. On a pu mesurer ce que la France, ce (jue le monde perdent, quand le ?<ord est empêché de travailler. Que de sources de vie, de prospérité, de confort tarissent par contre-coup, quand s'arrête l'énorme Ilot de production des usines du Nord !

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licoulez comme un des travailleurs du Nord, mon ami Eugène Motte, chantait, avant !a guerre, la prodigieuse activité de son pays, dans un discours resté fameux.

« Quelle région ardente et diverse que la nôtre! Quelle galerie de glaces, moins somptueuse, moins orgueilleuse, moins en festons et en astragales que celle de Versailles, — mais autrement féconde, où pourront se refléter toutes les formes de l'activité de la Flandre, de l'Artois, de la Picardie, du Cambrésis... métallurgie, houillères, sucreries, distilleries, produits chimiques, amidonneries. électricité, constructions navales, machines à vapeur, automobiles, alimentation, — et tant d'autres que j'oublie, car je ne puis réciter les litanies de l'activité kumaine 1 »

Dans cette superbe litanie, il manque une antienne ; il manque l'agriculture, la plus belle agriculture, je pense, que connaisse la France, et peut-être l'Europe. — J'ai vu pendant la guerre, des cultivateurs français de toutes les régions, cantonnés comme soldats dans nos plaines du Nord, s'e.xtasier devant nos procédés de culture et nos rendements. On travaillait alors nos champs, notez-le bien, comme on pouvait, manquant de bras, manquant d'engrais, manquant d'outils et de machines, le tout étant réduit au strict nécessaire et à des arrangements de fortune. On travaillait parmi l'encombrement des cantonnements, des camps français et alliés, des dépôts de munition, des lignes de chemin de fer improvisées, avec des routes défoncées et encombrées, des canaux obstrués. Ce n'est pas tout : on travaillait sous la menace du bombardement aérien, et, dans les parties basses, sous la

menace des inondations. — Rien n'y faisait ; on tirait de ce sol des récoltes plus fortes, plus riches qu'on n'en voit nulle part, l'^t l'on s'efforçait, ce qui était plus dilBcile encore, de maintenir l'élevage du bétail.

Les ennemis le savaient bien, et, dans les pays occupés, ils tiraient tout le profit possible des terres préparées par l'art et le travail séculaire de nos cultivateurs. Et, soigneusement, ils s'emparaient du bétail, et s'en vantaient. J'ai entre les mains des cartes postales, trouvées sur des prisonniers allemands en 1916 : on y voit, dans la rue d'un village du Nord, de bons boches, le sourire aux lèvres, qui emmènent un long cortège de belles vaches flamandes.

Travail agricole, travail industriel : d'un bout à l'autre de la région du Nord, règne le travail. On peut dire que nul ne songe à autre chose qu'à travailler. Certes, autant et plus qu'ailleurs, surgissentlà les ditliciles problèmes qui troublent le monde entier, les problèmes de l'organisation du travail. Mais j'aime à croire qu'ils trouveront de plus faciles solutions pratiques dans le pays où le travail est une tradition séculaire, que dans plusieurs autres où il est presque une nouveauté.

Nulle part d'ailleurs d'aussi grands efforts n'ont été accomplis pour améliorer la condition des travailleurs, leur assurer les secours nécessaires au corps et à l'âme. Qui dira combien la guerre allemande a détruit d'écoles, d'hôpitaux, d'églises?

Tous les esprits ici sont ouverts aux grandes préoccupations sociales et charitables. Elles nous sont en (|iielque sorte naturelles et d'ailleurs traditionnelles aussi. Ceux qui ont observé le Nord dès

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longtemps, y ont noté cette particularité, laquelle reste vraie même aujourd'hui dans beaucoup de cas — : c'est que le travail y est rarement excessii', — : improbus eût dit le poète latin. Dans les usages du pays, le travail implique le repos. On ne s'impose pas à soi-même, et donc on n'impose pas aux autres un travail qui excède la limite, et supprime le loisir et la distraction.

Ce fait, qui a été constaté chez nous depuis des siècles a frappé l'œil dun sagace observateur moderne. L'image que Balzac a tracé du caractère flamand n'est pas parfaite ni sans erreur. Mais elle a des traits gravés vraiment par le génie. Il a aperçu ce singulier ensemble de bonne humeur et d'indépendance qui est naturel à notre peuple, et qu'il définit d'un mot : << une bonhomie vi^aie ». Et il ajoute en commentaire : « Cela implique le travail sans fatigue ».

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