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Les mœurs et les façons du Nord

Ces qualités spéciales semblent à Balzac ressortir de l'aspect même des demeures. Un intérieur du Nord, dans son ordre et sa propreté coquette, otfre à ses yeux des « couleurs moelleuses ». — Les couleurs sont toujours les mêmes et ces belles images se sont perpétuées. A vrai dire, elles se perpétuent surtout, dans les parties rurales ouïes petites villes, ei il arrive qu'elles se perdent dans certains entassements urbains et industriels. Mais il n'y a jamais à chercher bien loin pour les retrouver. Une demeure propre, indépendante, convenable à la vie de famille, c'est le besoin de tout homme du Nord. Tout y est calculé en vue de ce besoin : et cela, on

peut presque le dire, dans toutes les classes de la société. On y connaît moins que partout ailleurs l'excès, ou du luxe ou de la misère. Chacun chez soi, et chacun maître chez soi, c'est le principe. Nous dirions volontiers, comme jadis le paysan anglais : La maison de fout homme est. un château.

Maître chez soi ne veut pas dire insociable : tout au contraire ! — Nous sommes éminemment sociables. L'homme du Nord n'aime rien tant que l'association. Il commence par l'association primordiale, celle de la famille, qui lui est chère entre toutes; qui pourra louer assez la femme tlamande, infatigable travailleuse, gardienne des traditions de la race, de la vie saine, propre, indépendante, dans les demeures peuplées de beaux enfants ■? — C'est ici, une contrée où se maintient une belle natalité.

L'homme du Nord est attaché à sa commune, et volontiers il retrouverait dans son cœur les passions municipales des siècles passés. Mais encore il aime à voir créer des sociétés de toutes sortes, soit pour l'utilité comme les mutualités, les coopérations, — soit pour le plaisir et la pure sociabilité, sociétés de musique, de tir, sports, jeux, amusements divers. — Tout cela mène à des réunions, à des fêtes. Et c'est là l'un des goûts caractéristiques du Nord. On excelle à organiser les fêtes et les cortèges fêtes religieuses, comme nos belles processions magnifiquement décorées de costumes, de bannières, de banderoles, — comme nos fêtes civiles d'usage, le Carnaval, la Saint-Martin de Dunkercjne, la Braderie de Lille.

Ces frtes sont à la fois solennelles et familières, décoratives et gaies. Je veux me rappeler la dernière que j'aie vue, avant la guerre, —bien peu de temps.

hélag, avant la guerre, — et dont le souvenirjoyeux se mêle dans ma mémoire aux angoisses qui ont suivi. Je veux parler des fêtes de Lamartine, en septembre 1913, dans la délicieuse ville de Bergues. massacrée depuis par les obus allemands. — (M. Paul Deschanel, qui y assistait comme président de la Chambre, en a conservé, dit-il, un souvenir unique). — Toute la matinée s"était déroulée gravement joyeuse dans la petite ville pavoisée, avec les discours, les cortèges, les fanfares, les chorales. Vers le soir c'était la fête populaire, le défilé traditionnel des Reuze, — mannequins gigantesques et comiques, qui roulent, tournent, dansent au milieu d'une foule en liesse.

Rien de plus gai, de plus joyeux, de plus vraiment festival !

La fête essentielle c'est la communale, que l'on nomme d'un vieux mot français : la Ducasse. On ne connaît pasl'àme du Nord, si l'on ne comprend pas rame.de la Ducasse. — KUe prend des formes diverses suivant Timportance des lieux, suivant qu'on la fête à la ville ou bien au village. Il ne faut pas la juger suivant le nombre ou l'importance des baraques, des musiques, des jeux, — matériel de toutes les fêtes. Le passant n'y voit que cela, et l'occasion plus ou moins bruyante de plaisirs populaires. Il y a dans la fête bien autre chose . — A l'origine c'est une fête religieuse. C'est le moment de l'année consacré au culte de la famille. Les vieux parents reçoivent les enfants qui ont essaimé alentour. — A ce jour joyeux, on se prépare de lom, dans nos villages, par un nettoyage général de la maison; on la lave, on la badigeonne, on la pare. Bel et salubre usage de propreté annuelle, et qui

repose sur des traditions lointaines ! Le lendemain de la fête on fait dire des messes pour It's aïeux.

Pensez-vous pour cela que ce soit une fête sans gaité? — Ce serait grande erreur. Elle est débordante de joie, avec, convenons-en, un peu d'excès à l'occasion ; caria bière coule, et la danse fait rage; — encore que rarement on descende jusqu'à la folle kermesse de Rubens. Ou s'en tient plutôt à Teniers et Van Ostade 1

Ces traits qui me reviennent en foule à lauiémoire sont justes : je l'atteste. — Je ne les cherche pas. Je n'ai qu'à fermer les yeux et à laisser courir ma mémoire, parmi ces contrées oîi j'ai passé tant d'années de ma vie. Il va sans dire qu'un pareil tableau suppose ses ombres, ses exceptions, ses contrastes. Mais telle est pourtant limage générale. Nul de ceux qui connaissent le Nord ne me contredira.

Telle j'aperçois distinctement notre grande région du Nord, — avant l'J14 et l'attentat allemand, — d;)ns le travail, l'activité, l'indépendance, la gaîté.

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