CHARLES DUBUC
Lettre de M. L. Lalande.
WETASKIWIN, ALBERTA, le 25 mai 1892.
MoN RÉVÉREND PÈRE, —J'’ai bien regretté que. le temps ne vous ait pas permis de vous arrêter chez nous, lors de votre passage à Todd- Crossing ; vous auriez pu voir vous-même que le vieux français et sa petite famille se portent à merveille et jouissent d’une parfaite santé. Sous ce rapport, et sous bien d’autres, nous n'avons rien à envier au pays natal.
J'ai dit sous bien d’autres, car ici, aucune trace de la bureaucratie de la mère-patrie. La plus grande liberté d’agir et de faire sa besogne soi-même, sans être gêné par aucune entrave. Les taxes si écrasantes pour le peuple français sont encore-complètement inconnues ici.
Quant au pays lui-même, il est impossible, même en France, de trouver une plus belle contrée ; un véritable parc, arrosé par la rivière Bataille, et ce qui est encore préférable pour le fermier, une terre de première classe, avec fond d'argile, ce qui la rend pour ainsi dire presque inépuisable.
Me voici à mon troisième printemps dans le pays, tout se présente encore très bien ; le blé, l'orge, l’avoine, ont une belle apparence ; j'ai même peur que la moisson ne se fasse trop tôt, c’est-à-dire avant que les foins soient terminés. Mes patates que j'ai importées de France se montrent bien ; tous les légumes d’ailleurs : choux, choux-raves, navets, carottes, petits pois, fèves, ont bonne venue. Enfin, j'ai le ferme espoir d’avoir une bonne récolte encore cette année.
Si, seulement, je n'étais pas infirme, j'aurais beaucoup fait plus pour améliorer ma terre. Je n'ai pas encore d’étables pour abriter mes
en que ge
animaux ; toutes mes bêtes, chevaux, vaches, cochons, ont dû hiverner dehors, sous de très mauvais abris, cependant, je n’ai perdu aucun de ces animaux, bien que le thermomètre ait baissé jusqu’à 45 degrés. Entre Wetaskiwin et Todd-Crossing, il n’y a plus de lots vacants ; la ! , Compagnie du Pacifique Canadien, qui possède tous les lots impairs, a commencé à disposer de ses terrains, le prix est de $4.80, ou 2,400 ‘ francs pour 64 hectares ; à 12 ou 15 milles à l’est et au sud de chez moi on peut trouver de bons lots gratuits encore ; là comme ici, le sol est riche, il y a de l’eau, du bois, du foin, et avant longtemps il y aura un marché pour les produits de la ferme, Le malheur est qu’il nous arrive trop de pauvres gens, il faudrait que chaque colon puisse faire ses travaux sur sa ferme, commencer de suite, en arrivant, son exploitation, et n'être pas obligé d'aller passer quelque temps dans les villes ou aux chantiers de bois, ou dans les moulins pour se faire un petit capital qui lui permette de commencer les travaux sur sa terre.
Ne le cachons pas, les débuts sont pénibles, la transition est subite, partir de nos vieilles paroisses ou villages de France pour venir s’installer en pleine prairie, sur le bord d’une rivière, et commencer à travailler cette tourbe, pour se faire un petit jardin, cela demande du courage et une somme d'énergie peu commune, mais je le répète, on travaille avec espoir de succès ; la richesse du sol, la beauté du pays, la salubrité du climat nous dédommagent bien des ennuis que l’on éprour e.
Il arrive beaucoup d’immigrants des Etats-Unis d'Amérique, et des provinces de l’est du Canada, puissai-je en voir arriver quelques-uns de mon pays. Je ne doute pas qu'une foule de mes compatriotes, s'ils venaient visiter l'Alberta, s'y établiraient, et comme moi et tant d'autres y vivraient contents, satisfaits, heureux d’être débarrassés des embarras tracassiers de la bureaucratie européenne.
M. l'abbé, je vous envoie ces notes, faites-en l’usage que vous voudrez ; publiez-les si vous croyez qu’elles puissent intéresser le lecteur et nous gagner de bons colons pour notre nouveau pays.
Votre tout dévoué,