‹ Le nouveau Don Juan (volume 2)Chapitre 2 sur 37 · PASSAGE CHOISEUL, 23-3I · texte numérisé non relu

PASSAGE CHOISEUL, 23-3I

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INTRODUCTION LIMINAIRE

Le nouveau Don Juan n'est que le premier ouvrage d'une série de sept dont l'édition définitive aura pour titre : les Hommes de demain. Il importe donc d'ores et déjà d'exposer sommairement, en tête de ce livre, le plan de l'œuvre entière, d'en indiquer la genèse et d'en résumer l'esprit.

L'Heptalogie : les Hommes de demain, comprend trois parties principales : une suite de trois romans, le nouveau Don Juan, la dernière Epopée, le Roman de la Ques-

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tion sociale, dont je désigne ici l'ensemble sous le nom de ce Trilogie romanesque * » ; une suite de trois études, l'Art des Passions, un Programme de Révolution, PAme universelle, formant la « Trilogie philosophique » ; enfin une seule étude critique, Y Histoire d'une Œuvre.

Ce n'est pas au vain désir d'imiter de trop illustres exemples qu'est dû le choix à priori d'un cadre aussi étendu. La conception en a été lentement progressive. Ce n'est qu'au bout de dix ans de travaux préparatoires, de tâtonnements, d'efforts de pensée de toute sorte, et après avoir successivement composé par fragments inédits les ébauches des ouvrages désignés, que j'ai entrevu la possibilité d'établir entre leurs différents sujets un lien commun qui assurât l'unité intégrale de l'ensemble.

Parmi les œuvres de pure imagination, assez rares sont celles dont le thème repose sur un faisceau d'idées générales. Tout roman contemporain est plus ou moins le dé-

* Voir le Tableau synoptique ci-contre.

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veloppement d'un simple fait-divers, d'une intrigue spéciale, d'un problème isolé, qui, bien qu'entraînant k quelques digressions sur les principes, ne vise qu'un cas particulier de la vie humaine. Chaque auteur capte l'attention au profit d'êtres qui se meuvent dans un milieu spécifié et sont même mesurés, étiquetés, classés avec un infini souci du dét^l. C'est l'esprit d'analyse en un mot qui engendre la plupart des livres du jour.

Au contraire, la Trilogie romanesque de mon Heptalogie est essentiellement une œuvre de synthèse. Dans son ensemble elle étudie, appliquée à quelques personnagestypes et plutôt a une élite, la vie morale, intellectuelle, artistique, même sociale et politique des trente dernières années du XIX* siècle. Elle exprime et décrit l'extrême limite de l'importance à laquelle est parvenue la conception sociologique, dite «individualisme ». A travers la progression du nivellement social, elle détache les quelques figures intimement rebelles à ce nivellement, les types, hommes et femmes, de passionnés, de voluptueux, d'orgueilleux,

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d'ambitieux et d'artistes. Elle ne renferme presque pas d'analyses de faits ni de sentiments, encore moins de complications dramatiques résultant d'intrigues passionnelles ou autres. La vie des personnages, prise et suivie de la naissance à la mort, s'y déroule simplement suivant les lois de l'atavisme, les formes du caractère et la logique du destin. Ces existences tantôt racontées, tantôt vécues en propre, sont un prétexte à développement d'idées générales, condensées a la plus forte pression possible au cours de l'œuvre. Là est d'ailleurs le caractère principal de l'Heptalogie : synthèse et développement d'idées générales touchant les plus captivantes questions à l'ordre du jour dans l'humanité contemporaine et même l'humanité future, telle que la prépare et la forme incessamment le progrès de ces idées.

Certains critiques ne manqueront pas d'observer ironiquement que Balzac, encyclopédiste de la Comédie humaine, l'analyste Stendhal lui-même et, en dernier lieu, Emile Zola n'ont pas fait autre chose que ce

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que je me contente d'annoncer dans cet avant-propos, et qu'il est au moins téméraire de vouloir s'engager dans la même voie que ces insurpassables maîtres. Les œuvres de tels géants sont en eflFet impossibles à refaire, et je ne saurais avoir la prétention de les continuer pas plus que je n'ai eu le dessein de les copier. Les limites de mon sujet sont d'abord infiniment plus restreintes que celles de la Comédie humaine ou de l'histoire des Rougon-Macquart. U y a ensuite entre mon Heptalogie et toutes synthèses précédentes des différences capitales : nécessairement au moins une différence d'époque entraînant une différence d'objectif que l'on voudra bien me permettre d'expliquer.

Balzac a représenté toute une société en train de subir, de 1789 à i848, une transformation prodigieuse. Venu bien après les premiers bouleversements, Zola ne nous en a montré que les résultats acquis à la masse. Outre qu^il . n'a pas étudié des caractères mais des fonctions d'organes, qu'il n'a pas analysé des pensées mais plutôt des instincts,

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le chef de l'école naturaliste s'est fait, avant tout, le peintre de la vie des masses. Il n'y a pas dans les Rougon-Macquart, comme dans la Comédie humaine, des types au-dessus de l'espèce ordinaire, mis chacun en relief comme sur un socle tournant d'où ils puissent être regardés sous toutes leurs faces.

Gela tient à ce qu'au milieu du xix* siècle le nivellement commencé à la Révolution a produit la plupart de ses effets. C'est une société nivelée qu'a observée Zola ; et encore a-t-il exagéré cet état de nivellement en faisant de presque tous ses personnages, qui en sont l'expression, des êtres inconscients, irresponsables, uniquement poussés à leurs actes par l'instinct, l'atavisme et non plus par l'idée ou l'éducation.

Actuellement, au seuil du xx* siècle, le nivellement dont je parle a encore progressé . Presque toutes les espèces d'aristocraties se trouvent effacées ou détruites. Les idées de la Révolution ont pénétré les couches les plus profondes de l'humanité. L'étude à faire de la société actuelle — d'où commence k surgir, sous une forme générale

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et dans une organisation intime qu'il est facile de prévoir, la dernière société future — ne peut donc qu'être diflFérente de cellesi accomplies déjà. Au Heu de reproduire le détail de tout un monde ou seulement la variété de ses groupes et de ses milieux, il suffit, en vue du même résultat, de peindre isolément les quelques individus qui émergent au sein des masses modernes nivelées.

L'esprit d'individualisme, c'est-à-dire la tendance à rendre le plus possible l'homme son propre et unique maître, est la caractéristique — d'aucuns disent la plaie, exagérée sous le nom d'anarchie — de la société contemporaine. Exposée pour la première fois dans la Déclaration des Droits de l'Homme, la théorie individualiste doit maintenant — ô ironie des intentions! — son plus grand développement à la propagande des idées socialistes. Ce mouvement est d'ailleurs irrésistible. Qu'on le veuille ou non, il est le Progrès, ou plutôt la marche de l'humanité vers sa fin, après une apogée dont elle n'est plus très loin. Les conquêtes de ce socialisme individualiste d'apparence paradoxale

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se sont déjà traduites par une sensible réduction des espèces dans le genre humain, surtout par la diminution de la quantité des originaux de chaque espèce. Des quelques milliers de types que pouvait autrefois compter la ménagerie sociale, le nombre a diminué de moitié ; il diminuera encore ; il n'y aura plus bientôt que quelques centaines de types; et la fusion vers le type unique, vers Thomme considéré, à la fois en soi et socialement, comme le Dieu, l'élément sacro-saint de sa planète, se continuera ainsi indéfiniment. Exemple : Plus on ira, plus la science et le talent se démocratiseront, se vulgariseront, non sans se maintenir à une certaine hauteur d'abord atteinte et fixée par les générations précédentes.

Quant aux hommes de génie, ces solitaires magnifiques qui ont jusqu'ici imprimé au monde la puissante marque de leur personnalité, ils se feront, dans tous les ordres d'idées, de plus en plus rares; l'espèce, la race ou la simple famille en disparaîtra comme celle des grands fauves dans le règne animal. Ainsi V «homme social» sera-t-il

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un type moyen qui aura de toutes choses, même de Fart, les notions exactes qu'en auront déterminées les génies antérieurs.

Mais cette fusion suprême, qui n'est peut-être pas si désirable qu'elle le parait ou qu'on le soutient, ne se réalisera pas avant longtemps. Loin d'en rechercher la formule a travers les résultats du nivellement, mon étude ne vise que les dernières unités de l'espèce la plus forte, qui resteront originales et dominatrices dans le genre hunaain égalisé. La Trilogie romanesque ne compte pas plus d'une vingtaine de ces unités. Nous sommes loin, on le voit, des deux mille acteurs de la Comédie humaine.

Seulement pour que, malgré leur nombre si réduit, mes personnages soient le reflet le plus étendu possible de leur temps, j'ai grossi à dessein l'importance de leur caractère, de leurs actes et des événements auxquels ils prennent part. Je me suis attaché à concréter en eux, au moyen de monographies et de portraits encyclopédiques, les idées et les sentiments qui flottent à cette heure dans l'air ambiant de l'humanité, et

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particulièrement de la jeunesse. C'est ainsi qu'aux trois principales figures de la Trilogie romanesque : le général prince Baratine, le dictateur socialiste Fouché-Lahache et l'apôtre Rafaël, explorateur et colonisateur de l'Afrique — trinité de grands caractères de qui l'on pourrait dire : erunt très in uno — s'appliquent jusqu'à un certain point les objets de plusieurs existences à la fois. Ces personnages touchent à tout; ils arrivent à tout connaître; rien de ce qui est ou humain ou métaphysique ne leur reste étranger, de telle sorte qu'on peut leur rapporter toute l'histoire morale de l'époque dans laquelle ils sont appelés à vivre. Ils représentent en un mot de suprêmes entités éclectiques, n'ayant cependant rien de symbolique mais vivant d'une vie réelle dont le cadre est exprès agrandi et l'action renforcée en vue de la peinture générale que je me propose.

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Un autre caractère de la Trilogie romanesque, indispensable à signaler par prolégomènes, c'est que ses deux derniers ouvrages, le Roman de la Question sociale et l'Epopée, reposent sur de pures hypothèses dont le thème sera censé se développer dans un monde à venir, par exemple vers la vingt-cinquième ou trentième année du prochain siècle.

Alors que le nouveau Don Juan est une série de tableaux de la vie, uniquement contemporaine — dans son expression la plus générale, ai-je déjà dit, et par cela même, selon moi, la plus intéressante — la dernière Epopée et le Roman de la Question sociale, simplement liés au Nouveau Don Juan par l'origine des personnages, sont des coups d'œil — évidemment téméraires si

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rhistoire n'en doit pas ultérieurement confirmer le sens, mais du moins d'une sincérité absolue d'impressions — jetés sur l'avenir de l'humanité dans la première moitié du XX* siècle.

Le Roman de la Question sociale indique suffisamment, par son titre même, la matière dont il traite. Quant à l'Epopée, elle comprend, d'une part, le roman de la conquête de l'Afrique et l'éclosion en ce pays d'un monde tout nouveau ; de l'autre, l'étude par pressentiment des modifications que la progressive fusion des peuples, surtout les changements rapides de leurs institutions politiques, résultant des probabilités de conflits ou de traités diplomatiques et commerciaux futurs, prépareront dans l'ordre, la composition, les limites même des principales nations de la vieille Europe.

Ainsi sera justifié le titre : les Hommes de demain, que j'espère pouvoir donner à mon Heptalogie quand toutes les parties en auront été publiées.

Ce mode de prescience oflFre, j'en conviens, des dangers d'erreur. Les sceptiques

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le trouveront vain ou însane? Il ne manque pourtant pas de raisons d'être. En eflFet, personne ne peut nier que la société, en marche vers l'idéal de son organisation, ne soit actuellement à un tournant de sa route. Du siècle finissant à celui qui va naître, s'écoule une période de transition au cours de laquelle, comme dans toutes les époques analogues, l'humanité se trouve plus agitée, plus inquiète que d'habitude. Le problème social, toujours non résolu mais toujours posé, enfièvre plus que jamais, réveille jusqu'aux esprits les plus incapables d'en raisonner. Le vieux moule donné par certaines lois à l'extériorité de nos passions est hors d'usage ; il ne convient plus aux générations montantes. Entre ces lois despotiques, sans mobiUté, et les mœurs en progrès, l'harmonie est rompue. Les aspirations sont changées ; elles se renouvellent même beaucoup plus rapidement qu'autrefois. 11 n'est pas jusqu'aux préoccupations d'art qui ne s'engagent hardiment, aussi bien que la science, dans des voies inexplorées. Sur le terrain philosophique, la bataille engagée

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depuis plus de cent ans entre le spiritualisme chrétien et les doctrines positivistes a eu pour effet de nous précipiter dans le vide ; on ne sait encore à quel rivage sûr aborder pour se reposer Tesprit. Bien des logiciens parcourent un cercle vicieux comme au dedans d'une roue d'Ixion, d'où ils voudraient s'échapper vers la lumière, D'autres penseurs sont en proie à l'indécision ou s'éga rent dans le dédale des contradictions. Au point de vue moral, la lutte est de plus en plus vive entre certaines lois, prétendues civiHsatrices, et la nature qui, très souvent violée, torturée, méconnue, tend sans cesse à reprendre ses droits. Après ses instincts naturels, l'humanité a des caprices, ou d'imagination ou de science, que les lois contrarient. La civilisation elle-même oblige plus que jamais à l'hypocrisie ; ainsi semblet-elle aller contre son but qui est de rendre l'homme à la fois plus vertueux et plus sociable ?

Quoi de plus intéressant que d'examiner les conflits nouveaux engagés entre l'homme et les forces diverses dont il est encore l'es-

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clave? Dans le chaos au sein duquel s'enfante, non sans de durs eflForts, une humanité plus libre, quoi de plus légitime que de vouloir, si peu que ce soit, provoquer la lumière? Philosophiquement parlant, l'objet de mon Heptalogie est la recomposition en ses éléments, séparément décrits bien avant moi, de l'évolution humaine partout observée et signalée. Il me reste, sur cette définition, à dire quels principes m'ont guidé dans l'exécution de l'œuvre et quelles opinions ontologiques en sont la base.

Aussi bien dans la représentation de l'individualisme qu'est le Nouveau Don Juan que dans les empiétements conjecturaux faits sur l'histoire dans le Roman de la Question sociale et l'Epopée, je n'ai témoigné d'aucune foi dans le progrès de Fhomme sur lui-même.

J'affirme qu'en tant qu'individu l'homme n'a pas changé depuis Adam. Je veux dire par là que ses passions sont par principe, par essence, aussi invariables, aussi irréductibles que le mouvement même qui est sa vie. La science seule et par suite la vie matérielle, ou mieux la manière de jouir de

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l'être, est en progrès. Quant aux sensations du cœur humain, elles sont restées et resteront éternellement les mêmes; la capacité ne s'en augmentera jamais. Les génies de l'antiquité ne furent pas inférieurs, non plus, aux modernes en ce sens qu'aussi bien que ceux-ci ils atteignirent le summum des connaissances morales. La divination de Platon et de Socrate ne sera surpassée par aucun autre philosophe. Homère, Euripide, Sophocle ne le sont pas encore Adrtuellement en poésie, pas plus que Praxitèle ou Phidias en sculpture. Certains arts nouveaux ont surgi, il est vrai, faisant éclore chez l'homme des sensations qui sont un accroissement du mode de jouissance de la vie. Mais l'effet de ce progrès est presque tout d'ordre physique.

Si je ne crois pas à l'amélioration de l'individu, j'ai, par contre, la foi la plus entière dans le progrès des sociétés, c'est-à-dire de l'humanité considérée dans sa masse. Un exemple à ce sujet rendra ma pensée plus claire : Il y aura toujours des voleurs et des meurtriers, des crimes individuels, des ri-

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valités d'homme à homme. Il se commettra même, éternellement, des erreurs judiciaires, soit des injustices de la société envers les personnes. Quiconque étudie l'histoire et observe son temps peut au contraire prévoir avec certitude que, dans un avenir plus ou moins éloigné, il n'y aura plus ni guerres entre les nations, ni antagonismes de races et de doctrines. La concurrence économique seule se maintiendra, et encore bien plus entre les individus qu'entre les peuples. Quant aux inégalités conventionnelles ou légales, source de tant de haines, héréditairement établies par l'orgueil individuel entre les groupes ou les membres d'une même société, elles s'évanouiront peu à peu, balayées par le souffle permanent de la Révolution.

Cette loi certaine du progrès social est la base théorique de mon Heptalogie. L'esprit en domine toutes les déductions; et voici, en dernier lieu, le résumé des conjectures et des espérances que comporte le culte d'une telle idée.

Dans l'ordre moral ou plutôt spirituel, la

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science expérimentale conduira fatalement à la destruction des religions et à Tuniverselle adoption dogmatique d'une philosophie purement matérialiste, tout au moins panthéiste. La croyance a l'immortalité de Tâme, qui a pour origine toute humaine la terreur • de la mort, restera cependant indéracinable au cœur de bien des êtres chez qui la sensibilité l'emportera toujours sur le raisonnement. Quant au dogme gnostique des religions dites révélées, il ne sera plus l'illusion que de quelques rares natures faibles, vague résidu de la primitive naïveté de l'esprit humain.

Dans l'espèce des faits sociaux, les plus importants de l'ordre matériel, on peut pronostiquer que les peuples arriveront tous à se gouverner eux-mêmes par l'emploi d'un minimum de délégués dont le rang ne sera guère supérieur, en tant que ministres, à celui des simples administrés. Ce sera le dernier effet du nivellement individuahste.

Ainsi, toutes les monarchies disparaîtront une a une et feront place aux républiques qui elles-mêmes se fondront les unes dans

INTRODUCTION LIMINAIRE XIX

les autres, en même temps que par la multipKcation des relations et des échanges, et par le rapprochement de plus en plus compact des intérêts vitaux, s'opérera peut-être jusqu'à la fusion des races et des idiomes.

Une dernière question se pose : la plus importante à coup sûr de celles qui doivent figurer parmi les conclusions de toute œuvre digne d'être appelée philosophique. L'état de bonheur de l'individu aura-t-il un accroissement proportionné au progrès de la masse?

La médiocratisation continue des espèces, des classes, voire des intelligences, lui profitera-t-elle davantage que la dictature temporaire de génies féconds? Matériellement, oui. Moralement, j'en doute. Ainsi, les hommes non croyants de l'avenir retirerontils, des démonstrations enfin triomphantes de leur rationalisme, un contentement spirituel supérieur à celui que les serfs ignorants du moyen âge et les martyrs chrétiens puisaient dans leur ardente conviction de goûter, après la mort, les joies divines? Les temps de vulgarisation de la vérité philosophique sont encore trop loin de nous pour

XX INTRODUCTION MMINA1RB

qu'on en discute. Néanmoins, je ne puis m'empêcher de penser à ce sujet que le jour où Texcès de jouissances matérielles procurées par les découvertes de la science , sans cesse appliquée aux besoins de l'homme , auront diminué ou abaissé les aspirations vers l'idéal, Thumanité archi-nivelée sera près de sa fin. L'homme disparaîtra du globe avant la fin du globe lui-même, amenée par un quelconque des cataclysmes prévus : extinction du soleil ou choc avec d'autres astres dû à une perturbation de la mécanique céleste.

Les conclusions ci-dessus sont une prédétermination succincte de la matière même du sixième livre de l'Heptalogie, l'Ame universelle que doivent précéder l'Art des Passions et un Programme de Révolution. Entre la partie roman et la partie étude de l'Hep-

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talogie, subsiste seule une corrélation d'idées. La ce Trilogie philosophique » se compose d'ouvrages tout abstraits où sont analysées les théories dont le roman a d'abord montré, en ses images concrètes, l'application aux faits humains. C'est ainsi que fArt des Passions, étude psychologique et physiologique, correspond au Nouveau Don Juan et un Programme de Révolution, étude de sociologie comparée, au Roman de la Question sociale et à quelques chapitres de la dernière Epopée. Quant à l'Ame univer-selle, c'est l'étude philosophique pure où Ton verra condensées les conclusions diverses des principaux systèmes actuellement professés et d'après lesquels j'ai cherché à déterminer le point précis de vérité, auquel l'esprit humain se trouve avoir abouti en ce mystérieux domaine du fond des choses, que les positivistes nomment l'absolu, l'inconnaissable et qui concerne particulièrement les origines et la fin de l'être. Enfin, la troisième partie de THeptalogie, V Histoire d'une Œuvre renferme, jointe à l'analyse très fouillée de la technique de cette œuvre.

XXII INTRODUCTION LIMINAIRE

une critique générale de la dernière évolution littéraire et artistique.

Tel est le programme que j'ai entrepris de réaliser sous la triple forme du roman romanesque, de l'étude philosophique et de Fétude critique.

Ce n'est pas arbitrairement, ainsi qu'on pourrait le penser, que j'ai partagé en trois compartiments distincts le cadre de l'Heptalogie. La raison première qui m'a fait adopter cette division vaut la peine d'être dite : C'est le rôle plus spécial de la science d'analyser et de décrire les phénomènes de la vie que l'art n'a pour mission que de recomposer ou reproduire. Or, nombre d'écrivains, principalement les romanciers de l'espèce dite psychologique, se plaisent à faire dans leur littérature le mélange de la science et de l'art. Le plus souvent, leurs théories personnelles se trouvent ainsi en marge, presque en dehors des personnages et des faits de leurs livres, et ne font que nuire à l'intérêt de ceux-ci. C'est afin d'éviter cette confusion, ou plutôt pour me soustraire à la tentation de la commettre,

INTRODUCTION LIMINAIRE XXIII

que j'ai écrit séparément : d'une part, des romans qui ne sont qu'une action poétique, le moins possible encombrée de raisonnements ; de l'autre, des études théoriques qui constituent la philosophie de l'œuvre ; enfin une analyse qui en résume la méthode de composition et l'esthétique.

De tous ces ouvrages annoncés avant le temps, le nouveau Don Juan* , dont il faut lire plus loin la Préface spéciale, paraît seul aujourd'hui. Aux critiques de voir si ce début su£Bt à faire préjuger la suite. Certains opineront qu'un jugement définitif touchant une œuvre en plusieurs volumes n'est possible que le jour où s'est faite la publication du dernier. Je ne suis pas loin de penser comme eux. Aussi leur ferai-je savoir que cette Introduction liminaire aux Hommes de demain n'est que provisoire, et que dans l'édition définitive de l'Heptalogie, l'histoire

* Le nouveau Don Juan comprend trois parties, formant chacune un tome. Gomme ils peuvent être lus séparément, ces tomes seront publiés, du premier au troisième, à quelques semaines d'intervalle.

Note de la première Édition,

XXIV INTRODUCTION LIMINAIRE

même de Tœuvre — le septième livre — la remplacera. En attendant, je puis déclarer qu'avant de songer k publier les trois volumes du Nouveau Don Juan, j'ai eu le souci scrupuleux d'établir, de la manière la plus complète, la charpente de tous les livres qui suivront; et que, par conséquent, la composition qui en sera faite ultérieurement d'année en année ne saurait introduire dans l'œuvre, telle qu'elle est déjà décrite ici, de changements appréciables.

Au simple point de vue technique, c'est d'une recherche personnelle de comparaison entre l'art d'écrire et l'art de bâtir qu'est sorti le plan de l'Heptalogie. Gomme l'architecture, art global dans lequel la peinture et la sculpture ne sont qu'un décor — c'est-à-dire des arts fragmentaires, susceptibles d'être cultivés chacun à part — la littérature est un art complet qui comprend plusieurs genres : poétique, rhétorique, roman, théâtre, didactique, critique et philosophie. Estimant que, parmi ces genres, les principaux : le roman, la philosophie et la critique ont entre eux des rapports ana-

INTRODUCTION LIMINAIRE

logues a ceux qui lient les arts du dessin, j'ai essayé de pratiquer les trois : d'où l'idée terminale de composer une oeuvre ce une )) en ses différentes parties, comme Test, par exemple, une cathédrale élevant extérieurement sur la même base son portique et ses tours, sa nef, son transept et son abside, tandis que les arts de détail en ornent le dedans.

On raillera sans doute mes visées à un monument dont, pour le moment, je ne montre que la porte. « Fantôme aux pieds d'argile! » dira-t-on plus tard, à cause de l'incursion prématurée faite par le roman dans le champ de l'histoire? A cela je réponds dès à présent que, l'illusion valant mieux que la réalité, il doit être non moins préférable d'imaginer et de peindre l'humanité supérieure à ce qu'elle est, quelles^ qu'en soient d'ailleurs les contingences de temps et de lieu. Le plus beau livre de la Bible n'est-il pas celui des Prophètes?

C'est de cette règle suprême de l'art idéaliste, touchant cependant d'assez près au réel pour ne pas être qu'un pur symbole,

INTRODUCTION LIMINAIRB

que je me suis constamment inspiré pour écrire. Des hypothèses d'avenir irréalisable émises dans l'histoire des Hommes de demain ne devrait-il rester que l'indication d'un effort vers le mieux, que la critique n'aurait pas encore le droit de m'en dire :

Oleum perdidisti !

MARCEL BARRIÈRE

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