LA VIE MILITAIRE
Classé dans les dix premiers sur la liste d'admission à l'École spéciale militaire, Othon Le Gow contracta, au mois d'octobre de i885, l'engagement obligatoire de cinq ans au service de son pays d'adoption. Cet acte que l'on accomplit habituellement sans solennité avait pour lui une signification des plus hautes ; il lui attribuait définitivement et sans autre condition la qualité de citoyen français que ne lui conférait qu'à demi sa naissance. Quelques jours après, le prince endossait l'uniforme de soldat de deuxième classe, à la troisième compagnie du premier bataillon de France, où il eut la joie
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de retrouver comme ancien et la chance d'avoir pour instructeur personnel son ami Rafaël, un des officiers les plus bahatés, * disait déjà la renommée de l'École, qu'on ait jamais vu commander sur le Marchfeld**.
A Paris, pas plus dans le monde qu'au lycée, Le Gow ne s'était lié intimement avec personne ; son caractère indépendant, sa réserve à la fois instinctive et calculée l'avaient préservé de l'impulsion qui fait partout se grouper la gent moutonnière pour l'échange de vues banales et d'impressions, où se manifeste surtout la vanité de chacun. Ayant une trop haute idée de l'amitié pour la polluer en la prodiguant, il n'avait conctracté avec les jeunes gens de son âge que de ces liaisons sans importance que le mot même de camaraderie ne définit pas.
Il avait évité avec soin de se montrer égoïste ; indulgent en principe, sauf à l'égard des sots qu'il ne pouvait souffrir, il avait, le moins possible, péché contre les convenances; aussi s'était-il fait une réputation de bonté autant que d'esprit, deux choses presque inconciliables. Mais toutes les fois qu'il s'était mêlé à la société de compagnons soit d'étude, soit de fête, ce n'avait été qu'à la surface; en réalité, comme
• Distingué.
•• Terrain de manœuvres.
certains poètes dans leur inabordable tour d'ivoire, il était demeuré dans sa solitude morale, sans autre vis-à-vis que sa pensée qui lui servait aussi de gouvernail. Restant ainsi presque unique, son amitié pour Rafaël devait survivre à toutes les complications, à tous les désastres mêmes de sa vie.
Les premières semaines d'exercice militaire furent pour Le Gow, si bien préparé qu'il y fût, une véritable épreuve. La protection fraternelle de Rafaël ne le garantit ni des brimades collectives, ni des délectables leçons de « canne et boxe » qu'octroyent ferme, comme punitions, aux élèves qu'ils sont chargés de dégrossir, les légendaires sergents dits de « pète-sec », sous les prétextes les plus bouffons, tels que « n'a pas ciré son bahut de manière à ce qu'il brille autant que les glaces du palais de Versailles, ainsi que le prescrit la note du capitaine. » — Mais, devant les brimades les plus sévères, le prince eut une contenance si crâne, il supporta avec une si parfaite bonne humeur le rudoiement des anciens et des gradés, il sut se soumettre avec tant de bonne grâce aux inévitables petites injustices de la discipline que, bientôt (( coté » comme « débrouillard », il fut laissé tranquille, alors que tant d'autres plus « cosaques » * ou
• Maladroit.
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moins « cafardés » *, plus longs à se remettre de r essoufflement où les plonge la fréquence du pas gymnastique, restent livrés jusqu'après la saint Sylvestre à ce régime d'assouplissements grâce auquel les « melons » les plus (( empotés » finissent par devenir aussi dégourdis que des « zouaves » .
L'esprit conquérant qui fait rarement défaut aux gentilshommes de race était particulièrement développé chez le prince Baratine; c'était inhérent à sa combativité naturelle ; mais l'esprit miUtaire proprement dit qui consiste dans l'obéissance, qui fait le soldat du champ de bataille et auquel ont été dues aussi bien la Grande Armée de Napoléon que l'invincible légion romaine, lui manquait absolument. Il l'acquit néanmoins à force de souffrances et de fatigues ; maintes fois brisa-t-il dans ce but l'intime rébellion de son orgueil: et de ces sacrifices il sortit meilleur, connaissant mieux les hommes et les méprisant moins, sachant comment permet de les juger en dernier ressort le dur apprentissage du métier des armes. Par exemple, lorsque après deux heures de maniement d'armes dans la cour Wagram, par trois Réaumur au-dessous de zéro. Le Gow redoutait les surprises de l'onglée, afin de se donner le courage
* Protégé.
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de maintenir son fusil en place sous Tœil doux et patient de Rafaël qui était encore plus gelé que lui, il essayait, tout en regardant mélancoliquement par dessus les toits la fumée des trains qui se dirigeaient vers Paris, de ne penser qu'aux grandeurs de la carrière et à ses espérances ; et dans l'illusion de cette noble foi, il frottait par instants ses mains engourdies contre la maigre fourrure de son sac ou le cuir de ses cartouchières, pour y sentir le bâton de maréchal réchauffer ses doigts.
Ce que Le Gow souffrit avec moins de résignation, ce fut la réclusion imposée pendant plus d'un mois à toute promotion nouvelle, sous prétexte qu'on ne saurait laisser sortir de futurs officiers avant de les avoir dressés à porter l'uniforme sans gaucherie. Ne plus être libre le soir dès quatre heures, mais se morfondre de cinq à sept, à la lueur du gaz, sur le profil déclassé des lignes Pidoll, ou bien réciter par cœur comme un verset d'évangile la Position du soldat sans armes; puis, le Dimanche aller en « facétie » * sur la route de Dreux ou de Chartres, au sein d'un paysage hivernal que la marche par rang de quatre empêche absolument d'admirer, « tout cela n'avait rien de drôle», affirmait le saint-cyrien bien qu'il se
* Promenade militaire.
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fût vanté à Rafaël d'avoir, comme Montluc en temps de siège, provisoirement enfermé toutes ses passions au fond d'un sac. « Et six semaines sans voir les Champs-Elysées, le boulevard, le bois de Boulogne, c'était pis que d'être privé de nourriture, » pensait-il? Avec ça, il ne se passait pas de jours qu'Othon ne reçût, au grand ébahissement de ses camarades de travée à la salle d'études, quelque lettre sur papier grisaille, vieil ivoire, bleuté ou mauve clair, d'une de ses nombreuses amies des parages de l'Arc de Triomphe, demandant toutes invariablement : (( A quand la visite de mon darling ? » ce qui avivait son impatience de revenir, après un si long jeûne, aux joies abandonnées non sans espérance à la porte du cloître de la Maintenon.
Il vint enfin ce premier jour de sortie, cet embarquement dans le train pour la gare Montparnasse que les loustics de la promotion appellent l'embarquement pour Cythère. Quelle joie dans les chambres à Y astique du matin I On y chante, on s'y bouscule, on y fait un tintamarre olympien jusqu'à ce que les lits faits, rigides comme des parallélipipèdes en pierre, les vêtements pressés en ligne droite dans les cases comme des feuillets de gros livres, les bottes cirées à s'y mirer jusque sous la semelle, la voix d'un sergent commande yîxe/ pour Tins-
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pection du capitaine. Après un dernier claquement des bahuts où s'engouffrent prestement les vestiges du nettoyage général, le fourbi des brosses, de l'encaustique et des chiffons, on se range au pied des couchettes; et tandis que dans le courant d'air des fenêtres grand'ouvertes s'agitent sur les shakos immobiles les plumes de casoar, l'officier passe, suivi des « petites huiles )) * qui à la dérobée donnent un dernier coup de torchon au râteUer d'armes. « Brise légère aujourd'hui, » fredonne le capitaine, ce qui signifie qu'il y aura peu de punitions par oppositions aux « sautes de vent » des dies irœ où pieu vent la consigne et la salle de pohce.
Quelques malheureux « cosaques » découverts par un fanatique ((bas-off »,** avec sous leurs gants blancs immaculés des mains noires d'encaustique à dégoûter un ramoneur, sont signalés au capitaine.
« Est-ce dans une pareille tenue que vous comptez aller voir les femmes ? susurre gouailleur un jeune lieutenant autrefois plus cosaque que l'interpellé.
— Restera à la botie, » grogne le terrible adjudant qui ne voudrait voir sortir personne pour ne pas être seul à s'embêter sous le « zingot».
* Caporaux et sergents* ** Adjudant.
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Mais, bonhomme au fond et comprenant que ce serait abêtir celte jeunesse que de la priver d'air, le capitaine intervient et substitue à la consigne uue réprimande bien sentie. « Passe pour cette fois, mais Dimanche prochain gare au (( vent I » tonne-t-il avant de lâcher le commandement repos qui donne le signal de la dislocation. Une heure après, l'école vidée, le train parti au milieu des clameurs assourdissantes, pékin de bahut! pékin de bahut!* qui réveillent les échos du morne Versailles, on voit aux gares de banlieue s'abattre le vol des coquets casoars blancs et rouges qui, au théâtre et dans la rue, sont une des notes gaies du dimanche parisien.
Ce jour dont Le Gow avait d'avance payé la fête à son imagination devait hélas I être pour lui un jour néfaste, un jour d'irréparable deuil.
En arrivant chez lui en compagnie de Rafaël qu'il avait décidé à le suivre, il avait été embrassé, serré dans les bras de sa mère avec une
* Terme du temps d'école*
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effusion sans seconde. La princesse Elisabeth ne se lassait point d'admirer son grand fils que l'uniforme parait d'une séduction nouvelle ; elle lui pressait doucement les mains, constatait avec une moue charmante qu'on lui avait coupé les cheveux trop ras, et riait comme une jeune fille qui ignore les soucis. C'est qu'elle voyait devant elle tous ses vœux réalisés ; le souvenir des tribulations anciennes s'effaçait ; il semblait qu'elle n'eût plus rien à désirer, moment redoutable que choisit souvent le destin pour briser les bonheurs trop parfaits. Dans la petite salle à manger bien chaude où les attendaient les douceurs d'un déjeuner fin les deux jeunes gens s'étaient assis, et Elisabeth laissait encore reposer sur Olhon le regard d'orgueil que dut avoir la fille de Scipion demandant à ses fils si elle serait jamais appelée la mère des Gracques, lorsque soudain elle fut prise d'une syncope foudroyante dont aucun soin ne put la faire revenir. Sa sensibilité nerveuse ayant été outre mesure excitée par l'attente, la paralysie la frappait au moment de sa joie la plus vive; et après quelques heures d'une agonie douce elle s'éteignait, tandis que Le Gow atterré et pour la première fois mis en présence du mystère de la mort défaillait entre les bras de Rafaël.
La perte prématurée de sa mère devait beaucoup influer sur la propre destinée de Le Gow.
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Outre qu'il en éprouvait un chagrin immense, car devant tout à cette courageuse femme il Taimait et Festimait par-dessus tout» il perdait en elle son guide le plus sûr, celui que jusqu'alors il avait le moins négligé d'écouter. Désormais il était seul, seul absolument, car il ne pouvait considérer ses cousins de Russie comme une famille. Son indépendance allait s'en trouver augmentée, mais aussi les dangers de sa vie morale à cet âge de vingt ans où l'instinct d'une mère aimante l'emporte souvent sur l'esprit d'homme le plus avisé. Pour le moment et pendant de longs mois encore, le prince Baratine au sein des souvenirs chéris de son incomparable mère devait appartenir tout entier à sa douleur.
Huit jours après l'inhumation d'Elisabeth au cimetière de Passy, la plus fleurie des nécropoles parisiennes que tiennent suspendue, comme un jardin de la fabuleuse Ninive, les murs obliques d'un tronc de pyramide. Le Gow, ayant réalisé la délicate attention de faire élever en berceau autour de la tombe de sa mère les mêmes lilas dont la défunte s'était plu à orner leur habitation, reprit le chemin de l'École militaire. Cette fois, tant était profonde son affliction, les murailles du vieux bahut lui semblèrent moins sombres, et les condoléances empressées de ses chefs jointes à celles de ses camarades le
378 l'ÉDCCATIOX d'cH COXTEMPORAlSf
réconfortèrent un peu. Dès lors, rester enfermé tonte la semaine ne lui pesa pins, et l'approche des jonrs de sortie ne lui causa plus aucune fièvre; les exercices les plus pénibles servirent de bienfaisante diversion à la constance de sa tristesse; en un mot, l'obligation de vivre suivant des règles strictement conventuelles devint le traitement le mieux approprié à la guérison de sa douleur. Dans la journée il était distrait soit par la manœuvre, soit par l'étude ; le soir, au lieu de se rendre aux bruyants « amphis )) * de la salle de danse, lieu habituel des récréations pendant l'hiver, il errait dans les couloirs avec Rafaël dont le cœur savait admirablement consoler le sien ; puis, lorsque l'heure de l'appel venait les séparer, il montait à la chambre, se couchait silencieux au milieu des lazzis dont s'interpellaient ses voisins ; et, tandis qu'alors dans sa mémoire embrumée de mélancolie se pressaient en foule les événements de sa vie antérieure, il entrevoyait dominant ces souvenirs le doux et souriant visage de la morte chérie, vers qui ses lèvres tendues murmuraient comme en la baisant le nom que l'instinct fait prononcer à tous les hommes, après celui de Dieu, dans leurs heures d'angoisse : Maman ! Maman I Maman I . . . Enfin, lorsque avait retenti la sonnerie
• Réunions.
L ÉDUCATION D UN CONTEMPORAIN . !i']Q
grave de rextinction des feux et que planaient sur Saint-Cyr silencieux les rêves à la revanche. Le Gow sentant sa solitude plus poignante, désespéré de n'avoir aucune croyance en l'au-delà, priait avec élan, comme prient les athées de bonne foi lorsque leur logique se heurte à quelque insondable énigme de la nature.
Ainsi s'écoulèrent monotones, jusqu'après l'hiver, les jours d'école. Le congé du nouvel an fut employé au règlement de la succession d'Elisabeth. Le propre notaire de la princesse accepta la charge peu onéreuse d'être le tuteur d'Othon et d'en administrer la fortune jusqu'à la majorité du prince, qui devait coïncider à quelques mois près avec sa sortie de Saint-Cyr. En attendant cette époque. Le Gow n'eut plus d'autre domicile réel que l'Ecole; le bail qui fixait celui de sa mère avenue Ingres étant résilié, le mobilier de la défunte fut vendu conformément à la loi, sauf les objets précieux qu'on déposa au garde-meuble. Cette petite liquidation terminée, le prince se trouva en possession d'un peu plus de vingt-quatre mille livres de rente en valeurs exclusivement mobilières. D'abord il se crut riche et véritablement affranchi des entraves qu'oppose aux plus nobles comme aux plus vulgaires ambitions le défaut d'argent. Il ne devait pas tarder à se rendre compte que sa petite fortune n'était pas en rap-
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port avec la condition sociale, très élevée au point de vue mondain, que lui faisaient ses origines ; et sa trop fière ignorance de la valeur de l'argent, de l'importance de son rôle dans nos mœurs, devait lui faire commettre de ces superbes fautes de générosité dont tant d'autres aristocrates méconnaissent prudemment la tradition qui attesta le mieux jadis la noblesse de leurs pères.
Aux premiers jours de mars, lorsque, la température devenue plus clémente et le ciel plus clair, la crête des bois de Satory aperçue du Marchfeld commença à se teindre de la luisante couleur vineuse qui atteste la poussée des sèves printanières, à l'état d'abattement de l'orphelin succéda cette lente période de relèvement que l'on pourrait appeler la convalescence de l'âme. Pendant les longues marches de front de l'Ecole de compagnie et les haltes de rectifications, l'œil de Le Gow, fixe en apparence, parcourait au loin la campagne depuis le toit de la chapelle de Versailles jusqu'aux guérets des vallons de Villepreux et de Rennemoulin, au-dessus desquels la forêt de Marly étendait le bleu de plus en plus opaque de sa lisière. Chaque jour, avec une joie inaccoutumée, Othon épiait ainsi l'approche du printemps; et l'éternelle poésie de cette victorieuse renaissance faisait monter à son cœur un flot de sensations neuves qui en
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cicatrisaient la plaie et bannissaient la trace des souffrances endurées l'hiver. Ces instants de trêve duraient peu ; la voix rude du lieutenant commandant : « Garde à vous I y> les interrompait le plus souvent, empêchant le soldat — suivant Tunique expression poétique de Targot saintcyrien — dépiquer l'étrangère ; mais cela suffisait à le réconforter ; dans ces quelques secondes de rêve il sentait sourdre en lui d'indéfinissables espoirs . Peu à peu il en vint à reconnaître au terre à terre du métier certains côtés romanesques. Maintenant, le matin, le clairon du réveil lui donnait l'illusion d'une fanfare annonçant la chasse ; et il n'avait plus l'impérieuse envie de prolonger son sommeil. A l'étude, il lisait avec passion l'histoire des grandes guerres; et à l'amphithéâtre, même au fastidieux cours de Barbette *, il suivait avec le plus vif intérêt les explications du grand pendu **. Pendant la récréation de midi, il prenait un plaisir particulier à se promener avec Rafaël dans l'allée des Tilleuls de la cour Wagram, le long du mur de la Grande-Carrière, ce champ clos des tournois rêvés par les melons qnipompent la basane ***^ et où il regardait avec envie évoluer l'escadron
* Fortification.
•* Professeur.
*•• « Se préparent à entrer dans la cavalerie. »
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des anciens. Enfin le soir, il commençait à assister aux représentations : concerts, bals et conférences érotico-rabelaisiennes dont s'amusent follement les deux promotions. Après le couvre-feu, au lieu de se coucher tout de suite, il restait quelque temps accoudé à Tune des fenêtres de la chambre donnant sur la cour d*Austerlitz ; et là, comme autrefois au collège, il contemplait les étoiles, sa pensée égarée dans, rinconnu de l'avenir d'où, par intervalles, le ramenaient aux réalités du présent le roulement et le siiSlet strident des trains de nuit qui passaient au-dessus de sa tête. Reportant parfois ses regards sur les bâtiments de 1* Ecole, dont la lune baignait les mansardes d'une douce lumière ouatée, il songeait au Saint-Cyr d'antan abritant les pupilles de M""' de Maintenon; et lorsqu'il s'était longuement représenté l'existence claustrale de ces jeunes flUes qu'il supposait avoir toutes été belles et nobles comme le modèle que leur donna Racine dans Esther, . une foule d'images gracieuses venaient embellir son sommeil de nouveaux rêves à l'amour.
A la rentrée du congé de Pâques, pendant lequel il reprit légèrement contact avec Paris en rendant quelques visites à des amies de sa mère, Le Gow se sentit définitivement acclimaté à Saint-Cyr. A partir de cette époque, les exercices en terrain varié, l'équitation à l'extérieur, les
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écoles à feux couronnées par les traditionnelles liesses du triomphe*^ enfin le branle-bas de l'inspection générale et les examens commencés le lendemain de la revue de Longchamp remplirent les derniers mois de cette première année d'école d'une animation si distrayante, que les grandes vacances arrivant firent l'effet au prince d'un long espace triste et vide à franchir.
Hors du bruit de Saint-Cyr, de nouveau seul en face de son deuil et ne sachant où se fixer, Othon résolut de passer son temps en voyages. Fuyant les villégiatures à la mode, il partit pour la Basse-Bretagne et en descendit la côte jusqu'à Guérande, où il s'arrêta, séduit par l'aspect particuUèrement sauvage qu'y revêt l'Atlantique et qui, en ce moment,. plaisait mieux à son âme encore triste que quelque riant paysage de Touraine ou de Normandie. Là, habitant un petit pavillon qu'il avait loué à des marchands de Nantes, en face d'images de l'infini autrement saisissantes que celles qu'offre la Méditerranée, il reprit d'une part ses lectures philosophiques du collège, et s'essaya de l'autre à interpréter au clavecin les magnifiques poèmes musicaux de Beethoven et de Berlioz, tels que la Damnation de Faust, le Requiem et la Symphonie en ut mineur dont jadis il avait, à l'Etoile, ébauché le
* Jour de fête spéciale à Saint-Cyr.
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déchiffrement par le solfège, et que les concerts de Paris avaient achevé de lui faire aimer passionnément.
Lorsqu'il revint à Saint-Cyr et que derechef il se vit en uniforme, les plis de la triomphante basane tire-bouchonnant sur ses bottes auxquelles étaient rivés de grands éperons, il lui sembla, en remarquant les figures ahuries des nouveaux, qu'il sortait d'un rêve qui avait duré soixante jours. Rafaël n'était plus là ; affecté nominativement à la garnison de Toulon, le jeune sous-lieutenant d'infanterie de marine s'était embarqué pour Dakar, d'où il se préparait à entreprendre au Soudan un premier voyage d'exploration qui devait le rendre bientôt célèbre.
La deuxième année d'école militaire diffère autant de la première que le purgatoire de l'enfer. Etre ancien à Saint-Cyr, c'est presque déjà être officier; du moins s'en octroie-t-on libéralement entre soi la qualité. A son tour on appelle avec dédain la cohue interdite des élèves de première année les « hommes »; et invaria-
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blement chaque promotion d' « anciens » juge celle qui la suit la plus lourdaude qui soit jamais entrée à l'Ecole. On tempête et on jure après les « cosaques » qui ne savent pas distinguer leur gauche de leur droite ; on affirme sincèrement n'avoir jamais vu les pareils. « Insensés ces hommes!... ont un culot énorme!... »
— expression qui, par ironie, signifie beaucoup d'aplomb — répètent partout les gradés ; et l'on brime à qui mieux-mieux ces pauvres moutons ; on les oblige à ne pas quitter le coin de cour qui leur est assigné et qu'on appelle le « parc aux huîtres » ; on leur crie qu'ils sont tout nus lorsqu'ils ont oublié de boutonner la patte de leur ceinturon ; on ne leur fait faire de mouvements qu'au pas gymnastique, en leur tonitruant dans les oreilles : a Allumez I allumez I » On met au pillage leurs cases à vêtements; on renverse leurs lits ou on en plie les draps en portefeuille; bref, on les mystifie, on les humilie de toutes les manières. Quelques-uns se rebiffent; aussitôt signalés comme fortes têtes, ils sont (( tenus à l'œil » jusqu'à parfaite soumission.
Les élèves de la section de cavalerie n'ayant pas à frayer avec les nouveaux, pratiquent peu la brimade. Le Gow en particulier ne se sentait aucun goût pour ce genre bête de récréation. Si parfois, lorsqu'il prenait cette allure de reître fatigué qu'il sied à un cavalier distingué d'avoir
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au sortir du manège, il arrivait qu'un melon le regardât avec une trop naïve admiration, il se contentait de dire à Tintrus : <( Prenez-vous mes basanes pour une glace, m'sieu Bazar? Disparaissez au a4o; » et presque en même temps il criait « Repos I » au malheureux qui, les talons déjà tournés, s'était mis en branle au pas de course vers le numéro qui marque, dans la cour Wagram, le stade réglementaire du pas gymnastique. A cela se borna Texercice des droits que conférait au prince son ancienneté.
N'ayant encore dans le métier à s'occuper que de lui-même, Le Gow trouva vraiment agréable cette deuxième année d'école. L'enseignement technique de l'officier de cavalerie, nouveau pour lui après celui du fantassin, l'intéressa au plus haut point. Il fut captivé par les brillants exercices du terrain de manœuvres, et bien plus par l'apprentissage du service d'exploration, la partie la plus délicate de la tactique des trois armes. Après l'hiver, commencèrent ces longues manœuvres à l'extérieur qui constituent, sous la dénomination de Reconnaissances et Patrouilles, de véritables promenades. Pour le prince elles furent une occasion d'explorer la banlieue sud-ouest de Paris entre le Mont-Valérien, Saint-Germain, Rambouillet, Chevreuse et le plateau de Satory. De même qu'en notant dans son esprit les coins les plus
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originaux de Paris même, il s'était nourri des impressions indéfinissables que donne la simple couleur de certaines murailles, de même il se transporta dans un autre monde de rêves en chevauchant, comme en croisade, des ravins fantastiques de la forêt de Marly aux paisibles collines qui entourent Port-Royal et les Vauxde-Cernay . Un jour, dans un temps de galop le long d'un saut de loup du grand parc de Versailles, il évoquait Tâme du siècle de Louis XI V ; d'autres fois, en dépassant le plateau de Rocquencourt jusqu'à Buzenval et la Malmaison, il reconstituait les épisodes de la dernière guerre dont, l'année précédente, il avait appris l'histoire avec passion. Quel régal que ces chevauchées tantôt en plaine, tantôt sous bois, par des temps doux, poétiquement nuageux I A travers le mystère de grands arbres qui ont vu le Moyen Age et peut-être les Romains, il admirait ici un château grisaillant, là une église de hameau, plus loin un pavillon de chasse, contemporains de François I*', de Louis XIII, de la Régence; ou bien, bordant l'unique rue de bourgs coquets, de fraîches villas modernes lui montraient, derrière leurs grilles jalouses, les séductions d'éclatantes parures de fleurs. Bientôt, à force de s'attacher à ces aspects d'une contrée aussi belle, aussi voluptueuse, aussi poétiquement animée que l'est celle qui servit
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de modèle unique à Corot, Le Gow sentit son cœur s'épanouir dans le secret bien-être d'une foule de suggestions tendres. Il se souvint que tout poème de la nature et de la vie émane de Famour. <( Aimons I c'est le temps d'aimer I » disaient l'ombre des bois, le murmure des sources et l'eau profonde des étangs que caressent, l'été, de prestigieuses brumes; et parfois, au hasard de son itinéraire, la rencontre de quelque jolie promeneuse venait, pour un instant^ donner un corps aux pensées du cavalier; car aimer n'était encore pour lui que prendre d'un regard le cœur des femmes et fuir sans leur laisser le sien.
Cependant le Pékin de bahut approchait, et la carrière militaire commençait d'apparaître à Le Gow dans les orbes dorées de cette gloire décevante que tous les jeunes officiers se figurent sans cesse à portée de la main. De nouveau la préoccupation du classement lui fit mettre pendant un temps plus de zèle, plus d'assiduité à ses études ; et enfin il sortit de l'école dans un rang à peu près équivalent à celui de son entrée. Sous-lieutenant à moins de vingt et un ans, il n'allait pas jouir encore de la grande indépendance attendue. Une dernière année de servitude relative, d'exil loin de Paris, restait à accomplir, celle de l'école d'appUcation de cavalerie.
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Après avoir exploré, dans ses courtes vacances, les rives de la Loire et les féeriques castels qui mirent dans le rose limon de cette reine des rivières leurs couronnes de créneaux, blancs comme les squelettes des femmes de Barbe- Bleue, Le Gow arriva à Saumur au commencement de l'automne.
L'uniforme noir d'officier- élève, quoique moins seyant que celui d'officier de troupes, faisait maintenant ressortir l'élégante gravité de son maintien et l'indicible noblesse de son visage. Au physique, le prince tenait les superbes promesses de cette virile adolescence dont Edith Clénor avait savouré la primeur.
Presque imberbe encore, ce qui est la marque d'une constitution fine, il était grand et d'une vigueur d'athlète sous une apparente minceur. Au moral, il représentait l'homme fait par excellence, sûr de lui, d'une énergie profonde, avec la nature double du penseur et de l'homme d'action, prêt aux multiples avatars que lui permettait l'étonnante variété de ses aptitudes.
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Pour le sous-lieutenant qui secoue à peine la poussière des chambres de Saint-Cyr, Fécole d'applicaion offre cet intérêt remarquable qu'il y pénètre avant tout les arcanes du grand art militaire. Loin d'être, ainsi qu'il le sera au régiment, un simple chef palefrenier chargé de^ surveiller les repas des chevaux, rofficier-élève n'apprend à Saumur que les choses du haut commandement, défaut inévitable des grandes écoles. Les responsabiUtés du régiment, jugées trop vulgaires pour des apprentis-généraux, y sont méconnues des professeurs, erreur dangereuse pour les élèves qui ne savent pas alUer à leur ambition une forte dose de patience. Aux savantes applications de la tactique se joignent à Saumur, par tradition, une foule d'amusements que l'on considère plus tard comme des enfantillages, mais qui n'en laissent pas moins dans l'esprit des officiers de cavalerie les plus agréables souvenirs. Rien actuellement ne pouvait mieux répondre aux aspirations diverses de Le Gow que la perspective d'une telle existence. A Saint-Cyr, une certaine impatience de liberté, puis les tristesses du deuil avaient donné au caractère de l'élève des apparences d'insociabilité. Les chefs le jugeaient zélé, piocheur, mais taciturne et trop réservé pour son âge. Dès la première semaine vécue à Saumur, un changement se manifesta chez l'officier, particuUère-
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ment dans son attitude à l'égard de ses camarades dont il avait jusqu'alors négligé, sinon repoussé, les sympathies souvent offertes avec la spontanéité la plus affable. En dépit de sa froideur Le Gow, comme tous les hommes de cœur, était dans le fond très serviable ; mais le nombre de ceux qui le savaient tel était fort restreint. Et voici que, presque du jour au lendemain, il se montra enjoué, communicatif, d'une amabilité charmante, égale pour tout le monde, qui le rendit en peu de temps l'idole de sa promotion.
Pour commencer, il révolutionna le pays et les environs par sa manière renouvelée du temps des écuyers de l'Empire d'y faire royalement la fête. Pendant toute la durée de son cours, Saumur vécut comme sur un volcan ; un bruit extravagant ne cessa d'y régner la nuit ; on y rossa le guet, on y molesta les bourgeois ; au point qu'une légende finit par s'attacher à la promotion considérée comme un fléau par les habitants de la ville et comme une légion de héros par les promotions suivantes. Jamais les traditions de hardiesse et de pétulance familières aux élèves de l'école ne furent suivies avec plus d'entrain qu'au temps où y séjourna le prince Baratine ; il n'y avait qu'un cri dans Saumur pour le proclamer l'âme de tout ce mouvement, premier essai des forces qu'il devait bientôt dé-
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ployer avec encore plus d'éclat sur un théâtre plus vaste. Les jours de la Sainte-Barbe, de la Saint-Georges, de la Saint-Maurice et autres fêtes spéciales au calendrier des mousquetaires, il y eut au cabaret de grandes beuveries où Le Gow se révéla rabelaisien de la manière la plus largement gargantuesque, en vidant tous les fonds de bouteilles et roulant le dernier sous les tables, gris comme ne l'avaient jamais été feux ses ancêtres de Pologne. Quant aux coutumes qui constituent le fameux régal que l'on nomme dans l'argot des cavaliers l' ce omelette topographique », le prince sut leur donner un relief avant lui insoupçonné. Un des exercices que l'on fait le plus souvent pratiquer aux élèves de Saumur afin de développer leur initiative et leur goût pour les réalités de la guerre, c'est la partie du service d'exploration désignée sous la rubrique de Service de découverte des Divisions de cavalerie indépendantes. Au seul point de vue de l'instruction, ce service consiste à étabUr un rapport agrémenté d'un croquis sur l'itinéraire suivi par une ou plusieurs patrouilles dans une direction et un but donnés. Le jour où fut inaugurée cette division du tableau de travail, Le Gow, après avoir fait arrêter la troupe de ses camarades pour leur expUquer le thème de la manœuvre et dédaigneusement traité les rapports à écrire de besogne de no-
l'éducIation d'un contemporain agS
taire, tint à ses amis un discours que les stratèges n'eussent peut-être pas désavoué :
(( Messieurs, dit-il, la victoire devant appartenir dans les prochaines guerres à Tarmée qui saura le mieux se ravitailler, le service de Tofficier de cavalerie en campagne doit être assimilé à celui de « chapardeur ». Nous ne saurions donc nous préparer plus eflRcacement à ce rôle difficile qu'en nous exerçant d'ores et déjà à lever l'impôt de bouche sur ces benêts d'Angevins. Personne n'est de l'Anjou, ici?»
Et comme on riait de la diversion : « Vous apercevez d'ici, poursuivit-il, arrondissant sur les rives de l'Authion sa panse d'abbaye cossue le château de la Poupardière? aucun autre point de la topographie de ce pays ne me paraît plus propre à abriter la grand'garde de notre escadron de découverte ; prenons-le comme centre du rayonnement des patrouilles. Pour ce, je mets aux voix le sac du château. » Et après qu'on eut approuvé bruyamment : « C'est convenu ? en ce cas Pied à terre ^ et Direction : l'ennemi, je veux dire les cuisines de la Poupardière I — N 'estce pas, mon vieil Aristote, que tu partages mon avis? » ajouta le speaker flattant de la main son cheval d'armes qui frottait doucement ses naseaux veloutés contre la figure de son maître, comme s'il eût voulu déclarer, lui aussi, qu'il était l'heure de tondre quelque arpent de pré.
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Et tandis que les chevaux attachés en cercle, leurs licols de parade mis hout à hout, étaient ainsi lâchés en groupes au milieu d'un champ de luzerne qu'ils ravagèrent consciencieusement, les jeunes officiers firent irruption dans les celliers de la Poupardière dont les clefs, en raison du maudit temps de paix actuel, ne leur furent cependant livrées que contre argent.
Depuis lors, ce fut habituellement pendant les préparatifs d'un excellent déjeuner dans quelque riche ferme des domaines du voisinage que se firent, le plus souvent avant que le terrain soit eflTectivement parcouru, les rapports d'itinéraires. Othon, à la science et à l'habileté de qui on avait toujours recours — car il restait piocheur en plein débordement — bâclait en trois coups de crayon les « topos » * de ses camarade, (( la Bande à Le Gow », ainsi qu'on la nommait. De la sorte ils avaient mieux le temps de flâner, de déguster le Saint-Florent et le Vouvray, d'embrasser les filles, de faire aboyer les chiens, de plaisanter les pontes**, de se livrer enfin aux expansions de joyeuse humeur dont est seule capsd)le la jeunesse. Après avoir mangé, bu et ri pour trente-six, les patrouilles
• Dessin topographique.
•• Synonyme de poire dans Targot de Paris.
L*ÉDUCA.TION D*UN CONTEMPORA.IN 2^5
reprenaient le chemin du rendez-vous en chantant sur Tair de la Diane :
Voilà le dragon qui monte en selle Voyez comme il est malf...u!
et autres morceaux dont Timpudeur eût certainement humilié celle des refrains de corps de garde. Si par hasard les galons d'un officier du cadre apparaissaient de loin pendant l'orgie, un élève en vedette donnait l'alarme par un coup de sifflet; et aussitôt, en moins de temps qu'il n'en eût fallu pour dire les grâces, le cercle des chevaux était défait, et les cavaliers en selle disparaissaient au galop sans étriers, comme une nuée de passereaux aux approches du chasseur. Jamais le chef ne poursuivait les fuyards, bien qu'il eût un aussi bon cheval que les leurs, car un homme qui a en général dépassé la trentaine ne s'expose plus à se rompre le cou en sautant des douves de quatre mètres, des haies épineuses, des clôtures à piquets pointus, toutes choses qui ne sont qu'un jeu pour les officiers-élèves habitués à courir à travers champs comme une vraie meute. En revenant au rendez-vous, rien, sinon l'état des chevaux, ne révélait les frasques des patrouilles. Itinéraires et rapports étaient si bien présentés que
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rinstructeur ne trouvait pas d'observations à faire. Et alors même qu'il se fût aperçu de quelque irrégularité, qu'il eût surpris un maraudeur, se souvenant de ce qu'il avait autrefois fait lui-même, il n'avait pas le courage de réprimander les jeunes gens, ce Quels lapins I » aimait-il mieux se dire, non sans l'orgueil de les avoir formés tels.
Cette bande de « lapins », à la tête desquels Baratine, jouant les Princes Noirs, rançonnait dans le seul but d'apprendre son métier tout un coin de l'Anjou, se composait d'une vingtaine de sous-lieutenants dont quatre méritent d'être cités, car ils étaient les séïdes, les ombres, les (( clairs de lune », eût répété Chamfort, de Le Gow que, dans toutes les circonstances de la vie d'école, ils entouraient comme un d'Artagnan. Le premier d'entre eux, Pontauréaux, né dans les Ardennes, était un superbe garçon blond, presque roux, d'une stature d'atlante, tout désigné pour porter la cuirasse avec l'aisance des plus magnifiques chevaliers du moyen âge dont il rappelait la douceur et la force. Les deux suivants Zedler et Ned, l'un Alsacien de Mulhouse dont les parents avaient opté, l'autre Breton mâtiné de Normand, étaient au contraire de petite taille. Également trapus, agiles, délurés, se complaisant par-dessus tout dans le bruit et le désordre, Zedler et Ned, mauvais
(( pompiers » *, mais cavaliers fameux, faisant de la voltige aussi bien que des clowns, étaient Técuelle à salpêtre de la promotion. Ils passaient leur temps à se quereller ou à cribler des flèches de leurs lazzis ce gros frère de Pontauréaux qui, assez brillant sur le terrain de manœuvres grâce à sa grosse voix, ne faisait que des gaffes au service en campagne. Zedler, blondin pâlot à figure de fille dissimulant une hardiesse de papdour, aspirait à endosser la pelisse azur des hussards, tandis que Ned devait encadrer sa tête brune, énergique et fine, du collet rouge des chasseurs. Tous deux offraient le type classique de TofiBcier de cavalerie légère. Le quatuor était complété par un Tourangeau, futur dragon, le jeune marquis de Gornéa, fils et petit-fils de général, véritable officier de parade d'un esprit plutôt médiocre, mais doué de toutes les quaUtés d'un gentilhomme d'ancien régime : élégance, bravoure, dignité. Possesseur d'une belle fortune, apparenté aux plus vieux blasons du Maine et du Poitou, Gornéa passait pour l'amant-type des femmes dites du monde, comme si les autres nous venaient de la lune. Physiquement, c'était celui dont l'allure se rapprochait le plus de de celle de Le Gow ; néanmoins, il n'atteignait
• Travailleur.
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pas, ainsi qu'on le dit vulgairement, à la cheville du prince. Les camarades disaient : « Il est fort joli garçon, mais il y en a des tas comme lui; tandis que Le Gowl... » Ohl Le Gow, c'était comme Dieu, il ne ressemblait à personne. Et de fait, ils reconnaissaient unanimement au prince, sans la moindre jalousie, une énorme supériorité en tout, jusque dans la manière de s'amuser. Ils ne parlaient qu'avec égards de leur major de promotion. « Le pareil, prétendaient-ils, était a naître; après lui, il n'y aurait plus qu'à tirer l'échelle. »
Toujours était-il que l'amitié très dévouée que se témoignaient ces jeunes gens les aidait beaucoup à ne jamais s'ennuyer dans l'Ecole.
Pris chacun à part, c'étaient au demeurant, même Zedler et Ned, de charmants garçons ; mais ensemble, avec Le Gow pour chef de file, ils formaient une petite armée de sacripants dont le diable n'eût pas voulu pour acolytes. Leurs ébats n'allèrent pas d'ailleurs jusqu'au bout de l'année sans leur valoir un nombre respectable de jours d'arrêts. Toute punition collective était habituellement majorée en faveur de Le Gow, car aucun méfait ne se commettait hors ou dans l'École que le prince n'en fût aussitôt présumé l'auteur. Bien que très sympathique à ses chefs, il en recevait des quatre, des huit, des quinze jours d'arrêts d'un
bloc, non seulement pour ses propres fautes mais aussi pour celles du groupe aux écarts duquel il était censé présider. C'est ainsi que de temps à autre, à Ié^ décision qui suit le rapport, figuraient certains motifs de punitions, à citer en raison de leur drôlerie dont les annales de Saumur fournissent peu d'exemples :
(( Pontauréaux, Zedler, Ned, de Gornéa :
quatre jours d'arrêts simples : se sont montrés inconvenants à l'égard d'une jeune fermière des environs de Sache, — Le Gow : les quatre jours ci-dessus, même motif, plus deux jours : A le premier lutine la paysanne ; a excité ses camarades à suivre son exemple, »
Une autre fois :
« Pontauréaux (c'était toujours le cuirassier qui ouvrait la marche), Zedler, etc: huit jours d'arrêts simples : Ont dévasté un carré de fraises dans le potager des Dames trappistines de Montreuil-Bellay; ont gâché la récolte d'un champ de luzerne en y laissant manger et piétiner leurs chevaux pendant une halte du service en campagne, — Le Gow, les huit jours ci-dessus, même motif, plus huit autres jours : A été l'instigateur de l'exploit; a entraîné ses camarades dans le potager; responsable, comme plus ancien, de la surveillance des chevaux, les a laissé courir et manger à leur guise dans le champ; a ramené le sien en particulier malade d'une indigestion de
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vert qui a nécessité les soins de V artiste-vétérinaire, ))
Et devant ces motifs hilarants, inouïs, lus à voix haute, à l'heure du déjeuner, par ladjudant de semaine, s'élevaient dans le mess des tempêtes de rire qui faisaient danser les tahles et dont Técho se propageait en fusées crépitantes jusque dans le cabinet du général-commandant qui ne cessait de craindre, disait-il, de voir mettre le feu à l'École par cette promotion de démons.
Démons! oui, dans leur vie privée; mais à l'instruction c'était une promotion de Lassalle et de Ney avec Le Gow pour Bonaparte. Il fallait voir ce dernier sur le Breil*, lorsque l'instructeur ayant dit : «Le Gow, prenez le commandement? )) l'ensemble des sous-Ueutenants — et quelquefois la division des sous-officiers — lui servaient de troupe à l'Ecole de régiment? Le prince avait une manière à lui d'exercer les fonctions de chef qui faisait l'admiration de tout le cadre. Déjà, lorsqu'il commandait le Garde à vous ! qui est le critérium de l'intonation réglementaire, sa voix haute, pleine, d'une force d'ouragan, pénétrait les rangs des cavaUers comme un courant électrique. Les chevaux euxmêmes en l'entendant dressaient l'encolure, et,
* Champ de manœuvres de TÉcole de Saumur.
l'éducation d*un contemporain 3oi
assouplis dans les rênes, mâchaient leurs mors, prêts au mouvement comme des machines sous pression. Conduite par Le Gow, la simple marche en bataille d'un front d'escadron au galop, d'un bout à l'autre du terrain de manœuvres, devenait aussi captivante qu'un des plus difficiles exercices de carrousel ou qu'une haute évolution de brigade. Toujours placé à une distance de la troupe au moins égale à l'étendue du front, le prince, en apparence immobile, restait indépendant des mouvements de l'escadron qu'il surveillait de quatre côtés à la fois en en faisant incessamment le tour. Par intervalles, un cri ordonnait l'allure, un éclair du sabre marquait la direction; et l'escadron évoluait en tous sens se ployant ou se déployant en avant, en arrière, dans l'oblique ou sur le flanc, se dispersant ici comme un essaim de frelons par le demi-tour individuel, se ralliant plus loin en mur compact prêt à la charge, et cela sans à-coups, en des mouvements toujours rapides grâce à leur régularité chronométrique. Car, avec Le Gow, rien ne clochait. A certain moment on l'apercevait à l'extrémité du terrain de manœuvres, raide comme une statue équestre, observant la rectitude d'une marche dans la direction donnée; soudain, on le voyait fondre sur la troupe pour y rectifier un flottement, corriger l'allure ou l'inattention d'un
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guide, faire aligner les traînards du second rang, remettre en place un serre-file. Ainsi, personne ne dormait; chacun y mettait du sien en s'intéressant vivement à la série des mouvements exécutés, qui se terminaient d'ordinaire par le lâchez tout de la charge. Au retour de la manœuvre, les camarades de Le Gow le proclamaient à Tenvi digne d'exercer le commandement d'une division ; et à ce moment l'officier ne pensait plus à la fête.
La fête, il la fit surtout et seulement en hiver, pendant le temps que durèrent les rebutants préliminaires de l'Ecole du cavalier sur les pistes marécageuses du Chardonnet. On se morfondait tant à piler du trot sans étriers sur ces maudits rectangles dont la chevauchée monotone équivalait aux tours de la roue d'Ixion, qu'il était bien excusable qu'on se taillât, la veille, à force de boire, la « gueule de bois » nécessaire à l'endurance des galères du lendemain. Mais lorsque commencèrent à figurer au tableau de travail les exercices en terrain varié et ceux de l'École de peloton, la vie des officiersélèves se modifia suivant la progression de l'instruction, parallèle à celle du beau temps. Aux orgies cavalières de la Tour de Budan où quelques actrices des théâtres de Tours ou d'Angers jouaient, sans poignard, les Marguerite de Bourgogne, succédèrent des réunions autre-
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ment tonifiantes chez Le Gow, vrais raouts artistiques où Ton vint prendre une tasse de thé comme aux plus sélects five o'clock de salons parisiens. A jours fixes, un quart au moins de la promotion défilait dans Tappartement du prince, dans cette chambre de sous-lieutenant que son aménagement original rendait plus agréablement hospitalière que les autres. Là, un petit verre de fine en main, un bon cigare aux lèvres, on admirait les panoplies de Baratine depuis l'épée d'un de ses ascendants qui avait combattu les Turcs aux côtés de Jean Sobieski, jusqu'à celle avec laquelle le général de Salms avait commandé à Wagram les fameuses charges de ses cuirassiers. Entre les deux était placé le buste classique de Napoléon par Chaudet, et au-dessous, une effigie en plâtre de la figure de T Empereur à Sainte-Hélène, jadis cédée au prince Auguste-Ladislas par le docteur Antommarchi. D'ailleurs, les souvenirs napoléoniens abondaient sur les murs, depuis une gravure avant la lettre du Bonaparte à Brienne de Réalier- Dumas, jusqu'à celles des glorieuses toiles de Meissonier : i8o5, léna, Eylau, i8iU, Dans l'atmosphère que lui composaient de tels schémas, Le Gow repassant mentalement les superbes épopées de l'Empire en concevait ardemment de semblables pour son propre avenir, état d'âme fréquent qu'entretenait d'autre
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part la lecture des ouvrages qui formaient sa bibliothèque.
Cette bibliothèque était le premier meuble qui frappât le regard aussitôt qu'on pénétrait dans la chambre de Tofficier. Au rayon principal sous la rubrique : Grands écrivains, écrite en capitales romaines rouges, on remarquait la Comédie humaine dont les pages sillonnées de notes marginales témoignaient d'un culte pour Balzac dont un profil en médaillon par David d'Angers faisait face au buste de Bonaparte; puis^ les œuvres de Chateaubriand d'un côté, tout Stendhal de l'autre. Le Gow était surtout, mais plus littérairement que psychologiquement, un stendhalien. Au rayon des Poètes, marqué en gothiques blanches, figuraient peu de noms :
Alfred de Vigny, Victor Hugo, Théophile Gautier, Baudelaire, Leçon te de Lisle. Quant aux romans contemporains de Maupassant, Zola, Pierre Loti, Anatole France, Andersen, Tolstoï et Dostoïewsky , ils encombraient chaque rebord de commode ou de table, de brochures froissées, maculées, déchirées, montrant en quelle quantité de mains ils circulaient continuellement. Des auteurs les plus nouveaux certains horsd'œuvre et desserts de lettres : poèmes troubles de Verlaine, analyses aiguës de Maurice Barrés, inédits ciselés de Jules Laforgue, nouvelles d'un coloris fougueux de Paul Adam, chro-
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niques déliquescentes ou épicées de Jean Lorrain et de quelques autres, n'étaient lus et goûtés que par Le Gow qui ne professait nullement, à l'égard des symbolistes et des décadents, l'injuste dédain des pontifes du naturalisme. Ce n'était pas tout. Si on se donnait la peine de fouiller d'autres rayons, on y découvrait à côté des meilleures traductions de Dante, Shakespeare, Byron, Alfieri, Goethe, Ibsen, Bjœrnson, Gérardt Hauptmann, et parmi les plus récents ouvrages d'histoire et de critique dont ceux de Fustel de Coulanges, Augustin-Thierry, Taine, Renan, Jules Lemaître, une série de livres de philosophie pure. Une remarquable édition des Études du dernier penseur allemand Nietzche y frayait entre autres avec deux inquarto en latin constituant l'œuvre entière de Spinoza, cet élève de Descartes et ce maître d'Hegel dont les conceptions panthéistes, aujourd'hui triomphantes, avaient, dès le collège, séduit l'esprit de Le Gow. Un coin à part était réservé aux anciens : Platon avec son Phédon, son Criton, son Timée et sa République ; Aristote avec son Organon, Thucydide et sa Guerre du Péloponèse; puis Juvénal, Tite-Live, les Annales de Tacite et les Commentaires de César étaient lus fréquemment; et le sublime De natura rerum de Lucrèce était habituellement préféré aux poèmes de Virgile ou aux discours de Cicé-
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ron. Enfin la critique et Thistoiredes Beaux-Arts se trouvaient représentées par un choix d'ouvrages tels que ceux des Goncourt, de Charles Blanc, de Roger-Miles et de M. de La Sizeranne.
Les xvii* etxviii* siècles n'étaient que médiocrement apparents dans cette bibliothèque avant tout moderne. Du premier, on y voyait Molière seul; du second, Lesage, Diderot, Montesquieu, tout Jean-Jacques Rousseau, mais rien de Voltaire que sa Correspondance. Dans certain rez-de-chaussée du meuble se cachaient en dernier lieu quelques spécimens de littérature légère : Faublcts, les Liaisons dangereuses, les Mémoires de Ca^sanova et la Princesse de Clèves.
Il est suffisamment démontré par là que, même à Saumur, Texistence d'Othon Le Gow se maintenait intellectuelle au premier chef; et, chose plus admirable encore, toute la promotion en participait, ce qui la rendait une promotion d'élite à laquelle la chambre de son major servait à la fois de salon, d'académie et au besoin de parlement.
Tous les samedis à partir du mois d'avril jusqu'en août — le mois de « pompe » * — il y eut grande réception à la chambre du prince.
Dans ces réunions hebdomadaires on faisait assidûment de la musique ; parfois des scènes d'opé-
• Préparation aux examens.
L*ÉDUGATION D*UN CONTEMPORAIN 807,
ras y étaient jouées par les trois ou quatre chanteurs passables de la promotion, car toute promotion a ses artistes comme ses grands hommes . Pour Othon en particulier, ces soirées musicales étaient un ravissement. N'ayant pas à se gêner devant des camarades, il se laissait aller à toutes les marques de son plaisir et même de son émotion. Une cavatine du Pré aux Clercs le remuait délicieusement, le faisant sourire ; et un air de YArmide ou de V Orphée de Gluck faisait baigner ses yeux de larmes. Un soir, Torganiste de la cathédrale de Saint-Gatien de Tours, de passage à Saumur, attiré jusque chez Le Gow, on ne sut par quelles extraordinaires démarches, y joua au piano la Damnation de Faust, Ceux qui eurent Theur de T entendre en délirèrent pendant huit jours, au point que la correction des manœuvres s'en ressentit.
Tout le long de Tannée, à l'Ecole de cavalerie aussi bien qu'au collège de l'Étoile, l'âme d'Othon, comme celle des êtres vraiment sensibles, suivit dans leur divin cycle le renouveau des saisons. Ainsi, lorsque, le long du Breil, les eaux de la Loire, ridées par les vents du sud, commencèrent à passer de l'ocre des torrents au saphir des lacs, tandis que le Thoué dissimulait son lit calme sous un amoncellement de verdure; quand les collines de Dampierre et de Saint-Florent revêtirent leur robe claire
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semée de genêts rutilants, que la lande de Verries teignit de rose sa bruyère, que le chèvrefeuille s'enguirlanda aux flancs des vieux donjons ; lorsque enfin, sous le soleil d'avril, les fils de la Vierge tendirent leurs rayons d'argent aux pétales des renoncules dans les grasses prairies de Varennes, Le Gow revint aux rêves à la nature, délaissés tout l'hiver. Aux passe-temps mondains, aux bals chez les châtelaines de l'Anjou, succédèrent les promenades en barque sur le Thoué, au clair de lune. Les chasses à courre par temps de givre à travers les ravins et les hautes fougères de Rochecotte firent place aux chevauchées solitaires le long des murs du parc de Brézé, à l'ombre des plus magnifiques yeuses qu'il y ait en Maine-et-Loire. Dès que la durée du jour devint plus longue et plus douce, Othon fut souvent aperçu, accoudé sur le parapet du pont Cessart, suivant de l'œil vers Gennes et Chinonles changements de teintes du couchant. De ce point, la Loire prenait le soir l'aspect d'un paysage de songe ; et que de souvenirs planaient sur cet horizon I II n'était pas jusqu'aux manèges de l'Ecole avec leurs frontons en ruines qui ne donnassent l'illusion d'un recul vers le xviri' siècle où l'art, si noble suivant Buffon, de dresser le cheval, prélude de l'art de la guerre, s'apprenait a la cour en même temps que l'art d'aimer. De ces vieux bâtiments, restes
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de mille traditions, se dégageait un parfum de gentilhommerie ancienne qui touchait en Le Gow la fibre chevaleresque, quelquefois émue ailleurs par la fréquentation d'une noblesse provinciale au royalisme encore d'hermine avant l'encyclique papale. Le prince s'attardait à goûter cette mélancolie des choses du passé, ne voulant retenir du régime déchu qui fut l'ornement de la Touraine que la poésie de ses mœurs, plus captivantes que les nôtres parce qu'elles furent plus passionnées ; et lorsque le crépuscule laissait tomber son rideau diaphane sur la scène que l'esprit du philosophe animait restrospectivement, Othon revenait rêveur vers l'École, marchant à pas lents, les bras croisés ou les mains derrière le dos, ayant plutôt l'allure réfléchie d'un péripatéticien que celle d'un sous-lieutenant de cavalerie.
A défaut de promenade. Le Gow pour se distraire avait recours à sa bibliothèque; et si l'atmosphère était pluvieuse, il choisissait une page d'épopée susceptible de lui procurer par quelque mirage de gloire le délicieux oubli des caprices du temps. Enfin lorsque sonnait l'heure du dîner, dans le groupe des camarades retrouvés au mess la causerie s'établissait vive et familière. Interpellé, accablé de questions par Pontauréaux ou le petit Ned sur ce qu'il avait fait, sur ce qu'il avait vu depuis cinq heures de l'après-
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midi, le prince retraçait quelques-unes de ses impressions du jour; et c'étaient, avec le développement des thèses qui en naissaient, autant de sujets d'improvisation éblouissante qui faisaient les délices de toute la table, par la manière unique qu'avait le conteur de tout voir, de tout peindre, de tout commenter, de tout aimer en artiste.
Dans les premiers jours d'août, dès que furent annoncées au rapport des vingt-quatre heures les dates de l'examen de classement, subitement, comme s'emparant de son esprit à l'heure exacte prévue exprès dans ce but, une idée fixe mit en œuvre toute l'énergie de Le Gow. a Dans trente jours, pensa-t-il, il faut que Paris m'échoie comme garnison. » Or, il n'y avait qu'une seule place à prendre dans un régiment de dragons qui occupait le quartier de l'École Militaire. Plutôt que d'aller végéter dans une garnison de province, fût-ce Rambouillet, Compiègne ou Saint-Germain, le prince aurait pu être amené à bientôt donner sa démission ; mais comme la position sociale que procure l'état d'officier
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était, pour le moment, un appoint indispensable à la réalisation de ses vues, il résolut de lutter à outrance pour obtenir Paris ; et de ce fait le dernier mois d'école se passa pour lui au sein du travail le plus acharné.
Délaissant toute autre préoccupation, Tofficier dévora ouvrages sur ouvrages ; en histoire militaire, il alla jusqu'à lire le fastidieux Jomini et les pompeux rapports du grand état-major général allemand sur les campagnes de 1866 et 1870. Les Méthodes de Guerre du général Pierron vinrent se heurter dans sa cervelle aux procès-verbaux des conférences de Tours qui préparèrent, sous l'impulsion du général de Gallifet, la réorganisation actuelle de la cavalerie. Il retint exactement jusqu'aux distances et intervalles réglementaires qui séparent les différentes fractions d'un corps d'armée en marche sur une ou plusieurs routes. Il n'y eut pas jusqu'aux formidables chiffres qui émaiUent les lourdes statistiques du service des subsistances, qui ne lui devinrent aussi familiers que les poids et dimensions de toutes les catégories d'obus ; bref, il se fit un jeu d'apprendre autant qu'en peut savoir un chef d'état-major; et sa tête n'éclata point, il résista à ce surchauffage inouï. Comme Xénophon lorsqu'il prit pour la mener à son admirable terme le commandement de la retraite des Dix-Mille, Le Gowse surpassa
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pour vaincre de redoutables concurrents dans l'épreuve finale dont l'enjeu était la garnison de Paris; son effort s'éleva même au-dessus du programme exigé pour l'École de Guerre. Le résultat fut qu'il sortit triomphalement numéro un de l'École d'application, avec la mention d'examen ce parfaitement », ce qui lui valut, en même temps que l'emploi désiré, une lettre de félicitations particulière du Ministre.
Et Don JuanP Ne semble-t-il pas qu'il ait fait un long sommeil pendant tout ce temps de vie sérieuse? En apparence, oui; dans le fond, nullement. Mais, même ceux qui étaient entrés le plus avant dans Tintimité du prince n'avaient, de ce côté, rien supris de sa conduite. Seul un officier du cadre, le colonel commandant en second, chargé de donner aux sous-lieutenants de chaque promotion leurs premières notes, avait soupçonné, puis vérifié que, dédaignant le menu' fretin des grisettes et des courtisanes, Le Gow avait, sans en souffler mot, mené jusqu'à onze intrigues de front parmi les châtelaines les plus distinguées de la région , et qu'avec le même silence, il avait « minotaurisé » quelques bons bourgeois de la ville. A cette dernière besogne il ne s'était pas employé seul. De Gornéa, Pontauréaux, Zedler et Ned y avaient amplement participé.
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Ce perspicace commandant en second, dont c'était le métier de juger les hommes, ne s'était pas contenté d'épier les mouvements de cœur du jeune officier. Après l'avoir étudié à fond, il en avait tracé dans les « Notes » le portrait le plus ressemblant, en même temps que le plus artistique, qu'il fût possible d'enfaireau moment où Le Gow allait s'élancer d'un puissant essor vers la plus éblouissante situation mondaine que puisse envier, au cœur de Paris, un jeune homme avide de célébrité et de plaisir. Et voici ce qu'au registre du personnel du 33' dragons, sur la feuille portant le nom du sous-lieutenant prince Baratine, on devait lire à la colonne intitulée Observations générales :
(( Officier de premier ordre.
« Aptitude exceptionnelle au commandement. Au service en campagne et sur le terrain de manœuvres possède jusque dans les moindres détails le coup d'œil d'aigle des Bonaparte, des Hoche, des Kléber, des Masséna. Imagination vive se figurant sans effort la solution des thèmes de tactique les plus compliqués, quaUté première d'un chef d'armée. Intuition rapide, divination même, de l'opportunité des mouvements à exécuter dans un cas imprévu, occasion suprême de victoire ou péril foudroyant.
« Tempérament imbrisable; santé de fer;
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constitution nerveuse de Tacier le plus fin, le mieux trempé, insensible aux causes extérieures pouvant la modifier ou l'afiaiblir.
a En résumé, né conquérant.
<( Fait, s'il arrive au généralat, pour exercer sur les masses qu'il lui incombera de diriger, l'action la plus vigoureuse que puisse exiger la guerre future.
<K A côté des grandes qualités de l'homme de guerre, a certains défauts de l'aventurier. Connaît déjà le monde sous toutes ses faces ; a le don d'évaluer les individus avec la justesse la plus sûre; paraît n'avoir pour l'humanité en général que du dédain ; est cependant capable de dévouement et d'amitié dans la plus haute acception du mot.
(( Doué d'une mémoire prodigieuse, comme en ont nécessairement les savants et les meneurs d'hommes. — Scrute et retient toutes les physionomies.
« Par certains côtés de sa vie privée, représente un des produits les plus parfaits du Don Juanisme contemporain. Séduit toutes les femmes qu'il approche ; muet sur leurs faiblesses, n'en est pas moins un fléau pour ce que l'on convient d'appeler leur vertu. A déjà battu, sur le terrain plein d'écueils du flirt, des étrangères de la nature la plus méfiante ou la plus rebelle, suprême degré de maîtrise en cet art de séduire que les
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mœurs et l'analyse modernes ont infiniment compliqué. Très supérieur à Lauzun qui n'eut au service de sa beauté qu'une intelligence médiocre. Baratine joint à la tendresse d'un Des Grieux, à la sensibilité d'un Guibert, l'irrésistible audace d'un maréchal de Richelieu.
« Avec tous les signes d'un caractère aventureux, est souple, fin, sournois même, car il cache habituellement l'extraordinaire fougue de ses pensées sous une douceur dç traits qui déconcerte l'observateur.
« A la parole d'un charmeur ; est éloquent, entraînant dans ses discours autant qu'incisif et clair dans la discussion.
(( Est quelque peu gâté par son amour du plaisir auquel il est homme à trop sacrifier.
(( Ne pratique pas sa religion. Est sceptique, ironiste. A cependant l'âme haute et vibrante.
(( Arrivera sans difficulté au généralat, et même, si les circonstances le servent, à une situation plus haute, à moins quart amour de femm£ ne l'arrête en chemin. »
Cette dernière phrase était soulignée; et ainsi se terminait, sur un avis à demi prophétique, le jugement écrit par le plus philosophe et le plus spirituel des colonels de cavalerie.
Petit-fils d'un des plus habiles ministres de Louis XVIII, gentilhomme d'ancien régime.
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empêché d'arriver au grade de général à cause de son proverbial dédain pour la roture, ce colonel jouissait, même hors de l'armée, d'une unanime réputation de méchant donneur de notes; il avait, affirmait-on, entravé la carrière de nombre d'officiers, bénignement jugés avant de passer derrière sa terrible loupe. Séduit par un sujet aussi remarquable que Othon Le Gow, le colonel avait, pour le peindre, épuisé toutes les ressources de son génie d'observation ; et il eût été difficile à d'autres de donner du personnage un portrait moral aussi parfait.
A Saumur, la trace du passage de Le Gow devait rester impérissable. Après lui, le hasard n'ayant envoyé à l'École que des promotions moyennes, on entendit écuyers et instructeurs répéter, des années durant, à leurs nouveaux élèves : « Vous n'êtes pas comme votre grand ancien, le prince Baratine. Vous n'avez plus de traditions I »
Pendant ce temps, tout entier ressaisi par la vie parisienne, Le Gow ne comptait plus que pour presque rien cette carrière miUtaire dont il avait accompli un si éclatant noviciat.