‹ Le nouveau Don Juan (volume 2)Chapitre 35 sur 37 · PREMIÈRE ANNÉE DE VIE PARISIENNE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE ANNÉE DE VIE PARISIENNE

Le jour même où, dans une des plus élégantes habitations de Mustapha supérieur, Rafaël embrassait son père et se disposait à jouir des vacances les plus douces que puisse connaître un jeune homme qui couronne par le succès la série des années de collège, Le Gow arrivait à Paris par la ligne du Forez et d'Orléans, choisie de préférence à celle qui passe par Lyon et la Bourgogne. Lorsqu'après avoir traversé Tinterminable plaine de la Beauce, le train, que pour un peu Othon se serait figuré

l'éducation d*un contemporain 289

ne transporter que lui, eut dépassé la tranchée d'Etampes, une exquise fraîcheur automnale dilata plus que de coutume les poumons du voyageur qui ouvrit les yeux comme s'il apercevait sa terre de Chanaan. C'est qu'à partir du vallon de Brétigny où la voie longe, entre deux haies intermittentes de bois merveilleux, la rive gauche de la Seine, Le Gow entrait enfin dans la quiète et grasse atmosphère propre aux quatre seuls départements, Seine, Oise, Seineet-Oise et Seine-et-Marne, qui, comme l'indique le nom prestigieux d'Ile-de-France donné à la royale province qu'ils formaient jadis, synthétisent et quintessencient l'incomparable pays des Gaules.

Tour à tour il s'émerveilla à regarder fuir derrière lui les coteaux paresseux, féeriquement embrumés de Baville, Limeil, Valanton, Villeneuve-Saint-Georges; les sous-bois tentateurs des vallées de la Juine, de l'Yvette, de l'Orge dont le génie des Rousseau, des Dupré, des Diaz s'épuisa à fouiller le mystère ; les villages aux noms gracieux, tous historiques, d'une véritable Thélème : Dourdan, Montlhéry, Longjumeau, Savigny, Juvisy, Ghoisy-le-Roi ; les parcs et châteaux de la Renaissance : Chamarande, Angerville, Grosbois, Gillevoisin; enfin les plaines savoureuses, rayées de mille cultures qui accusent les appétits gourmands

a^o l'éducation d'un contemporain

d'une très proche capitale, le tout encadré par cet adorable ciel séquanais aux horizons tantôt pâteux comme des crèmes, tantôt clairs comme des pierreries, dont les brosses délicates de Billotte et d'Iwill savent si bien rendre le flou poétique. Lorsqu'il distingua fondue au loin dans un nuage pourpre la masse fumante de Paris, il se dit : « J'y suis né, et je ne le connais pas? Quel temps perdu que celui de l'enfance I » et il lui sembla qu'il revenait dans sa patrie après un exil long d'un siècle. Le trajet de la gare au Ranelagh où demeurait toujours la princesse Baratine, lui fut une occasion imprévue d'observer la physionomie de la ville. Pour la première fois son esprit pénétra Paris, depuis la cité de Philippe-Auguste qui commença le Louvre jusqu'au Paris moderne transformé par le génie d'Haussmann. La vue de la flèche de Notre-Dame, ce bijou de grâce et de majesté qu'on dirait édifié par des anges, lui donna pour quelques minutes une extase de dévot. Lorsqu'il passa devant le Louvre, sa mémoire fit le tour de l'histoire de France dont les pierres du monument lui parlèrent soudain ; il goûta ainsi les premiers fruits de son érudition unis à ceux de son goût pour l'art. Enfin, lorsqu'il déboucha sur la place de la Concorde, à la hauteur du pont d'où la perspective circulaire embrasse un ensemble de monu-

l'éducation d'un contemporain a4i

lïienis et d'horizons unique au monde, il se sentit plus écrasé d'admiration qu'il ne devait l'être un jour devant les plus fabuleux panoramas d'Orient. En montant les Champs-Elysées vers l'Arc-de-Triomphe, des pensées de toutes sortes roulèrent à flots de sa tête à son cœur; et, à travers le grondement de la circulation pareil à celui que devait produire la foule aux vomitoires du Colisée les jours de cirque, il crut entendre comme en un songe prophétique une voix d'épopée. La lenteur de la voiture qui, après le vertige du train, lui faisait l'effet d'un repos, permettait à Le Gow de mieux analyser ses sensations ; jamais Taspect de Paris ne lui en avait donné de semblables ; c'était une joie intense qu'aiguillonnait d'une pointe de fièvre l'impatience d'exercer le divin pouvoir de la célébrité. « Oh I être roi ici I » pensait Othon grisé par les bouffées de sang que le battement fou de ses artères renvoyait violemment à ses tempes, (( faire tenir un jour ce monde tout entier dans le creux de ma main, comme Dieu! et mourir!

Voilà qui aura été vivre! Que parle Rafaël d'aller conquérir l' Afrique. ^^ c'est ici qu'il faut planter ma tente pour toujours. » Et en un instant la vie calme et laborieuse menée à l'Etoile fut enterrée dans un oubli qui allait durer dix ans.

En arrivant à l'avenue Ingres, Othon essuya

3^3 l'éducation d'un CONTEMPORAIN

de ses baisers les larmes de joie de sa mère ; puis, brisé de fatigue et d'émotion, il pria qu'on voulut bien lui laisser avancer l'heure de son coucher ; et, cette nuit, évoqué par le souvenir de l'oracle de Tamara, l'archange de la gloire vint s'asseoir au chevet du jeune homme pour le bercer et l'endormir. Déjà, avant qu'il quittât l'Étoile, une évolution remarquable s'était faite dans son esprit, trahie par le langage tenu à Rafaël le jour de leur dernière promenade.

Tandis que son ami avait à piocher le programme d'un examen oral, Othon n'étant plus tenu à aucun travail lisait presque toute la journée. Dans la bibliothèque de l'amiral Bordelon, la Comédie humaine s'était trouvée sous sa main, et il en avait dévoré les pages avec le zèle d'un catéchumène qu'un grand apôtre de ridée convertit à sa religion. Bien qu'il eût déjà habité Paris et fréquenté les quelques relations de sa mère, il ne pouvait pas prétendre encore connaître la vie parisienne. Or, c'était précisément l'image de cette vie, perpétuel incendie des passions avec ses tempêtes et ses miracles, que Balzac qui pressentit les mœurs de notre temps en grossissant celles du sien offrait à sa curiosité, nous savons tous avec quelle incomparable séduction. Dès lors son amour pour Edith, bien qu'il eût été follement voluptueux, pâlit à côté de celui d'un Montri-

l'éducation d'un contemporain 243

veau pour Antoinette de Langeais, d'un Albert Savarus pour Francesca Soderini, d'un Octave de Camps pour M""* Firmiani, d'un Thadée Paz pour Clémentine de Rouvre; et il se promit que lui aussi, comme les héros du livre, goûterait d'immenses joies et ferait de grandes choses. La nuit, ses rêves au roman tuèrent son sommeil ; et le jour, sous le masque de froideur qu'il revêtait par système, il resta agité, délirant. En un mot le monde l'attira, surtout celui de Paris qu'il rêva de dominer par la force de son savoir et le prestige de sa personne.

L'unique année de préparation à Saint-Cyr qu'allait commencer Le Gow après ses vacances n'était plus à compter comme temps de collège. De toutes les matières du concours, il restait à l'élève si peu de choses nouvelles à apprendre que son état d'externe libre au lycée Henri IV devait lui laisser autant de loisirs qu'il en voudrait. En fait de mathématiques, il n'avait rien oublié; les calculs d'erreurs relatives, les discussions de racines, les théories de

a44 l'éducation d'un gontbmpobain

nombres, source de tous les pièges d'examen»

lui étaient demeurés si familiers qu'il en eût facilement professé le cours. L'Histoire contemporaine» la Géographie et les sciences physiques étaient les seuls points du programme qu'il lui fût nécessaire d'approfondir.

Dès la composition qui inaugura la rentrée des classes, il fut sans peine le premier des cent élèves de son cours. Frappé de la rédaction supérieure de la copie de Le Gow, son professeur, jeune agrégé fraîchement éclos de la rue d'Ulm, s'empressa de l'interroger. Othon était entré inconnu au lycée ; le proviseur, lors de la visite de la princesse Baratine, n'avait prêté qu'une oreille distraite aux renseignements donnés sur un sujet aussi peu intéressant que le sont en général les externes libres. Lorsqu'il passa au tableau noir sous les yeux de ses nouveaux condisciples, la précision, la sûreté, le brio de ses répliques aux plus traîtresses colles du professeur excitèrent l'admiration de toute la corniche. On se demanda aussitôt qui il était, de quel bahut de province il arrivait? Quand on apprit qu'il sortait de chez les Oratoriens de l'Etoile et qu'avant l'âge de quinze ans révolus, il avait été admis numéro deux au concours de l'École navale, l'étonnement cessa. Le proviseur le fit mander pour le féliciter et l'engager à se présenter à l'Ecole polytechnique. Comme il l'a-

l'éducation d'un gontempobain a45

vait déjà fait à rÉtoile, Le Gow refusa. Ayant rintention de préparer sa prochaine prise de possession de Paris, il ne voulait plus se donner la peine de rechercher des succès scolaires inutiles ; il se trouvait assez fort en thème comme cela. (( Il n'est que temps, pensait-il, de commencer ma seconde éducation, celle du monde, la seule importante, celle qui fait vraiment arriver un homme au premier rang dans le grand concours qu'est la vie. » Les lauréats de ce dernier concours sont loin d'être en effet les mêmes que ceux que l'on proclame à l'issue des classes, avec l'accolade des ministres, en de banales distributions de récompenses, sous un prétexte d'émulation qui méconnaît l'originalité des caractères.

On crie beaucoup en France contre les dangers du communisme; et personne ne s'aperçoit que nos programmes d'instruction publique en sont une application fondamentale à laquelle il n'y aurait lieu que d'applaudir, si on ne lui devait, d'une part, la médiocrité d'une foule de pédants, de l'autre, grâce à l'insuffisance de la gratuité, le déclassement de nombre d'esprits supérieurs.

Pour se préparer à l'Ecole polytechnique, il aurait fallu que Le Gow fiit pensionnaire au lycée. Or, l'aspect des noires murailles de l'immeuble et de ses cours sans air, oij. le flot des

a46 l'éducation d'un contemporain

internes en récréation forme un remous pareil h celui des ours en cage, lui inspirait une répugnance profonde. C'était assez que d'avoir à se rendre tous les jours dans cette prison. Désormais, mis pour ainsi dire hors concours dans la classe de mathématiques, le prince s'arrangea pour ne travailler qu'à ses heures et disposer à son gré du reste de son temps. Il allait au cours le matin, déjeunait aux environs du lycée et passait l'heure de la récréation dans la bibliothèque Sainte -Geneviève où il préparait ses colles hebdomadaires. Après la classe de l'après-midi qui n'avait heu que trois fois par semaine, il rentrait chez lui d'où, ayant changé de vêtements, il ressortait presqu'aussitôt pour se promener au Bois, dîner en ville, aller au théâtre ou au bal. Le trajet matinal du Ranelagh au Panthéon par le bateau qu'il prenait au »pied du Trocadéro jusqu'à Notre-Dame lui était ordinairement peu agréable ; le retour, au contraire, très souvent fait à pied par le boulevard Saint-Germain, le cours la Reine, le quai Debilly et l'avenue Henri Martin, lui causait invariablement beaucoup de plaisir. Au sortir du lycée, à mesure qu'il dévalait de la colline du Panthéon vers le carrefour de Saint-Germaindes-Prés où l'intensité du mouvement de la rue va croissant, la conscience de sa liberté lui dilatait l'âme. Ainsi sa vie fut-elle divisée en deux

l'éducation d'un contemporain a47

parts dont il eut soin de ne jamais confondre les emplois différents, règle intelligente qu'il devait continuer de suivre au lendemain des années d'école militaire, de manière à garder vis-à-vis du monde et des personnes avec qui il était en relations, le plus d'indépendance possible.

A Paris, le succès d'un homme dépend d'abord de sa personne plus que de ses actes, ensuite de ses relations. Dans une société où les mœurs seules ont remplacé la loi pour maintenir la différence des castes, c'est l'éternel (( Dis-moi qui tu hantes? » qui classe l'individu. Mais avoir des relations ne constitue pas, ainsi que se l'imaginent bien des parvenus, à fréquenter certains lieux de plaisir : turf, théâtres, cabarets et alcôves à la mode, sous le couvert d'un nom en or, uniquement connu des filles et de la valetaille des restaurants, avec un cerveau vide, un œil à monocle et un esprit encore plus myope que l'œil. Il n'est vraiment de relations que celles qui servent les ambitieux ; et,

a48 l'éducation d'un contemporain

quoiqu'on dise, nonobstant rinfluence prééminente de Targent, la valeur individuelle est le seul pouvoir qui les procure. En dehors de Yaurea clavis, le nom et le titre ouvrent d'abord une porte. Tout acquis, ces deux moyens suppriment la lenteur d'un siège ; mais se maintenir là où l'on entre n'est plus qu'afiaire d'intelligence et de savoir. L'hérédité, cette plaie des temps monarchiques qui a tué la noblesse et qui finira par tuer également la bourgeoisie, ne compte guère aujourd'hui dans l'évaluation de l'individu. Un prince de haut lignage, ignorant ou bête, qui n'a ni carrière, ni le sentiment d'un devoir quelconque à accomplir, reste gros Jean comme devant, sans influence ni prestige. C'est là le bienfait le plus certain que la société actuelle ait retiré de la Révolution, en dépit du leurre de l'égalité civile que l'argent, cette autre aristocratie héréditaire, a jusqu'ici empêchée d'entrer dans les mœurs en la chassant presque de la loi.

Avant d'apprendre la stratégie des relations, Le Gow avait saisi toute l'importance de ce nouveau principe d'ordre social, qui, chaque jour, flétrit de plus en plus l'oisiveté des héritiers de grands noms ou de grosses fortunes.

Son éducation familiale, plébéienne par maint côté, et ses études, avaient depuis longtemps fixé sur ce point son opinion. Sa mère avait mis

l'éducation d'un contemporain 349

un soin particulier à l'entretenir dans l'admiration de Bonaparte et en général de tous les hommes — grands entre les grands — du Pre^ mier Empire. Prompte à l'enthousiasme et dépassant le but, l'admiration du jeune homme s'était d'abord attachée — de Mirabeau à Robespierre en passant par Vergniaud, Danton et Camille Desmoulins — aux colosses de la Révolution ; de telle sorte qu'aristocrate lui-même, autant de tempérament que par atavisme, il avait néanmoins la haine profonde de l'aristocratie dont il considérait l'institution comme une des plus funestes iniquités de l'ancien ordre de choses, et encore, de nos jours, comme le principal obstacle au progrès de la politique. On comprendra qu'avec de pareils sentiments Le Gow fut le premier à dédaigner ses origines et son titre. Être Français et Parisien valait selon lui le plus noble des principats. Aussi ses camarades et ses amis ne le connaissaient-ils presque pas sous son nom princier de Baratine mais sous celui en apparence très bourgeois de Le Gow, précédé du prénom de Jean qu'il préférait à celui d'Othon. Jamais non plus il ne lui serait venu à l'idée, pour marquer la qualité inopinément due à sa naissance, de signer une lettre — fût-elle écrite à un domestique — en faisant précéder son nom de l'abréviation du mot prince, ainsi que font nombre de gentil-

a5o l'éducation d'un contemporain

lettres qui pensent se distinguer du commun et s*en distinguent en effet par beaucoup de sottise. Cependant ce mépris sincère de sa noblesse patronymique n'était pas chez le prince un effet de sa modestie; il provenait, au contraire, du sentiment de cette force intime que se reconnaissent tacitement les esprits supérieurs et qui est la source de leur foi en eux-mêmes et de leur audace. Telles étaient les tendances avec lesquelles Le Gow abordait la vie parisienne. Il n'est pas inutile de les avoir indiquées d'ores et déjà, car il faudra les rappeler à l'appui des événements les plus considérables de sa carrière.

Avant de figurer sur la scène de ce monde où par droit de conquête ancestrale un rang honorable lui était déjà assigné, le prince Baratine, en écrivant au collège de l'Etoile ses dernières dissertations de philosophie, s'était souvent demandé de combien de manières l'homme intelligent peut comprendre la vie, tout en se préoccupant platoniquement de son mystère, et quelle est la meilleure formule à adopter pour résoudre le difficile problème de jouir extraordinairement, sans verser dans la banalité qui suffit aux bourgeois. S'illustrer ou par l'action — la politique par exemple — ou par la science avait été, après ses lectures et avant sa visite à la Sainte-Baume, sa première tentation. Mais

l'éducation d'un contemporain 25i

depuis lors, ayant analysé les opinions de maint journal, il s'était dit : (( Comment arriver au pouvoir en un temps où la condition essentielle pour l'exercer est d'avoir un caractère simplement moyen, peu artiste et par-dessus tout fermé au progrès ? » Restait la science à acquérir par l'étude. Mais, s'il possédait le goût du travail, il n'avait pas un cerveau assez froid, un cœur assez pondéré, il n'élait pas assez pratiquement philosophe en un mot pour se contenter des joies secrètes que procure le travail aimé pour lui seul. Au contraire, il avait à satisfaire des sens impétueux et une imagination dévorante. Oii et comment rassasierait-il son désir de brûler la vie, d'étreindre d'un seul coup toutes les joies, de dépenser généreusement le trésor des forces magnifiques amassées par l'économie d'une adolescence presque aussi pure que celle rêvée par Rousseau pour son Emile ?

De tout temps les artistes, les passionnés, les intellectuels, en un mot tous les ambitieux de quelque envergure ont convoité le même champ d'action; actuellement la vie parisienne en compte une variété infinie que n'a point connue la société légalement hiérarchisée d'avant 89. De tous il en est un où l'humanité n'est certes pas différente d'elle-même mais où les passions sont incontestablement plus intéressantes à étu-

a5a l'éducation d'un contemporain

dier que partout ailleurs, non qu'elles y aient plus de caractère, mais parce qu'elles y revêtent, avec le même fond si Ton veut que chez les sauvages, ce vernis de la politesse qui les aiguise et les complique, masque de pure forme qu'il ne faut pas confondre avec le vice fondamental de l'hypocrisie et qui excite le plus l'observateur à en parler ou en écrire. Maintenant qu'il n'y a plus de distinctions tranchées, mais simplement des nuances entre les individus et leurs groupements, ce milieu ne se définit pas, mais on le comprend. Pris dans son ensemble, il est le terrain commun à toutes les aristocraties de nom et de fait. A Paris en particuHer, il serait la cour du roi ou de l'empereur si la France pouvait encore être un royaume ou un empire. Précisément à défaut de cour, il s'est fait parmi les diverses espèces sociales de Paris une sélection qui en tient lieu ; et c'est bien là le monde unique dont les artistes briguent la faveur; les financiers, la couronne; les femmes élégantes, le sceptre. Sans ce monde qui est de choix, non parce qu'il est riche et noble mais simplement bien élevé, il n'y aurait pas de roman, pas d'étude de mœurs possible; car c'est le seul où l'on s'étudie à multiplier, en les affinant par le luxe et le goût du superflu, tous les genres de sensations. L'austérité répubhcaine ne saurait y être admise. Les nécessités de la

l'éducation d'un contemporain a53

vie, ce monde les ignore ou du moins fait semblant; de là sa suprématie. N'est-ce pas en effet pour lui que peinent les autres espèces sociales ? Et tout ceci est pour conclure que, jusqu'à un certain point, un Don Juan moderne ne saurait vivre ailleurs que dans ce milieu-là.

A la villa Véra, Le Gow s'était mis pour la première fois, mais assez inconsciemment, en conctact avec ce monde. A Paris, plus près du monstre à attaquer, il fut saisi de cette sorte d'éblouissement qui aveugle les jeunes stratèges encore inexercés à embrasser d'un coup d'œil leur champ de bataille. Un peu troublé par la formidable étendue de celui qui le tentait : (( De quelles armes me servir?» se demanda-t-il. — (( De la satire, la plus insaisissable et la plus acérée que puissent forger tes yeux et ta langue, » lui dit une voix, sans doute à côté de celle de la conscience. — « Mais l'ironie ne satisfait que les méchants, » se répondit-il à lui-même.. Cette bonne arrière -pensée devait être un jour le défaut de cuirasse par où périrait son égoïsme alors naissant. En attendant, c'était au parti-pris de mépriser souverainement le monde , de le haïr en secret, de le railler savamment, de l'injurier comme un valet canaille des services duquel on ne peut néanmoins se passer, que le prince Baratine allait devoir tous ses triomphes.

Après quelques semaines d'une existence

a54 l'éducation d'un contemporain

nouvelle passée en tâtonnements, en surprises vite réprimées, le cerveau de Le Gow, où résonnaient, chaque fois qu'il respirait Tair des boulevards, d'étranges bruits de bataille, se raffermit cherchant à rassembler sur toute chose ses rayons visuels, tandis que son cœur oscillait dans l'amplitude progressivement resserrée de désirs où ne tarda pas à se dessiner en traits aigus l'image de la femme. Même pour les hommes de l'humeur la plus terne rien, dans le mouvement de Paris, n'est plus tentant que cette image. Il semble aux jeunes gens qu'en inspirant l'amour ils peuvent prétendre à tout ; c'est la plus dangereuse de leurs erreurs ; car, infiniment rares sont ceux à qui la femme sert de marche-pied ; elle est pour la plupart l'obstacle qui, au Heu de stimuler l'énergie, la paralyse en l'énervant. Cédant donc au réveil des souvenirs d'une volupté que Paris lui montrait comme étant le bien suprême, puisqu'il voyait autour de lui tous les hommes, jeunes et vieux, occupés de femmes, Baratine se dit: «Commençons par être aimé I » Et de cette pensée hardie, jointe à celle de se moquer du monde où il trouverait à faire l'amour, découlera bientôt la carrière du nouveau Don Juan.

l'éducation d'un contemporain a55

L'amour tel que Fa fait' la nature est un instinct bien plus qu'un sentiment. C'est le raffinement des mœurs qui, dans son progrès parallèle à celui des civilisations, a fini par donner à l'amour moderne sa forme psychique. La brutalité qui en constitue le fond n'en réapparaît pas moins à Theure inévitable de la satisfaction des siens, et l'intangible idéal fuit de nouveau devant l'excès d'un plaisir qui n'a plus son siège dans l'âme.

Jusqu'à l'âge de vingt-deux ans, Le Gow aima par instinct sans que sa passion s'appliquât à un objet déterminé. Le sourire d'une femme qui passait lui faisait oublier celle aimée la veille ; et il prodiguait à toutes, sans compter, les trésors d'une science amoureuse précoce, à laquelle son secret scepticisme ajoutait une irrésistible attraction. Les faux-hommes à femmes, les amants pleurards dont les romanciers contemporains s'acharnent à nous conter les peu intéressantes infortunes, sous le rasant pré-

a56 l'éducation d*un contemporain

texte de psychologie, lui inspiraient une pitié méprisante ; et ce fut d'abord sur la pusillanimité de ces pauvres cœurs trahis, à la plainte indiscrète, que son ironie tomba tranchante comme un fer de faux sur la tige des plantes. Par là, il frappa d'étonnement une foule de femmes qui sur la foi de son visage avaient cru à sa candeur, et la plupart d'entre elles trouvèrent à ce rare contraste un piquant inédit.

Cette conduite en amour, invraisemblable chez un être aussi jeune, était un simple effet physiologique des circonstances dans lesquelles s'étaient produites ses premières sensations. Si brève qu'eût été la possession des charmes d'Edith, elle avait pour toujours rendu Le Gow difficile à l'excès sur la beauté des femmes, principalement sur celle de leurs formes . Chaque rencontre avec une autre femme l'obligeait d'établir une comparaison qui n'était jamais à l'avantage de cette autre. Il avait beau chercher, il ne parvenait pas à retrouver ce galbe sculptural de l'onduleuse Édilh dont le modèle s'était gravé dans chacune de ses fibres comme avec la pointe d'un burin incandescent. La blancheur, le grain finement serré et d'un poli d'agathe de cet épiderme d'anglo-saxonne le provoquait encore, au souvenir de son contact électrisant. Aussi, que de fois, dans la rue, devait-il courir après une femme chez laquelle il

l'éducation d'un contemporain 257

croyait découvrir quelque vague ressemblance avec mistress Clénor I

Au moral, les effets de cette possession n'avaient pas été moindres. Après avoir aimé l'épouse du millionnaire américain, Le Gow était devenu à jamais incapable d'aimer une femme, même jolie, qui ne fût pas d'une élégance irréprochable; il n'admettait plus l'amour que dans le cadre prodigieusement sensuel de la soie, des dentelles, des étoffes rares; de telle sorte que son désir en était plus aiguisé sans que son cœur s'en émût davantage. Cette façon superépicurienne de comprendre l'amour lui fit désormais séparer les deux espèces qu'en puisse pratiquer l'homme, et dédaigner celle où les sens ont le moins de part. Longtemps il ne devait voir dans l'amour qu'une source de sensations agréables, sans cesse reproduites par la nouveauté même de l'objet qui les donne, et non le céleste empyrée où s'envolent deux âmes unies et transportées par le même élan mystique. La poésie d'aimer, si douce aux cœurs des jeunes gens, il ne la vit, comme les anciens Grecs, que dans la beauté de la forme. En recherchant la perfection de ce côté, il courait après une chimère comme les autres ; c'est en cela que consistait son idéal, l'unique, le véritable idéal de Don Juan qui, avant tout sensuel, ne se représente guère les femmes d'après

a58 l'éducation d'un contemporain

les descriptions qu'en forge rimagination des poètes, mais bien dans les images parfaitement sensibles qu'en fixent les peintres sur la toile et qu'en taillent les statuaires dans le marbre.

En raison de telles aspirations, ce fut dans le monde où la toilette des femmes touche au chef-d'œuvre, parce que s'y fondent toutes les pensées d'art auxquelles est dû l'article-Paris, que le prince Baratine aborda la vie parisienne, — nous avons dit, d'autre part, avec quelle misanthropie réfléchie et quelle hauteur systématique. Ce milieu restreint, où l'élégance du vêtement encore plus que celle des manières constitue le blason nouveau de l'aristocratie, se divise en plusieurs clans qui se mêlent sans se combiner, comme des liquides de densité inégale. Le premier où Le Gow choisit ses maîtresses d'un jour ne fut pas le décrépit, branlant, râleux et vermoulu faubourg « Germain » où l'on ne connaît que les potins de l'amour, mais plutôt cette vaste colonie étrangère qu'il ne faut pas confondre avec celle des « rastas » et où se rencontrent les grands noms russes et polonais, pas mal de Viennois, quelques Roumains, quelques Hellènes, quelques Espagnols, quelques Italiens, et surtout de vrais Anglais. Ce monde hétérogène dont on n'a jamais écrit le roman, ce qui serait la seule manière de faire pour le xx" siècle une autre édi-

l'éducation d'un contemporain 269

lion de la Comédie humaine, est aussi celui qui — l'escadron des demi-castors mis à part — possède véritablement les cent plus jolies femmes de Paris. Pour en composer le lot, chaque pays d'Europe et d'outre-mer écréme sa population féminine. A leur extraordinaire beauté, ces femmes joignent en général une reniarquable ignorance de la signification du mot vertu. Le mari qu'elles ont habituellement ne semble fait que pour remplir le rôle d'un Géronte qui a prévu au contrat la place de l'amant. Rarement elles ont plus de cœur que les Françaises, mais toujours moins de tête et moins de nerfs que les Parisiennes. Quant à leurs sens, ils sont d'un pouvoir comburant qui chez quelques-unes tient du prodige. Dès qu'elles aiment, elles ne vont pas, ainsi qu'on dit vulgairement, chercher midi à quatorze heures.

Comme Phèdre elles se ruent au plaisir avec toute leur chair, qualité inestimable que seuls savent apprécier les Dons Juans experts.

Ce fut d'abord pour ces étrangères naturalisées parisiennes que, avec une figure qui rap-

a6o l'éducation d*un contemporain

pelait les plus belles des temps romantiques, et des grâces viriles chaque jour plus développées, le prince Baratine personnifia le génie de la séduction. Il excita en elles des sensations inédites; tandis que certaines éprouvaient à son contact des aspirations artistiques, d'autres l'aimaient avec une sensualité sans frein comme elle l'est d'ordinaire chez les femmes libres, ce qui gâta énormément l'âme du jeune homme.

En amour, comme en tout, l'histoire se répète. L'aventure d'Othon avec Edith Clénor se reproduisit plusieurs fois, avec, pour variante, un accroissement d'audace et de veine à ce joli jeu des passions dont chacune aurait pu fournir la matière d'un roman; mais la place manque même pour n'en faire que des anecdotes. Toute femme possédée devenait pour le nouveau Faublas comme un livre une fois lu qu'on n'a pas envie de relire. Ainsi devait-il en être jusqu'à la venue, encore éloignée, d'une passion exceptionnelle qui serait l'Austerlitz de Don Juan.

Grâce à l'irritation nerveuse que détermine la continuité du plaisir. Le Gow ne fut pas sans éprouver des moments de lassitude que sa jeunesse seule empêcha de pousser jusqu'au dégoût, mais qui eurent pour effet de reporter fréquemment son esprit vers le réconfort de l'étude. Il échappa ainsi à la tentation de devenir oisif comme le sont tous les débauchés.

l'éducation p*un contemporain 261

Certains obstacles s'opposaient d'ailleurs à ce qu'il menât l'exclusive vie de fêtes des jeunes gens à la mode ; entre autres l'obligation d'habiter chez sa mère. Pour donner une conclusion rapide aux intrigues qu'il amorçait, il lui eût fallu un appartement à lui, quelque cage dorée où il pût retenir prisonnières les oiselles de paradis que le miroir de ses yeux avaient énamourées. « Hoc est in votis! » se disait-il souvent non sans soupirer. Mais la princesse Baratine le surveillait trop pour qu'il lui fût possible de réaliser ce vœu avant d'être majeur. Or, son extrême sybaritisme, pas plus que celui de ses élégantes maîtresses, ne se serait jamais accommodé de ces temples banals dont l'ameublement, plus odieux que la nudité du plâtre, a inspiré à Forain les tristes Joies de r Adultère; il se voyait donc obligé d'aller s'ébattre au nid même de sa conquête, ce qui n'était pas sans offrir des difficultés, un danger de scandale même, si la dame, toujours des plus honnêtes, se trouvait en puissance de mari.

Encore Chérubin, il tenait à vrai dire fort peu de place et pouvait aisément passer inaperçu ; aussi les dangers courus n'eurent-ils d'autre effet que de lui apprendre la dissimulation et, plus tard, la discrétion absolue qui est la moitié de l'art de séduire.

Que de fois en outre l'insuffisance de sa bourse

a6a l'éducation d'un contemporain

Tcmpêcha de déployer ses talents, bien que la princesse Baratine, qui, en dix ans, avait, par se& économies, presque doublé ses revenus, lui donnât jusqu'à trente louis par mois. Dès que se rouvrirent au printemps les réunions sportives de Lonchamp et d' Auteuil où se prépare le suprême assaut, devenu pour ainsi dire national, de toutes les élégances parisiennes, Le Gow suivit le mouvement. Le turf lui était chose nouvelle ; son goût pour le cheval le lui rendit vite familier; mais là, quelque sentiment d'étroite vanité le poussant à imiter des camarades, il s'essaya à parier et perdit, la plupart du temps, tout ce qu'il avait dans ses poches. Après avoir assisté, impassible et froid en apparence, mais non sans un peu d'éblouissement intérieur, au défilé des équipages, il fut souvent contraint de revenir à pied du champ de courses. Ces jourslà, le soir venu, un sourd malaise le minait; perdant conscience du relief qui restait quand même à son nom, il se rendait compte qu'il n'était encore qu'un tout petit grain dans la poussière de Paris ; et dans son cœur grondaient les premiers orages de l'envie, cette lie corrosive que secrète l'ambition la plus généreuse dès qu'elle se mesure avec la puissance de l'argent. Alors sa haine de l'aristocratie s'augmentait de la haine du riche, état d'esprit commun aux révolutionnaires de tous les temps, et qui cesse

l'éducation d'un contemporain a63

après les satisfactions données à leur orgueil incommensurable .

Pour se soustraire au spleen qui renvahissait à ces heures-là, Le Gow se plongeait avidement dans la lecture. L'Histoire en particulier lue dans Edgar Quinet et Michelet donnait tout de suite un autre cours à ses pensées, et rien ne lui était plus salutaire que de reprendre ainsi, loin, du monde, le développement de son intellectualité. Outre que ses lectures étaient la meilleure des préparations à Tune des plus importantes parties du concours de Saint-Gyr, elles dotaient Tesprit du prince de lumières nouvelles. Par la comparaison du passé au présent, faite avec une sagace intuition rétrospective et le sens pratique qu'il avait le talent d'appliquer à tout, il découvrait les transformations de l'humanité jusqu'à notre temps; il analysait le progrès des idées jusqu'aux dernières connaissances de la philosophie ; et, à côté du si puissant intérêt de la vie des masses dont le souci fait seul les grands hommes d'Etat, la vie mondaine commençait à lui montrer son vide. Pendant ce renoncement intermittent aux agitations de la fête, Othon allait jusqu'à ne plus avoir d'antipathie pour les murailles couleur d'encre du lycée ; et quelquefois la vieille Sorbonne se montrait à lui à travers les mêmes réminiscences séductrices que le Louvre. A partir du mois de mai, cette rive

a64 l'éducation d'un contempohair

gauche qu'il n'aimait pas parce qu'il la connaissait trop peu, malgré les descriptions fameuses qu'il en avait lues dans Balzac» lui fut inopinément révélée sous une optique toute différente de celle des jours d'hiver; et devant ce rajeunissement des aspects les plus archaïques de l'ancien Paris, il fut tenté de pousser au delà de la montagne Sainte-Geneviève et du quartier des Écoles l'exploration de parages qu'il avait cru insignifiants, tels que le Jardin des Plantes, le boulevard d'Italie, la pittoresque Butte aux Cailles, le mélancolique Montrouge et les silencieux alentours de l'Observatoire tout empreints de la paix sainte des cloîtres qu'ont respectés les révolutions.

Pour la première fois, ces excursions à travers des régions de vie simple ou de pauvreté firent comprendre au prince le Paris des humbles. (( A quoi se réduisent les besoins de ces êtres qui végètent là par milliers et meurent sans penser, sans se préoccuper d*où ils viennent ni où ils vont ? se demanda-t-il ; ils n'ont que des mets grossiers, presque pas de vêtements ; pour toute poésie un rayon de soleil sur une tige de réséda ou de basilic qui borde l'appui de leurs fenêtres, et de temps à autre un vieil air mélancolique médiocrement moulu par un orgue de barbarie? » Le Gow ignorait encore ce que sont les petites joies de la débauche du pauvre, dans

l'éducation d'un contemporain 365

les bals de barrière et chez le marchand de vin ; mais, en se remémorant les fêtes somptueuses des quartiers palatins auxquelles il était si fréquemment convié, il s'effrayait de leur frivolité cruelle, de leur luxe insultant, et il restait longtemps ému de l'inégalité des conditions de l'existence parmi les hommes dont la fortune fait sans mesure ses favoris ou ses victimes. Concurremment avec l'Histoire, ces réflexions préparaient déjà ses opinions sociales de l'âge mûr. En parcourant, souvent en archéologue, toujours en philosophe, les coins les plus noirs de Paris, des bords de l'île Saint-Louis à la Salpétrière, il arrivait à Othon d'apercevoir quelque jeune fille du peuple d'une rare beauté, que faisait gracieusement rougir la douce fixité de son regard noble — car il se révélait tel surtout dans sa manière d'observer un visage. Ces fugitives rencontres de l'éternelle beauté de la femme en des endroits obscurs si éloignés des salons, des temples plutôt où on lui rend un culte, faisait alors goûter au prince une nouvelle poésie toute de douceur et de pureté ; et dans un ravissement inconnu il oubliait le vénéneux baiser des grandes dames qui, mieux disposées que les autres femmes aux sensations les plus aiguës comme les plus impures de la volupté, faussent chez leurs amants la notion de l'amour.

Ce fut également pendant le mois de mai, le

a66 l'éducation d'un contemporain

meilleur temps de rannée à tout'^uge, que Le Gow agrandit le champ déjà vaste de ses connaissances d'esthète, en suivant aux diverses expositions les manifestations de Tart nouveau. Dans sa mémoire qui absorbait tout comme un gouffre insatiable, il commença à cataloguer les noms des peintres, sculpteurs, graveurs et architectes contemporains de quelque talent, et les sujets de leurs principales œuvres, de même qu'il avait appris, dès ses premières études de lettres, les noms des écrivains du jour : savants, romanciers, orateurs, poètes, et jusqu'à ceux des journalistes d'une certaine valeur.

Avec le temps, cette connaissance de tout ce qui fait l'illustration d'une époque et en exprime le progrès devait devenir prodigieuse et telle qu'on la pourrait désirer chez un chef d'Etat. Auparavant, complétant cette omniscience, de fréquentes auditions de l'extraordinaire musique de Beethoven et de Schumann, de Berlioz et de Wagner, avaient, par l'effet de leurs gigantesques harmonies, exalté ses rêves, creusé l'abîme de son imagination et vivifié d'une flamme incendiaire tous ses désirs en germe.

Après des examens faciles qui prirent fin vers le milieu de l'été, au lieu de suivre hors de Paris le mouvement mondain sur les plages à la mode, Le Gow se délassa de ses derniers travaux en reprenant certains exercices physiques qu'il

l'éducation d'un contemporain 267

avait un peu négligés, tels que la gymnastique, l'escrime, Téquitation. Ce fut une sorte d'entraînement aux prochaines fatigues de la vie militaire. L'unique distraction qu'il se permit fut de se rendre à quelques invitations de chasse où il trouva, sans presque s'y arrêter, une ou deux occasions de flirt automnal. Le plus souvent il demeura confiné chez lui, comme en retraite, élaborant par la dépense quotidienne de ses forces musculaires l'excessive abondance des matières d'enseignement que son cerveau s'était assimilées jusqu'à ce jour. Sauf quelques journaux, il s'abstint même de rien lire; mais, en prévision des années oisives de garnison, il prit soin de se constituer d'ores et déjà une bibliothèque de livres de chevet, en dehors des ouvrages d'auteurs contemporains qu'à cause de leur médiocrité il traitait un peu comme les femmes, en ne les lisant qu'une fois.

Ainsi se terminait, par un certain recueillement au seuil de la carrière qu'il pensait devoir le conduire aux plus hautes grandeurs, cette première année de vie parisienne qui, avec son mélange de travail et de plaisir, d'agitation et de solitude, n'était qu'une introduction à l'existence brillamment tumultueuse à laquelle l'ambition allait bientôt le convier par-dessus l'amour.

a68 l'éducation d'un contemporain

Page 1