‹ Le nouveau Don JuanChapitre 2 sur 10 · LE PÈLERINAGE DE DON JUAN · texte numérisé non relu

LE PÈLERINAGE DE DON JUAN

Pendant celte journée d'effroyable contraste, où Le Gow, à peine arrivé au Capitole, en descendait par le précipice tarpéïen, le cadavre de sa fiancée reposait k la villa Baggnor sur le lit nuptial d'oii l'horreur de la mort avait banni les apprêts de T hymen.

La veille, l'heure de son départ étant fixée à la chute du jour, Claire avait eu lé caprice de

Les

Ruines de TAmour

l'illustre beauté de Claire, il ne restait rien. La mort, ici envieuse, avait comme à plaisir souillé sa proie. La douleur de Le Gow n'en fut que plus terrible. Le prince en voulut au destin de donner à la catastrophe un tel caractère de hideur. C'était payer trop cher le bonheur du passé, l'incertaine sagesse de l'avenir!

Après les obsèques célébrées à Paris sous la conduite de Baratine, qui reçut en cette circonstance les plus précieux témoignages- de sympathie de l'élite d'intellectuels et d'artistes, admirateurs et amis de la défunte qu'ils estimaient avoir été des leurs, il fallut songer à l'arrangement de la nouvelle situation matérielle faite au prince par le décès de sa fiancée. L'imprévu de cette mort achevait de ruiner Le Gow de la manière la plus absolue. Il se trouvait non seulement réduit à sa modeste solde d'officier en congé, mais encore il avait des dettes que lui avaient fait contracter certaines obligations de la période des fiançailles. Pour s'en acquitter, il se vit forcé de vendre tout son mobilier artistique de l'hôtel Mazzafiro dont il avait résilié le bail. Ce ne fut pas sans des regrets d'un cuisant inconnu à ceux qui n'ont jamais rien possédé ou qui ne savent pas faire d'objets inanimés les témoins préférés de leur vie quotidienne, que Le Gow se sépara de toutes les choses — ses dieux lares — auxquelles il était

lié par les chaînes du souvenir! Courageux jusqu'au bout, soutenu par les deux ou trois amitiés solides qui lui restaient, il marcha sans défaillance dans cette voie expiatoire, où mille pointes le blessaient à la fois. Il avait tout perdu , sauf l'estime de soi-même et l'admiration de tous ceux qui le voyaient, invaincu, ne rompre, comme Xénophon après Cunaxa, que face au destin ennemi, lorsque, quelques jours avant la fixation de son départ pour sa garnison nouvelle, il reçut une leltre de l'ambassadeur de Russie l'invitant d'urgence à un entretien confidentiel. En vertu d'un ukase spécial du nouveau tsar, le prince Baratine était remis en possession de la terre de Borjom, confisquée depuis un quart de siècle à son père. En outre, une somme à peu près équivalente aux intérêts du séquestre devait lui être versée par les soins du ministre des finances de l'Empire. Du jour au lendemain, la fortune de Le Gow se trouvait ainsi refaite. En s 'entendant notifier la gracieuse décision du souverain de son pays d'origine, le prince, très ému, prévint spontanément l'ambassadeur qu'il se proposait de partir immédiatement pourPétersbourg, afin de déposer lui-même aux pieds de l'empereur l'expression de sa gratitude. Si Le Gow avait pu savoir à l'instant même pour quels motifs lui était faite, sous la forme hypocrite d'une faveur, une

simple restitution, il eût certes modéré Télan de sa reconnaissance.

Du vivant de la duchesse de Chamarande, sur l'avis du baron de Horn, principal agent des grands emprunts russes, le gouvernement de Pétersbourg avait jugé d'une bonne politique privée de regagner, par voie diplomatique, l'avantageuse sympathie d'un ancien sujet sur le point de devenir, par son mariage, un des plus grands capitalistes de France. D'où la résolution prise en haut lieu de rendre intégralement au prince Baratine, en dépit de son changement de nationalité, les biens immeubles qu'avait autrefois possédés sa famille sur le territoire russe. Le décret ratifiant cette réparation ayant été signé, l'ambassadeur du tsar à Paris avait reçu ordre d'en faire aux époux la surprise, le jour même du mariage à la cérémonie duquel il était, d'autre part, prié d'assister. Lorsqu'on apprit à Pétersbourg la mort de la duchesse, le ministre des finances poussa le souci de l'épargne des fonds russes jusqu'à vouloir faire rapporter l'ukase, non encore publié. Le tsar trouva tout d'abord malséant de revenir là-dessus ; le ministre insista. Il y eut discussion. Heureusement pour Baratine ignorant de tels pourparlers, ses intérêts furent habilement défendus à la fois par le baron de Horn et par le chancelier de l'Empire. Ce der-

nier, très fin, très avisé, déclara en substance que si la fin accidentelle de M™* de Chamarande changeait radicalement la situation de Baratine, le prince n'en restait pas moins digne de toute l'attention du gouvernement parce que, rendu célèbre de la façon la plus émouvante par le drame tout spécial qui causait son infortune, les filles les plus riches de l'Amérique n'allaient pas manquer de se le disputer. « Ce jeune homme est vraiment fait pour être milliardaire », conclut le premier ministre.

«La justice qu'on lui doit ne sera pas perdue. » Hom, soutien et ami par principe de tout ce qui est aristocratie authentique, appuya l'opinion du chancelier, et le décret fut maintenu. Bien que cet événement permît au prince un renouveau d'existence brillante, il ne lui fit point modifier sa détermination de s'éloigner de Paris. Seulement, avant de se rendre en Russie où il comptait vendre un domaine qu'il n'avait aucune raison de garder. Baratine voulut se donner la satisfaction d'acquérir le petit hôtel Mazzafiro où tant de ses pensées restaient incrustées aux murs. Il fut devancé dans son projet par une société immobilière quelconque, de celles à qui l'on a laissé prendre la fâcheuse initiative de substituer aux demeures privées, grâce à l'inéluctable force de gros capitaux anonymes, des casernes d'une désespérante unifor-

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mité dont le communiste Fourier n'eût pas voulu pour loger ses phalanstères. La société refusa de revendre la maison, même à un prix largement rémunérateur, et Le Gow n'en fut que mieux décidé à fuir Paris. Également, place Vendôme, l'iiôtel d'Apremont licite par les héritiers de la duchesse fut adjugé à une grande compagnie d'assurances, qui s'empressa de le démolir pour édifier à sa place un de ces énormes caravansérails cosmopolites, lourdes bâtisses à surtout de zinc, dont l'architecture importée de Berlin déshonore aujourd'hui nos Champs-Elysées. Il était écrit, hélas ! que rien ne subsisterait à Paris de tout ce qui avait été témoin de la vie donjuanesque de Baratine. Le surcroît de chagrin qu'il en éprouva lui fit hâter son exode. Auparavant, la plaie de son cœur se rouvrit encore une fois toute grande, un jour que, traversant la place des États-Unis, il fut irrésistiblement poussé a entrer dans son ancienne demeure, que la pioche d'inconscients tâcherons était sur le point de détruire de fond en comble. Comme Chateaubriand visitant avant de quitter la France sa maison paternelle déserte. Baratine parcourut, les jambes fléchissantes et les yeux tout brouillés de larmes, chaque pièce du petit hôtel maintenant vide et froid. Sur le perron, dans l'atelier, le jardinet, dans le cabinet de travail,

que de souvenirs I Chacun des coins à qui le rappel d'une nuance de volupté avait pour lui donné une âme lui cria un vain écho du bonheur d'autrefois, a Pourquoi nous as-tu abandonnés? )> semblaient dire les lambris et les corniches, d'où la moisissure du tombeau avait déjà chassé le parfum tenace des dernières scènes de joie I A la chute du jour, tandis que le soleil léchait de sa dernière flamme le donjon et le petit toit rouge, il s'éloigna ou plutôt il s'enfuit, et l'image de ce cadavre de son dernier foyer ne s'eflaça de son esprit que quelque temps après, lorsque, par une matinée terne, tandis qu'il roulait sur la voie ferrée, au delà de Gatchina, l'immense croix de l'église Isaac et la flèche de l'Amirauté aperçues sans enthousiasme lui annoncèrent qu'il arrivait à Pétersbourg.

Baratine se reposa deux jours dans la capitale russe absolument privée, à cette époque de l'été, de sa population élégante, et il la visita en détail, scrupuleusement; mais presque rien, sauf le monument de Pierre le Grand, n'y parla

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à son âme. La perspective Newsky lui parut à peine aussi intéressante que la rue Turbigo de Paris, le quai Anglais moins poétique que celui des Orfèvres, et l'Ermitage tout juste équivalent au musée d'un chef-lieu de département français ; mais les nuits sur les eaux de la Neva, à la pointe de Jélagin, lui rappelèrent celles de la rivière de Nice.

Après sa visite obligée au ministre des finances , ce fut au palais Alexandria que le prince fut reçu en audience privée par le tsar. Les remerciements sobrement exprimés, l'entretien prit un tour inattendu. Séduit par la magnifique allure du jeune officier qui avait revêtu en cette circonstance sa grande tenue de service, et dont le visage sous le casque doré à crinière noire rappelait la beauté célèbre de Potemkin, l'empereur engagea Baratine à reprendre la nationalité russe. Pour le décider, il lui offrit le grade de lieutenant aux chevaliers-gardes . G 'était la promesse sous-entendue de la plus brillante carrière. Le prince refusa dignement.

(( Je tiens à rester Français, dit-il.

— Ici vous ne cesserez pas de l'être » répliqua avec une grâce vraiment tentante le souverain.

Baratine sourit à ces mots qui lui montraient que l'esprit russe est bien le frère de l'esprit parisien, mais il se défendit contre la diplo-

matie engageante du monarque. Celui-ci insista ; il lui en coûtait sans doute — sentiment qui l'honorait fort — de perdre un sujet de la valeur de Le Gow. Le prince résolut alors de faire tomber d'un coup le désir du tsar, sans que cet échec laissât le moindre regret au cœur de l'autocrate. Il pensait secrètement que, malgré le lien actuel d'intérêts communs qui unit la Russie à la France, il y avait pour l'avenir un abîme entre les régimes pohtiques des deux pays. Aux dernières paroles de l'empereur le priant de réfléchir, Baratine opposa donc cette réponse décisive : « Non, Sire. Je ne saurais être au service de votre Majesté, je suis né républicain )) ; ce qui dans la bouche du prince signifiait surtout : « Aussi bien que toi, je suis né César. »

En entendant ce mot redoutable qui ressuscitait pour lui toutes les menaces du nihilisme, le tsar se prit à regarder avec étonnement son interlocuteur que la hardiesse du langage tenu avait fait légèrement rougir ; puis il eut un geste de découragement. Son attitude, dans le silence embarrassé qui suivit, fut un instant celle d'un sceptique à vues larges, paraissant dire : « Je crois bien que moi aussi je serais révolutionnaire, si je n'étais pas le tsar. » Enfin, les petits côtés de r amour-propre égratigné reprenant le dessus, *il fronça le sourcil et se leva. Debout en

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même temps que T empereur, Baratine porta la main large ouverte à son casque pour saluer et se retira.

A ce moment, s'accentua durant quelques secondes dans toute sa vigueur le contraste, non plus seulement entre les deux hommes, mais entre les idées et les choses que représentait chacun d'eux. Grand, fort, harmonieusement musclé, Baratine, admirable produit éclectique de la sympathique union de races et de classes diverses, était le type de Thomme de demain, du citoyen non plus d'un pays déterminé mais de tout le globe, précurseur de l'universelle fusion qui seule pourrait empêcher la dépopulation limitée à des frontières. Petit, presque chétif, avec ses yeux turquoise, dolents et vagues, et son profil sans caractère, le puissant empereur issu du croisement de sang royaux débilités, aux instincts paresseux, dormants et par là tyranniques, personnifiait la triste immobilité des rois, idoles de moins en moins respectées au sein de l'inéluctable progrès des peuples vers l'idéal social. Quelle leçon pour l'historien et l'ethnographe que l'antagonisme latent de ces deux symboles !

Après avoir quitté Pétersbourg. Le Gow ne fit que traverser Moscou, dont la malpropreté l'écœura, pour arriver jusqu'au château de Borjom. Là encore, il ne se sentit rattaché au

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pays slave par aucun souvenir. Tout ce qu'il voyait était la négation de ses habitudes et de ses idées. Le domaine familial fut rapidement vendu. Mais, au lieu d'en toucher directement le prix, un demi-million de francs environ. Baratine désirant ne s'occuper qu'à Burdigala même du placement de cette somme s'en fit créditer, en attendant, auprès de la principale maison de banque de sa future garnison, celle des frères Fano, par leurs correspondants de Moscou.

Ces opérations terminées, le prince, non encore guéri de l'indicible abattement qui imprimait en quelque sorte à sa vie un caractère d'automatisme, projeta de voyager pour mettre à profit le reste deson congé. Il ne se fixa d'avance aucun itinéraire. Son caprice seul devait le conduire. C'est ainsi que la lecture de Pouchkine lui ayant donné l'idée de voir le Caucase, il fit d'abord route vers Tiflis. Se donner du mouvement, découvrir une distraction inédite au moins pour sa vue, sinon pour son esprit, était tout ce qu'il demandait à défaut d'oubli car, enseveli au fond de son âme, l'imposant souvenir de Glaire ne reparaissait jamais à la surface sans que ses yeux se ternissent de pleurs.

Après la traversée des mornes steppes russes, en arrivant à Vladikawkas, l'approche des confins de l'Asie l'agita d'une vive curiosité. Le

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mystère des formidables entassements rocheux du lel Bouz, qui semblent défendre l'entrée du monde des premiers hommes, Témut; et ce fut avec l'illusion de vivre un épisode de conte mythologique qu'il pénétra dans l'effrayant labyrinthe du Darial qu'autrefois, selon Pline, fermaient des portes de fer. Toute une nuit, du fond de la calèche en troïka qui l'emportait vers les cimes, le long des sourcilleux caprices du Térek, il prêta l'oreille au mugissement des torrents, au fracas des chutes d'arbres et des éboulements de rocs, à toutes ces voix sauvages que la superstition imagée des Ossétiens prétend être la plainte des Titans enchaînés, et dans lesquels lui, Le Gow, trouvait un écho aux douleurs de son âme dévastée. Mais, au lever du jour, le défilé franchi, la vue du Kazbek et de sa gigantesque crinière de neige se soulevant en face des immenses nappes glacées du Devdoraky , aux teintes de cuivre rose, l'arracha à ce mutisme chagrin. Bientôt la route parvint en serpentant au point culminant de son parcours à travers la chaîne ; et du pied de la forteresse de Kodor, sur les monts Krestovaïa, le voyageur se laissa longtemps éblouir et fasciner devant la plus majestueuse et la plus écrasante des merveilles du globe, offerte à son admiration éperdue par le passage presque soudain du versant d'Europe à celui d'Asie. Derrière lui

tombait à pic, comme un rideau de velours blanc sur un fond de scène, la muraille de la montagne au flanc de laquelle, le long d'un insondable précipice, se déroule la fameuse descente hélicoïde de Mlet jusqu'au fond du gouffre béant de Kaïchaour où glisse, entre dlnexlricables superstructures de roches, le ruban bleu de TAragva chanté par Lermontoff. En face, au delà de cet abîme, l'immensité d'un soulèvement de contreforts imbriqués, dont les pentes forment des glaciers semblables aux lames d'un océan figées dans l'instant de la plus furieuse tempête, s'étendait à perte de vue en avant des plaines de la Géorgie et de l'Arménie, échelonnées dans le plan de l'horizon jusqu'au superbe exhaussement monolithe de TArarat.

Quand on a vu le soleil se lever au-dessus d'un tel paysage, faisant scintiller et resplendir d'innombrables feux adamantins cette surface de mer polaire, auprès de laquelle certaines Alpes de la Suisse et du Tyrol ne semblent plus être que des joujoux peints, quand on a entendu les brises matinales de la Caspienne provoquer le réveil dans leur solitude encore virginale des forêts profondes de la Transcaucasie, on peut renoncer à voyager. Il est douteux que la traversée des montagnes d'Amérique : Cordillère des Andes ou Rocheuses, et même celle à venir de l'Himalaya, offre de plus prestigieuses

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féeries de couleurs et d'harmonies naturelles que celle du Caucase, de Kazbek à Tiflis.

Avant de descendre vers cette dernière ville, Baratine resta une journée entière sur ces sommets, légendaires témoins du martyre de Prométhée ; et, plus près du ciel, il ouvrit à l'infini la plaie de son cœur, qu'il croyait éternelle. De Tiflis, il gagna en caravane Erivan et Naxuana, la première ville bâtie après le déluge; il fit l'ascension de l'Agri-Dagh; et là, embrassant du regard le berceau du monde du côté de l'Iran et de la Mésopotamie, il se retraça l'histoire des anciens peuples en adressant à leurs mânes V Invocation aux ruines de Volney. Bientôt ses réflexions lui firent détourner les yeux de cet Orient charmeur, comme si la voix de quelque divinité lui criait : (( Là n'est plus l'avenir; là ne subsistent que les misérables débris des races païennes, des nations maudites qu'ont dégénérées et conduites à la mort leur constante violation des lois naturelles I » Et au lieu de poursuivre sa route vers Bagdad ou Ispahan, au lieu de se laisser attirer par les horizons poétiquement désolés de la presqu'île d'Apchéron, il se replia sur Tiflis d'où il repartit pour les rives de la mer Noire : l'ancienne Colchide et le royaume de Pont, qui, l'une, lui rappelait la tragique légende de Médée, la plus belle de l'antiquité héroïque; l'autre, l'histoire

de Mithridate le Grand, Tunique ennemi que ne soumit point Jules César.

De Batoum, ayant frété un brigantin pour côtoyer TAsie-Mineure, avec Fintention de n'atterrir qu'au Bosphore, il arriva, par un beau soir d'équinoxe, en face du port de Trébizonde, la plus curieuse sinon la plus célèbre des villes de TAnatolie. Sur un fond de ciel aux teintes mauves et citrines se détachait, grande masse blanche rayée de vert, un long amphithéâtre de maisons et de jardins de style grec, que commençait à baigner de lueurs lactescentes le rayonnement de la pleine lune se dressant, hostie sanglante, à l'horizon de l'Arménie .

Vers le nord, au pied des montagnes, dormait l'inde profond des eaux du Pont-Euxin; et quelques étoiles brillaient, semblant surgir des crêtes du Caucase, diadèmes d'or nimbant des fronts unis de vierges et de vieillards. Attiré par la magie du crépuscule vers les beautés d'un rivage, que ne surpassent point celles si renommées de l'Adriatique, Baratine fit jeter l'ancre; et un canot à rames le transporta vers

le point de la côte qui lai parut le plus désert, entre Platana et Trébizonde.

Quel singulier instinct le poussait à prendre pied sur ces bords? A travers l'atmosphère tiède s'épandaient de lourdes senteurs de jacinthe et d'amaryllis. Etait-ce vers un pays d'inédites voluptés que Don Juan faisait conduire ainsi sa barque? Depuis longtemps ses désirs étaient sans objet. Au cours de son voyage, il n'avait même pas aperçu de femme dont la beauté fût au moins capable d'intéresser ses sens ; mais, malgré que ses pensées à l'amour dussent être dominées par le fantôme de Claire, la chasteté absolue lui pesait.

Le Gow venait de faire quelques pas le long des rochers à fleur d'eau sur lesquels les rameurs avaient halé leur embarcation, lorsque tout chemin se trouva barré devant lui par l'escarpement d'un petit promontoire au sommet duquel se dressait avec mystère un bâtiment de style arabe, qu'il prit d'abord pour une forteresse. Le pied des murailles crénelées à leur sommet, à la manière de celles du Palais des Doges, était inaccessible du côté de la mer. En levant les yeux, le prince fut frappé de la luxueuse architecture de cet édifice dont les rares fenêtres, percées à une hauteur de précipice au-dessus du sol, avaient des cintres et des meneaux en marbre de Marmara. Devant

cet obstacle, impossible à contourner, il se disposait à revenir en arrière lorsqu'un éclat de rire troubla soudain de la façon la moins congrue le pur silence de la nuit. « Une femme ici? )) fit Baratine dont les narines se distendirent aspirant de vagues parfums ; et il se tourna de nouveau vers Tindéfinissable habitation que, à son extrême isolement, il avait supposée vide. A la fenêtre la plus proche, sous les moucharabeys doucement soulevés, apparaissaient des têtes dont le prince ne pouvait distinguer que la chevelure. « Une auberge d'amour de ce pays-ci? » pensa-t-il; et déjà il faisait la moue, se doutant peu combien il était loin delà vérité, lorsque tomba à ses pieds un objet roulé qu'il ramassa. C'était un petit foulard de soie bleu pâle, brodé de chiffres hindoux et imprégné d'arômes aphrodisiaques. « L'invitation est claire », se dit-il; et ayant réfléchi qu'il serait tout au moins curieux de visiter la maison, il alla prévenir les hommes du canot de n'avoir pas à s'inquiéter de lui, leur donna l'ordre de l'attendre, et revenu sous la fenêtre d'où s'entendaient des chuchotements, il se mit à crier : « Qui êtes-vous » ? A ces mots dits en russe, le silence se fit; et, un instant montrées dans l'aire d'un rayon de lune, les têtes s'effacèrent dans le noir. Au bout de quelques minutes d'attente. Le Gow désappointé répéta sa question, cette

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fois en grec, la langue qu'il supposait avoir le plus de chance d'être comprise, à défaut de l'idiome turc qu'il ignorait absolument. Personne ne répondit. Successivement, sans plus de succès, le prince usa des langues italienne, espagnole, allemande. Lorsqu'il parla en anglais, un léger frémissement agita les jalousies baissées, et il perçut comme un bruit de dispute tôt éteint, après lequel le silence persista. Restait à employer une dernière langue, le français. Anxieux, le prince se décida à y avoir recours ; et à peine eut-il demandé pour la septième fois à qui il avait affaire, qu'une voix fraîchement timbrée, dont l'accent ironique et . doux ne laissait aucun doute sur le sexe et la nationalité de qui la possédait, répondit ces mots engageants : « Viens I tu le sauras.

— Décidément, il y a des parisiennes partout », conclut Le Gow que, maintenant, la curiosité dévorait ; et tandis qu'il était à se demander par où il pourrait pénétrer dans la maison close, de la fenêtre se déroula une chaîne d'escalade improvisée, formée de châles fortement noués bout à bout. De la place qu'occupait Baratine jusqu'au rebord de la fenêtre, il y avait juste neuf longueurs d'étoffe, d'environ cinq pieds chacune. L'ascension n'était pas sans péril; mais l'officier n'avait pas perdu l'habitude de la gymnastique. Il saisit donc cette

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échelle rudimen taire, la secoua pour en vérifier la solidité, et satisfait de Tépreuve, il s'éleva de nœud en nœud jusqu'au but où Fatlendait l'aventure d'amour la plus inouïe que daignât permettre la prose des temps modernes, et susceptible, d'autre part, de servir de sujet au conte le plus fantastique qu'un Don Juan oriental eût pu jadis inspirer aux chroniqueurs d'Haroun-Al-Raschid.

Pendant la durée de l'escalade, le prince avait pu distinguer plusieurs visages de femmes se superposant dans le cadre de la fenêtre avec une même expression de curiosité inquiète.

Parvenu au sommet, il ne vit plus, pour l'aider à s'introduire comme un malfaiteur dans une pièce tout obscure, qu'un affreux noir d'Ethiopie, muet, qui avec force salamalecs lui fit signe de le suivre. Après avoir traversé plusieurs corridors et descendu, toujours dans les ténèbres, un interminable escalier tournant, Le Gow fut arrêté devant une massive pôrle basse contre laquelle son guide frappa discrètement plusieurs coups; les battants s'ouvrirent, et le prince se trouva introduit dans un vaste salon inondé de lumière, où l'art ottoman avait confusément rassemblé les trésors de sa pompe la plus fastueuse. L'appartement était comme un nid tout tapissé des soies les plus rares, plissées par bandes de différentes couleurs,

mêlant Técarlale à l'azur, le blanc au lilas, le jaune orange au vert pâle. De toutes parts, sur Tébène ou l'ivoire des meubles, les armes anciennes, les instruments de musique, les vases, les candélabres, les étagères à figurines, sur les damasquinures des sièges et des tables et jusque sur le cadre des glaces l'or, l'argent, la nacre, l'écaillé et tous les genres de pierreries brillaient comme en un chaos de magnificence.

Au-dessus d'un tapis de Perse indigo, fleuri d'or et de blanc, qui ressemblait à un fragment de la voie lactée, un large sofa de satin cramoisi, où étaient empilés des coussins de velours de toutes nuances, occupait trois côtés de la pièce. Enfin, ce qui devait plus que tout le reste intéresser Baratine, c'était une série de peintures d'une lascivité rehaussée par beaucoup d'art, représentant, comme jadis au temple de Cnide, une sorte de monographie de Vénus : sa naissance, ses noces avec Vulcain et ses innombrables adultères avec Hermès, le dieu Mars, Adonis, etc. Mais, que dire ensuite du choix d'odalisques qui, les unes allongées sur le sofa, les autres accroupies sur les coussins, ornaient ce salon d'une extrémité à l'autre I Le Gow en compta neuf, le nombre des Muses ou le carré du nombre des Grâces. Trois d'entre elles étaient vêtues à l'européenne, en des robes de bal que le premier couturier de Paris avait

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seul pu faire. La plus belle de ces trois, assise sous un dais, avait Taisance noble et le maintien d'une impératrice. Les autres portaient le traditionnel chalwar* bouffant en mousseline, par-dessous une jupelle de soie descendant à peine aux genoux, puis un intari** de fin linon, d'une couleur appropriée à la nuance du teint et des cheveux de chacune, qui laissait voir nus, par devant, leurs bustes de forme irréprochable, tandis qu'à leurs poignets et à leurs chevilles s'adaptaient des bracelets d'or flexible qui en faisaient ressortir la délicate rondeur. Chaque femme représentait le plus remarquable type de beauté de son espèce. Absolument différentes les unes des autres par l'expression de la physionomie, la couleur, le degré d'embonpoint et la taille, leur groupement apparaissait comme le résultat de la plus savante des recherches. Baratine n'eut qu'à les voir pour reconnaître combien il s'était trompé en les supposant pensionnaires d'un couvent banal.

Aussi, après les avoir saluées avec quelque cérémonie mais non sans toute la grâce possible, s'empressa-t-il de dire — ne voulant pas trop ouvertement s'informer de qui il recevait l'hospitalité d'une façon si originalement séduisante

* Pantalon.

** Veste.

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— qu'il devait être entré dans le cercle suprême du paradis de Mahomet puisqu'il en voyait les houris les plus belles. A ce compliment dit en français, mais que les seuls mots de houri et de Mohammed suffisaient à faire comprendre, les femmes rougirent de plaisir à travers de discrets sourires; et celle qui était assise sous le dais, rendant au prince son salut avec un air d'intelligence qui lui découvrit aussitôt une compatriote, prit la parole :

« Vous êtes dans Colchiz-Kiosk, le Yali* de Hassan Z... Bey, gouverneur du vilayet de Trébizonde, » dit-elle à Le Gow qui commençait à subir le tout puissant enchantement d'un pareil Heu. « Notre maître est parti hier pour la frontière du Kurdistan, où il a mission de réprimer des troubles. Il sera absent toute une semaine. Nous sommes seules et libres sous la protection de Baba, notre unique gardien, qui vous a conduit ici et qui nous aime trop pour jamais nous trahir. Un peu avant le coucher du soleil, nous nous amusions à suivre à l'aide de longues- vues la marche à\x]o\\phasélis ** d'où s'est détaché le caiq qui vous a porté au rivage. Votre vêtement de flanelle blanche, tandis que vous vous teniez à l'arrière du canot, a attiré

Habitalion.

* Brick.

notre attention. Avant que la nuit tombât, nous avons pu distinguer votre visage. J ai tout de suite dit à mes compagnes que vous deviez être Français ou Russe et sûrement un très noble gentleman dont la compagnie serait pour nous, pauvres recluses, une distraction telle que nous n'aurons plus jamais l'occasion d'en goûter. Nous nous sommes dès lors proposé de vous attirer par divers signaux ; mais vous êtes venu tout seul, comme d'instinct, jusque sous les fenêtres du harem. L'échelle de châles était déjà toute prête ; c'est Baba qui a eu l'idée de la confectionner. Excusez-nous de vous avoir obligé à une si dure épreuve pour vous permettre l'accès de ce que vous jugez vous-même être le meilleur coin du ciel d'Allah. Il nous était impossible de vous faire entrer par la porte, en face de laquelle est établi pour la garde du kiosk un poste de gendarmes qui vous auraient certainement vu passer. Maintenant vous devez bannir toute crainte. Il n'habite avec nous que quelques aïvasses* pour nous servir. Vous pourrez demeurer ici tout le temps que vous voudrez. Baba ira prévenir vos caïdjés ** que vous reviendrez à bord, sans eux, dans une autre embarcation. Vous avez

* Domestiques-femmes.

*• Bateliers.

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sur vous, n'est-ce pas, le yéméni* que je vous ai jeté? » En disant ces mots, la jeune femme baissant les yeux fit une pause comme pour s'envelopper de pudeur avant d'aborder la délicate péroraison de son discours.

(( Le voici I » dit le prince en déployant le menu carré de soie, tandis que son regard diplomatiquement impassible détaillait cet admirable chœur de nymphes, afin de découvrir le sentiment de chacune sans laisser deviner le sien propre.

(( Eh bien, » reprit son interlocutrice chastement hésitante, (( lorsque après le divertissement de chant et de danses auquel nous vous convions et oii nous ferons de notre mieux pour vous intéresser, vous éprouverez le besoin de prendre un peu de repos, veuillez remettre cet objet à celle d'entre nous qu'il vous plaira d'emmener dans ïoda ** qui vous est préparée pour passer la nuit. Et n'ayez point de gêne pour cela », acheva-t elle, prévenant un geste d'objection de Baratine. « Nous sommes habituées à n'avoir les unes vis-à-vis des autres aucune jalousie.

— Je ne saurais, dit alors le prince, marquer de préférence pour l'une quelconque d'entre

* Mouchoir ou foulard brodé.

** Chambre à coucher.

VOUS. Vous êtes toutes également belles, également dignes des hommages de l'amour. Vous m'accompagnerez donc toutes dans Yoda, sinon j'y entrerai seul.

— Toutes I il a dit toutes I » s'écrièrent les femmes, aussitôt que celle qui avait parlé leur eut traduit la réponse de Baratine ; et comprenant à l'étonnement de leurs figures le sens de leur exclamation. <( L'une après l'autre, ai-je voulu dire, » ajouta plus bas le prince.

Ainsi appelé à être pour quelque temps le locum tenens de Hassan Z... Bey, Le Gow voulut au préalable connaître les noms, les origines, l'histoire même de ses femmes. Celle qui venait de lui servir d'interprète était née en France aux environs de Tours. Fille sans dot d'un haut fonctionnaire, elle avait, toute jeune, connu à Paris Z,.. Bey, alors conseiller d'ambassade, et après s'être fait épouser était devenue sa favorite. Grande, élancée, flexible, d'un blond très pur, elle était remarquable par la régularité de ses traits et l'éclat de son teint qui éclipsait jusqu'à celui de sa parure. Elle avait de grands yeux bruns, voluptueux et doux comme ceux des gazelles. Aux grâces d'une physionomie fine et animée, elle joignait le charme de manières parfaites, privilège d'éducation et de race qui se révélait dans tous ses gestes et principalement dans l'harmonie de

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son langage. Au harem on l'appelait Kalinka.

Après s'être spirituellement excusée d'avoir oublié son nom de famille, elle fît à Baratine la présentation des huit autres hanems *, qui paraissaient à côté d'elle une troupe de nymphes autour de leur déesse.

Leïla, une Irlandaise aux yeux verts, à la chevelure et au teint de rousse pétri de roses laiteuses, était la seconde européenne mariée à Féminent homme d'esprit et de goût tout modernes que se trouvait être Z. . . Bey. Empreinte de beaucoup de mélancoU^, sa beauté avait quelque chose d'impérieux, de farouche même.

Ce n'était qu'à regret qu'elle n'avait pas répondu, avant Katinka, à l'appel formulé en anglais par Le Gow. Une légère dispute, vite apaisée, s'était à ce moment élevée entre les deux femmes : d'où le bruit perçu par le prince derrière les jalousies, avant qu'il jetât son dernier cri aussitôt suivi de la chute du foulard.

La troisième épouse de Hassan, Norvégienne de Christiania, nommée Hannie, réalisait par sa figure le type de vierge que l'on prête à la fiancée d'Hamlet, à celle de Lohengrin, ou encore aux héroïnes des drames d'Ibsen et de Maeterlinck. Dans ses cheveux de soie semblaient avoir pâli des reflets de lumière arctique.

* Dames.

LES RUI.NES DE l'aMOUR 3i

Sa carnation était diaphane. Ses yeux d'un azur limpide, profond comme celui des fjords en mai, pouvaient être le symbole aussi bien de toutes les perfidies de la femme que de l'absolue candeur de l'enfant. Elle avait la sveltesse indéfinie de formes des filles de seize ans, à puberté tardive. Toute sa personne donnait l'impression d'un lys.

L'existence de Leïla et de Hannie, avant leur entrée au harem, aurait pu fournir matière à quelque étrange roman de Buwler-Lytton ou de Peter Nansen. La première était fille illégitime d'un lord et d'une simple mill-girl* de Londonderry. Quant à Hannie, élevée à la cour de Suède, elle avait été la maîtresse d'un prince de sang royal, dont la mort restée pour le public un impénétrable mystère n'était sans doute pas un secret pour elle seule. Moralement, elles subissaient toutes les deux en leur condition dernière l'ascendant de Katinka.

Cette adorable trinité d'européennes semblait indivisible quant à la beauté d'espèce blonde dont elle résumait l'expression divine. On aurait dit que la nature avait fait exprès de parer les yeux, les cheveux, le teint et la forme de chacuùe, de nuances spéciales qui se prêtaient un charme mutuel; et qui eût voulu n'en

* Ouvrière de filature.

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choisir qu'une aurait risqué de trop vivement regretter les deux autres.

Les six femmes suivantes, toutes de race orientale, n'étaient que les odalèquesde Z. . . Bey, c'est-à-dire des esclaves achetées sur les marchés de Smyrne et de Bagdad. Malgré l'infériorité relative de leurs origines, elles pouvaient constituer le lot le plus magnifique et le plus cher de tous ceux qu'on eût pu tirer des harems de la Perse et de l' Asie-Mineure. Elles se divisaient en deux groupes. La perle du premier était une imposante Circassienne, répondant au doux nom de Leuline, dont le visage rempli de majesté offrait cette ineffable teinte incarnadine que les Géorgiens appellent numuck ou sel de beauté. Elle avait des cheveux châtain clair ondulés, tombant jusqu'à ses chevilles, et d'une abondance telle qu'elle pouvait s'en envelopper comme d'un manteau. Au-dessus de ses grands yeux gris, languissants, s'arquaient des sourcils d'un noir d'ébène qui donnaient à sa physionomie un indéfinissable caractère d'étrangeté. Un tout petit nez droit, une petite bouche, un long cou, des membres délicatement sculptés comme en plein Paros, et de fines attaches achevaient de donner à son corps les proportions du parfait modèle de l'Eve première sortant des mains du créateur. Leuline avait dix-sept ans. Elle avait été disputée à quinze ans et enlevée

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par ruse sur le marché de Téhéran au chef des eunuques du shah de Perse. A côté d'elle, une Albanaise mahométane de Scutari, Zulmé, paraissait être sa sœur. Mais Zulmé était une brune pâle aux yeux d'un noir de néant, portrait de Juliette ou d'Haïdée, bien qu'elle ne fût ni Grecque ni ItaUenne. Sa gorge, d'un contour exquis, avait la blancheur de rayons de lune, et sa jambe la ligne de la chasseresse antique. A demi-couchée, elle reposait sa tête sur le sein de Leuline tandis que sa main droite caressait la chevelure bouclée, noire aux reflets bleuâtres, d'une jeune Persane de Chiraz, petite mais potelée à souhait, au teint mat, aux yeux étincelants comme ceux des angoras, et k la bouche carminée, qui s'appelait Roxane. A la gauche de Leuline se tenait l'autre groupe, le plus original mais non le moins beau, où figuraient une Arabe du Yémen, nommée El Gelis, une Hindoue du Pendjab, née à Lahore, qui portait le gracieux prénom de Myrrha, enfin une éthiopienne, Zélide, propre sœur de l'ennuque Baba.

El-Gelis, petite-fille d'un iman* de Sana plus tard tombé en disgrâce et exilé de son pays natal, avait rencontré à Smyrne Z... Bey de qui elle était devenue amoureuse. Moins grande

* Sorte d'évêque mahomélan.

que la Circassienne, elle était presque aussi belle. Ce qui frappait le plus en elle, après Tardente vivacité de ses yeux d''un jaune d'or ressortant sur les riches tons de crème de son teint, c'étaient la nervosité et la souplesse de ses formes serpentines qui en faisaient une créature spécialement apte à toutes les excentricités de rapprochement sexuel qu'énumère le Bah Nameh*. Elle représentait au harem la femme de feu, alors que l'Indienne Myrrha avec son visage d'ange du paradis d'Ormuzd, ses cils extraordinairement longs fermant des yeux d'un bleu indécis, sa chevelure couleur d'ambre et de rouille, son derme velouté, ses formes moelleuses, y était l'image de l'indolence, du rêve et de la volupté des narcotiques. Enfin l'Africaine Zélide exposait les splendeurs d'une Vénus de bronze dont le plus délicat des hommes blancs n'eût point dédaigné la possession, tant était expressif le velours de ses yeux et provoquant le corail de ses lèvres sur l'émail de ses dents.

Auprès de ces femmes, beautés différentes réunies comme en un parterre de fleurs rares. Baratine se sentit rapidement pénétré de sensations délicates à définir. Familier du précepte d'Horace, Nil admirari, il n'était point surpris

* Livre de Volupté.

mais sincèrement enchanté, car, dès son entrée, tous les yeux, toutes les attitudes n'avaient exprimé que le désir de lui plaire. Pendant la conversation de Katinka, ses regards se repurent de la découverte de tant de charmes, que son cœur s'échauQa ; et lorsque la favorite eut fini de désigner ses compagnes et d'en dire l'histoire, pour ne pas être en reste de confiante courtoisie avec ces reines d'amour, qui semblaient attendre de lui leur sceptre, le prince crut devoir se nommer lui-même. Déjà, quand le jeune homme avait paru, le cœur de ces sultanes aussi cloîtrées que des vierges du Carmel leur avait échappé à toutes plus vite que la langue pour venir se heurtera celui de l'étranger, que son élégance, sa beauté et surtout son air noble leur faisaient juger être quelqu'un audessus de l'ordinaire. Mais, en apprenant qui il était, rapprochant aussitôt de l'illustration de sa naissance la célébrité que la presse avait donnée récemment à la tragédie de ses fiançailles, elles se pressèrent vers lui en un cercle étroit pour le frôler, le toucher, lui serrer les mains, l'embrasser même.

(( Nous vous avons d'abord admiré, » lui dit Katinka attendrie ; (( à présent, nous vous aimons et nous voudrions vous consoler. »

Ces paroles ayant ramené la pensée du prince vers ses souvenirs les plus amers : « Hélas I ré-

36 LES RUINES DE l'amour

pondit-il, j*ai peur de rester incapable de goûter ces consolations. Je ne les repousse pas néanmoins; il y a longtemps que de Tamour je ne connais plus que les pleurs. Si les besoins de mon cœur ont, une fois, atteint leur limite, ceux de mes sens ne sont encore qu'à mi-chemin. Je m'abandonne à la nature. — Mais, c'est vous surtout, Katinka, que mes yeux ont distinguée, » acheva-t-il en portant le petit foulard a ses lèvres, (( après vous, je puis ignorer les autres. »

Une tendre pression de main lui exprima que son désir était partagé. Seulement il n'était pas encore l'heure de s'y livrer; et comprenant qu'il fallait d'abord éloigner du cœur de leur hôte le fantôme qui en dominait la vie, les femmes se disposèrent au préalable à lui prodiguer les distractions les plus propres à amener l'oubli.

Sur un signe de Katinka, Don Juan fut conduit par Baba dans un boudoir dont l'ameublement attestait la destination voluptueuse. Par sa mimique l'eunuque engagea le prince à échanger son costume de yachtman contre une légère culotte de soie blanche et un guedjélick* en cachemire de même couleur, serré à la taiUe par une ceinture en filigrane de turquoises et d'or. Lorsque sous ce vêtement plus commode

* Sorte de robe de chambre.

LES RUINES DE l'aMOUR 37

Baratine revint au salon, il en trouva l'aspect changé comme sous le coup de baguette d'un magicien. De nouveaux parfums y avaient été répandus, et tout y était coloré d'une lumière nouvelle artificielle, décomposée en nuances pâles de vert, de rose et d'azur par des guirlandes de fleurs polychromes en porcelaine diaphane. Au milieu, le parquet avait été débarrassé de ses tapis ; et tout le long des lambris, au-dessus du sofa, les coussins formaient des pyramides que le moindre heurt devait opportunément faire crouler en vagues soyeuses par toute la pièce. Dans un angle, sous le dais aux draperies relevées, Katinka seule, parée d'un déshabillé de tulle rubis et mauve, tout fanfreluche de Yalenciennes et laissant transparaître l'harmonie de ses formes, attendait Don Juan.

Soudain, avant que Baratine soit assis près d'elle, la lumière s'obscurcit; des sons de mandore et de guzla accompagnant la plus tendre des mélopées s'élèvent par ondes d'abord faibles, issues de mystérieux lointains. On dirait des appels entendus d'un autre monde, d'un ciel de délices vers lequel les âmes voudraient émigrer. Ivre de réalités autant que d'illusions. Don Juan cherche les lèvres de Katinka ; leurs soupirs se croisent et leurs êtres vont se confondre, lorsque la jeune femme se dérobé à

38 LES RUINES DE l'aMOUR

1 étreinte pressante, elle se lève, s'enfuit; et au même instant, à travers les éblouissantes projections de faisceaux lumineux dont le foyer reste invisible, paraissent les femmes de Hassan, le visage caché au-dessous des yeux par le yashmak *, le corps mouvant sous les plis superposés d'un tissu en gaze de Brousse, lamée d'argent. Les chants se sont tus. Seuls, dans les émanations subtilement grisantes de l'ambre et du vétyver, frémissent d'irritants accords de piano et de harpe; et avec la légèreté de grands oiseaux la troupe des femmes s'ébranle dans l'essor d'une danse d'aimées. Leurs premiers mouvements lents et gracieux déroulent aux regards de Baratine d'amoureuses figures, des échanges de caresses rythmiques ; puis les attitudes de volupté se multiplient, se font plus provocantes. Dans l'agitation croissante des rondes les plis de la gaze s'ouvrent, découvrant un à un les trésors de la chair. Pour tromper l'attente des désirs soulevés, le prince détourne les yeux; mais partout il découvre l'image libertine du bonheur qu'il envie : ici, c'est le viol d' Aréthuse ; là, c'est l'invocation de la nymphe Salmacis au moment où elle triomphe du bel Hermaphrodite. Jusque derrière lui, s'anime l'impudeur d'une toile où Vulcain emporte

* Voile des musulmanes.

LES RUINES DE L*AMOUR 3q

vers la couche préparée pour l'hymen Vénus qui se débat. Le Gow s'applique à scruter le piquant désordre de la déesse dont la robe fuit les genoux, et lorsque ses regards reviennent au tableau vivant de la danse, le spectacle a changé. Dévêtues, foulant aux pieds la neige de leurs voiles, les aimées tourbillonnent en ces poses troublantes qu'inventa Phallus pour les Grâces vaincues. Jamais Baratine n'eût cru possible à la nature de composer une scène que Fart réussit à peine à traduire dans la Vision de Faust, de Louis Faléro. D'un œil luxurieux il admire et ne se lasse point d'admirer ; peu à peu sa tête tourne, il est saisi de la hantise de ces corps nus ; et au moment oii l'éréthisme de son cerveau atteint un degré suraigu, Katinka surgit splendide comme l'Anadyomène portée sur les épaules des filles de Nérée. A cette vue, les efforts de sa continence épuisés, Don Juan se précipite, et bientôt le silence et les ténèbres voilent l'épilogue de cette féerie dont l'enchantement dura jusqu'au matin.

Lorsque excédé des plus douces fatigues, Don Juan sortit de ce songe vécu, il se trouvait avoir accompli le plus fort des travaux d'Hercule, celui qu'on passe sous silence dans les cours de mythologie. Le même jour, Z...-Bey ayant fini de diriger une incursion assassine des Kurdes contre les chrétiens d'Erzeroum et

l\0 LES RUINES DE l'aMOUR

de Diarbékir avait reçu du Grand Seigneur, à titre de récompense, communication d'un iradé qui lui conférait le droit de porter sur son turban le croissant céleste, insigne du rang le plus élevé aussi bien chez les Osmanlis que chez les tributaires du Minotaure.

Le secret de cette aventure unique dans la vie d'un giaour eut la mauvaise fortune de transpirer à Trébizonde, où les matelots du brigantin, émerveillés de l'audace du prince de qui ils avaient soupçonné l'exploit, commirent l'imprudence de se livrer, à ce sujet, dans les cabarets de la ville, à des commentaires dont la fantaisie surpassait tout ce qu'eût inventé en pareil cas l'imagination la plus riche du plus gascon des Phocéens. Officieusement informé des désordres de son harem, Z...-Bey revint en toute hâte juste au moment où le vaisseau de son rival quittait le petit port de Platana où il avait fait escale. En polygame qui ne manque pas d'esprit pour avoir longtemps vécu au pays de l'adultère, le musulman pardonna à ses femmes. Seul, après enquête, l'eunuque Baba paya sa délictueuse complaisance du péril mortel d'une exploration en sac au fond de la mer Noire, ce qui — déclara Hassan pour motiver cet. arrêt d'une justice encore barbare — devait améliorer sinon la morale de ses femmes, du moins l'ordinaire des poissons.

LES BUINE8 DE l'aMOUR ^I

Pendant ce temps, informé de certains projets de vengeance de Z...-Bey, qui risquaient de l'atteindre sur n'importe quel point du territoire turc jusques à Constantinople, Baratine ayant modifié son itinéraire faisait route pour la Crimée. Bien qu'il sentit que son destin le rappelait vers l'Occident, vers les rivages où le vrai Dieu a dispensé la manne civilisatrice, il regrettait d'être privé de voir la coupole de Sainte-Sophie, les sommets de l'Olympe, le tombeau d'Achille, le mont Ida et les îles prestigieuses de la mer Egée dans l'infini anéantissant des paysages qui en reflètent l'histoire. Et tandis que le vent d'automne soufflait tristement dans les voiles, que les volutes des lames rageuses faisaient rouler la poupe gémissante du brick, le prince pensait avec mélancolie à ses amantes de la veille, qui lui avaient fait revivre, quelques heures durant, en en multipliant Té tendue et le nombre, ses sensations les plus ardentes de jadis. Il avait encore aux lèvres la saveur spéciale de leurs baisers ; il sentait courir sur son corps la flamme de leurs caresses où avaient tenu tout l'art des voluptés d'Orient, toutes les nuances de plaisir dont l'expérimentation lui était restée à faire ; et dans la profondeur de ses regrets il jugeait, en dépit de sa jeunesse, sa carrière amoureuse irrévocablement finie parce qu'impossible à poursuivre

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désormais avec des femmes inférieures en beauté à celles de Colchiz-Kiosk.

Si jusqu a ce point précis de sa vie donjuanesque Baratine eût pris soin de tenir à jour la liste de ses conquêtes, il aurait inscrit en comptant depuis l'Américaine Edith Clénor, la première, jusqu'aux neuf odalisques de Z...-Bey, les dernières, le chiffre de mille et deux. De ce formidable nombre de femmes, des centaines, au cœur encore désemparé, avaient chaque jour à leur réveil pour pensée première le souvenir de Jean Le Gow, celui très net de son visage, celui plus impérissable encore de la manière dont elles avaient été aimées par lui. Mais le nouveau Don Juan se doutait-il qu'il fût ainsi resté le centre de cette étrange sphère des fluides convergents d'une infinité d'âmes féminines? Pas plus qu'il ne s'attendait à bientôt découvrir l'incomparable vierge qui en clôturant la liste par le chiffre fatidique de mille et trois devait le faire atteindre à l'idéal suprême de la pure théorie des monogames : arriver par toutes à Y unique !

LES RUINES DE l'aUODR ^3

Débarqué à Kertch d'où il renvoya le brigantin à Batoum, Baratine gagna Taganrog pour y comtempler, à défaut des blancs minarets de Stamboul tranchant sur le double lazulite du Bosphore et du ciel de Thrace, les doux horizons gris de la mer d' Azow striés de grands vols d'ibis ; et de Taganrog il se dirigea sur Vienne, en s'arrêtant successivement à Kharkow, capitale de l'Ukraine, à Kiew, ancienne résidence des tsars bâtie sur le formidable escarpement des rives du Dnieper, fleuve aussi beau que le Danube, puis à Cracovie, grandiose cité royale où dorment les plus magnifiques héros de l'histoire de Pologne : Sobieski, Poniatowski, Kosciusko. La grande renommée de Vienne l'avait attiré.

Au bout d'une semaine, il se trouva déçu. La vie viennoise, esprit et mœurs, ne lui apparut, malgré le prestige de la cour des Habsbourg, que comme une très médiocre contrefaçon de la vie parisienne. Cette observation appliquée à tout dans cette ville le convainquit de l'écrasante supériorité de Paris sur les capitales

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d'Europe, jugées inhabitables pour quiconque a eu rheur de connaître avant toute autre celle de la France. Vainement, sur le Marchfeld, à Wagram, Essling, Gross-Aspern, Lobau, et au mélancolique Schœnbrunn, chercha-t-il quelque chose qui lui parlât de Napoléon et de la Grande-Armée? Il s'attrista de cet efTacement absolu des traces de la gloire; et ayant vite épuisé le mince intérêt d'analyse que lui offrait la vie molle d'une population hybride, aux gages d'une aristocratie prétentieuse gangrenée de mal juif, il partit pour Venise.

Auparavant son projet était, après avoir visité l'Hellade — tout au moins le Péloponèse — en venant de Constantinople, de parcourir l'Italie du sud au nord, en commençant par Naples et continuant par Rome, Florence, Pise, Bologne, Parme, Ferrare et Venise. Les circonstances de son arrêt à Trébizonde l'obligeaient maintenant par contre-coup, en raison du temps écoulé, à s'en tenir à la dernière étape de ce premier itinéraire. De Venise, le prince, son congé fini, devait gagner la frontière des Alpes par Milan et Turin, et rentrer provisoirement à Paris.

Visiter Venise plutôt que Rome et Naples, voir la « perle de l'Italie » ainsi que l'a appelée Taine, avait de tout temps compté au premier rang dans l'esprit de Le Gow parmi les des-

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seins essentiellement arrêtés de sa vie. On l'aurait fort étonné cependant si on lui eût prédit qu'il s'établirait une corrélation entre son rapide séjour à Venise, prévu pour son agrément personnel, et celui autrement considérable dont de graves événements fortuits lui imposaient d'aller prendre prochainement les augures à Burdigala. Les hommes, même d'esprit sagace, n'observent pas assez la logique qui lie les faits individuels et ôte ainsi au hasard la plupart des responsabilités qu'on lui attribue inconsidérément.

Lorsque après avoir franchi les Alpes basses du Frioul, le prince déboucha dans la plaine d'Udine sur les rives pierreuses du Tagliamento que longe la voie ferrée, il faisait le temps des plus belles, des plus pures journées d'été. On eût dit que pour recevoir un admirateur du génie de Baratine, la Vénétie entière s'était parée de son plus éblouissant manteau de soleil. En arrivant à Mestre, sur la chaussée artificielle qui, à travers le grand demi-cercle de la lagune, relie Venise à la terre ferme. Le Gow délirait déjà^ rien qu'à voir déployée à l'ouest l'immense tente de velours blanc des Alpes Cadoriques, aux cimes perdues dans un azur teinté de rose, et devant lui la ville étrange reposant comme un cygne au plumage tacheté de pourpre et d'or sur le miroir immobile d'une

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eau du plus pur saphir. Telle eh des songes bleus il s'était représenté la reine de l'Adriatique, telle il la trouvait, comme une femme qu'on aime sans la connaître parce que d'unanimes louanges vous en firent vivement pressentir la beauté. Et c'était vraiment une chance rare que de la voir en plein automne sous de telles couleurs. Les effets de lumière, dus aux variations de l'état d'un ciel que réfléchit fidèlement la lagune, donnent d'ailleurs à Venise et à ses îles une incroyable diversité d'aspects que tous les peintres du monde ne parviendront jamais à épuiser. Venise au soleil levant, Venise au crépuscule ou au couchant, la lagune vive par un temps calme, la lagune morte aux approches d'un orage, sont d'égales merveilles qui causent à l'âme autant d'impressions que l'œil leur découvre de nuances. A partir du moment où il posa le pied sur la gondole qui devait par le Grand Canal le conduire au quai des Esclavons, Baratine enferma toutes ses pensées dans le cloître enchanté du passé de Venise. En fouillant les Archives et la bibliothèque de Saint-Marc, successivement il reconstitua pour lui la belliqueuse Venise d'Henri Dandolo, aidant les croisés de France à s'emparer de Constantinople, la Venise de l'amiral Pisani écrasant Gênes sa rivale, la glorieuse république du doge Tommaso Mocenigo, un

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moment maîtresse du commerce du monde, et celle des condottieri perdant toutes ses possessions de terre ferme à la bataille d'Agnadel. Il n'y eut pas jusqu'à la Venise récente du dictateur Manin, luttant pour son indépendance, qui ne l'intéressât. En visitant les trésors artistiques des églises et des palais, la Venise idéale de la Renaissance se montra à lui dans les incomparables mosaïques des Zuccati et des Bianchini, les bronzes et les marbres de Sansovino, Tarchitecture mêlée de style grec, arabe et gothique des Lombardi et des Palladio; et tandis qu'à l'intérieur du Palais Ducal, au pied de l'Escalier des Géants, à travers les salles du Grand Conseil, du Scrutin et des Pregadi, il se sentait oppressé par les souvenirs du pays classique des conjurations, des podestats, des sbires, des inquisiteurs, par la Venise tragique de Marino Faliéro, de Foscari et de Lorédan, — à l'Académie des Beaux-Arts, Giorgion, Titien et Véronèse lui faisaient connaître une sereine Venise super terrestre, la Venise des Dieux dans son apothéose. Enfin, en parcourant du Ganareggio à la Giudecca, du Champ de-Mars à l'Arsenal, le dédale des canaux et des ruelles, en passant sur le Rialto, sur le pont de la Paille et le pont des Soupirs, en flânant autour de la Piazetta, dans le Campo San-Stefano et la place San-Zanipolo, sous les Procu-

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raties et les arcades de la Libreria Vecchîa, en s'arrêtant devant la maison de Bianca Capello, la Cà d'Oro, le Fondaco dé Turchi et sous les porches trilobés des palais Contarini, Bembo et Vendramin, il évoqua l'aristocratique Venise des fêtes galantes, des intrigues, des adultères, des enlèvements, la Venise des jaloux, des traîtres, des cœurs brisés et del^ crimes mystérieux. Dès lors, se laissant subjuguer par l'extraordinaire fascination qu'exerce, même sur les imaginations les plus froides, cette Venise spéciale des dramaturges et des poètes, il perdit tout contact avec la réalité; il ne vécut plus, il rêva, prêtant aux splendeurs de l'art et de la nature rencontrées à chaque pas, l'ensorceleuse apparence d'un retour aux siècles passés.

D'après cette exaltation on peut maintenant comprendre la singularité du trouble dont furent saisis le cœur et l'imagination de Baratine lorsque, en dernier lieu, à la toute moderne Exposition internationale de peinture, il découvrit — ainsi que la narration en a été faite ailleurs * — cette Jeune Fille au miroir de Michel Carminé^ dont la beauté qu'un juste pressentiment lui fît supposer réelle, surpassait l'éclat rêvé pour les traits de Bianca Capello, d'Aquilina, de Desdémone, ou de l'inconnue dont

* Voir le Prologue dans le premier volume du Nouveau Don Juan : l'Education d*an Contemporain.

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l'indifférence tua Giorgon. Dans l'allégresse dont l'emplit sa trouvaille, Don Juan pensa : « n ne me manquait plus ici que l'amour. Le climat de Venise a maintenant guéri mon cœur de la phtisie qui le rongeait depuis des mois. » Et sous l'empire de suggestions nouvelles, venant saturer de merveilleux l'atmosphère de roman qu'il se plaisait à respirer, il partit pour l'île de Zante à la recherche de Carminé ou plutôt de la créature qui avait dû servir de modèle au peintre, tandis que ses voix intérieures criaient toutes vibrantes d'espoir :

« Idéal! Idéal I t'aurais-je enfin conquis? »

Jusque-là le prince n'avait pas jugé à propos d'entrer en relations avec la société actuelle de Venise. Au retour de Zante, le désir de savoir quelque chose d'essentiel sur Carminé, une des gloires de l'Italie contemporaine, le fit déroger à son isolement. Il courut les théâtres; et introduit dans quelques salons par le consul français, il se fit inviter aux premières redoutes de la saison d'hiver, plus élégantes peut-être que celles du Carnaval, pendant que s'achevait à Murano la reproduction en miniature qu'il devait garder de la Jeune Fille au miroir. Mais il n'apprit rien au sujet de Carminé, sinon que depuis vingt ans le peintre n'était pas venu en Italie, d'où il avait été presque exilé pour des motifs dont on donnait quantité de versions

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plus invraisemblables les unes que les autres. Ayant tôt épuisé ces vaines sources de renseignements, Baratine, avant de quitter Venise, alla revoir une dernière fois le portrait de Tinconnue, afin de s'en repaître pour longtemps les yeux et Tâme. En sortant du palais de l'Exposition, il monta au sommet du Campanile, et dans cette même magnificence de lumière qui avait tant embelli le jour de son arrivée, il contempla jusqu'au coucher du soleil l'indescriptible panorama des Alpes et de l'Adriatique. Cette vision d'infini, blanc sur bleu, s'évanouit bientôt dans le crépuscule ; mais dans la mémoire du spectateur elle restait fixée pour jamais.

Lorsque par une glaciale aurore de fin décembre Le Gow se retrouva sur un pavé morne, en face des lugubres murailles d'hôpital ou de prison qui avoisinent encore les principaux débarcadères de l'est parisien, son cœur se serra étrangement. Il lui sembla que le Paris qu'il revoyait n'était plus le même que celui qu'il avait fui, six mois avant. Autrefois, il ne s'était

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jamais éloigné de Paris plus d'une semaine sans goûter doublement, au retour, le réconfort du home, du sweet home de la place des États- Unis. Aujourd'hui, après une si longue absence, il se sentait l'âme égarée dans un vide qui l'eût presque porté aux larmes s'il n'avait su maîtriser ses nerfs. C'est que l'état dans lequel Baratine rentrait à Paris avait seul changé, et non l'aspect ou la vie propre de la capitale. Le home avait disparu, et avec lui les menues choses qui en faisaient l'ornement et le charme habituels. Le Gow était obligé de passer à l'hôtel sa dernière halte sur le chemin d'un avenir nouveau, dont l'inconnu le rendait d'autant plus inquiet qu'il possédait désormais moins de force et de jeunesse pour affronter des difficultés nouvelles; et cette particularité pénible, qui dispense de citer de plus graves motifs, lui faisant mesurer ce qui n'avait pu encore être comblé de l'abîme de son malheur, l'empêchait de voir Paris avec d'autres yeux que ceux du dégoût et presque de la haine. Le bruit du boulevard, perpétuel grondement de monstre occupé à dévorer de nouvelles proies, ne lui causa ni émotion, ni distraction. Quelle différence de sensations avec l'époque où, sortant du collège de rÉtoile, il était arrivé à Paris plein de ces magnifiques espérances d'adolescent devant lesquelles croulent les montagnes I Maintenant, il

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savait trop tout ce que cache la surface agitée du plus vaste des océans humains ; il en avait touché le fond ; ses mystères dévoilés ne l'intéressaient plus. Au sommet de la vie élégante où il avait glorieusement régné, d'autres avaient pris sa place. En constatant qu'à l'égard de ces successeurs d'Alexandre il n'éprouvait ni envie, ni regrets, le prince vit plus clairement que lorsqu'il avait déposé le sceptre, que ce vain temps était fini et ne reviendrait vraiment plus. Pour ne pas néanmoins remuer certaines cendres chaudes, il s'abstint de revoir le bois de Boulogne et la place des États-Unis. Mais l'obligation de se rendre au siège du gouvernement militaire pour y remettre son titre de congé et y prendre sa feuille de route le fit passer deux fois par la place Vendôme. Cet admirable point du Paris central, à la fois si vivant et si majestueux où il avait connu l'Austerlitz de la Fortune, ne lui sembla plus que le cimetière abandonné de Waterloo. En vain chercha-t-il sur la place le fronton panthéonien de Thôtel d' Apremont I Détruit lui. aussi le palais de la feue reine, et dispersées chez les barbares les collections d'art sans pareilles dont il avait été le si digne abri I Sur l'emplacement de l'olympienne demeure de Claire, un baraquement en planches, un échafaudage, indiquaient l'édification prochaine d'une de ces monstrueuses auberges

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internationales qui donneront bientôt à notre vieux Paris une ressemblance complète avec la plus neuve des fourmilières du Far-West.

Quel deuil pour Baratine dans ce changement que Ton doit pourtant» quoi qu'il en coûte, accepter comme la loi de transformation de la viel

Cette exhumation du passé se couronnait quelques jours après d'un dernier crêpe. Un matin, Le Gow apprenait par Fouché-Lahache la mort de Barnave. Gomme il aimait sincèrement le vieil ami qui lui avait souvent servi de Mentor, le prince eut de ce triste événement un chagrin réel. Le peuple de Paris se pressa aux funérailles du glorieux tribun qui avait été Tun des plus bien&isants promoteurs des idées de justice qui commencent à prévaloir dans Tordre social contre les inégaUtés de la naissance et de l'argent. Or, n'a pas qui veut le peuple à son convoi ! Le Gow resta frappé de cet hommage de la foule, qui consacre pour la postérité la grandeur d'un citoyen autrement que ne le font le vote par les Chambres des frais de sépulture et une provisoire translation des cendres au Panthéon. Le dernier mot des oraisons funèbres prononcé, la descente du corps au caveau se fit en présence de Fouché-Lahache et de Baratine seuls. A ce moment, à travers les branches dénudées des arbres du Père-La-

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chaise, un rayon de soleil glissa sur le cercueil nu, et Le Gow eut l'inspiration que c'était l'heure précise, définitive, à laquelle dégagé de la pompe officielle qui l'avait enveloppé jusquelà, le grand lutteur qu'avait été Barnave entrait dans la paix de l'immortalité.

En même temps que Fouché-Lahache était proclamé par la majorité des groupes progressistes de la Chambre comme le plus digne de recueillir la succession politique du défunt, toute la presse claironnait avec enthousiasme la prochaine arrivée de l'explorateur Rafaël, qui venait de tracer pacifiquement la route commerciale de Brazzaville à Alger en remontant le Congo et rOubanghi, contournant le lac Tchad, longeant la rive gauche du Niger et traversant du sud au nord le Sahara. Ce voyage sans précédent qui faisait jaunir les sanglants lauriers de Stanley assurait l'empire de la France sur presque toute l'Afrique occidentale. Aussi, tout le Paris savant et politique se préparait-il à faire à l'explorateur qui couronnait l'œuvre de tous ses devanciers une réception digne du résultat obtenu, c'est-à-dire grandiosissime. Baratine pouvait facilement faire prolonger son congé afin de s'associer à la fête publique projetée en l'honneur de son inoubliable camarade de l'Étoile. Mais il ne le voulut pas, car en mesurant l'élévation présente de

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Fouché-Lahache et de Rafaël, le prince sentit, non avec envie certes mais non sans regrets, que maintenant à côté de ses amis il n'était plus rien. Et ce fut Tâme enflammée d'émulation qu'enfin il se mit en route pour Burdigala, se jurant à lui-même que s'il devait jamais se remontrer à Paris, ce ne serait qu'en triomphateur, pour y exercer un grand pouvoir ou y occuper une situation morale supérieure à celle qu'avait failli lui donner un mariage avec des millions.

Malheureusement Don Juan s'était gardé d'avouer sa dernière passion à Fouché-Lahache. Aussi — après une déroute à laquelle allait l'entraîner non plus cette fois le destin que l'on se plaît trop à prétendre aveugle, mais la conséquence de ses propres &utes — quelle efiroyable chute l'attendait encore, devant qu'il entrât irrévocablement dans la voie véritable de l'ambition, celle d'où est exclue la femme I Et combien de dures étapes ensuite, avant de toucher au but, à la gloire que, le plus souvent, accompagne ou précède la mort I . . .

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