‹ Le nouveau Don JuanChapitre 3 sur 10 · DON A JUAN A · texte numérisé non relu

DON A JUAN A

C'était par une douce matinée de janvier, telle qu'en fait naître un printemps précoce aux rives privilégiées de l'Atlantique que baigne le chaud Galf Stream* . Sur la route de Livurne à Burdigala, le lieutenant de dragons prince Baratine, en petite tenue, chevauchait au pas allongé d'un superbe cob irlandais, de robe rouan cap de more. Arrivé depuis très peu de jours dans sa nouvelle garnison, l'officier d'ordonnance du commandant du corps d'armée qui a pour chef-lieu Burdigala venait de faire la visite

* Gourant du golfe.

d'usage au commandant de la brigade de cavalerie dont le siège est à Livurne. Parti dès l'aube à une allure rapide, il se donnait maintenant le loisir d'un retour à une allure modérée pour admirer plus à l'aise, en le traversant à la base, le fertile plateau triangulaire qui, s'étendant symétriquement, par rapport à la presqu'île du Rioc, de la rive droite de la Juronne à la rive gauche de la Dore, son affluent, a reçu le nom pittoresque d'Entre-Deux-Mers. Au point culminant du plateau, le chemin que suivait le cavalier, allant droit de l'est à l'ouest, était bordé d'amandiers fleuris. A droite et à gauche, la vue s'étendait sur un magnifique pays de grande culture, sur des vignobles, des guérets, des prairies grasses, des touffes de chênes ou des fronts de peupliers. De distance en distance, se découvraient dans une échancrure de vallon la toiture d'ardoise d'un mignon castel, la brique rouge d'un mur de chai ou la clôture peinte en blanc d'un paddock vert à travers lequel des poulains galopaient. Le soleil se tenait caché derrière un léger brouillard aux reflets d'argent, dont des lambeaux déchiquetés tombant du ciel se piquaient aux antennes de la vigne, aux broussins des buissons, aux arêtes de quelques rochers ; et cette atmosphère embuée était d'une tiédeur exquise.

Ainsi transporté en pleine campagne, ce qui auparavant avait été dans sa vie chose rare, Baratine se laissait paresseusement envelopper par une foule d'impressions où dominaient celles des premiers jours passés à Burdigala, comme en un lieu de délices dont il eût fait la découverte inattendue. En reconstituant par la pensée son passage à Venise, il mettait en parallèle l'enthousiasme d'artiste que les souvenirs historiques lui avaient donné» avec la sympathie à la fois vive et tendre qu'avait spontanément éveillée dans son cœur le seul aspect, inédit pour lui, de Burdigala. Ayant parcouru la ville, après en avoir traversé la mirifique rade, tout lui avait plu de ce qu'il avait eu le temps de voir : le théâtre, monument digne de Rome; la place Quindécagone aussi imposante que l'antique Forum avec sa colonne composite élevée à la gloire des Juronniens fondateurs de la Première République; les ruines d'édifices gallo-romains ; les cathédrales et leurs clochers édifiés à part comme à Florence et à Pise; les portails gothiques des palais et des cloîtres féodaux ; puis sur les quais de la Juronne, d'une étendue égale à ceux de la Tamise : les grands pontons, les docks, les magasins coloniaux, les immenses bassins du port ; enfin, à l'intérieur : les avenues, les cours d'une largeur élyséenne, les rues au profil noble, les

LES RUINBS DE l'aMOUR Sq

boulevards circulaires et les incomparables jardins publics. Quel quartier de Paris, après ceux du Louvre, de TÉlysée, de Notre-Dame, pourrait être jugé supérieur à Burdigala, sans compter à Tactif de la Juronne cette ressemblance unique avec le Bosphore dont la Seine n'est même pas capable de donner l'illusion? — Venise! Paris I Burdigala! ce triangle dont Baratine venait de parcourir le périmètre était-il une formule de sa destinée? De quels pressentiments divers n'avait-il pas été assailli en s'arrêtant à chacun des sommets? Après son roman de Venise lui était venu le dégoût de Paris ; et en pénétrant dans Burdigala comme sur une terre promise où sa vie devait se transformer : « Là je trouverai le repos, » avait-il dit, désabusé et las de ses fièvres d'an tan.

Ensuite, pensait-il, quel accueil large, empressé, lui avaient fait, après son général, les rois de Burdigala, les frères Fano, types parfaits de ces génies du négoce, que l'étranger importe chez nous et qui, briguant au lieu de vains honneurs poUtiques les dignités lourdes de devoirs des Chambres de commerce, font plus de bien à leur patrie d'adoption par leur initiative privée que s'ils en étaient les gouverneurs ou les préfets en titre 1

En se présentant aux Fano, muni d'une simple lettre du banquier de Moscou, leur cor-

6o LES RUINES DE L*AMOUR

respondant, par Tentremise duquel avait été déposée chez eux toute sa fortune liquide, Baratine avait été reçu en ami plutôt qu'çn client. Engageant le nouveau venu à remettre à plus tard le souci et surtout la fatigue de discuter de placements de fonds, pour lesquels devait se présenter sous peu mainte occasion avantageuse, Olympe Fano tout de suite féru d'une vive inclination pour le prince s'était offert à lui servir d'introducteur auprès de la haute société burdigalienne. Le surlendemain de son arrivée, grâce au puissant parrainage des Fano, l'officier de dragons se trouvait admis au premier club de la ville, ce qui avait eu pour effet de l'initier sur le champ au genre de vie des Burdigaliens, qui lui parurent avoir emprunté aux mœurs de l'Angleterre et de la Hollande ce qu'elles ont de meilleur et de plus hospitalier. Mais cette reconnaissante évocation du serviable caractère des Fano venait de rappeler au jeune homme le plus récent témoignage de leur obligeance ; et tirant de la poche extérieure de sa tunique un carré de bristol, Le Gow relut avec un sourire de plaisir la teneur de l'invitation suivante :

(( Les barons Olympe et Cuthbert Fano prient son Altesse le lieutenant prince Baratine de leur faire l'honneur d'assister à la fête qu'ils donne-

LES RUINES DE l'aUOUR 6i

ront dans leur hôtel, rue des Lettres persanes, le là janvier. »

— « C'est bien aujourd'hui », réfléchit le prince ; et à la pensée que, le soir même, Burdigala allait lui révéler ses intimes magnificences dans le palais des plus somptueux et des plus artistes de ses habitants, Baratine jouit pendant quelques minutes d'un de ces contentements sans mélange, tels qu'il avait perdu l'habitude d'en éprouver. Certes il n'ignorait rien des plaisirs du bal, ni des extravagantes ivresses de l'orgie; mais, fidèle à cette foi aux pressentiments qui rajeunit les faits humains les plus vieux et renouvelle les impressions les plus usées, il se persuadait que la réception des Fano ne serait pas ordinaire, qu'il y aurait de l'imprévu, enfin qu'il s'y divertirait comme chez un autre Sardanapale; et les images prometteuses des joies toutes proches de la soirée le rendaient tellement distrait, qu'il ne s'aperçut pas que, traversant le col des hauteurs dites de l'Observatoire, la route commençait à descendre par une pente raide le versant de l'Entre- Deux-Mers qui fait face à Burdigala. La nécessité de mieux tenir sa monture lui ayant &it étroitement rassembler les rênes, après ce mouvement il leva les yeux jusque là tenus baissés par l'effet de la réflexion ; et soudain portant le

6a LES RUINES DE l'aMOUR

corps en arrière, il arrêta court son cheval tant il fut saisi par le déroulement du panorama que lui avait caché au départ l'épais rideau des brumes matinales.

Maintenant le soleil près du méridien achève de fondre la frange d'hermine de ces brumes mousseuses qui, en s'évaporant, s'accrochent comme de la dentelle aux pointes des mâts et des vergues, dont le rameux enchevêtrement orne toujours avec art la surface des rades ; et sous la caresse de la lumière, telle une belle femme nue aux formes onduleuses couchée dans un bain d'or, Burdigala, encastillée dans le double hémicycle de ses boulevards platanistes et de ses quais que baisent amoureusement les flots ambrés de la Juronne, apparaît sommeillant encore, lasse sans doute des plaisirs de sa nuit. Loin dans le sud les longs méandres du fleuve scintillant de reflets diversement colorés fuient vers l'immensité des plaines qu'ils fécondent. Derrière la ville s'étagent les zones de la péninsule du Rioc : palus herbeux couverts d'alluvions fertiles, terres sablonneuses appelées graves et collines plantées de bois de pins dont la masse sombre forme l'avant-coureur des horizons sans fin de l'Atlantique. Au nord, autre paysage : l'abrupte falaise du Roc Blanc détachée du plateau d'Entre-Deux-Mers s'avance pareille à Gibraltar

LES RUINES DE l'aMOUR 63

entre le haut de la rade et les bouches de la Dore. Au delà, étincelle la nappe de TEstuaire uni comme un miroir que tacheté le vol des flottilles de pêche. Plus loin encore la nue et son brouillard perdus dans l'océan.

Avant ce jour, les yeux de Baratine s'étaient rassasiés de la vue de bien des horizons. Mais, même auprès d'Athènes, Naples, Gênes, Péra, Christiania et son Qord, Lisbonne et sa Mer de la Paille, le prince trouva que Burdigala et l'estuaire de la Juronne ne le cèdent en rien à aucun des plus fameux paysages d'Europe.

Comme à Venise, son cœur fut délicieusement remué par un de ces espoirs sans objet dont les philosophes n'ont pu encore déterminer la source et qui sont le plus grand bonheur de l'homme. Transporté aux Umbes du rêve par la magie de la cité qu'Ausone baptisa la « ville aux longs printemps » , avec la joie inquiète de Moïse apercevant la Palestine, il sonda, sous les aspects pour lui nouveaux qu'ofirait Burdigala, l'âme de cette contrée admirablement douce et grisante ; et il sentit ainsi qu'allait s'ouvrir dans le cours de son existence la plus poétique, sinon la plus considérable des digressions, et que le paysage contemplé renfermait le principe même de la chose ignorée qui l'attirait. Longtemps il s'attarda au sommet de l'Observatoire dans l'attitude de César à Mont-

64 LES RUINES DE l'aMOUR

martre en face de Y Oppidum des Parisii. Se remémorant alors, à la vue de la majestueuse façade des maisons d'armement, ce qu'il savait déjà de Tafiabilité des Burdigaliens, de leur esprit, de l'éclatante beauté de leurs femmes dont l'engendrement est alimenté comme aux Etats- Unis par un perpétuel croisement des races :

(( Voilà ma ville de prédilection! » dit-il; et cette réflexion ayant effacé le regret qu'il avait jusque là gardé de Venise, où ne cessaient de le ramener ses pensées à la Jeune Fille au Miroir, il descendit les lacets de la corniche vers la chaussée royale qui conduit au grand pont juronien, tandis que son cheval, qui semblait partager son état d'âme, faisait entendre par intervalles d'allègres hennissements, et que du fond de la vallée, sillonnée de canaux et de talus aux riantes bordures de tamarins et de saules, montaient vers le soleil, comme le chœur d'actions de grâces d'une population heureuse au travail, les voix bourdonnantes des chantiers, le ronflement des hauts-fourneaux, le tic-tac des mouUns et le sifflement des machines, dominés par le tintement nasillard des marteaux poUssant de leurs coups ininterrompus la coque de fer des navires au berceau.

LES RUINES DE l'aMOUR 65

Page 1