‹ Le nouveau Don JuanChapitre 9 sur 10 · LA STATUE DE PIERRE · texte numérisé non relu

LA STATUE DE PIERRE

A dream which is not ail a dream!

Un songe qui n*est pas absolument un songe !

Un soir de mai chaud comme une nuit d'août, en ce coin à part du littoral méditerranéen, Monte-Carlo, où dut s'épuiser jadis la corne d'Amalthée, dix heures étaient marquées au cadran extérieur de la maison des jeux, lorsque, dans la salle du trente et quarante où ne fonctionnait qu'une seule banque, l'occupation par un dernier joueur de l'unique siège

• Cet Épilogue sert de soudure ou, mieux, de trait d'union entre le nouveau Don Juan et la dernière Épopée, les deux ouvrages qui avec le Roman de la Question sociale formeront la « Trilogie romanesque » de l'Heptalogie : les Hommes de demain. (Note de la première édition.)

qui restât vacant autour du tapis vert excita à ce point la curiosité des pontes et même celle du banquier — gens à l'œil cependant blasé par la vue de toutes espèces de figures — que la partie en demeura un instant suspendue. C'est que incontestablement tout était étrange et commandait l'attention dans la physionomie, l'attitude et surtout la manière de jouer du nouvel arrivant en un endroit qui est, pour beaucoup de ceux qui y pénètrent, l'antichambre de la mort, du bagne ou de quelque enfer. Vêtu d'un costume de velours noir, taillé selon une mode un peu théâtrale qui eût rendu ridicule tout autre que lui, mais qu'il portait avec l'aisance grave, ce quelque chose d'imposant, de très (( racé )) que l'on observe par exemple dans V Homme au gant du Titien, ce personnage absolument étranger à la bande des immigrants ordinaires de Monaco se distinguait d'eux par un visage éminemment beau, d'une finesse rare, dont les yeux bleus exprimant d'habitude une tristesse énigmatiquement douloureuse s'éclairaient parfois d'une flamme qui semblait se porter jusqu'au dedans des êtres sur qui ils s'arrêtaient. Ses cheveux étaient longs et seyaient bien à son port de tête gracieux et noble. En les regardant de près, on distinguait quelques lignes blanches dans leur flot noir. Une barbe brune, taillée en pointe et nuancée

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de reflets d'or sombre, vieillissait un peu sa figure qui, autrement, n'aurait pas paru être celle d'un homme qui a atteint la trentaine. Il y avait enfin dans sa personne un mystère attirant. Tout en lui était d'un romanesque pur, indénigrable, à faire crever d'envie les plus grossiers « zolistes » en confondant leur naturalisme éplucheur. Les femmes, même les courtisanes archiblasées, piliers normaux de la roulette, le dévisageaient avec sympathie. Qui était-il? D'où venait-il? Quel était son état? Aucun de ses partners du trente et quarante ne pouvait ni le dire, ni le soupçonner, car il se renfermait vis-à-vis d'eux dans un mutisme que sa mélancolie seule empêchait d'être offensant.

Il occupait, depuis son arrivée, une simple chambre meublée dans une des villas bâties au sommet du rocher de Monaco, à la lisière des fameux jardins en terrasse qui couronnent le midi de la presqu'île. On ne l'apercevait nulle part pendant le jour. Le soir seulement, comme Hamlet endeuillé au milieu des fêtes d'Elseneur, il apparaissait aux lumières dans les salons du Casino où il se mettait à jouer avec une audace, une désinvolture, tantôt d'une irréflexion, tantôt d'un à-propos, également déconcertants, toujours avec une impassibilité de pierre devant les alternatives de gain et de

perte, ce qui faisait qu'intrigués à Textrême ses voisins ne gardaient plus qu'un de leurs yeux pour le coup de cartes et tenaient l'autre invariablement fixé sur lui.

Tous ces gens de passions médiocres avaient fini par le juger un homme de passions supérieures, une sorte de démon du jeu évoluant dans sa sphère avec le suprême dilettantisme d'un séducteur des dames de carreau et de pique, sûr de ne jamais être trahi. Aussi, tous les pontes s'emballaient-ils sur la main de ce joueur extraordinaire et y réalisaient-ils des gains assez importants pour causer une certaine inquiétude au propriétaire des jeux. La réputation de l'heureux rival de la banque s'étant répandue jusqu'au dehors de la principauté, les décavés affluaient de divers points du littoral, dans l'espoir de se refaire sous l'étoile de ce roi des pontes. Chaque soir, la salle qu'ornent les peintures sportives de Clairin, de Boulanger et d'Hippolyte Lucas, s'empUssait à miracle ; et au miheu d'une quantité de gens obligés de rester debout une chaise était réservée à la table du trente et quarante jusqu'à ce qu'y vînt prendre place le «jeune homme en noir », ainsi qu'on appelait le joueur, faute de savoir son nom.

En cette soirée, déjà désignée comme particulièrement chaude, l'inconnu s'était fait at-

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tendre, et on avaît commencé à tirer les cartes sans lui; mais la partie était sans intérêt, les mises faibles, l'attention des pontes distraite. Après son entrée saluée par un « ah I » général de satisfaction, le jeune homme avait jeté mille francs sur le noir, les joueurs avaient déserté le rouge, et bientôt l'or entassé en face du banquier fondait sous la palette du croupier le distribuant aux gagnants. La veille, après une passe brillante, l'inconnu avait eu, sur le tard, un coup malheureux. En sagaces observateurs du jeu, les pontes avaient constaté qu'à des intervalles presque égaux, après avoir gagné jusqu'à six et sept fois de suite sur le noir, celui qui leur servait de régulateur mettait sur le rouge et perdait. Aussi, au début de chaque partie, encombraient-ils le tableau noir avec une confiance à laquelle la veine n'avait pas encore fait échec une seule fois. Les premiers mille francs en ayant rapporté trois mille, les coups suivants, gagnés à la file, doublèrent, quadruplèrent l'enjeu grossi par paroli sur paroli. Au huitième coup, dont il n'avait jamais jusque là dépassé le tour sans avoir soin de retirer la masse de son gain pour en revenir au chifiTre de sa première mise, le joueur, sous l'influence d'on ne sait quel espoir, quel désir d'atteindre par un moyen pourtant banal quelque but gigantesque, laissa tout sur le tapis.

Avec l'indifférence de l'employé à gages le banquier tailla les caries. «Noir impair passe I » cria le croupier. Un grognement rauque, plutôt un râle d'enthousiasme se dégageant de toutes ces poitrines contractées salua la neuvième défaite de la banque mise à sec. Le croupier ne touchait plus à son râteau, instrument inutile; et devant (( l'homme en noir » s'élevait un parallélipède rectangle de billets bleus : plus de cent mille francs. L'intérêt de la partie, de passionnant qu'il était, s'était changé en délire. Le croupier avait quitté la salle pour aller chercher de quoi prolonger le désastre de la banque et suffire au triomphe des pontes qui, parlant haut, faisant des gestes fous, se congratulant les uns les autres avec des dandinements de gens ivres, arrêtaient net leurs grimaces devant l'imperturbable calme de leur chef dont les lèvres tremblaient imperceptiblement dans la pâleur de ses joues creusées par de toutes autres émotions que celles du jeu. Le bruit s'était vite répandu dans le Casino que le noir avait au trente et quarante une passe extraordinaire, et l'excitation que produisait cette nouvelle faisait précipiter les habitués vers la salle où avait lieu le phénomène. Quelques femmes étaient venues se placer directement derrière le tombeur de la banque. Elles appuyaient leurs mains crispées au dossier de sa chaise, penchaient

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leurs têtes souriantes de chaque côté de la sienne, désireuses presque d'appuyer leurs lèvres sur ses yeux. Mais sous le feu que dégageaient à la fois ces regards, le frémissement de ces bouches avides, le soulèvement de ces gorges dont il sentait parfois la moiteur douce effleurer sa nuque, le jeune homme ne bronchait pas. La partie continuait. Dix, onze, douze, treize fois passa le noir impair. La veine du joueur avait un cours si régulier que personne ne retirait plus les masses gagnées, la banque se vidait comme le tonneau des Danaïdes. Ce ruissellement de l'argent devenait si normal que le calme en renaissait dans les esprits. Au seizième coup pourtant, une nouvelle émotion fut soulevée ; une sorte de contre-panique effara les visages. Quelques pontes superstitieux jurèrent que (( l'homme noir »

devait avoir un talisman, quelque bout de corde de pendu dans sa poche, ou bien qu'il était le diable en personne et qu'il fallait se méfier. Pendant la taille du dix-septième coup, en cette étuve que ne parvenait plus à rafraîchir l'air de la mer entrant par les fenêtres grandes ouvertes toutes les respirations se suspendirent; l'anxiété créa un silence absolu. (( Noir impair passe I » glapit encore le croupier en payant; et le banquier jeta les cartes, déclarant la partie remise au lendemain.

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En moins d'une heure, toute la réserve de la caisse du jour avait été épuisée, soit près de deux millions de francs. Le joueur. inconnu en avait pour sa part gagné quatre cent mille dans les dix-sept coups, fait sans précédent dans l'histoire du trente et quarante. Au moment de sortir du Casino, tout le monde Tentoura, le frôla pour voir s'il y avait bien un corps d'homme sous son vêtement; et lui, toujours muet, s'éloigna avec l'intention manifeste de se soustraire aux commentaires de cette foule. (( Il me manque encore cent mille francs. J'aurais voulu ne pas avoir à revenir I » murmurat-il avec un soupir de regret ; et d'un pas rapide il regagna son logis, comme rentre en quelque port désert un forban qui vient de faire une bonne prise.

Si personne, à Monte-Carlo, ne pouvait deviner le nom du «jeune homme en noir », il n'eût guère été plus facile à quiconque l'avait su autrefois de reconnaître en lui le prince Baratine. Lorsque après les obsèques de Jania, Le Gow s'était retrouvé seul au Pavillon Blanc,

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et cette fois absolument seul comme un excommunié du temps de l'interdit, son premier mouvement avait été de vouloir fuir au plus vite ce lieu de supplice où il lui semblait voir et entendre à chaque instant la tombe de son amante se refermer sur lui-même. Mais, où aller ainsi, tout de suite P Avec quelles ressources partir? Avait-il rien préparé pour un changement immédiat de résidence? Et les difficultés de sa situation, un moment oubUées, réapparurent. La mort de Jania n'y avait apporté aucun changement. Si, pourtant. A présent, il se trouvait Ubre ; il n'avait à penser qu'à lui seul; il pouvait enfin prendre une détermination. Ne venait-il pas tantôt, au cimetière, de viser dans un éclair d'ambition retrouvée l'horizon de l'Afrique I Oui, mais dans quel sens, vers quel but précis diriger et concentrer ses nouveaux efforts P C'était là ce que le dernier degré d'abattement où l'avait mis la perte de sa fortune et de son amour le rendait incapable de déterminer. Au souvenir des joies et des biens perdus, à l'aspect des obstacles que sa négligence, son oubli de tout devoir, sa répudiation de toute solidarité avec ses semblables, en un mot sa conception erronée de l'existence, avaient depuis un an accumulés devant lui, l'avenir lui apparaissait comme un poids impossible à soulever. Ayant perdu l'habitude de

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penser activement, et les ressorts de son initiative se trouvant usés, il ne savait comment ni par où recommencer la vie.

Pendant les premiers jours qui suivirent celui des funérailles, temps de calme relatif succédant à une suite ininterrompue d'émotions brisantes, il demeura comme une épave que continue de ballotter sur place une mer tranquille. Dans un invincible retour de son chagrin, son imagination s'obscurcissait; aucune idée pratique ne pouvait aboutir dans son cerveau. 11 essayait de réagir par la lecture contre ses accès de spleen; l'un après l'autre, il rejetait les livres les plus réconfortants. Une dangereuse langueur, un dégoût de tout l'envahissaient; et parfois il souffrait sourdement de ce que lui rappelaient le Pavillon, la chambre de Jania, le boudoir, les vêtements et les objets qui avaient été le plus familiers à la jeune femme.

(( Ohl » disait-il, lorsqu'il s'endormait succombant à l'épuisement de sa douleur, « si je pouvais sans secousse passer de ce sommeil à l'autre?... »

Soutenu néanmoins par un instinct plus fort que les suggestions de la tombe, il échappa à cette neurasthénie d'âme, compliquée d'anémie cérébrale. Après être resté enfermé quelque temps avec les funèbres images du passé, il réfléchit qu'il était forcé de quitter à brève

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échéance le Pavillon Blanc ; et pour s'habituer à celte idée, il se mit à sortir; il recommença seul les promenades qui lui avaient donné le plus d'ivresse, lorsqu'il les avait faites en tenant Jania par la main ; il s'arrêta à tous les endroits où il s'était déjà arrêté avec elle. Les premières fois, ses yeux, dont la vie intellectuelle semblait absente, se levèrent avec une indifférence glacée vers un ciel dont ils ne distinguaient plus l'azur ni la clarté, comme si entre le paysage et lui se fût interposé un épais voile. Puis, peu à peu, le sourire de la nature força de nouveau son attention ; l'air du printemps ranima son sang rendu stagnant par la mélancolie. Dès lors, chaque jour, au lever du soleil, il quitta la maison pour errer sur les bords de la Juronne jusqu'aux dunes de l'Océan et à travers les lointaines landes du Rioc. Partout, dans les forêts comme devant la mer, il cria au destin sa plainte éternelle. « Pourquoi m'avoir ravi ce qui m'était si cher! » Mais, à la faveur de ce vagabondage, son cœur entra en convalescence ; et la guérison, du moins la fermeture de sa plaie, ne tarda pas à survenir. C'est alors que reprenant conscience de la nécessité d'assurer au moins sa vie matérielle, puisque s'affirmait définitivement sa survivance à Jania, il se mit à examiner d'abord confusément, puis d'une manière de plus en plus nette au fur et à mesure du relèvement de

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ses facultés, quels moyens étaient le plus propres à lui refaire une situation.

L'idée de s'embarquer pour l'Afrique avait été la première à lui revenir et à le préoccuper plus que toute autre, car en faisant la récapitulation suprême de sa vie il se jugeait par sa naissance, son éducation, surtout par ses habitudes, victime des appétits superflus, des raflBnements malsains, de tous les vices accumulés dans l'ancien monde par une civilisation qui décline au delà de son apogée. L'Europe usée, pourrie, dans laquelle il avait, jeune encore, joui d'une célébrité plutôt fâcheuse, ne pouvait plus rien lui promettre, rien lui donner. Que pouvait-il donc mieux faire que de rétablir les bases de son avenir en les transposant dans un monde plus neuf, en ce pays d'Afrique, par exemple, dont Olympe Fano lui avait décrit les merveilles à peine connues. — Ahl reprendre les vastes conceptions de l'armateur arrêtées en plein essor par la trahison d'un accapareur I Venir à bout de créer, des bouches du Congo à la Méditerranée, un vaste empire où la France d'abord, la vieille Europe ensuite pourraient déverser : l'une, le surplus de son activité, l'autre, le trop plein de sa population, quel but magnifique I Mais pour le réaliser, ne faire même qu'y contribuer, en suivant la méthode Fano différente de celle déjà mise en œuvre par

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l'explorateur André Rafaël, il fallait des capitaux, tout au moins le crédit moral qui les attire vers les intelligences capables de les faire fructifier. Le capital était Tarme par excellence de la colonisation, de l'exploitation du sol. Comment se la procurer? Baratine cherchait en vain. En liquidant au mieux les derniers objets de prix que le décès de sa compagne remettait en sa possession, il supputait pouvoir réunir quelques milliers de francs, somme dérisoire qui lui permettrait à peine de vivre jusqu'à la fin de l'année ou encore d'acheter une pacotille de trafiquant. C'est à ce dernier parti que l'exhortait une certaine logique et surtout l'exemple cité par feu Olympe de colons du Sénégal ou de la Côte-d'Ivoire, qui, par le simple échange de produits manufacturés contre de la gomme, des bois, des arachides, avaient poussé — partis de rien — de colossales fortunes. S'il ne s'y arrêta pas, c'est qu'il jugea ce métier à la fois trop dur pour lui et d'un début trop modeste, incompatible avec les illusions de grandeur dont ne l'avait pas guéri sa ruine. Pouvaitil vraiment n'aspirer qu'à être, sur le continent à conquérir, qu'un pionnier obscur? Non. Il fallait tout de suite à Baratine, en dépit de son inexpérience, la haute direction de quelque compagnie à charte capable de lutter d'influence avec les compagnies étrangères simi-

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laires, déjà établies sur le bas Niger et au Cameroun. D'ailleurs le succès d'un effort individuel était douteux. Au contraire, celui d'une association était certain, malgré le récent échec d'Olympe Fano, qu'il savait maintenant avoir été dû à la coalition des intérêts anglais, secrètement servis par Guthbert.

Ce désir de poursuivre l'œuvre de son ami défunt prit bientôt dans l'esprit de Le Grow une telle consistance que, son plan se trouvant arrêté, ses projets organisés dans leurs moindres détails, il en arriva à se dire : (( Il ne me manque plus que l'argent. » Pendant les combinaisons qu'il imaginait avec l'aisance d'un calculateur qui ne travaille que sur des chiffres, lorsque se faisait trop sentir sa réelle impuissance à jamais réunir des capitaux, il s'écriait parfois : (( De l'argent? de l'argent à tout prix? » — « Non, du travail I » lui répondait sa conscience; et c'est ici, hélas I que sous son inusable manteau d'orgueil perçaient de nouveau le défaut de clairvoyance, tout le dommage moral qu'avait, à la longue, causé à son esprit jadis si droit une année entière de vie oisive, exclusivement consacrée à jouir.

Du travail, pensait-il avec ironie, quelle sottise 1 Est-ce qu'il saurait travailler en vue de vivre? Le lui avait-on jamais appris ? N'avait-il pas, depuis longtemps, passé l'âge où l'on

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débute dans une carrière par un apprentissage? Travailler? Dans quel but? Pour ne pas mourir de faim? Gela signifiait accomplir une besogne inférieure, sinon vile. C'était donc déchoir, ne plus être qu'une machine, un rouage servant tout juste la société pour s'éviter de lui être à charge. Autant valait renoncer à vivre 1 Non, non. D avait maintenant perdu l'habitude de ce qui s'appelle le travail, la peine aride, infructueuse. Il avait droit au gain facile et prompt. Et pour réussir il comptait sur la souplesse de ses aptitudes, oubliant qu'elles étaient gâtées par l'excès antérieur des passions, que son intelligence était oblitérée par des habitudes de paresse, que son ambition était faussée, dévoyée, puisqu'il n'aspirait plus qu'à posséder ce qui la corrompt au lieu de l'exciter : l'argent.

Il semble qu'après un sincère meâ culpâ de ses erreurs, Baratine ne pouvait que prendre des résolutions sages, inspirées par un bon sens solidement expérimenté? Pas le moins du monde. On ne se libère pas du passé comme d'un lest. Les résultats, si funestes pour luimême, de l'isolement du jeune homme, de son affranchissement du devoir social, ne pouvaient s'effacer en quelques semaines. Il ne suffisait pas qu'il s'avouât, sur le tard, que l'amour absolu n'est point l'unique solution qui convienne

à rexistence des natures supérieures. Précisément parce qu'il appartenait à l'élite des hommes, il fallait, pour le corriger sans retour et lui redonner les ambitions nobles de sa première jeunesse, une épreuve encore plus décisive que la mort de sa maîtcesse idéale et la perte fortuite de son bien. Cette épreuve suprême, après laquelle un homme n'a plus qu'à disparaître s'il n'en sort parfait, Baratine allait la trouver dans une conséquence de son dédain du travail et de Técartement, qu'il faisait a priori, de l'unique résolution qui convînt à son caractère probe : se contenter d'être un pionnier de la colonisation africaine en attendant que rélevassent à de grands honneurs, non pas l'habileté d'une exploitation financière au détriment d'indigènes pressurés, mais le courage, le labeur opiniâtre des vrais ambitieux, que manquent rarement d'aider les circonstances.

Ainsi donc, avec l'entêtement d'une ancienne énergie déséquilibrée, Le Gow brûlait du désir d'aller vite, de jouer le tout pour le tout ; et la question d'argent continuait à se poser pressante, impérieuse, mais toujours sans solution. Pour commencer, il opéra un triage de ce qui lui restait d'objets marchands. Sa probité toujours intacte et aussi son respect de lui-même lui firent réserver le lit sur lequel la fille de Carminé avait rendu le dernier soupir, la harpe

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de la cantatrice, ses cahiers de musique, tous ses vêtements, un ou deux bijoux, enfin le portrait de la jeune femme, que dans un admirable sentiment d'abnégation amicale Olympe Fano avait jadis fait transporter de son musée au Pavillon Blanc, le jour même de l'arrivée de Jania. Baratine aurait pu retrouver un amateur qui lui donnât de ce tableau la somme déjà payée par Olympe Fano. Il faut dire à sa louange que malgré son cri : « De Targent à tout prix! )) cette idée ne lui vint jamais. Il considérait ce portrait comme un dépôt sacré dont il ne devait se séparer que pour mourir.

Ce qui restait une fois vendu, Le Gow se trouva en possession de cinq à six mille francs. Pour entreprendre ce qu'il voulait, il lui eût fallu une somme cent fois plus forte, un demi million. Où le chercher.^ et ce sans travail pénible et d'une durée trop longue? (( Mais au jeu )), lui souffla un beau matin, après une semaine de réflexions vaines, quelque démon qui avait sans doute juré sa mort. Et il s'étonna de n'avoir pas songé plus tôt à ce moyen. Il n'avait jamais joué; le jeu était donc une ressource dont l'inédit lui assurait la chance généralement accordée aux néophytes de cette passion ; et la foi le transportant avec d'autant plus de rapidité que l'idée avait été plus lente à naître, ne s'inquiétant même pas de ce qu'il ferait ou

deviendrait s'il perdait tout au jeu, il se fixa aussitôt le jour et Theure de son départ avec un esprit de décision qui ne lui était plus habituel et qu'il eût certes mieux fait d'employer aux autres projets moins fous que lui aurait suggérés, avec le temps, une imagination moins vide que celle que lui valait son inaction.

Néanmoins, ce fut en proie à un insurmontable redoublement de tristesse que Baratine prit ses dispositions pour s'éloigner, sans espoir de retour, d'une demeure où il sentait qu'auraient dû le retenir jusqu'à sa fin la trace des pleurs versés, le souvenir d'émotions foudroyantes, le délire de mille spasmes éprouvés à contempler d'indescriptibles nuits, des ciels paradisiaques, la lumière ultra-solaire du rêve, et par-dessus tout la double image de Jania Carminé dans le soir de printemps où elle avait réalisé l'idéal de l'amour et dans cet autre, solennellement terrible, où la mort avait imprimé à ses traits le décevant reflet d'une autre vie. Ahl lorsque tout entier repossédé, étreint pour un moment par le passé mêlé à son sang, incrusté dans sa chair, flamboyant dans sa mémoire, Giovanni eut rassemblé, un jour, hors du Pavillon Blanc, ce qui restait du domaine intime de la morte : sa couche et ses vêtements ; et que, d'un bûcher improvisé sur le tertre du promontoire, il fit jaillir une étin-

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celle d'où se communiqua à ces reliques l'embrasement qui les devait anéantir; avec des gémissements il se traina à genoux dans ces cendres, ne voulant plus partir de crainte d'offenser les mânes de l'idole. Pendant plusieurs heures sa douleur ravivée, le désespoir le ressaisit; il appela sincèrement la mort. (( Va! marche » I lui cria la voix de l'ange des jugements apocalyptiques, qui se substitue dans les grandes crises à celle de la conscience ; et il se releva résigné pour aller dire adieu à la tombe de Jania.

Le ciel s'était voilé ce jour-là d'un transparent de stratus gris qui donnait à l'air ambiant une grande douceur, et au paysage la mélancolie des deuils que le temps efface. Le cimetière était tout fleuri d'aubépines et de mauves. Trois semaines anviron s'étaient écoulées depuis que Jania y reposait, et déjà des taches de rouille marbraient la pierre du tombeau au-dessus duquel deux rosiers sauvages entrecroisaient leurs longues épines rouges, comme pour en défendre l'approche. Bien qu'il y fût venu souvent apporter les dernières fleurs du jardin, il semblait à Giovanni, maintenant qu'était dissipée sa prostration, que trois siècles avaient passé sur ce néant. Gomme dans l'état de distraction obligée où le tenait le souci de sa vie nouvelle il constatait qu'en se soumettant à

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l'inéluctable il souffrait moins, il éprouva quelque honte de l'adoucissement de son regret ; et tandis qu'il s'agenouillait pour retrouver plus d'émotion, ces incomparables vers de Lamartine, le poète resté pour lui l'incarnation du lyrisme, lui vinrent aux lèvres comme une prière dite lentement :

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse Ou l'amour à longs flots nous verse le bonheur ^ S'envolent loin de nous de la même vitesse Que les jours de malheur?

Eh quoi! n'en pourrons-nous Jixer au moins la trace? Quoi/ passés pour jamais! Quoi! tout entiers perdus? Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface Ne nous les rendra plus?

Le soir même, lorsque avant le coucher du soleil il descendit le chemin du Roc Blanc, qui surplombe la Juronne, pour aller rejoindre au ponton du promontoire le bateau qui devait le conduire à l'une des gares de la ville, il embrassa d'un regard, dont la nostalgie mettait son âme en détresse, le Pavillon, l'Estuaire, le Rioc ondulé et la rade de Burdigala. De distance en distance il s'arrêta, tenté de rebrousser chemin. Enfin il atteignit l'escale; et derrière le versant du plateau disparut le sommet des arbres du vieux parc. . .

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Au-dessus des eaux calmes du fleuve, le ciel avait pris l'aspect d'une immense arène d'écume blanche, foulée en tous sens par des chars de feu. Au sud, les maisons de la ville, enveloppées par le bas dans une pénombre bleu marine, faisaient briller comme des pierreries l'ardoise de leurs mansardes dominées par le rougeoiement des fûts de colonnes et des flèches de clochers. Encore, longuement, tant qu'il le put, Baratine contempla cet enchantement, ce mirage d'une cité chérie à l'heure crépusculaire où elle entre dans sa forme idéale ; et il eut le sentiment que ni en Afrique, ni ailleurs, il ne retrouverait le même spectacle, que jamais le destin ne le ramènerait vers cet Éden des Gaules où il avait tout épuisé, en quelques mois, de ce que l'âme humaine peut connaître de sensations. « Jamais plusl Jamais plus!... » murmura-t-il comme adieu, tandis que la buée des larmes l'empêchait de voir plus longtemps la contrée heureuse qui n'était plus faîte pour lui I

Douze heures après, il passait à Marseille, la blonde rivale de Burdigala; et de là, après avoir revu les sites du littoral, qui lui ayant été famiUers dans son enfance lui donnaient l'illusion d'un retour à son point de départ, il arrivait à destination, prêt à incarner dans le jeu le dernier avatar de sa vie de tempêtes.

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Le premier jour, bien qu'à cette époque il n'y eût plus d'hivernants dans la principauté de Monaco, Baratine s'était senti mal à l'aise, presque dépaysé en cette région, pourtant pleine de charme, où était éclos, douze ans auparavant, son premier caprice de Chérubin pour l'américaine Edith Clénor. Le bourdonnement des salles de jeu lui inspira d'abord une humeur craintive. Il avait tellement perdu l'habitude de voir et d'entendre l'agitation d'une foule I Mais l'afflux rapide des premiers gains lui rendit bientôt tout son aplomb; et il prit goût à cette abominable atmosphère.

On a vu que sa chance et aussi le flair émérite, secrète faculté d'atavisme, avec lequel il se comportait au jeu, lui avaient fait gagner, un soir, quatre cent mille francs. Eût-il dû, eût-il pu en rester là? Il s'était juré d'arriver exactement au demi-million, somme indispensable pour constituer la base d'opérations de ses autres projets de fortune. Il ne voulut pas admettre que la veine, elle, ne se fixe ni chiffre ni durée, et qu'elle recule souvent bien avant que son favori soit parvenu au but convoité. Il compta sur la réussite indéfinie de sa tactique. Ce fut son malheur ou, plutôt, ce fut, au jeu comme en amour, le rude avertissement émané d'un en-haut inconnaissable, qu'il sui-

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vait une voie d'où son étoile, plus forte que son aveuglement, avait mission de Técarter avec la dernière rigueur. Cette fois, le drame intime dans lequel allaient être broyés comme indignes de son caractère les projets de Baratine devait achever d'éliminer Don Juan pour ne laisser survivre que l'ambitieux pur, destiné à la vraie gloire, digne enfin de marcher l'égal de ses amis Fouché-Lahache et Rafaël.

(( Plus que cent mille francs 1 c'est l'aflaire d'un quart d'heure », se répéta Le Gow lorsque avec son idée fixe il revint au Casino où l'attendait anxieusement deux fois plus de monde que la veille. La partie s'engagea; les passes n'allèrent pas au delà de trois ou quatre coups ; il y eut une balance assez régulière de gain et de perte qui, au grand désappointement des pontes, décida (( l'homme en noir » à modifier son jeu. A un moment donné, son gain oscillant entre trente et quarante mille francs. Baratine le perdit en deux fois. Il s'acharna à le rattraper, il perdit encore. A l'heure de la fermeture, il n'avait plus en portefeuille que trois

cent mille francs. La partie n'en avait pas élé moins émouvante que la précédente. La galerie avait eu de belles émotions qui contrastaient toujours extraordinairement avec le sang-froid indémontable du principal joueur; mais, cette fois, la banque avait pris sa revanche sur les pontes au désespoir.

Les soirées suivantes. Baratine vint au jeu avec de nouvelles combinaisons patiemment élaborées durant le jour. Quelques-unes réussirent au point de le faire arriver tout près du but; mais à ce retour de la veine la banque opposa son droit inique de couper les passes par des changements de cartes et de faire limiter les mises au prorata de ses propres fonds disponibles. Sans ces mesures radicales, elle n'eût pu tenir tête à l'audace de son antagoniste. Le Gow fit d'autres calculs, mais en vain. Entraîné à la fin par la folie du jeu, il ne voulut pas s'arrêter et perdit jusqu'à ne plus posséder qu'une centaine de mille francs.

On touchait à la fin de mai. L'entêtement de Baratine à ne pas laisser trahir son incognito avait fini par éloigner de lui une foule de gens qui n'auraient pas demandé mieux que de devenir ses amis, peut-être même de l'aider à se relancer dans le monde, premier théâtre de ses succès. Son dédain à l'égard des femmes en avait exaspéré certaines qui inventaient sur son

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compte des propos malveillants. Puis, la population flottante de ces parages s'était peu à peu dispersée. Aux approches du mois de juin et de sa grande semaine, Paris en réabsorbait la plus grosse part. A la table du trente et quarante il n'y avait plus qué^ des maniaques, des enragés du jeu pour le jeu. La galerie qui, sans qu'il s'en rendît compte, stimulait prodigieusement Baratine, s'était disséminée. Seuls quelques propriétaires de yachts attardés dans la rade de la Condamine donnaient encore à leur bord des fêtes dont le bruit montait jusqu'au rocher de Monaco, achevant de troubler les nuits de moins en moins calmes du joueur.

Celui-ci ne voyait pas, sans des angoisses encore plus étouflantes que toutes celles subies jusqu'à ce jour, sa chance péricHter. A Paris, après la mort de Claire de Chamarande, une carrière lui restait. Du naufrage même de Burdigala, il avait réussi à sauver des épaves. Ici, s'il perdait tout, le dernier état de la misère l'attendait. Le plus élémentaire bon sens lui conseillait donc un prompt départ, tout plutôt que la continuation du jeu. Mais il était impossible qu'il s'arrêtât. Il roulait vers l'abîme, les yeux fermés. Déjà, en acceptant sans discussion l'idée de tenter la fortune par le jeu, il avait montré combien étaient diminuées à la fois son ambition et son intelligence. Mainte-

nant, il ne pouvait plus jeter sur Tavenir un coup d'oeil de la moindre portée. Il vivait inconscient, moralement mort, dans un vide absolu; et selon Teffrayante image de Rousseau, entre son dernier écu et lui, il n'^ avait vraiment plus de place que pour le suicide !

. . . Pendant plusieurs jours, dans le but de revivifier sa veine agonisante. Baratine a eu la force de s'abstenir de jouer. Confiné dans sa chambre comme un fauve aux abois, muré dans sa superbe impénitence, il passe son temps à maudire les hommes et à se maudire lui-même. Ce ne sont plus des remords, des plaintes au destin, de suppliants appels à son étoile pâhe qui peuplent le vide de son âme, mais seuls des sentiments de haine contre tout ce qui est heureux, de révolte contre tout ce qui est harmonie des lois terrestres. Au moment oii l'extrême misère attirée par ses fautes étend sur lui sa main décharnée, il souhaite qu'un incendie universel embrase le ciel et la terre, que les pires fléaux, la peste ou la famine, dépeuplent le monde, ou qu'une guerre générale fasse s 'entr' égorger les

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nations. Il rêve enfin d'un inimaginable cataclysme où il puisse, lui dernier de tous les êtres, périr orgueilleusement. Quand il est à bout de sarcasmes à l'adresse du monde, de blasphèmes contre la destinée, de vœux criminels touchant la fin d'une humanité qui le rejette hors d'elle-même, il se distrait à rechercher la clef d'une martingale infailhble. ((Mais)),penset-il d'autre part, « à quoi bon lutter pour la conservation d'une vie qui ne fera que perpétuer ma chute ? Est-ce vivre que de porter en soi le désert, que de servir moi-même de tombeau à mon âme? » Et il repousse la tentation du jeu. Malheureusement, il n'est pas d'aveuglement plus outré que le sien. Tandis qu'il marche dans les ténèbres, son cerveau malade croit entrevoir la lumière trompeuse des monstrueuses chimères qu'enfante le désir de l'or, et il n'y tient plus. Après un dernier conflit des voix de sa conscience révolutionnée, il retourne à sa galère, à la table du trente et quarante. Comme les autres jours, on l'y attend; dès qu'il arrive, on lui fait fête. Mais sa contenance surprend tout le monde; il n'a plus son calme habituel; toutes ses passions mauvaises s'accusent dans l'expression de ses traits, et le fiel de son regard effraye les femmes. Il met sur le noir, il perd ; il double, il triple, il quadruple la mise, il perd encore. En un clin d'oeil sa

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réserve fond ; il ne lui reste plus que quelques pièces d'or. Il les jette au rouge et le rouge passe ; le rouge cesse de lui être infidèle ; il regagne ; et, autour de lui, les pontes qui s'étaient mis à jouer contre sa mauvaise chance font entendre des murmures de réprobation. Il leur répond par des injures, et de nouveau Tor s'amoncelle sous ses doigts ; il n'a pas assez de ses deux mains pour le compter et le couvrir, empêcher qu'on le lui prenne. . .

Mais, que se passe-t-il à la table de jeu. î^ Un à un, les joueurs ruinés disparaissent. Bientôt Le Gow reste seul en face du banquier qui, muet et sans yeux, continue de retourner les cartes. U a maintenant un million, c'est assez ; il veut se lever, faire charlemagne; il regarde l'heure. Les aiguilles de sa montre sont arrêtées; les lampes ont pâli; par les croisées grandes ouvertes. Baratine regarde la surface sans rides de la mer, réfléchissant les clartés blanchâtres d'une belle nuit...

« Banco I crie soudain une voix dont le souffle éparpille aux quatre coins de la salle le tas d'or de Baratine.

— Banco I » répètent au loin, sur la mer, divers échos étranges... et une pression invisible maintient le joueur sur sa chaise. La place du banquier est vide ; des vapeurs fuligineuses s'en élèvent, comme de la mèche d'un chandelier

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éteint qui vient d'éclairer une scène de théâtre ou un service funèbre, on ne sait lequel. De cette fumée, un fantôme se détache, qui revêt d'abord une partie de sa première forme. Baratine cherche à le reconnaître. La forme entière apparaît.

(( Carminé I s'exclame Don Juan.

— Oui, c'est moi, la statue de pierre, moi qui reviens encore sans que tu m'invites, répond le père de Jania.

— Ah I la mesure est comble I Une épée I . . . Une épée I ... » crie Le Gow ; et un rire strident, crissant comme un vent d'orage qui hurle, accueille ces paroles.

Le joueur a cru entendre un roulement de tonnerre ; il va vers l'embrasure d'une fenêtre. Au dehors, la lune brille sur les flots immobiles ; et dans la salle tout obscure, le spectre paraît phosphorescent.

(( A nous deux! fait celui-ci; je tiens enfin ma vengeance et la punition de tes crimes, à moins que pour le reste de tes jours tu n'obéisses à qui m'envoie I

— Mes crimes? Quelle imposture I répond Le Gow.

— Parce que tu n'as jamais versé de sang, poursuit Carminé, tu te crois indemne? Et ton orgueil, et ta luxure, et les désastres qu'ils ont causés, les comptes- tu pour rien?

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— Je méjuge innocent et te défie, bien que je sois sans armes. Tu ne peux rien sur moi.

Après tout, que te font mes crimes .►^ De quel droit me les reproches- tu? Je ne t'appartiens pas. C'est à moi de me faire mon propre exécuteur si je me condamne moi-même. Va donc te replonger dans Tenfer d'où tu sorsl

— Si je m'en vais sans que tu m'aies entendu, un pouvoir supérieur au mien va te forcer à me suivre. Réfléchis.

— Mon heure est peut-être arrivée. SoitI Mais ce n'est pas à toi, démon, que je rendrai mon âme. Pour m'enlever d'ici, il faudra qu'on arrache mes membres un à un I

— Ah I )) fait le spectre avec un soupir, « ta rébellion te sauve. Satan, mon maître, confondu lui-même de tant d'orgueil, ne peut que t'admirer. C'est lui qui m'a confié la mission de faire de toi son favori. Souscris à ce désir. C'est le seul moyen qui te reste d'échapper au châtiment du ciel. Dieu t'a jugé.

— Ne suis-je donc pas assez ainsi le sujet du diable? demande Don Juan avec ironie.

— Non. Quelques verres d'eau donnés à des pauvres, ta vie durant, t'en empêchent. Il faut les effacer I

— Jamais I

— Jamais? Allons donci Te moques-tu? Tu es ruiné I Tu es à la plus courte distance pos-

3o4 l'Es RUINES DE L*AMOUR

sible de la mort; et tu tiens à vivre? tu veux encore jouir?

— Qui te la dit?

— Je le sais, je le vois, je le lis dans ton cœur. Eh bien, écoute-moi I Au monde, qu'aujourd'hui tu prétends haïr, tu as tout sacrifié autrefois : ambition, amitié, sentiments purs. Tu t'étais véritablement voué à son culte, et les emportements de luxure qu'il t'inspirait en échange de ton idolâtrie t'ont, à ce qu'il me semble, une première fois perdu. N'est-ce pas vrai?

— Oui, dit Le Gow, trop vrail

— Désormais, il ne s'agit que de revenir à ce premier culte avec la plus grande science que tu as acquise de son mystère impie.

— J'accepte, fait Le Gow.

— Ce n'est pas tout, continue Carminé. Si tu te remets en contact avec l'humanité, ce ne doit pas être pour faire le bien.

— Quoi?

— Il faudra que tu aimes de nouveau ou, plutôt, que tu fasses semblant d'aimer I Ainsi demeureras-tu le grand pourvoyeur de l'enfer, des femmes. Le nombre de tes futures victimes ne sera jamais assez grand pour me consoler de la perte de ma fille, qui fut ton œuvre I

— C'est aux mânes même de Jania que j 'ai fait le serment de ne plus aimer. Je ne puis le trahir.

LES RUINES DE L*AMOUR 3o5

— Tu n'as qu'à vouloir. Rappelle-toi tes précédents parjures, et vois quelle plus enviable destinée t'attend I Jusqu'ici tu as été par état voué aux femmes. Par elles, de nouveau, tu prospéreras, et tous les biens, tous les plaisirs te seront prodigués.

— Ne m'abuses-tu pas?» interroge Don Juan.

(( J'ai, il est vrai, pensé dans ma jeunesse que la femme fait la fortune ; mais cette idée m'a nourri du poison dont je meurs. Les femmes ont été l'obstacle incessamment dressé en face de la hauteur des mes vues, et l'amour, même celui de ta fille, le principe délétère qui a anémié mon énergie.

— Non, non. N'accuse pas l'amour d'avoir causé ta déchéance, mais ton isolement. Tu n'as pas su dompter une indépendance de caractère qui ne t'était pas encore loisible. Tu as voulu être seul, seul comme le lion ; et pendant ton sommeil on a rogné tes griffes. Au contraire, l'atmosphère des femmes n'aurait jamais dû cesser d'être ton élément. Tu as été, tu es toujours aimé I . . . Aimé I Conçois-tu tout ce qu'il y a de bonheur dans ce mot? Tu as eu cette faveur insigne, que l'ingrate nature refuse à la plupart des mâles : inspirer à toutes les femmes qui te virent ou que tu approchas des désirs demeurés éternels. Certains hommes ont conquis des mondes, soulevé des montagnes, pour qui?

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pour quoi? — Pour se faire aimer 1 — Et toi, quelle peine as-tu prise? quelles grandes choses as-tu faites? Tu n'as eu qu'à paraître, et tu as excité les plus magnifiques émotions que puisse connaître le cœur des femmes. Toutes, ou presque, ont été tes esclaves, amoureuses du mépris même que tu leur témoignais. Encore, à cette heure, par cette nuit tiède où veille partout l'amour, il en est, de par le monde, parmi celles qui ont survécu au choc de ta passion, un nombre incalculable qui se souviennent de ton baiser seul et qui t'appellent à travers l'illusion de volupté que leur apporte ce souvenir. Nerveuses, inquiètes ou irritées, sous l'œil étonné d'un vulgaire amant ou d'un époux incapables de s'expliquer les bizarreries de leur humeur, ton image toujours adorée les brûle... Gomme elle est chaude cette nuit d'été I et quelle part secrète tu as à la tension des facultés amoureuses de ces femmes! Elles sont mille, elles sont légion, toutes réalisant l'image de Racine : — Vénus à sa proie attachée ! — Et c'est toi cette proie ou, plutôt, l'ombre seule qu'avidement eues cherchent à saisir dans le délire de leurs sens!... Don Giovanni, veux-tu entendre les plaintes rugies par ces lionnes au milieu du désert que tu fis à leur cœur? Veux-tu voir les plus lascives d'entre elles, la première que tu aimas, Edith Glénor, étendue sur sa couche, impudi-.

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quement nue comme la Puliphar de Rembrandt, clamant ton nom treize ans après et mordant, pour ne pas être entendue, les dentelles de son oreiller? Regarde », dit le spectre.

« Ahl pourquoi me tenter? gémit Don Juan en portant la main à ses yeux afin de ne rien voir, car à ce moment même le souvenir de Jania traverse seul son esprit.

— Edith est veuve à présent et la plus riche peut-être des femmes de TUnion, » poursuit Carmine. (( Après quelques années d'une vie infernale que ne cessa de troubler le souvenir de l'adultère de sa femme, Clénor s'est suicidé. Depuis, Edith a cherché dans les deux Amériques un amant semblable à toi ; elle ne l'a pas trouvé. Elle erre ainsi, comme une folle, d'un bout du monde à l'autre, attendant l'imprévu qui lui fasse revivre son inoubliable aventure au bois de citronniers du cap Martin. Tiens, tu niais tes crimes tout à l'heure. Penses-tu que la mort de Clénor ne te soit pas imputable? Et combien d'autres hommes sont, de même, irréparablement malheureux parce que tu leur as rendu impossible l'amour de leurs femmes, en inoculant à celles-ci le virus d'énigmatiques névroses? Ils souffrent et d'autant plus cruellement que la plupart ignorent la raison du mal et ne peuvent y apporter de remède. Fidèles à l'objet d'une faute unique, les femmes, que par

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tes mensonges et ton hypocrisie tu sus si bien forcer au silence, ont gardé pour elles le secret de leur amour. Aussi, est-ce surtout par une apparente et incompréhensible vertu qu'elles exaspèrent les mâles entre les bras desquels elles demeurent glacées, suprême injure faite au désir. Les voilà tes crimes d'amour I Ma fille innocente tes expia pour toi ; et je suis forcé de t'absoudre, car mes frères et moi reconnaissons que, pour la perpétuité de la perdition des femmes, il n'est pas de séducteurs plus perfides que les serpents cachés dans les phs de ton sourire, il n'est pas de venin plus mortel que celui que distillent tes lèvres, que cet autre que voile la douceur redoutable de tes yeux, que ce dernier enfin qu'insuffle ta voix dans la cervelle des femmes, qu'elle égare jusqu'à la damnation I Oui, tu fus aimé, trop aimél Et si tu venais à mourir, tu vivrais dans le cœur de toutes les créatures que tu as séduites, jusqu'à ce qu'elles meurent elles aussi I

— Oii cela m'a-t-il conduit ? » observe Le Gow qui, pendant que le spectre parle, semble avoir l'esprit ailleurs. « Une puissance envieuse ne me fait-elle pas payer en ce moment d'avoir inspiré quelque amour?

— Oui, )) répond Carminé. « Depuis longtemps elle eût jugé que tu méritais d'en mourir si elle avait été seule à décider de ton sort. Mais

nous, Don Juans, tes aînés, avons veillé sur toi qui nous dépasse tous, et je t'apporte le salut. Cette fois ne détourne pas tes regards du tableau que je vais évoquer. — Du signe des Gémeaux nous passons demain a celui du Cancer; juin commence. A Paris principalement, c'est le temps des fêtes, des premières moissons de liaisons amoureuses formées, au sortir d^Thi ver. Si tu consens à y revenir tout de suite, je te rendrai la fortune que t'a enlevée mon banco. Sinon, tu seras abandonné à la misère, à la mort qui te guette et n'attend qu'un signe de nous.

Veux-tu ?

— Oui, » répond d'un faible signe de tête Giovanni abattu.

Et tout en parlant le spectre bouge, tourne la tête, se range; et du lointain obscur sort, se dessinant avec une netteté croissante, une enchanteresse vision de bal. On entend le prélude de V Invitation à la valse; et la danse s'anime, se pare des poses languissantes de jolies femmes au buste nu, pâmées sur le sein des jeunes gens. Au premier plan, dans la pénombre d'un petit salon, une jeune fille brune, vêtue d'azur et de blanc, s'est isolée avec un cavalier qui tourne le dos à Baratine ; et tandis que se répand par gradations la griserie de la pensée musicale de Weber, et que la valse, pour chaque femme qui s'y livre, appelle les sensations de l'amour, la

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voix fluide du spectre domine le caressant murmure des violons.

(( Regarde cetlejeune fille, » dit Carminé. « La reconnais-tu? Non. Tu as passé bien des fois à côté d'elle sans la voir ; elle n'était encore qu'une enfant; et déjà, d'un élan sublime son cœur trop jeune s'envolait pour se donner à toi. Inaperçue, cdtodamnée au silence, elle éprouva une grande joie lorsqu'elle apprit la mort de Claire, qui te rendait libre. Elle est la nièce par alliance de la duchesse et son héritière. Elle s'appelle Antonine de Rochenthouars. Son visage est aussi noble, aussi doux que son nom. Tu vois avec qui elle parle? Avec un officier de l'arme à laquelle tu appartins. Rassure-toi, cet homme n'est que ton sosie. Te croyant introuvable, elle l'a choisi entre cinq cents pour se donner l'illusion de ta présence à ses côtés. Mais ce n'est pas lui qu'elle aime, c'est toi. Tu n'as qu'à reparaître, et elle sera ta femme, la maîtresse, tout ce que tu voudras. En veux-tu la preuve?... »

Et avant que Le Gow réponde, il voit le corsage de la vierge s'entr'ouvrir, son sein gauche refluer au dedans de sa poitrine et son cœur apparaître dans la rougeur du premier feu passionnel. Sur ce cœur Don Juan découvre sa propre image.

« Voilà ton triomphe I » dit tonnante la voix

LES RUINES DE l'amOUR 3iI

du spectre, a A défaut de toi, d'autres ne seront là que les héritiers d'Alexandre. Prends cette femme et sa fortune, prends! Elle ne te mènera point à la gloire pure; mais, grâce à elle, personne ne te surpassera au faîte des honneurs mondains, les seuls qu'ambitionnent les rois depuis qu'ils ne font plus la guerre.

— Laisse-moi réfléchir, crie Le Gow se débattant sous la suggestion de Carminé.

— Non. Décide-toi sur l'heure, le temps presse. La voix du maître me rappelle. Qui t'arrête? Qu'atlends-tu? Quel autre désir oblitère le sentiment de ton intérêt.^^ » dit le démon avec l'accent d'une crainte étrange, tandis que le tableau s'efface et que s'évanouissent les dernières mesures de la valse. « Rêves- tu d'autres célébrités .►^ Elles te sont interdites. Ta nature est un chaos certes digne d'admiration, un mélange de lumière et d'obscurité, de génie et de poussière, de passions odieuses et d'aspirarations de la plus haute générosité. Mais, à quoi a abouti ce désordre? à l'inaction. Ton âme méritait peut-être d'animer des éléments mieux combinés; elle ne peut se refaire. Tu ne seras jamais un grand homme de la science, de Tart ou de l'Etat. Souviens-toi du dilemme de la devineresse de la Sainte-Baume : — être célèbre ou être aimé. — Tu as été l'un; tu ne seras jamais l'autre, jamais, jamais! ce serait trop! »

3ia LBS RUINES DE l'aMOUR

Et comme Don Juan va enfin répondre, une lumière qu'il sentait venir se fait dans son cerveau hésitant. Une voix légère et douce qu'il croit reconnaître lui souffle : (( N'écoute pas mon père.

— Jania, » s'écrie-t-il alors. « Jania, ma sainte adorée, à mon secours I ô viens, toi qui des restes de mon cœur as l'éternelle garde I »

A cet appel, Carminé pousse un rugissement, le spectre fuit ; et à sa place l'image de Jania rayonne, telle que dans la première heure de l'immortalité.

. (( Giovanni I » fait-elle; puis elle s'arrête comme surprise du changement profond qui s'est fait dans le visage ravagé de son amant. Baratine l'entend à peine.

« De grâce parle-moi I » supplie-t-il. (( Le son de ta voix me fait revivre.

— Giovanni, » répète l'ombre; (( demain la mort cherchera à te frapper. Ne la crains pas. Je te protège. Quand cessera ton évanouissement, tu te relèveras homme nouveau des temps futurs. Adieu.

— Ah! je suis pardonné I Mais par pitié, encore un mot pour me soutenir. Dis-moi que tu m'aimes I

— Giovanni!... » murmure dans un indéfinissable accent de douceur la voix subtile

LES RUINES DE l'aMOUR 3i3

du tendre fantôme disparu

et, sous rimpres-

sion d'une secousse qui n'a plus sa cause dans le rêve, Baratine se réveille, couché non dévêtu sur son lit. Devant lui est debout un homme à figure commune, un Provençal mâtiné de Génois, le propriétaire de la maison, qui tend d'un geste bourru le compte de la dernière semaine passée par l'étranger sous son toit.

Ce détail capital pour l'homme, abominablement prosaïque, écœurant surtout pour le joueur qui n'a plus un sou vaillant, rappelle Le Gow au sentiment d'une réalité vraiment suppliciante.

(( Aucune lettre n'est arrivée pour moi? »

demande-t-il.

Sans répondre l'homme hausse les épaules.

Alors, avec ce regard de grand seigneur qui sait, quand il le faut, méduser le chien le plus hargneux,

(( Tout à l'heure, » fait sèchement Baratine ; et l'homme fronce les sourcils ; mais il tourne pesamment les talons, laissant son hôte réfléchir seul à ce qu'il y a lieu de faire avant la fin du jour pour sortir de l'impasse où l'ont acculé les dernières pertes au jeu.

3l4 l'Es RUIKES DE L*AMOUR

^ (( / had a dream which is not ail a dream, j'ai

eu un songe qui n'est pas absolument un songe » , se dit Le Gow en répétant le premier vers du poème de Byron, les Ténèbres, tandis qu'après s'être levé il repensait aux scènes significatives de son cauchemar.

Son rêve n'était en efiet qu'une reconstitution bien réduite de la vie eflroyable, qu'il menait depuis une semaine, et des pensées qui le faisaient virer alternativement du pôle de l'espérance à celui du désespoir.

Le 22 mai 1898, après la partie la plus extraordinaire qui, de mémoire de joueur, se fût jamais engagée au trente et quarante, Baratine ayant un instant touché au but avait tout reperdu, tout absolument. Il ne lui restait pas même du billon dans ses poches. On était maintenant à l'avant-dernier jour du mois, un dimanche ; et, depuis le lundi précédent, pour ne pas augmenter une dépense qu'il savait ne pas être en état de payer, il ne mangeait que du

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pain, ce qui rendait sa solvabilité fort suspecte à son hôte.

Le soir où il avait pour la dernière fois pénétré dans la salle de jeu, sa résolution était prise d'avance d'en finir avec la vie en cas d'échec. Mais il avait compté sans la secrète résistance de l'optimisme souverain qui gisait au plus intime de son âme, restée saine malgré les atteintes du vice, inébranlable en dépit des revers. En principe, ne se suicide pas qui veut. La mort dite volontaire est le plus souvent un acte d'irresponsable. Pour le commettre, il faut être né avec l'instinct du suicide comme le sont certains criminels avec celui de l'assassinat. Sa défaite consommée. Baratine interposa entre sa pensée et le geste suprême qu'elle lui suggérait un raisonnement qui le sauva. Il n'avait certes aucune crainte de la mort. Mourir ne lui semblait nullement difficile ; il en avait pris avec soin les dispositions. « Mais, réfléchit-il, mourir sans avoir épuisé toutes les chances de relèvement n'est pas logique. Suis-je absolument incapable de vivre? Ai-je eu le temps de constater d'une manière irréfutable cette incapacité? Je sens que je n'appréhende pas la douleur que peut me causer ce poison qui est là près de moi ou la blessure de cette arme qui est à portée de ma main. Pourquoi donc n'userais-je pas jusqu'à extinction naturelle ma force de résistance

3l6 LES RUINES DE l'aMOUR

au mal de vivre? Que me fera de devancer rheure, de dépenser en une seconde tout mon courage dans le but de disparaître? Serait-ce pour l'illusoire satisfaction de défier la vie ellemême, en lui montrant que par la mort je puis m'affranchir de ses souffrances? Non. 11 vaut mieux me laisser tuer par la souffrance même, tomber par le fait seul de la lutte, car, qui sait si je ne triompherai pas? »

Ainsi, suprême indice du salut prochain, Baratine sombré en plein océan, sans apercevoir la moindre voile de secours à l'horizon, reprenait foi en sa destinée. Mais, ce n'est pas tout de suite que le Don Juan fini, réduit à l'état de larve, allait pouvoir se transformer, retrouver une vie normale, après avoir été arraché tout meurtri à celle des passions. Pour reprendre sa marche dans une bonne direction les moyens les plus élémentaires lui manquaient. Son projet de suicide écarté, il lui était tout aussi difficile, après qu'avant, d'échapper au danger de mourir littéralement de faim. Penser à l'avenir était trop au-dessus de son peu de forces physiques. Dans l'impossibilité de rien envisager au delà de l'extrême urgence du présent, il lui vint l'idée, infiniment plus sensée que celle qui l'avait si malencontreusement amené à Monte-Carlo, de revenir à Paris en toute hâte et d'y invoquer l'aide de ses anciens amis, malgré

qu'il les eût tous profondément délaissés, sinon oubliés. Dans ce but, en des termes à peu près identiques racontant ce qui lui était arrivé depuis un an et avouant sa situation désespérée, il écrivit deux longues lettres : Tune adressée à Fouché-Lahache, député de Paris, l'autre à l'explorateur André Rafaël. Ayant fait partir les plis le matin du 23 mai, il calculait que si le 3o, à midi, aucune réponse né lui était parvenue, il ne devait plus compter sur ce qu'il demandait : à savoir l'envoi exprès d'une somme qui lui permît de se rendre à Paris et d'y vivre au moins une semaine, le temps de décider ce qu'il y tenterait. Ce délai était bien court pour que les réflexions du malheureux, rendues difficultueuses par l'endurance de privations épuisantes, pussent porter des fruits. Il voulait vivre, mais son état de spleen lui en rendait l'effort presque impossible. Il n'avait plus aucun but défini, plus d'aspirations. Devait-il, par exemple, chercher du côté des femmes le moyen de parvenir? Il ne se posa cette question que pour l'abandonner aussitôt. Les femmes?... Il se sentait désormais incapable de témoigner le moindre intérêt à la plus digne. Il n'aimait même plus l'idéal de l'amour. Son cœur était bien mort ou plutôt demeurait l'incorruptible gardien d'une tombe. Et comme sur d'autres points il ne parvenait pas mieux à la moindre solution : « Suis-je de-

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venu un monstre? » s'écriait-il en face d'une telle impuissance. « Ahl qui me sauvera donc de moi-même?»

Le 3o mai se passa sans que Baratine eût rien reçu de ses amis. Ce fut une journée d'affres terribles, un paroxysme d'écœurement et de désespoir. 11 avait tant compté qu'un tel secours ne lui manquerait point I De la part d'André Rafaël ce signe d'indifférence lui fut particulièrement cruel. « Rafaël I Rafaël I» s'écria-t-il plusieurs fois, le soir venu, <( toi aussi tu m'abandonnes I .. . »

11 importe de faire savoir d'ores et déjà que ni Rafaël, ni Fouché-Lahache n'avaient en réalité oublié leur ami. Baratine dans une détresse qui lui rendait l'entendement obscur n'avait pas supposé que les destinataires de ses lettres pussent, au moment de l'arrivée de ces dernières, se trouver loin de Paris. Démissionnaire depuis quelques mois de son grade dans l'armée de mer, Rafaël était reparti pour la Côte d'Ivoire, base nouvelle du rayonnement de ses explorations vers divers centres de l'ouest africain. Sa réponse ne devait parvenir à Le Gow que vers la mi-août. Quant à Fouché-Lahache, il voyageait en Angleterre pour y étudir l'organisation des Traders Unions, dont il songeait à introduire en France le principe. La lettre de Baratine ne lui arriva qu'en juin. Il y répondit

LES RUINES DE l'aMOUR SiQ

sur-le-champ ; mais ce n'est pas le lieu de dire ici dans quelles circonstances Le Gow eut enfin cette réponse.

Après que Baratine eût été tiré, par la visite de son hôte, du cauchemar que lui avaient causé l'es efforts désordonnés d'un cerveau mis à la torture pour trouver contre la mort par inanition le moyen d'un dernier répit, il se leva, les membres roués, plongea dans de l'eau froide sa tête encore en feu ; et dans le but de réfléchir de nouveau, en errant sur les terrasses qui dominent la Méditerranée, il sortit, marchant de ce pas titubant qui fait ressembler un miséreux à jeun à un homme ivre.

Il faisait une matinée semblable à celle qui, l'année précédente, avait suivi la première nuit d'amour de Jania au Roc Blanc. Au-dessus de la montagne de Gênes, le soleil élevait son disque flamboyant, faisant briller sur le vert lisse des cactus, des myrtes et des euphorbes, les millions de perles de la rosée aspirée par des légions de papillons. Loin dans le sud, la Méditerranée était du même azur que le ciel; des tartanes aux voiles orange, quelques yachts à la coque lustrée, de légères barques coiffées de blanc, en ridaient à peine le glacis ; et sur la rive orientale l'ombre naissante des villas se frangeait de tons de chrome, tandis que vers Èze et Beaulieu la réfraction de la lumière crue

3aO LES RUINES DE l'aMOUR

dans le calme des petites anses bleuissait la base des rochers et les troncs de pins parasols. Ce doux éclat du plus bel Éden de l'Europe força Le Gow à contempler au lieu de méditer :

(( mer, dit-il, et toi soleillevant, pourquoi êtesvous si beaux quand je ne puis plus vous aimer I »

Et comme, malgré lui, ses yeux s'égaraient d'admiration, de la ligne fuyante des Alpes de Ligurie aux profondeurs des coucbes cristallines de l'éther occidental, le beffroi du palais Grimaldi et les cloches de l'éghse des Pénitents Noirs commencèrent à sonner la prière de matines. Ému par cet hymne qui saluait comme le début d'une fête de printemps, Baratine écouta; et le fiel de son âme se dissipa dans un ineffable retour aux sentiments de son enfance. Il se souvint de la sereine poésie des fêtes de la chapelle au collège des Oratoriens, et s'adressant aux cloches :

(( Chants célestes qui exercez sur mon cœur votre douce puissance, que me dites-vous? demanda-t-il.

— Nous venons te consoler, te ravir au néant, » lui sembla-t-il entendre; et soudain un rayon descendit en lui qui lui fit entrevoir la possibilité de chercher un refuge provisoire chez les Pères de l'Étoile.

Sur le moment cette inspiration le ranima. Il rentra en hâte dans sa chambre, rédigea un té-

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légramme à l'adresse du supérieur de la maison, et parvint sans trop de peine à faire que son hôte se chargeât de Tenvoyer. A midi, Le Gow recevait des Pères cette réponse d'un laconisme subUme. « Venez, nous vous attendons. » Et aussitôt, comme un naufragé qui retrouve un fragment de gouvernail, sans examen préalable des difficultés matérielles qui restaient à aplanir, il se dit qu'il partirait le soir même pour l'asile dont la charité de ses premiers éducateurs lui ouvrait avec empressement la porte toute grande.

Sans argent et sans crédit, en raison de ses dettes à son hôte à qui il comptait laisser en gage ses vêtements et sa hngerie ainsi que le cadre du portrait de Jania, apporté de Burdigala, Le Gow n'avait pas le choix des moyens pour franchir les cent quatre-vingt kilomètres que compte la route de Monaco à Toulon. 11 en était réduit à tenter d'y suffire avec ses jambes seules, ce qui représentait l'effort de quarante à cinquante heures de marche, suivant les haltes. Pouvait-il se promettre qu'il en viendrait à bout? Comment, pendant ce temps, se

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nourrirait-il? L'eau des torrents et les fruits de haies sauvages, tels étaient les seuls aliments qu'il eût à espérer. En songeant à ce que l'absolu de son dénuement le forçait de subir, se voyant plus bas que jamais, en guerre avec les hommes, il éprouva un accès de fureur, comparable à celui d*anges rebelles qui, passant les frontières de l'empire d'un ciel irrévocablement perdu, traînent après eux la lourde chaîne de tous leurs espoirs trahis.

Une heure avant le coucher du soleil, ayant détaché de son cadre le portrait de Jania qu'il ne pouvait emporter et qu'il ne voulait pas abandonner à des griffes profanes, il alla le précipiter par-dessus les hautes murailles de rochers que baignent les vagues. Sous le poids d'une pierre liée à la toile, la mer s'entr'ouvrit, et il sembla à Giovanni qu'une fosse se creusait d'un coup pour le recevoir lui-même avec l'image du passé qu'il y ensevelissait. En vain la beauté du couchant l'invila-t-elle à aimer encore la nature, en vain un long et quiet crépuscule essaya-t-il de lui parler le langage d'un autre univers? Le Gow recommençait à livrer son âme au diable ; les crampes de la faim le tenaillaient déjà, d'une faim qu'il cherchait à tromper depuis une semaine.

Lorsque le jour eut tout à fait disparu, il quitta furtivement sa chambre et descendit de

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Taire aquilin de Monaco sur la route de Villefranche. Les nuages à grand panache, qui avaient contribué à la pompe du coucher de soleil, masquaient maintenant la lueur des étoiles ; un vent de nord-ouest commençait à souffler, soulevant une poussière épaisse; et tout en marchant Baratine monologuait :

(( Les ténèbres I toujours les ténèbres, autour de moi comme au dedans I Pourquoi? Pourquoi, ce soir, cette tristesse succédant à la courte espérance de ce matin I Quelle est la secrète raison de ce périodique retour d'une amertume qui annihile Teffort d'un acte courageux? Que de contradictions vicieuses dans la vie et dans la nature I Sont-elles un défaut des créatures ou l'égoïste loi d'un pouvoir surhumain? Le cœur, l'esprit, toutes nos facultés sont trop soumises à la matière. L'homme n'est qu'une brute à instincts. Qui parle de ses sentiments? Ils n'existent qu'à l'état de rêve, un rêve que tue la faim... Des besoins aussi vils qu'indispensables I Voilà de quoi est faite la vie. Et pour vivre on se dévore les uns les autres, au lieu de s'aimer, ainsi qu'a dit le Christ I »

Cette pensée du Christ lui rappela le précepte de jadis, ressassé à son esprit non convaincu par les religieux de l'Oratoire : « Quand vous serez dans le malheur, souvenez-vous qu'il n'y a que Dieu ! » Levant alors vers les

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nues un regard de douleur comme pour chercher la trace de cette préoccupation de Dieu, que la religion assure être constante à l'égard de l'homme, il ne vit qu'un ciel noir, silencieux, un horizon stagnant, sans forme, et rebaissant la tête :

(( Il n'y a pas de Dieu ! » blasphéma-t-il.

Et l'âpre désert de son âme se fit encore plus désolé, plus ténébreux, désespéré à l'infini...

Le lendemain soir, vers six heures, le tronçon de route qui côtoie le golfe de Fréjus, au sud du village de Saint-Raphaël, s'allongeait indéfiniment sous les pas ralentis du voyageur. En marche depuis vingt heures sans s'être presque arrêté, il n'était pas encore à mi-chemin du but et il commençait à s'avouer impossible qu'il persistât à vouloir terminer ce trajet, sans calmer la détresse croissante de son estomac. Pendant la matinée le ciel se trouvant couvert, la fatigue avait été supportable. Mais, l'après-midi, le soleil ayant percé les nuages et dardé sur la côte ses feux les plus ardents, Baratine incommodé par la poussière et la chaleur avait, à plusieurs reprises, bu l'eau de quelques sources ; et cet apaisement de sa soif avait avivé l'agrippante sensation de la faim. Maintenant, seul sur un chemin bordant à

perte de vue une grève rocheuse, il sentait de temps à autre ses jambes flageoler sous de brusques tiraillements d'entrailles et sa vue s'obscurcir d'éblouissements passagers. L'espace encore d'un kilomètre, il se raidit contre ces morsures répétées de la faim ; puis il fut forcé de s'arrêter, de se coucher à l'ombre d'un talus, car ses membres s'amollissaient sous l'eflet d'une exténuation insurmontable.

« Que faire? )) se dit-il. « Attendre le secours d'un passant? Comment oserai-je lui exphquer mon état, lui demander... » et cette pensée soudaine que, pour pouvoir continuer sa route, il fallait absolument qu'il mendiât le révolta tellement qu'il retrouva la force de marcher quelques centaines de mètres. Sapant les vains principes de sa fierté, l'instinct de la conservation eut le temps de faire filtrer son avis dans la conscience du malheureux :

« Tu n'as pas voulu mourir, après ta ruine ? » lui criait cet instinct. « Eh bien, vis I mais résigne-toi donc à faire ce qui est indispensable pour vivre. »

De nouveau il s'arrêta.

Le chemin présentait un tournant masqué par un petit tertre. Péniblement Baratine en gravit le sommet pour interroger l'horizon.

Dans un rayon de huit cents à mille mètres quelques toits de fermes se montraient. Vers le

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nord, au bout de la route montant en ligne droite, pointaient les premières maisons du village de Saint-Raphaël, et, plus loin, contre le flanc d'une colline de TEsterel, le clocher de la cathédrale de Fréjus. Le piéton n'aspirait plus qu'à une chose : atteindre une des habitations en vue ou le village même. Mais il fallait encore marcher une demi-heure; c'était beaucoup pour sa faiblesse, trop sans doute, car au bout de dix minutes il fut obligé de s'asseoir. Il avait fini par observer que, chaque fois qu'il s'arrêtait, la reprise du mouvement redoublait son inanition et lui causait des menaces de plus en plus vives de syncope. Depuis un moment il restait immobile, lorsqu'il entendit derrière lui des sons de clochettes, accompagnés d'aboiements. Il se retourna doucement. D'un bouquet de bois, de l'autre côté de la route, débouchait dans une lande un petit troupeau de moutons. Un coup de sifflet, un cri rappelant le chien, indiquèrent à Baratine la présence du berger qui ne tarda pas à paraître derrière ses ouailles. La vue de cet humble paysan, coiffé d'un feutre rond, vêtu d'une blouse noire sur laquelle tranchait le blanc d'une besace, et regardant la mer, les mains appuyées sur un bâton, fit aussitôt penser à Le Gow qu'il pourrait en obtenir un peu de lait ou un morceau de pain. Il se leva donc, entra dans la lande où

s'étaient tranquillement réparties sous Tœil du chien les bêtes paissantes, et marcha vers le berger. Celui-ci considéra d'un œil surpris, inquiet presque, cet inconnu de fière mine sous son habit poudreux, dont le regard profondément sombre avait quelque chose de supphant.

Dans sa défiance de campagnard, croyant peutêtre avoir affaire à un vagabond, le pasteur se mit en devoir de se ranger pour laisser passer Baratine à distance. En voyant s'éloigner à dessein l'être en qui il venait de placer une décisive espérance d'aide, malgré l'humiliation qu'il y avait pour lui à recevoir l'aumône d'un autre pauvre, Le Gow sentit sa tête et son cœur lui manquer à la fois. Pris de vertige, il tendit les bras dans le vide vers le berger ahuri qui crut que le passant lui demandait son chemin ; et tandis que de ses lèvres tremblantes s'échappaient à peine distincts ces mots sinistres : « Un peu de pain!... j'ai faimi... » il tomba lourdement, enfin terrassé par la misère qui dans la mêlée formidable de la vie passionnelle de Don Juan gagnait sur lui, après un duel de plusieurs mois, la première manche.

A l'occident, dans le calme ironique des horizons bleus, le soleil descendait somptueux, magnifique, témoin indifférent des souffrances

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de l'être à qui il dispense la vie, et contempteur superbe des misérables violations de la loi naturelle, qui ne cessent de déchirer à la surface Técorce du point infime qu'est notre univers dans l'infini I

Au même instant, l'étoile du prince Baratine suspendait momentanément son cours.

Naguère encore, nul astre plus resplendissant n'avait entamé au firmament du génie humain son cours magnifiquement régulier et libre. Depuis nombre de générations, il n'était pas né d'être comblé de plus de dons. Des heures fatales avaient sonné, et l'astre était devenu une sorte de feu vagabond, roulant sans but, sans forme, se dévorant lui-même : monstre chassé loin des autres constellations pures, horreur encore lumineuse sur le point de s'éteindre au néant.

Soudain, à travers cette course déréglée, un choc formidable se produisait, désagrégeant les scories lépreuses qui étouffaient l'astre et le forçant à revenir vers la région de lumière d'où il était dévié. Qu'allait-il devenir?

Ce sera le sujet du roman précurseur : la dernière Épopée !

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