‹ Le nouveau Don JuanChapitre 8 sur 10 · LE CALVAIRE DE L'AMANTE · texte numérisé non relu

LE CALVAIRE DE L'AMANTE

Ce ne fut point sans avoir à surmonter à chaque pas des envies de défaillance que Baratine se décida à franchir la porte de Thôtel Fano et celle du cabinet du baron Cuthbert. Déjà l'obsédait et l'opprimait le cauchemar de la lutte à soutenir contre les créanciers d'Olympe Fano, devenus les siens, pour leur arracher de quoi assurer sa vie matérielle pendant les quelques mois que devait durer Tagonie de Jania.

« La rumeur publique, » demanda Cuthbert Fano après avoir, sans se lever de son fauteuil, mollement tendu la main à son visiteur, « vous

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a-t-elle appris intégralement les faits auxquels se rapporte mon télégramme? »

Bien plus affecté que ne Tétait dans le sévère apparat de son deuil le banquier lui-même, le prince se borna à répondre par un signe qui pouvait passer pour aiBrmatif.

« En ce cas, » poursuivit le baron Cuthbert, « permettez-moi d'omettre Tinutile exposition des causes de la mort de mon malheureux frère, pour ne m'occuper, en ce qui vous concerne, que de ses conséquences. Daignez, au préalable, répondre à certaines questions qu'il est indispensable que je vous pose pour bien éclairer la situation», ajouta-t-il, en faisant de la main, par un geste d addition, le signe d'aplanir des difficultés.

Dès ce début aussi sec qu'un discours d'usurier, Baratine devina, sans se l'expliquer autrement, qu'il se trouvait en présence d'un ennemi, d'un créancier, le plus féroce 6t le plus hypocrite des tigres, qui se disposait à jouer avec lui comme avec une proie agonisante ; et, tout d'adord, tandis que le banquier avant de reprendre la parole coîlationnait les pièces d'un dossier, il n'éprouva que de la peur à observer cette physionomie qui, malgré certains points de ressemblance fort précis, n'était que l'abominable antithèse de celle de feu Olympe.

Au-dessus d'une large cravate blanche qui

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engonçait son cou dans la raideur de ses tours, comme celle que porta Berlin l'aîné lorsqu'il posa devant Ingres dans la pleine gravité de son bel égoïsme de bourgeois repu, la tête de Cuthbert Fano au visage entièrement rasé, aux cheveux plats, encore noirs, faisait songer à la mine jésuitique d'un évêque se moquant in petto de la foule idiote qu'il bénit. Sa bouche aux coins durement rabattus, aux lèvres minces, fendues comme par un coup de sabre, donnait le principal indice de la sécheresse de son cœur en même temps que de l'étroitesse relative de son esprit d'homme d'affaires, plus retors qu'inventif. Au regard de ses yeux sans mobilité, froids comme des reflets de métal blanc, il joignait des gestes courts, un discours sobre mais tranchant, prononcé d'une voix grinçante qui rappelait le timbre de crécelle des commissaires-priseurs du Mont-de-Piélé. En analysant de pareils traits, le docleur Toulouse aurait eu de la peine à déterminer quel genre de passion pouvait bien agiter le dedans de cet être amorphe. Aucune autre n'y régnait, bien qu'il fît tout au monde pour s'en défendre et le cacher, que celle de l'argent, non, il est vrai, pour les jouissances matérielles que l'argent procure, mais pour l'écrasant pouvoir occulte, pour la suprématie sans seconde qu'il donne, en notre temps plus que jamais, à ceux qui ont su s'ini-

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lier aux mystères complexes de sa circulation. Gomme banquier, l'envergure de Cuthbert Fano était suffisante pour qu'il représentât assez exactement le type de ces malandrins du haut négoce, aussi indulgents au vol commercial que durs à la probité maladroite, et pardessus tout déplorablement enclins à ne pas plus se connaître de patrie que n'en a l'argent : tels les Rothschild, les Bleichrœder, les Gould, les Hirsch et autres internationalistes de la finance, autrement redoutables que ceux du prolétariat.

Dans les afiaires nouvelles de son frère, il avait, en sous-main, servi la cause d'une société de l'Afrique anglaise, rivale, et provoqué une baisse des actions de la Compagnie française. La découverte de ces manœuvres avait été l'unique cause du suicide d'Olympe Fano, entraînant par un effet de panique la débâcle finale. Le fond de l'affaire restait excellent, soit pour être repris, soit pour être passé aux Anglais moyennant indemnité. A cette canaillerie froidement combinée, Cuthbert Fano avait joint le désir de ruiner le prince Baratine dont il était jaloux, comme le serpent peut l'être du lion. Entre eux deux étaient creusés des abîmes à la fois de race, de caractère, d'aptitudes, d'aspirations. L'un figurait le gentilhomme d'épée, fils de conquérants, à tempérament de conque-

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rant lui-même, aimé des femmes et des Dieux — bien que châtié par ces derniers sans doute jaloux des premières — le type du héros de tous les temps, aux instincts généreux, rempli d'audace et de franchise, mais trop peu capable, en raison même de sa grandeur native, de s'intéresser à l'important côté guenille de sa propre vie. L'autre appartenait à cette étrange et rare classe d'arachnides ou reptiles humains, ténébreux tortionnaires des masses sans esprit et des individuaUtés exclusivement pensantes, sortis on ne sait comment des couches de certaines révolutions, et qu'une juste loi morale de répartition oblige inversement à tout acheter, même l'affection de leurs proches. Tous deux étaient bien de leur époque par leur tendance commune à dominer autrui ou plutôt à s'affranchir de tout contact intime avec les êtres inférieurs. Le hasard avait égaré le lion dans la brousse du serpent. Il ne pouvait manquer d'y avoir entre eux un duel épique.

« Ne possédez-vous pas », interrogea le banquier, de sa voix la moins grinçante, dès qu'il eut fini de ranger ses paperasses, « d'autres valeurs mobilières que celles que vous confiâtes à mon frère, pour qu'il les réalisât en actions de sa Compagnie Africaine?

— Voici ces actions 1 » dit aussitôt le prince en se levant et venant déposer sur le bureau du

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financier une liasse de titres. « Elles constituaient toute ma fortune.

— Hé 1 )) fit Cuthbert Fano d'un air bonhomme, « elles valent encore quelque chose. On continue de les négocier en Bourse, à un cours minime, il est vrai, mais qui n'est pas insignifiant, car il faut que vous sachiez que j'ai pris l'engagement de rembourser au pair, dans un temps donné, le capital de ces actions à tous les porteurs, ce qui a, tout de suite, rétabli sur la place et à l'étranger mon crédit personnel fortement ébranlé par l'accident arrivé à mon pauvre frère. Oui », poursuivit Fano dont les paroles donnèrent d'abord à Baratine le fol espoir qu'il n'avait fait qu'un mauvais rêve, « l'affaire est bien simple. Je suis l'héritier légal de mon frère. Eh bien, je prends à mon compte toutes les charges de sa succession. Les créanciers, que j'ai promis de désintéresser intégralement, se désistent de toute poursuite judiciaire. La mémoire d'Olympe Fano échappe ainsi au déshonneur d'une faillite posthume.

— Mais alors, je ne suis plus ruiné? interrompit anxieusement Baratine.

— Pardon I je n'ai pas terminé mon explication )), riposta froidement le banquier. « Vous étiez l'associé de mon frère. Vous avez pendant longtemps participé largement à ses bénéfices. Ma générosité ne va pas jusqu'à rendre l'argent

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de ceux qui en ont perdu par leur faute. Vous ne vous attendez pas à rien recevoir de moi, je suppose ? )) Et tandis que cette observation qui remettait les choses au point redoublait Tatterrement du prince :

« En répondant des pertes causées aux actionnaires en général, continua Fano, je m'institue le liquidateur de la Compagnie Africaine dont j'ai mandat de poursuivre les débiteurs pour le compte des créanciers auxquels je me trouve substitué.

— Quels sont donc ces débiteurs? demanda Baratine.

— Mais les personnes qui dirigeaient nominalement sinon en fait les affaires de la Compagnie, c'estrà-dire mon frère et vous. Tous vos biens à vous deux doivent, après inventaire et saisie-gagerie, être portés au bilan de la liquidation pour en grossir Factif. S'il y a un excédent de cet actif sur le passif, il sera, au terme de la liquidation, partagé au prorata des capitaux que vous aviez mis dans Taffaire. Voilà pourquoi je vous ai demandé si vous ne possédez rien autre chose que votre part d'actions, si dans aucune banque d'ici ou d'ailleurs vous n'avez de dépôt d'argent ou de titres, ce qu'il serait peu honnête de nous cacher, bien que vous en ayez le droit, » ajouta Fano en poussant un soupir de regret.

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(( Il ne me reste rien, dit Baratine. J'en donne ma parole.

— Ah I » fit Fano avec un imperceptible haussement d'épaules, qui témoignait de son dédain pour un adversaire aussi scrupuleux, a Et, reprit-il sur un ton incisif, votre mobilier artistique du Pavillon Blanc, dont tout le monde parle sans l'avoir vu et qui est, dit-on, d'une richesse rare, vous ne sauriez, je pense, en distraire la valeur du compte de liquidation? »

A cette juste mais cruelle observation. Baratine qui avait tous les nobles préjugés de l'honnêteté ne fit que baisser la tête.

« Tout ce que possédait mon frère en fait de valeurs d'art, depuis son musée de peinture jusqu'à ses moindres bibelots et ses bijoux de famille, est déjà saisi et mis sous scellés. On ne peut faire de différence entre vous et lui. Dans quelques jours, veuillez donc vous attendre à ce qu'un huissier instrumente chez vous absolument comme chez moi I »

Et chacun de ces horribles mots était pour Baratine comme un coup de poignard qui lui fouillait les entrailles.

(( Simple formalité, d'ailleurs, » poursuivit tranquillement Cuthbert Fano. « Mon intention n'est pas de vous dépouiller de vos meubles.

Ils vous resteront peut-être. Mais, ça n'est pas certain.

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— Enfin, )) dit le prince qui mesurait maintenant la profondeur du précipice dans lequel il se sentait tomber suivant la même règle de progression géométrique que celle de la chute des corps, c'est-à-dire de plus en plus vite à mesure qu'il se rapprochait du fond, <( si, après la vente des biens de votre frère et de ma modeste part, le passif n'est pas couvert, qui restera responsable du déficit?

— Vous, vous seul, répondit Fano. Moralement du moins. Mais que vous importe puisque c'est moi qui le comblerai?

— Il m'importe beaucoup, au contraire, dit le prince debout, car je ne veux rien vous devoir. Je ne pourrais pas supporter l'idée de rester votre débiteur insolvable.

— Avec quoi me paierez-vous donc? dit insolemment Fano qui croyait avoir écrasé Baratine et qui commençait à soupçonner que celui-ci avait menti en affirmant son dénuement absolu.

— Je verrai, répondit le prince. Mais, d'ores et déjà, d'après les calculs que vous n'êtes pas homme à avoir négligé de faire en vous instituant d'avance le syndic du règlement de comptes de la Compagnie Africaine, y aura-t-il équilibre entre le doit et l'avoir?

— Je ne le pense pas.

— De combien prévoyez-vous que sera le déficit?

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— D'une centaine de mille francs, au moins.

— Que je vous devrai?

— Oui, que vous me devrez!

— Eh bien, en attendant que je les paye, pour assurer votre créance, vous prendrez un jugement, » acheva Baratine.

(( Cent mille francs 1 je devrai cent mille francs! » répéta-t-il à voix basse. Et il laissa là, sans le saluer, le baron Guthbert tout surpris, tout défiant de s'apercevoir que le prince n'était point si ignorant des questions de droit commercial en matière de liquidation judiciaire.

(( Bah! c'est un garçon probe qui ne me jouera aucun mauvais tour. 11 ne me fera pas tort d'un centime, » réfléchit le ploutocrate.

Cependant, Baratine secoué, ballotté en tous sens par cet entretien comme par une tempête, était sorti plus mort que vif de chez le banquier. Son visage qui, à force d'être pâle, était devenu couleur de cendre, le faisait ressembler à un condamné à l'échafaud, que l'on ramène du tribunal à sa prison, après la sentence; et certaines phrases de Fano, redites à sa mémoire, l'emplissaient du bourdonnement asphyxiant de leur écho sarcastique, comme si sa tête se fût trouvée maintenue par des rémores au fond de l'eau. Déjà il tremblait en pensant que l'intimité de sa demeure allait être violée par les recors ; et à la terreur qu'il éprouvait de

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ce sinistre, après lequel, tout ce qui lui restait étant vendu, il se trouverait, avec Jania malade, chassé du Pavillon Blanc, venait se joindre le souci lancinant de sa dette perpétuelle à Cuthbert Fano.

« A partir d'aujourd'hui, réfléchit-il, le pain que je mange n'est plus à moi. Non seulement, je me vois rejeté sans ressources dans ce monde cruel que j'ai fui et où l'on est forcé de s'entr'égorger pour vivre, mais encore je devrai. Où que j'aille, quoi que je fasse, je serai à la merci de mon créancier I Gomment, partant de rien, m'acquitterai-je de cent mille francs .►^ Quel chiflrel II me semble que c'est cent millions que je doisi »

Et son orgueil humilié lui exagérait cette torture de la dette, tant il tenait encore pardessus tout à l'honneur de son nom, sans l'ombre d'une tache, et à la considération de ce même monde qu'il méprisait, à part lui, si absolument.

« Mais aussi, que coupable et que sotte avait été son imprévoyance! Comment avait-il pu négliger si longtemps le côté efibrt, le côté travail des afiaires dont la fausse quiétude d'un bonheur amollissant ne lui avait fait voir que le bénéfice facile? Pourquoi cette paresse et celte ignorance auxquelles Olympe Fano ne l'avait pas arraché à temps ? La maladie de Ja-

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nia, fatalité I il n*en était pas responsable. Mais de la perte de sa fortune la faute était imputable à lui seul. Aurait-il jamais dû placer toutes ses chances sur un enjeu unique ? Hélas 1 Tamour et Timpérieux désir de l'opulence prompte qui en est aujourd'hui l'âme lui avaient, pendant un temps, enlevé tout bon sens, c'était irréparable I »

Et les pointes des premiers remords s'avançaient menaçantes, prêtes à mettre en lambeaux son cœur déjà déchiré par tant d'autres souffrances.

A partir de ce jour, Baratine entama le Chemin de Croix que la procédure des tribunaux de commerce fait suivre aux victimes innocentes des caprices de la fortune, aussi bien qu'aux banqueroutiers. Eclairée d'intuition sur la catastrophe, Jania allait en cette même voie de douleur donner la main à Giovanni. Mais pour elle, c'était le commencement de la fin.

D'abord, à côté du supplice moral, surgirent brusquement les privations. Les serviteurs fu-

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rent licenciés. Seule fut gardée la camériste de Jania. Toutes les superfluités du confort disparurent. Les fleurs qui égayaient la chambre de la malade ne se renouvelèrent plus ; et, peu à peu, les autres pièces délaissées perdirent l'aspect de bien-être qui en rendait le séjour si attrayant. Ce passage sans transition de la vie opulente et facile à la vie étroitement parcimonieuse fut pour des êtres tels que Giovanni et Jania l'équivalent du passage de la médiocrité à l'état de misère absolue pour des gens du peuple. De mille riens, naquirent pour eux des souffrances imprévues. Cependant le mal de Jania ne parut pas immédiatement s'en aggraver davantage.

Deux jours après l'entretien de Le Gow avec Cuthbert, le Pavillon Blanc reçut la visite du propre huissier de la banque Fano. L'épreuve ne fut pas aussi odieuse qu'on l'attendait. Au lieu du traditionnel monstre noir qu'il se figurait devoir brutalement inventorier à vil prix les belles choses du Pavillon, Baratine vit venir seul un petit homme d'aspect nullement antipathique, humble à courber l'échiné, poli a se confondre en excuses, qui, à peine introduit dans la maison, se récria familièrement sur la beauté «du meuble», poussa des exclamations admiratives de tons différents devant telle toile de Fantin-Latour, tel marbre de Rodin, telle

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boiserie de Dampt, tel bibelot de Carabin, et finit par dire :

« Monsieur, tout cela bien vendu donnerait plus de cent mille francs, et ça en vaut au moins le double. Quel dommage que nous ne soyons pas à Paris. Le boni de cette vente vous referait une fortune.

— Mais », observa Baratine pour qui ces paroles prononcées avec le sincère accent de regret d'un expert ès-arts épris de son métier furent le premier baume qu'il goûtât depuis ses malheurs, a quelle que soit la valeur de ces objets, ils ne m'appartiennent plus!

— Il ne tient qu'à vous de les sauver. Déclarez donc — et les témoignages à l'appui ne vous feront pas défaut — qu'une partie de ces meubles, la moitié ou au moins le tiers, appartient à Madame.

— Ce n'est pas possible loyalement.

— Sans doute, mais ce serait de bonne guerre vis-à-vis d'un vautour tel que le baron Fano, qui va faire disperser aux enchères l'incomparable collection de son aîné. Cela me révolte, car il pourrait la conserver et payer quand même. Si j'obéis à des ordres, dans le fond je ne saurais m'associer à des actes de vandalisme ; je fais ce que je peux pour les empêcher. C'est ainsi que j'entends les devoirs de ma charge.

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— Vou» m'en donnez la plus haute idée, monsieur, » dit alors Baratine en serrant la main de l'huissier, ce dont celui-ci resta si ému qu'il en omit uneloule d'objets dans son inventaire.

Par un suprême sentiment de délicatesse, cet officier de justice ne voulut point pénétrer dans la chambre de Jania, disant que là tout appartenait de droit à la jeune femme et devait lui rester. L'attitude de ce brave homme eut pour résultat surprenant de dissiper le préjudiciable abattement qu'aucun réconfort n'avait pu jusque là faire surmonter à Baratine. En se rendant compte, d'après l'avis même de l'huissier, que le mobilier du Pavillon lui constituait une importante réserve, le prince reprit assez de courage pour entrer lui-même en lice sur le terrain de la liquidation, en vue de sauver du naufrage de précieux débris. Fort de l'optimisme de l'officier ministériel qui lui promettait plus que sa neutralité, espérant qu'il pourrait ne pas ainsi tout perdre après s'être acquitté jusqu'au dernier centime, il sentit se réveiller ses instincts combatifs et décida de ne pas se laisser dévorer par le vautour sans lui tenir tête. Lorsque, dans cette minute d'excitation, il eut fait part à Jania de son dernier espoir et de ses chances, celle-ci, sortant un peu du coma où l'avait plongée sa dernière secousse, lui passa

les bras autour du cou et lui murmura ces paroles qui prouvaient combien elle espérait encore, elle aussi : « Que je guérisse et je gagnerai vite plus que tu n'as perdu I »

C'est alors que, appuyé sur ses dernières munitions, Baratine entreprit une double lutte héroïque : d'une part, contre l'opiniâtre inimitié de Cuthbert Fano, auteur déguisé de sa ruine; de l'autre, contre le siège de la mort qui creusait autour du corps émacié de Jania sa dernière mine. Malheureusement, dans cette défense désespérée, aucune victoire n'était plus possible.

Pour hâter la liquidation et lui faire produire le maximum, Baratine dut, de concert avec l'huissier, s'occuper de la vente directe des collections d'Olympe Fano. Cela l'obligea à une foule de démarches pénibles dans lesquelles le soutint la fièvre du but à atteindre : d'abord ne rien devoir, ensuite se constituer un pécule. Mais, en dépit des plus grands efforts, cette vente qui, à Paris ou à Londres, menée par d'habiles commissaires-priseurs, eût produit des millions, ne donna à Burdigala même qu'un résultat médiocre, déclaré par Cuthbert Fano inférieur de plusieurs centaines de mille francs au chiffre qu'il eût fallu atteindre pour couvrir le passif. Cette première défaite exigea dès lors ce que Le Gow redoutait le plus : la mise aux

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enchères, dans la huitaine, des biens immeubles de feu Olympe, y compris le Pavillon Blanc.

a Quel délai aurai-je pour m'en aller? demanda-t-il à Guthbert, après s'être efforcé d'apitoyer le tigre sur l'état désespéré de Jania.

— Vous vous entendrez avec l'acheteur. Cela ne me regarde pas, » repartit le banquier, sans faire l'aumône d'un souvenir bienveillant à la femme qu'il avait tant admirée jadis. Cette dureté souffla un instant au prince l'envie d'étrangler son bourreau; mais son irritation n'eut d'autre effet que d'énerver davantage ce qui lui restait d'énergie.

Moins heureux qu'avec l'huissier. Baratine, jusqu'au jour des enchères, dut subir au Pavillon les allées et venues d'une foule de chalands. Ce fut là son supplice le plus odieux, celui qui aida le mieux la mort à se rapprocher du lit d'où Jania apeurée ne bougeait plus.

Pendant plusieurs jours, la malheureuse vit entrer dans sa chambre des inconnus qui la saluaient à peine et la regardaient avec curiosité tout en cognant les murs de leurs poings ou de leurs cannes pour en vérifier la solidité, dérangeant les meubles pour toucher les lambris, soulevant le tapis pour voir l'état du parquet. Enfin ce passage des Huns cessa. Au jour de la criée, fixé par le tribunal, le Pavillon fut acheté par un homme de paille de Cuthbert

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Fano. En hâte, tandis que Jania, s'attendant d'un moment à l'autre à être mise hors de sa chambre — elle ne savait où — était livrée aux affres d'un être qui se noie, Giovanni courut chez l'acheteur, prêt à se traîner aux genoux du maraud pour obtenir un délai d'exode.

« Il faut que le Pavillon soit vide le premier mai », dit l'homme, qui ne faisait que répéter des instructions reçues.

Le premier mai? On était à la fin de février. Cela faisait deux mois. Baratine eut l'horrible force de penser que c'était suffisant. Après ce qu'elle venait de subir, Jania n'arriverait pas vivante à cette date.

(( Nous avons jusqu'à la fin de l'année, mentit Giovanni en rentrant.

— Ohl je serai morte avant I » dit d'une voix faible la malade, à qui l'assurance de se voir désormais épargner l'introduction d'étrangers chez elle procura néanmoins un peu de sommeil.

Depuis huit jours Jania n'avait pas dormi une heure. Sa faiblesse était telle qu'elle ne pouvait plus remuer. Elle avait maintenant la conscience nette de l'impossibilité de sa guérison; mais la vie lui était tellement à charge qu'elle ne protestait pas. Dans sa résignation elle ne répétait plus que ces paroles : « Dormir I oh! je voudrais dormir I J'ai tant besoin de

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repos I )) Et au milieu des soucis de plus en plus aigus qui Tinves tissaient, paralysant son restant de forces, Giovanni trouvait le moyen, par des mots d'espoirs que lui suggérait la plus subtile flamme de son génie d'amour, de combattre le renoncement à tout de la malade.

Cependant la tempête déchaînée par le destin n'avait pas fini de rouler par-dessus la tête des naufragés ses cataractes meurtrières. Après la vente des immeubles, le passif se trouva réduit à moins de cent mille francs. En sa qualité de créancier unique de la liquidation, Cuthbert Fano aurait pu faire l'abandon de cette somme que couvrait d'ailleurs le bénéfice de sa criminelle opération. Il y paraissait disposé, mais à la condition que le débiteur implorerait lui-même cette grâce. Si de cette capitulation eût résulté le salut certain de Jania, Baratine aurait spontanément sacrifié sa dignité à la vie de sa maîtresse; mais c'en était fait de celle-ci ; la fin n'était plus qu'une question de semaines. Tout bien pesé, le prince refusa de s'humilier. Ainsi donna-t-il le signal du dernier acte de ce drame de la déconfiture, dont l'-expression d'horreur équivaut chez les modernes à celle qu'inventèrent les tragiques anciens pour peindre les malheurs ou d'Oreste ou d'OEdipe.

A la requête de Fano, la vente publique des objets saisis au Pavillon Blanc fut ordonnée ; et.

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pour des raisons spéciales invoquées par le banquier, il fut décidé qu'au lieu de se faire à r Hôtel des Ventes de Burdigala, elle aurait lieu sur place. Donc, grâce au bas esprit de vengeance d'un homme d'argent, ce site du Roc Blanc, poétique autel d'où, chaque jour, s'élevaient, portés par la brise vers la splendeur du ciel, à la fois le chant de la mer et les douces hymnes de la fécondité terrestre, cet asile d'un des plus beaux, des plus purs amours qui se fussent jamais vus depuis que le monde existe, allait devenir le théâtre d'une de ces immondes scènes imaginées par l'iniquité du droit pour témoigner que, au contraire des loups, les hommes se plaisent par-dessus tout à se dévorer entre eux, de par leurs lois mêmes*

De grand matin, au jour dit, le fameux huissier, fort marri, l'oreille basse, maudissant plus que jamais les nécessités de son état, vint faire poser une estrade à côté du perron du Pavillon Blanc, que souillaient déjà, depuis quelques jours, de grandes affiches Ke de vin annonçant la vente. Des acolytes le suivaient, pauvres hères pris dans la lie des ouvriers déménageurs, qu'il rudoyait comme des bêtes et que, comme les esclaves éthiopiens après le baiser de Cléopâtre, il eût volontiers mis à mort pour avoir souffert que leurs vilaines mains touchassent l'or des cadres et le poli des marbres.

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Vers midi, tandis que prenait fin à Tintérieur de la maison la sinistre opération du décrochement, une foule assez nombreuse d'acheteurs et de curieux moutonnait, impatiente, dans le jardin et tout autour des murs du Pavillon. Jusque là Baratine s'était abstenu de prévenir Jania de cette invasion. Résigné d'avance à l'injure et au supplice, sa dernière préoccupation était que la vente couvrît le solde du passif, pour qu'il se trouvât délivré vis-à-vis deCuthbert Fano du servage de la dette. Autrement, il se figurait que, renfermée dans sa chambre où personne ne devait pénétrer, Jania ne se douterait point de ce qui se passerait au dehors. Mais il avait compté sans la discourtoise et inconsciente indiscrétion de la plèbe des acheteurs réunis là comme pour une émeute, prêts à brailler de tous leurs poumons les surenchères et à faire, en un mot, beaucoup de bruit. A la première vacation — il devait y en avoir trois — régna un calme relatif. A la seconde, devant l'apparition de certains bibelots qui étaient des trouvailles d'art et de goût, la convoitise des connaisseurs, éveillée par la voix de l'huissier et des experts qui donnaient à leurs réclames toute la pompe possible, s'échauffa ; et bientôt ce furent des trépignements, des bousculades, des coups de poings sur les tables, des aboiements de dogues à la curée,

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bref un hourvari pire que celui de la Bourse. Baratine, bien que l'abandon forcé de ces choses qu'il aimait tant lui fût un crève-cœur, ne voyait pas d'un œil trop courroucé la vivacité de ces gestes et de ces cris qui, joints aux fréquents clignements d'yeux de l'huissier maintenant emballé, ivre de ses fonctions, lui démontraient le succès de la vente et lui promettaient, au bout, sa libération. Mais l'écho d'un tel tumulte n'avait pas tardé à parvenir aux oreilles de Jania, provoquant chez la malade une crise d'hallucination. Il fallut bien pour la rassurer lui avouer ce qui se passait, lui donner même à ce sujet des explications qu'elle réclama aussi fermement qu'elle le put. Lorsqu'ainsi elle se fut rendu compte que ce bruit sourd de foule humaine, dominé par des cris perçants, marquait la dislocation du cadre de poésie unique, composé pour elle et pour son amour avec le génie de l'amour même, elle fut saisie d'une révolte contre la férocité du sort qui empoisonnait d'une suprême amertume le peu de jours qui lui restaient à souffrir; et ce dernier martyre lui fit pousser des cris rauques qui se changèrent peu à peu en gémissements longs et profonds, s'étouffant progressivement comme ceux d'un animal qu'on vivisecte. Dans cet effondrement de la matière intime qui avait fait partie intégrante de sa vie, elle crut voir le

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châtiment de son défaut de piété filiale et Timminence de sa propre fin. Aussi, aucune des protestations de son amant contre l'exagération de son esprit frappé ne la calmèrent. Avant la nuit, elle manqua plusieurs fois d'être emportée par ses convulsions ou suffoquée par les sanglots dont sa gorge corrodée ne pouvait plus laisser s'exhaler l'éclat.

Enfin les bruits infâmes s'éteignirent. L'adjudication des derniers articles se fit à la lueur des bougies sous une pluie de grésil, qui donna à la fin de la dernière vacation la lugubre apparence d'une exécution clandestine ; et Giovanni fut obligé de s'arracher au chevet de la mourante pour recevoir l'huissier qui avait à l'informer du résultat des enchères. La somme réalisée dépassait de cent et quelques francs le chiffre du passif. Afin d'y atteindre, le bon huissier s'était adjugé à lui-même pour cinq mille francs de mobilier. Baratine avait l'honneur sauf; il était affranchi de l'hydre de la dette. Mais quelle désolation au Pavillon Blanc ! Quelques lampes à pétrole, remplaçant la lumière électrique, projetaient l'ombre opaque de leurs abat-jour sur les tentures trouées et lacérées par l'arrachement des clous. Ça et là, quelques statuettes, des livres, des gravures gisaient sur les parquets souillés de boue. On eût dit qu'une légion d'iconoclastes s'était li-

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vrée à ses pires fureurs en ce sanctuaîre plein des images adoucissantes delà religion d'amour. A l'agitation de la journée avait succédé brusquement le plus affreux des silences, celui du champ de bataille où l'on sent qu'agonisent un reste de blessés ; et rien n'accablait Baratine de plus d'ironies que ce contraste entre l'aspect de place publique qu'avait offert, en plein jour, l'entour du Pavillon Blanc, et le désert qu'y avait soudain ramené la nuit.

Naguère, il avait voulu s'affranchir de toute solidarité avec les hommes. Et voilà qu'il s'était vu contraint de frayer avec la tourbe, la partie infernale de cette humanité, objet de son mépris I Se jugeant plus fort que les autres, il avait cru enchaîner pour jamais dans la coupable oisiveté d'un confort hyperbolique ce que Dieu a fait de plus insaisissable, le bonheur. Et il s'était trompé 1 En renonçant au travail, seul facteur légitime des joies humaines, il avait agi en fou, en ignorant, en sophiste qui n'a pas su comprendre que la loi de vivre est faite de désirs successifs, qu'un premier but atteint oblige à lutter pour un autre, et ainsi de suite, sans repos, jusqu'à la vieillesse impotente ou jusqu'à la mort I En ce moment, il venait bien de lutter, mais pour des buts secondaires, sans résultat profond, et avec des armes que son insouciance d'auparavant avait rouillées, ren-

dant ainsi la partie inégale. Désormais, il ne comptait plus que parmi les vaincus de la vie, et les vaincus qui ne se relèvent pas I Et tout en faisant réapparaître à ses yeux troublés la voie de vérité éclatante et glorieuse qu'il aurait dû suivre, sa raison lui criait, impitoyable : « Ton bonheur, passé éphémère, a sombré dans un présent terrible 1 Une jeunesse gaspillée, une âme usée et avilie, l'avenir sans issue, voilà les fruits de ton amour heureux I »

Après cette déroute à laquelle avaient moralement contribué : d'une part l'égoïsme de la passion, de l'autre le dédain des règles d'économie individuelle. Baratine se trouva plongé dans cet enfer que la langue du peuple, plus expressive que celle des poètes, définit par la légende : « N'avoir pas le sou I »

Etre sans argent est en efiet dans l'état social actuel le dernier mot de l'infortune ; c'est pour cela que l'on est si âpre à la conquête de l'argent ; on craint de n'en avoir jamais assez. 11 n'est pas de tortures morales équivalentes ou comparables à celles qu'inflige le manque d'ar-

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gent ; il vaut mieux mourir que les supporter ; le suicide est juste pour ceux qui en souffrent. La mort est au moins une solution, tandis que la misère est une perpétuelle agonie.

A part ce qu'il y avait d'intact dans la chambre de Jania — certains bijoux et des bibelots auxquels il n'aurait jamais osé toucher — il ne restait plus à Le Gow, en fait d'objets de valeur marchande, que quelques boiseries et des étoffes épargnées par l'accession des enchères au chiffre voulu. Et avec cela il fallait vivre, continuer de donner à la malade des soins toujours coûteux! Lorsque, après l'écrasante fatigue renforcée des émotions diverses que lui avait causées la journée de la vente, Baratine pesamment endormi quelques heures s'éveilla le lendemain dans sa chambre dénudée, il éprouva une sensation analogue à celle d'un prisonnier de la Grande- Roquette, qui, gracié la veille de la peine capitale, se souvient qu'il n'en reste pas moins condamné à la peine du hard labour. Il n'était pas, lui semblait-il, de situation plus effroyablement inextricable que la sienne, car si, d'un côté, il pouvait trouver une solution à la question : que faire? que devenir? s'il se sentait encore une valeur, une faculté quelconque susceptible d'être exploitée pour qu'il en vive, de l'autre, avant de prendre une décision, il était forcé d'attendre un événement dont le terme

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infaillible, quel que fût le courage qu'il tentât d'amasser en lui d'avance pour y parer, lui faisait redouter pour lui-même des suites funestes, un ébranlement irrémédiable de son système nerveux maintenant tendu à craquer au moindre choc. Cet événement, c'était la mort de Jania, la fin de l'amante bien-aimée pour qui il pensait toujours, en dépit de l'évidence, au miracle jugé possible par le médecin. Quoi de plus angoissant et aussi de plus odieux que cette attente I Elle devait être relativement longue, menacer même, à certains moments, de s'éterniser par un de ces incroyables retours au mieux, qui sont comme d'éphémères sursauts de sève dans un tronc pourri ; et elle devait par là compliquer singulièrement les difficultés, envahissantes comme une lave, au sein desquelles Baratine allait bientôt ne plus avoir la force de se débattre.

Avant les ultimes péripéties de la ruine, Jania était arrivée à la dernière phase de sa maladie, et le sort implacable la faisait assister vivante au travail de la mort. Son corps était déjà réduit à des proportions de squelette qui faisait l'épouvante de Giovanni, bien que par la seule puissance du souvenir il aimât toujours sa maltresse. Sans le dire, la jeune femme souffrait par-dessus tout de cette lente dissolution de sa beauté. Comme en certaines parties de ses membres sa

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chair se corrompait déjà, elle avait fini par se faire horreur à elle-même, au point que lorsque Giovanni s'approchait d'elle pour l'embrasser avec un regard de pitié immense où éclatait le triomphe de l'amour sur les hideurs prématurées de la tombe, elle se demandait si, afin de la tromper sur le dégoût qu'il devait avoir d'elle, il ne commettait pas la plus atrocement sublime des hypocrisies ; et c'était précisément cette attitude invariablement amoureuse de Giovanni qui, vérité ou mensonge, avait le don de prolonger la vie de la malade. Chaque fois que Jania apercevait son amant, ses yeux agrandis, restés limpides, s'éclairaient d'une indéfinissable expression de joie; et elle aurait voulu qu'il ne s'éloignât plus d'elle un seul instant. Mais, aussitôt après son règlement de compte avec Fano, Baratine avait été obligé de passer presque toutes ses journées à la ville où sa détresse pécuniaire lui faisait rechercher des acheteurs pour le peu de meubles qui lui restaient. Gomme il n'avait plus de crédit, c'était l'unique source d'où il pût tirer provisoirement l'alimentation de sa vie. Mais, combien pénible encore cette autre liquidation faite par petits morceaux, ramenant chaque jour les mêmes tentatives et les mêmes déboires I Que de calices amers bus coup sur coup avec une patience qu'il fallait d'autant plus stoïque que le

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dégoût était plus grandi Après avoir possédé la richesse, ambitionné la grandeur ou, au moins, n'avoir jamais abaissé son attention à des contingences serviles, en être réduit au struggle for life dans le plus vulgaire des cadres, quelle humiliation I Quiconque ne Ta subie ne saurait l'imaginer. Auprès des gens vers qui le dépêchaient des indications, généralement fournies par l'huissier de Fano, Baratine était obligé de se présenter en solliciteur; et fréquemment il essuyait les affronts de cette posture indispensable au succès de ses propositions. Auparavant, il n'avait jamais eu besoin de personne. A présent, il implorait la bienveillance d' autrui: et, en regard des belles théories qui prétendent établir l'égalité entre l'offre et la demande, il était à même de mesurer la distance qui séparera éternellement la libre dignité de l'une du servilisme forcé de l'autre. Que de bas marchandages endurés souvent pour un résultat négatif I II en avait des nausées étouffantes. Mais au Pavillon Blanc Jania vivait encore, et il fallait lui procurer de quoi adoucir ses derniers jours. Cette pensée seule redonnait à Baratine l'énergie nécessaire à de nouvelles démarches qui — contraste inouï des tempéraments — eussent été pour un commis-voyageur l'occasion de triomphes faciles sur la vanité des bourgeois cossus.

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Pour échapper aux affres de la solitude infinie qui l'enveloppait comme d'un suaire de glace, Jania n'avait d'autre moyen, pendant ces absences de Giovanni, que de se livrer tout entière aux pensées de l'au delà. Dès sa plus tendre enfance elle s'était imprégnée des dogmes de la religion. Plus favorisée que son amant, elle n'avait jamais cessé de croire que l'âme est immortelle ; et cette croyance la soutenait, lui ôtait toute frayeur du spectre que les hyperboles bibliques nomment le souverain des épouvantements I Aussi, lorsque harassé par ses courses Baratine rentrait le soir au Pavillon comme un loup dans son épinier, il avait le spectacle d'une sorte de renaissance de la malade qui, pour lui seul, se départait de son habituelle taciturnité. Cela lui faisait quelque bien mais augmentait en même temps sa crainte d'arriver, avant que la mort vienne, au néant des ressources dont il avait au plus juste calculé la durée. Le jour était proche en effet où, à part les objets toujours regardés comme sacrés qui appartenaient à sa maîtresse, il ne resterait plus rien à liquider, (( pas un clou », comme dit Siegfried dans ÏOr du Rhin. Le Gow envisageait l'indicible moment où, le dernier écu changé, il ne pourrait plus donner à la mourante les élixirs, les médicaments, en un mot la nourriture artificielle qui retardait le brise-

. LES RUINES DE L*AMOUR sSq

ment du dernier ressort. Quelle recrudescence d'abomination ce défaut subit d'entretien apporterait au trépas de la bien-aimée I Quelle ^issue d'unie horreur plus horrible que cette immolation s'accomplissant inéluctable au bout de l'échelle descendante de la ruine I Et en admettant qu'il se résolût à entamer ces objets de Jania, ne serait-ce pas à recommencer après un nouvel épuisement?

Au cours de ces transes que ne surpassent celles d'aucune autre espèce, le printemps avait ramené au Roc Blanc le cycle de ses beaux jours. Dans le jardin, maintenant sans culture, les premières pousses de gazon étendaient leur soyeuse robe de vert tendre; et dans le parc, sous la frondaison naissante, le tapis non relevé des feuilles mortes s'avivait des couleurs de la violette et du myosotis. Au milieu des arbres, le Pavillon découpait toujours sur le bleu de moins en moins pâle de l'occident sa silhouette blanche ; et les fleurettes de la bruyère rosissaient de nouveau le sommet arrondi du promontoire. Jania sentait les progrès de son mal retardés par l'enchantement de l'air printanier ; mais son amant, indifférent au renouveau de la saison, n'en concevait que plus de crainte de voir s'aggraver par sa durée même le désespoir de leur état.

Un soir que Baratine ne parvenait pas, ainsi

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qu'il l'avait toujours fait, à dissimuler l'acuité de sou souci du lendemain, Jania, saisie de la profonde altération des traits du jeune homme, réfléchit soudain qu'il ne devait pas être loin de toucher à l'extrême limite de son dénuement.

(( Quelle charge suis-je pour luil » se ditelle ; et cette pensée amena aussitôt à ses yeux des larmes qui se figèrent dans ses cils. A cet instant, Giovanni prit la harpe, depuis longtemps muette, de la cantatrice, la rapprocha du lit, et désignant les yeux en émeraude de la tête d'Orphée qui ornait le châssis de l'instrument : (( Si je les enlevais, dit-il, avec un sourire forcé, je les ferais remplacer par des topazes?

— Prends-les I Prends-les I » fit aussitôt Jania qui avait compris l'intention de son amant. Et comme s'il venait d'avoir la tentation d'un crime, Giovanni ayant reporté en hâte la harpe à sa place, se précipita vers le lit de sa maîtresse, enfouissant sa tête dans les coussins pour étouffer les sanglots qui le secouaient.

Soit que cet incident eût été pour Jania le présage d'un redoublement d'épreuves, soit que le découragement de Baratine achevât de tuer en elle un suprême espoir, bientôt après se déclara chez la malade une crise plus formidable que toutes les précédentes. Elle se plai-

LES RUINES DE l'aMOUR a6l

gnît d'abord que des pointes de fer lui labourassent la poitrine, puis que des mains crochues lui serrassent la gorge à Tétouffer; et, la douleur croissant, le délire s'empara d'elle au point qu'elle ne reconnut plus Giovanni et repoussa ses soins.

« Ohl mon cœuri mon cœuri » se prit-elle à murmurer, « tes pressentiments étaient vrais. . . et cependant j'étais si heureuse I . . . »

En écoutant d'autres mots proférés tantôt avec égarement, tantôt avec les apparences de la raison, mais qui exprimaient certainement des remords intraitables, Giovanni partageait le supplice de Jania. En vain s'efforçait-il de la disputera l'étreinte furieuse du mal? elle ne le voyait plus; elle se croyait environnée de monstres auxquels elle criait : (( Ne me regardez pasi Éloignez-vous I Loin de vos yeux il me sera moins difficile de mourir! » et ces cris odieux tombaient sur le cœur haletant de Giovanni comme des jets d'acide sous lesquels se tord et s'émiette un tissu.

Enfin, au bout d'une heure, une détente se produisit. Jania ferma les yeux, mais continua de respirer d'un souffle qui, d'abord entrecoupé par des ressauts de la crise, se régularisa. Habitué à observer tous les effets de la maladie : « Elle est sauvée pour cette foisi se dit Giovanni ; elle dort » ; et, ayant allumé une veil-

a6a LES RUINES DE l'amour

leuse dans la chambre, il se retira, exténué par rémotion, dans le boudoir voisin où il s'affala sur le premier siège venu dans Tétat comateux d'une bête assommée.

La nuit était venue, première nuit douce de rhyménée des alcyons après les orages d'équinoxe, qui aurait dû rappeler à Le Gow celle qui avait suivi, à un an de là, l'arrivée de Jania au Roc Blanc. Dans les rameaux nouveaux qui lui servaient de lyre, la brise chantait mezzovoce Tépithalame des fleurs. Hors du Pavillon, la nature faisait fête aux signes retrouvés de la saison du bonheur; mais, au dedans, le cortège des pires désolations s'agitait en silence sous la forme de cauchemars qui traversaient le cerveau endolori de Baratine. Inconsciemment le malheureux avait fini par s'endormir; mais son sommeil factice était hanté de monstrueuses apparitions. C'étaient tantôt les têtes sifflantes d'une hydre d'apocalypse qui le menaçaient de leurs dards enflammés; tantôt, modernes statues du Commandeur implacables et muettes, la misère et la mort venaient jeter à Don Juan

LES RUINES DE l'aMOUR ^63

leur défi suprême ; et devant elles il se voyait à bout de tout, de courage et d'argent, la vigueur de ses nerfs épuisée, son sang tari jusqu'aux moelles, incapable de lutter un instant de plus. Soudain ce rêve douloureux s'évanouit, et il s'éveilla en sursaut, effaré, les oreilles remplies de l'écho strident d'un cri de détresse qui semblait lui arriver des plus lointaines profondeurs d'un monde de ténèbres.

(( Qu'est-ce.»^ » bégaya-t-il, saisi de mille appréhensions. Il se sentait si faible sous le désespoir qui ne cessait de le tenailler. Quelle douleur nouvelle le surprenait donc? Il rassembla ses forces pour écouter. . .

<( Giovanni I » appela par deux fois une voix d'une supphcation déchirante.

(( Jania ? mon Dieu I . . . déjà I ...» et en deux bonds il fut auprès d'elle.

Les yeux grands ouverts, remplis par toute l'âme déjà hors de son enveloppe, la malade souleva sa tête et fit un signe : plus près... Le Gow se pencha. Elle pressa le cou du jeune homme de ses mains de cire rigide :

« Giovanni I embrasse-moi une dernière fois! »

Sous le flot de larmes que fit subitement couler le son grave de cette voix qui n'avait déjà plus rien de la voix humaine, l'amant étreignit l'amante avec un feu capable de lui

a64 LES RUINES DE l'aMOUR

redonner la vie. Un instant, cette vie se joua sur les traits de Jania comme un reste de flamme à l'extrémité d'une torche qui s'éteint :

« Adieu I » soupira-t-elle... et une ombre passa sur les grands yeux.

Lorsque Giovanni sentit glacé le front tenu sous ses lèvres, un grand cri, indicible expression de terreur, de folie, d'impérieux appel d'assistance, s'échappa de son être. Un moment, sa main se promena fiévreuse sur le visage de la bien aimée dont les yeux le regardaient toujours à travers l'impalpable voile grisâtre qui vitrifie le cristallin des morts. Ayant alors conscience de la seconde suprême qui venait de sonner irrévocable, emportée déjà dans la marche du temps éternel, tous ses soucis, toutes ses pensées s'effacèrent, fondirent, s'engloutirent dans le premier accès de la douleur que lui causait cette fin ; et les sanglots se pressèrent dans sa gorge d'abord rapides, éclatants, puis rauques et diminuant d'intensité pour se changer en longs soupirs, ponctués de hoquets, comme le bruit du sang que perd une blessure inguérissable. Peu à peu, comme d'une source violemment tarie, les larmes ne coulèrent plus qu'une aune; le bruit des sanglots s'assoupit, et Baratine s'étonna soudain du calme terrible qui succédait à la courte agitation de tout à l'heure. Dans le râle de l'agonisante, il avait

LES RUINES DE l'aMOUR ^65

encore senti, à côté de lui, l'être vivant. Maintenant, il n'y avait plus rien. C'était bien le néant et le silence de son insondable gouffre I La flamme vacillante de la veilleuse allait s'éteignant; et, reine sans rivale des humaines terreurs, la mort semblait faire surgir de toutes parts les fantômes de sa suite. Pour écarter l'hallucination dangereuse qui le gagnait. Le Gow fit quelques pas vers la cheminée. Avec des mouvements d'automate, il alluma les candélabres ; puis il revint vers le lit sur lequel, par respect pour les idées chrétiennes de Jania, il posa un petit crucifix d'argent. L'aspect des choses étant ainsi changé, il reprit peu à peu conscience de lui-même. Il se rendit compte que, malgré tout, il survivrait à l'aimée; mais voulant que toute sa pensée appartînt le plus longtemps possible à la morte, il se mit à la contempler pieusement, frissonnant de pitié au souvenir de ce qu'elle avait souffert.

Sur cette même couche témoin de son bonheur et de son martyre, la fille de Carminé, les paupières encore non baissées, paraissait plongée dans la méditation de l'extase. Ses mains gracieusement ramenées vers sa poitrine semblaient au sein d'une fervente prière offrir son cœur à l'immortalité ; et sur le blanc des oreillers, sa tête inclinée s'auréolait de sa chevelure d'ange que Giovanni venait d'épandre autour

a66 LES RUINES DE L*AMOUR

d'elle comme un premier linceul. Sur ses traits marmorifiés toute l'expression de sa beauté de vierge était réapparue ; et devant ce visage qui semblait déjà revivre dans un monde inconnu dont il reflétait les signes célestes, Baratine se rappela que, deux ans auparavant, en face du cadavre de Claire de Chamarande, le matérialisme qu'il professait alors avait limité son émotion. Ne croyant pas à la survie de Tâme, sa douleur de païen avait été tout animale. Maintenant que lui était inspiré un espoir confus en la vérité de l'idée spiritualiste, et que la souffrance avait épuré sa passion, il découvrait hors de ses hideurs factices le sens caché et la poésie véritable de la mort.

A la fin, sous l'empire des inconsolables regrets dont l'accablait une foule de souvenirs non moins impérissables, il tomba à genoux contre le lit, les mains étendues vers Jania, dans l'attitude de la prière; et, tel un poète de l'antique composant une élégie, il adressa à la morte, comme si elle eût pu l'entendre encore, le dernier adieu du Don Juan qu'à partir de ce moment il n'était plus :

Te spectem suprema mihi cum venerit hora !

Te teneam moriens déficiente manu ! *

• « Je te contemplerai quand viendra ma dernière heure I et mourant, de ma main défaillante je te retiendrai 1 »

Il répéta d'abord cette invocation de Tibulle, se souvenant qu'il avait imaginé d'en faire la devise de sa propre fin, au temps où il espérait que la vieillesse aurait le loisir de couronner son amour. Hélas I c'était la femme et non lui qui en avait rempli la triste promesse I Pourquoi elle d'abord? Était-ce que le destin réservait à l'homme d'autres voies? lesquelles? il ne savait les pressentir, et sa peine restait entière.

(( Elle n'est plus I poursuivit-il. mon cœur, meurs aussi I Tu n'es plus mon seul univers, tu ne saurais plus me suffire I . . . Avec une ardeur qui le méritait certes, j'ai cherché tfe bonheur dans l'amour. C'est là qu'il est, s'accordet-on à dire? Mais après une courte ivresse, je n'ai trouvé avec mon propre abaissement que la douleur du deuil. . . amour, adieu pour jamais I Je ne veux plus te connaître. Ton talisman est brisé, ton charme évanoui. C'en est fait du délire dans lequel si longtemps tu me tins!. . Cependant, Jania, est-ce en vain que mon cœur aura battu pour le tien? ne seras-tu vraiment plus pour moi qu'un songe chéri, que l'illusion d'un astre, un instant apparu au sein du ténébreux désordre de ma vie, et qui m'a aussitôt dérobé sa lumière?... Comme je voudrais encore t'adorer vivante I Dieu ne pouvait-il m'accorder cette grâce de t'aimer toujours?... Désormais, quand j'admi-

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rerai le poème des nuits, je ne te dirai plus : (( Jania, dénoue ta chevelure aux rayons de la lune! ». Hélas I ils n'éclaireront plus que ton tombeau I Mais cette même heure de solitude me ramènera Timage de ton ombre idolâtrée.

A ce moment, où que je sois, je rêverai de toi seule. La douleur de mes regrets s'en avivera sans doute? je préfère quand même le souvenir à l'oubli. Si Ton m'offrait à boire un peu des eaux du Léthé, sois certaine que je briserais la coupe plutôt que de priver ta mémoire d'une seule de mes pensées I . . . Hélas I tu m'as donné en m'aimant ce que, déjà, je ne méritais plusl Tu étais bien trop parfaite pour mon cœur usé I Nous avons vécu ensemble les plus grandes joies que des amants puissent connaître; les tristesses n'appartiennent plus qu'à moi... Ahl je sens tout ce qui ne peut mourir de notre amour me revenir du fond des régions éternelles. Jania I les jours passés auprès de toi surpasseront seuls en rêverie ceux que je voue au souvenir de ta tombe I et le torrent des siècles peut rouler sur ma tête, l'abîme de l'éternité s'ouvrir pour une chute sans fin, faisant évanouir de ma mémoire les instants les plus inamissibles de ma vie, un seul y restera, celui qui te vit sur mon cœur mourir à la fois de ton amour et du mien I ... »

De longues heures, comme un religieux en

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oraison, il veilla ainsi la morte jusqu'à ce que la clarté pâlissante des flambeaux lui révélât qu'il faisait grand jour. Il alla ouvrir la fenêtre ; et aussitôt l'involontaire aperception qu'il eut du progrès déjà survenu dans l'état cadavérique de Jania interrompit l'effusion adoucissante de sa plainte.

Entièrement ternis et résorbés dans la profonde cavité de leurs orbites, laissant les paupières s'affaisser d'elles-mêmes, les yeux de la morte donnaient maintenant à sa physionomie une navrante expression de douleur posthume.

(( Regarde comme j'ai souffert. Vois ce que l'amour a fait de moi I » semblait dire à Giovanni hébété de saisissement, ce singulier regard achevant de s'éteindre. Du moins, était-ce ce que Usait Baratine dans ces tristes yeux où trônaient jadis la splendeur de la vie et tous les prestiges de la lumière! Afin d'apaiser les remords qui l'assaillaient de nouveau, il réfléchit que cette souffrance injustement subie était le signe évident de la nécessité d'une réparation dans l'au delà. Mais, pour masquer au plus vite ce réalisme de la mort qu'accentuait la crudité du jour extérieur, après avoir baissé les stores de l'appartement, il descendit au jardin d'où il rapporta par brassées des touffes de lys, de tubéreuses et d'autres fleurs aux senteurs violentes, dont il joncha le lit funèbre. Ensuite,

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faisant abstraction de sa pensée afin de pouvoir reprendre momentanément une vie purement mécanique, il s'occupa de préparer pour le lendemain la cérémonie des funérailles.

Sur TEstuaire de la Juronne, dans la vallée de Burdigala et par-dessus les ondulations du plateau d'Entre-Deux-Mers, avril fait resplendir la jeunesse du soleil nouveau. La nature est en fête, la brise est douce, le ciel pur; la mer a attendri sa voix, et du sein des guérets fraîchement verdis, du fond des bois où s'amasse l'ombre des feuilles pour le mystère des prochains nids, s'élèvent le grisoUement de l'alouette et l'appel langoureux des tourterelles roucoulant. Seuls, le promontoire du Roc Blanc, le Pavillon et son vieux parc offrent un coin de silence dans l'universelle animation. Les oiseaux ont déserté les alentours de ce domaine où la mort tient encore son sceptre étendu; et, entre tous les êtres qui se réjouissent, il en est un à qui cette matinée radieuse semble aussi froide et aussi sombre que les ténèbres d'un caveau : c'est Giovanni accompa-

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gnant au cimetière à la fois la dépouille de Jania et celle de son dernier amour.

De la petite église du hameau, comme une prière égarée dans l'indifférence des espaces, s'envolent de minute en minute les sons d'un humble glas ; et chaque coup vient marteler de son écho le cœur saignant de Baratine qui, derrière la vague silhouette d'un prêtre et des porteurs du cercueil, marche seul, toujours seul, en cet isolement superbe des maudits, des vaincus indomptés, indomptables aussi.

Ils suivent un chemin caillouteux, bordé de haies fleuries d'où s'échappent à leur passage les bruits d'ailes d'oiselets eflarouchés. Presque à chaque pas, Giovanni sent ses jambes fléchir; il se raidit pour ne pas chanceler ; et ses yeux qui ne distinguent plus rien restent fixés dans l'expression de marbre de sa douleur. On arrive au champ du repos, où contre les murs branlants les ronces touflues ont repoussé. Les palombes sont revenues habiter le toit de la chapelle. Autour des tiges de fenouil les insectes bourdonnent en butinant, et sur les pierres tumulaires s'agriffent en frétillant de petits lézards. A droite de l'entrée, sur un pan de talus, une fosse ouvre son rectangle aux parois maçonnées. C'est là qu'on descend la morte, tandis que le prêtre fermant son bréviaire nasille sans conviction un libéra. Le frottement des cordes

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que Ton retire de dessous le cercueil, puis le scellement de la pierre arrachent enfin Le Gow à sa léthargie. Gomme un patient qui mal ânesthésié recouvre sous le fer de l'opérateur le sens de la souffrance, il promène un regard inquiet autour de Tenclos que quittent à pas pesants les ensevelisseurs, et l'arrête sur la tombe fermée. Tout auprès, il remarque un bloc de granit contre lequel s'est brisée la tige d'un jeune érable qu'a dû déraciner un orage récent. C'est le symbole même du malheureux amour de Jania brisant son tendre cœur contre l'airain de Don Juan. A ce moment, caché dans les buissons, un rossignol commence sa ballade plaintive. Le Gow se rappelle l'avoir entendu pareillement, la première fois qu'il entra avec Jania dans ce cimetière inconnu; et comme, trop contenue pendant les funérailles, la douleur menaçait de le foudroyer d'un épanchement intime, ce souvenir et ce chant mélancolique la faisant déborder et s'essorer en nouveaux pleurs le sauvèrent. . .

Assis sur le rocher, Baratine se remettait un peu, tandis que de ses mains il cherchait à redresser l'érable, lorsque, couvrant les roulades du rossignol, passa dans les airs, allant vers l'océan, la symphonie des cloches de Burdigala qui sonnaient l'angelus de midi. Prêtant l'oreille à ces voix merveilleuses qui chantaient

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le triomphe de la vie, le jeune homme entendit alors dans son cerveau illuminé les cloches lui dire :

(( Le frêle arbrisseau que tu vois avait voulu unir sa destinée à celle du rocher voisin en vivant à son ombre, mais la tempête le fit périr. Un jour viendra où le granit aussi sera pulvérisé par la foudre, mais longtemps encore il doit résister à tous les chocs. Sois ce granit toimême, la fortune te reviendra I »

Et comme, maintenant debout sur le tertre d'où il disait adieu aux vestiges de sa passion dernière, il répétait cette allégorie prophétique, son œil dominateur plana vers l'horizon du sud, du côté de l'Afrique, le pays de l'humanité future dont il avait dit à Jania : (( Après nous être aimés, nous irons y régner un jour I »

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