‹ Le nouveau JaponChapitre 12 sur 20 · CHAPITRE PREMIER L'UNANIMITÉ JAPONAISE · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER L'UNANIMITÉ JAPONAISE

Au printemps 1914, le peuple japonais n'avait pas encore perdu l'habitude d'être pauvre. S'il ne l'était pas plus qu'il y a quinze ans, il se plaignait davantage. Depuis la guerre russe, tout avait doublé et même triplé de valeur. Et il en accusait son gouvernement, li avait t'ait pendant l'hiver beaucoup de politique. Il n'estimait pas plus ses députés qu'au temps où je l'avais connu et où les propriétaires de Tokyo refusaient souvent de louer leurs maisons à ces parasites éphémères et suspects. Mais il n'en était pas moins lier de les avoir, et il espérait que son Parlement le débarrasserait du gouvernement des clans que la Restauration impériale avait portés et maintenus constamment au pouvoir. Il aspirait au gouvernement des partis saus bien savoir ce que ces partis pourraient repré-

senter. Le scandale des pots de vin, que les corrupteurs allemands avaient déchaîné, lui avait fourni l'occasion de manifester bruyamment son aversion pour les dernières survivances de son ancienne féodalité. Il s'était offert des journées d'émeutes, d'où les clans étaient sortis, sinon ruinés, du moins très affaiblis. Mais, lorsque les cerisiers fleurirent, le peuple japonais s'était calmé. J'assistai à l'épilogue de celte tumultueuse affaire. L'Allemand et ses complices essayaient vainement de se débarbouiller dans leur mare sous les yeux des juges et au milieu de l'indifférence générale. La vie était redevenue aussi tranquille que jadis. Une vie pauvre, mais imprévoyante, et où l'on trouve toujours assez d'argent pour s'amuser. Il n'y a pas de quartier si misérable dont les petits enfants ne tirent un sen de leur ceinture lorsque passe le marchand de friandises. Une vie douce, bien qu'elle recouvre de la dureté et de la brutalité; mais elle n'est vraiment brutale et dure que dans les rapports d'homme à femme; et toute sa douceur s'étend sur les relations sociales. Je connais un vieux missionnaire qui était resté vingt ans sans revenir en France. Il y revint, et, pendant son séjour, il ne cessait de répéter : « Comme vous êtes âpres ici ! Comme vous faites tous sonner hau t ce qui vous est dû! Comme vous y tenez ! » L'Amérique qu'il traversa en retournant au Japon l'épouvanta. Il ne respira que rentré dans son quartier de Tokyo au milieu de ces païens qui lui avaient pourtant rendu sa tache si ingrate, mais qui n'avaient pas toujours le mot de droits à la bouche et qui ne

s'envoyaient jamais l'huissier. Là, le locataire devait à son propriétaire ; le petit artisan à son marchand de riz ; le petit marchand de riz au marchand en gros. Cependant, personne n'était chassé de son taudis; personne ne mourait de faim. Le créancier ne voyait autour de lui que des yeux qui lui disaient que ce serait mal de poursuivre. Il ne s'étonnait ni ne se fâchait de rencontrer son débiteur dans les lieux de plaisir. N'avait-il pas, lui aussi, ses créanciers? Et ne fallait-il pas admettre une sorte de prescription courtoise pour les dettes ? Il n'est pas extraordinaire qu'au bout de deux ou trois ans, un débiteur extrêmement poli vous glisse en douceur qu'il croirait manquer gravement à l'amitié s'il vous reparlait de la somme que vous lui avez prêtée. Shibita ga uni : il n'y a rien à faire. C'est le Nitchevo des Russes, moins cordial, car au Japon les bonnes manières remplacent la cordialité. Mais il vaut mieux qu'on s'aime moins etqu'on se supporte davantage. J'entends des Européens qui s'affligent un peu comiquement que les Japonais s'appliquent trop à leur ressembler et aussi des Japonais qui le déplorent en souriant et en hochant la tète. Le comte Okuma, lorsque j'eus l'honneur de le revoir, se plaignit du contraste entre les progrès matériels du Japon et le fléchissement de la morale publique. Cependant, je ne constate aucun changement dans ce qu'on me raconte et dans ce que je peux saisir de la vie des gens dont l'intimité est ouverte à tous les regards et à tous les venls. Au printemps 1914, le peuple japonais vivait comme à la lin du xixe siècle.

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Le fléchissement moral eel peut-être plus sensible à mesure qu'on s'élève dans la société. Encore faut-il bie - rder de prendre pour des

vices nouveaux ce qui □ est que la forme nouvelle; de vice-, invétérés J'avais été très frappé de voir jadis avec quelle rapidité les vieilles tendances anarchiques du peuple japonais, -,] longtemps engourdies sous le gouvernement shogunal ranimaient dans tes veine-, de son jeune parlementarisme Les victoiressur les champs de bataille de la H&andcnourie les ont fait retomber en langueur. L'anarchie ne menac ■ que les peuplée vaincus. Cest ce qui non- explique que dans un pays en guerre les ennemis de L'ordre social, sans aller jusqu'à jouhaiter positivement la défaite, ne désirent la victoire. Le Japon n'a jamais <-u à lutter ; ces ennemis-là Les émeutes de Tokyo ont. prouvé de quelle violence la feu le japonaise était capable. Mais, uniquement provo lité de certains milieux politiques, elles u avaienl aucun caractère iounaire, ''t. elles étaienl

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sent de l'ancien Japon que ses décora romantiques, ,;{,!, qu'elle de loul tempe el que les

grands samuraî des dalmiates ou de La cous <lii Shogun mordaient souvent à la grappe d'un bel appétit que les fonctionnaires les piuscomproles ministères modernes Seulement, le peuple isait, et Lee enfants poursuivaient pas

(|;in- Les rues comme il-> le faisaienl hier, quand ils les voyaient passer es voiture el qu il

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criaient : Po's de vin ttoiants! \-urement, le pouvoir rie l'argent a grandi sur les ruines de la société féodale comme en France -ur celle? de l'ancien régime. Mais l'institution monarchique et tout ce qui subsiste encore «lu respect des vieilles hiérarchies l'ont peut-être pins limité que chez nous Bien que le développement de l'industrie ait été prodigieux. — songez qu'en ! 1 <mmeree

extérieur, exportation et importation, n'atteignait pas cent cinquante millions de francs et qu'en ■1013, il dépassait trois milliards, — onnepeutpas encore parler de ploutocratie japonaise ni de socialisme japonais.

.J'avoue que, sur la question dn socialisme, mes prévisions se sont trompées Dè^ 1890, les idées de l'Allemand Karl Marx avaient pénétré au Japon En 180". des trade-union - nt déjà formées.

et les ouvriers de la Nippon Baihcay avaient inauguré les grèves pour obtenir le relèvement des salaires. Je pensais que, dans sa hâte presque vertigineuse à rattraper 1 Europe, le Japon éprouverait bientôt les mettes difficultés intérieures que nous et devrait résoudre les mêmes contlits. J'étais d'autant plus porté à le croire que sa grande industrie m'avait laissé d'effravantes images de la misère humaine et que. s'il y avait un pays où la condition des prolétaires justifiât toutes le- revendications socialistes, c'était bien celui dont je voyais les manufactures et les usines peuplées de fer débilitées et d'enfants épuisés par l'insomnie. Mais j'avais compté sans la rigueur du gouvernement qui a coupé court aux propagandes, et surtout

sansTimpossibililé de s'organiser où leur pauvreté, leur paresse, leur résignation orientale et leur humeur nomade main tiennent les ouvriers japonais.

On retrouve au Japon les mêmes abus qir autrefois, les mêmes qu'en Europe au commencement du xixc siècle, et encore aggravés : journées de douze, treize, quatorze et quinze heures; salaires dérisoires malgré les augmentations successives, puisque seuls les maçons et les couvreurs en tuiles arrivent à gagner un yen (2 fr. 50) par jour et qu'on a calculé que l'ouvrier le plus économe pouvait à peine économiser deux francs par mois; travail de nuit pour les femmes et pour les enfants, et pour des enfants de dix ans ! une immoralité profonde, et tous les ravages de la phtisie et de la tuberculose. La loi promulguée en 1911, qui fixe à douze heures la journée ouvrière et qui défend d'embaucher des enfants au-dessous de douze ans, cette loi qui détermine laresponsabilité des patrons, a rencontré une telle hostilité chez les chefs d'industrie et une telle indifférence chez les ouvriers qu'on a décrété que ses principales dispositions, et les plus humaines, ne seraient applicables que quinze ans après sa mise en vigueur.

Mais, il faut bien le dire, ce mal inconnu des âges précédents ne s'attaque qu'à une très petite partie du corps social, et l'accroissement continuel de la race en rend les effets presque insensibles. Les neuf cent mille ouvriers du Japon, dont plus de cinq cent mille sont des femmes, se sentent comme perdus au milieu d'une population qui s'élève à cinquante-deux millions. Et de lous ces

ouvriers, combien y en a-t-il qui restent ouvriers dans le même établissement, el dans la même industrie? Les enquêtes établissent que les patrons ne les gardent en moyenne qu'un an et demi ou deux. C'est un perpétuel va-et-vient qui ne permettrait à aucune de leurs associations de résister, si même ces associations n'étaient point illégales. Les corporations patronales, les seules que la loi reconnaisse, n'ont devant elles que des nuages errants de poussière d'hommes. Aussi les grèves minières qui, depuis 1907, nécessitèrent à plusieurs reprises l'intervention de la troupe et qui s'accompagnèrent de pillages, d'incendies, de bombes et de dynamite, ont-elles toujours été rapidement vaincues et sans profit pour la cause du prolétariat. On découvrit en 1910 un complot contre la vie de l'Empereur où une trentaine dé socialistes turent impliqués. Les Japonais qui m'en parlèrent prétendaient que la police en avait exagéré l'importance et que, devant le nombre des condamnations à mort, l'opinion publique en avait jugé la répression excessive.

La vérité est que le socialisme n'a fait aucun progrès apparent au Japon. Le drapeau rouge promené en 1907 dans les rues de Tokyo n'a pas eu plus de succès que les bannières de l'Armée du Salut qui s'y déployèrent la même année sous la conduite du général Booth, fraîchement débarqué à Yokohama. Mais il est à craindre que la sévérité impitoyable de la police et que l'inhumanité des industriels, — qui. d'ailleurs, ne sont pas beaucoup plus inhumains que les anciens samuraï à l'égard des gens du peuple. — ne suscitent de temps en temps chez

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les travailleurs les [tins pressurés des explosions de nihilisme.

Si tant d'usines et presque toutes les filatures ne recrutaient la majeure partie de leur personnel parmi les femmes et les enfants, ers explosions se seraient déjà produites, car l'ouvrier japonais, apathique et irascible, a de longues passivités entrecoupées de fureurs malaises Son travail ne l'attache ni ne l'intéresse, sauf quand le patriotisme le lui commande. 11 n'y apporte pas ce désir du bien qu'on admire dans l'œuvre des petits artisans. qui ne dépendent que d'eux-mêmes. Mais il manifeste envers ses patrons une susceptibilité analogue h celle des élèves et des étudiants envers leurs maîtres. Il vous quitte à la première observation qui blesse son amour-propre. Il accepte plus volontiers le salaire insuffisant que le reproche mérité.

Comme je visitais, la veille d'une fête, une grande institution, la directrice me fit remarquer un ouvrier chargé de pavoiser la salle que nous traversions. 11 y était déjà depuis plus d'une heure, et n'avait suspendu qu'une seule guirlande. Cependant la besogne pressait. Elle s'approcha et lui dit en souriant : « Votre adresse est vraiment merveilleuse; et vous allez très vite. Mais si vous alliez encore un peu plus vite (bien que cela me paraisse impossible), nous vous en serions extrêmement reconnaissants. » L'homme se cassa en deux, etsa figure renfrognée s'éclaira du [dus aimable sou i ire: << Maintenant, me dit-elle, il y a Av^ chances pour qu'il termine sa tâche avant la nuit. Si je m'étais étonnée de sa fainéantise, il m'aurait plantée là. » Elleavaif

raison : il l'eût fait par une sorte d'orgueil atavique dont les mœurs ont toujours tenu compte et qu'en dehors des cadres administratifs et militaires, l'esprit moderne et la liberté politique ont encore renforcé.

Il serait très paradoxal de soutenir que les idées européennes n'ont pas modifié l'âme japonaise. Mais chaque jour me persuade que leur influence a été plus extérieure qu'intime et s'est plus exercée dans le domaine des affaires que dans celui des sentiments. Je m'aperçois qu'on ne les accueille plus sans discernement, qu'on ne les traite plus comme des hôtesses royales. On leur mesure la place et on les soumet au régime du pays. Je m'aperçois aussi qu'elles n'ont point commis lous les dégâtsdonton les croyait susceptibles, ni accompli tout le bien qu'on en espérait. Elles ont laissé à peu près intacte l'organisation de la famille. Les enfants ne se sont point affranchis d'une obéissance filiale qui est poussée très loin. Les cas d'émancipation qu'on vous cite ne sont rien auprès des innombrables exemples d'une soumission exagérée en ce sens qu'elle n'est ni raisonnable ni sentimentale, mais seulement imposée par la tradition. On continue d'admirer ce modèle des fils qui, sur le point de sortir et ne voulant contrarier ni son père convaincu qu'il allait pleuvoir ni sa mère persuadée qu'il ferait beau, chaussa son pied gauche d'un socque de pluie et son pied droit d'une sandale de temps sec. A vrai dire, il ne satisfaisait ni l'un ni l'autre, mais il se montrait respectueux de l'un et de l'autre. Comme cette obéissance filiale, qui ne

se fonde ni sur la raison ni sur l'affection, est nn héritage des siècles, les théories et les coutumes européennes mettront très longtemps à l'ébranler. D'ailleurs, les parents japonais sont si indulgents que souvent lesordres qu'ils donnent à leurs entants ne sont que la forme impérative de leur empressement à les contenter.

Il n'y a guère qu'un point où ils soient intransigeants, c'est le mariage. On ne reconnaît pas à la fille le droit de choisir son mari : on ne le reconnaît pas plus à la jeune femme divorcée ou répudiée qui est rentrée dans sa famille et que sa famille est impatiente de repasser à un nouveau maître. Le féminisme est resté aussi stationnaire que le socialisme. Sa manifestation la plus importante jusqu'ici a été de pétitionner près du premier ministre pour que le jour de naissance de l'Impératrice fût fêté comme celui de l'Empereur. Le luxe féminin a augmenté, et le nombre des bijoux, mais plutôt dans la classe moyenne que dans la haute société où la discrétion est toujours de rigueur et qui se sent surveillée. Après la guerre, la femme et la tille de l'amiral Togo avaient acheté des robes qu'un grand magasin vendait enrichies de perles et d'une poussière de diamants : les journaux leur rappelèrent rudement la simplicité du héros.

Il semble pourtant que les jeunes filles aient acquis plus d'indépendance ou du moins que leur allure soit plus libre, plus dégagée. Les écolières et les étudiantes ont adopté les bottines européennes qui changent presque complètement leur façon de se tenir et de marcher. Elles posent délibérément

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le pied sur la terre et n'ont plus la démarche un peu cagneuse des r/eta que Ton traîne. Elles ont abandonné les amples manches du kimono et la large ceinture, Vobi, dont le nœud en forme de coussin voûtait leur dos. Leur kimono a maintenant les manches serrées aux poignets; et elles portent le hakama des hommes, ce pantalon de soie pareil à une jupe, quelles ont transformé en une véritable jupe fendue sur les côtés et retenue par une étroite ceinture. Ce costume féminin légèrement viril, et que la chaussure européanise, est un des plus gracieux qu'on puisse imaginer.

A l'Ecole normale supérieure des filles, j'ai assisté aux leçons de gymnastique, les seules, en somme, où il soit difficile de faire illusion. J'ai vu ces jeunes filles, tout en gris et la culotte bouffante, plier les jarrets, se redresser, courir, sauter pardessus les barres fixes. Ces exercices leur donneront infailliblement une tout autre élégance que l'élégance traditionnelle. Mais l'esprit suivra-t-il le corps? Se libérera- 1— il, comme lui, des anciennes contraintes et des anciens agenouillements? Il y faudra peut être des siècles. Parmi les quelques milliers d'étudiantes, les quelques douzaines d'affranchies ou de rebelles ne persuaderont pas aisément aux hommes qu'elles sont leurs égales, car ils estiment presque tous que le culte de la femme, tel qu'on le pratique en Europe, contribue à énerver les vertus militaires. Elles ne le persuaderont pas môme à leurs autres sœurs. La femme japonaise demeure convaincue de son intériorité. Je tiens d'un Européen, qui a vécu très longtemps

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dans le milieu de la petite bourgeoisie et des artisans, qu'au moment de la catastrophe du Titanic les Japonaises n'admirèrent aucunement que des hommes se fussent sacrifiés au salut des femme- et des enfants : « Comment, disaient-elles, ne sauverait-on pas d'abord les hommes dont la vie importe bien davantage à l'Etal? »

Mais ce que j'ai cru remarquer chez de jeunes Japonais, plus curieux des idées occidentales qu'ils ne le seront lorsqu'ils auront été' embrigadés dans les fonctions administratives et que l'âge et les honneurs les auront durcis, c'est une inquiétude tonte nouvelle de ce que nous appelions naguère « l'éternel féminin » Ils commencent à se demander ce qui se passe dans le cœur de cette subalterne toujours silencieuse que le mariage attache aux pas de l'homme. Qu'il ordonne, critique, menace, gronde : elle se tait. Elle se tait par obéissance, par amour, par dépit, par crainte, par colère : son silence énigmatique signifie tout ce que Ton veut. Elle supporte sans rien dire les injures et quelquefois même les coups. Si malheureuse qu'elle soit, elle ne s'adresse jamais aux lois, elle ne réclame jamais le divorce. Ce n'est point la législation moderne, ce sont les anciennes coutumes qui règlent sa conduite. Mais que pçnset-elle? Quelle est sa vie intérieure? Le jeune homme qui me parlai! dans ce sens, un soir que nous avions dîné ensemble, n'aurait certainement pas parlé ainsi devant d'autres Japonais. 11 s'exprimait très aisément dans notre langue, bien qu'il n'eu! pas encore quitté le Japon; il connaissait notie

littérature; et, par son intelligence comme par sa franchise, il me paraissait très au-dessus de la moyenne. Son appréhension de la femme, la curiosité psychologique qu'elle éveillait en lui, son secret désir de trouver en elle une vraie compagne, ne sont peut-être pas aussi exceptionnels qu'il l'était lui-même, car il les avait soupçonnés chez quelques-uns de ses camarades qui auraient rougi d'en faire l'aveu.

Mais ce ne sont là que des anticipations d'un avenir sans doute assez lointain. Pas plus que deux ou trois socialistes, qui se présentent aux élections et qui d'ailleurs sont battus, ne constituent un parti et n'actionnent la politique sociale de l'Empire, un petit groupe de femmes émancipées et de jeunes gens ouverts à des sentiments nouveaux ne transforment la société. Je ne veux pas dire que ces ferments ne la travaillent pas. Je constate seulement que, depuis une quinzaine d'années, l'évolution morale du Japon a été beaucoup plus lente et, tout compte fait, beaucoup plus sage. Progressistes et conservateurs ne luttent que pour la forme. Les premiers fouettent leur cheval, mais ils ont mis des freins à leurs roues; les autres ne mettent pas les freins, mais ils ne fouettent pas la bête. Les plus audacieux en théories se conduisent dans leur vie privée comme de vieux Japonais. Les plus rétifs aux influences étrangères ne craignent pas d'en prendre ce qui leur semble utile à l'intérêt du pays. Et quels que soient les changements qui vont s'accom plissant dans les esprits et les mœurs, l'étranger les perçoit d'au-

tant moins qu'il est plus impressionné de l'unanimité avec laquelle tout le Japon s'applique à réaliser ses ambitions nationales.

L'unanimité ! Je ne pense pas que jamais peuple en ait donné plus fortement la sensation. Il y avait à ce moment, au grand parc d'Ueno, une Exposition exclusivement japonaise, dont la mort de l'Impératrice douairière avait compromis le succès. On y perdait beaucoup d'argent, ceux qui en avaient presque autant que ceux qui n'en avaient pas. C'était une Exposition malheureuse, et pourtant charmante.

Pavillons, galeries, musées, restaurants, théâtres, tout y était calqué sur le plan des Expositions européennes. Mais on ne remarquait plus cette imitation tant elle paraissait naturelle. Des étrangers qui n'auraient rien su du Japon y auraient plus appris en une semaine que jadis pendant un séjour de six mois à Tokyo ou à Yokohama. On leur eût enseigné le folklore en leur expliquant les réclames qui. presque toutes, utilisaient les vieilles légendes. Ils auraient passé en revue les héroïnes de l'histoire et les divinités populaires devant les vitrines des parfumeurs où des poupées artistiques les figuraient : la dernière en date, la comtesse Nogi, y paraissait en deuil de l'Empereur, avec de larges pantalons jaunes et des voiles noirs. La galerie des modes et ses personnages de cire les auraient initiés non seulement à la toilette féminine, mais aux usages du monde. Ils auraient pénétré dans l'intimité infranchissable dos familles de la haute société, le jour d'un mariage. Ils auraient vu les

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petites tables où sont posés le plat de carpes traditionnel, le riz, le sapin, le bambou et les statuettes de la Baucis et du Philémon japonais. L'Intermédiaire, sans laquelle aucun mariage ne peut se conclure, apporte, en les tenant à la hauteur de ses yeux, le plateau de laque et les coupes nuptiales ; et la mariée, le front ceint d'un bandeau blanc, s'avance sous ses quatre robes de soie blanche brochée d'argent et d'or. Les quatre robes valent environ douze cent cinquante francs. La mode européenne a suspendu au cou de la jeune femme un collier d'or et glissé un portefeuille dans sa ceinture.

Plus loin, les promeneurs admiraient un pavillon mis en vente pour la bagatelle de cinquante mille francs. Il était tout en bois de mûrier et d'un mûrier qui avait au moins huit cents ans d'existence. On y montait par deux marches, deux pierres non taillées, étrangement belles. Sa véranda était spacieuse; ses murs délicatement ajourés; ses nattes, fines et claires; et le tokonoma, la petite alcôve surélevée d'un pied et réservée aux objets d'art, avait une pureté de lignes et une richesse de veines incomparables. Ce pavillon reproduisait exactement le style de la période de Nara. Dès le vin0 siècle, la maison japonaise avait atteint la perfection. Mais, en fait de meubles, elle ne connaissait que des tables minuscules, de petites commodes, des coussins, des matelas. Lorsque le mobilier européen arriva, on dut pour le recevoir recourir à l'architecture européenne. Il opprimail les chambres japonaises. On est enfin parvenu à

tout concilier. J'en ai trouvé un exemple exposé au Pavillon de Formose, parce que les meubles étaient faits d'une des plus belles essences de celte île. La chambre avait été élargie; son plafond exhaussé; le tokonoma s'élevait à hauteur d'appui; les nattes plus minces étaient tendues comme un tapis, et les pieds de nos lourdes tables ne les creusaient plus. Simples détails, mais très caractéristiques. Et j'en pourrais citer bien d'autres !

Plus loin encore, c'étaient des instruments agricoles et des machineries modernes fabriqués au Japon, dont un spécialiste européen me faisait observer l'adaptation ingénieuse aux besoins du pays. On sentait partout l'effort unanime d'un peuple qui- veut s'affranchir des produits de la main-d'œuvre étrangère et sauvegarder l'originalité de sa vieille civilisation dans les nouveaux cadres qu'il lui a imposés. Vitrines européennes et modes japonaises; chambre japonaise assez large et assez haute pour hospitaliser de^ meubles européens; outils d'Europe rendus plus maniables aux travailleurs du Japon; et, à côté des derniers perfectionnements de la science, la vie japonaise d'il v a mille ans, si naturelle et si raffinée qu'elle n'a rien d'archaïque : tel est le souvenir que m'ont laissé cette Exposition et la nouvelle société japonaise.

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