‹ Le nouveau JaponChapitre 13 sur 20 · CHAPITRE II L'ÉTERNEL JAPON · texte numérisé non relu

CHAPITRE II L'ÉTERNEL JAPON

Cette même impression d'unanimité, je l'ai eue dans mes voyages à l'intérieur. J'admirai ce peuple bien gouverné et ces gens qui savent se gouverner eux-mêmes. Dans les gares la foule ne fait aucun bruit. Les trains arrivent et repartent à l'heure exacte sur les grandes lignes comme sur les lignes les moins fréquentées. L'Européen a cessé d'être un objet de curiosité. On ne l'interroge plus ; on ne cherche plus à savoir d'où il vient, où il va, ni pourquoi il y va. Il semble même qu'on ait peur de lui manifester un intérêt qu'il pourrait prendre pour un aveu d'infériorité. Cependant, là où je suis allé, à Matsué, par exemple, sur la côte occidentale, on ne rencontre guère d'étrangers. Lorsque j'en revinsse fus obligé de m'arrèter à la pointe du jour dans une petite station et d'y attendre pendant une heure le train de Kyoto. Je sortis de la gare, et je me dirigeai vers une maison de thé, encore ou déjà éclairée. Des femmes circulaient au milieu d'hommes endormis dont quelques-uns se réveillèrent. On me

servit ce que je demandai, et personne ne fit attention à moi. 11 n'en était pas de môme jadis, où mon entrée dans une auberge réunissait toute la maisonnée, y provoquait d'intarissables commentaires. Le peuple japonais a toujours l'air d'obéir à un mot d'ordre. Autrefois il agissait comme si on lui avait dit : « Regardez bien les étrangers : voyez comme ils sont faits; tachez d'imiter ce qu'ils ont de bon et de surprendre leurs faiblesses. » Maintenant il se comporte comme si on lui disait : « Vous n'avez plus rien à apprendre d'eux : laissez-les vous regarder: et que leur présence ne vous dérange pas. »

C'est le seul changement que je constatai à mesure que je m'éloignais de Tokyo et que je descendais à travers le Japon central si pittoresque et si paisible. Derrière la façade de la nouvelle civilisation, je retrouvai les mêmes plaisirs, le même sentiment artistique, le même tour d'imagination, le même goût fies riens ingénieux qu'autrefois. Et tout cela dans une nature ravissante : des flots où s'allongent et se rengorgent des îles sombres et nacrées; des vallons lumineux comme des coquillages de mer; des lacs si transparents que le nuage se mire dans leur lit de sable et y caresse les grandes herbes penchées ; sur les hauteurs, des cimetières pétillant de gaieté: et parfois, mais rarement, — car la Révolution n'en a guère taÎMl debout. - un de ces châteaux forts aux tourelles blanches, aux cascades de toits fantasques, qui s'élancent d'un soubassement de ro.cs. hardis, pim* pants.au~-i fragiles que des architectuie> de rêve ..

Kyoto est restée la ville, La grande ville dune laideur ensorcelante au pied de ses collines et de ses forêts dont les belles eaux du lac Biwa entretiennent la verdure par les plus brûlants étés. Et l'été de 1014 en était un! Ses habitants ont toujours la même élégance un peu lasse, la môme indulgence à l'égard de la vie, la même absence d'enthousiasme pour les questions qui agitent les gens de Tokyo. Pendant la guerre russe comme pendant la guerre chinoise, ils étaient de tous les Japonais ceux qui en accueillaient les nouvelles et les victoires avec le plus de tranquillité. On ne s'étonne de rien dans cette ville des dieux.,

Elle a très peu sacrifié au goût de la bâtisse européenne. Quelques banques et quelques magasins dans des rues, que les lignes de tramway ont forcé d'élargir, représentent médiocrement notre architecture, avec deux grands hôtels où le service est aussi exécrable que celui des auberges et des vieilles hôtelleries est excellent. Le domestique japonais lépugne à servir l'Européen, surtout l'Européen de passage, qui n'a ni la politesse ni le prestige nécessaires pour stimuler sou indolence.

Chaque soir ramène au centre de la ville une fête qui remplit ses rues du pétillement doré des étalages et du tintamarre des cinémas et des théâtres. Près des parades de foire éclatantes de lumière, les petite, chapelles allument dans la pénombre leur Lampe ou leur lumignon. Sur les

bords de là* rivière si souvent desséchée, et qu'un orage récent avait transformée en on cours d'eau presque torrentiel, les balcons et les terrasses des restaurants regorgeaient d'une foule bariolée dont les milliers d'éventails palpitaient dans l'air tiède.

Mais voulez-vous avoir une sensation du vieux Japon? Tournez le dos à ces restaurants illuminés et à ces dédales de boutiques où les colilichets, que les femmes se mettent dans les cheveux, étincellent comme nos accessoires de cotillon. Regardez cette longue, longue rue étroite et rectiligne aux maisons basses, toutes pareilles. Sous chnque auvent un globe électrique, au lieu de l'ancienne lanterne, éclaire des treillages de bois et une entrée où pend jusqu'à terre un rideau formé de trois bandes d'étoffe noire. Lorsque la brise les soulève, on aperçoit de petites chambres claires comme des plateaux dorés, un jardin au bord de la rivière et des gens à demi nus qui font frire du poisson. Il en sort des servantes affairées et quelquefois une jeune dame très peinte, en vêtements de soie sombre, que suit une duègne très grave. L'indétinissable odeur de la sauce à la fois fade et piquante qu'on nomme choyu et un léger parfum de musc se mêlent à l'air qu'on respire dans cette rue du silence habitée par des danseuses. Elle est telle qu'elle a toujours été. Toute la poésie de la vie romanesque japonaise y est enclose. Ce sont là les sombres colombiers de ses Grâces et de ses Ris. Quand on l'a vue, l'image eu demeure associée à tous les airs de shamisen

l'éternel JAPON 197

qu'on a entendus, à tout le romantisme amoureux du théâtre populaire. Tant que l'étranger n'en a pas senti le charme, il n'a pas compris ce qu'est l'âme de volupté grêle et raffinée de l'Extrême- Orient.

Et voulez-vous une autre sensation aussi forte? Voici dans un des quartiers les plus misérables, au milieu d'une cour brûlante, un temple magnifique. Toute l'ombre, chassée par le soleil, semble y refluer et se fond en douceur moelleuse avec la splendeur des laques d'or. La lampe allumée devant l'autel symbolise l'illumination bouddhique qui dissipe les ténèbres de nos illusions. Le temple est vide; mais, sur un des côtés, un bonze, qui a peut-être cent ans, est accroupi comme un Bouddha, les jambes nues et tout le corps immobile, sauf la main qui tient l'éventail et qui l'agile pour chasser les mouches.

Une rue de danseuses; un vieux prêtre qui s'évente; des collines où, à chaque pas, le sanctuaire d'un temple vermoulu brille comme un rayon de miel au creux d'un arbre mort : voilà l'éternel Kyoto. Ses plaisirs et ses innombrables dieux en l'ont une des grandes cités de l'Extrême- Orient et du monde.

Les Japonais n'ont pas notre notion du temps. Leur habitude de compter par nengô, c'est-à-dire par règne d'empereur, chaque règne formant une ère, fractionne le parcours des siècles et les

empêche d'en embrasser l'immensité. Leur imagination n'y saisit jamais qu'une portion restreinte pareille aux autres et qu'elle place sur le même plan. Le passé ne déroule point sous leurs yeux ses profondes perspectives. Les événements, proches ou lointains, s'en détachent dans une lumière uniforme comme ces chrysanthèmes et ces cryptomérias que leurs artistes peignent sur les cloisons des palais et qui ne composent ni un jardin ni une forêt. Cinquante ans ou cinq cents ans, c'est tout un pour eux. Ils restent dans l'imprécision, même lorsqu'ils sont exacts. Quand ils vous disent : « Telle chose eut lieu la sixième année de tel nengô », cela ne représente à leur esprit rien de plus, rien de moins, que si cette chose avait eu lieu la semaine dernière. Leur chronologie est essentiellement bouddhique. Elle abolit l'illusion de la durée.

Je le sens très vivement dans cette vieille ville de Kyoto dont toutes les beautés paraissent à la fois très anciennes et très éphémères. Ses trésors ne se défendent pas comme les nôtres par des murs et des remparts de pierre. Les constructions qui les abritent, légères ou caduques, ont presque toujours un caractère provisoire. Parmi les temples suspendus dans les bois au flanc dès collines, les uns ne sont que de simples ermitages qu'on a rebâtis depuis des siècles, identiques. Les richesses et incelantes des autre-, ouvertes au passant sous la garde de prêtres invisibles, peuvent dater d'hier : elles exhalent une mélancolie de brûle-parfums qui depuis des siècles brûleraient

l'éternel japon 199

dans la solitude. Ne demandez pas leur âge. Ces objets de vénération n'en ont point. Les nengô, qui les déposent sur ces rives, ne sont que les frissons à peine successifs de la môme grande vague éternelle. Mais ne vous étonnez pas que les Japonais soient peut-être le peuple qui aime le plus la Rêverie. Tous leurs temples semblent élevés à cette divinité dont les fidèles vivent penchés hors du temps.

Le Japon est encore un pays d'anachorètes. On rencontre parfois sur les hauteurs une petite cabane isolée. La sagesse qui y habite s'est exprimée, il y a cinq ou six cents ans, dans la prose du bonze Reunin qui me paraît dune poésie si charmante que j'essaie de la traduire en vers :

L'herbe de la montagne a recouvert mes pas,

Et j ai construit ma hutte où l'homme ne vient pas.

A l'est, j'ai mis ma table et mon lit de fougère ;

Au nord, près d'une harpe et sur une étagère

Mes livres enfermés dans leur boîte en cuir noir:

Au sud, derrière un store une natte où m'asseoir ;

A l'ouest, ta sainte image, ô Bouddha : la lumière

Du couchant la traverse et mêle à ma prière

Ton sourire immuable et son dernier rayon :

Divine paix du cœur où meurt l'Illusion !

Mon jardin me fournit des herbes, des racines,

Et, si j'en ai besoin, des simples. Les glycines

Fleurissant au printemps son enclos de bambou.

L'été, le cri mélancolique du coucou

Nous invite à gravir le dur sentier qui mène

A l'autre vie. Et tout ce que la vie humaine

A d'insignifiance et d'irréalité, La cigale des jours d'aulomne l'a chanté. L'hiver, la neige tombe, épaissit, s'amoncelle... Puissent tous nos péchés disparaître comme elle !

Une des poésies japonaises les plus courtes et les plus japonaises que je connaisse est un haïkou de dix-sept syllabes : et je crois que je ne reverrai jamais un beau clair de lune sans y songer. Traduite en français, elle donne presque exactement ces deux vers :

Ah ! quelle lune et quelle nuit !

L'aveugle que tu heurtes rit.

Je l'ai entendue un soir que je dînais dans une auberge avec des Japonais. Nous avions vu monter au-dessus du lac et du toit retroussé d'un temple, d'abord baveuse et brouillée, la lune qui, peu à peu s'arrondissant, était devenue mervei! leusement nette et luisante. Quand elle atteignit le haut du ciel, les derniers nuages du jour avaient disparu ; et tout brilla, les eaux du lac, les angles dorés du temple, les nattes où nous étions assis, la route et les maisons aux fenêtres de papier grenu, tout, saut* une rangée de vieux pins dont les branches fantasques faisaient sur l'horizon d'admirables dessins à l'encre de Chine. Un aveugle passa en jouant de la flûte. Et ce fut alors qu'un de mes compagnons me cita ce haïkou. Vous en devinez le sens : « Comment marcher par une si belle nuit sans regarder le ciel? Tu rencontres un aveugle; tu le

l'éternel JAPON 201

heurtes. Ne crains pas qu'il se fâche. Il rit au contraire de la distraction. La splendeur de la soirée est telle qu'il la sent, et qu'il se réjouit et qu'il t'en félicite du fond de ses ténèbres. Et il comprend que tu t'en ailles, oublieux de la terre et des aveugles, le nez en l'air. »

Un vieux dicton nous assure qu'on ne peut toucher ni à un charbon ardent ni à un bonze en colère. Mais les bonzes colériques n'iront pas au Paradis comme en témoigne l'histoire du prêtre Michinori. Michinori régnait jadis sur un grand monastère. Il s'était voué depuis sa première jeunesse à l'étude et à la contemplation des manuscrits sacrés. 11 avait déjà lu au moins six mille volumes de sueras bouddhiques. Personne n'était plus honoré que lui. Ses disciples ne marchaient qu'à sept pieds de distance du Maître pour ne point fouler son ombre. Et le Ciel lui avait donné comme séjour terrestre, près de Kyoto, les pentes ombragées d'érables du mont Hiei-zan d'où l'on découvre, dans toute sa gloire, le lac qui a la forme et porte le nom de la noble guitare appelée Biwa.

Cependant Michinori n'était point heureux. L'homme ne l'est jamais quand les passions, selon le mot populaire, s'attachent à sa nuque. Et il en avait une terrible : la colère. Une réponse hésitante, un livre changé de place, un peu de poussière sur les nattes, un grain de riz écrasé, un rien

le mettait en fureur. Sa ligure congestionnée ressemblait alors à la face d'Emma 0, le dieu des Enfers. Positivement le diable faisait rage en lui. Il tombait à coups de poing sur ses disciples, à coups de pied sur ses serviteurs. Dans ces moments-là, la lune d'automne pouvait se lever au-dessus des bois d'Ichiyama, où elle est plus charmante qu'ailleurs : il était aveugle. La cloche du temple de Miidera pouvait avertir au loin les voyageurs qu'il ne leur restait plus qu'une heure de jour : ses sons d'une douceur unique lui produisaient le même effet que le vent d'est aux oreilles d'un cheval. Quand sa colère était passée, il en déplorait les violences avec des larmes aux yeux. Puis il retournait à ses livres ; et l'idée qu'il était le plus savant des hommes lui faisait bientôt oublier qu'il n'eu était pas le plus sage.

Et voici qu'une nuit il fut transporté en rêve sur une montagne encore plus belle que lemoniHieizan, et baignée d'une nappe de lumière prés de laquelle les eaux limpides et ensoleillées du Luc Bivva n'eussent été qu'un miroir terni. Les temples de bois y étaient remplacés par des palais d'or, dont les cours étaient pavées de pierres précieuses. Un personnage vénérable s'approcha <!e lui : « Vous êtes ici, lui dit-il, dans la région du Paradis où vivent les Bienheureux. » Et Michinori vit un de c<js palais se transformer en une librairie merveilleuse où élincelaienl des rangées de livres sacrés. Comme il s'en étonnait : « Ce sont, lui dit son hôte, ion- les livres que vous avez lus et m éditas depuis votre jeunesse. Ils vous ont assuré une

place inviolable au Paradis. » Et Michinori exulta.

Mais tout à coup des Oamraes jaillirent delà terre, grandirent démesurément, se rejoignirent et enveloppèrent la librairie d'un tourbillon rouge, où l'on entendait crépiter les parchemins comme une forêt de bambous sous le pied des éléphants de guerre. « Que signifie cet incendie? » s'écria le nouveau Bienheureux. Son hôte lui répondit d'une voix calme : « Le feu que vous voyez est celui de vos colères. 11 va consumer toute la science accumulée dans ces milliers de livres. » Michinori se réveilla; et, prosterné devant le Bouddha, il le remercia longuement de lui avoir envoyé ce rêve. Et jamais plus une parole irritée ne tomba de sa bouche.

Je me suis rappelé cette histoire qu'un journal anglais de Tokyo avait publiée sous la signature d'un Japonais, lorsque ma promenade au mont Hiei-zan me conduisit dans une auberge où un touriste européen, à la tête carrée, tempêtait contre l'aubergiste qui lui servait de la bière tiède, car les Japonais ne savent pas faire rafraîchir la bière, et ils la boivent au mois de juillet presque à la même température que leur thé. Le sourire des servantes l'exaspéra. Il se leva, et partit en jetant grossièrement sa monnaie sur la table. Aucun terme ne pourrait rendre le mélange de dédain et de pitié que je lisais sur ces lèvres japonaises. C'était ainsi que devaient sourire les disciples et les serviteurs de ce Michinori quand ils baissaient la tête sous ses injures et sons ses coups. Autant les Japonais comprenaient, et respectent l'orgueil dans ses attitudes

hautaines et drapées de silence, autant ils méprisent ses manifestations impulsives. Tout emportement leur paraît une aliénation. Un grand nombre d'histoires et de paraboles bouddhiques leur prouvent, comme celle de Michinori, que les plus beaux dons de l'intelligence, les plus riches acquisitions du savoir ne sont d'aucun prix sans la maîtrise de soimême.

Voici une autre histoire encore plus bouddhique, mais qui n'a rien de symbolique ni de légendaire. Je la cueille dans les Mélangea Japonais qui l'ont traduite des journaux de 1910 Un instituteur avait une fille admirablement douée. Elle mourut dans sa troisième année d'Ecole supérieure. Au moment de l'ensevelir, il lui traça sous la plante du pied le caractère chinois qui signifie Lettres ou Lettré ; et, soucieux avant tout que l'esprit de sa fille ne fût point perdu pour ce monde, il supplia les dieux de l'y l'aire renaître. A quelque temps de là, un journal lui tomba sous les yeux où il lut que, dans la préfecture de Gifu, la femme d'un certain Hyôsuki avait mis au jour un fils qui portait imprimé sous son pied le même caractère que la morte. 11 écrivit aux patents du nouveau-né; et, après leur réponse, il ne douta pas que sa fille fût revenue. Il prit aussitôt le train et alla voir l'enfant.

J'ignore la suite de l'histoire. Mais ce qui m'a intéressé, c'est qu'aucun des Japonais à qui j'en

L'ÉTERNEL JAPON 20o

ai parlé n'a montré le moindre scepticisme. Ils ne s'étonnaient pas de cette réincarnai ion qui leur paraissait naturelle. Ils s'étonnaient seulement du signe tangible dont elle s'accompagnait et qui, celui-là, était plus rare. Tant est profonde au Japon l'idée que toute naissance n'est qu'une renaissance ; que nos morts sont nous et que nous sommes eux; et que les générations sont liées ainsi les unes aux autres par une solidarité mystique qui est l'essence même de la vie.

Un matin, je suis allé visiter, aux portes de la ville, la Maison du Navire Solitaire. Elle est ainsi nommée parce que l'endroit, vu de haut, ressemble à un navire ou parce qu'il y a dans l'idée de navire une idée de salut et que cette maison renferme des trésors et un sanctuaire. On y vénère le souvenir «le Sen-no-Rikyû qui, au xvie siècle, importa de la Chine la cérémonie du thé; et l'on y garde des objets d'art sacrés. Nous passons devant un temple délabré que le sourire de son liouddha remplit d'une mélancolique douceur, et nous suivons un sentier dallé à travers un sous-bois. Il aboutit à un petit pont en pierre posé jadis sur un ruisseau par le célèbre Kobori qui fut l'initiateur des jardins japonais et de l'art des bouquets. Des deux côtés s'élèvent, au milieu des pins, dns lanternes de granit et du chant des cigales, les habitations des prêtres. Déjeunes bonzes, en kimono bleu, la tète ceinte d'un bandeau de la même étoffe,

transportaient des pierres et nous saluèrent en souriant de leur belle et tranquille figure.

La maison s'ouvre sur le jardin et sur la forêt. Au-dessus de la porte est encadrée une inscription chinoise, un modèle d'écriture. Le pinceau fermement appuyé, et que le bras seul conduit, a commencé son trait rapide si noir et si plein qu'en descendant l'encre épuisée a fait des traînées grises : mais elle s'est reformée à l'extrémité du trait qui s'achève aussi plein et aussi noir. Sur les cloisons de papier, des artistes ont peint à l'encre de Chine des cavaliers, des sages aux longues barbiches, des bêtes d'une vie extraordinaire. Les deux trésors qu'on nous montre sont : le'premier, un kakémono encadré de broderies où l'artiste a tracé d'un seul coup de pinceau une circonférence dont on jurerait qu'elle a été faite au compas; le second, une de ces tasses venues de Corée et qu'on nomme pour celte raison Korai-ido, une tasse en terre grisâtre, craquelée, dont les rugosités ressemblent à des incrustations de coquillages. Ce kakémono et cette poterie sont d'un prix inestimable, surtout aux yeux de la secte de Zen à laquelle appartiennent ces bonzes. Elle professe que la valeur absolue n'existe pas, que les moindres objets peuvent manifester le génie humain et contribuer à l'harmonie, du monde. Cette théorie, les Japonais eu étaient presque tous pénétrés. Et j'y vois un des principesde leur force et de leur grandeur Quelle que soit la condition où la fortune t'a placé, ->i humble en apparence que te semble la tache, lu dois l'en acquitter avec l'amour de la perfection : sois sûr

qu'aucun de tes efforts n'est indifférent au bon ordre de l'univers.

Les prêtres qui nous avaient reçus nous offrirent un thé préparé selon les rites et que nous bûmes selon les rites dans une vieille tasse de terre montée sur un piédestal de bois noir. Notre visite se termina au cimetière, devant la tombe de Rikyù. On raconte que, condamné à s'ouvrir le ventre, il le lit dans un pavillon réservé à la cérémonie du thé, après l'avoir tranquillement et minutieusement accomplie. Quand on colle l'oreille à sa pierre tombale, on entend, paraît-il, un bruit d'eau qui bout. Nous fîmes l'expérience ; et l'un de nous, un Russe, assura qu il avait perçu un léger murmure ; mais les Russes ont l'oreille, comme l'âme, orientale.

J'ai dîné chez un daïmio moderne. Les daïmio modernes, ce sont les grands industriels. M. Inabata en est un. Il a beaucoup voyagé; il parle admirablement notre langue; et ses deux filles ont achevé leur éducation en France. Il habite un quartier de maisons seigneuriales et de temples bouddhiques Le dîner était servi dans son jardin, un jardin « luxueusement brodé de pierres et d'eaux courantes », comme le dit, en quatre caractères magnifiques, un calligraphr1 qui a inauguré l'album do notre bote. La table était européenne Mais le décor réunissait tous les attraits des jardins japonais. Les perspectives en étaientsavamment mena-

gées. D'étroits sentiers surplombaient les allées creuses. Des amours de petits ponts s'arrondissaient au-dessus des ruisseaux. L'étang avait la forme d'une calebasse. Un lion chinois, la patte sur une boule de bronze, semblait guetter de ses gros yeux et de sa gueule furibonde les grandes libellules qui l'avaient effleuré tout le jour. Chaque arbre différemment contourné était une œuvre d'artiste aussi remarquable que les statues des Bouddha qui, çà et là, se dressaient sur des socles de pierre.

Une cloche et le madrier mobile qui lui servait de battant étaient suspendus sous un auvent solitaire, où l'on avait accroché une vieille planche illustrée de deux caractères chinois. L'un voulait dire: trou; l'autre : petite souris. On s'était longtemps creusé la tête pour en deviner le sens et l'on y avait renoncé, quand un réfugié du Céleste Empire, qui passait par là, en donna l'explication. Il connaissait tous ses classiques et se rappelait avoir lu chez l'un d'eux qu'un jeune homme, rentré dans son village après avoir achevé ses études, compara la science de son maître à un ruisseau et la sienne à la goutte d'eau que boit une petite souris par le trou qu'elle a fait. Trou et petite souris évoquent l'idée de la modestie ; et ces deux caractères signifient Habitation de la Modestie ou plus simplement Retraite, Ermitage.

Ce beau jardin où, à la tombée de la nuit, notre hôte fit allumer, selon la mode antique, des torchères de bois résineux, me remettait en mémoire les jardins de la Renaissance italienne et les dîners

offerts par de riches banquiers à des dilettantes et à des humanistes qui mêlaient aux plaisirs de la tahle et de la musique ceux de l'érudition et qui, « sous la rose », se réjouissaient d'avoir éclairci le mystère d'une inscription grecque ou latine Je ne compare pas les deux civilisations, mais l'humanisme du Japon a quelques traits communs avec l'humanisme du Quattrocento. La Chine a été pour lui ce qu'Athènes et Rome ont été pour l'autre. Il s'est développé au milieu de raffinements artistiques presque analogues, et, avec moins de force et d'éclat, il a souvent ahouli à la même stérilité précieuse, aux mêmes amusements puérils. Le génie japonais, si réaliste et si souple, aime les devinettes et se plaît aux menus jeux d'esprit.

A propos de cette inscription chinoise, un des invités nous a raconté une autre histoire de souris, encore plus amusante. Il faut savoir, pour la comprendre, que les Japonais portent imprimés à leur vêlement de dessus des mon, c'est-à-dire de petits écussons larges comme une pièce de deux francs. Ils en portent cinq : un dans le dos, un sur chaque épaule, un sur chaque bras. Ce sont leurs armoiries. Un jour, notre compagnon remarqua un Japonais très distingué qui ne portait que quatre mon. Celui du bras droit manquait. Il s'étonnait de cet oubli ; mais il ne s'en étonna plus, et il rit de bon cœur quand, ce grave personnage avant enlevé son vêtement, il aperçut à l'envers de la place même où le mon devait se trouver, le dessin de deux souris qui t'emportaient en fuyant.

Peut-être n'était-ce pas là seulement une de ces

ingéniosités dont les Japonais aiment a vous surprendre. Ils attachent quelquefois à l'imperfection volontaire une idée superstitieuse. Ils rompent la symétrie ou l'harmonie pour conjurer le mauvais sort. Cette manche sans mon rappelait à un de mes amis les deux riches colonnes du temple de Nikko, dont l'une a été placée la tôte en has afin de ne point exciter la jalousie des dieux.

J'ai rencontré à Kyoto le phénomène vivant le plus rare, le plus étrange qu'il soit donné à un homme de mon pays de rencontrer au Japon : un voyageur de commerce fiançais. C'est un jeune homme intelligent, très réservé, d'une éducation parfaite et tel enfin que, si nous en avions beaucoup comme lui dans cet Extrême-Orient, nos produits y feraient meilleure figure. Mais il nous en faudrait beaucoup ! Ce qui l'étonné le plus au Japon, c'est la façon dont on y traite les affaires : la lenteur des entretiens, tous les méandres de formalités et de cérémonies que l'on doit suivre sans impatience avant d'arriver à une conclusion. En elle t ce peuple, dont la rapidité d'assimilation nous déconcerte, a gardé dans sa vie ordinaire l'horreur de tout ce qui est brusque et direct ; il aime les sinuosités, les ilàneries autour de la question à débattre ; il ne conçoit les contrats et les marchés qu'accompagnés de plaisirs.

Un grand commerçant de Kobé, M. H..., m'avait prié de l'avertir de mon passage dans sa ville dont

il désirait me faire les honneurs. Je le trouvai à la gare, un sac de voyage à la main. « Une affaire urgenle m'appelle dans l'île d'Awaji, me dit-il; et j'espère que vous ne refuserez pas d'y venir avec moi. Mais il faut partir immédiatement. » Nous n'eûmes que le temps de gagner l'embarcadère.

La légende veut que celle île d'Awaji soit née la première des îles qui composent l'archipel japonais. Les poètes la chantèrent. Un empereur y fut exilé. On dit que l'eau de ses sources est divinement pure. Elle a des temples où, même au cœur de l'hiver, les pèlerinages affluent. Et, de fait, notre vapeur portait encore plus de pèlerins que de ballots.

C'est une traversée de deux heures. Les bourgs et les villages, dont le chapelet ininlerrompu prolonge au bord de la mer les derniers faubourgs de Kobé, s'étaient à peine effacés à nos yeux que les côtes d'Awaji semblaient nous en renvoyer le mirage. Les crêtes des collines promenaient sous le bleu du ciel des processions de pins fantasques. k mesure que nous approchions, de tous les ports etdetoutes les criques, le chant des élèves dans les écoles primaires nous arrivait sur le tremplin des vagues. Le sable des grèves, ombragé de gros arbres au feuillage noir, était tendu de filets élincelants, et l'on y voyait, en longues rangées, ces poissons séchés dont les formes ont si souvent inspiré l'art fantastique des Japonais.

Aussitôt débarqués à Sumoto, la capitale de l'île, mon hôte me mena visiter une filature de coton, une très ancienne poterie, et quelques coins de

paysages historiques. Puis, à l'heure du dîner, nous revînmes vers l'hôtel par de grandes allées de crypfomérias où, malgré les menaces d'un ciel qui s'était tout à coup assombri, des pèlerins, assis sur des couvertures rouges, mangeaient leurs saucisses de riz. Je craignais que ma présence et son désir de m'ètre agréable n'eussent distrait M. H... de sesoccupalions; il me rassura : « C'est ce soir que nous conclurons notre affaire, me dit-il ; et voici mes invités. »

A ce moment, du haut de la rue, le directeur de la filature, celui de la poterie et deux autres notables descendaient lentement; et du bas de la rue montaient trois geisha, dont les édifices de cheveux, lustrés à l'essence de camélia, scintillaient aux rayons obliques du soleil comme sous une résille de perles fines. Les deux groupes entrèrent à l'hôtel quelques instants après nous.

S'agissait-il d'un emprunt, d'une société en commandite, d'une invention à exploiter, d'une ruine à conjurer? Je l'ignore ; mais cela se fit dans la manière habituelle au vieux Japon, avec du saké, de la musique, des chants, des danses et des politesses aussi cérémonieuses que si les convives, qui s'étaient rencontrés une heure plus tôt, ne s'étaient pas vus depuis dix ans ou se voyaient pour la première t'ois.

Je m'esquivai entre deux danses. Les servantes n'avaient pas refermé les portes à coulisse de ma chambre que la tempête éclata. Je ne m'étais pas encore trouvé à pareille fcte dans une maison japonaise. Tous les ais craquaient. Des paquets d'eau

l'éternel JAPON 213

s'écrasaient aux devantures. Mais les shamisen s'exaspéraient. Au-dessous de moi. dan- les chambres voisines, partout, les démons de la musique japonaise, de petits démons grêles aux griffes aiguës, sautillaient, bondissaient, s'écQrchaient, précipilaient leurs cavalcades de sons aigres. Des voix extraordinaires miaulaient. Des trémolos se dandinaient au ras du plancher, puis, toutà coup, se déroulaient, s'étiraient, montaient, à vous faire écarquiller les yeux, jusqu'aux poutres du plafond et s'y rompaient dans un couac. Les coups secs des pipes, que les fumeurs débourrent en frappant les braseros, semblaient battre la mesure. Parfois on eût dit que les vents et les shamisen, les danses et les flots s'arrêtaient d'un commun accord, essoufflés. Des portes jouaient dans leurs rainures ; de petits rires légers vêtus de soie couraient le long de corridors, suivis de gros rires qui marchaient en pantoutles. Et soudain l'orage, la pluie, les miaulements, la musique, toute la bacchanale recommençait. Je désespérais que l'affaire de M. H... fût jamais conclue.

Quand je me réveillai, le soleil n'avait pas l'air de se douter que la tempête avait fait rage pendant la nuit. Les pins sortaient de l'orgie des vents, aussi brillants que les hôtes japonais de leur courte folie. L'île resplendissait comme au jour de miracle où la déesse Izanami l'enfanta sur les eaux... Tous nos convives, l'hôtelier, l'hôtelière, les servantes, nous escortèrent jusqu'au pont du navire. Et M. H... me dit : « Je suis très content de mon voyage. Nous avons réglé l'affaire. Et elle étaii grave. »

Un vieil ami japonais m'apporte souvent, pour m'en faire la lecture, des romans populaires. Ce sont toujours ries aventures héroïques, des intrigues de palais, des combats prodigieux, des amours où la femme s'égale à l'homme par son mépris de la vie, des suicides. Un beau suicide, une belle mort, offre au public japonais un dénouement aussi agréable qu'à nous un mariage d'amour et la récompense de la vertu. Mon ami m'a lu le Casque par fumé, qui. publié après la guerre russe, a obtenu un des plus grands succès. Les événements historiques qu'il raconte ont eu pour théâtre le château d'Osakadont on voit encore les puissantes assises de pierre. Et la scène, d'où est tiré le nom de l'ouvrage, se passe entre un célèbre guerrier du xvue siècle, Kimura, et sa jeune femme, Shirotai.

Kimura va se battre et sait qu'il ne reviendra pas. Shirotai lui prépare la coupe de l'adieu. Cette coupe très primitive, nommé kawaraké, qui sert aussi dans les cérémonies religieuses, est faite d'une terre dont les pores absorberaient très vite le liquide qu'on y verse : du saké et. plus souvent, de l'eau claire. Je suppose qu'on l'a choisie aussi poreuse pour signifier que le temps presse et qu'il faut se hàterde la vider. La jeune femme la remplit, sans qu'une larme mouille ses paupières. Pourtant elle ne se l'ait aucune illusion, car son mari lui a recommandé de parfumer son casque, et elle n'ignore pas ce que cela veut dire. Quand un bon

L'ÉTERNEL JAl'UN -i£>

samuraï était décidé à mourir siir le champ de bataille, il tenait à ce que son casque embaumât le musc, afin qu'on reconnût sa noblesse et que le parfum rendît moins acre au vainqueur l'odeur de sa tête coupée.

Mon vieil ami aimait beaucoup la iierté des anciens samuraï et cette espèce de courtoisie posthume, à la fois précieuse et chevaleresque. Il me disait qu'au moment de la guerre contre les Russes, il n'y avait point de maison japonaise, riche ou pauvre, dont le fils mobilisé n'eût bu avec ses parents dans la coupe traditionnelle des adieux, que Ton se passe à tour de rôle. Mais il ajoutait qu'on ne faisait plus usage des parfums, parce que ce n'était pas la mode aujourd'hui de présenter des têtes coupées au général victorieux, et aussi parce que tous les soldats japonais se sentaient maintenant assez grands seigneurs pour qu'aucun d'eux ne prétendît paraître de plus noble race que les autres.

« Et puis, reprenait-il en souriant, il ne faudrait pas croire que tous nos guerriers d'autrefois valussent celvimura ! Le plus beau de son histoire, c'est qu'elle exprime l'idéal japonais et que notre peuple en a toujours compris la beauté. »

« J'ai le sentiment d'avoir vécu dans un tourbillon », nous disait le professeur de littérature anglaise à l'Université de Kyoto, M. Ueda, pendant qu'agenouillé sur les nattes de son cabinet de travail, il nous versait l'éternelle petite tasse de thé

devant l'immuable pelit jardin japonais. Et j'admirais qu'on pût parler de vie tourbillonnante dans la paix de ce décor qui n'a pas bougé depuis des siècles.

« Oui, reprit-il, dans un tourbillon! Le Japon moderne, vous le savez, a traversé trois périodes : l'une qui va jusqu'à l'avènement de notre constitution (1889); l'autre, jusqu'à la guerre russe; la troisième, jusqu'au jour où nous sommes. Dans la première on s'européanisait par goût de la nouveauté, avec enthousiasme. Dans la seconde, l'enthousiasme étaittombé, l'esprit pratique s'était ressaisi; on ne s'européanisait plus que par instinctde conservation. Et maintenant nous essayons de sauver du passé tout ce qui peut être sauvé. J'ai suivi le mouvement. Je suis né à Tokyo, du temps que Tokyo se nommait encore Yedo. On passait dans ma famille pour être très avancé. Mon grand-père et mon père avaient voyagé en Europe. Ma tante, qui m'enseigna l'anglais, était allée aux Etats Unis. Nous considérions Yedo comme le centre de la civilisation japonaise et les gens du sud, ces traditionalistes opiniâtres, comme des barbares. Voilà d'où je suis parti. Aujourd'hui, je suis résolument conservateur... J'ai subi pendant un certain temps l'intluence de la philosophie allemande. Mais les abstractions m'en ont dégoûté, et, plus encore, les présomptions mystiques et les incertitudes. L'étude de la littérature anglaise m'a conduit à la littérature française que j'ai trouvée au moins égale El quand, à mon tour, j'ai t'ait mon voyage en Europe, c'est

votre paye;, je vous le dis sincèrement, qui m'a paru le plus civilisé... Je ne comprends pas tout dans votre littérature contemporaine. Vous avez des écrivains bien obscurs ou bien subtils ! Mais il en est un dont les ouvrages éveillent en moi de nombreux échos : c'est Maurice Barrés, l'auteur des Déracinés. .. Je me propose d'écrire un livre qui serait intitulé : De mes années d'École à mes années d Enseignement . Je voudrais y retracer mon évolution. Je l'écrirai, comme depuis huit ans j'écris mes ouvrages, en langue vulgaire. La langue noble s'en va. Je désirais que ma fille parlât le beau langage d'autrefois. Mais l'école où elle est défait chaque jour le travail que j'avais fait. Je n'imiterai pas mon collègue, le professeur de chinois, qui n'était point retourné à Tokyo pendant dix ans, et qui en revient inconsolable de n'y avoir pas revu le vieux pont Nihonbashi. Les petites plaintes, que nous arrache la disparition des objets devenus pour nous significatifs d'un pays ou d'une époque, n'offrent aucun intérêt. On lésa entendues depuis le commencement du monde. Il faut se résigner à ce que rien ne soit immortel. Il faut se dire aussi que les choses qui s'accomplissent sous nos yeux et par nos soins obtiendront plus tard leur tribut de regrets, quand elles s'en iront après avoir parlé à beaucoup d'âmes. Cette résignation nous est pout-ctre plus facile à Kyoto, où les changements sont moins sensibles. Mais tous nos changements, je les envisage avec le plus grand optimisme. »

M. Ueda s'exprimait en français. Il parlai I très

lentement, cherchant ses mots, mais finissant toujours par les trouver. Il préférait se donner cette peine plutôt que d'avoir recours à un interprète, parce qu'il était encore plus à Taise, me disait-il, dans une langue étrangère, quand il s'agissait d'idées... Jadis, j'avais connu à Kyoto des Japonais qui, eux aussi, avaient voyagé en Europe et qui avaient étudié nos livres. Ils pensaient au fond d'eux-mêmes comme M. Ueda; mais en ce temps-là ils ne parlaient de l'Occident qu'avec une déférence de disciples. Ils ne manifestaient point l'indépendance d'esprit de ce professeur encore jeune, très intelligent, très élégant dans son costume japonais, et qui ne faisait en somme que me traduire, sous une forme atténuée et courtoise, le sentiment de l'élite du Japon.

Parmi les nombreuses sectes religieuses, il en est une qui voit s'accroître chaque jour la foule de ses fidèles. Ils dépassent trois millions. C'est une secte qui se rattache auShintoïsme et qu'on appelle le Tenrikyo. Tout près d'ici, entre Kyoto et Nara, au centre même des traditions religieuses, elle est née de l'âme inspirée d'une pauvre fe m me. OMiki. Morte en 1888 à l'âge de quatre-vingt-dix ans. Son père. un paysan, bien que fervent bouddhiste, ne voulut point qu'elle entrât, commeelleledésirait. dans un couvent bouddhique, car les mœurs y étaient abominables: et il la maria dès sa treizième année.

Elle n'eut d'enfant que dix ans plus tard, et elle

l'éternel japon 219

en eut trois, deux filles et un garçon. Une de ses voisines, qui ne pouvait nourrir son dernier né, le lui confia. L'enfant ayant été atteint de la variole noire, Miki, Iremblant de « perdre la face » s'il venait à mourir, fit vœu d'aller cent fois de suite, pieds nus, au temple. Chaque nuit, secrètement, elle s'y rendait et suppliait toutes les divinités, bouddhistes ou shintoïstes, de sauver l'enfant étranger, dussent-elles lui prendre la vie de ses propres enfants et la sienne. Le petit malade fut sauvé, et les deux filles de Miki moururent.

Son mari était dur pour elle; il la trompait ouvertement avec une servante. Elle ne se plaignait point et redoublait de bonté envers sa rivale qu'elle coiffait et parait de ses propres mains. Celle-ci voulut l'empoisonner. Miki lui pardonna; et la femme, troublée jusqu'au fond de l'âme, s'enfuit. Elle commença vers l'âge de quarante ans à prophétiser. Son mari en conçut une telle honte qu'il menaça de latuer. Elle eut alors un mouvement de désespoir. Au moment de se jeter dans un étang, il lui sembla que ses pieds s'enracinaient au sol et qu'une voix lui commandait de vivre. Elle continua donc de remplir sa tâche quotidienne, d écouter les dieux, et de soigner les pauvres et les mendiants au milieu des injureset desquolibets.

Quand son mari mourut, le bien qu'il lui laissa fut rapidement dissipé en aumônes. Elle touchait à la soixantaine. Son fils ruiné s'était fait marchand de légumes; et elle se loua comme ouvrière dans une filature. Mais déjà des fidèles s'étaient groupés autour d'elle. Un thaumaturge irrité de cette con-

currence arriva dans sa maison, le sabre haut. Elle le désarma et le convertit. Des prêtres shintoïste- se convertirent eux-mêmes. Alors les pouvoirs publics intervinrent. On la mit en prison; puisonla relâcha; puis on la reprit. Pendant vingt ans, elle eut à souffrir de la justice des hommes. Mais la persécution lui amenait de nouveaux disciples, et elle convertissait ses geôliers. Un jour vint où le Bureau des Cultes décida d'examiner la doctrine qu'elle enseignait : il la trouva fort belle. Les tribunaux n'eurent plus rien à faire avec la vieille femme; et elle mourut. Aujourd'hui, elle possède son mausolée au liane d'une montagne, comme un grand de la terre.

Que disait 0 Miki? Elle disait que les innombrables dieux ne sont que les manifestations d'un Dieu unique, le Dieu de la Raison céleste. Ce Dieu n'a pas créé le seul Japon : il a créé tout l'univers. Mais il a commencé par le Japon. Et de même la doctrine du salut n'est pas limitée aux seuls Japonais. Mais c'est au Japon qu'il appartient de la propager et de régénérer tous les hommes. Le Japon porte un signe de sa mission divine : cette lignée d'empereurs qui, depuis les premiers jours du monde, régnent par la volonté de Dieu. Quant à sa doctrine morale, empruntée au bouddhisme, elle ressemble singulièrement à celle de la. Science Chrétienne. Miki a devancé l'américaine Mœ8Eddy, car tout son enseignement se résume en ceci qu'il faut éviter les souillures. Jusqu'à présent, disaitelle, on ignorait la vraie cause des maladies. Elles viennent toutes de notre cœur si difficile à comprendre et dont nous expions les impuretés par autant

de souffrances '. Les cérémonies et les emblèmes de Tenrikyo ne se distinguent pas de ceux du shintoïsme. Les offrandes au Dieu de la Raison céleste

sonl les mômes : des herbes marines, du riz, des fruits, une eau limpide. On danse, aux sons des tambourins et des cymbales, les mêmes danses rituelles, hommageàladivinitéeldélivrance pour lecœur. Ces formes religieuses s'harmonisent à la nature brillante du Japon central et à lagràce de ses horizons.

Mais la nouveauté de ce shinloïsme, rajeuni par une femme et développé par des disciples plus instruits qu'elle, c'est son ardeur de prosélytisme et l'orgueil messianique dont il se colore. Chaque matin et chaque soir, le croyant demande au Dieu de la Raison céleste de protéger son empereur, « le seul vrai prince du monde » et « de répandre sa religion au loin et au large ». Le grand rôle politique, que ses hommes d'Etat et son armée ont assuré au Japon, se double dans la pensée des trois millions de fidèles du Tenrikyo d'une mission providentielle.

D'ailleurs, le lendemain de la guerre russe avait vu se produire une crise d'illuminisme. Des prophètes surgirent de l'ivresse des victoires. Et la plupart de ces prophètes appartenaient au monde de renseignement; et, shintoïstes ou bouddhistes, ils avaient certainement quelques lueurs des idées chrétiennes. L'un se proclamait L'Être absolu; l'autre, Le Messager de la Vérité et Le Fils de

1. La même doctrine se trouve dans une autre secte siiinloïste fondée par un inspiré nommé Kurozimi (1780-1890). M Lluthu l'a étudié dans les Mélanges Japonais de l'JÛS et L. Balet a étudié le Tenrikyo dans les Mélangea de l'JU9.

Dieu; un autre, Le Propagateur de V Amour désintéressé ; un autre, Le Promoteur de la Religion mathématique Ils parurent un instant sur la scène, puis ils rentrèrent dans l'ombre.

Mais la religion d'O Miki ne fit que se développer. Les paysans que j'ai rencontrés apportant leurs offrandes au temple de Tenrikyo pensent comme les intellectuels de Tokyo, comme le pasteur Ebina qui écrivait que le Japon « deviendrait le royaume de Dieu »: comme M. Tubuchi Yùsô, professeur à l'Université de ^Yaseda, publiciste et romancier, qui s'écriait dans un discours à ses étudiants : « En Europe, que voyons-nous? Les opinions les plus diverses, les principes les plus contradictoires, les religions les plus variées se partagent les cœurs... Nous sommes en regard des pays d'Europe comme une armée en l'ace d'une autre; et il n'est pas douteux que la victoire nous revienne, car nous sommes les mieux doués1. » Et c'est pourquoi, avant de quitter le Japon, je me suis arrêté un instant devant la figure de cette femme qui. dans un pays où la femme compte si peu, a exercé une action assez forte. Son mysticisme populaire s'accorde avec le rêve ambitieux des plus hautes classes. Une poésie du xn° siècle disait : « Dans la capitale, pavée de pierres précieuses, les maisons des grands et celles des petits sont les unes près des autres, et les tuiles de leurs toits se touchent. »

1. Cité par les Mélanges Japonais (1905). On multiplierait des citations semblables.

Page 1