LES QUARANTE-SEPT RONIN
Je donne ici cette histoire d'après la version qui en fut recueillie par Milford (Lord Redesdale), second secrétaire de la Légation britannique au Japon en I87i, et publiée dans son livre Taies of Ûld Japan. Celte version est certainement la plus exacte et la plus authentique, très supérieure au roman jajtonais qui en a été lire et traduit d'abord en anglais puis en français (Les Fidèles Rônin. Librairie Quentin. 1882). Et il es! nécessaire de la connaître, si l'on veut bien comprendre l'ancienne conception, toujours vivante, de l'honneur japonais. Tous les livres de morale civique au Japon y font allusion, et tous ceux qui exaltent le Bushido.
Dans un faubourg de Tokyo, entouré d'arbres vénérables, se trouve le temple de Sengakuji ou de la Colline du Printemps. Ce temple est célèbre dans tout le Japon, à cause de son cimetière où sont les tombeaux des Quarante sept Rônin.
A gauche de la cour d'entrée, une chapelle renferme,
1. Prononcez Ronine. Le Ronin est un homme cTarrues sans maître.
au dessous de l'image dorée de la Kwannon. déesse de la Commisération, les stalues de ces quarante-sept hommes d"armes et du maître qu'ils ont tant aimé. Ces statues sont en bois sculpté; les visages, coloriés; les vêlements, richement laqués. Le mouvement des personnages, dont chacun porte son arme favorite, est plein de vie. Quelques-uns d'entre eux sont des hommes en cheveux gris : l'un d'eux avait soixantedix ans! D'autres sont des jeunes garçons de seize ans. Près de cette chapelle, au bord d'un sentier qui conduit à la colline, il y a une source d'eau pure enclose de petites fougères où se lit cette inscription : « Voici la source où la lête fut lavée : vous ne devez y laver ni vos mains ni vos pieds. » Le cimetière est plus haut, sous l'ombre des grands arbres, admirablement entretenu par des offrandes volontaires. Quarante huit petites tombes en pierre sontalignéesautour île l'enclos. Toutes sont couvertes de lierre; et toutes continuent de recevoir l'hommage sans cesse renouvelé de l'eau et de l'encens. Les héroïques Rônin ne furent que quarante-sept : nous verrons pourquoi il y a une quarantehuitième tombe. Près de la grille du cimetière, sous un monument plus imposant, repose le seigneur qu'ils ont pieusement vengé.
Au commencement du xviii8 siècle vivait un daïmio nommé Asano Takumi-no-Kami, seigneur du château d'Ako dans la province de Harima. Or, un ambassadeur impérial ayant été envoyé au Shogun1 à Yedo, Asano Takumi et un autre noble nommé Kamei Sama furent désigués pour le recevoir et le fêter; et un haut personnage, du nom de Kira Kotsuké, fut chargé de leur ap-
1. Le Shogun, lieutenant-général et vrai maître do l'Empire, résidait à Yedo, aujourd'hui Tokyo.
prendre le cérémonial qu'on devait observer dans ces occasions. Les deux daïmio se rendaient donc chaque jour au Palais où Kotsuké leur donnait ses instructions. Ce Kotsuké était un homme cupide. Les présents, que, selon la coutume, les daïmio lui avaient offerts, lui parurentd une indigne médiocrité. Il en conçut une grande hainealeur égard; et nouseulement il ne leur enseigna rien, mais il s'appliqua à les rendre ridicules. Asano Takumi. contenu par le sentiment du devoir, supporta patiemment ses insultes. Mais Kamei Sama, qui avait moins d'empire sur lui-mAme, résolut de le tuer.
Un soir, au sortir du Palais, il réunit ses conseillers et leur dit : « Kotsuké nous a insultés, Takumi et moi. pendant notre service près de l'Envoyé Impérial. Je l'aurais déjà tué, si je n'avais pensé qu'un tel acte, dans l'enceinte du Palais, me coulerait la vie et surtout entraînerait la ruine de ma famille et de mes vassaux. Cependant l'existence de ce misérable est un malheur public. Aussi, demain, ai-je résolu de le frapper. Je n'écouterai aucune remontrance. »
Parmi les conseillers de Kamei Sama, il y avait un homme de grand sens. Il comprit au visage livide de son maître que toute objection serait en effet inutile. « Les paroles de Votre Seigneurie sont des lois, dit-il. Votre serviteur préparera tout en conséquence. Et demain, si ce Kotsuké se montre encore insolent, qu'il meure ! » Le daïmio, satisfait de cette réponse, attendit impatiemment le lever du jour.
Mais le conseiller, rentré chez lui, songea à la réputation d'avarice de Kotsuké, et il estima qu'un sacrifice d'argent, si grand qu'il fût, valait mieux que la ruine de son seigneur et de sa maison. Il réunit la plus grosse somme qu'il put trouver et, accompagné d'un de ses serviteurs, il se rendit à cheval au palais de Kotsuké. « Mon maître, dit-il aux samuraï qui le reçurent, actuellement
de service près de l'Envoyé Impérial, est profondément reconnaissant au seigneur Kotsuké de la peine qu'il a prise de lui enseigner le cérémonial; et il m'a chargé pour lui de cet humble et misérable présent, dans l'espérance que Sa Seigneurie daignera l'accepter. » Kt il présenta un millier d'onces d'argent qu'il les pria de remettre à Kotsuké et une centaine qui devaient être distribuées aux gens de sa suite.
Les yeux de ces derniers brillèrent de plaisir. Ils se répandirent en remerciements; et ils allèrent aussitôt avertir leur maître, qui se fit amener le conseiller, le remercia et lui promit d'instruire le seigneur Kamei des moindres détails de l étiquette. Le conseiller s'en retourna, pleinement tranquillisé par la joie qui s'était peinte sur le visage de cet avare.
Cependant Kamei Sama, qui ne savait rien de cette démarche, méditait sa vengeance ; et, de grand matin, il se dirigea vers le Palais solennellement escorté de ses hommes d'armes. Mais le Kotsuké qu'il y trouva ne ressemblait point au Kotsuké de la veille. Kamei Sama fut accueilli de la façon la plus courtoise. « Vous arrivez de bonne heure à la Cour, lui dit le nouveau Kotsuké : je ne saurais trop admirer votre zèle. Aujourd'hui, j'aurai l'honneur d'attirer votre attention sur quelques points particuliers de l'étiquette. Si ma conduite passée vous a paru quelquefois très dure, n'en accusez que mon caractère qui est naturellement rude; et je vous prie de me pardonner. » Ces excuses réitérées et ces belles paroles adoucissaient le coeur de Kamei Sama. 11 renonça à sa vengeance. Et ce fut ainsi que l'habile initiative de son conseiller le sauva de la ruine, lui et sa maison.
Un peu plus tard. Asano Takumi. qui n'avait point envoyé de cadeau, vint au Calais. Kotsuké se montra plus acharné que jamais a le tourner en ridicule. Mais
l'AGES JAPONAISES 271
le rîaïmio affectait de ne comprendre ni ses railleries ni ses insultes voilées et se soumettait patiemment à ses ordres. L'insolence de KotSuké s'en accrut encore : « Seigneur Takumi, lui dit-il. le ruban de ma chaussure est défait : soyez assez bon pour le renouer. »
Takumi, brûlant de colère, se força d'obéir. Mais Kotsuké s'écria : « Que vous êtes maladroit! Vous ne savez même pas nouer le ruban d'une chaussure. On voit bien que vous êtes un provincial qui ignore tout des manières de Yedo ! » El, avec un rire de mépris, il allait quitter la salle, quand Àsano Takumi, exaspéré par ce dernier affront, lui cria :
— Arrêtez un instant, Seigneur !
— Eh bien, qu'y a-t-il? dit Kotsuké en se retournant.
A ce moment Takumi tira sa dague et lui en porta un coup sur la tête. Son chapeau de cour protégea Kotsuké, dont le front ne fut qu'érallé. Il s'échappa; mais Takumi le poursuivit, voulut le frapper encore, manqua son coup, et, comme il reprenait son élan, il fut retenu par un officier qui donna ainsi à Kotsuké le temps de fuir.
Le Palais se remplit de désordre et de rumeur. Asano Takumi fut désarmé et enfermé d'abord dans un appartement de la Cour. Puis, pendant que le -Conseil s'assemblait, on le remit, à la garde d'un daïmio qui le tint chez lui sous une étroite surveillance. La loi était formelle. Le verdict du Conseil fut qu'ayant commis un outrage et ayant attaqué un homme dans l'enceinte du Palais, il devait s'ouvrir le ventre : ses biens seraient confisqués; sa femme et ses enfants, ruinés. Àsano Takumi exécuta donc le harakiri. Ses samuraï, devenus des rônin, se dispersèrent. Il y en eut qui prirent du service chez d'autres daïmio; il y en eut qui se firent marchands.
L'un d'eux, l'homme de confiance d'Asano, se nommait Oishi Kuranosuké. Il était au château d'Ako, quand ces choses se passèrent. S'il avait été près de son prince, elles se seraient passées autrement. Cet homme sage n'eut point manqué d'envoyer à Kotsuké des présents qui auraient gagné sa bienveillance. Il réunit autour de lui quarante-six fidèles décidés, comme lui, à venger leur seigneur. Mais Kotsuké se gardait bien. Son beau-père avait mis à sa disposition une troupe d'hommes armés qui lui faisaient un solide rempart.
*I1 fallait endormir sa vigilance. Les Rûnin se séparèrent Les uns se déguisèrent en charpentiers, d'autres en artisans, d'autres en marchands. Leur chef, Kuranosuké, s'en alla à Kyoto, s'y fit bâtir une maison et commença à fréquenter tous les lieux de débauche. Kotsuké, défiant et tremblant pour sa vie, avait attaché à ses pas des espions qui lui rendaient compte de ses moindres gestes. Rapprit ainsi que ce Rônin menait une vie dissolue, toujours en compagnie de filles et d'ivrognes.
Un jour on l'avait vu, au sortir d'une orgie, tomber ivre dans la rue et s'y endormir. Les passants riaient. Un homme de Satsuma, écœuré de ce spectacle, dit : « N'est-ce pas là cet Oishi Kuranosuké, le conseiller d'Asano Takumi, qui n'a pas le cœur de venger son maître et qui s'adonne aux femmes et au vin? Bête sans fidélité, imbécile et lâche, indigne du nom de samuraï! » Il mit le pied sur le visage de l'homme ivre mort et crachadessus. A cette nouvelle, Kotsuké éprouva un grand soulagement et fut convaincu qu'il n'avait plus rien à craindre.
Un autre jour, la femme d'Oishi Kuranosuké, qui souffrait cruellement de l'avilissement de son mari, lui
dit : « Mon Seigneur, vous m'aviez laissé entendre que votre vie de débauche n'était qu'une ruse pour inspirer à votre ennemi une fausse sécurité. Mais vraiment vous allez trop loin. Je vous supplie de vous modérer. » Kuranosuké entra dans une violente colère.
— Puisque ma façon de vivre vous déplaît, s'écria-t-il, je divorcerai ! J'achèterai quelque fille jeune et jolie d'une maison publique et je l'épouserai. D'ailleurs, j'en ai assez de voir une vieille femme chez moi. Fartez !
Sa femme, éperdue de terreur, le supplia.
— Seigneur, dit-elle, j'ai été pendantvingt ans votre fidèle épouse ; je vous ai donné trois enfants. Vous m'avez trouvée à vos côtés dans la maladie et dans le chagrin. Aurez-vous la cruauté de me chasser ? Prenez pitié de moi.
Vos gémissements sont inutiles, répondit Kuranosuké. Vous vous en irez. Ma décision est irrévocable ; et, comme les enfants me gênent aussi, vous les emmènerez avec vous.
La pauvre femme alla chercher son fils aîné, Oishi Ghikara, et le pria de plaider sa cause et d'obtenir son pardon. Mais Kuranosuké ne voulutrien entendre. Elle s'en retourna donc dans son pays natal, accompagnée de ses deux plus jeunes enfants. Chikara, lui, resta près de son père.
Lorsque Kotsuké apprit que cet homme avait chassé
sa femme et ses enfants et qu'il avait acheté une
concubine, il se relâcha de toutes ses précautions, et
'il renvoya les gardes que son beau-père lui avait
donnés '.
.1. L'acte d'Oishi Kuranosuké devait en ell'et rassurer complètement son ennemi. Sous les Tokugawa. la femme du samuraï était grandement honorée. Les répudiations étaient rares. L'homme pouvait toujours craindre que le divorce armât contre lui les parents •!• sa femme ou qu'elle se suicidât. D'autre part. 1<
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dépendant les conjurés s'étaient rendus à Yedo. Sous leur déguisement d'ouvriers et de colporteurs, ils étaient parvenus à pénétrer dans la maison de leur ennemi. Ils en avaient relevé le plan. Ils avaient étudié le caractère des gens qui y vivaient. Ils savaient quels étaient les braves, quels étaient les lâches. Et ils adressaient leurs rapports àKuranosuké. Celui-ci se réjouissait dans son cœur, car il sentait que le jour de la vengeance était proche. Lorsqu'il lui fut évident que Kotsuké ne se méfiait plus, il dépista les espions et accourut à Yedo. où sescompagnons attendaient patiemment leur heure.
On était au milieu de l'hiver. Il faisait très froid. Une nuit, la neige se mit à tomber en flocons épais. Les Rônin jugèrent qu'ils ne rencontreraient jamais de meilleure occasion. Ils décidèrent de se diviser en deux troupes. L'une, sous la conduite d'Oishi Chikara, attaquerait la maison de Kotsuké par la porte de derrière, pendant que l'autre, sous le commandement d'Oishi Kuranosuké, se jetterait à l'assaut de la porte d'entrée. Mais, comme Chikara n'avait que seize ans, on lui constiiua un garde du corps nommé Yoshida. Le signal de l'attaque simultanée serait donné, sur l'ordre du chef, par un roulement de tambour. Si un des assaillants frappait Kotsuké et lui coupait la tête, un coup de sifflet en avertirait aussitôt les camarades qui accourraient et, après avoir identifié la tête, la
gouvernement shogunal interdisait aux samuraï l'entrée des maisons publiques, qui semblaient réservées aux marchands. Quand ils y allaient, ils étaient obligés de prendre d'autres vêtements et de laisser leurs sabres. La Restauration les affranchit de cefl contraintes.
porteraient au temple Sengakuji et la déposeraient sur la tombe de leur seigneur. Ils informeraient alors le Gouvernement de ce qu ils avaient fait, et ils attendraient l'inévitable sentence de mort. L'heure de minuit fut choisie.
Toutes ces mesuresarrètées, les Quarante-sept Rônin prirent ensemble un repas d'adieu, car le lendemain ils devaient mourir, lit Oishi Kurano>uké leur dit :
— Nous attaquerons cette nuit notre ennemi dans son palais. Ses hommes d'armes résisteront, et nous serons obligés de les tuer. Mais il est indigne de frapper les vieillards, les femmes et les enfants. Je vous prie donc d'avoir grand soin d'épargner les personnes sans défense.
Les Rônin applaudirent à ses pnroles.
L'heure arriva. Ils sortirent. Le vent hurlait; la neige leur cinglait le visage. Mais ils ne se souciaient ni de la neige ni du vent, et ils se hâtaient, avides de vengeance. Quand ils atteignirent la maison de Kotsuké, ils se partagèrent en deux bandes. Pendant que Chikara, avec vingt-trois hommes, gagnait la porte de derrière, quaire Rônin de l'autre bande, au moyen d'une échelle de corde, escaladaient le porche, descendaient dans la cour et pénétraient dans la loge où les gardes dormaient. Réveillés en sursaut, ligotés et terrifiés, ils demandèrent grâce de la vie et l'obtinrent à condition de livrer les clefs de la porte d entrée. Mais ces clefs étaient chez un officier, et les Rônin impatients mirent en pièces, à coups de marteau, le gros verrou de bois qui fermait la grille. Les deux battants s'ouvrirent.
Aussitôt Oishi Kuranosuké dépêcha un messager dans les maisons voisines avec le message suivant : « Nous, les anciens Rônin d'Asano Takumi-no-Kami, nous allons cette nuit entrer dans le palais de Kotsuké, afin de venger notre seigneur. Nous ne sommes ni des
voleurs ni des bandits. Les maisons voisiues n'ont rien à craindre. Nous vous prions donc d'avoir lespril en repos. » Comme ses voisins détestaient Kotsuké à cause de son avarice, ils restèrent bien tranquilles chez eux.
Kuranosuké prit encore une autre précaution. Dans la crainte qu'une personne de la maison ne courût avertir les parents de Kotsuké, qui pourraient venir en force, il plaça dix de ses hommes, munis d'arcs, sur le toit des bâtiments dont la cour était entourée et il leur ordonna de tirer sur quiconque voudrait sortir. Puis, il fit battre le tambour.
Une dizaine des samuraï de Kotsuké s'éveillèrent et, le sabre à la main, se précipitèrent vers la porte du vestibule au moment où les Rônin l'enfonçaient. Un furieux combat se livra. Les samuraï furent massacrés sans que les Rônin eussent perdu l'un des leurs. Et la bande de Kuranosuké s'élança à travers la maison et rejoignit dans les chambres de derrière les hommes de Chikara qui avaient fait irruption par le jardin.
Mais tous ceux qui couchaient dans les dépendances avaient saisi leurs armes et se ruaient à leur tour contre les assaillants. La mêlée devint générale. Kuranosuké, assis sur un escabeau, dirigeait ie combat. Les hommes de Kotsuké, se sentant débordés par le nombre, envoyèrentchercher du secours près du beaupère de leur seigneur Les archers, postés sur le toit, percèrent de leurs flèches tous leurs messagers Alors ils combattirent désespérément. Et Kuranosuké leur criait : « Nous n'avons qu un ennemi : Kotsuké. Amenez-le, mort ou vif ! »
Sur le seuil de L'appartement de leur maître, trois Sers samuraï, redoutables tireurs, tenaient en respecl la foule des Rônin. Oishi Kuranosuké grinça des dents. n Eh quoi, s'écria-t-il, vous vous laissez repousser par
trois hommes, vous qui avez juré de sacrifier votre vie à la vengeance de votre seigneur? Lâches, vous êtes indignes que l'on vous adresse la parole! » Et se tournant vers Chikara : « Toi, mon garçon, attaque-les. et, s'ils sont trop forts pour toi, meurs ! »
Chikara. éperonné, empoigna une lance et se jeta sur l'un de ces trois hommes qui se nommait Hendaiyu. Obligé de reculer et peu à peu poussé dans le jardin, le jeune homme perdit pied et glissa dans une pièce d'eau. Mais, comme le samuraï se penchait pour lui porter un coup de sahre, il lui entailla la jambe, le httomber, et. sortant de l'eau, l'acheva. Les deux autres hommes avaient succombé. Il ne restait plus un seul vivant des défenseurs de Kotsuké.
Cependant où était Kotsuké *? Nul ne l'avait vu ; nul n avait découvert sa trace. Kuranosuké dissémina ses hommes à travers toutes les chambres. On n'y trouva que des femmes et des enfants. Les Quarante-sept Rônin commençaient de perdre courage h l'idée qu'ils avaient tant combattu et que leur ennemi s'était échappé. Un instant ils songèrent au suicide. Mais Kuranosuké, qui était entré dans la chambre à coucher de Kotsuké. s'écria :« Les couvertures sont encore tièdes ! L:homme n eslpasloin. Il se cachecertainementdansla maison :» Les Rônin, très excités, reprirent leurs recherches.
Dans la partie surélevée de la chambre, où se trmne la place d'honneur, un long kakémono était suspendu. Ils i'enlevèrent et virent qu'il recouvrait un grand trou. La lance qu'on y enfonça ne rencontra rien. Un des Rônin, nommé Jintaro, y entra. De l'autre côté, il y avait une petite cour etun réduit pour lecharbon etponr le bois. Il y distingua quelque chose de blanc et fonça dessus avec sa lance. Deux hommes armés en bondireni sur lui ; mais ii les repoussa jusqu'au moment où l'un de ses compagnons, qui l'avait suivi, abattit l'un
et se tourna conlre l'autre. Jintaro pénétra dans le réduit et frappa de sa lance celte chose blanche qu'il apercevait encore. Un cri de douleur lui révéla que c'était un homme; et cet homme blessé levait son poignard. Il le lui arracha, le saisit par le col, le tira dehors. L'autre Rûnin, qui avait expédié son second adversaire, accourut ; et tous deux examinèrent leur prisonnier. Ils virent un homme de noble apparence, âgé d'environ soixante ans. 11 était vêtu d'une robe de nuit en satin blanc, tachée du sang de la blessure que Jintaro lui avait faite à la cuisse. Les deux Rûnin furent convaincus qu'ils tenaient Kotsuké. Ils lui demandèrent son nom. Le vieil homme ne répondit pas. Alors ils lancèrent un coup de sifflet comme il était convenu : et tous les Rônin s'empressèrent. Oishi Kuranosuké, une lanterne à la main, s'approcha de l'homme et scruta ses traits. 11 reconnut Kotsuké. S'il lui était resté un doute, la trace du sabre d'Asano Takumi était encore marquée sur son front. Alors il se prosterna et dit respectueusement à cet homme âgé :
— Mon Seigneur, nous sommes les vassaux d'Asano Takumi-no-Kami. L'an dernier, Votre Seigneurie et notre maître se sont pris de querelle au Palais, et notre prince fut condamné au harakirietsa famille fut ruinée. Nous sommes venus cette nuit le venger, selon le devoir des hommes loyaux et fidèles. Je prie Votre Seigneurie de reconnaître lajustice de notre cause. Et maintenant, Seigneur, nous vous supplions d'accomplir le harakiri. J'aurai l'honneur de vous servir de second, et quand, en toute humilité, j'aurai reçu la tête de Votre Seigneurie, mon intention est de la déposer sur la tombe d'Asano Takumi-no-Kami.
Par égard pour le haut rang de Kotsuké, les Rônin le traitèrentavec la plus grande courtoisie, et, à plusieurs reprises, ils le supplièrent de consentir à s'ouvrir le
ventre. Mais le vieil homme, accroupi et tremblant, restait muet. A la fin, Kuranosuké, voyant que c'était en vain qu'on le pressait de mourir comme un gentilhomme, le renversa et lui trancha la tête avec le sabre dont Asano Takumi s'était coupé les entrailles.
Alors les Quarante-sept llônin, heureux d'avoir mené à bien leur entreprise, mirent cette tête dans un seau et se préparèrent à quitter la maison ; mais, auparavant, ils éteignirent soigneusementlcs lumières et tous les feux, de peur qu'un incendie ne se déclarât au grand dommage des voisins.
Le jour se levait. Tous les gens se hâtaient pour voir passer ces quarante-sept hommes à qui leurs armes et leurs vêtements ensanglantés donnaient un aspect terrible. Et chacun s'émerveillait de leur courage et de leur fidélité. Mais eux, ils s'attendaient à être attaqués par le beau-père de leur victime qui viendrait leur disputer la tête. Et ils étaient prêts à mourir bravement, le sabre à la main. Cependant le beau-père ne bougea pas, car il savait déjà que Matsudaira, un des plus grands daïmio du Japon, qui était apparenté à Takumi-no- Kami, ne les laisserait point attaquer sans leur porter secours.
Vers sept heures du matin, ils passèrent devant le palais de ce Matsudaira, prince de Sendai. Le prince appela, un de ses hommes de confiance et lui dit :
— Les samuraï d'Asano Takumi-no-Kami ont tué l'ennemi de leur seigneur. Je ne puis assez admirer leur dévouement. Ils doivent être fatigués et affamés après leur besogne de la nuit. Allez au-devant d'eux ; invitezles à entrer, et servez-leur de la bouillie de riz et une coupe de saké.
L'invitation leur fut transmise, et Kuranosuké répondit :
— Sa Seigneurie est trop bonne de daigner penser à
nous. Nous acceptons d'un cœur reconnaissant la faveur qu'elle nous fait.
Les Quarante-sept Hônin entrèrent au palais, où on leur offrit le riz et lesaké; et tous les samuraï du prince vinrent les féliciter. Quand ils se furent restaurés, Kuranosuké se tourna vers le messager de Matsudaira et lui dit :
— Nous vous rendons grâce pour votre aimable hospitalité ; mais nous avons hâte d'arriver à Sengakuji : et il nous faut humblement prendre congé.
Après un échange de politesses, ils quittèrent le palais et, toujours entre deux haies de spectateurs, ils se dirigèrem vers Sengakuji. L'abbé du monastère vint les recevoir à laporteetles conduisitàla tombe d'Asano Takumi-no-Kami.
Ils lavèrent la tête dans une source pure comme il était d'usage de le faire quand on présentait des têtes coupées àun chef vivant; et ils la déposèrent en offrande sur le tombeau, avec un placet ainsi conçu :
La quinzième année de l'ère Gennoku, le douzième mois et le quinzième jour. Nous sommes venus en ce jour te rendre hommage, quarante-sept hommes en tout, d'Oishi Kuranosuké au simple soldat Terasàka Kichiyémon, tous prêts à donner joijeusement notre me pour toi. Nous déclarons ceci, avec une soumission respectueuse, à V Esprit honoré de notre maître mort. Le quatorzième jour du troisième mois de Cannée dernière, il plut à notre honoré maître d'attaquer Kira Kotsuké-no-Suké pour un motif que nous ignorons. Notre honoré maître mit fax à sa propre vie. Mais Kira Kolsukè-no-Sukè vécut. Bien que nous craignions qu après le décret porté par le Gouvernement, notre complot déplaise à notre honoré maître, cependant nous qui avons mangé son riz, /tous ne pourrions vins rougir répéter la maxime (de Confucius) : « Tu .•/■•
vivras pas sous le même ciel et tu ne fouleras pas la même terre que l'ennemi de ton père ou de ton seigneur », et vous ri oserions pas quitter l'enfer et nous présenter devant toi au paradis, si nous n'avions accompli ta vengeance que lu avais commencée . Chaque jour d'attente nous a paru trois automnes. En vérité, nous avons marché dans la neige pendant un jour, non, pendant deux jours, et nous ri avons goûté qu'une seule fois à la nourriture. Les vieux et les perclus, les débiles et les malades sont venus, heureux de se sacrifier. Quand bien même les hommes auraient ri de nous comme de criquets qui se fient à la force de leurs pattes, et qu'ils auraient insulté ainsi à notre honoré Seigneur, nous ne pouvions hésiter dans notre œuvre de vengeance. Nous étant consultés hier soir, nous avons escorté le seigneur Kira Kolsukè-no-Suké jusqu'à ta tombe. Ce poignard, qui eut tant de prix pour toi l'année dernière et que tu avais commis à notre garde, honoré Seigneur, nous te le rapportons. Si ton noble esprit est maintenant présent devant cette tombe, nous te prions, comme signe, de le prendre et, frappant la télé de ton ennemi une seconde fois, de dissiper à jamais ta haine. Telle est la déclaration que font respectueusement quarante-sept hommes.
Les Kônin prièrent ensuite les prêtres de réciter des prières pendant qu'ils brûleraient de l'encens. Le premier, Oishi Kuranosuké brûla l'encens ; puis son fils Oishi Chikara ; et, après eux, les quarante cinq hommes accomplirent la même cérémonie. Kuranosuké donna à l'abbé tout l'argent qu'il avait sur lui et lui dit :
— Quand nous aurons, tous les quarante sept, consommé le harakiri, je vous prie de nous enterrer comme il convient. Je compte sur votre bonté. Je n'ai à vous offrir qu'une bagatelle : prenez-la pourtant et dépensezla en prières pour nos âmes.
L'abbé, plein d'admiration pour leur courage, leur promit, les larmes aux yeux, de remplir leurs volontés. El les Quarante-sept Rônin, l'esprit en repos, attendirent avec patience les ordres du Gouvernement.
Ils furent bientôt appelés à la Cour Suprême où le gouverneur de Yedo et les censeurs publics s'étaient rassemblés. La sentence fut rendue : « Puisque, disaitelle, sans respect pour la dignité de la ville et sans crainte du Gouvernement, vous étant ligués afin de tuer votre ennemi, vous avez pénétré la nuit par effraction dans la maison de Kira Kotsuké-no-Suké et l'avez mis à mort, la Cour vous condamne au harakiri. »
Les Rônin furent alors répartis en quatre groupes dont chacun fut confié à la garde d'un daïmio. Des juges se transportèrent aux palais de ces princes, et le harakiri fut accompli sous leurs yeux. D'ailleurs, les Rônin savaient depuis le commencement quelle serait leur fin. Leurs corps furent enterrés à Sengakuji devant le tombeau de leur maître. Et le peuple accourut ; et des milliers, des milliers de gens prièrent sur leurs tombes.
Parmi ceux qui vinrent y prier, il y eut un homme de Satsuma. 11 se prosterna devant la tombe deOishi Kuranosuké, et dit : « Lorsque je vous ai vu ivre mort dans une rue de Kyoto, j'ignorais que vous prépariez votre vengeance, et, vous ayant pris pour un homme sans honneur, je vous ai foulé aux pieds et j'ai craché sur vous. Aujourd'hui j'implore mon pardon, et je viens vous offrir l'expiation de cette injure. » Il dit et, de nouveau, se prosterna devant la tombe. Puis il tira un poignard de sa ceinture, s'en frappa et mourut. L'abbé eut pitié de lui. Il l'enterra près des Rônin. Et c'est pourquoi l'on compte quarante-huit tombes.