‹ Le nouveau JaponChapitre 16 sur 20 · LE QUARANTE-HUITIÈME RONIN · texte numérisé non relu

LE QUARANTE-HUITIÈME RONIN

L'homme de Satsuma, que l'abbé de Sengakuji ensevelit à côlé des quarante sept Rônin, ne titque prendre la place duquarante-huitième, carilsétaient et devaient être quarante-huit. Dans les Mélanges Japonais, — cette revue que les meilleurs japonisants de nos missionnaires ont dirigée de 190 1 à 1910, et dont il serait à souhaiter qu'ils la reprissent, tant elle était riche en documents sur l'âme, les mœurs et les religions du Japon, — le Père G. Cesselin a publié une traduction des Causes célèbres du juge Ooka, où se trouve L'histoire de ce quarante-huitième Hônin. Elle est assez curieuse.

Quand Oishi Kuranosuké eut fixé le jour de la vengeance, il manda chez lui, nous dit-on, un de sesRônin, Koyamada Shôzaémon, et lui remit deux cent cinquante ryô à distribuer aux familles des conjurés. Si la somme ne suffisait, pas, Koyamada pourrait aller emprunter encore vingt ou trente ryô à deux adresses qu'il lui indiqua. En causant avec lui, il remarqua que la longueur de son sabre lui en rendrait peut-être l'usage incommode dans un local étroit, et il le pria d'en accepter un de deux pieds et six pouces, qui était l'œuvre du célèbre Norimitsu.

Koyamada partit heureux et fier et tout pesant d'or. Mais ce poids d'or ralentit sa marche, et il songea.

« L'affaire est claire, se dit-il : ou je serai tué dans 1 accomplissement de notre vengeance ou je devrai m'ouvrir le ventre, .le ne vois pas le moyen de m'en tirer autrement. Et cependant j'ai là deux cent cinquante ryô ! Jamais je ne retrouverai pareille aubaine. » Le monde lui parut immense ; la vie très bonne, et ses joies illimitées.

Quand on a commencé à manger du poison, autant vider l'assiette. Il se rendit aux adresses indiquées., et à d'autres encore; il emprunta vingt ryô à celui-ci, trente ryô à celui-là, se tit remettre, toujours au nom d'Oishi Kuranosuké, des vêtements, des couvertures de lit..., et on ne le revit plus.

Lorsque les Rônin apprirent cette fuite honteuse, leur premier mouvement fut de se jeter h la poursuite du misérable et de le tuer. Mais Kuranosuké les en détourna. Ils n'avaient rien à craindre de ce voleur qui certes ne les dénoncerait pas. Et ils exécutèrent leur plan ; et ils portèrent la tête de leur victime au temple Sengalcuji, à travers les ovations délirantes d'une foule innombrable rapidement avertie de leur exploit.

Or, une sœur cadette de Koyamada Shôzaémon habitait le faubourg Shinagawa, où ce temple était situé. Elle vivait avec un certain Surugaya qui l'avait prise à cause de sa beauté et aussi parce qu'elle était une très habile musicienne. Elle avait recueilli et soignait son père Juémon que ses soixante dix ans et des rhumatismes rendaient presque impotent. A la nouvelle de l'assaut donné par les Rônin au palais de Kotsuké, Le vieillard, qui savait ou se doutait que son tils' était de la conjuration, brûla d'en apprendre le succès : et il se réjouissait déjà de toute la gloire qui en rejaillirait sur sa vieillesse et sur sa famille. Dès que le bruit se répandit que les vengeurs d'Asano apportaient au temple la tête de leur ennemi, il s'accrocha, comme il put, à ses

béquilles et il essaya, mais en vain, de se faufiler dans les rangs des spectateurs, de plus en plus compacts.

L'enthousiasme était tel qu'on eut l'idée de lithograpliier sur des feuilles volantes les noms des conjurés et le récit complet de l'événement. Elles furent lues à haute voix et vendues dans les rues de Yedo. C'était la première fois qu'une nouvelle sensationnelle était portée sous cette forme à la connaissance du public. Et l'on fait ainsi remonter à l'année 1702 et à l'histoire des Quarante-sept Rônin la première manifestation de journalisme qui se soit produite au Japon. D'ailleurs, elle demeura isolée. Le journalisme n'y fut introduit que cent soixante ans plus tard, après l'ouverture du pays.

Le vieux Juémon, repoussé par la foule, entendit un vendeur qui criait la liste des conjurés. 11 Tacheta, la lut et la relut, et, n'y trouvant pas le nom de son fils, il s'indigna de cette omission qui ne pouvait être que l'effet d'une négligence. Il en acheta une seconde à un autre vendeur. Le nom de Koyamada Shôzaémon n'y figurait pas davantage. Alors le vieillard ressentit au cœur la morsure du doute. Il se traîna chez lui, où il acquit bientôt la certitude de l'infamie de son fils. Tremblant de colère et de honte, il rentra dans sa chambre, rédigea son testament; et, la nuit même, il se coupait les entrailles.

L'histoire reste muette sur la sœur du criminel. Si elle avait suivi l'exemple de son p^re, ce qui n'aurait rien eu d'invraisemblable, on n'aurait pas manqué de nous le dire. Surugaya garda t-il la jolie musicienne? Alla-t-elle enfouir le déshonneur de sa familleau Yoshiwara ou dans un couvent? Revit-elle son frère? Je serais étonné qu'un dramaturge ou un romancier japonais ne se fût pas arrangé pour qu'elle le revit...

Il s'était caché très loin, au fond d'une province, pu

ne sait où. Le'chemin du serpent, le serpent est le seul à le connaître. Plusieurs années se passèrent. Il les avait employées à étudier la médecine, et, sous le nom deNakajima llyuseki, il revint un jour à Yedo. Il acheta une maison dans le quartier de Fukagawa. Ce quartier est encore aujourd'hui un dédale de ruelles et de canaux, habité par des artisans et de petits commerçants. On y avait récemment bâti au dieu de la guerre Hachiman un temple splendide, dont les jardins étaient remplis du vol de pigeons sacrés, messagers du dieu. Il exisle toujours; et l'on voit les pigeonsseposersurles maisons du voisinage et sur les trains de bois qui cheminent le long des canaux. Mais je ne pense pas que ce fut par dévotion pour la farouche divinité que Koyamada Shùzaémon avait choisi sa demeure dans cette partie de la ville. Elle était très populeuse. Les samuraï n'y habitaient point ; et il se fit assez vite une nombreuse clientèle. Il vivait fort à l'aise avec sa femme et son unique enfant, une fille. Était-il heureux? On dit que, le soir, sa femme et lui noyaient leur raison, et peut-être ses remords, dans des coupes de saké. Cependant il ne semblait pas -craindre les souvenirs : il avait précieusement gardé le beau sabre de Norimitsu, et, selon l'habitude des samuraï, il ne s'endormait jamais sans cette arme à son chevet.

Ils avaient un domestique, Naosuké, une espèce de lourdaud, qui était fort amoureux de leur bonne. La jeune fille se moquait de lui; les maîtres aussi. La haine s'amassait dans le cœur du rustre; et les quolibets dont on l'accablait nourrissaient son désir de vengeance. Il était voleur par-dessus le marché. Une nuit, il pénétra dans leur chambre, et il commençait à fouiller les tiroirs d'une petite commode, quand la fillette se réveilla et jeta un cri. Naosuké furieux regarda autour de lui. La lueur de la veilleuse lui montra le sabre. Il

sauta dessus, et il égorgea l'homme, la femme et l'enfant.

« Ainsi, dit le récit japonais, treize ans après la mort glorieuse des Quarante-sept Rônin, Koyamada Shôzaémon était assassiné par son domestique avec le sabre de Norimitsu qu'il avait reçu de Oishi Kuranosuké. »

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